PLAISIR DES TOMBEAUX
Mais il n'y a point de monumens plus inléressans que les tombeaux des honunes, et surtout ceux de nos parens. Il est remaniuable cpie tous les peuples naturels, et même la plupart des peuples civilisés, ont fait, de^ tomlteaux de leurs ancêtres, le centre de leurs dé vol ions el une iwrtie essentielle de leur religion. Il en faut exce|>ler ceux dont les pères se font haïr des enfans par une éducation triste el ciuelle, c'est-à-dire les [>euples occidentaux el méridionaux de l'Europe. Partout ailleurs celle religieuse mélancolie esl répandue. Les toml)eaux des ancêtres sont , à la Chine , un des principaux embellissemens des faubourgs ilcs villes el des collines des canqkigues. Ils s^ml les plus forts liens de la |>alrie chez les peuples sauvages. Quand les Européens ont quelquefois proposé à ceux-ci de changer de territoire , ils leur ont ré[)ondu : « Dirons-nousaux os de ma ]HTes, » Ix'vez-vous. et suivt>z-uous dans une tm-rc étrau-
» gère? » Ils ont toujours regardé celle oliîeclMNi sans solution. Les tombeaux ont fourni aux poésies d'YoungetdeOessnerdes images pleines de diarmes. Nos voluptueux , qui re\iennent quelquefois aux sentimens de la nature, en font constmire de factices dans leurs jardins. A la vérité , ce ne sont pas ceux de leurs parens. D'où peut leur venir ce sentiment de mélancolie funèbre au milieu den plaisirs? N'est-ce ]>as de ce que quelque chose subsiste encore après nous? Si un tombeau ne leur faisait naitre cpie l'idée de ce qu'il doit renfermer, c'est-à-dire d'un cadavre , sa vue révolterait leur imagination. Ixi plupart d'entre eux craignent tant de mourir! Il faut donc qu'à cette idée physique il se joigne quelque sentiment moral. La mélancolie voluptueuse qui en résulte nail, comme toutes les seitsations attrayantes de l'harmonie, de deux princiix^s opposés , du sentiment de notre existence raf »iile et de celui de notre immortalité , ({ui se réunissent à la vue de la dernière habitation des hommes, l'n toml)eau esl un monument placé sur les limites des deux mondes.
Il nous présente d'al)ord la fin des vaines in- ({uiétudesde la vie, et l'image d'un étemel repos; ensuite il élève en nous le sentiment confus d'une immortalité heureuse , dont les probabHilés augmentent à mesure que celui dont il nous rappelle la mémoire a été plus vertueux. C'est là que se fixe notre vénération. Et cela est si vrai,qne, quoi(iu'il n'y ait aucune différence entre la cendre de Socrate et celle de Néron , personne ne voudrait avoir dans ses bosquets celle de l'emjiereur romain , (piand même elle serait renfermée dans une urne d'argent ; et qu'il n'y a personne qui ne mit celle du philosophe daiLS le lieu le plus honorable de son appartement , quand elle ne serait que dans un vase d'ai-gile.
C'est donc par cet instinct intellectuel pour la vertu que les tombeaux des grands liommes nous inspirent une vénération si touchante. C'est par le même senliiuenl que ceux qui renfennent des objets (pii ont été aimables nous donnent tant de regrets ; car, couune nous le verrons bientôt , les attraits de l'amour ne naissent (|ue des apftarences de la vertu. Voilà pounpioi nous sommes émus à la vue du |)etit tertre qui couvre les cendres d'un enfant aimable, par le souvenir de son innocence; voilà encore pour(|uoi nous voyons avec lant d'attendrissement une tomlte sous lacpielle repose une jeune femme, l'amour et l'espérance de sa famille par ses vertus. Il ne faut pas , pour rendre recommandables ces monumens , des marbres , des bronzes , des dorures. Plus ils sont simples , plus ils donnent d'énergie au sentiment de la inélanco-
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llUINES DE LA NATURE.
int plus cTefTet pauTres que riches, anti- ■e modernes , «Tec des détails dmfortinie t des titres d'honnear, avec les atiribntsde 1 qo*aTec ceux de la puissance. C'est sorla campagne que leur impression se fait tît sentir. Une simple fosse y fait souvent verm de larmes que les catafalques dans les nies **. C'est là que la douleur prend de la ilé ; eile s'élève avec les vieux ife des cime* elle s'étend avec les plaines et les collines onr; elle s'allie avec tous les effets de la , le lever de l'aurore, le murmure des •le ooucber du soleil et les tén^ires de la M travaux les plus rudes et les destinées I hnmiliantes n'en peuvent éteindre Fimn dans les cœurs des plus misérables. « Pen- Fespace de deux ans, dit le père Du Ternotre nègre Dominique, après la mort de mme, ne manquait pas un seul jour, sitôt était revenu de la place, de prendre le gar- *t la petite fille qu'il en avait eus, et de les ir sur la fosse de la défunte, où il pleurait Bt eux une bonne demi-heure, ce que ces I cnfiins Élisaient souvent à son imitation *. » oraison funèbre pour une épouse et pour ère! ce n'était cependant qu'une pauvre >•
isolte encore de la vue des ruines un autre eut indépendant de toute réflexion : c'est e rbéroîsme. De grands généraux ont emihis d'une fois leur effet sublime pour exal* soorage de leurs soldats. Alexandre engage mée, chargée des dépouilles de la Perse, à ses bagages; et dès qu'elley a mislefen, . prête à le suivre au bout du monde. GuUp doc de Normandie, en dâMffquant en Ane, incendie ses propres vaisseaux, et ses s fimt la conquête de ce royaume. Mais fl loînt de ruines qui âèvent en nous de si i sentimens que celles de la nature. Elles BOiitrent cette grande prison de la terre, oà Mmmes renfermés, sujette eUe-même à la ctioo, et iHNis détachent subitement de nos es et de nos passions , comme d'une repré* on théâtrale , momentanée et frivole. Lorsibonne fut renversée par un tremblement de ses habitans , en s'écfaappant de leurs mail'embrassaient les uns les autres, grands et amis et ennemis , inquisiteurs et juib, eoninoonnus; chacun partageait ses babils et tes avec ceux qui n'avaient rien. J*ai m ar^ pieiqne chose de semblable dans des leropê-
ithre des ÀnHIies, tome V1U . cliap. i. S iv. BrR!«AROIlV.
tes , sor des vaisseaux près de périr. Le premier effict da malheur, dit un écrivain célâire, est de raidirfame, et le second de la briser. Cest que le premier mouvement de Thomme, dans le nûlhenr, est de s'élever vers la Divinité et le second, de redescendre aux besoins physiques. Ce dernier effet est celui de la réflexion; mais le sentiment moral et sublime s'empare presque tonjoms du cœur à Paspect d'une grande destruction.
EUI5ES DE LA NATURB.
Lorgne les bruits de la fin du monde se répandirent en Europe il y a quelques siècles, une infinité de personnes se dépouillèrent de leurs biens ; et fl ne £iut pas douter qu'on ne vit encore arriver la même diose de nos jours , si de pareilles opinions s^aocréditaient. Mais ces ruines totales et subites ne sont point à craindre dans les plans infiniment sages de la nature : rien ne s^y détruit, qui n'y soit réparé.
Les mines apparentes de la terre, comme les rodiers qui en hérissent la surfine en tant d'endroits, ont leur utUité. Les rochers ne nous paraissent des ruines que parce qu'Us ne sont ni écarris, ni polis, comme les pierres de nos monumens; maïs leors anfractnositéssont nécessaires aux végétaux et aux animaux, qui doivent y trouver de la nourriture et des abris. Ce n'est que pour les êtres végétatifs et sensitif^ que la nature a créé le règne fossile; et dès que l'homme en élève des masses inutiles à ces objets sur lasurfoce delà terre, elle se hâte d'y imprimer son ciseau, afin de les employer â l'harmonie générale.
Si nous considérions la fin et l'origine de ses ouvrages, ceux des peuples les pins célèbres nons paraîtraient bien frivoles. U n'était pas besoin que les nations élevassent de si grands assemblages de pierres, pour m'inspirer du respect par leur antiquité. Un petit caillon de nos rivières est plus ancien que les pyramides de l'Egypte. Une multitude de vUles ont été détruites depuis qu'A a été créé. Si je veux ajouter quelque sentiment moral aux monnmens delà nature, je puis me dire, à la vue <f un rocher : Cest peut-être ici que se reposait le bon Fénekm, en méditant son divin Télémoftie; on y gravera peut-être un jour qu'A a bit une révolution en Europe, en apprenant à ses rois que leur gloire consistait dans le bonheur des hommes, et le bonheur des hommes dans les travaux de l'agriculture : la postérité arrêtera ses regards sor la même pierre où je fixe aujourd'hui les miens. Cest ainsi que j'embrasse le passé et ravenir A la vue d'un rocher tout brut, et que, le consaennt à la vertu par une simple inscription,
ÉTUDE DOUZIÈME
je le rends plus vénérable qu*en le décorant des cinq ordres de Tarchitecture.