DD PLAISIR DE LA SOUTUDB
C'est encore la mélancolie qui rend la solitude si attrayante. La solitude flatte notre instinct animal , en nous offrant des abris d'autant plus tranquilles, (|ue les agitatioas de notre vie ont été plus grandes; et elle étend notre instinct divin en nous donnant des perspectives où les beautés naturelles et morales se présentent avec tous les attraits du sentiment. C'est par Feffet de ces contrastes et de cette double harmonie , qu'il n'y a point de solitude plus douce que celle qui est voisine d'une grande ville, ni de fête |)opulaire plus agréable que celle qui est donnée près d'une solitude.
DU SENTIMENT DE l'aMOUR.
Lorsque l'hiver glace nos campagnes, on voit disparaître les aigles et tes vautours; la tourterelle timide se blottit dans le creux des arbres. Ainsi l'adversité fait fuir de nos âmes les passions violentes , et y endort les passions douces. Mais lorsque te printemps vient ranimer la nature, les bois , les lacs et les plaines sont couverts d'oiseaux amoureux. Alors l'aigle reparait dans les airs, et y ramène la guerre et ses fureurs, qui traînent à leur suite Taffreux vautour avide de carnage. La bonne fortune ranime ainsi nos passions, et rallume dans nos cœurs les guerres intestines que son absence y avait susf>endues. Sans doute il est possible aux hommes les plus violens de détourner leurs passions en les attachant à des choses innocentes. L'ambitieux César eût encore vécu heureux dans un village. L'agriculture même peut satisfaire l'avarice; l'ivrognerie se combat par la tempérance, le jeu par la solitude, et tous les vices par la philosophie : car les vices ne sont que des passions factices. Ce qui est diflicile, c'est de vaincre une passion naturelle, où chacune de vos victoires diminue votre résistance, où l'ennemi accroît ses forces par ses défaites. Le plus voluptueux peut aisément se priver de bals, de spectacles , de sociétés , de festins ; mais bien souvent ces privations ne feront qu'accroître, en la concentrant, la force d'une passion , qui redouble son attrait par le goût même de la sagesse. L'amour s'accommode de toutes les positions, de la bonne et de la mauvaise fortune, de la galté, de la tristesse, de la santé, de la maladie. Tout réveille dans nos cœurs le désir et le besoin d'aimer. Le mariage seul peut faire ufte vertu de cette passion. La religion, avec toutes s0s forces, ne saurait eo
détruire l'inquiétude; elle la combat sans cessa, sans la vaincre jamais.
Si l'amour n'éuit qu'une sensation physique, je ne voudrais que laisser raisonner et agir deux amans , conséquemment aux lois physiques dn mouvement du sang, de la filtration du chyle et des autres humeurs du corps , pour en dégoûter le plus vil libertin ; son acte principal même est accompagné du sentiment dé la honte dans les hiimmes de tous les pays. Il n'y a point de peuple qni se prostitue publi(]uement ; et quoique des voyageurs éclairés aient avancé que les habitans de l'Ile de Taîii avaient cet infâme usage, des observateurs plus attentifs ont vérifié depuis qu'il n'était particulier, dans cette nation, qu'aux filles du pins bas étage, et que les autres classes y conservaient les apparences de modestie communes à tous les hommes.
Je ne saurais trouver dans la nature de cause directe de la pudeur. Si l'on dit que l'homme a lionte de l'acte vénérien, parce qu'il le rend semblable aux animaux, cette raison ne suffît pas; carie sommeil , le boire et le manger l'en rappix)dient encore plus souvent , et toutefois il n'en a aucune lionte. A la vérité il y a une cause de la piidoir dans l'acte physique : mais d'où vient celle qui en occasione le sentiment moral ? Non-seulement on dérobe cet acte à la vue , mais même le souvenir. La femme le regarde comme un témoignage de sa faiblesse : elle apporte une longue résistance aux attaques de l'homme. D'où vient que la nature a mis dans son cœur cet obstacle, qui y triomphe souvent du plus doux des penchans et de la plus fougueuse des passions ?
Indépendamment des causes particulières de la pudeur qui me sont inconnues, je crois en trouver une dans les deux puissances dont l'homme est formé. Le sens de l'amour étant , pour ainsi dire, le centre auquel viennent aboutir tontes les sensations physiques, comme celles des parfimis , de la musique , des conleurs et des formes agréables , du toucher, des douces températures et des saveurs, il en résulte une opposition très-forte avec cette autre puissance intellectuelle d'où dérivent lei seutimens de la Divinité et de l'immortalité. Ledr contraste est d'autant plus trandié, que l'acte da premier est en lui-même brut et aveugle , et que le sentiment moral qui accompagne d'ordinaire l'amour est plus développé et plus sublime. Aussi les amans, pour subjuguer leur maîtresse, ne manquent jamais de faire précéder celui-ci , et d'employer tous leurs efforts pour l'amagiilmer avec l'autre sensation. Ainsi la pudeur vient , à mon avis, du combat de ces deux puissances ; et voilà