‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 126 sur 213 · DE LAMOUR · texte numérisé non relu

DE LAMOUR

pourquoi les encans n*en ont point naturellement , i liarce que le sens de Famonr n'est pas encore développé en eux; que les jeunes gens en ont beaucoup, |)arce que ces deux puissances ont en eux toute leur énergie ; et que la plupart de nos vieillards n'en ont point du tout, parce qu'ils ont perdu le sens de l'amour par la défaillance de la nature en eux , ou son sentiment moral par la corruption de la société, ou, ce qui arrive souvent, tous les deux ensemble, par le concours de ces deux causes.

Comme la nature a hit ressortir à cette passion, qui devrait reperpétuer la vie humaine, toutes les sensations animales, elle y a réuni aussi tous les sentimens de l'ame ; en sorte que l'amour présente à deux amans , non -seulement les sentimens qui se lient avec nos besoins et à l'instinct de notre misère , comme ceux de protection , de secours , de confiance , de support , de repos ; mais encore tous les instincts sublimes qui élèvent l'homme au-dessus de l'humanité. C'est dans ce sens que Platon définissait l'amour , une entremise des dieux envers les jeunes gens '7.

Qui voudrait connaître la nature humaine n'aurait qu'à étudier celle de l'amour , il verrait naître tous les sentûnens dont j'ai parlé, et une foule d'autres que je n'ai ni le temps ni le talent de développer. Nous remarquerons d'abord que cette affection naturelle développe dans chaque être son caractère principal , en lui donnant toute son extension. Ainsi , par exemple, c'est dans la saison où chaque plante se reperpétue par ^.es fleurs et ses fruits qu'elle acquiert toute sa perfection , et les caractères qui la déterminent invariablement. C'est dans la saison des amours que les oiseaux qui chantent redoublent leur mélodie, et que ceux qui excellent par leurs couleurs ont leurs beaux plumages , dont ils prennent plaisir à faire éclater les nuances en se rengorgeant, en faisant la roue avec leur queue , ou en étendant leurs ailes à terre. C'est alors que le fort taureau présente sa tête et menace de la corne, que le coursier léger s'exerce à la course dans les plaines , que les bétes féroces remplissent les forêts de rugîssemens , et que la femelle du tigre *, exhalant l'odeur du carnage, Ihit retentir les solitudes de l'Afrique de ses miaulemens affreux, et psfVatt remplie d'attraits à ses cruels amans.

C'est aussi dans l'âge d'aimer que se dévelcfppent toutes les affections naturelles au cœiur humain. C'est alors que l'innocence, la candeur, la sincérité, la pudeur, la générosité, l'héroïsme, la foi sainte , la piété , s'expriment en grâces ineffables dans l'attitude et les traits de deux jeunes

amans. L*)imour prend dans leurs âmes pures tous les caractères de la religion et de la vertu. Ils fuient les assemblées tumultueuses des villes , les routes corrompues de l'ambition , et cherchent dans les lieux les plus reculés quelque autel cliampêtre où ils puissent jurer de s'aimer éternellement. Les fontaines , les bois, le lever de l'aurore, les constellations de la nuit , reçoivent tour à tour leurs sermens. Souvent, égarés dans une ivresse religieuse , ils se prennent l'un l'autre pour une divinité. Toute maltresse fut adorée, tout amant fut idolâtre. L'herbe qu'ils foulent aux pieds, l'air qu'ils respirent, les ombrages où ils se reposent, leur paraissent consacrés par leur atmosphère. Ils ne voient dans l'univers d'autre bonheur que de vivre et de mourir ensemble, ou plutôt ils ne voient plus la mort. L'amour les transporte dans des siècles infinis , et la mort ne leur paraît que le moyen d'une étemelle réunion. Mais si quelque obstacle vient à les séparer , ni les espérances de la fortune , ni les amitiés des douces compagnes, ne peuvent les consoler. Ils ont touché au ciel , ils languissent sur la terre ; ils vont , dans leur désespoir, se retirer dans des cloîtres , et redemander à Dieu , toute leur vie, le bonheur qu'ils n'ont entrevu qu'un instant. Long-temps même après leur séparation , quand la froide vieillesse a glacé leurs sens , quand ils ont été distraits par mille et mille soucis étrangers , qui leur ont fait oublier tant de fois qu'ils étaient des hommes, leur cœur palpite encore à la vue du tombeau qui renferme l'objet qu'ils ont aimé. Ils l'avaient quitté dans le monde , ils espèrent le revoir dans les cieux. Infortunée Héloîse ! quels sentimens sublimes éleva dans votre ame la cendre d'Abeilard !

Ces émotions célestes ne peuvent être les effets d'un acte animal. L'amour n'est point une petite convulsion, comme l'appelle le divin Marc-Aurèle. C'est aux charmes de la vertu et au sentiment de ses attributs divins qu'il doit tant d'énergie. Le vice même est obligé , pour plaire , d'en emprunter les traits et le langage. Si les femmes de théâtre captivent tant d'amans , c'est qu'elles les séduisent par les illusions de l'innocence , de la bienveillance et de la grandeur d'ame , dans les rôles de bei^ères, d'héroïnes et de déesses qu'elles ont coutume de représenter. Leurs grâces si vantées ne sont que les apparences des vertus. Si quelquefois au contraire la vertu déplaît, c'est qu'elle se montre sous les apparences de la dureté, de l'humeur, de l'ennui, ou de quelque antre vice qui nous rebute.

Amsi la beauté naît de la vertu, et la laideur du ▼ice; et ces caractères s'impriment souvent dès la

ÉTUDE DOUZIÈME

plus tendre enfance par Téducation. On peut m'objecter qu'il y a des hommes beaux et vicieux , et qu'il y en a de laids et vertueux. Socrate et Alcibiade en ont été de fameux exemples dans l'antiquité. Mais ces exemples mêmes prouvent pour moi. Socrate fut malheureux et vicieux dans 1 Age où la physionomie prend ses principaux caractères, depuis Teiifance jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Il était né pauvre ; son père voulut le contraindre d'apprendre le métier de sculpteur, malgré sa répugnance. Il fallut qu'un oracle s'opposât à la tyrannie paternelle. Socrate avoua , d'après le jugement d'un physionomiste , qu'il était sujet aux femmes et au vin, qui sont les vices où le malheur jette ordinairement les hommes : il se réforma à la fin lui-même , et rien n'était plus beau que ce philosophe quand il parlait de la Divinité. Pour l'heureux Alcibiade, né au sein de la fortune, les leçons de Socrate , et l'amour de ses parens et de ses concitoyens, développèrent à la fois en lui la beauté de son corps et de son ame ; mais ayant été à la fin entraîné dans le désordre par de mauvaises sociétés , il ne lui resta que la physionomie de la vertu. Quelque séduisant que soit son premier aspect , on y démêle bientôt la laideur du vice sur le visage des beaux hommes devenus méchans. On y découvre, malgré leur sourire, je ne sais quoi de feux et de perfide. Cette dissonnance se fait sentir jusque dans leur voix. Tout est masqué en eux , comme leur visage. Nous observerons encore que toutes les formes des êtres expriment des sentimens intellectuels, non-seulement aux yeux de l'homme qui étudie la nature , mais à ceux des animaux qui sont d'abord éclairés par leur instinct sur ces connaissances, dont la plupart sont si obscures pour nous. Ainsi, par exemple, chaque espèce d'animal a des traits qui expriment son caractère. Aux yeux étincelans et inquiets du tigre , on distingue sa férocité et sa perfidie. La gourmandise du porc s'annonce par la bassesse de son attitude et l'inclinaison de sa tête vers la terre. Tous les animaux connaissent très-bien ces caractères ; car les lois de la nature sont universelles. Par exemple , quoiqu'il y ait aux yeux d'un homme peu attentif une différence assez légère entre un renard et une espèce de chien qui lui ressemble , une poule ne s'y méprendra pas. Elle verra celleci sans frayeur auprès d'elle , et elle prendra l'épouvante à la vue de l'autre. Nous remarquerons encore que chaque animal exprime dans ses traits quelque passion dominante , telle que la cruauté , la volupté , la ruse , la stupidité. Mais l'homme seul, quand il n'a point été altéré par les vices de la société, porte sur son visage l'empreinte d'une

origine céleste. Il n'y a pointde trait de beaaléqu'on ne puisse rapporter à quelque vertu : celui-ci à l'innocence, cet antre à la candeur, ceux-là à la générosité, à la pudeur, à l'héroïsme. Cest à leur influence que l'homme doit le respect et la confiance que lui portent les animaux , dans tous les pays où ils n'ont point été dénaturés par de fréquentes persécutions. Quelques charmes qu'il y ait dans l'harmonie des couleurs et des formes de la figure humaine, on ne voit pas que son effet physique dût influer sur les animaux s'il ne s'y joignait l'empreinte de quelque puissance morale. L'embonpoint des formes ou la fraîcheur des conleiirs devrait plutôt exciter l'appétit des bêtes féroces que leur respect et leur amour. Enfin , comme nous distinguons leur caractère passionné , elles distinguent pareillement le nôtre , et savent très-bien juger si nous sommes cruels ou pacifiques. Le gibier , qui fuit les sanguinaires chasseurs , se rassemble autour des paisibles bergers.

On a avancé que la beauté était arbitraire chez tous les peuples , mais nous avons réfuté ailleurs cette opinion par des preuves de fait. Les mutilations des nègres, leurs découpures de peau , leurs nez écrasés, leurs fronts comprimés , les têtes plates , longues , rondes et pointues des Sauvages du nord de l'Amérique , les lèvres percées des Brésiliens , les grandes oreilles des peuples de Laos en Asie, et de quelques nations de la Guiane, sont des effets de la superstition ou d'ime mauvaise éducation. Les animaux féroces eux-mêmes sont frappés de ces difformités. Tous les voyageurs rapportent unanimement que quand les lions on les tigres affamés (ce qui est fort rare) attaquent de nuit quelque caravane , ils se jettent d'abord sur les animaux , et ensuite sur les Indiens on les noirs. La figure européenne , avec sa simplicité , leur impose beaucoup plus que défigurée par les caractères africains ou asiatiques.

Quand elle n'a point été altérée par les vices de la société, son expression est sublime. Un Napolitain , appelé Jean-Baptiste Porta , s'est avisé d*y trouver des rapports avec les figures des bétes. Il a fait, à cette occasion, un livre dont les gravures représentent des têtes d'hommes , ressemblantes à des têtes de chien , de cheval , de mouton , de porc et de bœuf. Son système favorise nos opinions modernes, et s'allie assez bien avec les altérations que les passions apportent à la figure huniaine. Mais je voudrais bien savoir d'après quel animal PIgalle a fait ce charmant Mercure que j ai vu à Berlin ; et d'après les passions de quelles bêtes les sculpteurs grecs firent le Jupiter du Capitole , la Vénus pudique, et l'Apollon du Vatican. Dans

DE UAMOIJR.

qûds animanx ont-ils étudié ces expressions divines ?

Je suis persuadé , comme je l'ai dit, qu'il n'y a pas un beau trait dans une figure qu'on ne puisse rapporter à quelque sentiment moral , relatif à la vertu et à la Divinité. On pourrait rapporter de luénie les traits de la laideur à quelque afTection vicieuse , comme à la jalousie , à l'avarice , à la gourmandise et à la colère. Pour démontrer à nos philosophes combien ils s'égarent lorsqu'ils veulent ^rc des passions les seuls mobiles de la vie humaine , je voudrais qu'on leur présentât les expressions de toutes les passions réunies dans une seule tète; par exemple, l'air lubrique et obscène d'une courtisane, avec l'air fourbe et féroce d'un ambitieux; et qu'on y joignit encore quelques traits de la haine et de l'envie, qui sont des ambitions négatives. Une tète qui les réimirait toutes serait plus hideuse que celle de Méduse ; elle ressemblerait à celle de Néron.

Chaque pa.%ion a un caractère animal , comme l'a très-bien trouvé Jean-Baptiste Porta ; mais chaque vertu a aussi le sien , et une physionomie n'est jamais plus intéressante que quand on y distingue une affection céleste combattant contre une passion. Je ne sais même s'il est possible d'exi>rimer une vertu autrement que par un triomplie de cette espèce. C'est ainsi que la pudeur parait si aimable Mir le visage d'une jeune personne , parce que c'est le combat de la plus forte des passions animales avec un sentiment sublime. L'expression de la sensibilité rend aussi un visage très-touchant , parce t|ue l'ame s'y montre dans un état de souffrance , et que cette vue excite en nous une vertu qui est le sentiment de la pitié. Si la sensibilité de celte figure est active, c'est-à-dire si elle oait ellemême de la vue du malheur d'autmi , elle nous frappe eDCore davantage , parce qu'elle y devient l'expressioD divine de la générosité.

Je crois que les tableaux et les statues les pk» célèbres de l'antiquité n'ont dà leor grande répotalioQ qu'à l'expression de ce double caractère, c'est-à-dire à rbarmonie qui naît des deux sentimens opposés de la passion et de la vertii. Ce qu'A y a de certain , c'est qœ les diefe-d'œuvre de la scolpture et de la peintore des andens , les plus vantés , comportaient tons oe genre de oootrasle. On en voit assez d'exemples dans leurs statues , comme dans la Vénos podiqoe , et dans le Gladîalear mourant , qui ooosenre encore , dans sa cbote. Je respect de sa gloire , an moment où la mort le saisit. Tel était encore F Amoar lançant la iootlre, d'après Aldbiade enfimt, qoe Pline atlriboe à Praxitèle ou à Seopas.

Un enfant aimable, lançant de ses petites mains la foudre de Jupiter, devait faire naître à la fois le sentiment de l'hinocence et celui de la terreur. An caractère du dieu se joignait celui d'un honmie également attrayant et redoutable. Je crois que les tableaux des anciens exprimaient encore mieux ces harmonies de sentimens. Pline, qui noiLs a conservé la mémoire des plus fameux , cite , entre autres, un tableau d'Athénion de Maronée, représentant Ulysse cauteleux et fin, qui reconnaît Achille déguisé en fille, en lui présentant des bardes de femme, parmi lesquelles il y avait une épée. Le mouvement brusque avec lequel Achille se saisit de cette épée devait faire un contraste cliarmant avec ses habits et son maintien composé de nymphe; et il en devait résulter un autre dans Ulysse, qui ne devait pas être moins intéressant, avec son air cauteleux , et l'expression de sa joie, contenue par sa prudence, de peur qu'en découvrant Achille il ne vint à se découvrir lui-même. Un antre plus touchant , d'Aristide de Tbèbes, représentait Biblis mourante dé l'amoor qu'elle portait à son frère. On y devait distinguer le sentiment de la vertu , qui repoussait loin d'elle on amour criminel; et celui de l'amitié fraternelle, qui rappelait l'amour sons les apparences mêmes de la vertu. Ces cruelles consonnances, le désespoir d'être trahie par son propre cœur, le désir de mourir pour cacher sa honte , le désir de vivre pour revoir l'objet aimé, la santé flétrie par de si douloiu'enx combats, devaient exprimer, au milieu des langueurs de la mort et de la vie, les contrastes les plus intéreasans sur le visage de cette fille infortunée. Dans un autre taUeau du même Aristide , oo admirait nne mère blessée à la mamelle, an siège d'une ville, et qui donnait à téter à son enfimt. Elle semblait craindre , dit Pline , qu'il ne soçât son sang avec son lait. Alexandre en faisait tant de cas, qu'il le fit transporter à Pella, lieu de sa naissance. Ce devait être une noble victoire , que celle où Famoar maternel triomphait d'nne doolear corporelle. Nous avons vu que le Poussin avait bit de cette vertu l'expression principale de son tableau du déluge. Rubens l'a mise d'une manière admirable dans le visage de sa Médicis, où l'on distingue à la fois la donleiir et la joie cie l'enfimtemeot. Il relève encore , d'un côté , la violence de la poosioa physique, par Fattitude nonchalante où est jetée la reine dans un Ciuteuil , et par son pied nu sorti de sa pantoufle; et de l'autre, la subtimité du sentiment moral qu'elle éprouve, par les hautes destinées de son enCnit qui lui est présenté par un dieu , et qui est couché dans un berceau de grappes de raisin H d'épis de Né ,

ÉTUDE DOUZIÈME

cymbole de la félicité de soa rè^e. C'est ainsi que les grands maîtres ne se contentaient pas d'opposer mécaniquement des groupes et des vides, des ombres et des lumières, des enfans et des vieillards, des pieds et des mains; mais ils rechercliaient , avec le plus grand soin , ces contrastes de nos puissances intérieures , qui s'expriment sur le visage de l'homme en traits ineffables, et qui devaient faire le charme éternel de leurs tableaux. Les ouvrages de Le Sueur sont pleins de ces contrastes de sentiment, et il y fait si bien accorder ceux de la nature élémentaire , qu'il en résulte la plus douce et la plus profonde mélancolie. Mais il a été plus aisé à son pinceau de les rendre, qu'il ne l'est à ma plume de les exprimer. Je n'en citerai plus qu'un exemple, tiré du Poussin, admirable par ses compositions, mais dont le temps a bien maltraité les couleurs. C'est dans son tableau de l'enlèvement des Sabines. Pendant que les soldats romains emportent, à bras-le-corps, les filles effrayées des Sabins, il y a un ofGcier romain qui en veut enlever une jeune et jolie qui s'est réhigiée dans les bras de sa mère. Il n'ose user de violence envers elle , et il parle à la mère avec tout l'empressement de l'amour, et du respect. Il sem-» ble lui dire : a Elle sera heureuse avec moi. Que » je la doive à l'amour, et non pas à la crainte ! Je D veux moins vous ôter une (ille que vous donner » un fils. t> C'est ainsi qu'en se conformant , dans les habillemens de ses personnages, à la simplicité de leur siècle , qui les rendait à peu près semblables dans toutes les conditions , il n'a pas distingué l'officier du soldat par les habits, mais par les mœurs. Il a saisi, à son ordinaire, le caractère moral de son sujet, qui est d'mi bien autre effet que celui du costume. J'aurais bien voulu voir, de la main de cet liomme de génie, les mêmes Sabines, devenues épouses et mères, entre les deux armées des Sabins et des Romains, a accourant, » comme dit Plutarque, les unes d'un oosté, les » autres d'un autre, avec pleurs, cris et clameurs, se 9 jettant à travers les amies et les morts gisants sur » la terre, de manière qu'il sembloit qu'elles fiis- » sent forcenées ou possédées de quelque esprit , » les unes portant leurs petits enfants de mamelle 9 entre leurs bras, les autres descfaevelées, et tou- 1* tes appelant, ores les Sabins, et ores les Ro- » mains, pair les plus doux noms qui soient entre u les hommes'^.»

Les {dus grands effets de l'amour naissent, comme nous l'avons dit, des sentimens contraires , qui viennent à se confondre , comme ceux de

• Platarqitp, Fie de Romntus.

la haine naissent sonrent des sentlfiiefif KiiAiiK

blés qui viennent à se choquer. Voilà poonpioi Q n'y a point de sentiment plus agréable que de rencontrer un ami dans un hommie que nous estimions notre ennemi; ni de peine plus sensible que de reconnaître pour ennemi celui que nous croyioiis être notre ami. Ce sont ces effets harmoniques qui rendent souvent un service passager plus recommandable que de longs bons offices, el l'offense d'un moment plus odieuse que l'inimitié de toute une vie; parce que, dans le premier cas, des sentimens très-opposés viennent à se réunir, et dans le second , des sentimens très-anis viennent à se heurter. De là vient encore qa'un seul défaut, au milieu des bonnes qualités d'an homme de bien, nous parait souvent plus déplaisant que tous les vices d'un liliertm où il apparaît une vertu; parce que, par l'effet des contrastes, cet deux qualité sortent davantage, et dominent sur les autres dans les deux caractères. Cest aussi par la faiblesse de notre esprit, qui, s'attachant toujours à un point unique dans toutes ses considérations, s'arrête à la qualité la plus saillante pour déterminer son jugement. On ne saurait dire dans combien d'erreurs nous tomboas , faute d'étudier ces principes élémentaires de la nature. On pourrait , sans doute , les étendre bien plus loin ; mais il me suffit d'en dire assez pour démontrer leur existence , et pour donner à d'autres le désir d'en faire l'application.

Ces harmonies acquièrent plus d'énergie par les contrastes voisins qui les détachent, par les consonnances qui les répètent , et par les autres kns élémentaires dont nous avons parlé ; mais quand il s'y joint quelqu'un des sentimens moraux dont nous donnons ici une faible esquisse, alors il en résulte un effet ravissant. Ainsi, par exemple, une harmonie devient en quelque sorte céleste, quand elle renferme un mystère qui suppose totijours quelque chose de merveilleux et de divin. J'en éprouvai un jour un effet très^gréable en parcourant an recueil d'estampes anciennes qui représentaient l'histoire d'Adonis. Vénus avait enlevé Adonis enfant à Diane, et l'élevait avec l'Amour. Diane voulut le ravoir, parce qu'il était fils d'une de ses nymphes. Un jour doiic que Vénus, descendue de son char attelé de colombes , se promenait avec ces deux enfons dans une vallée de Cytbère , Diane, à la tête de ses nymphes armées , se mit en embuscade dans une forêt où Vénus devait passer. Vénus , apercevant son ennemie qui venait à elle, et ne pouvant ni s'enfuir, ni s'opposer à ce qu'elle lui enlevât Adonis , s'avisa snr-lechamp de lui faire venir des aHes , et , le présentant

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