‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 129 sur 213 · DE LA VERTU · texte numérisé non relu

DE LA VERTU

dale, ont on langage qui flatte l'oreille ; et les Hot- ) tentots, qui habitent le climat très-tempéré da cap de Bonne-Espérance, gloussent comme des coqsd'Inde. La langue des Indiens du Pérou est pleine de fortes aspirations et de consonnes qui se choquent. On peut , sans sortir de son cabinet , recoonaitre les divers caractères des langues de diaqoe peuple aux noms que présentent les cartes géographiques de leur territoire, et se convaincre que leur mdesse ou leur douceur n'a aucune relation avec celle de leurs latitudes.

D'antres obsen-ateurs ont prétendu que c'étaient les grands écrivains d'une nation qui en déterminaient et en fiiaient le langage; mais les grands écrivains du siècle d*Âuguste n'empédièrent pas que la langue latine ne se corrompit avec le règne de Mare-Aurèle. Ceux du siècle de Louis XIV commencent déjà à rieillir parmi nous. Si la postérité fixe le caractère d'une langue aux «èdes où ont paru de grands écrivains, ce n'est point, comme «m le prétend, parce qu'elle est alors plus pore ; car on y trouve autant de ces inversions de phrases, de ces décompositions de mots, et de ces syntaxes embarrassées qui rendent Fétude métaphysique de tonte grammaire ennuyeuse et barlnre; mais c'est parce que les écrits de ces grands liomines étinccilent des maximes de la vertu , et noos présentent mille perspectives de la Divinité. Je œ doute pas qne les sentimens sublimes qui les inspirent ne les éclairent encore dans l'ordre et la disposition de leurs ouvrages, puisqu'ils sont lessoni^ ces de toute harmonie. Voilà , à mon avis , d'où résulte le charme inaltérable qui en fait aimer la lecture dans tons les temps aux hommes de toutes les nations; voilà pourquoi Plutarque a efGMé la plupart des écrivains de la Grèce, quoiqu'il ne M ni du siède de Péridès, ni de celui d'Alexandre; voilà pourquoi sa traduction ganloisey fiute par le bon Amyot, ira plus loin dans la postérité que la plupart des ouvrages originaux écrits même foos le siècle de Loms XIV. Cest la bonté morale d'âne géoération qui caractérise ime bngoe , et la bit posHr sans altération àcefleqni lasnit: leslangaes, les coutumes et les formes des habits passent en Asie inviolaUement de génération en génératto, parce qne les pères s'y font aimer de leurs cnfons. Mais ces raisons n'expliquent pas la diversité de langues qui existe d'une nation à Fantre. n me paraîtra toujours snmatnrel que des hommes qoi joaisBent des mêmes élémcns, et qui sont asnjétis aoxmêmesbesoitts, ne se servent pas des mêmes mots pour les exprimer. Le soleil écfadre Umte la terre, et il porte diffiérens noms cbeidillérens peoples.

Void encore reffet d'une loi peu observée ; c'est qu'il ne s'élève aucun homme célèbre, dans qudque genre que ce soit, qu'il ne paraisse en même temps , ou dans sa nation , on dans la nation voisine, im antagoniste avec des talens et une réputation tout-à-Êiît opposés: tels ont été Démocrite et Heraclite, Alexandre et Diogène, Descartes et Newton, Corneille et Racine, Bossnet et Fénelon, Voltaire et J.-J. Rousseau. J'avais rassemblé sur cesdeux derniers hommes célèbres, contemporains, et morts dans la même année, une multitude de traits qui prouvaient qu'ils ont contrasté tonte leur vie en talens , en moeurs et en fortunes; mais j'âl abandonné Idu* parallèle pom* m'occuper de ce travaU, que j'ai cru plus utile.

Cette balaiice dans les hommes illustres ne paraîtra pas extraordinaire, si on considère qu'elle ôt une suite de la loi générale des contraires qui gooveme le monde, et d'où résultent toutes les harmonies de la nature: elle doit donc se manifoster particulièrement dans le genre humain qui en est le centre, et die se montre en effet dans l'équilibre admirable avec lequel les deux sexes naissent en nombre égal. Elle ne se fixe pas sur les individus en particulier, car on voit des fiunilles qui sont tontes de filles, et d'autres tontes de gardons ; mais die embrasse l'agrégation d'une ville entière et d'un peuple, dont les enfons mâles et lemeOes naissent toujours en nombre à peu près égal. Quelque inégalité de sexe qn'fl y ait dans les variétés des naissances dans les fomilles, l'alité se retrouve dans Fensemble du peuple.

Mais void une antre bakûice aussi merveilleuse, et à laqudle je necrois pas qu'on ait bit attention. Comme fl y a beanoonp d^bumueB qui périssent par les guerres, les voyages maritinies et les travaux pénibles et dangereux, il s^ensoîvrait à la longue que le nombre des femimes devrait aUer tons les jours en ai^menUoL En supposant qu'il ne périt chaque année que la dixième partie des hommes pins que de ienïmes, la balance des sexes devrait devenir de pinsen plus Inégale. La ruine sociale devrait augmenter par la régubrité mêmede rordre natnrd. Cependant la diose n'arrive pas; les deux sexes sont toujours à peu près aussi nombreux: leun occupations sont diflërentes, mais leun destins sont les mêmes. Ijts fenunes, qui poussent souvent les hommes à des entreprises hasardeuses pour entretenir leur luxe, ouqui fomentent parmi eux des haines et même dô guerres pour satisfidre leur vanité, sont emportées dans li sécurité de leurs plaîsiri par des maladies auxquelles les hommes ne sont pas sujets, mais qui résultent souvent des pdnes morales, physiques et

ÉTUDE DOUZIÈME

politiques que ceux-ci ont éprouvées à leur occasion. Ainsi Téquilibre de la naissance entre les sexes est rétabli par l'équilibre de la mort.

La nature a multiplié ces contrastes liarmoniquesdans tous ses ouvrages, par rapport à Thomme; car les fruits qui servent à nos besoins ont soiivenl en eux-mêmes des qualités opposées qui se compensent mutuellement.

Ces effets, comme nous l'avons vu ailleurs, ne sont point des résultats mécaniques des climats , aux qualités desquels ils sont souvent opposés. Tous les ouvrages de la nature ont les besoins de l'homme [lour fin , comme tous les sentimens de l'homme ont la Divinité pour principe. Ce sont les intentions fmales de la nature qui ont donné à l'homme T intelligence de tous ses ouvrages, comme c'est l'instinct de la Divinité qui a rendu l'homme supérieur aux lois de la nature. C'est cet instinct qui y diversement modifié par les opinions, porte les peuples de la Russie à se baigner dans les glaces de la Neva au plus fort de l'hiver, ainsi que les peu|^es du Bengale dans les eaux du Gange ; qui a rendu, sous les mêmes latitudes, les femmes esclaves aux Philippines, et despotiques à l'Ile Formose; les hommes efféminés aux Moluques et intrépides à Macassar, et qui forme, dans les habitans d'une même ville, des tyrans, des citoyens et des esclaves.

Le sentiment de la Divinité est le premier mobile du cœur humain. Examinez un homme dans ces momens imprévus où les plans secrets d'attaque et de défense dont s'environne sans cesse l'homme social sont supprimés , non pas à la vue d'une grande mine qui les renverse totalement , mais seulement à la vue d'un animal ou d'une plante extraordinaire : « Ah, mon Dieu, s'écrie-t-il, » que voilà qui est admirable !» et il appelle les premiers passans pour partager son étonnement. Son premier mouvement est d'élever sa joie à Dieu, et le second, de l'étendre aux hommes ; mais bientôt la raison sociale le rappelle à l'intérêt personnel. Lorsqu'il voit un certain nombre de spectateurs rassemblés autour de l'objet de sa curiosité : « C'est moi, dit-il, qui l'ai vu le premier.» Puis, s'il est savant, il ne manque pas d'y appliquer son système. Bientôt il calcul^ ce que cette découverte lui rapportera , il y ajoute quelques circonstances pour la faire paraître plus merveilleuse, et il emploie tout le crédit de sa coterie pour la vanter, et pour persécuter ceux qui ne sont pas de son opinion. Ainsi , tout sentiment naturel nous élève à Dieu, jusqu'à ce que le poids de nos passions et des institutions humaines nous ramène à nous seuls. Voilà pourquoi J.-J. Rousseau avait raison de dire

« que l'homme était bon, mais que les iMMumet » étaient méchans. »

Ce fut l'instinct de la Divinité qui rassembla d'abord les hommes , et qui devint la base de la religion et des lois qui devaient cimenter leur réunion. Ce fut sur lui que s'appuya la vertu, quand eUe se proposa d'imiter la Divinité, non-seulement par l'exercice des arts et des sciences , que les ancims Grecs appelaient , pour cet effet, a de petites ver- » lus , » mais dans le résultat de l'intelligence et de la puissance divine, qui est la bienfaisance. Elle consista dans les efforts faits sur nous-mêmes pour le bien des hommes, dans l'intention de plaire à Dieu seul. EUe donna à l'homme le sentiment de son excellence, en lui inspirant le mépris des biens terrestres et passagers, et le désir des clioses célestes et immortelles. Ce fut cet attrait sublime qni fit du courage une vertu, et qui fit marcher l'homme vers la mort, parmi tant de soins de conserver sa vie. Brave d'Assas, qu'espériez-vous sur la terre, en versant votre sang la nuit , saas témoin , aux champs de Klostercamp, pour le salut de l'armée française ? £t vous , généreux Eustache de Saint- Pierre, (|uelle récompense attendiez-vous de votre patrie, lorsque vous parûtes devant ses tyrans, la corde au cou, prêt à périr d'une mort infâme pour sauver vos concitoyens? Qu'importaient à vos cendres insensibles les statues et les éloges que la postérité devait leur offrir un jour? Pouviez- vous même espérer ce prix de vos sacrifices ou inconnus, ou couverts d'opprobre? Pouviez-vous être flatté, dans l'avenir, des vains hommages d'un monde séparé de vous par des barrières éternelles ? Et vous, plus glorieux encore à la vue de Dieu, citoyens obscurs qui succombez sans gloire, à qui vos vertus attirent la honte, la calomnie, les persécutions, la pauvreté, le mépris, de la part même de ceux qui dispensent les honneurs parmi les hommes, marcheriez-vous dans des routes si âprea et si rudes, si une lueur divine ne luisait à vos yeux '* ?

C'est ce respect de la vertu qui est la source de celui que nous portons à l'antique noblesse, et qui a mis, à la longue, des différences injustes et odieuses parmi les honmies, tandis que dans l'origine il ne devait apporter parmi eux que des distiiictions respectables. Les Asiatiques, plus équitables, n'ont attaché la noblesse qu'aux lieux Illustrés par la vertu. Un vieux arbre, un puits, un rocher, des objets stables , leur ont para seuls capables de leur en perpétuer le souvenir. Il n'y a pas en Asie un arpent de terre qui ne soit illustre. Les Grecset les Romains qni eiî sont sortis, comme tous les peuples du monde, et qui ne s'en éloigné-

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