JUIN
Le 4*', les vents d'ouest s'étant enfin déclarés , nous nous flattâmes de doubler bientôt le Cap.
Le 2, on prit des précautions pour ce passage. On amena les vergues de perroquet et la corne d'artimon. On mit de nouveaux cordages à la roue du gouvernail; quelques-uns furent ajoutés aux haubans pour assurer les mâts. On mit quatre grandes voiles neuves. On lia fortement les chaloupes, et tout ce qui pouvait prendre quelque mouvement sur le vaisseau. On attacha deux haches à l'arrière, en cas qu'il follût couper le mât d'artimon. Le vent fut très-frais. Nous vimes quelques oiseaux , mais les frégates avaient disparu.
Des 3 , 4 et 5. Tous ces jours , le vent fut trèsfrais, excepté hier matin, où il se calma un peu. On vit tous ces jours-ci une quantité prodigieuse de goélettes, de moutons et de damiers. Nous vîmes du goémon du Cap. Il ressemble à ces longues trompes de bergers. Les matelots font, de ses tiges crenses, des espèces de trompettes. La mer était couverte de brume, autre indice du voisinage du Cap. Les maladies augmentent. Nous avons quinze seorimtiques hors de service.
Le 6, fe vent était très-frais. Nous vîmes beaucoup de moutons et peu de goélettes.
Le 7, à midi, un oiseau de la grosseur d'une oie , aux ailes courtes , d'une couleur tannée et brune, à la tète de la forme d'une potrie, à la qnene courte et formant le trèfle , a plané long-
temps att-dessus de nos mâts. Par tous les poinu nous devrions trouver id le Cap. Vu les mtees oiseaux.
Le 8, vent violent suivi de calme.
Le 9, les maladies et l'ennui augmentent sur le. vaisseau. On jeta à la mer un contrennaltre mort soorimtique.
Les 40 et 4i , calme mêlé de coupa de vent, grosse mer. C'est un indice des approchesdn banc des Aiguilles. Vu un vaisseau sous le vent, fiusant route au nord-ouest. Vu les mêmes oiseaux.
Le 12 , comme la mer paraissaît verdâtre, on sonda , mais sans trouver fond. Vent très-fÉrak et grosse mer. Nos inquiétudes augmentent sur ni>tre distance du Cap.
Le 43 , enfin on trouva la sonde à qualfe-vii^quinze hrasses : fond vaseux et verdâtre. Ce fut une grande joie. Cette profondeur nons pnmva qnenoiis étions dérivés à l'ouest. Va ôan vaisr seaox, l'un de l*arrière, l'antre par notre bosieir de triboni. Iji sonde assure notre position^ WÊmà nous a ftit connattre que nous errions de plus de deux cents lienes par nos joinanx.
Le 44, on sonda encore, et nous trouvâmes, â quatre-vingts brasses , un fond de sable et de vase verte. Il fit calme. Vu les mêmes vaisseaux et les mêmes oiseaux.
Le 45, vent frais. Le vaisseau de l'arrière mit pavillon anglais, et nous dépassa bienLdt d'une lieue et demie sous le vint. Celui de l'avant mit pavillon français , et , comme s'il était sousfe vent, il cargua ses basses voiles pour nous joindre en tenant le plus près. Notre capitaine ne jugea pas â propos d'arriver. Nous reconnûmes ce vaissean pour la Diquê, IKkte du roi, partie «n mois avant nous. Vers le soir , elle appareiUa toutes ses voiles et se mit dans nos eaux.
Le 46, nous vîmes lu Dique deux lieues de l'avant, qui, à son tour, refusa de nous parler. U }\ a apparence qu'elle a relâché au Cap. Les oiseaux deviennent rares ; bon vent , beUe mer.
Le 47, il fit calme. On vit des souffleurs et des dorades. La lune se coucha à huit heures, eUe était ibrt rouge. Le 48, au matin, nous essuyâmes un coup de vent de l'arrière, qui nous obligea de rester jusqu'à onse heures du soir sous la misaine. Il s'élevait de l'extrémité des flots une poudre blandie conHne4a poussière que le vent balaie snr las chemins. A sept heures du soû*, nous reçûmes un coup de mer par les fenêtres de la grande diambre. A hait heures, il tomba de la gi^fe. Le temps s'est mis an beau vers mimiit. On ne voit plu^qoe quelques damiers et taille-vent«i.
Les 49, 20 et 24 , bon frais, grosse mer. Un
VOYAGE A LILE DE FRANCE
folant de plus d'an pied de kmg sauta à
bord.
Le 22 y vent très-frais et mer honleose. Les an* dem prÀendaîent, à tort, que les temps des sol- Btioet étaient des temps de calme. J'ai lu , cette «prè^-midi, un article du voyagear Dampier, qnî obseiTC que , lorsque le soleil disparaît vers les trois heures après midi . et se cache derrière une bande de naages fort élevés et fort épais, c'est signe d'one grande tempête. En montant sur le pont , je vis au ciel tous les signes décrits par Dampier. Le 23, à minuit et demi, un coup de mer affreux enfonça quatre fenêtres des cinq de la grande chambre , quoique leurs volets fussent fermés par des croix de Saint- André. Le vaisseau flt un mouvement de l'arrière, comme s'il s'acculait. Au brait, j'ouvris ma chambre, qui, dans l'instant, (Bt plehie d'ean et de mentales qni flottaient. L'eau sortait par la porte de la grande chambre comme par l'éduae <fnn moulin; il en élait entré plus de treate barriques. On appela les charpentiers , on apporta de la lumière , et on se hâta de douer d'antres sabords aux fenêtres. Nous fuyions alors lOBi Sa nûsaiiie; le vent et la mer étaient époofantables.
A pdne ce désordre venait d'être réparé, qn'nn gnoid caisson qui servait de table, plein de sel et de bouteilles de vin de Champagne , rompit ses attaches. Le roulis du vaisseau le faisait aller et vêtir comme on dé. Ce coffre énorme pesait plusieurs miUiers, et menaçait de nous écraser dans nos chambres. Enfin il s'entr'ouvrit, et les bouteilles qui en sortaient roulaient et se brisaient avec un désordre Inexprimable. Les charpentiers revinrent une seconde fois, et le remirent en place après bienda travail.
Comine le roulis m'empêchait de doi-mir, je m'étais jeté sur mon lit en bottes et en robe de chambre : mon chien paraissait saisi d'un effroi extraordinaû^. Pendant que je m'amusais à câliner cet animal, je vis im éclair par «n faux jour de mon sabord , et j'entendis le bruit du tonnerre. H pouvait élre trois heures et demie. Un instant après, on second coup de tonnerre éclata , et mon dûen §e mit à tressaiHir et à hurier. Enfin un troi- Mèflw éclair, suirid'un troisième coup, succéda preafoe aussitôt, et j'entendis crier sous le gaillard qoe quelque vaisseau se trouvait en danger; CD effet , œ bruit fut semblable à un coup de canon tiré près de nous, il ne roula point. Comme je sentais une forte odeur de soufre, je montai sur le pont, où j'éprouvai d'alyird nn firoid très-vif. Il y régnait nn grand silence, et la nuit élait si obscure qoe je nepoevais rien distinguer. Ceptndant ayant
entrevu quelqu'un près de moi , je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. On me répondit : « On » rient de porter l'ofBcier de quart dans sa cham- » bre; il est évanoui, ainsi que le premier pilote. « Le tonnerre est tombé sur le vaisseau , et notre » grand mât est brisé, v Je distinguai , en effet , la vergue du grand hunier tombée sur les barres de la grande hime. Il ne paraissait, au-dessus, ni mât, ni manœuvre. Tout l'équipage était retiré dans la chambre du conseil.
On fit une ronde sous le gaillard. Le tonnerre avait descendu jusque-là le long du mât. Une femme qni venait d'accoucher avait vu un globe de feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva aucune trace d'incendie; tout le monde attendit, avec impatience , la fin de la nuit.
Au point du jour , je remontai sur le pont. On voyait au del quelques nuages blancs, d'autres cuivrés. Le vent venait de l'ouest, où l'horizon paraissait d'un rouge ardent, comme si le soleil eût voulu se lever dans cette partie; le côté de l'est était tout noir. La mer formait des lames monstrueuses, semblables à des montagnes pointues fermées de plusieurs étages de collines. De leur sommet s'élevaient de grands jets d'écume qui se coloraient de la couleur de l'arc-en-ciel. Elles étaient si élevées, que du gaillard d'arrière elles nous paraissaient plus hautes que les hunes. Le vent faisait tant de bruit dans les cordages , qu'il était impossible de s'entendre. Nous fuyions vent arrière sons la misaine. Un tronçon du mât de hune pendait au bout du grand mât, qui était édaté en huit endroits jusqu'au niveau du gaillard ; cinq des cercles de fer dont il était lié étaient fondus; les passavans étaient couverts des débris des mâts de hune et de pérrocpiet. Au lever du soleil, le vent redoubla avec une fnreur inexprimable : notre vaisseau ne pouvant plus obéir à son gouvernail , vint en travers. Alors la mb^aine ayant fasié, son écoute rompit; ses secousses étaient si violentes, qu'on cmt qu'elle amènerait le mât à bas. Dans l'mstant, le gaillard d'avant se trouva comme engagé; les vagues brisaient sur le bossoir de bâbord, en sorte qu'on n'apercevait plus le beaupré. Des nuages d'écume nous inondaient jusque sous la dunette. Le navire ne gouvernail plus; et étant tout-à-folt en travers à la lame, à chaque roulis il prenait l'eau sous le vent jusqu'au pied du grand mât, et se relevait avec la plus grande difficulté.
Dans ce moment de péril , le capitaine cria au timonnier d'arriver; mais le \*ais8eau , sans mouvementv, ne sentait plus sa barre. Il ordonna aux matelots de cargnerla misaine, que le venteuv-
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VOYAGE X i;iLE DE FRANCE.
portait par lambeaux; ces malheureux, effrayég, se réfugièrent sous le gaillard d'arrière. Pen vis pleurer un, d'autres se jetèrent à genoux en priant Dieu. Je m'avançai sur le passavant de bâbord en me cramponnant aux manœuvres; un jacobin, aumônier du vaisseau, me suivit, et le sieur Sir-An- • dré, passager, vint après. Plusieurs gens de l'équipage nous imitèrent , et nous vînmes à bout de carguer cette voile, dont plus de la moitié était emportée. On voulut border le petit foc pour arriver, mais il fut déchiré comme une feuille de papier.
Nous restâmes donc à sec , en roulant d'une manière effroyable. Une fois, ayant lâché les manœuvres ou je me retenais , je glissai jusqu'au pied du grand mAt, on j'eus de l'eau jusqu'aux genoux. Enfln, après Dieu , notre salut vint de la solidité du vaisseau et de ce qu'il était à trois ponts, sans quoi il se fût engagé. Notre situation dura jusqu'au soir, que la tempête s'apaisa. Une partie de nos meubles fut bouleversée et brisée; plus d'une fois je me trouvai les pieds perpendiculaires sur là cloison de ma chambre.
Tel fut le tribut que nous payâmes au canal de Mozambique, dont le passage est plus redouté des marins que celui du cap de Bonne-Espérance. Les ofRciers assurèrent qu*ils n'avaient jamais vu une aussi grosse mer. Toutes les parties hautes du vaisseau en étaient si ébranlées, que, dans les jointures des pilastres de la chambre , j'introduisais des os entiers de mouton , qui y étaient écrasés par le jeu de la charpente.
1^24, à quatre heures du matm, il fit calme. î^ mer était encore fort grosse. On travailla, tout le jour, à amener la grande vergue, et à préparer deux jumelles pour fortifier le grand mât. L'effet du tonnerre est inexplicable. Le grand mât est éclaté en zigzag. Depuis les barres de hune jusqu'à cinq pieds au-dessous , du côté de l'avant, il y a un éclat; cinq pieds au-dessous, du côté de l'arrière, il y a un autre éclat; ainsi de suite jusqu'au niveau du gaillard. Il y a alternativement un espace brisé e^ ^n. plein, de manière que le plein d'un côté répond an brisé de l'autre. Dans ces éclats , je n'ai remarqué aucune odeur, ni noirceur : le bois a conservé sa couleur naturelle.
Nous vîmes quelques moutons du Cap. Le gros, temps fit périr le reste de nos bestiaux, et doubla le nombre de nos malades scorbutiques.
1^ 25 , on s'occupa à lier et à saisir les deux jumelles autour (lu mât. C'étaient des pièces de boi^^ de quarante-cinq pieds de longueur, un peu creus(^s en gouttière pour s'adapter sur la circonfcrenre du mât. Chacun mit la main â FœuNTe, â
cause de la foiblesse de Téquipage. Une baleine pa.s8a près de nous à portée de pistolet; eJle n'était guère plus longue que la dialoupe.
Le 26, petit temps. On chanta le Te Deum , suivant l'usage, pour remercier Dieu d'avoir passé le Cap et le canal de Mozambique. On s'occupa tout le jour à réparer le grand mât.
I^ 27, nous vînmes à bout de lui faire porter sa grande voile. On jeta à la mer un homme mort du scori)ut.^ On compte vingt et un malades hors de service. .
Le 28, le beau temps continua. Nous vîmes quelques faucliets; les damiers et les moutons du Cap ont disparu.
Le 29, un enfant né depuis huit jours mourut scorbutique. On compte aujourd'hui vingt-huit matelots sur les cadres. On a pris pour faire le quart tous les domestiques du vaisseau , et les passagers qui ne sont pas de la grande chambre.
Vers le soir, nous vîmes des marsouins.
Le 30, l'inquiétude augmente par la triste situation de l'équipage.
Nous avons trouvé ici la fin dès vents d'ouest. Nous tenons une haute latitude, afin de profiter des vents du sud-est, qui sont constans dans cette partie. Nous tâchons d'arriver au vent de l'tle Rodrigue, afin d'atteindre plus sûrement File de France.
OBSEBVATIONS QUI PEUVENT ÊTRE UTILES A hX POLICE DBS VAISSEAUX.
FI m*a pani qu'il n'y avait pas assez de subordination parmi les offîciers de la compagnie. Les supérieurs craignent le crédit de leurs inférieurs. Comme la plupart de ces places s'obtiennent par faveur, je ne crois pas que l'autorité puisse être établie parmi eux d'une manière raisonnable. Ce mal donc me parait sans remède, en ce qu'il tient à nos mœurs.
Aucun vaisseau ne de\Tait tenir la mer plus de trois mois sans relâcher; ces longues traversées coûtent beaucoup d'hommes. Les matelots n'ont point assez d'eau dans les chaleurs; souvent ils sont réduits à une demi-pinte par jour. Ne serait-il pas po&sible de diviser l'endroit du vaisseau où se place le lest , en citernes de plomb remplies d'eau douce? Peut-être trouverait-on un mastic uu cire dont on enduirait les barriques, ce qui présen-erait Teau de corruption : elle est souvent d'une infection insupportable , et remplie de vers.
Quant à la machine à «^essaier Tean de mer, les marias la croient peu salutaire. D'ailleurs , il faut embarquer beaucoup de charIxN) de terre, qui
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lîeiU beaucmip de |)lace, qui est stijet à s'euflam- ^mer de lui-niéme; et <m a rincoiivénieiit danjrereux «rentretenir an fiMirneau allumé iiirit et jour. Les matelots sont très-mal nourris. Leur biscuit est plein de vers. Le bœufsalé,aii bout de quelque temps, devient une nourriture désagréable et malsaine. Ne pourrait-on pas cuire des viandes, et les ooosenrer dans des graisses ? On en prépare ainsi pour la cbambre, qui se conservent autant que le bœuf salé.
Les matelots à terre , dans un port , dépensent qoelqnefois en une semaine ce qu'ils ont gagné dans tm an. Ne pourrait-on pas avancer à chacun d'eux les habîllemens convenal)les , et les obliger de les conserver, par des re^'ues fréquentes faites par Técrivain et l'oflicier de quart ? Il y a beaucoup d*autres réglemens de propreté sur lesquels les of- Ikâers devraient veiller. La plupart de ces malheureux ont besoin d'être toujours en tutelle.
Tai observé que le bois se poumt toujours dans feau à sa ligne ^e flottaison. On peut faire celte observation sur les pieux qui sont dans les rivières, €t sur tous les bois e\|)Osés à être alternativement mouillés et sèches. C'est là (]ue se nichent les vers et que germent la plupart des herbes aquatiques. Cet endroit est si fovorable à la végétation , que les filets verts dont notre vaisseau est entouré se sont attachés seolement aux anneaux de fer des cliaiiios <Iq gouvernail qui sont à fleur d'eau , sans qu'il y en »t au-dessus ni au-dessous. Je crois qu'il serait utile de border de feuilles de cuivre toute la cir- CQDfiérence des vaisseaux sur une largeur de trois pieds. Quant aux pointes de fer et de cuivre qui terminent les mâts et les vergues, l'expérience prouve qu'elles attirent le tonnerre.
JUILLET i 768.
Le l^'y les vents furent fovorables. Notts vîmes eneore des damiers et des faucliets. Le scorbut fait des ravages affrenx. On compte trente-six malades hors de eervioe.
Le 2, bon frais, belle mer.
Le 3, beau temps, la mer un peu grosse. On voit encore des damiers. Ce soir, un cliarpentier momut du scorbut. On compte aujourd'hui quarante scorbutiques. Ce mal fait des progrès à vue «Toil. On Fattriboe aux exhalaisons qui sortent de ' h cale , remplie de mâts qni ont long-temps séjourné dans la vase.
Le 4, le temps fut beau ; nous vîmes quantité de damiers.
Il je 5, on vit les mêmes oiseaux et une baleine fi'oQ cnit avoir été harponnée , par des plaies d'un BEBurAaDm.
I rouge vifqu'on apercevait sur sa pean. Vu des damiers. Petit temps, mais favorable.
I.^ 6 et 7, le scorbut nous gagne tous. Nous avons quarante-cinq hommes sur les cadres : le reste de l'équipage est très^ffaiUi.
Le 8 , on vit quelques taille-vents. Nous eûmes l»eau ciel et belle mer. Tout le monde est d'une tristesse mortelle.
Le 9, un matelot, du nombre de ceux qui fîmt le quart, est mort subitement. Nous avons tous aujourd'hui éprouvé des faiblesses; quelques-uns des vertiges et des maux de cœur. Cependant nous sommes à plus de cent lieues au vent de terre connue. On prétend avoir vu un paille-en-cul.
Le 'lO, on comptait soixante scorbutiques sur les cadres. Ilier, on en administra sept.
Je vis un paille-en-cul. C'est nn oiseau d'un blanc satiné, avec deux belles plumes fort longues qui lui servent de queue. Ou ne voit plus d'autres oiseaux marins. On prétend que ceux-ci leur font la guerre. La vue de cet oiseau dénote le voisinage de la terre. Beau temps.
Le 1 i , vent favorable. Nous avons aujourd'hui soixante-dix scorbutirpies forcés de garder le lit. Si nous restons encore huit jours à la mer, nous périssons infailliblement. On a jeté à l'eau nn jeune homme de dix-sept ans.
Le 12, beau temps, belle mer. Il n'y a plus que trois matelots de cliaque quart. Les passagers et les ofliders aident à la manœuvre. Nous vîmes des paille-en-culs.
Le 13, on vit la terre à huit heures et demie du matin. Nous sonunes si accablés, que cette nouvelle n'a réjoui personne. Nous avons quatre-vingts hommes sur les cadres. On mit en travers pour louvoyer toute la nuit, car il était impossible d'arriver le même jour au mouillage.
Le H, en approchant de terre, beaucoup de personnes se trouvèrent mal. Je me sentais un dégoiH universel : je suais abondamment. Nous mimes notre pavillon en berne, et nous tirâtnes par intervalles des coups de canon pour appeler du secours; mais le pilote senl vint à tiord. Il nous parla des troubles entre les chefe de l'Ile, dont II imaginait que nous étions fort occupés; d'un autre côté, plusieurs d'entre nous croyaient que les querellés et les misères de notre vaisseau intéresseraient beaucoup les habitans.
Nous laissâmes d'abord à droite l'Ile Ronde et rile aux Serpens, deux îlots inhabités; ensuite nous passâmes à une petite portée de canon dn Coin de Mire , autre tlot que nous laissâmes à gauche. Nouâprlmes un peu dn large, en approchant de nie de France, à cause des bas-fonds de la
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Pointe aux canonniers. Nous entrftines à une heure et demie d'après-midi dans le port. Deux heures après , je mis pied à terre , en remerciant Dieu de m'avoir délivré des dangers et de Tennai d'une si triste navigation.
Nous avons tenu la mer , sans relâcher, quatre mois et douze jours. Suivant mon journal , nous avons fait environ trois mille huit cent lieues marines, ou quatre mille sept cents lieux communes. Nous avons perdu onze personnes, y compris les trois hommes enlevés d'un coup de mer, et un malade qui mourut en débarquant.
OBSeaVATIONS SUR LE SGORBITT.
Le scorbut est occasioné par la mauvaise qualité de l'air et des alimens. Les officiers, qui sont mieux nourris et mieux logés que les matelots , sont les derniers attaqués de cette maladie, qui s'étend jusqu'aux animaux. Mon chien en fut très-incommodé. Il n'y a point d'autre remède que l'an- de la terre et l'usage des végétaux frais. Il y a quelques palliatif qui peuvent modérer le progrès de oe mal, comme l'usage du riz , des liqueurs acides, du café, et l'abstinence de tout ce qui est salé. On attribue de grandes vertus à l'usage de la tortue : mais c'est un préjugé, comme tant d'autres que les marins adoptent si légèrement. Au cap de Bonne-Espérance, où il n'y a point de tortues, les scorbutiques guérissent au moins aussi promptement que dans l'hôpital de l'ile de France, où on les traite avec les bouillons de cet animal. A notre arrivée , presque tout le numde fit usage de ce remède; je ne m'en servis point, parce que je n'en avais pas à ma disposition ; je fus le premier guéri: je n'avais usé que des végétaux frais.
Le scorbut commence par une lassitude universelle : on désire le repos, l'esprit est chagrin ; on est dégoûté de tout ; on souflre le jour; on ne sent de soulagement que la nuit ; il se manifeste ensuite par des taches rouges aux jambes et à la poitrine, et par des ulcères sanglans aux gencives. Souvent il n'y a point de symptômes extérieurs ; mais s'il sunîent la plus légère blessure, elle devient incurable tant qu'on est sur mer, et elle £adt des progrès très-rapides. J'avais eu une légère blessure au bout du doigt; en trois semaines la plaie l'avait dépouillé tout entier, et s'étendait déjà sur la main, malgré tous les remèdes qu'on y put faire. Quelques jonrs après mon arrivée, elle se guérit d'ellemême. Avant de débarquer les malades, on eut soin de les laisser un jour entier dans le vaisseau , respirer peu à peu l'air de la terre. Malgré ces pré-
cautions, il en coûta la vie à un homme qoinepiH supporter cette révolution.
Je ne saurais vous dépeindre le triste état dans lequel nous^sommes arrivés. Figurez-vous oe grand mât foudroyé, ce vaisseau avec son pavillon en berne, tirant du canon toutes les minutes; quelques matelots semblables à des spectres, assis sur le pont; nos écoutilles ouvertes, d'où s'exhalait une vapeur infecte; les entreponts pleins de mou> rans , les gaillards couverts de malades qu'on ex posait au soleil, et qui mouraient en nous parlant. Je n'oublierai jamais un jeune homme de dix-hui ans à qui j'avais promis la veille un peu de limo nade. Je le cherdiais sur le pont parmi les autres; on me le montra sur la planche; il était mort pendant la nuit.