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les réputations en tout genre, et que les lal)oureurs et les gens (|ni s'expatrient n'en donnent point. ï^ table est aujourd'hui le grand ressort de l'aristocratie des riches. C'est par son moyen qu'ime opinion, d'où dépend quelquefois la ruine d'un état, prend de la î)ondération. C'est encore là que l'honneur d'un homme de guerre, d'un évoque , d'un magistrat, d'un homme de lettres, dépend souvent d'une fenmie qui a [lerdu le sien.
La politique moderne a avancé encore une trèsgrande erreur en disant que les richesses se mettent toujours de niveau dans un état. Quand une fois les indigens s'y sont multipliés à un certain point, c'est à qui d'entre ces malheureux se donnera a meilleur marché. Tandis que, d'une part, l'homme riclie, tourmenté par ses compatriotes af* famés qui lui demandent de l'occupation , hausse le prix de son argent , ceux-ci , pour être préférés, baissent le prix de leur travail , tant qu'à la fin ils ne trouvent plus à subsister. Alors on voit tomber dans les meilleurs pays l'agriculture, les manufactures et le commerce. Consultez à ce sujet les relations des diverses contrées de l'Italie, et entre autres ce que M. Brydone dit dans nn voyage trèsbien raisonné ^'*, malgré les réclamations d'un chanoine de Palerme, du luxe et des prodigieuses richesses de la noblesse et du clergé de la Sicile , et de la misère extrême de ses paysans ; vous verrez si l'argent s'y met de niveau. J'aît^à Malte , qui n'est èb aucune façon comparable en fertilité de sol à la Sicile , car ce n'est qu'un rocher tout blanc; mais ce rocher est fort riche de richesses étrangères, par le revenu perpétuel des commanderiez de l'ordre de Saint-Jean, dont les fonds sont situés dans tous les états catholiques de l'Europe, et par les responsions ou dépouilles des chevaliers qui meurent dans les pays étrangers, et qu'on y apporte tous les ans. Il pourrait l'être bien davantage par la commodité de son poil , le plus avantageusement situé de tous ceux de la Méditerranée ; cependant le paysan y est très-misérable. Il n'est vêtu, pour tout Iiabit, que d'un caleçon qui lui vient aux genoux , et d'une diemise sans manches. Quelquefois il se tient sur la place publitiue , la poitrine, les jambes et les bras nus, à demi brûlé du soleil, pour se louer moyennant vingt -quatre sous par jour , avec une voiture à quatre places attelée d'un cheval, depuis le point du jour jusqu'à nihiuit , et pour parcourir tel endroit de Tlle qu'il plaît aux voyageurs , sans qu'ils soient tenus de donner un verre d'eau ni à lui ni à sa bêle. Il conduit sa carriole, courant toujours pieds nus dans les roches, devant son cheval qu'il tient par la
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bride , et devant ToisiT chevalier, qui ne lui parle bien souvent (|u'en le traitant de faquin , tandis que son conductenr ne lui répond que le bonnet ù la main, en l'appelant votre seigneurie illustrissime. Le trésor de la république est plein d'or et d'argent , et on n'y paie le peuple que d'une monnaie de cuivre appelée pièce de quatre tarins, qui vaut, de valeur idéale, seize de nos sous, et de valeur intrinsèque environ deux de nos liards. Elle a pour timbre cette devise : ^on œssed, fides. a Ce n'est pas le cuivre, c'est la confiance. » Quelle dislance les propriétés exclusives et For mettent entre les hommes ! Un grave porte-faix , en Hollande , vous demande en goui gueldi , c'est-à-dire en bon argent , pour porter votre malle d'un bout d'une rue à l'autre , autant que ce que reçoit l'humble bastaze de Malte pour vous voiturer tout un jour avec trois de vos amis. Le Hollandais est bien vêtu, et sa poche est pleine de pièces d'or et d'argent. Sa monnaie est timbrée d'une devise bien différente de celle de Malte ; on y lit : Concordia res parvœ cresmnt « Les petites choses croissent par leur concorde. » Il y a en effet autant de différence de puissance et de félicité d'an état à l'autre, qu'entre les devises et les matières de leur monnaie.
(Test dans la nature qu'il faut chercher la subsistance d'un peuple, et dans sa liberté le canal par où elledoit couler. L'esprit de monopole en a détruit parmi nous tiéUMoup de branches qui comblent nofliroîsins de richesses ; telles sont entre adirés les pèches de la baleine , de la morue et du hareng. Je conviens cependant, à cette occasion, qu'il y a des entreprises qui demandent le concours d'un grand nombre de mams , tant pour leur conservation et leur protection , que pour accélérer leurs opérations; telles sont les pèches maritimes : mats c'est à l'état à se charger de leur administration. Aucune compagnie n'a eu chez nous l'esprit patriotique; elles ne s'établissent, pour ainsi dire , que pour former de jietits états particuliers. Il n'en est pas de même chez les Hollandais. Par exemple , comme ils vont pécher le hareng au-delà de l'Ecosse ( car ce poisson est d'autant meilleur qu'on le pèche plus avant dans le nord), ils ont des vaisseaux de guerre pour en protéger la pèche. Ils en ont d'autres à large ventre, appelés buzes, qui le prennent nuit et jour avec des filets, et des vaisseaux de course très-fins voiliers, qui le chargent et l'empoilent tout frais en Hollande. Il y a de plus des prix proposés pour le premier vaisseau qui en apporte à Amsterdam avant les autres. Le poisson du premier baril y est payé à l'Hôtel de- ViDe à raison d'un ducat d'or ou onze livres cinq sous
la pièce, et celui du reste de la cargaison , à raison d'un florin, on de quarante-cinq sous. Ces encouragemens engagent les pécheurs à s'avancer le plus qu'ils peuvent an nord pour aller au devant de ces poissons, qui y sont et d'une grandeur et d'une délicatesse bien supérieure à ceux que nous prenons dans le voisinage de nos côtes. Les HoDandais ont élevé une statue à celui qui , le premier, a trouvé l'invention de les fumer et d'en foire ee qu'on appelle des harengs-saurs *. Ils ont cru arec raison que le citoyen qui procure à sa patrie nn nouveau moyen de subsistance et mie nouvelle branche de conmierce, mérite d'être mis sur la même ligne que ceux qui rédairent ou qui la défendent. On voit, par ces attentions, avec quelle vigilance ils veillent sur tout ce qui peut contribuer à l'abondance publique. Il est inconcevable quel parti ils ont tiré d'une infinité de productions que nous laissons perdre , et de leur pays sablonneux, marécageux, et naturellement pauvre et ingrat. Je n'en ai point vu où il y ait une si grande abondance de toutes choses. Ils n'ont point de vignes , et il y a plus de vins dans leurs caves que dans celles de Bordeaux; ils n'ont point de forêts , et il y a plus de bois de construction dans leurs chantiers qu'il n'y en a aux sources de la Meuse et du Rhin , d'où ils tirent leurs chênes; ils ont fort peu de terres labourées , et il y a plus de blés de la Pologne dans leurs greniers , que ce royaume n'en réserve pour la nourriture de se:; habitans. Il en est de même des choses de luxe; car, quoi qu'ils soient fort simplement vêtus et logés , il y a peut-^tre plus de marbre à vendre dans leurs magasins , qu'il n'y en a de taillé dans le» carrières de T Italie et de l'Archipel ; plus de diamans et de perles dans leurs eassettes, que daas celles des bijoutiers du Portugal ; et plus de bois de rose, d'acajou , desandal et de cannes d'Inde qu'il n'y en a dans tout le reste de l'Europe , quoique leur pays ne produise que des saules et des tilleuls. Le bonheur des liabitans présente un spectacle encore plus intéressant. Je n'y ai pas vu un seul mendiant, ni une maison à laquelle il manquât une brique ou un caireau de vitre. Mais c'est le coup d'œil de la Bourse d' A msterdarn qui est digne d'admiration. C'est un grand bâtiment d'une architecture assez simple, dont la cour quadrangulaire est entourée d'une colonnade. Chacune de ces colonnes , qui sont en grand nombre , porte au-dessus de son chapiteau le nom de quelqu'une des principales villes du monde, conmie Constantinople , Livourne , Canton , Pétei-sbourg , Batavia ,
* Voyez kl note dr la page 203.
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etc., cl est, pour ainsi dire, le centre de son commerce en Europe. Il y en a peu où il ne se traite chaque jonr pour des millions d'affaires. La plupart des gens qui s'y rassemblent sont habillés de brun et sans manchettes. Ce contraste me parut d'autant plus frappant, que, cinqjoars auparavant, je m'étais trouvé à la même heure au Palais-Royal, rempli de g:ens vêtus d'habitsde couleurs brillantes, galonnés d'or et d'argent, qui ne parlaient que d'opéra, de littérature, de filles entretenues, ou de telles autres bagatelles , et qui n'avaient pas , pour la plupart , un écu à eux dans leur poche. Il y avait avec nous un jeune négociant de Nantes dont les affaires étaient dérangées, et qui était venu se réfugier en Hollande, où il ne connaissait personne. Il s'était ouvert sur sa position à mon compagnon de voyage , appelé M. Le Breton. Ce M. Le Breton était un officier suisse au service de Hollande , moitié militaire, moitié négociant, le meilleur homme du monde, qui le rassura d'abord, et le recommanda, dès son arrivée, à son frère aîné, négociant, qui demeurait dans la même pension où nous fûmes loger. M. Le Breton l'ainé mena cet infortuné voyageur à la Bourse, et le recommanda, sans com[)liment et sans humiliation, à un agentdu commerce , qui demanda seulement au jeune négociant français une feuille de son écriture ; ensuite il crayonna son nom sur un portefeuille , et il lui dit de revenir le lendemain au même lieu et à la même hetu*e. Je ne manquai pas de m'y trouver avec lui et M. Le Breton. L'agent panit , et présenta à mon compatriote une liste de sept ou huit places de commis à choisir chez des négocians , dont les unes valaient huit cents livres de* notre argent, avec la nourriture; d'autres, quatorze cents livres, sans la pension. Il fut ainsi placé surle-diamp sans aucune sollicitation. Je demandai à M. Le Breton l'aîné d'où venait l'active vigilance de cet agent a l'égard d'un étranger et d'un inconnu. Il me répondit : «C'est son métier; il a pour y> revenu le premier mois des appointemens de n ceux qu'il place. Ne vous en étonnez pas, ajou- » ta-t-il ; on fait ici commerce de tout, depuis un y» soulier dépareillé jusc|u'à des escadres. »
Il ne faut cependant pas se laisser éblouir par les illusions d'un grand commerce, et c'est en quoi notre politique nous a souvent égarés. Les fabriques et les manufactures font, dit-on, entrer des millions dans un état; mais les laines fines, les teintures, l'or et l'argent, et les autres apprêts qu'on tire des étrangers, sont des tributs qu'il faut leur rendre. Le peuple n'en eût pas moins fabriqué pour son compte les laines du pays; et si ^s draps eussent été de moindre qualité , ils eus-
sent au moins tourné à son usage. Le commerce illimité d'un pays ne convient qu'à un peuple qui a un territoire ingrat et borné, comme aux Hollandais : ils exportent non leur superflu , mais celui des autres nations; et ils ne courent pas risque de manquer du nécessaire , comme il arrive fréquemment à plusieurs puissances territoriales. A quoi sert à un peuple d'habiller toute l'Europe de ses laines, s'il va tout nu; de recueillir les meilleurs vins, s'il ne boit que de l'eau; et d'exporter les plus belles farines, s'il ne mange que du pain de son? On pourrait trouver des exemples trèscommuns de ces abus en Pologne, en Espagne , et dans les pays qui passent pour être mieux gouvernés.
C'est dans l'agriculture principalement que la France doit chercher les principaux moyens de subsistance pour son peuple. D'ailleurs , l'agriculture conserve les mœurs et la religion. Elle rend les mariages faciles , nécessaires et heureux. Elle fait naître beaucoup d'enfons , qu'elle emploie, dès qu'ils savent à peine marcher, à recueillir les biens de la terre ou à garder les troupeaux; mais elle ne produit tous ces avantages que dans les petites propriétés. Nous l'avons dit , et nous ne saurions trop le répéter, les petites propriétés doublent et quadruplent dans un pays les récoltes et les cultivateurs. Au contraire, les grandes propriétés cliangent un pays en vastes solitudes. Elles font naître chez les riches laboureurs l'amour du faste des villes , et le dégoût des occupations champêtres. Ceux-ci mettent leurs filles dans des couvens pour les façonner en demoiselles, et font étudier leurs enfans pour en faire des avocats ou des abbés. Ils ôtent aux enfans des bourgeois leurs ressources; car si les gens de campagne tendent toujours à s'établir dans les villes, ceux des villes ne reviennentjamais aux campagnes, parce qu'elles sont flétries par les tailles et par les corvées.
Les grandes propriétés exposent l'état à un autre inconvénient dangereux , auquel je ne crois pas qu'on ait foit encore attention. Les terres qu'elles cultivent reposent au moins une fois tous le.s trois ans, et souvent tous les deux ans. Il doit donc arriver, comme dans toutes \es choses qui se font au hasard , que tantôt il y a un grand nombre de ces terres qui reposent à la fois, et que tantôt il n'y en a qu'un petit nombre. Certainement, dans les années où la plus grande partie de ces terres est en jachères , on doit recueillir beaucoup moins de blé dans le royaume qu'à l'ordinaire. Cet inconvénient, dont je ne sache pas que les gouvernemens se soient jamais occupés, est la cause des disettes ou des chertés imprévues qui arrivent de temps en
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temps, non-seulement en France, mais dans les diverses contrées de TEurope. La nature a partagé avec rUomme l'administration de l'agriculture. Elle sVst réservé les vents , les pluies , le soleil, le développement des plantes, et elle est bien exacte à ordonner les élémens suivant les saisons; mais elle a laissé à Thomme les convenances des végétaux avec les terrains , les proportions que leur cullure doit avoir avec la société qui s'en nourrit , et tous les autres soins que demandent leur conservation , leur distribution et leur police. Je Ci ois cette remarque assez importante pour éublir parmi nous la nécessité d'un ministre particulier de l'agriculture®'. S'il ne pouvait em|ièclier les combinaisons du hasard dans les terres qui peuvent se rencontrer en jachères toutes à la fois, il empêcherait du moins que dans les années où elles sont dans leur plus grand rapport , on ne transportât les grains du pays, puisque c'est une preuve quasi sûre que l'année suivante elles rapporteront d'autant moins qu elles seront alors en repos pour 1 1 plupart.
Les petites propriétés ne sont point sujettes à ces vicissitudes ; elles rapportent tons les ans, et presque en toute saison. Comparez, comme je l'ai déjà dit, )a quantité de fraits, de racines, de légumes, d'herbes et de graines qu'on recueille toute l'année et en tout temps sur le terrain des environs de Paris , appelé le Pré Saint-Gervais , dont le fonds, d'ailleurs médiocre, est situé à mi-côte et exposé au nord , avec les productions d'une égale portion de terrain prise dans les plaines du voisinage et cultivée par la grande culture; vous en verrez la prodigieuse difTérence. Il y en a encore une aussi grande dans le nombre et le caractère moral de leurs cultivateurs. J'ai ouï dire à un ecclésiastique resfiectable que les premiers allaient régulièrement à confesse tous les mois , et que bien souvent il n'y avait pas dans leurs confessions matière à absolution. Je ne parle pas de l'agrément infini qui résulte de leurs travaux, de leurs champs d'œillet^, de violettes , de blé , de petits pois , de pieds-d'aloueltes, des bordures de lilas et de vigne qui divisent leurs petites possessions, des quuiliers de prairies qui y font voir çà et là des clairières, des iMicages de saules et de peupliers qui laissent apercevoir sous leurs ombrages, à plusieurs lieues de distance , ou des montagnes qui se perdent à l'horizon , ou des châteaux inconnus , ou les clochers des vilbgesde la plaine, dont on entend parfois les carillons champêtres. On y trouve çà et là des fou ta lues d'une eau limpide , dont la source est couverte d'une voûte close de toutes parts de grandes dalles de pierre qui la font ressembler à un
I monument antique. J'y ai quelquefois lu ces vmAs I crayonnés avec du charbon :
' Ck)lin et Colette » ce 8 man.
I Anloinette et Ba&tien , ce 6 mai.
Ces inscriptions m'ont fait plus de plaisir que celles de l'Académie. Quand les familles qui ctiltivent ce lieu enchanté sont dispersées avec lears enfans dans ses fonceaux ou sur ses croupes, et que l'on entend au loin la voix d'ime jeune fille qui cliante sans qu'on l'aperçoive , ou qu'on voit un jeune homme monté sur un pommier, avec son panier et son éclielle , qui regarde çà et là et prête l'oreille, comme un autre Vertumne, il n'y a point de parc avec ses statues, ses marbres et ses bronzes qui lui soit comparable.
O riches ! qui voulez vous entourer de parcs délicieux, enfermez dans leurs murs des villages heureux. Combien de terres abandonnées dans le royaume pourraient offrir le même î^peclacle! J'ai vu la Bretagne et d'autres provinces couvertes , à perte de vue , de landes , où il ne croit que du jan, esi>èce de genêt épineux , noir et jaunâtre. Nos compagni&s d'agriculture, qui y ont empbyé en vain leui*s grandes cliarrues, les ont jugées frappées d*une perpétuelle slériUté; mais ces landes montrent par n'anciennes divisions de champs , et par des ruines de masures et d'anciens fossés, qu'elles ont été autrefois cultivées. Elles sont encore entourées de métairies qui prospèrent sur le même sol. Combien d'autres seraient encore plus fécondes, telles que celles de Bordeaux, qui sont couveiles de grands pins ! Une terre qui produit un grand arbre peut certainement nourrir un épi de l\é. Nous avons donné, en parlant de l'ordre végétal , les moyens de reconnaître les analogies naturelles des plantes avec chaque latitude et ciiaque territoire. Il n'y a point de terrain, fût-il de sable tout pur ou de vase , où , par un bienfait {lailiculier de la Providence , quelqu'une de nos plantes domestiques ne puisse réussir. Mais, avant tout, il faudrait ressemer les buis qui abritaient jadis ces lieux , exposés mauilenant à l'action de^t vents qui mangent les germes de tout ce qn'on y sème. Ces moyens et plusieurs autres ne peuvent être du ressort des compagnies avides , ni de leurs grands alignemens , ni des corvées de la pro\ ince, mais de l'assiduité locale et patiente de familles libres, qui soient propriétaires pour elles-mêmes, qui ne soient point soumises à ûes tyrans, et qui ne dépendent que du prince. C'est par ces moyens patriotiques (|ue les HolLmdais ont réussi à faire venir à Scheveling, village auprès de La Haye, des chênes dans du sable marin tout pur, comme ie l'ai vu moi-même. Nous le répétons, ce n'est point
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dans les grands domaines , c'est dans les paniers des vendangeurs et dans les tabliers des moissonneuses que Dieu verse du ciel les fruits de la terre. Ces gi-ands espacés de terre perdue dans le royaume ont attiré TaUention de la cupidité; mais il y en a une bien plus grande quantité qui lui est échappée, parce qu'on n'a pu en faire ni des marquisats, ni des vicomtes , et que d'ailleurs les granfies cbamies y sont tout-à-fait inutiles. Ce sont, entre autres, les lisières des chemins, qui sont en nombre infini. Nos grandes routes , à la vérité , »ont fécondes pour la plupart, puisqu'elles sont bordées d'ormes. L'orme est sans doute utile , il sert au charronnage ; mais nous avons un arbre qui lui est bien préférable, parce que l'insecte n'attaque jamais son bois , qu'il est excellent pour la chaipente , et qu'il donne en abondance des fruits noorrissans : c'est le châtaignier. On pouvait juger de la durée et de la beauté de son bois, par Fandenne charpente de h foû*e Saint-Germain, avant qu'elle fût brûlée : les solives eu étaient d'une grosseur et d'une longueur prodigieuses, et par&itement saines, quoiqu'elles eussent plus de quatre cents ans d'antiquité. On peut encore voir la durée de ce bois dans la charpente de Tancien château de Marcou^sy, qui a été bâti sous Charles VI, à dnq lieues de Paris. Nous avons tout-â-fait négligé cet arbre , qu'on ne laisse plus croitre qu'en taillis dans nos forét«. Cependant son port est très-majestueux, son feuillage est beau . et il porte une si grande abondance de fruils , en étages multipliés les uns sur les autres , qu'il n'y a point de terrain de la même étendue, semé en froment, qui puisse rapporter une sufasistauœ ansfii abondante. A la vérité, oooune nous | l'avons vu en parlant des caractères des v^étaux, ed arbre ne se plait que sur les lieux secs et élevés; mais nous en avons un autre poor les vaOéet et les lienx hnmides , qui n'est gnère moins utile par iOQ bott et ses fruits, et dont le port est aoan majestoenx : c^cst le noyer. Ces beaox arbres pareracnt magnifiquement nos grandes routes. Oo y en pouiiA aossî mettre d'autres qui sont propres à daqoe lerrîloire. Os anoooceraicnt aux voyageurs les provinces du royaume : la vigne, h fioargoçoe ; le ponanier, b \ormaodir; le marier, le DaopfaiDé; Folivîer, la Provence. Leurs tiges, diargees de fruits, détenniofraîcnt bien mienx qoelcs poteaux snraMotcs de carcaas, etqoeles
daque provînee . et les douces et divenesfeigDeii-
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IsBeisocfacut çiéfc
aux raîr;iiLS des vignobles , qui bordent c pielquefuis les chemins. D'ailleurs, quand ils les recueilleraient , quel grand inconvénient y aurait-il ? Quand le roi <!e Prusse fil planter plusieurs grandes routes de la Poméranie d'arbres fruitiers, on lui représenta que les fruits en seraient volés : a Les hommes au moins 9 en profiteront, » répondit-il. Nos chemins de traverse pi-ésentent peut-être encore plus de terrain perdu que nos grandes routes. Si vous songez que c'est par eux que communiquent les petites villes, les bourgs, les villages, les tiameaux, les abbayes, les cliâteaux , et même de simples maisons de campagne ; que plusieurs d'entre eux aboutissent an même lieu , et que chacun d'eux a au moins de largeur celle d'un chariot, vous trouverez que l'espace qu'ils emploient doit être très-considérable. Il faudrait d'abord commencer par les aligner, caria plupart vont en serpentant ; ce qui leur donne quelquefois un tiers plus de longueur qn'ib n'en devraient avoir. J'avoue cependant que je trouve leurs sinuosités agréables , surtout sur la croupe des collines, sur la pente des montagnes, dans les lieux agrestes et au milieu des forêts. Mais on les rendrait susceptibles d'un autre genre de beauté, en les bordant d'arbres fruitiers qui s'élèvent peu , et qui, fuyant en perspective , augmenteraient â la vue l'étendue du pays. Ces arbres donneraient encore de l'ombre aux voyageurs. A la vérité, les laboureurs disent que ces ombres, si agréables aux passans, nuisent à leurs grains. Ils ont sans doute rai" son pour plusieurs espèces de grains ; mais il y en a qui réusHssent mieux dans les lieux un peu ombragés que partout aiUenrs , comme on peut le voir au Pré Saint-Gervais. De plus, les laboureurs seraient dédommagés avec usure par le bois de:» arbres finitiers et par la recolle des fruits. On pourrait même encore concilier les intérêts des labooreurs et des voyageurs, en planlant seolemcm les cbemins qui vont du nord au sod , et le cène méridional de ceux qui vont de Test â rooest, de sorte que l'ombre de leurs arbrei ne tomberaîl presque point sur les terres btmorée». D fbnfrait encore, pour augmenter les sobsisfan- «es nationales, reneCIre en terres â blé beaneouf^ de terres qui som en pâturages. Il n^y a presque point de prairies dans h Chine , qui est fi peuplée. Les Cbinoissènieot do blé et du riz partoof , et is nourrinent leurs bestiaux de la paile qui en pro* vienL Us disent «qoll vaut ornox que les hÊUê 9 rivent avec rbonme , que fbmmat avee kasbé' » les. » Leurs troupeaux n'en MMt pas Haoènsgras» Les dKvaox aBemands, si vigounns, ne «ool noums qwde pâme lnelié<e, oo i an^m^e nu peu d'orge PB dimémt. gig» payii— êjtfkwjdejmn
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en jour des usages (out-à-fait contraires. à celte économie. Ils mettent , comme je l'ai observé en plusieurs provinces , beaucoup de (erres, qui jadis produisaient du blé , en médiocres pâturages, pour éviter les frais de culture, et surtout ceux de la dtme , parce que leurs curés ne la perçoivent point sur les prairies. J'ai vu, en Basse-Normandie, beaucoup de terres qui ont été ainsi dénaturées , an grand détriment du bien public. Voici ce qu'on me raconta à la vue d'un ancien champ de blé qui avait subi une pareille métamorphose. Le curé, filclié de perdre une partie de son revenu sans pouvoir s'en plaindre , dit au maître de ce champ, en forme de conseil : a Maître Pierre, il me sem- '» ble que si vousôtiez les cailloux de ce terrain-là, » (fue vous le fumiez bien , que vous le labouriez » bien , et que vous y semiez du blé, vous pourriez » encore y faire de bonnes moissons. » Le laboureur fin et rusé , qui pressentit l'intention de son décimateur, lui répondit : a Vous avez raison, » M. le curé; si vous voulez faire à ce champ tou- » tes les façons que vous dites là , je ne vous en » demande que la dime. »
On ne donnera à notre agriculture toute l'activité dont elle est capable , qu'en lui rendant sa dignité naturelle. Il f^ut donc engager une multitude de bourgeois aisés et oisifs , qui végètent dans nos petites villes, à aller vivre à la campagne. Pour les y déterminer , il faut exempter les cultivateurs des droits humilians de taille , de corvée, et même de eeux de la milice, auxquels ils sont assujétis. L'état , saas doute , doit être servi dans ses besoins ; mais pourquoi «n-t-on attaché à ses ser\'ices des caractères d'humiliation? Ne peut-on pas les faire remplir avec de l'argent ? Il en faudrait beaucoup, disent nos politiques. Oui , sans doute ; mais nos l)ourgeois ne paient-ils pas aussi beaucoup d'impositions dans nos villes , pour suppléer à ces mêmes services? D'ailleurs, plus la campagne aurait d'habilans, moias ses contribuables seraient chargés. Un homme bien élevé aime encore mieux qu'il en coûte à sa bourse qu'à son amour-propre.
Par quelle fatale contradiction avons-nous rendu la plus grande partie des terres de la France roturières , tandis que nous a\'ons anobli celles du Nouveau-Monde ? Le même cultivateur qui paierait la taille en France, et irait, la pioche à la main , travailler sur les grandes routes , peut faire entrer se^ enfans dans la Maison du Roi, s'il est habitant d'une des lies de l'Amérique. Ce genre d'anoblissement n'a pas été moins fimeste à ces terres étrangères, où il a introduit l'esclaxage, qu'aux terres de la patrie, aux laboureurs desquelles il a enlevé une multitude de ressources. La nature
appelait dans l'Amérique déserte la mrabooduice des peuples de l'Europe : elle y avait tout disposé avec des intentions maternelles, pour dédommager les Européeas de Téloiguement de leur patrie. Il n'est pas besoin là de se brûler au soleil pour moissonner les grains , ou de se morfondre à la gelée pour faire paître les troupeaux, ou de fendre la terre avec de lomtles charrues pour lui faire produire des alimens , ou de fouiller ses entrailles pour eu tirer le fer, la pierre , l'argile, et les matières premières de nos meubles et de nos maisons. La nature facile y a placé sur des arbres, à Tombre et à la portée de la main, tout ce qui est nécessaire et agréable à la vie humaine. Elle y a mis le laitage et le beurre dans les noix du cocotier, les crèmes parfumées dans les pommes de latte , du linge de table et des mets dans les grandes feuilles satinées et dans les figues du bananier , des pains tout prêts à cuire dans les patates et les racines do manioc , du duvet plus fin que la laine des brebis dans les gousses du cotonnier, de la vaisselle de toutes les formes dans les courges du calebassier. Elle y avait ménagé des habitations impénétrables à la pluie et aux rayons du soleil sons les rameaux (pais du figuier d'Inde , qui , s'élevant vers les cieux , et descendant ensuite vers la terre où ils |»rennent racine , forment , par leurs nombreuses arcades, des palais de verdure. Elle avait dispersé [K)ur les délices et le commerce , le long des fleuves, au sein des nichers et dans le lit des torrens, le mais, la canne à sucre, le cacao , le tabac, avec une multitude d'autres végétaux utiles; et, par la ressemblance des latitudes de ce Nouveau-Monde avec celles des diverses contrées de l'ancien , elle |)romellait à ses futurs habitans d'adopter en leur faveur le café, l'indigo, et les productions végétales les plus précieuses de l'Afrique et de l'Asie. Pour^ quoi l'ambition de l'Europe a-t-elle fait couler le sang et les larmes des hommes dans ces lieureux climats? Ah! si la liberté el la vertu en avaient rassemblé les premiers cultivateurs , que de diarmes rindustrie française eût ajoutés à la fécondité du sol et à l'heureuse température des tropiques! Il n'y a là ni frimas ni clmleurs excessives à craindre; et quoique le soleil y passe deux fois l'amiée au zénith, chaque jour, lorsqu'il s'élève sur l'horizon, il amène avec lui, de dessus la mer, un vent frais qui rafraîchit jusqu'au soir les forêts, les montagnes et les vallons. Que de retraites heureuses eussent trouvées , dans ces Iles fortunées , nos pauvres soldats et nos paysans sans possession! que de frais de garnison y eussent été épargnés ! que de petites seigneuries y fussent devenues les récompenses ou de braves officiers, ou de bons
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dtoyeos! que d'habiles marins s*y seraient formés par la pèche des tortues dont les écueils voisins sont couverts, ou par celle des morues du banc de Terre-Neuve , encore plus abondaute ! Il n'en eût guère coûté à Fétat que les frais d'établissement des premières fomilles. Avec quelle facilité on eût pu les étendre au loin successivement , en les formant, à la manière même des Caraïbes, de proche en proche, et aux frais de la communauté ! Certainement, si on eût suivi cette marche naturelle, notre puissance s'étendrait aujourd'hui jusqu'au centre du continent de l'Amérique , et y serait inexpugnable.
On a persuadé à la cour que de la prospérité de nos cokmîes naîtrait leur indépendance; et on dte en preuve les colonies anglo^américaines. Mais ce n*est pas pour les avoir rendues trop heureuses que l'Angieierre les a perdues; c'est, au contraire, pour les avoir opprimées. De plus, l'Angleterre a fait une grande liuite en y introduisant trop d'é- 1 rangers. Il y a d'ailleurs beaucoup de di/lereiioe du génie de TAnglais au nôtre. L'Anglais porte partout sa pairie avec lui; s'il fait fSortone dans un pays, il en embellit le sé)oar, il y introduit les mannfartures de sa nation , il y vit et il y meort; on s*û revient dans sa patrie , il rctoome habiter le lien de sa naissance. Les Français ne sentml pas ainsi; tons ceux que j'ai vus aux iess'y fcgar- (lent looioan comme des étrangers. Pendant vingt ans de tqoor dans one habitation, as ne planteront pas on arbre devant la porte de lenrnaiion pour s'y procuiei de roabre : à les eaicaàn, ik s'en vont tons Tannée prodaine. S'ils font en eIXel fortune , ils partent, et même ftoovent sans h ive, et ils s'en rdonracnL, mm pas daos lew piutinoe on daos leor vibge. ma» à Farv. Ce n'ai po» kà le lien de dévcioftfper b came <le cxtte haine sale fien de la BMiiaifi, cl de celle b caiitale ; dfe dC nne mile 4e et entre aolrcs de Téclnrarim. Qm« ^1 en «hL ee Imr #eiyril rail leni p—r eiytdkj ■» r ilimpii #are
eibfyiiif aiec tofdte <• les prend . amaient éi nem biremoûrér eepnjnçt. £■» «amiMlc» ém» mi Id eue de i qœflî b
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du bananier, ou des feuilles du palmiste. Il y croit des cocotiers qui font la richesse des Indes orientales, el on n'y fait presque aucun usage de leur fruil ni de leur caire. On y recueille de l'indigo , mais on ne l'y emploie à aucune teinture. Il n'y a donc que le sucre auquel on donne les dernières façons, parce qu'il ne peut entrer dans le commerce sans être fabriqué; encore est-on obligé de le rafliner en Europe, pour lui domier sa fierfection. Il y a eu , à la vérité , quelques séditions dans nos C(»lonies; mais elles ont été bien plus fréquentes dans leur état de faiblesse que dans celui de leur f>pulence. Cest le mauvais dmix des sujets qu'on y a fait passer (|ui les a remplies en tout temfis de discorde. Comment peut-on espérer que des dtoyens qui ont troublé une société ancienne puissent concourir à en (aire prospérer une nouvelle ? Les Romains et les Grecs employaient b flenr de leur jeunesse et leurs meilleurs citoyens pour former leurs colonies; elles sont devenues des royaumes et des empires. Ce sont les cétibataire* militaires, marins, de robe et de tout état ; ce sont le» états-majors, si nombreux et si inutiles , qui rerupiissent les nôtres des pasiotts de FEurope, du goût des modes , d'un vain Uixe , d'opinions corrompues et de mauvaises mœurs. On n'eât craini rien de semblable de b part de nos simples cultivateurs. Le travail dn corps cfaanne les souds de rame; fl en fixe Hnquidnde nalorcfle; Il bk fleurir parmi les peoples b santé , le patriotisme , b religion et le bonbenr. Mais je veux qu'à b longue ces eofenies se finaieotii^parécadeb France. La Grèce versa^-elle des brmes tftaaà ««% ftàtH îâe% floriwanles portèrent «a gloire et s^ lois mr les ciUes de r.Uie et sur les bords dn Ptcnt-Eiixin et de b Médilemnfie? Fnl-eie dam les abrme» ^ qoand elkai deiinreut les tige» d'où sortirent de
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ÉTUDE TREIZIÈMK.
rompu ceux qui ilevaient les attacher à leurs pauvres concitoyens : ils ont de plus méconnu le caractère européen , qui craint saas cesse , sous un climat chaud, de voir son sang se dénaturer comme celui de ses esclaves, et qui soupire toujours après de nouvelles alliances avec ses compatriotes , pomr faire circuler dans les veines de ses petits enfans les couleurs vives et fraldies du sang européen, et les sentimens de la patrie, encore plus intéressans. En leur donnant perpétuellement de nouveaux chefs militaires et civils , des magistrats qui leur sont étrangers, qui les tiennent sous un joug dnr , des hommes enfm avides de fortune , ils ont méconnu le caractère français, qui n*avait pas besoin de ces barrières pour le retenir dans l'amour de la patrie, puisqu'il en regrette partout les productions, les honneurs et jusqu'aux désordres. Us n'ont donc réussi à en faire ni des colons pour TAmérique, ni des patriotes pour la France; et ils ont méconnu à la fois les mtéréts de leur nation et de leui-s rois , qu'ils voulaient servir.
Je me suis étendu un peu sur ces abus , parce qu'ils ne sont pas sans remède à plu>ieurs égards , et qu'il y a encore des terres dans le Nouveau- Monde où on peut clianger la nature de nos établissemens : mais ce n'e4 pas ici le tem[)s ni le lieu d'eu développer les moyens. Après avoir proposé quelques remèdes sur le mal physique de la nation, passons à son mal moral, qui en est la source. La principale cause est Tesprit de division qui règne entre les différens ordres de l'état. Il y a deux moyens d'y remédier ; le premier est de détruire les motifs de division; le second est d'augmenter les motifs de réunion.
La plupart de nos écrivains vantent l'esprit de société de notre nation ; et les étrangers, en effet, la regardent comme celle qui est la pUn sociable de l'Europe. Les étrangers ont raison, jKïrce c|u'en effet nous les accueillons et les recherchons avec empressement; mais nos écrivains ont tort. Oserai-je le dire.^ c'est parce que nous n*almons (K)int nos compatriotes, que nous caressons tant les étrangers. Pour moi, je n'ai vu cet esprit d*union, ni dans les familles , ni dans les corps, ni dans les gens de la même province ; je n'en excepte que les habitans d'une seule province , que je ne veux pas nommer : dès qu'ils en sont sortis , ils se reclierchent avec le plus grand empressement. Mais , puisqu'il faut le dire , c'est plutôt par antipathie pour les autres habitans du royaume , que par amour pour leurs compatriotes; car, de tout temps, leur province a été célèbre par ses divisions intestines. En général, le véritable esprit patriotique^ qui est le premier sentiment de l'humanité, est
fort rare en Europe, et principalement chez iMnnr, Sans pousser plus loin ce raisonnement , dierchons-en des preuves (pit soient à la portée de tout le monde. Lorsque vous lisez quelque relation des coutumes et des mœurs des peuples de l'Asie, vous êtes touché du sentiment d'humanité qui rapproche parmi eux les hommes tes uns des antres , malgré le flegme silencieux qui règne dans leurs assemblées. Si , par exemple , un Asiatique en voyage prend son repas , ses valets et son chamelier viennent se ranger autour de lui , et se mettent à sa table. Si un étranger vient à passer, il s'y met aussi; ^t après avoir fîaiit une inclination de tête au chef de famille, et loué Dieu , il continue sa route , sans que personne hii demande qui il est , d^oit il vient, et on il va. Cette coutume hospitalière est commune aux Arméniens, aux Géorgiens, aux Turcs, aux Persans, aux Siamois, aux noirs de Madagascar , et aux diverses nations de l'Afrique et de FAmérique. Dans ces pays, l'homme est encore cher à l'homme. Si vows entrez, au contrake, à Paris, dans une salle d'auberge où il y ait une dourame de tables , et qu'il y vienne successivement nne douzaine de personnes , vous \*oyez chacune d'elles prendre sa place en particulier à une table séparée, sans dire un mot. S'îl n'arrivait pas successivement de nouveaux convives , chacun des douze premiers mangerait seul , comme un chartreux. D'aboi'd il règne entre eux un profond silence, jusqu'à ce que quelque étourdi, mis de bonne humeur par son dîner, et pressé dn besoin de se communiquer, s'avise d'ouvrir la conversation. Alors toute la société lève les yeux sur l'orateur, et l'examine d'un coup d'œil de la tète aux pieds. S'il a l'air de ce qu'on appelleun homm« comme il faut, c'est-à-dire riche, on lui laisse le dé. Il trouve même des flatteurs qui confirment sa nouvelle, et qui applaudissent à son opinion litttraire ou à son propos libertin. Mais s'il n'a rien qui le distingue , eut-il mis en avant une sentence de Socrate, à peine est-il au commencement de sa thèse , qu'on l'interrompt pour le contredire. Ses critiques sont contredits à leur tour par d'antres beaux-esprits qui entrent dans la lice; Klors la conversation devient générale et tumultueuse. Les sarcasmes, les mots durs, les sous-entendns perfides, les injures giussières, mettent fin pour l'ordinaire à la séance; et chacun des convives se relire fi»rt content de soi et fort mécontent des antres. Vous retrouverez les mêmes scènes dans nos cafés et dans nos promenades. On s'y rend ponr tâcher de se faire admirer, et pour criliqner les autres. Ce n'est point l'esprit de société qui nous rassemble, c'est l'esprit de division. Chez ce qa*OQ appelle
MAUX DE LA SOCIÉTÉ
la bonne compagnie , ifei encore pis. Si on veut y élrc bien reçu, il finit payer son dîner aux dépens de la maison où Ton a soupe la veille. Heureux encore si vous vous tirez d'affaire avec quelques anecdotes scandaleuses, et si, pour plaii*e au mari, vous n'êtes pas obligé de le tromper en faisant Tamonr à sa femme !
La première source de ces divisions vient de noire éducation : elle nous enseigne dès l'enfance à nous préférer à autnii , en nous excitant à être les premiers parmi nos couipagnons d'étude. Comme cette vaine émulation ne présentée la plupart des citoyens aucune carrière à parcourir dans le monde, cliacun d'eux s'y préfère par sa province, par sa naissance , par son état , par sa figure, par son habit, par le saint de sa paroisse. De là viennent nos haines sociales , et tant de sobriquets injurieux , du Normand au Gascon , du Parisien au Champenois, du noble au vilain, de l'homme <Ie robe à Tecclésiastique, du janséniste au moliniste, etc.. On se préfère surtout en opposant ses lK)nnes qualités aux défauts d'autrui. Voilà pourquoi la médisance est si facile, si agréable, et qu'elle e^t en général le mobile de toutes nos conversations.
Un homme de grande qualité me disait un jour qu'il n'y avait point d'homme , quelque misérable qu'il fût, qu'on ne trouvât supérieur à soi-même, \Mkr quelque avantage où il nous siupasse, Miit en jeunesse, en santé, en talens, en figure, en quelque bonne qualité, quelles que fussent d'ailleurs nos perfections. Cela est vrai à la lettre; mais cette manière d'envisager les membres d'une société est celle de la vertu, et ce n'est pas la nôtre. Comme la maxime contraire est également vraie, notre orgueil s'arrête à celle-là; et il s'y trouve déterminé par les mœurs du monde et par notre éducation même, qui nous inspire, dès l'enfance, le l)esoin de celte préférence personnelle.
Nos spectacles concourent encore à augmenter parmi nous l'esprit de division. Nos comédies les plus vantées représentent, pour l'ordinaire, des tuteurs trompés par leurs pupilles, des pères par leurs enfans , des maris par leurs femmes , des maîtres par leurs valets. Les parades du peuple lui offrent à peu près les mêmes tableaux; et comme s'il n'était pas assez [lorté au désordre, elles y ajoutent des scènes d'ivresse, d'obscénités, de vols, et de commissaires battus : elles lui apprennent à mépriser à la fois les mœurs et les magistrats. Les spectacles réunissent les corps des citoyens et aliènent leurs esprits.
La comédie, dit-on, guérit les vices par le ridicfde : castigat ridendo mores. Cet adage est
aussi faux que tant d'autiTS qui font la base de notre morale. La comédie nous apprend à nous moquer d'autrui , et rien de plus. Personne n'y dit ; « Le portrait de cet avare me ressemble ; » mais on y reconnaît fort bien celui de son voisin. Horace a fîût il y a long-temps cette remarque. Mais quand on viendrait à s'y reconnaître, je ne vers pas que la réformation du vice s'ensuivit. Est-œ qu'un médecin pourrait guérir un malade en lui présentant un miroir et en se moquant de lui? Si on se moque de mon vice , le rire d'autrui , loin de m'en tirer, m'y enfonce; je m'exerce à le cacher, je deviens hypocrite : sans compter que le ridicule s'adresse bien plus souvent à la vertu qu'au vice. Ce n'est pas de la femme infidèle ou du fils libertin qu'on se moque , c'est de l'époux fecile ou du père indulgent. Pour justifier notre goût, nous citons celui des Grecs; mais nous oublions que leurs vains spectacles portèrent l'attention publique sur des objets frivoles, qu'on y tourna souvent en ridicule la vertu des plus illustres citoyens, et qu'ils augmentèrent parmi eux les haines et les jalousies qui accélérèrent leur ruine. Ce n'est pas que je blâme le rire, et que je croie, avec Hobbes, qu'il vienne d'orgueil. Les enfans rient, et certainement ce n'est pas d'orgueil. Ils rient à la vue d'une fleur, au son d'un grelot. On rit de joie, de contentement, de bien-être. Mais le ridicule est bien différent du ris naturel. Il n'est pas, comme celui-ci, l'effet de quelque harmonie agréable dans nos sensations ou dans nos sentimens; mais il nait d'tm contraste heurté entre deux objets , dont l'un est grand et l'autre est petit , dont l'un est fort et l'autre est faible. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il est produit par les mêmes oppositions qui produisent la terreur, avec cette différence que, dans le ridicule, l'ame passe d'un objet redoutable à un objet frivole , et , dans la terreur, d'un objet frivole à un objet redoutable. L'aspic de Cléopâlre dans un panier de fruits; les doigts qui écrivirent au milieu d'un festin le jugement de Balthazar; le son de la cloche qui annonce la mort de Clarisse; le pied d'un Sauvage imprimé sur le sable dans une lie déserte, effraient plus l'imagination que tout l'appareil des combats, des supplices, des brigands et de la mort. Ainsi, pour imprimer une profonde terreur, il faut d'abord présenter un objet frivole et de peu d'apparence; et, pour exciter un grand ridicule, il faut débuter par une idée imposante. On peut y joindre encore quelque autre contraste, comme celui de la surprise, et quelqu'un de ces sentimens qui nous jettent dans l'infini, comme celui du mystère : alors l'ame, ayant perdu son
ETUDE TIIEIZIÈME.
équilibre, se pi'écipile daiis IVfTroi ou dans le rire, suivant la pente qu'on lui a dressée. Nous voyons fi éqnemment ces effets contraires produits par les niôiues moyens. Par exemple, si une nourrice veut faire rire son enfant, elle se inas(iue la tète de son tablier, aussitôt Tenfent devient sérieux; puis elle se découvre tout d'un coup, et il se met à rire. V^eut-elle lui faire peur (ce qui n'arrive que trop souvent) , elle lui sourit d'abord , et l'enfant pareillement à elle; puis, tout à coup, elle prend un air sérieux ou se masque le visage , et l'enfant se met à pleurer. Je n'en dirai pas davantage stir ces oppositions violentes ; j'en tirerai seulement cette conséquence, que ce sont les peuples les plus malheureux qui ont le plus de pendiant pour le ridicule. Effrayés par des fantômes polititjues et moraux , ils cberclient d'abord à en perdre le respect ; et \\s n'ont pas de peine à en venir à bout, puisque la nature , pour venir au. secours de l'bomme opprimé, a mis, dans la plupart des choses d'institution humaine , les sources du ridicule à côté de celles de la terreur. Ils n'ont rien à faire qu'à renverser les objets de leur comparaison. C'est ainsi qu'Aristophane renversa la religion de son pays par sa comédie des IVuées, Voyez les écoliers; ils tremblent d'al)ord devant leur régent : la première chose qu'ils font pour se familiariser avec son idée est de le tourner en ridicule , et c'est à (juoi ils réussissent ordinairement fort bien. L'aluour du ridicule n'est donc point un signe de bonheur dans un peuple, mais il est une preuve de son malheur. Voilà pourquoi les anciens Romains étaient si graves, lorsqu'ils étaient heureux; et que leurs descendans, qui sont aujourd'hui misérables , sont renommés par leurs pasquinades , et fournissent l'Europe d'ariequins etde comédiens. Je ne disconviens pas que les spectacles , tels que les tragédies, ne pussent contribuer à rapprocher les citoyens. Les Grecs les ont souvent employées à cet usage. Mais , en adoptant leurs drames, nous nous écartons de leur intention. Ce n'étaient pas les malheurs des autres nations qu'ils représentaient sur leurs théâtres, c'étaient ceux qu'ils avaient éprouvés, et des événemens tirés de leurs propres histoires. Nos tragédies nous remplissent d'une pitié étrangère. Nous pleurons sur les malheurs de la famille d'Agamemnon , et nous voyons d'un œil sec celles ({ui sont misérables à notre porte. Nous n'apercevons pas même leurs maux , attendu qu'elles ne sont pas sur le théâtre. Cependant nos héros, bien pr^ntés sur la scène, suffiraient pour porter jusqu'à l'enthousiasme le patriotisme du peuple. Quel concours et quels applaudissemens a attirés l'héroïsme d'Eustache
de Saint-Pierre, dans le Siège de Calais! La iD«rt de Jeanne d'Arc produirait encore de plus grands effets , si un liomme de génie osait effacer le ridicule dont on a couvert parmi nous cette fîUe respectable et infortunée, à ((ui la Grèce eût élevé des autels.
J'en dirai ici ma pensée eu deux mots, pour en faii-e naître le désir à quelque homme vertueux. Je voudrais donc que, sans s'écarter de l'histoire, od la représentât honorée de la laveur de son roi , des applaudissemens de l'aruiée, et au comble de la gloire , délibérant de retourner dans son hameau pour y vivre en simple bergère, inconnue et ignorée. SoUicitée ensuite par Dunois,elle se détermuie à s'exposer à de nouveaux dangers pour l'amour de sa patrie. Enfin, prisonnière dans un combat, elle tombe entre les mains des Anglais. Interrogée par des juges inliumaius, parmi lesquels sont des évé()ues de sa propre nation , la sim- {ilicité et l'innocence de ses réponses la rendent victorieuse des questions insidieuses de ses ennemis. Elle est coiulaumée par eux à une prison perpétuelle. Je voudrais qu'on vR le souterrain on elle doit passer le reste de ses malheureux jours, avec ses longs soupiraux , ses grilles de fer, ses voûtes , épaisses, le misérable grabat destiné à son repos, la cruche d'eau et le pain noir qui doivent lui servir de nourriture; qu'on entendit ses réflexions touchantes sur le néant des grandeurs , ses regrets naïfs sur le bonlieur de la vie champêtre , ensuite des retours d'espérance sur le secours de son prince, et le désespoir à la vue de l'abîme affreux qui s'est fermé sur die. On verrait ensuite le piège (|ue ses ennemis perfides lui dressent pendant son sommeil, en mettant auprès d'elle les armes dont elle les avait combattus. Elle aperçoit à son réveil ces monumens de sa gloire. Entraînée par un amour de fenmie et en même temps de héros, elle couvre sa tête du casque dont le panache avait montré à l'armée française découragée le chemin de la victoire; elle prend cette épée si formidable aux Anglais dans ses faibles mains; et , dans le temps que le sentiment de sa gloire fait couler de ses yeux des lannes de joie , ses lâches ennemis se présentent à elle tout à coup, et d'une voix unanime la condamnent à la plus horrible des morts. C'est alors qu'on venait (ce qui est digne de Taltention même du ciel) la vertu aux prises avec le malheur extrême ; on entendrait ses plaintes douloureuses sur l'indifférence de son prince, qu'dle a si noblement servi ; on la verrait se troubler à l'idée du supplice affreux qui lui est préparé, et encore plus par la crainte de la calomnie qui doit flétrir à jamais sa mémoire; on l'entendrait, dans.
MAUX DE LA SOCIÉTÉ
.^es terribles combaU, douter s'il existe une Providence protectrice des iiinoceiis. Cependant il faut marcher à la mort : c'est dans ce moment que je voudrais voir tout son courage se ranimer. Je voudrais qu'on la montrât sur le bûcher où elle finit ses jours, méprisant les vaines espérances que le monde prodigue à ceux qui le servent, se représentant à elle-même roppro!)re étemel dont sa mort couvrira ses ennemis, la gloire inmmrtelle qui illustrera à jamais le lieu de sa naissance, et celui même de son supplice. Je voudrais que ses dernières paroles, animées par la religion, fussent plus sublimes que celles de Didon , lorsqu'elle s'écrie sur le bûcher :
Exoi iare aliquis nostris ex osnihiu ultor. *
Je voudrais enfîn que ce sujet, traité par un honmie de génie, à la manière de Sliakespeare, qoî ne l'eût certainement pas manqué si Jeanne d'Arc eût été Anglaise, produisit une pièce patriotique; que cette illustre bergère devint parmi nous la patronne de la guerre , comme sainte Geneviève l'est de la faix; que son drame fût réservé pour les circonstances périlleuses où l'état peut se rencontrer; qu'on en donnât alors la représentation au peuple, comme on montre à celui de Constantinopie, en pareil cas, l'étendard de Habomet ; ei je ne doute pas qu a la vue de son innocence, de §tM services, de ses mallieurs, de la cruaolé de §tê ennemis et de l'borreur de son fsapf4ioe , noire peuple hors de Ini ne s'écriât : « La guerre, h guerre contre les Anglais ^* ! »
Ces moyens, quoique plus putstaw que le» mîlices et les engagemens par force ei par rofe, <|iii serrent à nous donner des soldais* tout eneore insuffisans pour iûre de vrais dlorcni. Us nous atcoutumrat à n'aimer b patrie et la %erta qm quand leurs bcros moi afntoidis cur le ihéàin. Cest de là qnll arrive quit la fèafatt mémt des gens bien dcTés ne oarâoil apfirveîer une aelJMi s'ils ne la voient rapportée dans yMiquejounMl, ou mite en àrmae. D» ne la josenl puiot #après leur propfe esear. nais <f après r^fénÎMi d'aulmi; nûnréeieetdaBiionlieu« ■>■»«■ MBaçi
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remettre donc le peuple , à cet éganl , sur le diemin de la nature et de la vertu , il faut (|u'il ne serve de spectacle à lui-même. Il faut lui montrer iies réalités et non des fictions ; (|u'îl voie des soldats et non des comédiens , et , si on ne peut pas lui offrir le terrible spectacle d'une bataille, qu'il en voie au moins les manœuvi^es et les apprêts dans des fêtes militaires.
Il faut lier davantage les soldats avec la nation , et rendre leur condition plus heureuse. Ils ne sont que trop souvent des sujets de querelle dans les provinces f|u'ils parcourent. L'esprit de corps les anime à tel point , (|ue lors<|ue deux régimens se rencontrent dans la même ville , il en résulte presque toujours une infinité de duels. Ces liaines féroces sont entièrement inconnues des régimens prussiens et russes , (|ue je regarde , à plusieurs égards , comme les meilleures troupes de l'Europe. Le roi de Pnisse a Inspiré à ses soklals, au lieu de l'esprit de corps qui les divise, l'esprit de |iatrie qui les réunit. Il en est venu â bout , en dormant la plupart des cmpkMS civils de son royaume ooiimie récompense du service militaire. Tels sont les liens politi<|nes dont il les attadie à la patrie. Les Russes n'en emploient qu'un , mais il est encore \Am fort : c'est oeluî de la religion. Ln sokJat russe croit que servir son prince, c'est servir f>ieu. Il marcbeau amilMt oonune un néophyte au martyre, et il est persuadé qîÈt s'il viifit â être tué, il va Utai droit en paradis.
J'ai oui dire â M. de ViileU>is, grand-mallre iVàriiikrie de Russie, que les «okials <k son corps qui terraient une botlerie â Vêthtrt de VjtnitsAmtfi y ayant été tués pour b plupart, ceux quî y r«^ taûeut , voyant arriver les FruMeas b ïàkmoêiU au bout du îmà , ne pouvant pin» ne défendre et ne voulant pas *^«nfuir , ewliraMèrent les fanons et s'y fireot tous massacrer , afin d'être lidcies au sennent qu'on e%ipi d^tux m les mxsaM dans rartUbrie , qui est qu'ils u'alnndM«ieront iamais ktn canons. Lue résistance û opiniâtre ôu ans PmMMUS b vietuire qu'ils a%aicfst i»pitit. et it dire an nâ de Prane i|u'îl était plus aîné àtt tuer W RuMCS 4|ue de les %mi0en:, i>ikt oMuian» lién«9tteraeut4lebrdlii;yin. li leraît A«e» dfllidle4e réuduir <« reisurt paraii les Mmii^^ inut^m^M , f^imiées en partk 4te b jeiay-ste ddUsrdee de ns» tittes. L43S néëisi praMMm «t msi^ msuI lires 4e b dasMr<W» fiayMUs, «1 i*» r bw«s«ut de linr êUC
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ETUDE TREIZIÈME
régiment était une galère. J'avais fait , à celte occasion , un mémoire pour remédier à ces inconvéniens , et pour empêcher la désertion parmi nos soldats; mais il m'evt reslé inutile, comme tant d*autres. Li s principaux moyens de réforme que j'y présentais étaient d'améliorer Fétat de nos soldats , comme en Prusse , par Tespoir des emplois civils, qui sont chez nous en nombre infini; et pour empêcher les désordres où les jette leur vie célibataire, je proposais de leur permettre de se marier, conmie les soldats prussiens et russes, qui le sont la plupart ^K Ce moyen , si propre ù réfonner les mœurs , contribuerait encore à rapprocher nos provinces les unes des autres , par les mariages qu'y contracteraient nos régimens , qui les parcourent continuellement. Ils resserraient du nord au midi les liens de la nation , et nos paysans cesseraient de les craindre , s'ils les voyaient passer au milieu d'eux en pères de famille. Si nos soldats commettent quelijuefois des désordres , c'est à nos institutions militaires qu'il faut s'en prendre. J'en ai vu tie mieux disciplinés , mais je n'en connais point de plus généreux. J'ai été témoin d'un acte d'humanité de leur part , dont je doute que beaucoup de soldats étrangers fussent susceptibles. C'était en -1760, à notre armée qui pour lors était en Allemagne dans le pays ennemi , campée auprès d'une petite ville appelée Stadberg. J'étais logé dans un misérable village occupé par le quartier-général. II y avait, dans la pauvre maison de paysan où je logeais avec deux de mes camarades , cinq ou six femmes et autant d'enfans qui s'y étaient réfugiés, et qui n'avaient rien à manger; car notre armée avait fourragé leurs blés et coupe leurs arbres fruitiers. Nous leur donnions bien quelques vivres , mais c'était peu de chose pour leur nombre et pour leui-s besoins. Il y avait parmi elles une jeune femme grosse , <|ui avait trois ou quatre enfans. Je la voyais sortir tous les matins et revenir au bout de quelques heures avec son tablier tout plein de tranches de pahi bis. Elle les passait dans des ficelles, et les faisait séchera la chemhiée comme des champignons. Je lui fis demander un jour, par un de nos gens qui parlait allemand et français, où elle trouvait ces provisions , et pourquoi elle leur donnait cet apprêt. Elle me répondit qu'elle allait dans le camp demander l'aumône parmi nos soldats ; que chacun d'eux lui donnait des tranches de son pain de munition, et qu'elle les faisait sécher pour les conserver; car elle ne savait où elle pourrait recouvTcr d'autres vivres après notre départ , tout le pays ayant été désolé.
L'état de soldat est nn perpétuel exercice de la vertu , par la nécessité où elle met l'homme d'é-
prouver un gran^î nombre de privations, et d*ex- I)Oser fréquemmuit sa vie. Il a donc la rdigion pour principal appui. Les Russes en conservent i'espi-it dans leurs troupes nationale», en n'y admettant aucun soldat étranger. Le roi de Prusse , ao contraire , est parvenu au même but en recevant dans les siennes des soldats de toutes les religions ; mais il oblige chacim d'eux de suivre exactement celle (ju'il a adoptée. J'ai vu à Berlin et à Postdam, tous les dimanches, lesofliciers rassembler les soldats à la parade , sur les onze heures du matin , et les condtiire en ordre par détachemens particuliers , catholiques, calvinistes, luthériens, chacun â leur église , pour y assister au service divin.
Je voudrais qu'on ôtât parmi nous les autres causes de division qui obligent un citoyen à souhaiter, iKHir vivre, le malheur ou la mortd'aulnii. Nos politiifues ont multiplié ces moyens de haine è l'infini , et ils ont rendu même l'état complice de CCS senti mens cruels, par l'établissement des loteries , des tontines et des rentes viagères, a II est » mort tant de personnes cette année; l'état a » gagné tant, » disent-ils. S'il venait une pesie qni emportât la moitié des citoyens , l'étal serait bien riche! l'homme n'est rien pour eux , l'or est tout. Leur art consiste à réformer les vices de la société par des injures faites à la nature : ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'ils prétendent agir à son exemple, a Elle a voulu , disent-ils , que diaque espèce » d'êtres ne subsistât que par la ruine des autres » espèces. Le malheur particulier fait le bonheur » général. » C'est avec ces barbares et feusses maximes qu'on égare les princes. Ces lois n'existent dans la nature qu'entre les espèces contraires et ennemies. Elles n'existent point dans les mêmes espèces d'animaux qui vivent en société. Certainement la mort d'une abeille n'a jamais tourné au profit de sa ruche. Bien moins encore y le malheur et la mort d'un homme peut profiter û sa nation et au genre humain , dont le parfait bonheur consisterait dans une parfaite harmonie entre ses membres. Nous avons prouvé ailleurs qu'il ne peut arriver le plus petit mal a un simple particulier, que tout le corps politique ne s'en ressente. Nos riches ne doutent pas que les biens des petits ne parviennent à eux, puisqu'ils jouissent des productions de leurs arts ; mais ils participent également à leurs maux, malgré qu'ils en aient. Non-seulement ils sont les victimes de leurs maladies épidémiques et de leurs brigandages, mais de leurs opî^ nions morales, qui se dépravent dans le sein des malheureux. Elles s'élèvent, comme les maux qui sortirent de la Itolte de Pandore, et, traversant malgré les gardes armés les forteresses et les chd^
MAL'X DE LA SOCIÉTÉ
leaui , elles viennent <ie loçer tiaos le amr des Ivraiis. Quelque prccautiftn qu*Us prennent poars*en ^rantir. elles gagnent leurs voisins, leurs servie leurs, leurs enfans, leurs «ponses, et les forren! «le s'abstenir de tout au milieu de leurs jouissances.
Mais lorsque, dans une société, des corps tournent constamment à leur proGt les malheurs d'autnii , ils perpétuent ces mêmes malheurs , et les multiplient à Tinlini. C'est une chose aisée à remarquer, que partout où il y a beaucoup d'avocats «t de médecins , les procès et les maladies sont en |iius grand nombre que partout ailleurs. Quoiqu'il y ait parmi eux des honmies dont les lumières sont saines , ils ne s'opposent point à des désonlres qui tournent au profit de leur corps.
Ces iticonvéniens ne sont pas sans remèdes; j'ai à citer, à cet égard, des exemples sans répllifue. Lorsque j'entrai au service de Russie , on me reliiit le premier mois de mes appointemens pour les frais de toute espèce de maladie que je pourrais avoir, moi , mes serviteurs et ma famille, si j'étais 1 enu à me marier. On comprenait dans ces frais ceux du médecin, du clûrurgienet de l'apothicaire. On me retint encore, pour le même objet, une petite somme montant à un ou à un et demi pour cent de mes appointemens : je l'aurais payée chaque année, et, chaque fois que je serais monté en grade, j'aurais donné en sus le premier mois des appointemens de ce grade. Voil j la taxe des ofBciers, au moyen de laquelle ils sont traités , eux et leur famille, de quelque espèce di maladie qu'ils puissent avoir. Les médecins et les cliirurgiens de cliarfue corps sont très-bien appointés sur ces revenus. Je me rappelle que le médecin du corps où je servais avait miUe roubles ou cinq mille livres il'appointemens, et fort peu d'occupation; car nos ' maladies ne lui rapportant rien , elles étaient de peu de durée. Quant aux soldats, Us sont traités , je pense, sans ({u'on fasse aucune retenue sur leur paie. L'apothicairerie appartient à l'empereur; elle est à Moscou, dans un superbe bâtiment. Les remèdes sont dans des vases de porcelaine, et tonjours choisis d'une bonne qualité. On les distribue de là dans le reste de l'empire, à un prix modique, au profit de la couronne. Il n'y a jamais de qnipro(]uo à craindre à leur occasion. Les employés qui les préparent et les distribuent sont des hommes habiles, qui n'ont aucun intérêt à les falsifier, et qui , montant en grades et en appointemens , sont pleins d'émulation pour bien remplir leurs devoirs **.
On fiourrait imiter chez nous Pierre-le- Grand , et étendre, non-seulement à tout le royaume. Tordre qu'il a établi dans ses troupes à l'éganl des mé-
decins et des apolliiraires , ce qui npportenit un revenu oonsîdéraMe à l'état , mais l'établir enci>re parmi les gens de loi. Il serait à souliaiter que les procin^urs, les avocats et les juges fussent payts par l'état et répartis dans tout le royaume, non pas pour plaider les procès, mais pour les appointer. On pourrait étendre ces consonnances à toutes les conditions qui vivent du malheur public : alors tous les citoyens, trouvant leur repos et leur foilune dans le bonheur de l'état , contribueraient de toutes leurs forces à le maintenir.
Ces causes et beaucoup d'autres divisent parmi nous toutes les classes de la nation. Il n'y a point de province, de ville et de village , qui ne distingue la province, la ville et le village qui l'avoLsine, par quelque injurieux s(»briquet. Il en est de même d'une condition à l'autre. Z>irirfe et impera, disent nos politiques modernes. Cette maxime a fieitlu l'Italie , d'où elle est venue. La maxime contraire est bien plus véritable. Plus les citoyeasonl d'ensemble , plus la nation qu'ils composent est puissante et heureuse. A Rome, à Sparte, à Athènes, un citoyen était à la fois avocat, sénateur , pontife, édile, agriculteur, homme de guene, et même liomme de mer. Voyez à quel degré de puissance ces républiques sont parvenues! Leurs citoyens étaient cependant bien inférieurs à nous du côté des lumières; mais on leur apprenait deux grandes sciences que nous ignorons : à aimer les dieux et la patrie. Avec ces sentimens sublimes , ils étaient propres à tout. Quand on ne les a pas , on n'est propre à rien. Malgré nos connaissances encyclopédiques , nn grand homme parmi nous ne serait , même en talens, que le quart d'un (Irec ou d'un Romain. Il se distinguerait beaucoup pour son corps, mais peu pour la patrie. C'est notre mauvaise constitution politique qui produit dans l'état tant de centres difTérens. Ha été un temps où nous pariions d'être républicains. Certes, si nous n'avions pas un roi , nous viverions dans une perpétuelle discorde. Combien de rois même ne nous faisons-nous pas, sous un seul et légitime monarque ! Chaque corps a le sien , qui n'est pas celui de la nation. Que de projets se font et se défont au nom du roi ! Le roi des eaux et forêts s'oppose au roi des ponts et chaussées. Le roi des colonies fait des projets, celui de» finances ne veut point donner d'argent. Parmi tous ces conflits de la même autorité, rien ne s'exécute. Le véritable roi , le roi du peuple , n'est point servi. Le même esprit de division règne dans la religion des Européens. Que de maux se sont faits par eux au nom de Dieu ! Tous reconnaissent bien au fond le même Dieu qui a créé le ciel , la terre et les hommes; mais chaque
ÉTUDE TREIZIÈME
royaume a le sien , qu*il f<âut lionorer suivant certain rite. C'est ce dieu-là que cliaqiie nation particulière remercie à chaque bataille. C'est au nom de celui-là qu'on a détruit les pauvres Américains. I^ dieu de l'Europe est im dieu bien terrible et bien honoré. Mais où sont les autels du Dieu de la paix, du Père des hommes, de celui qu*annon'-e l'Évangile ? Que nos |H)litiques modernes s'applaudissent des fruits de ces divisions et de no9 éducations ambitieuses. La vie humaine, si courte et si misérable , se passe dans ces troubles perpétuels ; et pendant que les historiens de chaque nation, bien payés , élèvent au ciel les victoires de leurs rob et de leurs pontifes , les peuples s'adressent, en pleurant, au Dieu du genre humain, et lui demandent où est la voie qu^ils doivent suivre pour se diriger vers lui , et pour vivre heureux et vertueux sur la terre.
Je le répète , la cause de nos maux vient de notre éducation pleine de vanité et du malheur du peuple, qui donne une grande influence à toutes les opinions nouvelles, parce qu'il attend toujours de la nouveauté quelque soulagement à l'ancienneté de ses maux. Mais lorsqu'il s'aperçoit que ces opinions deviennent tyranniques à leur tour, il les abandonne aussitôt , et voilà l'origine de son inconstance. Lorsqu'il trouvera facilement et abondamment à vivre , il ne sera point sujet à ces vicissitudes, comme nous l'avons vu par l'exemple des Hollandais qui vendent et impriment les disputes théologiques, politiques et littéraires de toute l'Europe , sans qu'elles influent en rien sur leurs 0[)inions civiles et religieuses ; et lorsque l'éducation publique sera réformée , il jouira de l'heureuse et constante tranquillité des |)euples de l'Asie.
En attendant que nous hasardions quelque idée à ce sujet , nous allons proposer encore quelques moyens de réunion. Je serai suffisamment payé de mes recherches, s'il s'en trouve une seule qui soit adoptée.
DE PARIS
Nous avons déjà observé que peu de Français aiment le lieu de leur naissance. La plupart de ceux qui font fortune dans les pays étrangers viennent demeurer à Patls. Au fond, ce n'est pas im mal pour l'état; moins ils sont attachés à leur pays, plus il est aisé de les fixer à Paris. Il faut , dans un grand peuple , un seul point de réunion. Tous les peuples fameux par leur patriotisme en ont fixé le centre à leur capitale , et souvent à quelque monument de celte même capitale : les Juifs, à Jérusalem et à son temple; les Romains, à Rome et au Capitule; les Lacédémoniens, à Sparte et à ses citoyens.
J'aime Paris; après la campagne, et une cam-
pagne à ma guise, je préfère Paris à tout œ que j'ai vu dans le monde. J'aime celte ville, nonseulement par son heureuse situation , parce que toutes les commodités de la vie y sont rassemblées, parce qu'elle est le centre de toutes les puissances du royaume , et par les antres raisons qui la disaient chérir de iVIichel Montaigne, mais parce qu'elle est l'asile et le refuge des malheureux. C'est là que les ambitions, les préjugés, les haines et les tyrannies des provinces viennent se perdre et s'anéantir. Là , il est pennis de vivre obscur et libre; là , il est permis d'être pauvre sans être noiéprisé. l'homme affligé y est distrait par la gaieté publique, et le faible s'y sent fortifié des forces de la multitude. Il a été un temps où , sur la foi de nos écrivains politiques, je trouvais cette ville trop grande; mais il s'en faut beaucoup que je la trouve assez étendue et assez majestueuse pour être la capitale d'un aussi florissant royaume. Je voudrais que , nos ports de mer exceptés , il n'y eût pas d'autre ville en France; que nos provinces ne fussent couvertes que de hameaux et de villages à petite culture ; et que comme il n'y a qu'un centre dans le royaume , il n'y eût aussi qu'une capitale. Phlt à Dieu qu'elle le fût de l'Europe entière et de tonte la terre; et que, comme des liommes de toutes les nations y apportent leur industrie, leurs passions , leurs besoins et leurs malheurs , elle leur rendit en fortune, en jouissances, en vertus et en consolations sublimes, la récompense del'asile qu'ils y viennent chercher!
Certes , notre esprit, éclairé aujourd'hui de tant de lumières, n'a point autant de grandeur que celui de nos ancêtres. Au milieu de leurs mœurs simples et gothiques, ils pensaient, je croîs, à en faire la capitale de l'Europe. Voyez les traces de ce projet aux noms que portent la plupart de leurs établissemens : collège des Ecossais, des Irlandais , des Quatre-Nations ; et aux noms étrangen des compagnies de la gendarmerie. Voyez ce grand monument de Notre-Dame, bâti il y a plus de six cents ans, dans un temps on Paris n'avait pas ta quatrième partie des babitans qui y sont aujourd'hui ; il est plus vaste et plus majestueux que tous ceux de ce genre qu'on y a élevés depuis. Je voudrais que cet esprit de Philippe-Auguste, prince trop peu connu dans notre siècle frivole , présidât encore à ses établissemens, et en étendit l'usage à toutes les nations. Ce n'est pas que les hommes de tous les pays n'y soient bien venus pour leur argent; nas ennemis mômes peuvent y vivre tranquillement au milieu de la guerre, pourvu qu'ils soient riches; mais, avant tout, je la voudrais rendre bonne et heureuse (tour ses propres enfans. Je
DE PARIS-
ne sache pas qu'il serve en rien à un Français d'être né dans ses murs, si ce n'est, quand il est pauvre , de pouvoir mourir dans quelqu'un de ses liôpiUux. Rome donnait bien d'autres privilèges à ses citoyens; le plus malheureux d'entre eux y jouissait de plus de droits et d'honneurs que les rois mêmes alliés de la république.
Ce sont les plaisirs qui attirent la plupart des étrangers ; et ces vains plaisirs , si nous en examinons la source, viennent de la misère du peuple, et du bon marché auquel s'y donnent les filles du monde , les spectacles , les ouvrages de mode , et les autres productions du luxe. Ces moyens ont été bien vantéi par nos politiques modernes. Je ne disconviens pas qu'ils n'attirent beaucoup d'argent dans un pays; mais, à la longue, les peuples voisins les imitent; l'argent des étrangers s'en va, et leurs mauvaises mœurs restent. Voyez ce qu'est devenue Venise avec ses glaces , ses pommades , ses courtisanses, ses mascaradeset son carnaval. Les arts frivoles, dont nous nous glorifions, ont été enlevés à l'Italie, et ils font aujourd'hui sa faiblesse et son malheur.
Le plus beau spectacle qu'un gouvernement puisse offrir est celui d'un peuple laborieux, industrieux et content. On nous apprend à lire dans des livres , dans des tableaux , dans l'algèbre, dans le blason , et point dans les hommes. Des amateurs admirent une tête de Savoyard, peinte par Greuze; mais le Savoyard lui-même est au coin de la rue, parlant, marchant, à moitié gelé de froid, et personne ne le regarde. Cette mère de famille , avec ses petits enfans, forme un groupe charmant ; le tableau en est impayable : l'original est dans le grenier voisin , et n'a pas un sou pour vivre. Philosophes ! vous êtes ravis avec raison en contemplant les nombreuses familles d'oiseaux, de poissons et de quadrupèdes dont les instincts sont si variés, et auxciuelles un même soleil donne la vie. Examinez les familles d'hommes qui composent les habitans de la capitale , et vous diriez que chacune d'elles a emprunté ses mcrars et son industrie de quelque espèce d'animal , tant leurs occupations sont différentes. Considérez dans ces plaines, à l'entrée de la ville , cet officier-général , monté sur un superbe coursier; il commande un exercice : voyez les têtes, les épaules et les pieds de ses soldats posés sur la même ligne; ils n'ont tous ensemble qu'un regard et qu'un mouvement. Il fait un signe, et à l'instant mille baïonnettes se hérissent; il en fait un autre, et mille feux sortent de ce rempart de fer. Vous croiriez, à leur précision, qu'un seul feu est sorti d'une seule arme. Il galope autour de ces régimens couverts
de fumée, au bruit des tambours et des fifres , et vous diriez de l'aigle de Jupiter, qui porte la foudre et qui plane autour de l'Etna. A cent pas de là est un insecte parmi les hommes. Regardez ce petit ramoneur, de couleur de fumée, avec sa lanterne, sa vielle et ses genouillères de cuir; il ressemble à un scarabée. Comme celui qui s'appelle à Surinam le porte-lanterne , il luit dans la nuit et fait entendre le son d'une vielle. Cet enfant, ces soldats et ce général sont les mêmes hommes; et pendant que la naissance, l'orgueil et les besoins établissent entre eux des différences infinies, la religion les met de niveau ; elle abaisse la tête des grands en leur montrant la vanité de leur puissance , et elle relève celle des infortunés en leur présentant des espérances immortelles : elle ramène ainsi tous les hommes à l'égalité où la nature les avait fait naître, et que la société avait rompue.
Nos sybarites croient avoir épousé toutes les manières de jouir. Nos tristes vieillards se regardent comme inutiles au monde; ils ne voient plus devant eux d'autre perspective que la mort. Ah ' le paradis et la vie sont encore sur la terre pour qui peut y faire du bien.
Si j'avais été tant soit peu riche , j'aurais voulu me donner mille jouissances nouvelles : Paris serait devenu pour moi une antre Memphis. Son peuple immense nous est inconnu. J'aurais eu une petite chambre dans un de ses faubourgs, sur les carrières; une autre à l'extrémité opposée, sur les bords de la Seine , dans une maison ombragée de saules et de peupliers; une autre dans une de ses rues les plus fréquentées; une quatrième chez un jardinier, dans une maison entourée d'abricotiers , de figuiers, de choux et de laitues; une cinquième dans les avenues de la ville, chez un vigneron , etc.
Il est sans doute Êicile de trouver partout des logemens de cette espèce à bon compte; mais il n'est pas si aisé d'y trouver des hôtes et des voisins (|ni soient des honnêtes gens. Il y a beaucoup de corruption dan§ le petit peuple; mais il y a plusieurs moyens d'y reconnaître les gens de bien ; c'est par eux que je commence les recherches de mes plaisirs. Nouveau Diogène , je m'en vais à la quête des hommes. Comme je ne cherche que des malheureux, je n'ai pas besoin de lanterne. Je me lève au petit point du jour, et je vfiis à une première messe, dans une] église encore à demi obscure; j'y trouve de pauvres ouvriers qui viennent prier Dieu de bénir leur journée. La piété sans respect humain est une preuve assurée de probité : l'amour du travail en est une autre. J'aperçois , par un temps de pluie et de froidure , une famille entière couchée sur la terre et sarclant les hei-l>es
ÉTUDE TREIZIÈME
d*iin janliii ^' : voilà encore des geiis de bien. La nuit même ue peut celer la vertu. Vers le minuit , la lueur d'une lampe m'annonce, pur les lucarnes d'un grenier, quel(|ue pauvre veuve qui pr<>lon^ ses veilles, aiin d'élever par son travail ses petits enfans qui dorment auprès d'elle. Ce seront là mes voisins et mes hôtes. Je m*annonce auprès d'eux conmie un passant, comme un étranger qui cherche un pied-à-lerre dans le quailier. Je les prie de me céder une portion de leur logement, ou de m'en trouver un dans leur voisinage. J'ofTre un bon prix , et m'y voilà hislallé.
Je me garde bien , pour m'attacher ces honnéles gens , de leur doiuier de l'argent et <ie leur faire l'aumône; j'ai des moyens plus honnêtes de gagner leur amilié. Je le.s charge de me fidre des provisions su()erflues, dont ils profitent; je donne des récomi>euses à leurs enfans, |>our de \w\lis services qu'ils ni*ont rendus; je mène, un jour de fête, toute la famille à la canifiagne, dîner sur l'herbe ; le père et la mère retournent le soir à la ville , bien restaurés, et chargés de vivi-es |)Our le i-este de la semaine. A l'entrée de l'hiver, je couvre leurs enfans d'étoffes de laine ; et leurs petits membres réchauffés n)e bénissent, |»arce que mes bienfaits su()erbes n'ont point glacé leur cœur. C'est le parrain de leur petit frère qui leur a fait présent de leurs lml)its. Moins on étreint les liens de la reconnaissance , plus ils se resserrent.
Je n'ai pas seulement le [ilaisir de faire du bien, et de le faire à propos; j'ai encore celui de m'amuser et de m' instruire. Nous admirons dans nos livres les travaux des artisans , mais nos livres nous enlèvent la moitié de notre plaisir et de la reconnaissance (|ue nous leur devons. Ils nous séparent du peu|)le , et ils nous trompent en nous montrant les arts avec un grand appareil et de fausses lumières, comme des sujets de théâtre et de lanterne magi(|ue. T)*ailleurs, il y a plus de savoir dans la tête d'un artisan que dans son art , et plus d'intelligence dans ses mains que dans le langage de l'écrivain (jui le traduit. Les objets portent avec eux leur expression : Bem verba sequuniur. L'homme du peuple a de plus une manière d'observer et de sentir qui n'est pas indifférente. Tandis que le philosophe s'élève tant qu'il peut dans les nues, il se lient, lui , au fond de la vallée, et il voit bien d'autres perspectives dans le monde. Le malheur le forme à la longue tout connue un autre. Son langage s'épure avec les aimées; et j'ai re!nar(|iié souvent (ju'il y avait fort peu de difi'érence en justesse, en clarté et en sinqilicilé, des expressioiLs d'un vieux paysan à celles d'un vieux courtisan. Le temps efT'.cc de leur langage et de
leurs mœurs la rusticité et la finesse que la société y avait introduites. La vieillesse , cumme Tenfancc, met tous les hommes de niveau , et les rend à la nature.
Dans un de mes campemens, j'ai un hdte qui a fait le tour du monde. Il a été matelot, solikt, fli* bustier. Il est circonspect comme Ulysse, mais il est plus sincère. Quand je le fais asseoir à table avec moi, et qu'il a goûté de mon vin, il me raconte ses aventures. Il sait une multitude d'aneodotes. Combien de fois n'a-t-il pas manqué sa fortune ! C'est un autre Femand Mendès Pinto. Enlin, il a une bonne femme, et il vit content.
Dans un autre logement , j'ai un hôte dont la vie a été tonte différente; il n*est presque jamais sorti de Paris, et bien rarement de sa boutique. Quoiqu'il n'ait pas couru le monde, il n'en a pas été moins misérable. Il était fort à son aise; il avait amassé de son travail cinquante doubles louis, lorsiqu'une nuit sa femme et sa fille s'en allèrent avec son trésor. Il en a pensé mourir de chagrin. 11 n'y pense plus, dit-il; et il pleure encore en m'en parlant. Je le calme par de bonnes paroles, je lui donne de l'occufiation; il cherclie àdissiper son chagrin par le travail. Son industrie m'amuse: je passe quelquefois des heures entières à le voir forer et tourner des pièces de chêne dures comme l'ivoire.
Je m'arrête ()ueh(uefois au milieu de la ville , devant la bouti(|ue d'un maréclial ; me voilà comme le l^cédémonien Lichès à Tégce , regardant forger et battre le fer. Dès que cet homme me verra attentif à son ouvrage , j'aurai bientôt sa confiance. Je ne cherche pas, comme Lidiès, le tombeau d'Oreste * ; mais j'ai besoin de l'art d'un maréchal : si ce n'est pour moi, c'est pour d'autres. Je commande à celui-ci quelques pièces solides de ménage , dont je veux faire un monument pour conserver ma mémoire dans quelque pauvre famille. Je veux encore m'acquérir l'amitié d'un ouvrier ; je suis bien sûr que l'attention que je donne à son travail l'engagera à y mettre tout son savoir-faire. Je ferai ainsi d'une pierre deux coups. Un riche, en pareil cas, ferait l'aumône, et n'obligerait personne, a Un jour, me disait à ce su^tL » J.-J. Rousseau, je me trouvai à une fête de vil- » lage , dans un cliâteau aux environs de Paris. » Après diner, la compagnie fut se promener à la » foire, et s*amusa à jeter aux paysans des pièces » de monnaie , pour le plaisir de les voir se battre » en les ramassant. Pour moi , suivant mon hu- » menr solitaire , je m'en fus promener seul de » mon côté. J'a|)erçus une iietite iille qui vendait
• roffez Hérodote, liv. i.
DE PARIS
» dfs pommes sur un évenUire qu'elle portait de- » vant elle. Elle avait beau vanter sa marchandise, » elle ne trouvait plus de chalands. Combien tou- » tes vos pommes? lui dis-je ? — Toutes mes pom- » mes? reprit-elle; et la voilà en même temps à » calculer en elle-même. — Six sous, monsieur, » me dit-elle. — Je les prends, lui dis-je, pour ce 9 prix , A condition que vous irez les distribuer à » ces petits Savoyards que vous voyez là-bas ; ce » qu'elle fit aussitôt. Ces enfans furent au comble » de la joie de se voir régalés , ainsi que la petite » fille de s'être défaite de sa marchandise. Je leur » aurais fait beaucoup moins de plaisir si je leur » avais donné de l'argent. Tout le monde fut con- » tent , et personne ne fut humilié. » Cest un grand art de bien faire le bien. La religion nous en apprend le secret , en nous ordonnant de faire à autrui ce que nous voudrions qu'on nous fit.
Je m'en vais quelquefois sur le grand chemin , Élire , comme les anciens patriarches , les honneurs de la ville aux étrangers qui y arrivent. Je me rappelle le temps où j'ai été moi-même voyageur hors de mon pays , et la bonne réception que j'ai éprouvée cliez des étrangers. J'ai entendu plusieurs fois des seigneurs de Pologne et d'Allemagne se plaindre de nos grands; ils disent qu'ils les reçoivent dans leur pays en leur donnant beaucoup de fêles, et que quand ils viennent en France à leur tour, ils en sont tout-à-fait négligés. Ils en reçoivent un dîner à leur arrivée, et un autre à leur départ : voilà à quoi se termine leur hospitalité. Pour moi , qui ne peux pas lenr it>tidre le bon accueil qu'ils m'ont fait, je m'acquitte envers leur peuple. J'aperçois im Allemand qui chemine à pied ; je l'engage à venir se reposer cliez moi. Cn bon souper et de bon rin le disposent à me raconter le sujet de sou voyage.' Il est oflicier; il a seni en Prusse et en Russie; il a vu le partage de la Pologne. Je l'interromps pour lui demander des nouvelles du maréchal Mnnich, des généraux de Villebois et Du Bosquet , du comte de Mimcbio, de mon ami M. de Taubenlwtin , du prince Czartorinski , ancien maréchal de la confédération de Pologne, dont j'ai été le prisonnier. I^ plupart sont morts, me dit-il; les autres ont vieilli, et se sont retirés des afbires. Oh ! qu'il est lri.ste, m'écriai-je. de voyager Iwrs de son pays, el d'y connaître des hommes estimables qu'on ne doit revoir jamais ! Oh ! que la rie est une carrière rapide ! Heareux qui peut l'employer à faire du bien ! Mon hôte me raconte une partie de ses aventures; j'y prêle la plus grande attention, par leur ressemblance a^'ec les miennes. Il n'a cherché qu'à bien mériter des hommes . et 11 en a été calomnié
BrR5ARDi?r.
et persécuté. Il est malheureux; il vient se mettre cn France sous la protection de la reine; il espère beaucoup de ses bontés. Je fortifle ses espérances par l'idée que l'opinion publi(|ue m'a donnée du caractère de cette princesse , et par celui que l.i nature a imprimé dans ses traits. Je rouvre, me dit-il , son cœur à la consolation. Plein d'émotion , il me serre la main. Ma réception lui est d'un favorable augure; il n'en eftt pas trouvé une semblable dans son propre jiays. Oh ! que de douleurs profondes peuvent être calmées par une simple parole et par une faible marque de bienveillance î
Je me souviens qu'un jour je trouvai, vers la grille de Clwillot, à l'entrée des Cliamps-Élysées . une jeune femme assise avec un enfant sur ses genoux, sur le bord d'un fossé. Elle éUit jolie, si on peut donner ce nom à une femme accablée de mélancolie. Je passai dans l'allée écartée où elle était, et dès qu'elle m'eut aperçu elle détourna les yeux de moi; sa timidité et sa modestie fixèrent les miens sur elle. Je remarquai qu'elle était vêtue fort décemment et en linge très-blanc; mais sa robe et son fichu étaient si remplis de rentrailures, qu'on eiit dit que des araignées en avaient filé les toiles. Je m'approciiai d'elle avec le respect qu'on doit aux malheureux ; je la saluai d'abord , et elle me rendit mon salut avec honnêteté , mais avec froideur. Je tâchai ensuite de lier conversation, en lui parlant de la pluie et du beau temps : elle ne me rép.'mJit que par des monosyllabes. Enfin , m*éUnt avisé de lui demander si elle venait de se promener ù la campagne, elle se mit à sangloter et à pleurer sans me dire un mot. Je m'a&sis auprès d'elle, et j'insistai, avec toute la circonspection possible, pour savoir le sujet de ses peines. Elle me dit : a Monsieur, nnon mari » rient d'essuyer à Paris une banqueroute de cin(| » mille livres; je viens de le reconduire jusqu'à » Neuiliy; il est allé à pied à soixante lieues d'ici, » chercher quelque peu d'argent qu'on nous doit. » Je lui ai donné mes bagues et tout celui que j'a- » vais pour faire son voyage ; il ne me reste plus que » vingt-quatre sous fiour me nourrir moi et mon • enfant. — De quelle paroisse êtes-vous, lui dis- » je, madame? — De Saint -Eustache, reprit-elle. » — Le curé, lui repartis-je, passe pour être fort » cliaritable. — Oui, moasieur, me dit -elle; mais 9 apprenez qu'il n'y a pas de cliarilé dans les pa- » roisses pour nous autres misérables juifs. » A ces mots elle redoubla ses larmes, et se le^-a pour continuer sa route. Je lui offris un bien faible secours, que je la suppliai de recevoir au moins comme une marque de ma bonne volonté. Elle l'accepta, et elle me fit plus de révérences, dere*
ÉTUDf: TREIZIÈME.
nierciineii<i, e( inc combla de ))his de béncdiclion; f|ae si j*avais rëtal)li sa fortune. Que de jouissances délicieuses aurait un homme (|ui dciienserait ainsi îlix mille livres de renie !
Mes différens ctablisscmcns , dispersés dans la ca[)itale et dans ses environs, répandent ])eaucoup de variété et d*a^rément sur ma vie. L'hiver, je me loge dans celui qui est exjiosc au plein soleil du midi; Tété, j*occu|>c celui qui est au nord sur le lioni de Feau ; je suis une autre fois campé dans k*s environs de la rue d'Arlois, parmi les pierres de taille, voyant s'élever autour de moi des palais, des frontons avec des sphinx , des dômes , des kios(|ues. Je me garde bien de nrinformcr quels m sont les maîtres. L'ignorance est la mère du plaisir et de radmiration. Je suis eu Egypte, à Babylone, à la Chine. Aujourd'hui je soupe sous un acacia, et je suis en Amérique: demain je dînerai au milieu des jardhis potagers, sous une treille et à Pombre deslilas, je serai en France.
Mais, dira-t-on, n'y a-t-il rien à craindre dans ce genre de vie? Puissé-je trouver le lenne de mes jours d.tns rexercicc de la vertu ! J'ai bien ouï dire que des gens ont |M'ri dans des parties de chasse et de plaisir et dans des voyages , mais jamais dans des actes de bienfaisance. L'or est pour le peuple un puissant porle-respect. Je lui paraîtrai assez riche |K)ur lui inspirer iles éganls, maLs pas assez pour lui donner la tentation de me voler. D'ailleurs, la police de Paris est dans le meilleur ordre. J'apporte la plus grande attention au choix de mes hôtes; et si je m'aperçois (|ue je me suis trom|)c sur leur compte, le terme de mon logement est paye d'avance, je n'y reviens plus.
Je n'ai liesoin , dans ce plan de vie, ni d'attirail de ménage, ni de domestiques. Avec (pielle tendre in(piiétude je suis attendu dans chacun de mes logeniens! Quelle joie y inspire mon arrivée! Que d'attention et de zèle dans mes hôtes pour prévenir mes bi'soiusl J'y jouis des plus doux biens de la société, sans en éprouver les inconvéniens. Nul ne se met à ma table pour dire du mal d'autrui, et nul n'en sort jiour en dire de moi. Je n'ai point d'enfans; mais ceux de mon hôtesse sont plus empressés de me plaire qu'à leui-s parens. Je n'ai point de fenune : le plus grand cliarme de l'amour est de faire le bonheur d'autrui. J'aide à faire des niari«iges heureux , ou à maintenir dans le l)onheur ceux qui sont faits. Je charme ainsi mes propres ennuis, je donne le change à mes passions, en leur proposant sur la terre le plus noble but où elles puissent altcimlre. Je me suis approché des lualheureux \mir les consoler, et ce seront peutêtre eux qui me consoleront moi-même.
C'est ahisi que vous ponrriez vivre, 6 grmkl et multiplier vos jours rapides sur œtle terre où vous n'êtes que des voyageurs. C'est ainsi que vous apprendriez à connaître les hommes; qne vous ne formeriez plus, avec votre natioo, un peuple étranger, un peuple conquérant qui vit de ses dépouilles. C'est ainsi que lorsque vous sortiriez de vas palais, entourés d'une foule de diens qui vous combleraient de bénédictions, vous nous rappelleriez le souvenir des premiers patriciens , si chers aux Romains. Vous cherchez tous les jours quelque spectacle nouveau : il n*y en a point de plus nouveau (|ue le bonheur des liomnies. Vous en voulez d'intéressans : il n'y en a |ioint de plus intcreMaM que cehii de voir des familles de pauvres paysans répandre la fécondité dans vos vastes et solilaires domaines, ou de vieux soldats qui ont bien mérité de la patrie y trouver d'heureux asiles. Vos oompatriotes valent encore mieux que des liéros de tragédie et que des bergers d'opéra-comique.
L'indigence du peuple est la cause première des maladies (iliysiques et morales des ridies. Cest à Tadministration à y pourvoir. Quant aux maux de l'ame qui en résultent, je désirerais bien y trouver quelques palliatifs. Pour cet effet, je souhaiterais qu'il se formât a Paris quelque établissement semblable à ceux que de charitables médecins et de sages jurisconsultes y ont formés pour remédier aux maux du corps et de la fortune ; je veux dire des conseils de coasolation où un infortuné, sAr du secret et même de l'tNcognifo, pût porter le sujet de ses peines. Nous avons, à la vérité, des confesseurs et des ] rédicateurs à qui la sublime fonction de consoler les mallieureux semble réservée; mais les confesseurs ne sont pas toujours à la déposition de leurs pénitens, surtout quand ceuxci sont pauvres et qu'ils ne leur sont pas cotinus. Il y a même beaucoup de confessetirs qui n'ont ni les talens ni l'expérience nécessaires pour consoler les malheureux. Il ne s'agit pas d'absoudre un homme qui s'accuse de ses pédiés, mais de lui aï- , der à supporter ceux d'autrui, qui lui pèsent bien davantage. Quant aux prédicateurs, leurs sermons sont onUnairement trop vagues et trop mal appliqués aux différens liesoins de leur auditoire. U vaudrait bien mieux qu'ils en annonçassent les sujets au public que les titres de leurs dignités. Us déclameront contre l'avarice, à un prodigue; ou C(mtre la prodigalité, à un avare. Ils parleront dei dangers de l'andnlion , à un jeune homme amoureux et oisif; et de ceux de l'amour, à nue vieiUe dévote. Ils insisteront sur le précepte de faire l'aumône, à ceux qui la reçoivent; et sur l'humilité, à un porteur d'eau. Il y en a qui prêdient la
péiiîieiice à des inforliiiM's , qui pronielleiit k paradû à des caui^ vuluptueusesi , ei qui menacent (le rerifer de pauvres villages. J'ai vu à In Ciimpagne une iniséralile paysanne devinue fulle par l'un do ces seniiiHis. Elle se- croyait ilaïujiiie, d restait loujoura coucliée sans parler eL sans remuer. On ne prtelie point contre l'ennui, la tristesse, les scrupules, la mélancolie, le cliagrtn, et tant d'autres maladies qui afTecteiit l'aine. D'ailleurs , que de circonstances cliaugeat pour ciiaque auditeur la nature de la peine qu'il éprouve, et rendent inutile pour Un lotit réchalaudage d'un beau discours ! 11 n'est pas aisé de trouver dans une ame navrée et timide le point prrcb de sa douleur, et <Ie iDCttre sur sa blessure le baume et la nuin du Samaritain, C'est un art i|ui n'est connu que des aines sensibles , qui ont elles-iuËines beaucoup souffert, et qui n'est pas toujours le partage de celles qui ne sont que vertueuses. !Le peuple sent ce besoin Ue consolation ; et ne trouvant point d'hummesaqui il puisse en demaniler, il s'adresse à des pierres. J'ai lu quelquefois avec altendrU^emenl. dans nos églises, des billets afEicliés par des malheureux au coin de quelques piliers, dans une <7liapdle oliscure. C'étaient des femmes mallraiiées de leui's ntarls , des jeunes gens deng l'embarras ; ils ne demandaient point d'argent, iL<i désiraient des prière.". Ils étaienl prùs de tomlier dans le désespoir; leurs peines triaient inéitarrables. Ab ! si lien hommes qui ont la science de la douienr k réunissaient de tous les états , et présentaient anx malheureux leur expérience et leur s^iiibilîlé, plus d'mi illustre infortuné viendrait chercher auprès «l'eui des consolations que les prëdicatcun , les livrea et toute la piiiiosophie du monde ne sauraient donner. Souvent, pour soulager les peines de rbomme du penpie. il loi niflirait de Lranver i qui l'en [daindre-
Une société formée d'Iiommei tels que je me les înu4<ine s'HCcuperait du soin de déraciner les vices et les préjugés du peuple. Elle tAdwrait, pir eiemple , d'apporter quelque remède à la bartiarie avec laquelle il surcharge ses misérables chevaux et les maltraite , en faisant retentir la ville de jnremens horribles. Elle engagerait aitssl les rkites i avoir pitié des liommcs à leur tour. Vous voyez , dans les grandes clialeurs. des {ailleurs de pierres exposés au plein soleil et â la révprbcratioa brillante de leurs pierres blanches. Ces pauvres gens y attrapent souvent des fièvres ardentes et des maux d'yeux qui les rendent aveugles. D'autres fois , ils essuient de longues pluie* d'iiiver ou de rudes froids qui leur causent des fluxions de poîirine. En milterait-il beauciHip ù tin enlrqireiienr