‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 133 sur 213 · RIS · texte numérisé non relu

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qui adel'bumuiilé, d'établir sur ses aleliera quelque toit volant de natte ou de paille, porté sur des piquets, pour mettre ses ouvriers à l'abri P On leur sauverait i la fois , par ees précautions , piusieur» maladies du corps et de l'esprit ; car ta plupart d'entre eux , eoninie je l'ai vu , se piquent à cet éganl d'un fau\ point d'honneur, et n'osent clierdier des abris contre les ardeurs du soleil on contre le mauvais temps , de penr que leurs compagnons ne se moquent d'eux.

On peut encore faire goAter la morale au peuple , sans y ajouter beaucoup d'apprêt. Le déguisement même lui rend la vérité suspecte. J'ai vu plusieurs fois de simples ouvriers verser des larmes à la lecture de nos meilleura romans , ou i la représentation de quelques tragédies. Ils demandaient ensuite si le sujet qui les avait bit plearcr était bien vrai ; et quand on leur répondait qu'il était imaginé , ils n'en faisaient plus de compte ; ils étaient fâcliés de s'être attendris en vain. Il faut des fables aux riches pour leur faire goûter b morale, et bi morale ne peut bire gottler la bide au pauvre, parce que le pauvre attràd encore son bonheur de ta vérité, et que le riche ne l'espère plus que de l'illusion.

1«) riches cepemlant n'ont pas moins besoin que le peuple d'affections morales. Elles scmt, comme nous l'avons vu . les mobiles de toutes les passioiu humaines. Ils ont beau rapporter le ;dan de leur boniieur à ties objets {diysiques , ils sont Irientdt dégoûtés de leurs dtlleaux, de iean tableaux et de leurs parcs , quand , au lieu de seniimeos , ils n'en éprouvent pins que des sensations. Cela est M vrai que si , au milieu de letu" ennui , un étranger vient admirer leur luxe, toutes lents jouissances sont renouvelées. lU semblent avoir consacré leur vie à une volupté obscure; mais préaentezleur un rayon de gloire , au sein même de la mort, ils vont T voler. Oflte-leur des régimes , itt courvnt i l'immortalité. C'est donc le sentiment moral <[u'il fhut épurer et diriger dans les hommes. Ce n'est donc pas en vain que la religion nous ordotHie la vertu , qui est le sentiment moral par excellence, puisqu'il est la route de notre bonheur dans te inonde et dans l'jiulre.

Celte société porterait encore ms atlenlioiis Jwque ilans les asiles mêmes di li « que qu'il te fait, vers l'djçedi une grande nvtjlulian <li et pour dire la vérité , qne Cet* alOT>q^H| pirent et devieiinenl * qoe les femmes se font homii»'», Hilt^ ■ cél^ve, r'-- * * ^^ dépravent I mit -A- fait. Cette »

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une suite des vices de noire éducation et de notre !M)ciété. L'une et l'autre ne nous présentent le Iwnlieur de riioinnie que vers le milieu de la Tie , dans la fortune et les Iconneurs. Quand nous avons gravi celte pénible montagne, et (|ue nous sommes [larVenus au sommet, vers le milieu de notre âge, nous la retlescendons les yeux tournés vers la jeunesse , fiarce ({ne nous n'avons plus devant nous d'autre persjieclive cpie la mort. Ainsi la carrière de notre vie se trouve iwrlagée en deux parties, Tune en espérances, l'autre en ressouvenirs ; et nous n'avons saisi, /hns notre route, que des illusions. Les premières au moins nous soutiennent en nous donnant des désirs ; mais les autres nous accablent en ne nous laissant que des regrets. Voilà pourquoi nos vieillards sont bien moins susceptibles de vertu que nos jeunes gens, quoi- <|u'il8 en parlent beaucoup plus, et qu'ils sont bien plus tristes parmi nous que chez les peuples sauvages. S'ils avaient été dirigés par la religion et par la nature , ils do'raient se réjouir des ap[)roches de leur fin , comme des vaisseaux qui sont pW^ts (l'aborder au ]M)rt. Combien plus malheureux sont ceux qui , ayant donné leur jeunesse à la vertu, séduits par celle voix trompeuse du monde, regardent en arrière , et regrettent les plaisirs de la jeunesse qu'ils n'ont pas connus ! Le vain éclat qui environne les méclians les éblouit; ils sentent leur foi s'ébranler, et ils sont prêts à s'écrier, comme Bnitus : « O vertu ! tu n'es qu'un vain » nom. » Où ti-ouvera-t-on les livres et les prédicateurs qui les raffermissent dans ces orages qui ont troublé m^me les saints ? Ils blessent l'ame de plaies secrètes et d'ulcères rongeurs que l'on n'ose découvrir. Il n'y a (|ue des hommes vertueux et épmnvés par toutes les combinaisons du malheur qui puissent venir à leur secours, et qui, au défaut des vains argiunens de la raison, les rappellent au sentiment <le la vertu, au moins par celui de leur amitié.

Il me siMnhle qu'il y a à la Chine nn établissement semblable à celui que je propose. Du moins quelcpies voyageurs, et entre autres Femand Mendès Piulo, parletil d'une maison de la Miséricorde, qui plaide les causes des pauvres et des opprimés, et qui va , dans une infinité de circonstances , au devant des l)esoins des malheureux, bien plus loin que nos dames de Charité. L'empire a accordé les plus nobles privilèges a ses membres, et les tribunaux de justice ont la plus grande déférence pour leurs re(|uètes. Une pareille société, occupée à bien agir, mériterait au moins parmi nous autant de prérogatives que celles qui n'ont d'autre •ouci que celui de Inen parler; et, en met-

tant en évidence les vertus de nos citoyens ol»curs, elle mériterait de la patrie autant, pour le moins, que celles qui ne l'entretiennent que des sentences des sages, et souvent des forfaits brillaas de l'antiquité.

Il faudrait bien se garder de donner à cette association la fonne d'une académie ou d'une confrérie. Gi-âces à notre éducation et à nos mœurs , tout ce qui forme parmi nous corps , congrégation , secte , parti, est communément ambitieux et intolérant. Si les hommes qui les composent s'approchent d'une lumière qu'ils n'ont pas allumée , c'est jïour l'éteindre; de la vertu d'autrui, c'est pour la flétrir. Ce n'est pas que la plupart des membres de ces corps n'aient en particulier d'excellentes qualités ; mais leur ensemble ne vaut rien , par cela seul qu'il leur présente des centres diffiirens^du centre commun de la patrie. Qu'estce qui a rendu le mot si doux d'humanité tliéàlral et vain ? Quel sens attache-t-on aujourd'hui à celui de clmrité, dont le nom grec x«/>(« (cAaHs) signifie attrait, grâce, amour? Y a-t-il rien de plus huniilianl que nos charités de paroisse et que rhumnnilé de nos pliilosoplies ?

Je laisse ce projeta développer à quelque Immme de bien qui aime Dieu et les hommes, et qui fasse les bonnes actions comme l'Evangile l'ordonne, sans que la main gauche sache ce qu'a fait la main droite. Le bien est-il donc si difficile à faire? Prenons le contre-pied de ce que font les ambitieux et les méchans. Ils ont des espions qui leur rapfior^ tent toutes les anecdotes scandaleuses; ayons-en pour épier les bonnes œuvres secrètes. Ils vont audevant des hommes qui s't lèvent, pour les ranger sous leurs drapeaux ou pour les abattre ; allons à la recherche des honmies vertueux qui sont dans l'oubli , pour en faire nos modèles. Ils ont des trompettes pour |>rôner leurs |>ropres actions, et pour décrier celles des autres; cachons les nôtres, et soyons les hérauts de celles d'aulrui. l.es vires se rallinent ; perfectionnons nos vertus.

Je sens que mes écarts me mènent loin. Ma» quand je n'aurais fait naître qu'une bonne idée à qtiel(]u'uu de plus éclairé que moi ; quand je ne contribuerais ({u'à em^técher, un jour à venir, uu homme au désespoir de s'aller noyer, on dans une vengeance d'assommer son ennemi , ou daas la létliargie de l'ennui d'aller {lerdre son argent et sa sauté chez des filles du monde , je n'aurai [las barbouillé du papier inutilement.

Paris offre aux malheureux beaucoup d'asiles connus sous le nom d'hôpitaux. Que Dieu récompense la charité de ceux qni les ont fondés , et les vertus encore plus grandes de ceux et de cellei

qui les desservent ! Mais d'abonl , sans adopter les oxagéralions du peuple, qui croit que ces maisons ont des revenus iouneuses , il est certain qu'une personne bien connue, et bien instruite des tiiiances publiques, ayant entrepris d'établir un lio>pice |)our des malades , trouva que la dépense de ciiacun n\ revenait qu'à dix-sept sous par jour; qu'ils étaient beaucoup mieux entretenus i ce prix et à meilleur mardié que dans les hôpitaux. Pour moi, je pense que ces mêmes dix-sept sous , distribués clia(|ue jour dans la maison d'un pauvre malade , produiraient eiuxire une plus grande économie, en faisant vi\Te sa femme et ses enfens. Un malade du peuple n'a t^uére besoin que de bon bouillon; f^a famille proliterait de la viande qui servirait à le faire, ^lais les hôpitaux sont sujets à bien d'autres inconvéniens. Il s'y forme des maladies d'un caractère particulier , souvent plus dan^reuses que <«lles que les malades y apportent. Elles sont assez <*onnues , particulièrement celles qu'on appelle lièvres d'Iiôpital. Il en résulte encore de plus {grands maux pour le moral. Tne persoime qui a 4le Texpérience m'a assuré que la plupart des criminels qui linissent leurs jours au gibet ou aux ^^aières sortaient des hôpitaux. Ceci revient à ce que j'ai déjà dit, que tous les corps sont dépravés, mais surtout un corps de gueux. Je voudrais donc 4jue, loin de rassembler les malheureux , on les défi ayât chez leurs propres parens, ou qu'on les conliîU à de pauvres familles qui en prendraient soin. Il faut des prisons publiques ; mais je désirerais que les hommes qui y sont enfermés fussent moins misérables. Sans doute la justice, en les privant de la liberté , se propose non-seulement de punir leur caractère moral, mais de le réformer. L'excès de la misère et la mauvaise société ne peuvent <|ue l'altérer de plus en plus. L'expérience prouve encore que c'est là où les médians achèvent de se dépraver, 'l'el y est entré &ible et coupable, qui en sort scélérat. Comme ce sujet a été traité à fond par une plume célèbre , je n'en dirai pas davanlage. J'observerai seulement qu'on ne peut réformer les hommes (|u'en les rendant plus heureux. Combien d'hommes, qui vivaient dans le crime en Europe, sont devenus gens de bien dans les lies de l'Amérique , où on les a fait passer ! Ils y sont tlevenus iHMinétes gens , parce qu'ils y ont trouvé plus de liberté et plus de bonlieur que dans leur patrie. Il y a une autre classe d'hommes encore plus digne de pitié, parce qu'ils sont innocens : ce sont les fous. On les enferme , et ils ne manquent guère de devenir encore plus fous qu'ils n'étaient. Je remarquerai , à cette occasion , que je ne crois |Kis qu'il y ait , dans toute l'Asie , un seul lien où

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on les eufenne, excepté cependant à la Chhie. Les Turcs les respectent singulièrement , soit |>arc« que ^lahomet était sujet lui-même à des absences d'es|Hit , soit à cause de Topinioii religieuse où ils sont que lorsi|u'un fou met le pied dans une maison , la béntklirlion de Dieu y entre avec lui. Ils s*empressent de lui présenter à manger, et ils lui font toutes sortes de caresses. On n'entend jamais dire qu'ils aient ofTeiusé ftersonne. Nos fous, au contraire, sont dangereux, partv qu'ils sont misérables. Dès qu'il en parait un dans les rues , les enfans , déjà rendus nialheureux par ré<lucation, et ravis de trouver un être humain sur lequel ils puissent impunément exercer leur liaine, le peursuivent à cou[)s de pien-es. et se plaisent à le mettre en fureur. J'observerai encore (|ue chez les Saavages il n'y a iioint de fous ; et je ne voudrais pn d'autre preuve (|ue leur constitution politique lea ifend plus heureux que les peuples |iolioés, puisque le dérangement de l'esprit ne vient que de l'exoès des dmgrins.

Parmi nous, le nombre des fous enfermés est très-grand. Il n'y a fioint de ville de pi-ovince un peu considérable qui n*ait mie maison destinée à cet objet. Leur traitement y est certainement digne de pitié, et mériterait l'attention du gourernement, puis(|ue enfin , si ce ne sont plus des dtoyens , ce sont encore des liommes , et des hommes innocens. Lorsque je faisais mes études à Caen , je^ me rappelle en avoir vu , dans la Tour aux fous , qui étaient renfennés dans des racliots où ils n'avaient pas vu la lumière depub quinze ans. J'accompagnai un soir, dans une de ces horribles cavernes , le bon cui-é de Saint -Martin, chez le(|uel j'étais en pension, et qui fut appelé pour administrer les derniers sacremensâ un de ces mallieurf ux qui était près d'expirer. Il fîil obligé, ainsi que moi, de se boucher le nez pendant tout le temps qu'il fut auprès de lui ; mais la vapeur qui s'exhalait de son fumier était si infecte , que mon liahit en conserva l'odeur plus de deux moLs^ et môme mon linge après avoir été plusieurs fois au blaiv* diissage. Je pourrais citer des traits qui feraient horreur sur la manière dont ces malheureux sont traités. Mais je n'en rapporterai (|u' un, qui est encore tout frais à ma mémoû*e..

U y a quelques années que, passant à l'Aigle, petite ville de Normandie, je fus me promener hors de la ville vers le coucher du soleil. J'aperçus sur nne petite colline un couvent situé dans une position diarmante. Un religieux , qui se tenait sur la porte, m'invita à entrer pour voir la maison. Il me promena dans de fastes enclos, où le premier Ql]jet que j*aperçus fui un hooune d'environ qna«

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rante ans, la tète couverte de la moitié d'un chapeau , qui s'en vint droit â moi , en me disant : « Donne-moi de ton couteau dédiasse dans le cœur, «donne-moi de ton couteau de chasse dans le » cœur. » Le moine qui m'accompa^iait me dit : « Monsieur, ne soyez pas étonne^; c'est un pauvre » capitaine qui a penlu Tesprit à cause d'un passe: » droit qu'on lui a fait dans son régiment. »

a Cette maison, lui dis-je, sert donc à renfer- » mer des fous? — Oui, me dit-il : j'en sois le » supérieur. » Il me promena d'enclos en enclos , et me conduisit dans une petite enceinte où il y avait plusieurs cellules de maçonnerie , et où nous entendions parler avec beaucoup d'action. Nous y trouvâmes un chanoine en chemise et les épaules découvertes, qui conversait avec un liomme d'une belle figure , assis près d'une petite table devant ime de ces cellules. Jje moine s'approche du malbeureiix chanoine, et lui donne de toutes ses force» un coup sur l'épaule nue , en lui disant de sortir. Sur-le-champ son camarade prend la parole, et dit au moine , en propres tenues : a Homme de » sang, vous fottes un acte bien cniel. Ne voyez - » vous pas que ce pauvre misérable a perdu la rai- » son? » Le moine, assez interdit, se mord les lèvres et le menace des yeux. Mais l'autre, sans s'étonner, lui dit : « Je suis votre victime, vous » pouvez faire de moi ce que vous voulez. » Alors, «'adressant à moi, il me montre ses deux poignels entamés jusqu'au vif par des menottes de fer qui les attadiaient. « Vous voyez, monsieur, me dit- » il, comme je suis traité! » Je nie tourne vers ce religieux, et lui témoigne mon indignation d'un traitement aussi cruel. Il me répond : « Oh! je le n ferai déraisonner quand je voudrai. 0 Cependant j'adi-esse quckpies paroles de consolation à cet infortuné, qui, me regardant avec confiance, se mit à me dire : n Je crois, monsieur, vous avoir vu à la » Saint-Hubert chez M. le maréchal de Broglie. » — Vous vous trompez, monsieur, lui répondis- «je, je n'ai jamais été chez M. le maréchal de » Broglie. » Là-dessus le voilà chercliant à se rappeler les différens lieux où il croyait m'avoir vu, avec des drconstances si bien détaillées et si vraisemblables, que le moine, piqué de ses reproches et de son bon sens, jugea à propos d'interrompre sa conversation en loi parlant de mariage , d'adiaU; de chevaux , etc. Dès qu'il eut touché la corde de n folie, il lui fit perdre la tète. Ce religieux, en sortant, me dit qne ce pauvre fou était un homme Irès-bien né. J'appris , à quelque tenips de là , qu'il avait trouvé le moyen de s'enfuir de sa prison , et que la raison lai était revenue.

On ae sert beaucoup de remèdes pliysiqnes pour

guérir la folie ; et elle naf t souvent d'une cause morale, puisqu'elle vient du chagrin. Ne pourraK-oo pas employer, pour rendre la raison à ces malheureux , des moyens opposés à ceux qui la leur ont fait perdre, je veux dire la joie, les plaisirs, et surtout ceux de la musique? Nous voyons, pir l'exemple de Saûl et par beaucoup d'autres, combien la musi(|ue a de pouvoir pour rétablir Fanie dans son harmonie. Il faudrait y joindre les traitemens les plus doux , et mettre ces ûifortanés , lorsqu'ils sont dans des crises de fureur, non pas dans les rliaines, mais dans des lieux matelassés où ils ne pourraient flaire aucun mal ni à eux ni aux autres. Je crois qu'en prenant ces pnécautionA humaines , on en rétablirait beaucoup, sortent lor.^ que ceux qui en seraient chargés n'auraient aucun intérêt à perpétuer leur folie, comme fl n^arrive que trop sou vent aux familles qui jouissent deleun biens, et aux maisons qui reç(^ent leurs pensi<ms. Il faudrait aussi , ce me semble, confier le soin des hommes dont l'esprit est égaré à des femmes , et celui des femmes aux hommes, à cause de la pitié muluelledes deux sexes l'un pour l'autre.

Je ne voudrais pas qu'il y eiH, dans le royaume, un ait, ni un métier, dont les retraites et les récompenses ne fussent à Paris. Parmi les diverses classes de citoyens qui les exercent , et dont la plupart sont peu connues dans la capitale, il y en a une ti^s-nombreuse qui ne l'est point du tout, (|uoiqiv'elle soit foil misérable, et que ce soit cdk à la(|uelle les riches ont le plus d'obligations : ce sont les matelots. Ce sont ces gens rudes et grossiers qui vont leur cherdier des voluptés jusqu'aux extrémités de l'Asie, et qui exposent sans cesse lenr vie sur nos côtes (lour fournir à la délicatesse de leurs tables. Leui-s conversations sont au imnns aussi naïves que celles de nos paysans, et incomparablement plus intéressantes par leur manière de voir, et par la singularité des pays 00 ils ont voyaiçé. Au rédtde leurs misères de toute espèce, et des temi>étes où ils s'exposent pour vous apporter des objets de jouissances de toutes les parties de la terre, heureux du siècle, vous en aimeriez mieux votre repos ! Votre bonheur augmenterait par ces contrastes.

Je ne sais si ce fut pour se procurer un plaisir semblable , ou |K)ur donner au parc de Versailles un air de marine très-piquant, que Louis XIV établit, sur le grand canal qui est en face du diâteau, des gundoliers vénitiens. Leurs descendans y sutisisteut encore. Cet établissement, mieux dirigé, eût donné des retraites plus convenables à nos pro[ires matelots. Mais ce grand roi , souvent mal conseillé, porta presiiiie toujours le sentiment

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de a gkm au deiion de son peuple. Quel ooninsle ces hemmcs, à demi eouYeits de goudrao , avce des TÎsages tntlus des fents, et semblables à des %'eanx niarios, les uns venant du Groénfamd , les autres des cdies de Guinée, eussent présenté au milien des statues de marfaie et des berceaux tie TCfdnre du parc de Versailles \ Louis XIY eôt puisé plus d'une fois, parmi ces honunes francs, des vérités el des connaissances que ni les livres, ni même les officiers-généraux de sa marine ne lui ont jamais données; et, d'un autre côté, la nouveauté de leur costume, et celle de leurs réflexions «UT sa propre grandeur, lui cassent préparé des spectacles plus amusans que ceux qu'imaginaient à grands finis les beaux-esprits de sa cour. D'ailleurs, quelle émulatîou de semblables postes n'eussent pas excitée parmi nos matelots ! J'attribue une partie de la perfection de la marine des Anglaisa la simple influence de leur capitale, et à ce qu'elle es! sans cesse sous les yeux de leur cour. Si Paris était comme Londres un port de mer, que d'inventions ingénieuses perdues dans nos modes et dans nos opéra se dirigeraient au profit de b navigflion ! Si on y vo3rait seulement des matelots comme un y voit des soldats, le goût de la marine s'y répandrait davantage. Le sort de nos matelots, devenus plus inléressans à la nation et à ses cbeb, s'aoMliorerait; et en même temps s'affaiblirait le despotisme brutal de ceux qui ne les gouvemeni souvent ipi'à force de jurer après eux, et de les frapper. Cest une boune et GKile politique d'affûblir les vices en rapprochant les hommes les uns des autres, et en les rendant plus heureux. Nos gentikbonnnes de province- n'ont cesK de battre leurs paysans que lorsqu'ils ont vu que ces hommes si utiles devenaient des objets întéressans dans nos livres et sur nos théâtres.

Ce n'est pas <(toe fe désire pour nos matelots on établissement semblable à cdui de rUôtel des In- %-alides. L'architecture de ce monument me plaît licaucoop, mais je plains le sort de ceux qui rhabitent. La plupart sont méconicns, el murmurent toujours , comme on peut s'en convaincre en conversant avec eux : je ne crois pas que ce soit avec fondement ; mais rexpérience prouve que les hommes, rassemblés en corps, sedépravenltét ou tard, et sont touîourB malheureux. Il Cuit suivre les lois de b nature , et les réonir par fimiilles. Je voodnds, comme font les Anglais chez eux, établir nos rath telots invalides aux bacs des rivières , sur Ions ces lietils bateletsqui traversent Paris , et les répandre le long de b Seine connK des tritons dûs nos campagnes. On les verrait remonter en chaloupe et en voiles btines le cours de nos rivières, en

louvovant; et ils v introduiraient «les moyens de navigation plus prompte et plus couuitoile , qui y sont encore inconnus. Quant à ceux que l'âge ou les blessures mettraient tout-è-fait horsdesenice, ils seraient défrayés couvenaMement , dans une maison sembbble à celle que les Augbis ont établie à Greenwicfa , pour leurs matelots invalides. Mais , pour dire b vérité, je suis persiuKléqne fêtât trouverait plus d'économie à leur bire des pensions, et que ces mêmes matelots seraient beaucoup mieux dans le seii« de leurs bmiUes : ceb n'empêcherait pas qu'on ne bâtit , dans Paris , nu monument majestueux et commode, qui servirait de retraite à ces braves gens. La capitale en bH peu de compte, parce qu'elle ne les connaît pas; mais il y a tel d'entre eux qui, en passant chez Tennenii, est capable de bire réussir uue descente dans nos oolonies, et même sur nos côtes. Nos matelots désertent en aussi grawl nombre que nos soldats, et leur désertion est bien plus coûteuse à Fétat , parce qu'O but plus de temps pour les former, et que leurs connaissances locales sont plus importantes à nos eimemis que celles de nos cavaliers ou de nos bntassins.

Ce que je viens de dire sur nos matelots peut s'étenlre à tous les autres états du rovaume sans exception. Je souhaiterais qu'il n'y en eât aucim qui n'eât son centre à Paris , et qui n'y trouvât un lien d'asile, me retraite, une petite chapelle. Tous ces momunens des diverses classes de citoyens qui donnent b vie au corps politique , décorés avec les attributs particuliers â chaque industrie, y figureraient parbitement bien.

Après avoir rendu b capitale très-benrense et très-bonne pour les hommes de b nation , j'y inviterais les peuples étrangers de toutes les parties du inonde. O femmes, qui réglez nos destins, combien devez-voos contribuer à réunir les hommes dans b vOle où vous régnez! Ils s'occupent de vos pbîsîrs par toute b terre. Pendant que vous n'êtes occupées qu'à jouir, un Lapon va, au milieu des tempêtes, harponner b baleine, dont les barbes serviront à bire bouffer vos robes : un Chiuois met au four b porcelaine où vous prendrez le cafe, qu'un Arabe de Moka est oceu[ié à cueillir pour vous : ime fille du Bengale file votre mousseline sur le boid du Ganga, tandis qu'un Ruise abat , au milien des sapins de b Finlande, le mât du vaissean qui voos l'apportera. La gkiire d'une grande capHale est de réunir dans ses nrars des hommes de toutes les nations, qui concourent à ses iibisirs. Je voudrais voir à Paris des Samoièdes , avec leurs habits de peau de veau marin , et leun bottes de peau d'estiugeon . et des nègres

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lolofs , avec leurs pagaes liardées de rouge et de bleu. J'y voudrais voir des Indiens imberbes du Pérou , velus de plumes de la télé aux pieds, se promener sans ciainte, dans nos places publiques, autour de la statue de nos rois, auprès des fiers Espagnols en manteau et en moustaches. J'aurais du plaisir à y voir des Hollandais s'établir sur les croupes sèches de Montmartre; et, se livrant à leur inclination hydraulique, comme les castors trouver le moyen de s'y procurer des canaux pleins d'eau ; tandis que des habitans de l'Orénoque vi~ vraient à sec au-dessus des terrains inondés de la Seine, dans le feuillage des saules et des aunes. Je souhaiterais que Paris fiU aussi grand et d'une population aussi diversifiée ({ne ces anciennes villes de l'Asie , telles que Ninive et Suze , où il fallait employer trois jours pour en faire le tour, et où Assuérus voyait deux cents nations s'incliner devant son trône. Je voudrais que tous les peuples de la terre correspondissent à cette ville , comme les membres au cœur dans le corps humain. Quels secrets avaient les Asiatiques pour faire des cités si vastes et si populeuses ? Ils sont, en tout genre, nos aines. Ils permettaient «^ toutes les nations de s'y établir. Présentez aux hommes la liberté et le bonheur, vous les attirerez de toutes les parties du monde.

Il serait bien digne de l'humanité de quelque grand prince de proposer cette question à l'Europe : « Le bonheur d'un peuple ne dépend-il pas » de celui de ses voisins ? » L'affirmative bien prouvée ferait toml)er la maxime contraire de Machiavel, qui gouverne depuis long-temps notre politique emopéenne. Il serait fort aisé d'abord de démontrer que la simple bonne intelligence avec ses voisins ferait licencier ces armées de terre et de mer qui sont si à charge à chaque peuple. En second lieu , on ferait voir que cliaque peuple a partagé les bieas et les maux de ses voisins, par l'exemple des Espagnols qui ont découvert l'Amérique , et qui en ont dispersé les biens et les maux dans le reste de l'Europe. On prouverait encore cette vérité par la prospérité et la grandeur où sont |)arvenus les peuples qui ont eu soin de se concilier leurs voisins , comme les Romains qui leur accordaient le droit de bourgeoisie de proche en proche , et vinrent par ce moyen à ge faire qu'une seule nation de toutes celles de l'Italie. Ils n'auraient sans doute fait qu'un seul peuple de tout le genre humain, si leur coutume l)arbare de se faire servir par des esclaves étrangers n'avait mis des restrictions â une politique aussi humaine. On démontrerait ensuite le malheur des gouvememens qui , étant d'ailleurs bien ordonnés au dedans , ont

vécu dans un état d'anxiété perpéUielie,4oajoiin faibles et di\isés, parce qu'ils n'étendaient pas l'humanité au-delà de leur territoire. Tels ont été les Grecs; telle est de nos jours la Perse, qni est tombée dans un état de faiblesse extrême, immédialement après le règne brillant de Schah-Abbas, dont la maxime politique était de s'entourer de déserts ; son pays à la fin en est devenu un comme ceux de ses voisins. On en trouverait encore d'autres exemples diez les puissances de l'Asie, auxquelles des poignées d'Européens font la loi.

Henri IV avait formé le projet céleste de ^re vivre toute l'Europe eu paix; mais son projet n'était pas assez étendu pour se maintenir : la guerre y serait venue des autres parties du monde. Nos destins sont liés avec ceux du genre humain. Cest un hommage qu'il faut rendre à notre religion et qu'elle mérite seule : la nature nous dit: « Aimez- 9 vous vous seul ; » l'éducation domestique : « Ai- » mez votre famille; » la nation : « Aimez la pa- 1» trie; T» mais la religion nous ordonne d'aimer tous les hommes, sans exception. Elle oonnait mieux nos intérêts que notre instinct naturel , nos pareils et notre politique. Les sociétés humaines ne sont pas fiartielles comme ceJles des animaux. Il importe fort peu aux abeilles de la France qu'on détruise d.es ruches en Amérique. Mais les larmes des hommes dans le Nouveau-Monde font couler leur sang dans l'ancien ; et le cri de guerre d'un Sauvage, sur le bord d'un lac, a retenti plus d'une fois en Europe et y a troublé le repos des rois. La religion , qui nous défend de nous aimer nous-mêmes, et qui nous ordonne d'aimer tous les hommes, ne se contredit point, comme l'ont prétendu quelques sopliistes; elle n'exige le sacrifice de nos passions que pour les diriger vers le bonheur général ; et, en nous ordonnant d'aimer tous les hommes, elle nous donne le seul moyen véritable de nous aimer nous-mêmes.

Je souhaiterais donc que nos relations politiques avec toutes les nations du monde aboutissent à bien recevoir leurs sujets dans la capitale du royaume. Quand nous n'y emploierions qu'une partie de nos dépenses en affaires étrangères, nous ne nous en trouverions pas plus ma). Les peuples de l'Asie n'envoient ni consuls, ni ministres, ni ambassadeurs au dehors , si ce n'est dans des cas extraordinaires ; et tons les peuples de la terre viennent aborder chez eux. Ce n'est point en envoyant à grands frais des ambassadeurs chez nos voisins que nous nous concilierons leur amitié ; bien souvent notre faste devient une source secrète de haine et de jalousie parmi leurs grands : c'est en ( accuieillant chez nous leurs propres sujets , foiMes ,

peraéciités, luallieureux. Ce fureul nos rériigirà français i]ui doiinërent unii (lartie tie noire indus- Irie el (le DOtie puissaitce i la l'riisrie el ù la llotlaiule. Que de relations secrtlen de rommerce et de bienveillance nationale se iionl roniiées |iar de jiareilleg récr|itbiis ! Uu bon AUeniaïul, (|nî se relire en Aulriclie après avoir liiit une petite forlune en France, fait passer cliez nous cent de ses compairioles, et dispose luiit le cantim où il s'établit à ■ions vouloir dn t>>en. tl'esl par de semblables lieas que les amitiés nationales se fgnnenl, bien rnietii que par des irailt's diplonialiqties; car l'opinion d'un peuple détermine toujours celle de son iirince. Après avoir rendu la ville des hommes irèslieureiise , je m'occuperais à embellir et â rendre commode la ville de pierre. J'y élèverais ime mulliliidc de monumens; j'y voudrais, le long des maisons, des arcades comme à Tuiin; etdeslroiloirs comme ù Loixlre», pinir In commodité des f^ens de pied; dans les rues, des arin-es et des canaux, s'il était possiUe, comme en Hollande, pour la racililé des transports; dans les faubourgs, des caravensérails , comme dans les villes de l'Orient , pour loger â peu de frais les voyageurs étrangers; vers lecenlrede la ville, des luarclicj vastes et entourés de maisons de si\ à sept étages , pour le pelit peuple qui ne sait bientôt plus «ù se loger. Je mettrais beaucoup de variété dans leur plan el leur décoration. On verrait dans leur pourtour des tem|)les, des palais de justice, des fontaines publiques; lis principales rues viendraient y alMintir. Ces raarcliés. ombragés d'arbres, el divisés par grands comparlimens, [vésenteraient <lans le plus grand ordre tous les dons de Flore, de Cérès et de Pomone. J'élèverais au centre la statue d'un bon roi ; car on ne saurait la placer dans un lien plus honorable à sa inénHnre qu'au nùlieu de l'abondance de ses sujets.

Je ne connais rien qui me donne une idée plus précise de la police d'une ville et du bonheur de son peuple, qne la vue de ses martelés. A Pélersbourg, diaque marché est dbiribué par qoaiiiers destinés à la vente d'une seule espèce de marcliandise. Cet ordre plall an premier coup d'œil , mais il fatigue bienlôt par son uniformité. Pierre I" aimait les formes régulières , parce qu'elles sont favorables au despotisme. Pour moi , je désirerais y voir la plus grande concorde parmi nos marchands, et les [dus grands contrastes dans leurs marchandises. En dtant tes rivalités qui naissent du commerce des mêmes objets, on bannirait d'entre eux les jalousies qui y font naitre tnnt de querelles. Je voudraisquel'alwndance y versât toutes ses cornes pèl<'-inélp; on y verrait des faisans, des muiies

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