‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 134 sur 213 · RIS · texte numérisé non relu

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fralclies, des coqs de bmyère, des turbots, dea verdures, des piles d'iiullres, des oranges, des canards sauvages, des llenrs, etc.. Il serait permis d'y exposer en vente toutes les espèces de marcliandises; et ce seul privilège suffirait pour détruire bien des mono[ioles.

J'élèverais flans la ville des temples en peth nombre, mais augustes, inimensrs, avec des galeries au dedans et au deliont, et capables de contenir, les jours de féie, le tiers de la population de Paris. Plus les temples se muliipUcnl dans un état, (dus la religion s'y affaiblit. Ceci paraît un paradoxe; mais voyei la Grèce et l'Ilaiie couvertes de dociters, tandis que Cousiaulinople esl remplie de renégats grers el italiens. Indépendamment des causes politiques, et même religieuses, qui occasîonenl ces dépravations nationales, il y en a une naturelle dont nous avons déjà recomiu les effets dans la faiblesse de l'esprit humain : c'est que notre affection diminue lorsqu'elle est partagée entre trop d'objets. Les JuiEi, si élonnans par leur altacbement pour leur religion , n'avaient qu'un seul temple, doul le souvenb-exciieencnreleury regrets.

Je construirais dans Paris des aniplùihéiltres comme à Rome, pour y rassembler le peuple, et lui donner de temps en temps des (êtes. Quel superbe local offrait pour cet ol:get la colline qui est i l'entrée des Champs-Elysées! Qu'il eAt été facile de la creuser jusqu'au niveau de ta campagne en Tonne d'amphitliéâlre , disposé par gradins revêtus de simple gazon, et couronné de grands arbres à son sommet , qui se fût trouvé à plus de qualre-vingls pieds d'élévation 1 Quel coup d'œil magnifique c'etU été de voir là un peuple immen-te, rangé tout autour en famille, buvant , mangeant, et jouissant du spectacle de son propre bonheur '.

Tous ces édiDces seraient construils de pierre , non pas i petites assises comme les nôtres, mais par grands blocs comme les employaient les anciens ", et comme il cwivîènl à la ville élemdle. Les rues el les places publiques seraient ptuil^es de grands arbres de différentes espèces. Les arbres sont les véritables moniimens des nations. Le temps, qui altère bientôt les ouvrages de l'hooinie, ne fait qn'accroltre la beaaié de cens de la rature. C'est aux arbres que nosboulenrda, ifelM la promenade esi si l'ccht'rcliée . doivent le grands charme'^, ils i-éjouissent la vue f verdure, ils él'vcut m hauteur de leurs Liges; ils ajoutent an n monuroens prèsiles(|uel» ils sont planlA pi jesté de leân Torines. Ils contribuent |f ne |«nse à nous atlHclier.ai habités. Notre ini^moii'e s'y

ÉTUDE TREIZIÈME

de réiuiion qui ont avec notre aune des harmonies secrètes. Us dominent sur les événemens de notre ne, comme ceux qui s'élèvent sur les liords de la mer, et qui servent de renseignement aux pilotes. Je ne vois point de tilleuls que je ne me rappelle aussitôt la Hollande ; ni de sapins , que je ne me représente les forêts de la Russie. Souvent ils nous attachent à la patrie, lorsque les autres liens en ont été rompns. Je sais plus d'un homme expatrié qui, dans sa vieillesse, a été ramené dans son village par le souvenir de l'ormeau à l'ombre duquel il avait dansé dans sa jeunesse. J'ai entendu à l'Ile de France plus d'un habitant soupirer après sa patrie, à l'ombre des bananiers, et me dire : « Je » serais tranquille ici, si j'y voyais seulement de » la violette. » Les arbres de la patrie ont encore de plus grands attraits, quand ils se lient, comme chez les anciens, avec quelque idée religieuse , ou avec le souvenir de quelque grand homme. Des peuples entiers y ont attaché leur patriotisme. Avec quelle vénération les Grecs voyaient à Athènes l'olivier que Minerve y fit naître, et au mont Olympe l'olivier sauvage dont Hercule avait été couronné ! Plutaniue rapporte que, lorsque à Rome le figuier sous lequel Rémns et Romulus avaient été allaités par une louve venait à se flétrir, le premier qui ii'en apercevait criait : « A l'eau ! à l'eau ! » et tout le peuple effrayé accourait avec des marmites et des chaudrons pleins d'eau pour l'arroser. Pour moi, je pense que, quoique nous soyons déjà bien éloignés de la nature, nous ne verrions point sans émotion le pnmier de la forêt où notre bon Henri IV était grimpé, quand il aperçut défiler, au fond du vallon voisin , l'armée du duc de Mayenne.

Une ville, fùt-elle de marbre, me paraîtrait triste, si je n'y voyais des arbres et de la verdure *': d*un autre côté, un paysage, fAt-ce l'Arcadie, fussent les rivages de l'Alphée ou les croupes du mont Lycée, me semblerait sauvage, si je n'y voyais au moins une petite cabane. Les ouvrages de la nature et ceux de l'homme se prêtent des grâces mutuelles. L'esprit d'intérêt a détruit parmi nous le goût de la nature. Nos paysans ne voient (le beautés dans nos campagnes que là où ils voient leur revenu. Je rencontrai un jour, dans le voisinage de l'abbaye de la Trappe , sur le chemin caillouteux de Notre-Dame d'Apre, une paysanne qui cheminait avec deux gros pains sous son bras. C'était au mois de mai : il faisait le plus beau \em^ du monde, a Voilà , dis-je à cette bonne » femme, une charmante saison. Que ces pom- » miers en fleur sont beaux ! Comme ces rossignols V chantent dans ces bois! — Ah! me répondit>elle.

» je me soucie bien des bouquets et de ces petits » piauleux ! C'est du pain qu'il nous fkut. » L'indigeiicc serre le cœur de nos paysans et ferme le(n*s yeux. Mais nos l)ourgeois ne font pas plus de compte de la nature, parce que l'amour de l'or dirige tous leurs goûts. Si quelques-uns d'entre eux estiment les arts libéraux, ce n'est pas (»arce que ces arts imitent les objets naturels; c'est par le prix qu'attache à leurs productions la maûi des grands maîtres. Tel donne mille écus d'un tableau de la campagne peint par le Lorrain , qui ne mettrait pas la tète à la fenêtre ponr en r^arder le paysage; et tel met précieusement sur son secrétaire le huste de Socrate, qui ne recevrait pas ce philosophe dans sa maison s'il était en vie, et qui contribuerait |)eut-être à sa mort s'il était persécuté.

1^ goût de nos artistes a été égaré par celui de nos lK)urgeois. Comme ils savent que c'est moins la nature que leur travail qu'on estime, ils ne cherchent qu'à se montrer eux-mêmes. De là vient qu'ils mettent quantité de riches accessoires dans la plupart de nos monumens , et qu'ils y oublient souvent l'objet principal. Ils font, par exemple, pour les janlins, des vases de marbre, où on ne peut mettre aucun végétal ; pour les appartemens, des urnes et des ampliore^ , où l'on ne peut verser aucune espèce de liqueur; pour nos villes, des colonnades sans palais, des portes dans des lieux où il n'y a point de murs, des places piibliiiues divisées de barrières pour empêcher le peuple de s'y rassembler. C'est, dit'H>n, afin que l'hei be y pousse. Voilà un beau projet ! Une des plus grandes malédictions qre les anciens faisaient contre leurs ennemis, c'était qu'ils pussent voir rherl)e pousser dans leurs places publiques. Si on veut voir de la -verdure dans les nôtres , que n'y plant e-t-on des arbres qui donneront à la fois au peuple de l'ombre et de l'abri ? Il y en a qui mettent, dans les trophées qui couronnent les hôtels de nos princes, des arcs , des flèches, des catapultes, et qui ont poussé la simplicité jusqu'à y planter des enseignes romaines, où on lit S. P. Q. R. C'est ce qu'on peut voir au palais Bourbon. La poster ilé croira que les Romains étaient , dans le dix-huitième siècle, les maîtres de notre pays. £t conunent , nous qui sommes si vains , prétendonsnous l'occuper de notre mémoire , si nos monumens, nos médailles, nos trophées, nos drames, nos inscriptions , lui parlent sans cesse des étrangers et de l'antiquité ?

I.es Grecs et les Romains étaient bien plusconséqiiens. Jamais ils ne se sont avisés de foire des monumens inutiles. Leurs beaux vases d'albâtre

DE PARIS

et de oloédoîne seraient , dans les festins, à mettre du Tîn on des parfums; leurs péristyles annonçaient toujours un palais; leurs places publiques étaient uniquement destinées à rassendiîer les citoTens. Ils y plaçaient les statues de leurs grands liommes sans être entourées de grilles , afin que leurs îm^es fussent encore à la portée des malheureux, et qu'ils en fussent invoqués après la mort , comme ils l'avaient été pendant leur vie. Juvénal parle d'une statue de bronze à Rome, dont le peuple avait usé les mains à force de les baiser. Qudle gloire pour la mémoire du citoyen qu'elle représentait ! Si elle exisuit encore, sat mutilation la rendrait plus précieuse que la Vénus de Méflicts avec ses proportions.

Notre peuple est, dit-on, sans patriotisme. Je le crois bien, car on fait tout ce qu'on peut pour le lui &ire perdre. Par exemple, sur le fronton de œ beau temple qu'on élève à sainte GeneviëTe, c|ui est trop petit, comme tous nos monnmens modernes, on a représenté une adoration de croix. On voit, à la vérité, la patronne de Paris dans des Itts-reliefe, sous le péristyle, au milieu des cardinaux; mais n'eât-il pas été plus convenable de montrer au peuple son bumble patronne en habit de bergère, en petit justaucorps et en cornette, avec sa fianetière , sa fioulette, son diien, ses breliis, ses formes à foire des fromages, et tout le cxistume de son siècle et de son état, au milieu du fronton de l'église ffui lui est dédiée? On eât pu y joindre une vue de Paris, td qu'il était de Son temps. Il en eût résulté des cootrwtes et des objets de comparaison très -agréables. Le peuple , à la vue de ce tableau champêtre , se fdt rappelé les temps anciens; il eut conçu de l'estime pour les vertus obscures qui lui sont nécessaires , et il eiVt été tenté de marcher dans les rudes sentiers de la gloire on s'est élevée son humble patronne, qu'il lui est impossible maintenant de reconnaître avec ses habits à b grec(|ue, el au milieu des prébits.

Nos artistes s'écartent quelquefois de follet princ^Mil , jusqu'à l'omettre tout-à-faît On montrait, il y a quelques années, dans un des ateliers du Louvre, le tombeau du Dauphin et de la Dauphine, destiné pour la cathédrale de la ville de Sens. Tout le monde y courait , et en revenait extasié d'admiration. J'y fus comme les autres : b première chose que je cherchai à y reconnaître fut b ressemblance du Dauphin et de b Dauphine , à b mémoire desquels ce monument était éle^é. U n'y en avait pas seulement les médaillons. On y voyait le Temps avec sa bux, l'Hymen avec d» nmes, et toutes les idées rebattues de Tallégorie , qui est souvent , pour le dire en passant . le génie I

de ceux qiû n'en ont point. Pour achever d'en écbireîr le sujet , il y a%-ait sur les panneaux d'une espèce d'autd placé au milieu de ce groupe de figures symboliques, de longues inscriptions btlnes, assez étrangères à b mémoire du grand prince qui en était Tobjet. Voib, me dis-je en moimême, un beau monument national ! Des inscriptions btines pour un peuple français, et des symlioles païens pour une cathédrale ! Si fartiste , dom j'admirai d'ailleurs le ciseau, n'y voubît montrer que ses propres talens, il bllait qu'A recommandât à son successeur de laisser imparfiiite une pe> tite partie de b hase de ce monument que b mort l'avait empêché lui-même d'achever, et d'y graver ces mots : Omsiou mohens ftuiebai. Cette consounance de fortune FeAt lié à ce monument royal, et eût donné inie grande profondeur aux réflexions sur b vanité des choses himiaines , que doit bire nahre b vue d'im tombeau.

Peu d'artistes saisissent l'objet moral; ils ne cherdient que le pittoresque. « O le beau siijel à mettre en Bélisaire! » disent-Ils, qiumd ils entendent parler d'im de nos grands hommes malheureux. Cependant les arts libéraux ne sont destinés qu'à rappeler le souvenir de b vertu , et non pas la vertu pour donner de l'occupation aux arts libéraux. J'avoue qne b oéidlirité qu'Os procurent est un puissant moyen pour porter b plupart des hommes aux grawles actions, quoiqu'au fond ce ne soit pas le véritable; mais s'U n'en donne pas le sentiment, il en bit faire quelquefois les actes. Aujourd'hui noos allons bien an-deb. Ce n'est plus b gloire de b vertu que les corps et les particuliers cherdient à mériter, c'est l'honneur de b distribner aux autres. Dieu sait l'étrange confîisioii qui en résulte ! Des fenunes de vertu trèssuspecte, et des filles entretenues, établissent des Rosières: dies donnent des prix à b virginité. Des fiOes d'opéra couronnent nos généraux victorieux. Le maréchal de Saxe, disent nos historiens, fiit couronné de buriers sur le théâtre de b nation : comme n b nation était composée de comédiens , et que son sénat fàt on théâtre ! Pour moi, je crois b vertu si respectable, qu'il ne fondrait qu'un seul sujet où die fât bien loyale poiu* couvrir de ridicule ceux qui osent lui distribuer ces vains et méprisables honneurs. Qnd!e danseuse, par exemple, eût en l'impudence de couronner le front auguste de Turenne ou odni de Féndon ?

L'Académie française serait bien plus propre à fixer, par les charmes de Féloquence, les regards de b nation sur nos grands hommes, si die cherchait moins par ses éloges à foire le panég} rique des morts qne b satire des \ivans. D'ailleurs , b

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postérité se inéflera autant des éloges que des satires. D*abord le luot d'éloge est suspect de flatterie : de plus , Te genre d'éloquence ne caraclérise lien. Poar |>eindre la veilu , il faut mettre en évidence des défauts et des vices , afin d'en faire résulter des coml)ats et des victoires. Le slyle ()u'on y emploie est plein de pompe et de luxe. Il est rempli de réflexions et de tableaux souvent étrangers à l'objet principal. Il ressemble à un cbeval d'Espagne; il fait dans sa marche beaucoup de mouvemens, el il n'avance point. Ce ;jrenre d'éloquence, indécis et vague, ne convient à aucun grand homme en particulier, parce qu'on [leut l'appliquer, en général, à tous ceuv qui ont couru dans la même carrière. Si vous changez seulement (|ue](|ues noms propres dans l'éloge d'im général , vous pouvez y feire entrer tous les généraux passés et à venir. D'ailleurs, son ton ampoulé est si peu convenable an langage simple de la vérité et de la vertu , que lor$(|u'un écrivain veut y introduire des traits de caractère de son héros, afln qu'on sache au moins de qui il veut parler, il est obligé de les reléguer dans des notes, de peur de déranger son ordre académi(iue.

Certainement si Plutarque n'eût écrit que les éloges des hommes illustres, on ne les lirait pas plus aujourd'hui que le Panégyrique deTrajan, qui coûta tant d'années à Pline le jeune. Vous ne trouverez jamais entre les mains du peuple un éloge d'académie. On y verrait peut-être ceux de Fonlenelle, et quelques autres encore , si les hommes qui y sont loués s'étaient occupés eux-mêmes du peuple |)endant leur vie. Mais la nation lit volontiers l'histoire. Il y a quelque temps que, me promenant du côté de l'Ecole militaire , j'aperçus au loin, près d'une sablonnière, une grasse colonne de fumée. Je dirigeai ma promenade de ce côlé* là , pour voir d'où elle provenait. Je trouvai , daas un lieu fort solitaire , et assez ressemblant à celui où Sliakespeare met la scène des trois sorcières qui apparurent à Macl)eth , une pauvre et vieille femme assise sur une pierre. Elle s'occupait à lire dans un vieux livre, auprès d'un gros tas d'herbes où elle avait mis le feu. Je lui demandai d'abord pour quel usage elle brûlait ces herbes. Elle me répondit que c'était pour en recueillir les cendres, et les vendre aux blanchisseuses; qu'elle achetait à cette fin les mauvaises herbes des janliniers , et qu'elle attendait qu'elles fussent entièrement consumées pour en emporter les cendres, parce qu'on les lui volait dans son absence. Après avoir satisfait ainsi ma curiosité, elle continua sa lecture avec beaucoup d'attention. Comme j'avais grande envie de savoir quel était le livre dont elle

charmait ses peines , je la priai de m'en dire le titre. « C'est la vie de M. de Turenne, me répon- » dit-elle. — Et qu'en pensez- vous ? lui dîs-je. — «Ah! reprit-elle avec émotion, c'était un bien » brave homme , à qui un ministre a donné bien » de la peine pendant sa vie ! » Je me retirai , redoublant de vénération pour la mémoire de M. de Turenne , qui servait à consoler une femme misérable. C'est ainsi que les vertus des petits s'appuient sur celles des grands hommes, oonraie ces plantes faibles qui, pour n'être pas foulées aox pieds , s'accrochent au tronc des chênes.

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