‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 135 sur 213 · DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

DE LA NOBLESSE

Les anciens peuples de l'Enrope imaginèrent , pour porter les hommes à la vertu , d'anoblir les descendans de leurs citoyens vertueux. Ils sont tombés dans de grands inconvéniens, en rendant la noblesse héréditaire; car ils ont interdit par-là aux autres citoyens les routes de rilliistration. Comme elle est l'apanage perpétuel d'un certain nombre de familles, elle cesse d'être la récompense nationale, sans quoi toute une nation deviendrait noble à la fin; ce qui y produirait une léthargie fatale aux arts et aox métiers, oonmie il est arrivé en EIspagne et à une partie de l'Italie. Il en résulte encore bien d'autres maux, dont le princi[)al est de former dans un état deux nations qui, à lu fin, n'ont plus rien de commun; le patriotisme s'y détruit, et elles ne tardent pas à être subjuguées. Tel a été de nos jours le sort de b Hongrie, de la Bohême, de la Pologne, et d'ime partie mên)e des provinces de notre royaume, telle que la Bretagne, où la noblesse, trop nombreuse et trop altière, formait une classe absolument distincte du reste des citoyens. Il est digne de remarque que ces ()ays, quoique républicains, quoique si ptiissans, au jugement de nos écrivains politiques, par la liberté de leur constitution, ont été subjugués fort aisément par des princes despotiques , qui ne commandent , dit-on , qu'à des esclaves. C'est que le peuple, par tout pays, aime mieux avoir un souverain que mille tyrans, et que son sort décide toujours celui de ses maîtres. Les Romains aflaiblîrenl les distinctions injustes et odieuses qui se trouvaient entre les patriciens et les plél)éieiis, en accordant à ces derniers des privilèges et des diarges de la plus haute considération.

Il y avait encore parmi eux des moyens, à mon gré, plus puissans d'y rappi-ocher les deux classes de citoyens; c'étaient les adoptions. Que de grands hommes se formèrent dans le fieuple, pour mériter ces sortes de récompenses , aussi illustres et plus

DXN ELYSÉE.

toncbanles que celles de la pairie ! C'est ainsi que s'élevèrenl les Caton et les Scipion, pour être greffés dans des familles patriciennes. C'est ainsi que le plél)éien Agricola obtint en mariage la Glie d'Auguste. Je ne sache pas (et c'est peut-être un effet de mon ignorance) que les adoptions aient jamais été en usage parmi nous, si ce n'est entre quelques grands seigneurs qui , faute d'héritiers , ne savaient , en mourant , à qui laisser leurs domaines. Je crois les adoptions bien préférables aux anoblissemens faits par l'état. Elles feraient revivre des familles illustres, dont les descendans languissent aujourd'hui dans la plus étroite pauvreté; elles rendraient la noblesse chère au peuple , et le peuple cher à la noblesse. Il fondrait que le privilège de les conférer devint un genre de récompense pour les nobles eux-mêmes. Ainsi, par exemple , un pauvre gentilhomme cj\ii se serait ilhistré Iiourrait adopter un homme de la bouq^isie qui se distinguerait. Un gentilhomme serait en quête de la vertu parmi le peuple, et un homme vertueux du peuple chercherait un liomme de bien pour patron parmi les nobles. Ces liens politiques me paraissent plus puissans ti plus lionorables que ceux des mariages de finance, qui, en rapprocliaiit deux citoyens de classes difîérentes, aliènent souvent leurs familles. La noblesse, acquise ainsi, me paraitniit bien préférable à celle (|ue donnent les cliarges publiques , (]ui , ne s'oblenant que par la vénalité, penl par cela même de son respect.

Avec tout cela, il resterait toujours l'inconvénient de riiérédité, qui multiplie trop à la longue la classe des nobles. On a cru y remédier, parmi nous , en déclarant plusieurs état« nobles , tels que le o>mmerce maritime. D'abord c'est une question de savoir si l'esprit du commerce peut bien s'accorder avec la loyauté d'un geutilliomme. D'ailleurs, quel commerce fera celui qui n'a rien ? Ne faut-il pas payer des pensions diez uu négociant pour en apprendre les élémens ? Et comment en vitudrout û bout tant de pauvres genliyionunes qui n'ont pas seulement de quoi vêtir leurs euÊms? J'en ai vu en Bretagne qui descendaient des plus ancieimes maisons de la province, et qui étaient obligés, pour vivre , d'aller en jociniée fauciier les foins des payi»ans. Plût à Dieu <fue tous les états fussent nobles, et surtout l'agriculture! car c'est celui-là particulièrement dont toutes les fonctions conviennent à la vertu. Pour être laboureur, U n*est pas besohide tromper, de flatter, de s'avilir, de foire violence à personne. On ne doit pohit ses profits au vice ou au luxe de son Sicde, mais aux bîenfoits du ciel. On tient au moins à la patrie par le coin de terre qu'on y cultive. Si l'éUt de labon-

reur était anobli, il en résulterait une multitoda d'avantages pour les liabitans du royaume. Il suffirait même qu'il» ne fflt pas roturier. Mais voici une ressource que l'état peut employer au soulagement de la pauvre noblesse. La plupart des anciennes seigneuries s'achètent aujourd'hui par des gens qui n'ont d'autre mérite que d'avoir de l'argent; de sorte que les honneurs de ces illustres maisons sont tombés en partage à des hommes c|ui , en vérité , n'en sont guère dignes. Le roi devrait acheter ce^ seigneuries lorsqu'elles sont à vendre, s'en réserver les droits seigneuriaux avec une portion de terre , et former de ces petits domaines des bénéfices civils et militaires , qui seraient les récompenses des bons officiers, des citoyens utiles et des familles nobles et pauvres , à peu près comme ïont en Turquie les limariots.

d'itn Elysée.

Les anoblissemens ont encore cet inconvénient, c'est que tel commence par les vertus de Marins, qui fiait par avoir ses vices. J'ai à proposer un moyen d'illustration qui n'entraîne point les dangers de rhérédité etrde l'inconstance des hommes: c'est de n'accorder qu'à la mort les récomiicnses de la vertu.

1^ mort met le dernier sceau à la mémoire des hommes. On sait de quel poids étaient les jugeniens que les Egyptiens prenonçaient sur les citoyens après leur mort. C'était alors que les Romains en faisaient qudquefob des demi -dieux , ou quelquefois les jetaient dans le Tibre. Le peuple , au défaut des prêtres et des magistrats, exerce encore parmi nous une partie de ce sacerdoce. Je nie suis arrêté plus d'une fois le soir à la vue d'un superbe convoi , moins pour eu voir la pompe que r^our écouter les jugemens portés par le peuple sur le très-haut et très-puissant seigneur qui in était Tobjet. J'ai entendu souvent demander : a Etait -il » bon maître? aimait-il sa femme et ses enfans? » était-il bon aux pauvres ?» Le peuple insiste beaucoup sur cette dernière question, parce qu'étant sans cesse mené par sou principal besoin, il ne connaît guère, dans les ridies, d*autre vertu que la bienfoisance. J'ai entendu souvent repondre : c Oh ! il ne foisait de bien à personne ; il cHait m dur à sa famille et à ses domestiques. » J'ai entendu dire, à I enterrement d'un fermier-général qui a laissé plus de donze millions de bien • *< Il V poursuivait les pauvres de Ja campagne à cou|js » de fourche, quand ils be présentaient à la grille » de son diàteau. » Vous entendez là-de»«us les spectateurs jurer, et maudire la mémoire du dé-

KTTDK TREIZIÈME.

fuiiL Telles sont oi-dinaireraent les oraisons funèbres des riches dans la bouche du peuple. Il ne faut pas douter que ses jugemens n'eussent des suites, si la police de Paris n'était pas aussi bien tenue.

Il n'y a que la mort qui assure les réputations , et il n'y a que la religion qui puisse les consacrer. Nos grands le savent fort bien. C'est de là que vient le fiiste de leurs monumens dans nos églises. Ce ne sont pas les prêtres qui les obligent de s'y faire enterrer, comme bien des gens se l'imaginent. Les prêtres n'en recevraient i»as moins leurs droits si on les enterrait à la campagne; ils se feraient, comme de raison, fort bien payer de leurs voyages , et ils ne respireraient pas toute l'année , dans leurs stalles, l'odeur hifecte des cadavres. Le principal obstacle «^ cette police nécessaire vient des grands et des riches , (|ui , n'allant guère à l'église pendant leur vie, veulent y être après leur mort, afin que le peuple admire leurs mausolées, et leurs vertus de marbre et de bronze. Mais , griiccs aux allégories de nos artistes , et aux inscriptions latines de nos savans , le peuple n'y entend rien , et ne fait d'autre réflexion à leur vue , si ce n'est que tout cela coûte beaucoup d'argent, et que tout le cuivre qu'on y a employé servirait bien mieux à leur faire des chaudroas.

Il n'y a que la religion qui puisse consacrer d'une manière durable la mémoire de la vertu. 1^ feu roi de Prusse , qui connaissait si bien les grands ressorts de la politique , n'avait pas oublié celui-là. Comme la religion protestante , qui est dominante dans son pays, bannit des temples les images des saints , il y avait fait mettre les portraits des officiers qui avaient péri en se distinguant à son service. 1^ première fois que j'entrai dans les temples de Berlin, je fus fort étonné d'y voir plusieurs portraits d'officiers en uniforme. On lisait au l)as leur âge , leurs noms , celui du lieu de leur naissance , et de la bataille où ils avaient été tués. Il y a aussi, je crois , une ligne ou deux d'éloge à la fin de ces inscriptions. On ne saurait croire quel entliousiasme militaire celte vue inspire à ses sujets. Chez nous , il n'y a si petit ordre de moines qui n'expose dans ses cloîtres et dans ses églises les tableaux de ses gramis hommes, sans contredit plus fêtés et plus connus que ceux de Tétat. Ces sujets, toujours accompagnés de circonstances pittoresques et intéressantes, sont les plus pulssans moyens qu'ils emploient pour s'attirer des novices. Les chartreux s'aperçoivent déjà qu'ils ont moins de novices , depuis qu'ils n'ont plus dans leur cloître la niélancofique histoire de saint Bnmo , si supérieurement penili; par Le Sueur. Aucun ordre de citoyens ne se soucie des portraits des hommes qui

n'ont été utiles qu'à la nation et an genre hnmini; il n'y a que les marchands d'estampes qai en étalent quelquefois sur des ficefies les images enlumim'*e8 de bleu et de rouge. C'est là oô le peuple dicrche à les démêler, parmi celles des Jeannots et des filles de théâtre. Nous aurons, dit-on, bienidt la vue d'un Muséum aux Tuileries ; niais ce monument royal est plus consacré aux talens qn*au patriotisme, et, comme tant d'autres, il sera sans doute mterdit au peuple.

Je voudrais d'aliord qu'aucun citoyen ne fôt enterré dans les églises. Xénophon rapporte qne Cyrus, maître de la plus grande partie de FAste, ordonna en mourant qu'on l'enterrât en pleine campagne sous des arbres, afin, disait œ grand prince , que les élémens de son corps se réunissent promplement à ceux de la nature, et conuriboassent de nouveau à la formation de ses beaux on- ^Tages. Ce sentiment était digne de l'ame saUime de Cyrus; mais par tout pays les tombeaux , surtout ceux des grands rois , sont les mononiens les plus chers aux nations. Les Sauvages regardent ceux de leurs ancêtres comme des titres de possession de la terre qn'iLs habitait. « Ce pays est à » nous , disent-ils ; les os de nos pères y reposent. » Quand ils sont forcés d'en sortir, ils les déterrent en pleurant, et les emportent avec le plus grand respect. Les Turcs les mettent snr le bord des grands chemins, comme faisaient les Romains. I.es Chinois en font des lieux enchantés. Ils les placent aux environs des villes dans des grottes creusées dans le flanc des collines ; ils en décorent l'entrée d'architecture, et ils pjantent devant et autour des bocages de cyprès et de sapins, mêlés d'arbres qui portent des fleurs et des fruits. Ces lieux inspirent une profonde et douce mélancolie, non-seulement par l'effet naturel de leur décoration , mais par le sentiment moral qu'élèvent en nous les tombeanx , qui sont, comme ikmis l'avons dit ailleurs, des monumens posés snr les fhmtières des deux mondes.

Nos grands ne perdraient donc rien dn respect qu'ils veulent attacher à leur mémoire , si on les enterrait dans des cimetières publics aux environs de la capitale. On y l)àt irait une grande chapelle sépulcrale , constamment destinée aux pompes funèbres, dont les apprêts dérangent souvent le service divin dans les églises de paroisse. Les artistes pourraient se donner carrière dans la décoration de ces mausolées ; et les temples de l'humilité et de la vérité ne seraient plus profanés par la vanité et le niensonge des épitaphes.

Pendant qne chaque citoyen aurait la liberté de se loger à sa fantaisie dans celte dernière et éler-

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