‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 136 sur 213 · D'UN ELYSÉE · texte numérisé non relu

D'UN ELYSÉE

nelle hôtellerie , je voudrais qu'on choisit auprès de Paris un lieu que consacrerait la religion , pour y recueillir les cendres des hommes qui auraient bien mérité de la patrie.

Les services cpron peut lui rendre sont en grand nombre , et de nature bien différente. Nous n*en connaissons guère que d'une sorte, qui dérivent dequaliifHi redoutables, telles que la valeur. Nous ne révérons (|ue ce qui nous fait peur. Les marques de notre estime sont souvent des témoignages de notre faiblesse. On ne nous élève qu'à la crainte , et point à la reconnaissance. Il n'y a si |)etite nation moderne qui n'ait ses Alexandres et ses Césars, et aucune ses Bacchus et ses Cérès. I..es anciens, au moins aussi valeureux que nous, pensaient, sans contredit, bien mieux. Plutarque observe ({uelque part que Cérès et Bacchus, qui étaient des mortels, furent élevés au rang des dieux à cause des biens purs, universels et durables qu'ils avaient procurés aux hommes ; mais qu*Hercule , Thésée et les autres héros ne furent mis qu'au rang des demi -dieux, parce que les services qu'ils rendirent aux hommes furent passagers , circonscrits, et mêlés de beaucoup de maux.

Je me suis étonné souvent de notre indifférence pour la mémoire de ceux de nos ancêtres qui nous ont apporté des arbres utiles , dont les fruits et les ombrages font aujourd'hui nas délices. Les noms de ces bienfaiteurs sont pour la plupart totalement inconnus; cependant leurs bienfaits se perpétuent pour nous d'âge en âge. Les Romains n'en agissaient pas ainsi. Pline se glorifie de ce que, dans tes huit es|)èces de cerises connues à Rome de son temps, il y en avait une appelée Plînienne,da nom d'un de ses pareas à qui l'Italie en était redevable. Les autres espèces de ce même fruit portaient à Rome les noms des plus illustres familles, et s'appelaient Aproniennes, Actiennes, C(eciliennes. Juliennes. Il dit que ce fut Laoullus qui^ après la défaite de Miihridate, apporta du royaume de Pont les premiers cerisiers en Italie , d'où ils se répandirent, en moins de cent vingt ans, dans toute l'Europe, et jusqu'en Angleterre, qui était alors peuplée de barbares. Ils furent peut-être les premiers moyens de civilisation de cette lie; oar les premières lois naissent toujours de ragriculture ; et c'est pour cela que les Grecs appelaient Cérèâ législatrice. Pline félicite ailleurs Pompée et Vespasien d'avoir fait paraître à Rome l'arbre d'ébène et celui de baume de la Judée an milieu de leurs triomphes, comme s'ils n'eussent pas alors triomphé seulement des nations , mais de la nature même de leur pays. Certainement si j'avais quel-

que souhait à faire pour perpétuer mon nom , j'aimerais mieux le voir porté par un fruit en Fiance que par une lie en Amérique. 1^ peuple, dans la saison de ce fruit , se rappellerait ma mémoire. Mon nom , dans les paniers des paysans , durerait plus (|ue gravé sur des colonnes de marbre. Je ne connais point dans la maison de Montmorency de monument plus durable et plus cher au peuple (]uc la cerise qui en porte le nom. Le bon-henri , qui croit sans culture au milieu des champs, fera durer plus long-temps la mémoire de Henri IV que la statue de bronze placée sur le Pont -Neuf, malgré sa grille de fer et son corps-de-garde. Si le$ graines et les génisses que Louis XV a envoyées , par un mouvement naturel d'huiîianité , dans l'Ile de Taîli , viennent à s'y muhiplier, elles conseiTCront plus long-temps et plus chèren.ent sa mémoire parmi les peuples de la mer du Sud, que la pelile pyramide de brique que des académiciens flatteurs tentèrent de lui élever à Qniio , et peut-être que les statues qu'on lui a élevées dans son propre royaume.

Le bienfait d'une plante utile est à mon gvé un des ser\1ces les plus impotlans qu'un citoyen puisse rendre à son pays. Les pli\ptes étrangères nous lient avec les nations d'où elles viennent; elles transportent parmi nous quek|ue chose de leur bonheur et de leim» soleils. Un olivier me représente l'iieureux pays de la Grèce mieux que le livre de Pausanias , et j'y trouve les dons de Minerve bien mieux exprimés que sur des moila liions. Sous un marronnier en fleur, je me repose sous les riches ombrages de l'Amérique ; le parfum d'un citron me transporte en Arabie, et je suis au voluptueux Pérou en flairant l'héliotrope.

Je commencerais donc à ériger les premiers mo- Qumens de la recomiaissance publique à ceux qui nous ont apporté des plantes utiles; pour cet effet, je choisirais ime des ties de la Seine , dans les environs de Paris, afin d'en faire un Elysée. Par exemple , je prendrais celle qui est an-dessous du hardi pont de Neuilly, et qui ne tai-dera pas, avant quelques années, de se trouver dans les faubourgs de Paris; j'y ajouterais le bras de la Seine qui ne sert point à la navigation, et une grande portion do continent qui l'avoisine ; je planterais autour de ce vaste terrain , et le long de ses rivages , les arbres , les arbrisseaux et les herbes dont la France a été enridiie depuis plusieurs siècles. On y verrait des marronniers d'Inde , des tulipiers , des mûriers, des acacias de l'Amérique et de l'Asie, des pins de la Virginie et de la Sibéiie , des oreilles • d'ours des Alpes, des tulipes de Calcédoine, etc. Le sorbier du Canada, avec ses grappes écarlales^

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ÉTUDE TREIZIÈME

le tnagiiolia graiuliflora de rAiiiériqae , qui produit la plus grande et la plus odorante des fleurs , et le thuya de la Chine, toujours vert, qui n'en porte point d'apparentes, entrelaceraient leurs rameaux, et formeraient çà et là des bocages enchantés. On placerait sous leurs ombrages , et au milieu des tapis de [>lantes de difTérentes verdures, les moïKimens de ceux ({ui les ont apportés en France. On verrait croître autour du magnifique tombeau de Nicot, ambassadeur de France eu Portugal , qui est à présent dans l'église de Saint- Paul, la fangeuse plante du tabac, appelée d'abord de son nom Nicotiane , parce que ce fut lui qui , le premier, la fit connaître dans toute l'Europe. Il n'y a point de prince euro|)éen (]ui ne lui doive une statue pour ce service; car il n*y a point de végétal au monde qui ait donné tant d'argent à letirs trésors et tant d'illusions agréables à leurs sujets : le népenthès d'Homère n'en approdie pas. On pourrait graver dans le voisinage, sur un socle de marbre , le nom du Flamand Auger de Busbeci], ambassadeur de l'eixlinaml T'', roi des Romauis , à la Porte, d'ailleurs si reconnnandable par Tagrément de ses lettres , et placer ce petit monument à l'ombre du lilas qu'il apporta de Conslantinople , et dont il lit présent à l'Europe * en i :)62. La luzerne de la Met lie y entourerait de ses rameaux le monument dédié à la mémoire du lal)oureur inconnu qui, le premier, la sema sur nos collines caillouteuses, et qui nous fit présent, dans des lieux arides, de pâturages qui se renouvellent jusqu'à quatre fois par an. A la vue du solanum de l'Amérique, qui produit à sa racine la pomme de terre, le petit peuple l)énirait le nom de celui qui lui assura un aliment qui ne craint pas, comme le blé , l'inconstance dt^s élémcns et les greniers des monopoleurs. ni n'y verrait pas même sans intérêt l'urne du voyageur ignoré qui orna à per|iétuité les humbles fenêtres de ses demeures obscures des couleurs brillantes de l'aurore, en lui ap|)ortant du Pérou la fleur de capucine ^^

En avançant dans ce lieu agréable, on verrait sous des dômes et sous des |)orti(iues les cendres et les bustes de ceux qui, par l'inveniion des arts, nous apprirent à tirer parti des productions de la nature, et (|ui, par leur génie, nous é|)argnêrent de longs et de ruJes travaux. Il n'y faudrait point d'épitaphes. Les figures du métier à faire des bas, de celui (pii sert àorgansiner la soie, et du moulin à vent , seraient des inscriptiofis aussi augustes et aussi expressives sur les tombeaux de leurs inventeurs, (|ue la sptière inscrite au cylindre sur celui

* rof/fz Mathiole» nur Dioscortde.

d'Archimède. On y pourrait tracer unjour le globe aérostatique sur le tombeau de MoDtgoIfier; mais il faut savoir auparavant si cette étrange machine, qui transporte des hommes dans les airs au moyen d'un globe d'air dilaté par le feu , servira au bonlieur des peuples; car le nom de l'inventeur même de la poudre à canon, s'il était connu, ne serait point admis dans l'asile des bienfaiteurs de riuimanité.

En approcliant du centre de cet Elysée, on rencontrerait les monumens encore plus vénérables de ceux qui , par leur vertu , ont laissé à la postérité des fruits plus doux (pie ceux des végétaux de l'Asie, et ont exercé le plus sublime de tous les talens. lA seraient les tombeaux et les statues du généreux Duquesne, qui arma lui-même une escadre à ses dépens , pour la défense de la patrie; du sage Catinat, également tranquille dans les montagnes de la Savoie et dans l'humble retraite de Saint-Gratien; et de l'héroïque chevalier d* Assas, se sacrifiant la nuit pour le salut de Tannée française, dans les bois de KIostercamp. Là seraient les illustres écrivains qui enflammèrent leurs compatriotes de l'amour des grandes actions : on y verrait Amyot, appuyé sur le buste de Plutar(|ue. Et vous , (|ui avez donné à la fois le précepte et l'exemple de la vertu, divin auteur de Télèmaque, nous révérerions vos cendres et votre image, dans une image de ces Cliamps-Elysées que vous avez si bien décrits.

Il y aurait aussi des monumens de femmes vertueuses, car il n'y a point de sexe pour ki vertu : on y veiTail les statues de celles qui , avec de la beauté, préférèrent une vie laborieuse et cachée aux vaines joies du monde; des mères de famille qui réublireiit l'ordre dans une maison dérangée , ({ui, fidèles à la mémoire d'un é[K)ux souvent infidèle, gardèrent encore la foi conjugale après sa mort, et sacrifièrent leur jeunesse à l'éducation de leurs chtrs enfans; et enfin les effigies vénérables de celles qui atteignirent au plus liant degré de filiuslration par Tobscurité même de leurs vertus. On y transporterait le tombeau d'une dame de Lamoignon , de la i«uvre église de Saint-Leu-Saint-Gili les, où il est ignoré : sa touchante épitaphe l'en rendrait encore plus digne que le ciseau deGirardon , dont il est le chef-d'œuvre : on y lit qu'on avait dessehi d'euteirer son corps dans un autre endroit ; mais les pauvres de la paroisse, à qui elle avait fait lieaucoup de bien pendant sa vie, l'enlevèrent par force , et le déposèrent dans leur église : sans doute ils transporteraient eux-mêmes les restes de leur bienfoitrice, et viendraient les exposer dans ce lieu à la vénération publique.

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