DU CLERGÉ
aax prêtres : si ceux-ci sont les administralears des | pauvres, ils ont donc actuellement dans le royaume sept millions d'hommes dans leur administration temporelle. Je ne pousserai pas plus loin cette réflexion. U faut rendre à chacun ce qui lui est dû : les prêtres sont de droit divin les avocats des pauvres; mais c*est le roi seul qui est leur administrateur naturel.
Gomme rindigence est la principale cause des vîces du peuple, l'opulence peut, comme eDe, produire à son tour des désordres dans le dergé. Je ne m'appuierai pas ici des répréhensions de saint Jérôme, de saint Bernard, de saint Augustin et des autres pères de l'Église, au clergé de leur temps eC de leur pays , dans lesquelles ils leur prophétisaient la destruction totale de la reiigioo, comme une suite nécessaire de leurs mcrars et de leurs richesses. La propliétie de plusieurs d'entre eux n'a pas lardé à se vérifier en Afrique, en Asie, en Judée, et dans l'empire de la Grèce, oà non-senlement la religion a disparu, mais même les gourer- j nemens de ces nations. L'aridité de la plupart des i eodésiastîques rend hientôt les fonctions de l'Eglise suspectes : c'est un argument qui frappe tons les hommes. « Je crois, disait Pascal , à des témoins * qui se font égorger. > Il y aurait cependant qnelqoes objections à £ûre à ce raisonnement; mais il n'y en a point contre celni-d : « Je me méfie des ; > témoins qui s'enrichissent. > A la vérité, la religion a des preores naturelles et somaturelles , ! bien supérieures â celles que peorent loi foomir ■ les hommes. EDe ne dépend ni de noire ordre, ni ; de notre désordre; mais la patrie en dépend.
Le monde resank aujoiHd*hoi aTee envie, et, disons-le. avec haine la plupart des préircs. Mais ils sont les enfuis de leur sîède oomme les antra . hommes. Les vices qu'on leur reprodie appartien- , neni en partie à leur nation, ao tcnq» oà ik ri- i Tcnt, i la oonstitotion politique de réial, et à leur i éducation. Les nâlres «ni des Français comme
DOQs; ecMnt nos parens. sacrifiés sooTcnl à noire |
propre fcrtnne par l'ambition de nos pères. Si noos i
etioos cfaarisés de leur», devoirs . nous nous en ae- {
quiHerions novent pins maL Je n^cBeonnis point j
de si péniiles et de si disDS de respect qne eeox j
d'nn bun eodésiasliqoe. Je ne parle pas de eeox ï
d'un évéqne qui veille soTfiuidîooêae, qui foraie |
de sa^ sémiinires. qui aHietient Tordre el la i
paii dans les OMnmnnaméi. qui réârtean» lé- ;
cbanselsappoiteles Ciaiei, 4faicftloniinnprtt i à secouiii les nnlheureax. et qm^ dametétdt d'erreur, réteele*> obfedînnf des ennemis delà fiai par «es propret^ venu» : il restime pnkfiome. On
travaux la gloire d'être un Fénekm ou un Juigné' Je ne dis rien de ceux d'un curé , qui attirent quelquefois par leur importance l'attenlion des rois, ni de ceux d'un missionnaire qui va au martyre. Souvent les combats de celui-ci ne durent qu'un jour, et sa gloire est immortelle. Mais je parle de ceux d'un simple et obscur habitué de paroisse, auquel personne ne fait attention. Il est obligé d'abord de sacrifier les plaisirs et la liberté de sa jeunesse à d'ennuyeuses et pénibles études. Il faut qu'il supporte, tous les jours de sa vie, la continence, comme une lourde cuirasse, dans mille occasions propres à la faire perdre. Le monde n'honore que des vertus de théâtre et des victoires d'un moment. Mais combattre chaque jour un ennemi logé au dedans de soi, et qui s'approche en ami; repousser sans cesse, sans témoin, sans gloire, sans éloge, la plus forte des passions et le plus doux des penchans, voilà ce qui est difOdIe. Des combats d'une autre espèce l'attendent au dehors. Il est obl^ d'exposer journellement sa vie dans des maladies épidémîques. Il Êwt qu'il confesse , la «le sur le même oreiller, des malades qui ont la petite-vérole, la fièvre putride , le pourpre. Ce courage obscur me pandt fort supérieur au courage militaire. Le soldat combat à la vue des armées , au bruit du canon et des tamboun; il se présente à la mort en héros : mais le prêtre s'y dévoue en victime. QueDe fortune cdm-ô se promet -0 de ses travaux? une subsitfaooe souvent précaire! D'ailleurs, qomd fl acquerrait des biens, fl ne peut les fiûrepasMràsesdesoendans. Il voit toutes ses espérances temporelles mourir avec lui. Qud dé dommageroenl reçoil-il des hommes? Avoir â oon soler souvent des gens qui n'ont plus de foi; être le refuge des pauvres, el n'avoir rien à leur donner; être persécuté quelquefois pour ses vertus mêmes; voir tourner ses combats en mépris, ses denardies en ruKs, ses vertus en rices, sa religion en ridicule : tels sont les devoirs et la récompense que le monde donne à la pluput de o» hom mes , dont 3 enrie le forL
Voili ee que j'ai osé proposer pour le bonheur du pcnpie el des principaux ordres de réial, et ee quH m'a été peraiîs de mettre an jour. A«ez de phitowphfs et de poitigoes ont dédamé contre les vices de la société, ODS s'cmbarraseer d'en rwiierchtr les eaoses, et encore moins les remèdes. Les pins habiles n'ont m nos onnx qu'en détail, et n'y ont eoqéoyé que des pittalifi. Les uns ont pfiMcrit le hixe, d'antres les câibatâres^ et ont voulu forcer â te charger d'une faniiBe des gtns 4fai n'ont pas de qnoi «bvenirâ lenre propres besoins, l/aniitf «m rmàa qu'on finprÎHwrii les ■imdîin».
d'autres ont défenda aux filles de joie de [>araitre dans les mes. Ils agissent comme ces médecins qui, pour guérir les boutons d'un coips malade, s'efTorceraient de les répercuter au dedans. Politiques, V0U3 appliquez le remède à la tête, parce (|ue la douleur est au front; mais le mal est dans les nerfs : c'est au cœur qu'il faut pourvoir; c'est le peuple qu'il faut guérir.
Si quelque grand ministre, jaloux de faire notre bonheur au dedans et d'étendre notre puissance au dehors, ose entreprendre de les rétablir, il faut qu'il suive dans ses [procédés ceux de la nature. £lle n'agit que lentement et par réactions. Je le répète , la cause du pouvoir prodigieux de l'or, qui a ôté à la fois la morale et la subsistance au peuple, est dans la vénalité des cliarges. Celle de la mendicité, qui s'étend aujourd'hui à sept millions de sujets, est dans les grands propriétaires des terres et des emplois. Celle de la prostitution des filles du monde vient , d'une part , de leur indigence , et de l'autre, du célibat de deux millions d'hommes. La surabondance inutile de bourgeois oisifs etmédisans, dans nos petites villes, naît de la taille qui avilit les habitans de la campagne; les préjugés des nobles viennent des ressentimens des roturiers; et tous ces maux et une infinité d'autres physiques et intellectuels, du malheur du peuple. C'est l'indigence du peuple qui produit des foules de comédiens, de filles du monde, de brigands, d'incendiaires, de gens de lettres licencieux, de calomniateurs, de flatteurs, de superstitieux, de mendians , de filles entretenues , de charlatans dans tous les états, et cette multitude infinie d'hommes corrompus (|ui , ne pouvant parvenir à rien par des vertus, cherchent à se procurer du pain et de la considération par leurs vices. Vous aurez beau y opposer des plans financiers, des projets de dime réelle, des ordonnances de police, des arrêts du parlement ; tous vos travaux seront inutiles. L'indigence du peuple est un grand fleuve qui s'accroît cliaque année , qui surmonte toutes les digues, et qui finira par les renverser.
Il se joint encore à cette cause physique de nos maux une cause morale, qui est notre éducation. Je hasarderai quelques réflexions à ce sujet, quoiqu'il soit au-dessus de mes forces; mais, s'il est le plus important de nos abus, il me paraît, d'im autre côté, le plus aisé à réformer; et cette réforme me semble si nécessaire, que sans elle toutes les autres sont nulles.
ÉTUDE QUATORZIÈME
ÉTUDE QUATORZIÈME
DE l'Éducation.
« A quoi, dit Plutarque ''^ , devoit Numa plutost » employer son estude qu'à faire bien nourrir les » cnfans et à faire exerciter les jeunes gens, afin » qu'ils ne fussent differens de mœurs ni turbu- » lens pour la diversité de leur nourriture, mab » fussent tons accordans ensemble pour avoir été, » dans leur enfance, acheminés à une mesme trace, >» et moulés sur une mesme forme de la verta? » Cela, outre les autres utilités, servit exicore k » maintenir les lois de Lycnrgue; car la crainte dn » serment que les Spartiates avoient juré eost eo «bien \ïen d'efficace, si, par l'institution et la » nourriture, iln'eust, par manière de dire, teint » en laine les mœurs des en&ns, et ne leur eust, » avec le lait de leurs nourrices, presque fait sucer » l'amour de ses lois et de sa police. »
Voilà un jugement qui condamne toutes nos éducations en faisant l'éloge de celle de Sparte. Je ne balance pas à attribuer à nos éducations modernes l'esprit inquiet, ambitieux, haineux, tracassieret intolérant de la plupart des Européens : on en peut voir des effets dans les malheurs des peuples. Il est remarquable que ceux qui ont été les plus agités au dedans et au dehors sont précisément ceux où notre éducation si vantée a été la plus florissante : c'est ce qu'on peut vérifier pays par pays, siècle par siècle. Les politiques ont cru voir la cause des malheurs publics dans les différentes formes de gouvememens; mais la Turquie est tranquille, et l'Angleterre est souvent agitée. Toutes formes politicpies sont indifférentes au bonheur d'un état, comme nous l'avons dit, pourvu que le peuple y soit heureux. Nous aurions pu ajouter, et pourvu que les enfans le soient aussi.
Le philosophe Laloubère, envoyé de Louis XIV à Siam , dit , dans la relation de son voyage , que les Asiaticiues se moquent de nous , quand nous leur vantons l'excellence de la religion chrétienne pour le lx)nl)eur des états. Ils demandent, en lisant nos histoires , comment il est possible que notre religion soit si humaine , et que nous fassions la guerre dix fois plus souvent (|u'eux. Que diraientils donc s'ils voyaient parmi nous nos procès perpétuels, les médisances et les calomnies de nos sociétés, les jalousies des corps, les batteries du petit peuple, les duels des gens bien élevés, et nos liaines de tout genre, auxquelles on ne voit rien de com|)arablc en Asie, en Afrique, chez les Tartares ni chez les Sauvages , au témoignage même
* Pliilaniur, com|)araison de Kutna et de Lycurgiir.
DE L'EDUCATION
des missionnaires ? Pour moi , je trouve la cause de tous ces désordres particuliers et généraux dans notre éducation ambitieuse. Quand on a bu, dès ren&nce , dans la coupe de l'ambition , la soir en reste toute la vie , et elle dégénère en fièvre au pied des autels.
Certainement, ce n'est pas la religion qui en est la cause. Je ne sais pas comment des royaumes soi-disant chrétiens ont pu adopter Tambilion pour base de l'éducation publique. Indépendamment de leur constitution politique, qui l'interdit à tous ceux de leurs sujets qui n'ont pas d'argent, c'està-dire an plus grand nombre , il n'y a point de passion si constamment proscrite par la religion. Noos avons observé qu'il n'y avait que deux passions dans le ccnir humain, l'amour et l'ambition. Les lois civiles portent de grandes peines contre les excès de la première ; elles en répriment , tant cin'eDes peuvent, les mouvemens. H y a des peines îii£unantes contre la prostitution, et même en qoelqaes lieux il y en a de mort contre l'adultère. Mais ces mêmes lois vont au devant de la seconde; elles lui proposent partout des prix , des récompenses et des honneurs. Ces opinions régnent jusque dans les doitres. Il y a un grand scandale dans on coorent, si les intrigues amonreoses d'un moioe viennent à y éclater ; mais que d'éloges y sont donnés à celles qui le font cardinal ! Qoe de railleries , d'imprécations et de malédictions contre la CûUesse imprudente ! Que de termes doox et honorables poor la rose aodadeose ! Noble émulation, arooor de la gloire, esprit, inteUigenœ, mérite récompensé, de combien de noms glorieux paUie-t-OQ rintrigoe , la flatterie , la simonie , la perfidie, et toos les vices qui marchent dans tons les états à la suite de rambitie!ix !
Voilà comme juge le monde ; mais la religion , toojoars coolorme à la natnre , porte sor les caractères de ces deux possioiis on jugement bien dîflérciil. Jésos appefle à hn la faible Samaritaine, apordooDeàlafemmeadaltère, fl absout bpédwreae qoi baigne ses pieds de larmes; mais éeoolez oorame il sévit contre les ambitieux : Maliear à vous, scribes et pbarîsiciB, qaà aimez les prennèrcs places dans les fieslins et les preoaères chaires dans les synagogues ; qui âmcz qo'on voos safaie dans les pbccs pnUiqne^ et que les botnmes vous appefleat maîtres ! MalKor aossi à voos, doctevs de h loi, <|Di chargez les hommes de fvdcaox qolb ne
raient porter, et qoi ne voodriez pas les avoir lowhés do boot do doistr )faliear aossi à voos, dodems de b loi . qoi voos êtes sasi de la def de h sciaKe . et qoi . d> éfam poîat caircs
» vous-mêmes , l'avez encore fermée à ceux qui » voulaient y entrer! etc. ^ » Il leur déclai-e que, malgré leurs vains honneurs dans ce monde , les prostituées les précédcrout au royaume de Dieu. Il nous ordonne, en plusieurs endroits, de prendre garde à eux ; et il nous avertit que nous les reconnaîtrons à leurs fruits. Dans des jugemens si différens des nôtres , il juge nos passions suivant leurs convenances naturelles. Il pardonne à la prostitution qui est en elle-même un vice, mais qui n'est, après tout, qu'une faiblesse par rapport à l'ordre de la société ; et il condamne sans indulgence l'ambition, comme un crime qui est à la fois contre l'ordre de la société et celui de la nature. La première ne fait que le malheur de deux coupables, mais la seconde fait celui du genre humain.
A cela , nos docteurs répondent qu'il ne s'agit dans l'éducation de nos enlans que de leur inspirer rémdation de la vertu. Je ne crois fias qu'il soit «question dans nos collèges d'exercices de verto , si ce n'est pour Cure à ce sujet quekjues thèmes oo quelque amplifications. Hais on leur donne one véritable ainliition , en leur apprenant à se disputer les premières places dans les dasses , et en leor bisâit adopter mille systèmes intolérans. Aussi, quand ils ont une fois la clef de b science dans leor poche, ils sont bien déterminés, comme leurs maîtres, à n'y laisser entrer personne qoe par leor porte.
La verto et l'ambition sont incompatibles. La gloire de Fambition est de monter , et celle <ie b verto de descendre. Voyez comme Jésos réprimande ses apdtres, lorsqo'ils loi demandent le«|uel d'entre eox doit être le premier. Il prend on enfuit, et le met an milîeo d'eox. Sons doote ce n'était pas on enbot de nos écoles. Ah ! lorM|u'il Doos recommande rbomifilé si convenable à notre bible et misérable natore , c'ert qo'il n'a pas cni que b pnitsancr, même soprême, pôt bire notre boobenr dans ce monde: et il est digne de remarque que ee ne lot pas an disdpie qo'fl aimait le plos qoH doooa b primante sor les autres ; mais poor prix de sonamoar, qoi fot fidèle josqo'à b mort, il loi l^oa,eomoarant, sa propre mère.
Cette préteodoe émobtion impirée aox enbm les rend poor toute leur vie intolérans, vains, CDSOgeans an moindre Uàme oo au plus petit doge d'un inroonu, Os leur tlomie, cfit-oo, de rambitioo pour leor boobenr, afin qv'ib fanent iMtone dam le monde; maii b cnpHfité nalarefle sufliit mhâék pour rcmpfir eet oii^ Est-ee que les mardandf, les ouvriers et toute» les profciisioau
ÉTUDE QUATORZIÈME
lucratives , c'est-à-dire tous les états de la sodélc, ont besoin d'un autre sUuiulaiit ? Si Ton n'inspirait d'ambition qu'à un seul enfant, destiné à remplir un jour de grands emplois , cette éducation , qui ne serait pas sans inconvénient, serait au moins convenable à la carrière (|u'il doit parcourir : mais eu rinspirant à tous , vous donnez à chacun d'eux autant d'ennemis qu'il a de compagnons ; vous les rendez malheureux les uns par les autres. Ceux qui ne peuvent s*élever par leurs taleus cherchent à réussir auprès de leurs maîtres par des tlatteries, et à faire tomber leurs égaux par leurs médisances. Si ces moyens ne leur réussissent pas, ils prennent en liaine les objets de leur émulation , qui valent à leurs camarades des applaudissemens , et qui sont pour eux des sources perpétuelles d'ennui , de châlimeiis et de larmes. Voilà pourquoi tant d'hommes bannissent de leur mémoire les temps et les objets de leurs premières études , quoiqu'il soit naturel au coeur humain de se rappeler avec délices les époques de l'enfance. Combien voient encore avec une tendre émotion les berceaux d'osier et les poêlons rustiques qui ont servi à leurs premières couches et à leurs premières tables , et ne peuvent voir sans aversion un Turselin ou un Despautère ! Je ne doute pas que ces dégoûts de l'éducation n'mfluent beaucoup sur l'amour que nous devons porter à la religion , parce qu'on ne nous en montre de même les élémens qu'avec tristesse , orgueil et inliumanité.
La politique de la plupart des maîtres consiste surtout à composer l'extérieur de leurs élèves. Ils modèlent à la môme forme une multitude de caractères que la nature a rendus différens. L'un les veut graves et posés, comme si c'étaient de |)e(its présidcns ; les autres , en plus grand nombre , les veulent prompts et vifs. Un des grands refrains de leurs leçons est de leur crier sans cesse : a Allons^ » dépéchez-vous , ne soyez pas paresseux. » J'attribue à cette seule impulsion l'étourderie générale qui caractérise notre jeunesse , et qu'on reproche à notre nation. C'est l'impatience des maîtres qui produit d'abord l'étotirderie des écoliers; elle s'accroît ensuite dans le monde par l'impatience des femmes. Mais est-ce que dans le cours de la vie la réflexion n'est |)as plus utile que la promptitude ? Combien d'enfans sont destinés à y remplir des états graves ! La réflexion n'est-elle pas la base de la prudence, de la tempérance, de la sagesse, et de la plupart des qualités morales? Pour moi, j'ai toujoun» vu les honnêtes gens assez tranquilles, mais les fripons toujours alertes.
Il y a à cet égard une difTérence bien sensible entre deux enfaiis^ dont l'iui a été élevé dans la
maison paternelle, et l'autre dans une écde publique. Le preiuier est , sans contredit , plus pdi , plus honnête, moins jaloux , par cela seul qu'il a été élevé sans envie de suipasser personne, et encore moins de se surpasser lui-même, suivant notre grande phrase à la mode, vide de sens comme tant d^autres. Un enGant rempli d'émulation de collège n'est-il pas obligé d'y renoncer dès les premiers pas qu il fait dans le monde, s'il veut être supportable à ses égaux et à lui-même ? S*il ne s'y propose d'autre but que son avancement , n'y sera-t-il pas affligé de la prospérité d'autrui? Ne s'y remplira-t-il pas de haines , de jalousies et de désirs qui le dépraveront au physique et au moral ? La philosopliie et la religion ne le forcentelles pas de travailler ciiaque jour de sa vie à détruire ces vices de l'éducation ? Le monde même l'obli^se d'en masquer l'aspect hideux. Voilà une belle perspective ouverte à la vie humaine , où il faut employer la moitié de nos jours à détruire avec mille effoits ce qu'on a élevé dans l'autre avec tant de larmes et d'appareil.
Nous avons pris ces vices des Grecs , sans songer qu'ils avaient contribué à leurs divisions per- |)étuelles et à leur ruine Gnale. Au moins la plupart de leurs exercices avaient pour but l'utilité de la patrie. S'il y avait chez les Grecs des prix f)Our la lutte, le pugilat, le disque, la course à |>ied et en chariot, c'est que ces exercices étaient nécessaires à la guerre. S'ils en avaient établi pour l'éloquence, c'est qu'elle servait à défendre les intérêts de la patrie, de ville à ville, ou dans les assemblées générales de la Grèce. Mais à quoi employons -nous les longues études des langues mortes et des coutumes étrangères à notre pays? La plupart de nos institutions, par rapport aux anciens, ressemblent l)eaucoup au paradis des Sauvages de l'Amérique. Ces bonnes gens disent qu'après la mort les âmes de leurs compatriotes vont dans im certain pays où elles cliassent les âmes des castors avec les aines des flèches, en mardiant sur l'ame de la neige avec l'auie des raquettes, et qu'elles font cuire l'ame de leur gibier dans l'ame des marmites. Nous avons de même des images de colysée où il ne se donne point de jeux, des images de péristyles et de places publiques où l'on ne peut point se promener; des images de vases antiques où l'on ne |>eut mettre aucune liqueur, mais qui servent beaucoup à nos images de grandeur et de patriotisme. Les vrais Grecs et les vrais Romains se croiraient chez nous dans le pays de leurs ombres. Heureux si nous n'avions emprunté d'eux que de vaines images, et si nous n'avions pas Inaturalisé chez nous leurs maux réels en y
DE L'EDUCATION
transportaDt les jalousies , les haines et les vaines émulations qui les ont rendus malheureux !
C'est Charlemagne, dit-on, qui a institué nos études ; quelques-uns disent que ce fut pour diviser ses sujets et leur donner de l'occupation : il y a fort bien réussi. Sept années d'humanités, deux de philosopliie , trois de théologie : douze ans d'ennui, d'ambition et de suflisance, sans compter les années que de bons parens font doubler à leurs en fans, pour les renforcer, disent-ils! Je demande M, au sortir de là, un écolier est, suivant la dénomination de ces mêmes études, plus humain, plus pbilosoplie, et croit plus en Dieu qu'un bon paysan (jui ne sait pas lire. A quoi donc tout cela sert-il à la plupart des hommes? Quelle utilité le plus grand nombre en tire-t-il dans le monde pour la perfection de ses propres lumières et pour la pureté de sa diction ? Nous avons vu que les auteurs classiques eux-mêmes n'ont puisé leurs connaissances que dans la nature, et que ceux de notre nation qui se sont le plus distingués dans les sciences et dans les lettres, tels que Descartes, Michel Montaigne , J.-J. Rousseau, etc., n'ont réussi qu'en s'écartant de la route de leurs modèles , et en en prenant souvent une opposée. C'est ainsi que Descartes attaqua et ruma la philosophie d'Aristote : vous diriez que les sciences et l'éloquence sont précisément hors des barrières de nos institutions go^ thiques.
J'avoue cependant qu'il est heureux pour beaucoup d'enfans qui ont de mauvais parens qu'il y ait des collèges; ils y sont moins malheureux que dans la maison paternelle. Les défauts de leurs maîtres , étant exposés à la vue , sont , en partie y réprimés par la crainte de la censure publique ; mais il n'en est pas ainsi de ceux de leurs parens. Par exemple , l'orgueil d'un homme de lettres est babillard, et quelquefob instructif; celui d'un ecclésiastique est dissimulé, mais flatteur; celui d'un gentilhomme est altier, mais franc; celui d'im paysan est insolent , mais naïf : mais l'orgueil d'un bourgeois est morne et stupide ; c'est l'orgueil à son aise, l'orgueil en robe de chambre. Comme un bourgeois n'est jamais contredit, si ce n'est par sa femme , ils se réunissent I'ub et l'autre pour rendre leurs enfans malheureux sans même s'en douter. Peut-on croire que dans une société où tous les moralistes conviennent que les hommes sont corrompus, où les citoyens ne se maintiennent que par la crainte des lois ou par la peur qu'ils ont les uns des autres, les enfons faibles et sans défense ne soient pas abandonnés à la discrétion de la tyrannie? Il n'y a rien de si borné et de si vain que la plupart des bourgeois ; c'est chez eux
que la sottise jette des racines profondes : vous en voyez beaucoup, hommes et fenunes, mourir d'apoplexie pour mener une vie trop sédentaire , pour manger du bœuf et prendre du bouillon de \iande étant malades , sans se douter un moment que ce régime leur soit nuisible. Il n'y a rien de si sain, disent-ils; ils l'ont toujours vu obsen'er à leurs tantes. C'est là qu'une foule de faux remèdes et de superstitions conservent les réputations qu'ils perdent dans le monde ; c'est dans leurs armoires que le cassis, espèce de poison , passe encore pour une panacée universelle. Le régime de Téducation de leurs mallieureux en&ns ressemble à celui de leur santé; ils les forment à de tristes usages; ils leur font apprendre, la verge à la main, jusqu'à l'Évangile; ils les tiennent sédentaires tout le long du jour , dans l'âge où la nature les force de se mouvoir pour se développer. Soyez sages , leur disent-ils sans cesse; et cette sagesse consiste à ne pas remuer les jambes. Une femme d'esprit , qui aimait les enfans, vit un jour, chez une marchande de la rue Saint-Denis , un petit garçon et une petite fille qui avaient l'air fort sérieux. « Vos en&ns » sont bien tristes , dit-elle à la mère. — Ah ! )> madame, répondit la bourgeoise , ce n'est pas » manque que nous ne les fouettions bien pour ça. »
Les enfans, rendus misérables dans leurs jeux et daas leurs études, deviennent hypocrites et sournois devant leurs pères et leurs mères. Enfin ils grandissent. Un soir, la fille met son mantelet, sous prétexte d'aller au salut, et elle va voir son amant : bientôt sa grossesse se déclare ; elle s'enfuit de la maison (laternelle, et elle devient fille du monde. Un beau matin , le fils s'engage. Le père et la mère sont au désespoir. Nous n'avons rien épargné, disent-ils, pour leur éducation : nous leur avons doimé des maîtres de toute espèce. Insensés! vous avez oublié le pomt principal, qui était de vous en tare aimer.
Ils justifient leur tyrannie par ce cruel adage : a n faut corriger les enfans; la nature humaine » est corrompue. » Us ne s'aperçoivent pas que ce sont eux-mêmes qui la corrompent par leurs diâtimens *' et que dans tous les pays où les pères sont bons , les enfans leur ressemblent.
Je pourrais démontrer, par une foule d'exemples, que la dépravation de nos plus fameux scélérats a commencé par la cruauté même de leur éducation , depuis Guillery jusqu'à Desrues. Mais, pour sortir tout-à-fait de celte perspective odieuse , nous ne ferons plus que cette réflexion : c'est que, si la nature humaine était corrompue, comme le prétendent ceux qui s'arrogent le pouvoir de la réformer, les enfans ne manqueraient pas d'ajou-
ter une comiption nouvelle à celle qu'ils trouvent déjà introduite dans le monde lorsqu'ils y arrivent. Ainsi 9 la société humaine atteindrait bientôt le terme de sa destruction. Ce sont les enfans au contraire qui l'éloi^ent, en y apportant des âmes neuves et innocentes. Il faut de longs apprentissages pour leur faire naître le goût de nos passions et de nos fureurs. Les générations nouvelles ressemblent aux rosées et aux pluies du ciel , qui rafraîchissent les eaux des fleuves, ralenties dans leurs cours et prêtes à se corrompre : changez les sources d'un fleuve , vous le changerez dans tout son cours; cliangez l'éducation d'un peuple, vous changerez son caractère et ses mœurs.
Nous hasarderons quelques idées sur un sujet si important; et nous en chercherons les indications dans la nature. Lorsqu'on examine le nid d'un oiseau, on y trouve non-seulement les nourritures qui sont agréables à ses petits; mais à la mollesse des fourrures qui le', tapissent , à sa situation qui l'abrite du froid , de la pluie et du vent , et à une multitude d'autres précautions , il est aisé de reconnaître que ceux qui l'ont construit ont réuni autour de leurs petits toute l'intelligence et toute la bienveillance dont ils étaient capables : leur père même chante à quelque distance de leur berceau , excité plutôt, je pense, par les sollicitudes de l'amour paternel que par celles de l'amour conjugal; car ce dernier sentiment fmit chez la plupart dès que leur couvée commence. Si nous examinions sous le même aspect les écoles des enfans des honunes, nous aurions une bien mauvaise idée de l'afTection de leurs parens. Des verges, des férules, des fouets, des cris, des larmes, sont les premières leçons données à la vie humaine : à la vérité, on démêle quelques récompenses parmi tant de châtimens; mais , symboles de ce qui les attend dans la société, la douleur y est en réalité , et le plaisir n'y est qu'en image.
Il est digne de remarque que, de toutes les espèces d'êtres sensibles , l'espèce humaine est la seule dont les petits soient élevés à force de coups. Je ne voudrais pas d'autre preuve dans le genre humain d'une dépravation originelle. L'espèce européenne surpasse à cet égard toutes les nations du monde, comme aussi en méchanceté. Nous avons remarqué , d'après les témoignages des missionnaires mêmes, avec quelle douceur les Sauvages élèvent leurs enfans, et quelle affection ceux-ci portent à leurs parens. Les Arabes étendent leur humanité juscfu'à leurs clievaux ; jamais ils ne les frappent; ils les dressent à force de caresses, et ils les rendent si dociles , qu'il n'y en a point dans le monde qui leur soient comparables en l)eautéel en
ÉTUDE QUATORZIÈME
bonté. Ils ne les attachent point dans leur camp; ils les laissent errer en paissant aux environs, d'où ils accourent à la voix de leurs maîtres. Ces animaux dociles viennent la nuit se coucher dans leurs tentes au milieu des enfams, sans jamais les blesser. Si un cavalier tombe dans luie course , son cheval s'arrête sur-le-champ, et reste auprès de lui sans le quitter. Ces peuples sont parvenus, par l'influence invincible d'une éducation douce, à faire de leurs chevaux les premiers coursiers de l'univers. On ne peut lire sans attendrissement ce que rapporte à ce sujet le vertueux consul d'Arvieux dans son voyage du Liban. Un pauvre Arabe du Désert avait pour tout bien une magnifique jument : le consul de France à Seyde lui proposa de la lui vendre, dans l'intention de l'envoyer' à Louis XIV. L'Arabe , pressé par le besoin , balança long-temps; enfin il y consentit, et en demanda un prix considérable. Le consul , n'osant de son chef donner une si grosse somme, écrivit à sa cour pour en obtenir l'agrément. Louis XIV donna ordre qu'elle fût délivrée. Le consul sur-le-champ mande l'Arabe, qui arrive monté stu- sa belle coursière, et il lui compte l'or qu'il avait demandé. L'Arabe, couvert d'une pauvre natte , met pied à terre , regarde l'or; il jette ensuite les yeux sur sa jument, il soupire, et il lui dit : « A qui vais-je te livrer? à » des Européens qui t'attacheront, qui te battront, » qui te rendront malheureuse : reviens avec moi, » ma belle, ma mignonne , ma gazelle! sois la joie » de mes enfans ! » En disant ces mots , il sauta dessus , et reprit la route du Désert.
Si les pères battent les enfans chez nous, c'est qu'ils ne les aiment pas; s'ils les mettent en nourrice dès qu'ils sont venus au monde, c'est qu'ils ne les aiment pas; s'ils les envoient, dès qu'ils grandissent, dans des pensions et des collèges, c'est qu'ils ne les aiment pas; s'ils leur procurent des états hors de leur état et de leur province , c'est qu'ils ne les aiment pas : ils les éloignent d*eux à toutes les époques de la vie , sans doute parce qu'ils les regardent comme leurs héritiers.
J'ai cherché long-temps la cause de ce sentiment dénaturé, non pas dans nos livres; car leurs auteurs, pour faire la cour aux pères (|ui achètent leurs ouvrages , n'y parlent que des devoirs des enfans; et si quelquefois ils s'occupent de ceux des pères , ceux qu'ils leur prescrivent envers leurs enfans sont si tristes, qu'ils semblent leur donner de nouveaux moyens de s'en faire haïr.
Cette apathie paternelle tient au désordre de nos mœurs, qui a détruit parmi nous tous les sentimens de la nature. Chez les anciens, et même chez les Sauvages, la perspective de la vie sociale
DE LÉDUCATION.
leur présentait uiie suite d'emplois depuis Tenfance jusqu'à la vieillesse, qui était parmi eux l'âge des grandes magistratures et du sacerdoce. I..es espérances de leur religion venaient alors terminer la fin de leur carrière, et achevaient de rendre le plan de leur vie conforme à celui de la nature. C'est ainsi qu'ils entretenaient toujours dans l'ame de leurs citoyens cette perspective de l'infini, si naturelle au cœur humain. Mais la vénalité et les mauvaises mœurs ayant renversé parmi nous l'ordre de la nature, le seul âge de la vie qui ait conservé ses droits est celui de la jeunesse et des amours. C'est là l'époque où tous les citoyens dirigent leurs pensées. Chez les anciens , c'étaient les vieillards qui gouvernaient; chez nous, ce sont les jeunes gens. On force, dans tous les emplois, les vieillards de se retirer. Leurs chers enfons leur paient alors le fruit de l'éducation qu'ils en ont reçue.
Il arrive donc de là qu'un père et une mère , fixant diez nous l'époque de leur bonheur vers le milieu de la vie , ne voient qu'avec peine leurs enlans s'en approcher, dans le temps qu'eux-mêmes s'en éloignent. Comme leur foi est à peu près détruite , la religion ne leur présente aucune consolation. Ils ne voient plus que la mort au bout de leurs perspectives. Ce point de vue les rend tristes, durs, et souvent cruels. Voilà pourquoi les pères, chez nous, n'aiment point leurs enfans, et que nos vieilles gens affectent tant de goûts frivoles, pour se rapprocher d'une génération qui les repousse.
C'est par une suite de ces mêmes mœurs qu'il n'y a point de patriotisme chez nous. Il y en avait , au contraire, beaucoup chez les anciens. Les anciens se proposaient, non-seulement de grandes récompenses dans le présent, mais de bien plus grandes pour l'avenir. Les Romains , par exemple , avaient des oracles qui promettaient à Rome d'être la capitale du monde, et elle le devint. Chaque citoyen , en particulier, se flattait d'influer sur ses destins , et de présider un jour, comme un dieu tulélaire, sur ceux de sa propre postérité. Us n'ambitionnaient rien de plus que de voir leur siècle honoré et distingué pr-dessus tous ceux de la république. Ceux qui parmi nous ont quelque ambition pour l'avenir la l)oment à être distingués euxmêmes de leur propre siècle par leur savoir ou leur philosophie. Voilà à |)eu près à quoi se termine notre ambition naturelle, dirigée par notre éducation.
l^es anciens cherchaient à deviner ce que deviendrait leur poslcrité; et nous, ce qu'ont clé nos ancêtres. Ils regardaient en avant , et nous en anière. Nous sommes dans Télal comme des pas-
sagers embarqués de force dans un vaisseau : nous regardons à la poupe , et non à la proue ; la terre d'où nous partons, et non celle où nous devons aborder. Nous recueillons avec empressement des manuscrits gothiques , des monumens de chevalerie, des médaillons de Childéric ; nous ramassons avec ardeur toutes ces pièces usées de l'ancienne manœuvre de notre vaisseau. Nous les suivons de la vue derrière nous le plus loin que nous pouvons. Nous étendons même ce souci de l'antiquité aux monumens qui nous sont étrangers , à ceux des Grecs et des Romains. Ils sont , comme les nôtres, des débris de leurs vaisseaux qui ont péri sur la vaste mer des siècles, sans pouvoir parvenir jusqu'à nous. Ils nous accompagneraient, et nous devanceraient même, s'ils eussent été bien gouvernés. On peut encore les reconnaître à leurs débris. A la simplicité de sa construction et à la légèreté de sa coupe, voilà le vaisseau de Lacédémone. Il était fait pour voguer éternellement; mais il n'avait pomt de carène; il survint une grande tempête, et les Ilotes ne purent le ramener à son équilibre. A la hauteur de ses châteaux de poupe, vous reconnaissez la superbe Rome. Elle ne put supporter le poids de ses hautes manœuvres ; ses grands la renversèrent. On pourrait graver ces inscriptions sur les différens écueils où ils ont échoué :
AMOUR DES CONQUÉTIS. GBAlfDBS PIOPEIBnS.
VÉRALITi DBS GHAIGIS. OOKRUPTIO.^ DBS MOHiaS.
Et sur tous :
IflPBIS DU PBUPLB.
Les flots du temps mugissent encore sur leurs vastes débris, et en détachent des parcelles qu'ils dispersent parmi les nations vivantes pour leur instruction. Ces ruines semblent leur dire : « Nous » sommes des restes de l'ancien gouvernement des 9 Toscans, de Dardanus et des petits-fils de Nu- » mitor. Les états qu'ils ont transmis à leurs des- » cendans nourrissent encore des nations, mais el- » les n'ont plus les mêmes langages ni les mêmes » religions, ni les mêmes dynasties de souverains. » La Providence divine, pour sauver les hommes » du naufrage, a noyé les pilotes et brisé les vais- » seaux. »
Nous admirons, au contraire, dans nos sciences frivoles, leurs conquêtes, leurs grands et inutiles bâtimens, et tous les monumens de leur luxe, qui sont les écueils mêmes où ils ont péri. Voilà où nous mènent nos études et notre patriotisme. Si la {lostérité s'occupe des anciens, c'est que les anciens ont travaillé pour elle; mais si nous ne fai-
sons rien pour la nôtre, certainement elle ne s'occupera pas (le nous. Elle s'entretiendra , comme nous faisons sans cesse, des Grecs et des Romains , sans se soucier en rien de ses pères.
Au lieu de nous extasier sur des médailles romaines et grecques, à demi rongées par le temps, ne serait-il |)as aussi agréable et plus utile de jeter nos vues et nos conjectures sur nos enfans frais , vife, potelés, et de chercher à reconnaître dans leurs inclinations quels seront les coopérateurs futurs de notre patrie ? Ceux qui , dans leurs jeux , aiment à bâtir, lui élèveront un jour des monumens. Parmi ceux qui se plaisent à faire entre eux des guerres innocentes, se formeront des Scipions et des Epaminondas. Ceux qui sont assis sur l'herbe , spectateurs traniiuilles des jeux de leurs com- [lagnons, lui donneront un jour de graves magistrats et des philosophes maîtres de leurs passions. Ceux qui , dans leur course inquiète , ahnent à s'écarter des autres, seront d'illustres voyageurs et des fondateurs de colonies, qui porteront les mœurs et la langue de la France («armi les Sauvages de l'Amérique, ou dans l'intérieur de l'Afrique même. Si nous sommes bons envers nos enfans , ils béniront notre mémoire ; ils transmettront saas altération nos coutumes, nos modes, notre éducation, notre gouvernement et notre souvenir à la postérité la plus reculée. Nous serons pour eux des dieux bienfaisans qui les auront soustraits à la barbarie gothique. Nous satisferions le goût inné de l'infini encore mieux, en jetant notre vue à deux mijie ans dans l'avenir, qu'à deux mille ans dans le passé. Cette manière de voir, plus conforme à notre nature divine, fixerait notre bienveillance sur des objets sensibles qui existent et qui doivent encore exister?". Nous nous ménagerions à nousmêmes, pour nos vieux jours si tristes et si rebutés, la reconnaissance de la génération qui va venir nous remplacer; et en assurant son bonheur et le nôtre, nous concourrions de tous nos moyens à celui de la patrie.
Pour contribuer à cette heureuse révolution, je hasarderai encore quelques idées rapides. Je suppose donc que j'aie à employer utilement une partie des douze années que |)erdenl nos jeunes gens dans les collèges. Je réduis le temps de leur éducation à trois époques , de trois années chacune. La première aura lieu à sept ans, comme chez les Lacédémoniens, et même auparavant : un enfant est susceptible d'une éducation patriotique dès qu'il sait parler et marcher. La seconde commencera à l'adolescence; et la troisième finira avec elle vers la seizième année, âge où un jeune homme peut être utile à sa patrie, et embrasser un état.
ÉTLDE QUATORZIÈME.
Je disposerais d'abord, vers le centre de Paris, un grand édifice Mti ultérieurement en amphithéâtre circulaire , divisé par gradins. Les maîtres destinés à l'éducation se tiendraient au centre dans le bas, et il y aurait en haut plusieurs rangs de galeries , afin de multiplier les places pour les auditeurs. Il y aurait au dehors et tout autour de ce bâtiment de larges portiques à plusieurs étages, destinés à recevoir le [leuple. On lirait œs moh^ sur le fronton de l'entrée :