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spirent le plus dlnlérêt. Souvent je fixe mon attention sor un brin d'lierl)e au haut d'un vieux mur, ou sur une scabieuse battue des vents au milieu d'une plaine. Plus d'une fois, en voyant dans les pays étrangers un pommier sans fleurs et saas fruits , je me suis écrié : a Oii ! pourquoi la fortune » vous a-t-elle refusé comme à moi un peu de terre » dans votre terre natale? »
Les plantes de la patrie nous en rappellent partout l'idée d'une manière plus touchanteque ses monument. Je n'épargnerais donc rien pour les réunir autour des enfans de la nation. Je ferais de leur école un lieu charmant comme leur âge , afin que quand les injustices de leurs patrons , de leurs amis, de leurs parens, de la fortune, auraient brisé dans leur cœur tous les liens de la patrie , le lieu où leur enfance aurait été lieureuse fût encore leur Capitole.
Je le décorerais de quelques tableaux. Les enfans , ainsi que le peuple, préfèrent la peinture à la sculpture , parce que cette dernière a pour eux trop de beautés de convention. Us n'aiment point les figures toutes blanches, mais avec des joues ronges et des yeux bleus, comme leurs images de plâtre. Ils sont plus frappés des couleurs que des formes. Je voudrais qu'on y vit les portraits de nos rois enfons. Cyrus, élevé avec des enfans de son âge, en fit des héros; les nôtres seraient élevés au moins avec les images de nos rois. Us prendraient à leur vue les premiers sentiroens de l'attachement qu'ils doivent aux pères de la patrie. On y verrait des tableaux de religion , non pas ceux qui sont efTrayans, et qui sont destinés à rappeler Thonime au repentir; mais ceux qui sont propres à rassurer l'innocence. Tel serait celui de la Vierge tenant Jésus enfant dans ses bras; tel serait Jésits lui-même an milieu des enÊins. portant dans leurs attitudes et leurs traits la naïveté et la onnfiance de leur âge. et tels que Le Sueur les eùi peints. On lirait au-dese»oas ces paroles de Jésus- Christ même :
snm PAB^LLOs AD ai voui.
LAISSEZ LES PETITS MtM^ A MM.
S'il était nécessaire de représenter dans cette école qneli|ue acte de sa justice , od pourrait j peindre le figuier saos fruits sédiant à sa voix. ()n verrait les feuiUes de cet arbre se crisper, ses branches se tordre, son écorœ se crevasaer, et le végéta] entier, frappé de terreur, périr «m b malédiction de r Auteur de b nature.
Oo pourrait y mettre quelque ioicription sioiple et courte tirée de FEvangile, oomme oelle-d :
AfVEZ-f'Af LES lit LB
Et cette autre :
▼E!fIZ A MOI , TOCS QCI ftTES CBAlGBSt ET JE f OUS SOULAGBIAI.
Et cette maxime déjà nécessaire à l'enfance :
LA VERTU OOXSISTS A PIÉrÈEEl LE BIEV PtBUC AU R^VriB.
Et cette autre :
POUB fcTBE TEBTUEUX, IL PAUT BÉSISTEB A SES PE5ICHA1V8, A SES INGUNATIOIIS, A SES GOUTS, ET COMBATTBE SANS CESSE COUTEE SOI-MÊME.
Mais il y a des inscriptioas auxquelles on ne fait guère d'attention, et dont le sens importe bien davantage aux enfans; ce sont leurs propres noms. Leurs noms sont des inscriptions qu'ils portent partout avec eux. On ne saurait croire combien ils influent sur leur caractère naturel. Notre nom est le premier et le dernier bien qui soit à notre disposition; il détermine dès Tenfance nos indinations; il nous occupe pendant la vie et jusqu'après b mort. Il me reste un nom , dit-on. Ce sont les noms qui illustrent on déshonorent la terre. Les rochers de b Grèce et de l'Italie ne sont ni plus anciens ni plus beaux que ceux des autres parties du monde; mais nous les estimons davantage, parce qu'ils portent de plus beaux noms. Une médaille n'est qu'un morceau de cuivre souvent rouillé, mais qui est décoré d'un nom illustre. Je voudrais donc qu'on donnât de beaux noms aux enbns. Un enbnt se patronne sur son nom. S'il porte à quelque vice, ou s'il prête à quelque ridicule, comme font beaucoup des nôtres, son ame s'y incline. Bayle remarque qu'un certain inquisiteur, appelé ToRBE-QUEM ADA , OU de b Tourbràlée , avait £iit brûler je ne sab combien d'hérétiques dans sa vie. Un cordelier, appelé FEU-ARDE5T, en fit tout autant. C'est un autre abus de donner, à des enfans destinés k des occupations pacifiques , des noms turbulens et ambitieux, oomme ceux d'Alexamke et de César. Il est encore plus dangereux de leur en donner de ridicules. J'ai vu à cette occasion de mallieureux enbns si vexés par leurs compagnons, et même parleurs propres parens, à Foocasion de leurs noms de baptême , qui emportaient quelque idée de simplicité et de bonhomie, qu'ils, en prenaient insensiblement un caractère opposé de malignité et de férocité. Les exemples en sont fréquens. Deux de nos plus &menx écrivains satiriques en théologie et en poésie s'appebient, l'un Blaise Pafcal , et Fautre Coli5 Boileau. (UÀin n a pomt de malice , disait son père. Ce omm lui en a donné. La scélératesse audacieuse de Jacques Cléhe'St naquit prat-étre en hii de quelque ridicule à foocasion de »n nom. L'administratioa doit dooc vdUer sur les mm» donnés aux enbm, puisqu'ils ont de si 1er-
ÉTUDE QUATORZIÈME
ribles influences snr les caraclères des citoyens. Je voudrais anssi qu'à leur nom de baptême on joignit un surnom de quelque famille célèbre par ses vertus , comme faisaient les Romains : ces espèces d'adoptions attacheraient les petits aux grands et les grands aux petits. II y avait à Rome je ne sais combien de Scipions dans les familles plébéiennes. On ferait revivre de même parmi notre peuple les noms de nos familles illustres, comme celles des Fénelon , des Catinat , des Montausier, etc.
On ne se servirait point, dans cette école , de cloches bruyantes pour annoncer les différens exercices, mais du son des flûtes, des liautbois et des musettes. Tout ce qu*on y apprendrait serait mis en vers et en musique. On ne saurait croire quelle est l'influence de ces deux arts réunis. J'en citerai quelques exemples pris dans la législation du peuple qui a peut-être été le mieux policé , je veux dire celui de Sparte. Voici ce qu'en dit Plularque dans la vie de Lycurgue : a Lycurgue estant donc » parti de son pays ( pour fuir les calomnies qui » estoient les recompenses de sa vertu , il dressa » premièrement son voyage en Candie , là où il » obsen'a et considéra diligemment la forme de » vivre et de gouverner la chose publique que » l'on y gardoit , en hantant et conférant avec » les plus gens de bien et les plus renommés qui y » fussent. Si y trouva quelques lois qui lui semblenrent bonnes, et en fit extrait, en délibération » de les porter en son pays pour s'en servir à l'a- » venir; aussi en trouva-t-ii d'autres dont il ne » fît compte. Or, y avoit-il un personnage, entre » les autres, qui estoit estimé bien sage et bien en- » tendu en matière de gouvernement , et s'appe- » loit Thaïes , envers lequel Lycurgue fit tant par » prières et par amitié qu'il avoit prise avec lui , » qu'il lui persuada de s'en aller à Sparte. Cettui » Thaïes avoit bruit d'estre poète lyrique , et pre- » noit le titre de cet art-là ; mais en effet, il faisoit » tout ce que pouvoient faire les meilleurs et plus » snfQsans gouverneurs et reformateurs du mon- » de : car tousses propos estoient belles chansons, » es quelles il preschoit et admonestoit le peuple » de vivre sous l'obéissance des lois en union et » concorde les uns avec les autres, estant ses paro- » les accompagnées de chants , de gestes et d'ac- » cents pleins de douceur et de gravité, qui secrelen ment adoucissoient les cœurs félons des ecoutans , » et les induisoienl à aimer les choses honnêtes, en » les détournant des séditions, inimitiés et divisions » qui pour lors regnoient enire eux; tellement » qu'on peut dire que ce fut lui qui prépara la voie » à Lycurgue , par où il conduisit et rangea de- » puis les Lacédémoniens à la raison. »
Lycurgue introduisit encore parmi eux la musique dans plusieurs exercices, entre antres dans ceux de la guerre. * « Quand toute leur armée estoit » rangée en bataille, à la vue de l'ennemi, le roy » adonc sacrifioit aux dieux une clievre, et quant » et quant commandoit aux combattans qu'ils mis- » sent tous sur leurs têtes des chapeaux de fleurs, » etaux joueurs de flustequ'ils sonnassent l'aubade, » qu'ils appellent la chanson de Castor, au son et » à la cadence de laquelle lui-mesme commençoit à » marcher le premier; de sorte que c'estoit chose » plaisante et non moins effroyable , de les voir » ainsi marcher tous ensemble en si bonne ordon- » nance, au son des flastes, sans jamais troubler » leur ordre ni confondre leurs rangs, et sans se » perdre ni estonner aucunement, ains aller puse- » ment et joyeusement au son des instrumens se » hasarder aux périls de la mort. »
Ainsi, à la différence des peuples modernes, la musique servait à réprimer leur courage pintdi qu'à l'exciter, et il ne leur fallait pour cela ni bonnets de peau d'ours, ni eau-de-vie, ni tambours.
Si la musique et la poésie eurent tant de pouvoir à Sparte pour ramener à la vertu des hommes corrompus, et ensuite pour les gouverner, quelle influence n'auraient-elles pas sur nos enfans dans l'âge de l'innocence ! Qui pourrait jamais oublier les saintes lois de la morale, si elles étaient mises en musique et en vers aussi agréables que ceux du Z>ertii du f^iîlage? De pareilles institutions feraient naître panni nous des poètes aussi sublimes que le sage Thaïes, ou (jue Tyrtée (jui composa l'hynmie de Castor.
Ces moyens établis pour nos en fans, la première chose qu'on leur apprendrait serait la religion. On leur parlerait d'abortl de Dieu , pour le leur faire aimer et craindre , mais craindre sans leur en faire peur. La peur de Dieu engendre la superstition, et donne des frayeurs horribles des prêtres et de la mort. Le premier commandement de la religion est d'aimer Dieu. « Aimez, et faites ce que voils » voudrez, » disait un saint. Noire religion nous ordonne de l'aimer par dessus toutes ciioses. Elle veut que nous nous adressions à lui comme à notre père. Si elle nous onlonne de le craindre, ce n'est que relativement à l'amour que nous lui devons , i>arce que nous devons craindre d'offenser ce que nous devons aimer. Au reste, je ne pense pas, à l)eaucoup près, qu'un enfant ne puisse avoir l'idée de Dieu avant l'âge de quatorze ans, comme un écrivain que j'aime d'ailleurs l'a mis en avant. Ne donne-t-on pas aux plus petits enfans des sen-
l ' Plutarqnc, lie dt Lycurgue»
DE L'ÉDUCATION
timens de peur et de haine pour des objets métaphysiques qui n'existent pas? Comment ne leur en inspirerait-on pas de confiance et d'amour pour rÉtre qui remplit toute la nature de sa bienfidsauce ? Les enfans n'ont pas l'idée de Dieu à la manière de la théologie ou de la philosophie; mais ils sont très-capables d'en avoir le sentiment, qui, comme nous l'avons vu , est la raison de la nature. Ce sentiment même a été exalté parmi eux du temps des croisades, jusqu'à en porter un grand nombre à se croiser pour la conquête de la Terre- Sainte. Plût à Dieu que j'eusse conservé le sentiment de l'existence de Dieu et de ses principaux attributs, aussi pur que je l'avais dans le premier âge! C'est le cœur, plus encore que l'esprit , que la religion demande. Et quel est, je vous prie, l'être le plus rempli de la Divinité et le plus agréable à ses yeux, de l'enfant qui, plein de son sentiment, lève ses mains innocentes vers le ciel, en balbutiant sa prière, ou du soolastiqne qui en explique la nature?
Il est fort aisé de donner aux en&ns des idées de Dieu et de la vertu. Des marguerites sur l'herbe, des fruits suspendus aux arbres de leur enclos, seraient leurs premières leçonsde théologie, etleurs premiers exercices d'abstinence et d'obéissance aux lois. On les fixerait sur l'objet principal de la religion par le récit pur et simple de la vie de Jésus-Christ dans l'Evangile. Ils apprendraient dans leur Credo tout ce qu'ils peuvent savoir de la nature de Dieu , et dans le Paier tout ce qu'ils doivent lui demander.
Il est digne de remarque que, de tous les livres saints , il n'y en a point que les enfans apprennent avec autant de facilité que l'Evangile. Il fendrait les exercer particulièrement à en exécuter les actes, sans vaine gloire et sans respect humain. On les dresserait donc à se prévenir mutuellement en amitiés , en déférences et en tontes sortes de bons offices. Tous les enfans des citoyens seraient admis dans cette école de la patrie, sans en excepter aucun. On en exigerait seulement la plus grande propreté, ne fussent -ils d'ailleurs revêtus que de lambeaux recousus. On y verrait l'enfent de l'homme de qualité, conduit par son gouverneur, arriver en équipage, et se placer près de l'enfant d'un paysan appuyé sur son bâtonnet, vêtu de toile au milieu même de l'hiver , et portant dans un sac ses livrets et sa tranche de pain noir, pour se sustenter toute la journée. Ils apprendraient alors l'un et l'autre à se connaître avant de se séparer pour toujours. L'enfant du riche s'instruirait à foire part de son superflu à celui qui est souvent destiné à le nourrir toute sa vie de son propre nécessaire. Ces
enfens de toute condition assisteraient y la tète coaronnée de fleurs , et distribués en chœurs, à nos processions publiques : leur âge, leur ordre, leurs chants et leur innocence y présenteraient un spectacle plus auguste que les laquais des grands, qui y portent les armoiries de leurs maîtres collées à des cierges , et sans contredit plus touchant que les haies de soldats et de baïonnettes dont on y environne un Dieu de paix.
On apprendrait dans cette école , aux enfans, à lire, à écrire et à chiffrer. Des bonunes ingénieux ont imaginé à cet effet des bureaux et des métliodes simples, promptes et agréables; mais les maîtres d'écoles ont en grand soin de les rendre inutiles, parce qu'elles détniisaient leur empire, et que l'éducation allait trop vite pour leur profit. Si vous voulez apprendre promptement à lire aux enfans, mettez une dragée sur chacune de leurs lettres; ils sauront bientôt leur alphabet par cœur; et si vous en multipliez ou diminuez le nombre, ils ne tarderont pas à savoir l'aritlimétique. An reste , ils auront bien profité dans cette école de la patrie, s'ils en sortent sans savoir lire, écrire el chiffrer, mais pénétrés seulement de cette vérité, que lire, écrire et chiffrer, et toutes les sciences du monde, ne sont rien; mais que d'être sincère, bon , officieux, aimant Dieu et les hommes, est la seule science digne du cœur humain.
A la seconde époque de l'éducation, que je suppose vers l'âge de dix ou douze ans, où leur intelligence s'inquiète et s'empresse d'imiter tout ce qu'elle voit faire , je leur apprendrais comment on pourvoit aux besoins de la société. Je ne leur ferais pas connaître les 530 arts et métiers qu'on exerce dans Paris, mais seulement ceux qui servent aux premières nécessités de la vie , tels que l'agriculture, les diverses préparations du pain, les arts appelés par notre orgueil mécaniques, tels que ceux de filer le lin et le chanvre , d'en faire de la toile, et de bâtir des maisons. J'y joindrais les élémens des sciences naturelles qui ont fait imaginer ces métiers , les élémens de géométrie et les expériences de physique , qui n'ont rien inventé à cet égard , mais qui expliquent leurs procédés avec beaucoup d'appareil. J'y ajouterais des connaissances des arts libéraux, telles que celles du dessin , de l'architecture , des fortifications , non pas pour en feire des peintres, des architectes et des ingénieurs, mais pour leur apprendre comme on se loge et conunent on défend la patrie. Je leur ferais observer, pour les préserver de la vanité que les sciences inspirent, que l'homme , au milieu de tant d'arts et de métiers , n'a rien imaginé; qu'il a tout imité ou d'après l'industrie des animaux, ou d'à-
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près les opératioasde la natare; que son industrie est un ténioîi^ui{^e de la misère à laquelle il est condamné, qui Foblige de combattre saas cesse contre les élémens, contre la faim et la soif, contre ses semblables, et, ce qu'il y a de plus difficile, contre loi-môme. Je leur ferais sentir ces relations des vérités de la reiig:ion avec celles de la nature ; et je les disposerais ainsi à aimer la classe d'hommes utiles qui pourvoient s«ins cesse à leurs besoins.
Je tâcherais toujours, dans le cours de celte éducation , de faire aller de pair les exercices du corps et ceux de Tame : aiiLsi , pendant qu'ils acquerraient des connaissances des arts utiles , je leur apprendrais le latin. Je ne le leur ensei^ierais pas métaphysiquement et j^rammaticalemeul , comme dans nos collettes , où ils Toublient dès (fu'ils en sont sortis , mais par Fusa^e : c'est ainsi que l'apprennent la plupart des paysans polonais, (]ui le parlent toute leur vie , quoiqu'ils n'aient point été an collège. Ils le parlent d'une manière très-intelligible, comme je l'ai éprouvé en voyageant dans leur pays; ils ont conservé, je crois, cette langue de quelques bannis du temps des Romains , et peutêtre d'Ovi<le relégué chez les Sarmales, leurs ancêtres , pour la mémoire duquel ils ont encore la plus grande vénération. Ce n'est pas , disent nos savans, du latin de Cicéron; mais qu'importe? Ce n'est pas parce que ces paysans ne savent |ws assez bien le In tin (pi' ils ne parlent pas le langage de Cicéron ; c'est |)arce qu'étant serfs , ils n'entendent pas celui de la Iil)erté. Nos paysans français n'en comprendraient pas les meilleures traductions, fussent-elles de l'université. Mais un sauvage du Canada les entendrait fort bien, et mieux cpie beaucoup de professeurs d'ékH|uence. C'est le ton de l'ame de celui (lui écouté qui donne rintelligence du langage de celui qui parle. On avait proiK>sé, je crois, sous Louis XIV, de bâtir une ville où l'on n'aurait parlé que latin, ce (piî eût abrégé infmiment l'étude de cette langue ; mais sans doute l'université n'y aurait p<'is trouvé son compte. Quoi qu'il en soit , je suis bien sûr ({u'il ne faudrait pas plus de deux ans pour apprendre le latin |Kir l'usage aux enfans de l'école de la patrie, surtout si, dans les lectures où ils assisteraient, on leur donnait des extraits de la vie des grands hommes français et romaûis, bien écrits en latin , et ensuite bien explicjués.
A la troisième épo<pie de l'éducation , à peu près dans TAge où les passions prennent l'essor, je leur en montrerais le doux et pur langage dans les Eglogues et les Géor(jiques de Virgile, la philosophie dans quel(|ues odes d'Horace, et des ta-
bleaux de leur corruption dans Tacite et dans Suétone. J'achèverais la peinture des hideux excès où elles plongent l'homme dans quelque historien du Bas-Empire. Je leur ferais remarquer comme les talens, le goût, les lumières et rélo(|uencetom- ])èrent à la fois chez les anciens avec les mœurs et la vertu. Je me garderais bien de les fatiguer sur ces lectures ; je ne leur en montrerais qae les morceaux les plus piquaas, afin de leur faire naître le désir d'en connaître le reste. Mon but ne serait pas de leur faire faire un cours de Virgile , d'Horace ou de Tacite , mais un véritable cours d'humanités , en réunissant dans leurs études ce que les hommes de gc^nie ont pensé de plus propre à perfectionner la nature humaine. Je leur ferais apprendre également , par l'usage , la langue grecv que , qui est sur le [H)int d'être bientôt entièremeRt inconnue chez nous. Je leur ferais connaître Homère , principium sapientiœ et fons, dit Horace avec tant de raison; Hérodote, le père de l'histoire; (pielques maximes du livre sublime de Marc-Aurèle. Je leur ferais sentir comme, dans tous les temps, les talens, les vertus, les grands hommes et les républiques fleurirent avec la confiance dans la Providence divine. Mais, pour donner plus de poids à ces éternelles vérités , j'y entremêlerais les études ravissantes de la nature , dont ils n*auraient . vu que de faibles estiuisses dans les plus grands écrivaias.
Je leur ferais remarquer la disposition de ce globe , susi)endu d'une manière incompréheasible sur le néant , |)arcouni et navigué par une infinité de nations; je leur ferais observer dans cliaque climat les princi()ales plantes qui sont utiles à la vie humaine, les animaux qui se rapportent à ces plantes et à leur territoire , sans s'étendre au-delà; ensuite les honnnes , seuls de tous les êtres sensibles dispersi^ partout pour s'aider mutuellement , et pour recueillir à la fois toutes les productions de la nature. Je leur ferais voir (|ue les intérêts des princes ne sont |)as antres que ceux du genre humain , et que ceux de chaque peuple ne diffèrent point de ceux de leurs princes. Je leur parierais des diverses lois (|ui gouvernent les nations; je leur apprendrais celles de leur propre pays , qui sont ignorées de la plupart des citoyens. Je leur donnerais une idée des princi|)ales religions qui divisent la terre ; et je leur ferais connaître combien la chrétienne est préférable à toutes nos lois politiques , et convenable au bonheur du genre humain. Je leur ferais sentir (jue c'est elle (|ui empêche les divers états de la société de se briser les autres , et qui leur donne des forces égal.'S sous des poids inégaux. De ces considérations sublimes
DK L'KDUCATION.
s*alliimerait dans ces jeunes c(Purs Fnrnonr de la (latrie , qui s'enflammerait par le speclacle de ses malheurs mêmes.
J'entrem<?lerais ces spéculations louchantes (rexercices utiles , agréables , et convenables à la fou^ie de leur âge. Je leur ferais apprendre à nager, non pas tant pour leur apprendre à se tirer eux-mêmes du péril , s'ils venaient à faire quelque naufrage, que pour porter du secours à ceux qui jieuvent se trouver dans le même cas. Quelque utilité particulière qu'ils puissent tirer de leurs études , je ne leur proposerais jamais d'autre but que le bien d'autrui. Us y feraient de grands progrès , (|uand ils n'en recueilleraient d'autre fnn't que la concorde et l'amour de la patrie. Dans la l)elle saison , quand la moisson est faite , vers le commencement de septembre , je les mènerais à la campa- !^e, divisés sous plusieurs drapeaux. Je leur donnerais une image de la guerre. Je les ferais coucher sur l'herbe, à l'ombre des forêts : là , ils prépareraient eux-mêmes leurs alimens; ils apprendraient à défendre et à attaquer un poste, à passer une rivière à la nage; ils s'exerceraient à faire usage des armes à feu , et à exécuter en même temps des manœuvres prises de la tactique des Grecs, qui sont nos maîtres presque en tout genre. Je ferais tomber, par ces exercices militaires , le goût de l'escrime , qui ne rend les soldats redoutables ((u'aux citoyens, inutile et nuisible à la guerre, réprouvé par tous les grands capitaines, et dérogeant au courage, disait Philopcpmen. « En mon » enfance, dit Michel Montaigne, la noblesse fuyoit n la reputatioR de bien escrimer, comme injurieu- » se, et se desroboit pour l'apprendre, comme mes- » tier de subtilité , dérogeant à la vraie et nayve » vertu *. y> Cet art, né dans la même société, de la haine des classes inférieures contre les supérieures qui les oppriment , nous est venu de l'Italie , où il a perdu l'art militaire. C'est lui qui nourrit ])armi nous l'esprit des duels. Cet esprit n'est pas venu des peuples du nonl , comme l'ont dit tant d'écrivains. Les duels sont très-rares en Puisse et en Russie; ils sont tout-à-fait inconnus aux Sauvages du nonl : leur origine vient de l'Italie , comme on en peut juger par les fameux livres d'escrime et par les termes de cet art , qui sont italiens, comme tierce, quarte : il s'est naturalisé chez nous par la faiblesse et la corruption de beaucoup de femmes qui sont bien aises de trouver un spadassin daas un annant. C'est sans doute à ces causes morales qu'il faut attribuer cette étrange contradiction de notre gouvernement , cpii défend le duel , et
* Essais ûe Micliel Montai^ie, liv. ii . diap. xxvil. Bernardin.
qui pennet en même temps Texercice public d'un art ({ui n'apprend rien autre chose qu'à se battre en duel "*. Les élèves de la patrie auraient une au • trcidée du courage; et, dans le cours de leurs études, ils feraient un cours de la vie humaine, où ils apprendraient comment ils doivent un jour se comporter envers les citoyens et envers Yennevai.
Le temps de la jeunesse se passerait agréablement et utilement dans im si grand nombre d'occupations. Les esprits et les corps se développeraiesl à la fois. Les talens naturels, souvent inconnus dans la plupart des hommes, se manifesteraient à la vue des dif£érens objets qui leur seraient présentés. Plus d'un Achille sentirait, à la vue d'une épce, son sang s'enflammer; plus d'un Vaucauson, à l'aspect d'une machine, méditerait d'organiser le bronze ou le bois. Toutes ces connaissances, dira-t-on, demandent un temps considérable; mais si on songe à celui qui est perdu dans nos coUéges par les répétitions ennuyeuses des leçons, par des décompositions et explications grammaticales de la langue latine, quitie donnent pas seulement aux écoliers la facilité de la parler, et par les concours dangereux d'une vaine ambition, on ne saurait disconvenir que nous n'en fassions ici un meilleur usage. Les écoliers y barbouillent chaque jour autant de papier (|ue des procureurs ?% d'autant plus inutilement que, grâces à l'impression des livres dont ils copient les versions ou les thèmes , ils n'ont pas besoin de tout cet ennuyeux tra\'aiL Mais à quoi les régens euxmêmes emploieraient-ils leur temps, si les écoliers ne perdaient le leur?
Dans les écoles de la patrie , tout se passerait à la manière académique des philosophes grecs. Les élèves y étudieraient tantôt assis, tantôt debout ; tantôt à la campagne , tantôt dans l'amphithéâtre on dans le parc qui l'environnerait. Il n'y serait besoin ni de plumes , ni de papier, ni d'encre; chacun apporterait seulement avec lui le livre classique qui serak le sujet de la leçon. J'ai éprouvé bien des foie que Ton oublie ce qu'on écrit. Ce que je mets sur le papier, je l'ôte de ma mémoire , et bientôt de mon souvenir; je m'en suis aperçu à des ouvrages entiers que j'avais mis au net, et qui me paraissaient aussi étrangers que s'ils eussent él«* faits d'une autre main que de la mienne. Il n'en est pas de même des impressions que nous laisse la conversation d'autrui , surtout quand elle est accompagnée d'un grand appareil. Le tonde voU, le geste , le respect dû à l'orateur, les réflexions de nos voisins, concourent à nous graver les paroles d'un discours bien mieux que l'écritiire. J«
ÉTUDE QUATORZIÈME
encore, à celle occasion, raiitorilê de PIntarqiie, ou |>lu(ôt celle de Lycurgne.
a IVIais il faut bien noter que jamais I^ycurgue » ne voului qu*il y enst pas une de ses lois mise par » escrit; ains est expressément porté, par Tune de » ses ordonnances qu'il appelle restres , qu'il ne » veut pas qu'il y en ait aucune escrite ; car, quant » à ce qui est de principale force et efficace pour » rendre une cité heureuse et vertueuse , il esti-
moit (|ue cela devoit estre empreint par la nourri- » ture es cœurs et es mœurs des lionunes , pour y » demeurer à jamais immuable. C'est la bonne » volonté, qui est un lien plus fort que toute autre » conlrainte que l'on sauroit donner aux hom- )> mes , qui fait que chacun d'eux se sert de loi à » soi-mesme*. »
Les tètes de nos jeunes f^ens ne seraient donc [Kis fati<;uéos, dans les écoles de la patrie, d'une vaine et babillarde science. Tantôt ils défendraient entre eux la cause d'un citoyen; tantôt ils porteraient leur jugement sur un événement public. Ils suivraient le procédé d'un art daas tout son cours. Leur éloquence serait une vraie éloquence , et leur savoir un vrai savoir. Ils ne s'occuperaient ni de sciences al)straites, ni de recherches vaines, qui sont communément des fruits de l'orgueil. Daas les études que je propose, tout nous ramène à la société, à la concorde, à la religion et à la nature.
Je n'ai pas besoin de dire que ces diverses écoles seraient décorées convenablement à leur usage, et que toutes serviraient dans leurs dehors de promenoirs et d'asiles au peuple , surtout pendant les jours longs et tristes de l'hiver. Il y verrait chaque jour des spectacles plus propres à lui inspirer de la vertu ou de l'amour envers sa patrie , je ne dis pas que ceux des boulevanis: ou que les danses du Wauxhall, mais même que les' tragédies de Corneille.
Il n'y aurait parmi ces jeunes gens ni récompense, ni punition, ni émulation, et, partant, point d'envie. La seule punition qu'on y exercerait serait de bannir de l'assemblée celui qui la troublerait , seulement pour un temps proportionné à la faute du coupable : encore serait-ce plutôt un acte de police qu'une pimition; car on n'attacherait à cet exil aucune espèce de honte. Mais, si vous voulez vous former une idée d'une pareille assemblée , concevez, au lieu de nas jeunes gens de collège , pâles , méditatifs , jaloux , Iremblans sur les succès de leurs infortunées compositions, des jeunes gens gais, contens, attirés par le plaisir dans de vastes salles ciictdaires, où s'élèvent çà et là les
* Pliitarque, Vit de Lyrurgue.
Statues des hommes illustres de raoUqaîté el de b patrie; voyez-les tous attentifs à la leçoo da maître, s'aidant les uns les autres â la oonoeToir, à la retenir, et à répondre à ses questions imprévues. Celui-ci suggère tacitement une réponse à son voisin , cet autre excuse la négligence de aoo camarade alisent. Représentez-vous le progrès rapide des études, éclaircies par des maîtres întellîgeiK, et recueilii&s par des élèves qui s'entr'aident mutuellement à les letenir. Figurez-vous la sdenoese répandant parmi eux comme une flamme dans nn bûcher dont toutes les pièces sont bien ordonnées, se communiquant de l'une à l'autre, el les embrasant toutes à la fois. Voyez naître parmi eux, an lieu d'une vaine émulation , l'union, la bienveillance , l'amitié , pour une réponse suggérée à propos, pour une excuse donnée en foveur d'nn absent par des camarades voisins, et pour d'anlm services rendus. Le souvenir de ces lialsoi» do premier âge les rapprocherait encore dans le monde , malgré les préjugés de leurs conditions. C'est dans cet âge tendre que la reconnaissance et le ressentiment se gravent , pour toute la vie , aussi profondément que les élémens des sciences et de U religion. Il n'en est pas ainsi de nos collèges, où chaque écolier cherclie à supplanter son voisin. Je me souviens qu'un jour de composition , je me trouvai fort embarrassé pour avoir oublié im auteur latin dont il fallait traduire une page : un de mes voisins m'offrit obligeamment de me dicter la version qu'il en avait faite. J'acceptai son service , en le remerciant beaucoup. Je copiai doue sa version, à (|uelques changemens de mots près , pour ne pas faire voir au régent qu'elle était la même que oelle de mon voisin; mais celle qu'il m'avait donnée n'était qu'une fausse copie de la sienne, et remplie de contre-sens si extravagans, que le régent s'en étonna , et se douta d'abord qu'elle n'était pas mon ouvrage , car j'étab assez bon écolier. Je n'ai pas perdu le souvenir de cette perGdie, quoique, eo vérité, j'en aie oublié de plus cruelles depuis ce temps-là; mais le premier âge de la vie humaine est l'âge des ressentimens et des reconnaissances ineffaçables. Je me rappelle des époques d'un temps encore plus éloigné. Lorsque j'allais en fourran aux écoles , je perdais quelquefois mes livres par étourderie. J'avais une bonne, appelée Marie Talbot, qui m'en achetait de son argent, de peur que je ne fusse fouetté à l'école. Certes , le souvenir de ces petits services est resté si bien et si long-iemps empreint dans mon cœur, que je pois dire que, ma mère exceptée , je n'ai eu personne dans le monde pour qui j'aie conservé une si forte et si durable affection. Cette bonne et pauvre fille est
DE L'ÉDUCATION
cmrée somreni dans mes inutiles projets de forlone. Je complais loi rendre avec usure dans sa vieillesse, où elle était, pour ainsi dire, sans secours, les tendres soins qu'elle avait pris de mon enÊmce; mais à peine ai-je po lui donner quelques marques bien foibles et bien Itères de bonne tokmlé. Je rapporte ces ressouvenirs , dont chacun de mes lecteurs peut avoir, par devers lui et dans sa propre enfance, des traits plus intéressans, pour prouver combien le premier âge serait naturellement la saison de la vertu et de la reconnaissance, s'il n'était pas souvent dépravé chez nous par le vice de nos institutions.
Mais, avant d'établir ces écoles de la patrie, on formerait des hommes pour y présider. On ne les choisirait pas parmi ceux qui sont les plus recommandés. Plus ils auraient de recommandations, plus ils seraient inlrigans, et, par conséquent, moins ils aiu^aient de vertu. On ne demanderait pas sur leur compte: £st-ce un bel-esprit, un homme brillant, un philosoplie? mais : Aime-t-il les enfans? est-ce un homme qui fréquente plus les malheureux que les grands ? est-ce un homme sensible? a-l-il de la vertu? Ce serait avec des hommes de ce caractère-là qu'on formerait des maîtres de l'éducation publique ; encore je voudrais qu'on cliangeàt celte qualification de maîtres et de docteurs , comme dure et orgueilleuse. Je voudrais que leurs titres signifiassent les amis de l'enfance, les pères de la patrie , et qu'on les exprimai par de beaux noms grecs, afin d'ajouter au respect de leurs fonctions le mystère de leurs titres. Leur état , destiné à former des citoyens à la nation , serait au moins aussi noble et aussi distingué que celui des écuyers qui dressent des chevaux chez les princes. Un magistrat titré présiderait tous les jours à chaque école. II serait bien juste que les magistrats fissent dresser sous leurs yeux , à la joslioe et aux lois, les enfans qu'ils doivent un jour juger et régir comme hommes. Les enfons sont aussi de petits citoyens. Un grand seigneur des plus qualifiés aurait l'inspection générale de ces éeûJes de la patrie, sans contredit plus importante que celle des haras du royaume; et afin que des gens de lettres , bassement flatteurs, ne fussent pas tentés d'insérer dans les papiers publics les jours où il DAIGNERAIT y faire sa visite, ce devoir sublime serait sans revenu , et ne lui vaudrait que l'honneur d'y présider.
Plat à Dieu que je pusse faire concourir Téducatjon des femmes avec celle des hommes, comme à Sparte ! mais nos mœurs s'y opposent. Je ne crois pas cependant qu'il y eût aucun inconvénient à rassembler, dans le premier âge ^ les enfans des
deux sexes. Leur société se prête des griœs mntuelles : d'ailleurs, les premiers démens de la vie civile, de la religion et de la vertu, sont les mêmes pour les uns et pour les autres. Cette première époque exceptée , les filles n'apprendraient rien de ce que doivent savoir les liommes, non pas pour l'ignorer toujours, mais afin de s'en instruire avec plus de plaisir, et de trouver un jour leurs maîtres dans leurs amans. Il y a cette différence morale de l'homme à la femme, que l'iKMnroe se doit à la patrie, et la femme au bonheur d'un seul homme. Une fille ne parviendra jamais à ce but que par le goût des occupations de son sexe. On a beau la chai^r de toutes sortes de sciences, et en faire une philosophe ou une théol(^ienne; un mari n'aime point à trouver un rival ni un docteur dans sa femme. Les livres et les maîtres chez nous flétrissent de bonne heure, dans une jeune fille, l'ignorance vii^ale, celte fleur de l'ame, si charmante à cueillir poiu" un amant. Us enlèvent aux époux les plus doux charmes de leur union , et ces commimications d'une science amoureuse et d'une ignorance naïve , si propres à remplir les longs jours du mariage. Ils détruisent ces contrastes de caractère que la nature a établis entre les deux sexes, pour y faire naître la plus aimable des harmonies.
Ces contrastes naturels sont si nécessaires à l'amour, qu'il n'y a pas une seule femme célèbre par rattachement qu'elle a Inspiré à ses amans ou à son époux, qui ait dû son empire à d'autres attraits qu'aux amusemens et aux occupations de son sexe, depuis le siècle de Pénélope jusqu'au nôtre. Il y en a de tous les états et de tous les caractères, mais il n'y en a point de savantes. Celles qui ont été savantes ont été presque toutes malheureuses en amour, depuis Sapho jusqu'à Christine, reine de Suède, et même plus près de nous. Ce serait donc auprès de sa mère , de son père , de ses frères et de ses sœurs, qu'une fille s'instruirait de ses devoirs futurs de mère et d'épouse. C'est dans la maison paternelle qu'elle apprendrait une multitude d'arts domestiques, ignorés aujourd'hui de nos filles bien élevées.
J'ai vanté plus d'une fois , dans ces écrits , le bonheur de la Hollande; mais, comme je n'ai vu ce pays qu'en passant, j'en connais peu les mœurs domestiques. Je sais seulement que les femmes y sont sans cesse occupées du soin de leur ménage, et que la plus grande concorde règne dans les mariages. Mais j'ai vu à Berlin une image des charmes que ces mœurs si méprisées parmi nous peuvent répandre dans une maison. Un ami , que la Providence m'avait ménagé dans cette ville où je
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lie connab;sais personne, m'introduisit daas une société de denuMselles; car, en Pniss(î, ce n'est |)as chez les femmes (|iie se tiennent les assemblées, mais cliez leurs filles. Cet usasse ^'oliserve clans toutes les familles ({ui n'ont point été corrom- IMies par les mœurs de nos officiers français qui y furent prisonniers dans la dernière guerre. Il y est donc d'usage que les, demoiselles de la même société s'invitent tour à tour à des assendilces qu'on appelle cafés. Pour l'onlinaire, c'est le jeudi. Elles se rendent avec leurs mères chez celle qui les a invitées. Celle-ci leur sert du café à la crème, avec toutes sortes de îwtisseries et de confitures faites de sa main. Elle leur présente, au milieu de l'hiver, des fniils de toute es|)èce , coiLser\'és dans le sucre avec leurs couleurs , leur verdure et leurs parfums , en appan^icc aussi fniis que s*ils étaient sur les arbres. Elle reçoit de ses compagnes mille complimens qu'elle leur rend avec usure. Mais bientôt elle déploie d'autres ta lens. Tantôt elle «léroule à leurs yeux , sur une grande pièce de tapis- .serie, à laquelle elle travaille jour et nuit, des forêts de saules toujours verts qu'elle a plantés elle-même, et des ruisseaux de moire qu'elle a fait couler avec .Hon aiguille. Tantôt elle marie sa voix au son d'un clavecin , et semble réunir dans son appartement tous les oiseaux des bocages. Elle invite ses compagnes à clianter à leur tour. C'est alors que les éloges re<loublent. Leurs mères, comblées de joie, s'applaudissent en secret, comme Niol)é, des louanges données à leurs filles : Perieniant gaudia pectus. Quelques officiers en uniforme et en bottes, échappés furtivement de leurs exercices , viennent jouir parmi elles d'un instant de calme délicieux; et pendant que chacune d'elles espère trouver dans Tun d'eux son prolecteur et son ami , chacun d'eux soupire après la compagne (lui doit adoucir un jour, par le charme destalens domestiques, la rigueur des travaux militaires. Je n'ai [M)int \ti de pays où la jeunesse des deux sexes ait plus de mœurs, et où les mariages soient plus heureux.
Il n'est pas besoin d'aller chercher chez des étrangers des preuves du pouvoir de l'amour sur l'honnêteté des mœurs. J'attribue l'innocence de celles de nos paysans, et la fidélité de leurs mariages, à ce qu'ils |)euvent se li\Ter de très-lionne heure à cet honnête sentiment. C'est l'amour qui les rend contens de leur pénible sort; il suspend même les maux de l'esclavage. J'ai vu souvent à l'île de France des noirs, épuisés des fatigues du jour, se mettre en route à l'entrée de la nuit \toin aller voir, à trois ou quatre lieu(*s de là, leurs maltresses. Ils leur donnent rendez-vous au milieu des bois, au pied de queh|uc roclier, où ils allument
ATOKZIÈME.
du feu ; ils dansent avec elles une partie de la iMk au son de leur famtam , et reviennent à lear travail avant le |)oint du jour, contens, pieinsde fionse, et aussi frais que ceux ({uiont bien dormi : tant lei affectioas mtNrales qui se combinent avec ce sentiment ont de puissance sur Torganisation pliyâque ! J^ nuit de l'amant diarroe la joarnée de l'esclave.
Il y a dans l'Ecriture un exemple très-remar- (juable à ce sujet ; c'est dans k Genèse : « Jaoob, y » est-il dit , servit donc sept aas pour Radid , et ee » temps ne lui paraissait que peu de jotirs : tant » l'affection qu'il avait pour elle était grande * ! » Je sais l)ien que nos politiques, qui ne eonnaisaent que l'or et les titres, ne conçoivent rien à lool cela; mais je suis bien aise de leur dire qu'ancon homme n'a mieux connu les lois de la nature que les auteurs des livres saints, et que ce n'est que sur les lois de la nature qu'on peut établir œDes des sociétés heureuses.
Je voudrais donc que nos jeunes gens pussent cultiver le sentiment de l'amour au milieu de lenn travaux, ainsi que Jacob. N'importe à quel âge: dès qu'on est cafialile de sentir, on est capable d'aimer. L'amour honnête suspend les peines, bannit l'ennui , détourne de la pn)$titution , des errenn et des in(|uiétudes du célilMt : il remplit la vie de mille ])erspectives délicieuses, en montrant dan l'avenir la plus fortunée des unions ; il redouble, daas le c<pur de deux jeunes amans, le goiHde l'étude et celui des travaux domestiques. Qoel plaisir pour un jeune iKxnme , ravi de la science de ses maîtres , d'en répéter les leçons à la beauté qu'il aime ! Quelle joie pour une fille jeune et timide de se voir distinguée au milieu de sesoompagnes , et d'entendre relever par son amant le prix et les grâces de sa propre industrie! Un jeune homme destiné à réprimer un jour sur un tribunal l'injustice des hommes est enclianté, an niiUeo du dédale des lois , de voir sa maltresse broder |N)ur lui les fleurs (pii doivent décorer l'asile de leur union , et lui donner une image des beautés de la nature, dont de tristes honneurs doivent k priver toute sa vie. Un autre, qui doit fiorter Ir feu de la guerre au Imut du monde, s'attache i l'ame sensible de son amie , et se flatte que les maux (|u*il fera au genre humain seront réparé» par le bien (ju'elle fera aux malheureux. Ijes amitiés redoublent, dans chaque maison, de l'ami au frère qui l'introduit, et du frère à la sœur. Lesfemilles se rappnrhent. I.es jeunes gens fonnenl leurs mo'ui's; et les heureuses {perspectives dont Us
DE i; ÉDUCATION.
flallenl leur union les soutiennent dans Taniour de leurs devoirs et de la vertu. Qui sait si ces choix libres, ces liaisons tendres et pures, ne lixeraieiit pas cet espril volage qu'on croit naturel aux fenimes? Elles respecteraient des nœuds qu'elles auraient elles-mêmes formés. Si , étant femmes, elles cherchent à plaire à tous, c'est peut-être fiarce qu'étant ûUes il ne leur est pas permis d'en aimerunseol.
Si on peut espérer une révolution lieureuse dans la patrie , ce n'est qu'en rappelant les femmes aux nKEiirs domestiques. Quelles que soient les satires qu'on ait écrites sur leur compte, elles sont moins coupables que les hommes. Elles n'ont guère de vices que ceux que nous leur donnons, et nous en avons beaocoop qu'elles n'ont pas. Quant à ceux qui leur sont propres, on peut dire qu'ils ont retaidé notre raine, en compensant les vices de notre comtitmion politique. (}a n'iinaj^îiie pas en qat serait devenue noire société livrée kUtuÊaU» mtaoaéqaaites de notre éducation «à tous les préjo^ de nos oxkiilioof et aux ambitions de de»à le» femme» ne nous avaient enmé^
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(ralre, les juge à lo llgnrc; n'Un noiiI hiItU, 1*1)0 mVm tient coui|il4! , niais Hit) caruMNira l'iMilitiil d'un |my san H'il cNt Imuui : ellti |N)rtiira pluH du if«^|N«(M A un lioninic du piMipli; A cImivimu hlaticn ri a l<^(f< V(Uii> rahh*, qu'A \\\\ cmis<tlll(tr sans linrhi*. \.v% \v\n\m^ ne voient (jue les avantageM naluteU, el le^ lioiii mes que vmwx de la forhnie, AitiAli le« feiiiiiift^, au milieu de leurs déMirdreu, iiouii raiii^nietH en e^ire à U nature , fietubnt qu'au milieu iU^ iMHrn prétirndue sagessi} nous letKlon« naiii» iv)»^' â immis en éloigner.
Je iMinvii;nse/(;|Mtnilani qu'ellen n'ont enqi^4'JM< lu niallM;ur général quVn eiiu^inl (MirMd imiuh um inliniti:' lie umnx |Mrtleullrni. \\(iï^* H\mi qim rMHis, ell4rs ne tr<Miirer/mt le U/nlMriir qu^ d/in* 1^ vertu, f>an» tout pays tni la vertu fs»; ti%^^. plM%^ elles sont très-malbeuren^^. K)l«^ Hivi^M Mulr^ fois trés-lieurMises dam les v^-rturti^^^ r/^pMl^i^i^M'^ de la Grèce et île Tllalle^ p\U% y d^^r^U^r^M dM ««#( des i^lalii ; auj^jurrrUul^ ^i^iinnr% tUm r^ ntéftmi^ Utmx , la pluisiirt d'entre ^ik^ «/^d M4ts(^*^^^ fi^ ^ prostituer (rstir vivre, 1.^ ii/Arr* ^ tU4^^f$ $m ùhânn^hnx de iwws^#lle» Mit mm ^Ufmmw, un t^H fi«re inaliéiwtfie ''*, ^mm m le» ^'tnmtt^ifi^np^ fpm MMHs le «MO» de sese^ im^ptui m^m mim^^ *^¥t$m kwnm 4e Ï0am pm esM^Hitwee^ Mtt^ ^n$4^t^m 4 m
^fm $Êfm fcmsmm dkvbent Ibw ^î«^ii|^iit^]M^4MVM4i;«'A> fer SMàMM: ftmtpm ^ t^nfwe ^ l^;«N^'ii^ 4iv^ ^4«iw
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ÉTUDE QUATORZIÈME
vos laines et de vos soies , bénissez TAutenr de k oalure de n'avoir donné qu'à vous de pouvoir être toujours l)onnes et bienfoisantes.
RÉCAPITtJLATlON,
J'ai présenté , dès le commencement de cet ouvrage, les différentes routes de la nature que je me proposais de parcourir pour me former une idée de l'ordre qui gouverne le monde. J'ai exposé d'abord les objections qu'on a faites dans tous les temps contre la Pro\1dence; je les ai présentées règne par règne , ce qui m'a donne occasion , en les réfutant , d'exposer des vues nouvelles sur la disposition et l'usage des différentes fKirties de ce globe : ainsi j'ai rapporté la direction des chaînes de montagnes sur les continens, aux vents réguliers qui soufHent sur l'Océan; la position des lies, au confluent de ses courans ou de ceux des fleuves; l'entretien des volcans, aux dépôts bitumineux de ses rivages; les courans de la mer et les mouvemens des marées , aux effusions alternatives des glaces polaires. Après cela , j'ai réfuté , par ordre, les autres objections faites sur le règne végétal et animal , en Élisant voir que ces règnes n'étaient pa^» plus gouvernés par des lois mécaniques que le règne fossile. J'ai démontré ensuite que la plupart des maux liu genre humain naissaient du vice de nos institutions politiques, et non pas de la nature; que l'homme était le seul être abandonné à sa propre providence, par quelque punition originelle ; mais que cette même Divinité qui l'avait livré à ses lumières veillait encore sur ses destinées; qu'elle faisait rejaillir sur les diefs des nations les maux dont ils opprimaient les faibles et les petits ; et j'ai démontre l'action d'une Providence divine par les malheurs mêmes du genre humain. Tel a été le sujet de mes huit premières Etudes.
J'ai commencé, dans la neuvième, par attaquer les principes de nos sciences, en faisant voir qu'elles nous égarent , ou par la hardiesse de ces mêmes principes au moyen desquels elles remontent à la nature des élémens (jui leur écha[)[)ent, ou par la faiblesse de leurs méthodes , qui ne saisit à la ibis qu'une loi de la nature , à cause de l'imbécillité de notre esprit et de la vanité de notre éducation, qui nous fait prendre pour des roules uniques les petits sentiers où nous marchons. C'est ainsi que les sciences natureUes, et même les sciences politiques qui en sont les résultats , s'étant séparées parmi nous les unes des autres , cliacune d'elles a fait , si j'ose dire , un cul-de-sac du chemin par où elle était entrée. C'est ainsi que les causes physiques nous ont été , à la longue , la vue des
fins inteUectueUesdansTonlredela nature, oomme les causes financières nous ont enlevé les espérances de la vertu et de la religion dans l'ordre social.
J'ai cherché , dans les Etudes dix et onze , une faculté plus propre à découvrir la vérité que nolie raison , qui n'est d'ailleurs que notre intérêt po-sonnel. J'ai cru la trouver dans cet instinct sabUme appelé le sentiment , qui est en nous rexpresncn des lois naturelles, et qui est invariable chez tontes les nations. J'ai observé, par son moyen , les km de la nature , non en remontant à leurs principes, qui ne sont connus que de Dieu , mais en desoen* dant à leurs résultats, qui sont à l'usage des hommes. J'ai eu le bonheur, par cette route, d'aperoe^ voir quelques principes des convenances et des harmonies qui gouvernent le monde. Je ne doote pas que ce ne soit par cette même route que les anciens Égyptiens se rendirent si célèbres dans les connaissances naturelles, qu'ils ont portées in* comparablement plus loin que nous. Ils étudiaient la nature dans la nature même , et non par parcelles et avec des machines. Ils en formant une science merveilleuse et fameuse par toute la terre, sous le nom de magie. Les élémens de celte science sont maintenant inconnus , et il n'en est resté que le nom , qu'on donne aujourd'hui aux opérations les plus stupides où puissent porter l'erreur et la dépravation du cœur humain. Il n'en était pas ainsi de la magie des anciens Egyptiens, célébrée par les auteurs les plus res()ectables de l'antiquité, et même par les livres saints. Ce furent ces principes de convenance et d'harmonie que Pythagore puisa chez eux, qu'il apporta en Europe , et qui y devinrent les sources de plusieurs branche^ «k philosophie , et même des arts, qui ne commencèrent (pi'alors à y fleurir ; car les arts ne sont que des imitations des procédés de la nature. Quoique mon insufiîsance soit très-grande, ces principes harmoniques sont si lumineux, qu'ils m'ont présenté non-seulement des dispositions du globe lout-à-fait nouvelles, mais ils m'ont donné encore les moyens de reconnaître les caractères des plantes à leur premier aspect , et de dire : Celle-ci est de montagne , et cette autre est de rivage. J'ai démontré par eux l'usage des feuilles des plantes, et déterminé, par les formes nautiques ou volatiles de leurs graines , les rapports qu'elles ont avec les lieux où elles sont destinées à naître. J'ai observé que les corolles de leurs fleurs avaient des rapports [lositifs ou négatifs avec les rayons du soleil , suivant les latitudes et les points d'élévation où elles doivent s'épanouir. J'ai remarqué ensuite les contrastes charmans de leurs feuilles , de leurs Oenrs,