‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 155 sur 213 · PLANCHES IX ET X · texte numérisé non relu

PLANCHES IX ET X

I..es graines aquatiques ont des caractères enlièremeiit opposés à ceux des graines de montagnes, si oo n excepte, comme je l'ai dit, celles qui viennent sur le lx>rd des eaux stagnantes; mais celle»-ci mêmes ont à la fois des caractères volatiles et nautiques , car elles loal amphibies. Elles surnagent dans l'eau et elles volent m l'air ; telle est celle du saule , etc. C'est la feuille qoi dé^ termine le site , comme je l'ai dit : car les plantes aqoaliques n'ont jamais d'aquéducs sur leurs feuffles. La plupart même repoussent les eaux. Jamais let fiDoilii de nymphéa et de roseau ne se mouillent. U en est dr même de celles de la capucine qui ne sont jamais hamides , quelque pluie quMI fosse , quoique cette plaik aime beaucoup l'eau; car elle en consomme des quantités prodigieuses dans sa culture. Je suis pemiadé qae si un marais était ensemencé de cette sorte de plante, il serait bieniùl desséché. Le feuille du raartynia de b Vera-Cruz qui est représentée, planche ix, dam ks plantes aquatiques , est au contraire toujomv bumide. Elle a même dans son premier développeaientniiecnnelure sur la queue. Par ce double caractère roool»gnard, je soupçonne que le martynia croit sur les boidi arides et sablonneux de la mer; car la nature, poar varier ses harmonies, met des lieux fort secs sur If l>onl des eaux , comme elle met des flaques d'eau ft drs marais dans les montagnes. Mais par la forme de la gousse du mariynia, qui ressemble à uo hameçon et dorade , je la crois destinée aux lieux exposés aux dfbordemens de la mer, tel qu'est en effet le terrain de la Vera-Cruz , d'où cette espèce est originaire. Je prteiBir donc que, lorsque les rivpgcs de la Vera-Gnn sontiooodés par les grandes marées , on doit voir des poigeai nccnichés à cette plante ; car la tige de sa gmitK ni très-difllcile à rompre , ses deux crochets sont poiols connue des hameçons et élastiques et durs comme àt la corne. De plus, quand on la trempe dans Tean, aei sillons omUragés de noir brillent comme s'ils étairat remplis de globules de vif-argent. Or, l'éclat de la lamière est encore un appét qui attire les poisBOOi. (> ne sont là que des conjectures ; mais je les fonde sur os principe liien véritable , c'est que la nature n'a rien bil en vain.

FIN DE L'EXPLICATION DES FIGURES

AVANT-PROPOS

Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J*ai tâché d*y peindre uo sol et des végétaux dlfTérens de ceux de T Europe. ISos poètes ont assez reposé leurs amans sur le bord des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuiUage des hêtres. J*en ai touIu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, à l'ombre des rocoliers, des bananiers et des citronniers en fleurs. Il ne manque à Tautre partie du monde que des Théocrites et des Virgiles, pour que nous en ayons «les tableaux au moins aussi intéressans que ceux de notre pays. Je sais que des voyageurs pleins de goût nous ont donné des descriptions enchantées de plusieurs Iles de la mer du Sud ; mais les mœurs de leurs habitans, et encore plus celles des Européens qui y abordent, en gâtent souvent le pay!«ge. J'ai désiré réunir à la beauté de la nature entre les tropiques, la beauté morale d'une petite société. Je me suis proposé aussi d'y mettre en éTÎdence plusieurs grandes vérités, entre antres celle-ci, que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu. Cependant il ne m'a point fiHn imaginer de roman pour peindre des fismilles heoreoses. Je pais assurer que celles dont je vais parler ont vraiment existé, et que leur hi&toirc est vraie dans ses principaux évéuemens. Ils m'ont été certifiés par plusieurs habitans que j*ai connus à Tile de France. Je n'y ai ajouté que quelques circoustanccs indifférentes, mais qui , m*étant personnelles, ont encore en cela même de la réalité. Lorsque j'eus formé, il y a quelques années, une esquisse fort imparfaite de cette espèce de pastorale, je priai une belle dame qui fréquentait le grand monde, et des hommes graves qui en vivaient loin, d'en entendre li lecture , aOn de pressentir l'effet qu'elle produirait sur des lecteurs de caractères si différens : j*eus la satisfiiction de leur voir verser à tous des larmes. Ce fbt le seul jugement que j'en pus tirer, et c'était aussi tout ce que j'en voulais savoir. Mais comme souvent un grand vice marche à la stiite d'un petit talent, ce succès m'inspira la vanité de donner à mon ouvrage le titre de Tableau de la nature. Heureusement je me rappelai combien la nature même du climat où je suis né m'était étrangère; combien , dans des pays où je n'ai vu ses productions qu'en voyageur, elle est riche, variée, aimable, magnifique, mystérieuse, et combien je suis dénué de sagacité, de goût et d'expressions, pour la connaître et la peindre. Je rentrai alors en moi-même. J'ai donc oonipris ce faible essai sous le nom et à la suite de ratt Élu-

des de la Kature, que le public a accueillies avec tant de bonté; afin que ce titre, lui rappelant mon incapacité , le fit toujours souvenir de son indulgence.

Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de l'île de France, on volt, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d*un bassin , formé par de grands rochers , qui n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le Morne de la Découverte, d'où l'on signale les vaisseaux qui aboi-dent dans File , et , au bas de celte montagne , la ville nommée le Port-Louis; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite Féglisedece nom, qui s'élève avec ses avenues de bambous au milieu d'une grande plaine; et , plus loin , une forêt qui s'étend jusqu'aux extrémités de l'île. On distingue devant soi , sin* les bords de la mer . la baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le cap Malheureux; et au delà, la pleine mer, où paraissent à fleur d^eau quelques Ilots inhabités, entre autres le Coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots. A l'entrée de ce bassin, d'où Ton découvre tant d'objets, les échos de la montagne répètent sans cesse le brait des vents qui agitent les forêts voisi- . nés , et le fracas des vagues qui se brisent au loin sur les récife ; mais, au pied même des cabanes, on n'entend plus aucun bruit , et on ne voit autour de soi que de grands rocliers escarpés comme des murailles. Des bouquets d'arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque sur leurs cimes où s'arrêtent les nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de l'arc-enciel sur leurs flancs verts et brans , et entretiennent à leur pied les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un grand silence règne dans leur enceinte où tout est paisible , l'air , les eaux et la lumière. A peine l'écho y répèle le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés , et <lont on voit les longues flèches toujours bnlan-

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cves par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin , où le soleil ne luit qu'à midi ; mais dès Taurore ses rayons en frappent le couronnement , dont les pics , s*élevant au-dessus des ombres de la montagne , |)araissent d*or et de pourpre sur l'azur des cieux.

J'aimais à me rendre dans ce lieu , où l'on jouit à la fois d'une vue immense et d'une solitude profonde. Un jour que j'étais assis au pied de ces cabanes, et que j'en considérais les ruines, un homme déjà sur l'âge vint à passer aux environs. Il était, suivant la coutume des anciens habitans, en petite veste et en long caleçon. Il marchait nupieds, et s'appuyait sur un bâton de bois d'ébène. Ses cheveux étaient tout blancs , et sa physionomie noble et simple. Je le saluai avec respect. lime rendit mon salut; et, m'ayant considéré un moment, il s'approcha de moi , et Wnt se reposer sur le tertre où j'étais assis. Excité par cette marque de confiance , je lui adressai la parole : « Mon père , lu] » dis -je, pourriez- vous m apprendre à qui ont ap- 1) partenu ces deux cabanes? » Il me répondit : « Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étaient 1) habités, il y a environ vingt ans, par deux fa- » milles qui y avaient trouvé le bonheur. Leur his- » toire est toudiante; mais dans cette lie, située » sur la route des Indes, quel Européen peut s'in- » téresser au sort de quelques particuliers obscurs ? » Qui voudrait même y vivre heureux , mais pau- » vre et ignoré ? Les hommes ne veulent connaître » que l'histoire des grands et des rois, qui ne sert » à personne. — Mon père, repris-je, il est aisé » déjuger à votre air et à votre discours que vous » avez acquis une grande expérience. Si vous en » avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce » que vous savez des anciens liahitans de ce désert, » et croyez que l'homme môme le plus dépravé » par les prgugcs du monde aime à entendre par- » 1er du bonheur que donnent la nature et la » vertu. » Alors , comme quelqu'un qui cherche à se rappeler diverses circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son front , voici ce (|ue ce vieillard me raconta.

En i77J5 , un jeune homme de Normandie , ap- \te\é M. de 1^ Tour , après avoir sollicité en vain du service en France et des secours dans sa famille , se détermina à venir dans cette Ile , pour y chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu'il ahnait beaucoup , et dont il était également aimé. E'ie était d'une ancienne et riche maison de sa province ; mais il l'avait épousée en secret et sans dot, parce que les parens de sa feimue s'étaient opposés à son mariage , attendu qu'il n'était pas ^enlillionnne. Il la laissa au Port-I^ouis de cette

Ile, et il s'embarqua pour Madagascar, dans T pérance d'y aclieter quekiues noirs, et de revenir promptement ici former une liabitalion. Il débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence à la mi-octobi-e; et, peu de temps après son arrivée, il y mourut des fièvres pestilentielles qui y régnent pendant six mois de Tannée , et qui empêcheront toujours les nations européennes d'y faire des établissemens fixes. Les effets qu'il avait emportés avec lui furent dispersés après sa mort , comme il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme , restée à Tile de France, se trouva veuve, enceinte ^ et u^ayant pour tout bien au monde qu'une négresse , dans un pays où elle n'avait ni crédit, ni recomniaiidatioD. Ne voulant rien solliciter auprès d'aucun homme, après la mort de celui qu'elle avait uniquement aimé , son malheur lui donna du courage. Elle résolut de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se procurer de quoi vivre.

Dans une Ile presque déserte , dont le temîn était à discrétion, elle ne choisit point les cantons les plus fertiles, ni les plus ÊivoraUes an commerce; mais cherchant quelque gorge de montagne , ({uelque asile caché , où elle pût vivre seule et inconnue, elle s'adiemina delà ville verso» rochers, pour s'y retirer comme dans un nid. C'est un instinct commun à tous les êtres sensiUe» et souffrons, de se réfugier dans les lieux les pliK sauvages et les plus déserts : comme si des rocben étaient des remparts contre l'infortune , et comme si le calme de la nature pouvait apaiser les tronUes malheureux de l'ame. Mais la Providence, qni vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessakes, en réservait un à madaine de La Tour que ne donnent ni les richesses ni h grandeur ; c'était une amie.

Dans ce lieu, depuis un an, demeurait une femme vive, bonne et sensible; elle s'appelait Marguerite. Elle était née en Bretagne, d'une simple famille de paysans, dont elle était chérie > et qui l'aurait rendue heureuse, si elle n'avait eu la faiblesse d'ajouter foi à l'amour d'un gentOhomroe de son voisinage , qui lui avait promis de l'épouser. Mais celui-ci , ayant satisfait sa passion, s'éloigna d'elle , et refusa même de lui assurer une subsistance pour un enGmt dont il l'avait laissée enceinte. Ell<: s'était détermmée alors à quitter pour toujours le village où elle était née, et i aller cacher sa faute aux colonies, loin de son pays où elle avait perdu la seule dot d'une fille panvre et honnête, la réputation. Un vieux noir, qu'elle avait acquis de quelques deniers empruntés , cultivait avec elle un |Mait coin de ce canton.

iiât

Madame de La Tour, suivie de sa négresse, Irouva dans ce Lieu Marguerile qui allaitait son enfont. Elle fut charmée de rencontrer une femme dans une position qu'elle jugea semblable à la sienne. Elle lui pria , en peu de mots , de sa con- «lition passée et de ses besoins présens. Marguerite, an récit de madame de La Tour, fut émoe de pitié; et, voulant mériter sa confiance plutôt i\ae son estime , elle lui avoua , sans lui rien déguiser , rimprudence dont elle sVtait rendue coupable. « Pour moi, dit-elle, j'ai mérité mon sort; » niab vous madame...., vous, sage et malheu- » reuse ! » Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié. Madame de La Tour, touchée d'un accueil si tendre, lui dit en la serrant dans ses bras : a Ah ! Dieu veut finir mes peines, puisqu'il » TOUS inspire plus de bonté envers moi, qui vous V suis étrai^re , que jamais je n'en ai trouré dans » mes parens. »

Je connaissais Marguerite, et, quoique je demeure à une lieue et demie d'ici, dans les bob, derrière la Montagne- Longue, je me regardais comme son voisin. Dans les villes d'Europe, une rue, un simple mur, empêchent les membres d'ime même fomille de se réunir pendant des années entières ; mais dans les colonies nouvelles on considère comme ses voisins ceux dont on n'est i^paré que par des bois et par des montagnes. Dans ce temps-là surtout, où cette île faisait peu de commerce aux Indes , le simple voisinage y était im titre d'amitié; et Fliospitalité envers les étrangers, im devoir et un plaisir. Lorsqne j'appris qœ ma voisine avait une compagne, je fus la voir, pour tâclier d'être utile à l'ime et à l'autre. Je trouvai dans madame de La Tour une personne d'une figure intéressante, pleine de noblesse et de mélancolie. Elle était alors sur le point d'accoucher. Je dis à ces deux dames qu'il convenait pour l'intérêt de leurs enfons , et surtout pour empêcher l'établissement de quelque autre liabitant , de partager entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt arpens. Elles s'en rapportèrent à moi pour ce partage. S'en formai deux portions à peu près égales : l'une renfermait la partie supérieure de cette eneeinte , depuis ce piton de rocher couvert de nuages, d'où sort la source de la rivière des l^taniers, jusqu'à cette ouverture escarpée que vous voyez au haut de la montagne, et (ju'on appelle l'Embrasure, parce qu'elle ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol est si rempli de roclies et de ravins, qu'à |)eine on y peut marcher ; cependant il produit de grands arbres , et il est rempli de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l'autre portion , je compris

toute la partie inférieure qui s'étend le long de la rivière des Lataniers jusqu'à l'ouverture où nous sommes, d'où cette riviènî conmience à couler en- I tre deux collines jusqu'à la mer. Vous y voyez quelques lb>ières de prairies , et un terrain assez uni, mais qui n'est guère meilleur que l'autre, car dans la saison des pluies il est marécageux , et dans les sécheresses il est dur comme du pkmib; quand on y veut alors ouvrir une tnindiée, on est obligé de le couper avec des liaches. Après avoir fait ces deux partages, j'engageai ces deux dames à les tirer au sort. La partie supérieure échut à madame de La Tour , et l'mférieure à Marguerite. L'ime et l'autre furent contentes de leur lot; mais elles me prièrent de ne pas séparer lenr demeure y « afin, me dirent-elles, que nous puissions tou- » jours nous voir, nous parler et nous entr'aider. » n fallait cependant à chacune d'elles une retraite particnlière. La case de Marguerite se trouvait au milieu du bassin, précisément sur les limites de son teirain. Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de La Tour, une autre case ; en sorte que ces deux amies étaient à la fois dans le voisinage l'une de l'autre, et sur la propriété de leurs fiunilles. Moi-même j'ai coupé des palissades dans la montagne ; j'ai apparté des feuilles de latanler des bords de la mer, pour construire ces deux cabanes , où TOUS ne voyez plus maintenant ni porte ni couverture. Hélas ! Il n'en reste encore que trop pour mon souvenir ! Le temps , qui détruit si rapidement les montmiens des empires, semble respecter, dans ces déserts, ceux de l'amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu'à la fin de ma vie.

A peine la seconde de ces cabanes était achevée que madame de La Tour accoucha d'une fille. J'avais été le parrain de Tenfont de Mai^uerite, qui s'appelait Paul. Madame de Là Tour me pria aussi de nommer sa fille, conjointement avec sou amie. Celle-ci lui donna le nom de Vii^inie. « Elle sera » vertueuse, dit-elle, et elle sera heureuse. Je n'ai » coimu le malheur qu'en m'écartant de la vertu. » Lorsque madame de La Tour fut relevée de ses coudies , ces deux petites habitations commencèrent à être de quelque rajiport , à l'aide des soins que j'y donnais de temps en temps, mais surtout par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Margoerite, appelé Domingue, était un noir iolof, encore robuste, quoique dqa sur l'âge. Il avait de l'expérience et un bon sens naturel. Il cultivait indifféremment, sur les deux habitations, k« terrains qui lui semblaient les {dus fertiles, et il y mettait les semences qui leur convenaient le mieux. Il semait du petit mil et du mais dans les eudixnts médiocres, im |ieu de froment dans lt*s bomies terres ,

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du riz dans les fonds marécageux , et, au pied des roches, des giraumonts, des courges et des concombres, qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des patates, qui y vieiment trèssucrées ; des cotonniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes , des pieds de café sur les collines, où le grain ei»t petit , mais excellent; le long de la rivière et autour des cases, des bananiers qui donnent toute Tannée de longs régimes de fruits, avec un bel ombrage ; et enfin quelques plants de tabac, pour charmer ses soucis et ceux de ses bonnes maltresses. Il allait couper du bois à bnller dans la montagne , et casser des roches çà et là dans les habitations, pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces ouvrages avec intelligence et activité, parce qu'il les faisait avec zèle. U était fort attaché à Marguerite , et il ne Tétait guère moins à ^ladame de La Tour , dont il avait épousé la négresse, à la I aissance de Virginie. Il aimait passionnément sa femme, qui s'appelait Marie. Elle était née à Madagascar, d^où elle avait apporté quelque industrie, surtout celle de faire des paniers et des étoffes appelées pagnes , avec des herbes qui croissent dans les bois. Elle était adroite, propre et trèsfidèle. Elle avait soin de préparer à manger, d'élever quelques poules , et d'aller de temps en temps vendre au Port-Louis le superflu de ces deux habitations , qui était bien peu considérable. Si vous y joignez deux chèvres élevées près des enfans, et un gros chien qui veillait la nuit au dehors, vous aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces deux petites métairies.

Pour ces deux amies , elles filaient , du matin au soir, du coton. Ce travail suffisait a leur entretien et à celui de leurs familles; mais d'ailleurs, elles étaient si dépour\'ues de commodités étrangères, qu'elles marchaient nu-pieds dans leur habitation, et ne portaient de souliers que |K)ur aller le dimanche, deigrand matin, à la messe à l'église des Pamplemousses que vous voyez là-bas. Il y a cependant bien plus loin qu'au Port-Louis, mais elles se rendaient rarement à la ville, de peur d'y être méprisées , parce qu'elles étaient vêtues de grosse toile bleue du Bengale, comme des esclaves. Après tout, la considération publi(|ue vaut-elle le bonheur domesti(]ue? Si ces dames avaient nn peu à souffrir au dehors, elles rentraient chez elles avec d'autant plus de plaisir. Â peine Marie et Domingue les apercevaient de celte hauteur, sur le chemin des Pamplemousses, qu'ils accouraient jusqu'au l)as de la montagne, pour les aider à la remonter. Elles lisaient dans les yeux de leurs eschivcs la joie qu'ils avaient de les revoir. Elles trouvaient chez elles la propreté, la lilierté, des

biens qu'elles ne devaient qu'à leurs propres irs' vaux , et des serviteurs pleins de zèle et d'affectioD. Elles-mêmes, unies par les mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblables, se donnant les doux noms d'amie, de compagne et de soeur, n'avaient qu'une volonté, qu'un intérêt, qu'une table. Tout entre elles était commun. Seulement, SI d'anciens feux , plus vifs que ceux de Tamitié, se réveillaient daas leur ame, une religion pure, aidée par des mœurs cliastes, les dirigeait vers une autre vie , comme la flamme qui s'envole vers le ciel , lorsqu'elle n'a plus d'aliment sur la terre.

Les devoirs de la nature ajoutaient encore au bonheur de leur société. Leur amitié nuituelle redoublait à la vue de leurs enfans , finit d'un amour également infortuné. Elles prenaient plaisir à les mettre ensemble dans le même l)ain et à les coudier dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de lait, a Mon amie, disait madame de La n Tour, chacune de nous aura deux enfans, et dia- » cun de nos enfans aura deux mères. » Comme deux Iiourgeons qui restent sur deux arbres de b même espèce , dont la tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire des fruits plus doux, si chacun d'eux, détaché du tronc maternel, est greffé sur le tronc voisin; ainsi, ces deux petits enfans, privés de tous leurs parens, se remplissaient de sentiroens plus tendres que ceux de fils et de fille, de frère et de sœur, quand ils venaient à être changés de mamelles par les deux amies qui leur avaient donné le jour. Déjà leurs mères parlaient de leur mariage, sur leurs berceaux ; et cette perspective de félicité conjugale, dont elles charmaient leurs propres |)eines , finissait bien souvent l»ar les faire pleurer; Tune se rappelant que ses maux étaient venus d'avoir négligé Thymen, ei l'autre d'en avoir subi les lois; Tune, de s'être élevée au-dessus de sa condition, et l'autre d'en être descendue : mais elles se consolaient, en pensant qu'un jour leurs enfans, plus heureux , jouiraient à la fois, loin des cruels préjugés de TEurope. des plaisirs de Taniour et du bonheur de Tégalité. Rien, en effet, n'était comparable à l'attacbement qu'ils se témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait Virginie; à sa vue, il souriait et s'afiaisait. Si Virginie souffrait, ou en était averti par les cris de Paul; mais celte aimable fille dissimulait aussitôt son mal, pour qu'il ne vsoiiffrit pas de sa douleur. Je n'arrivais point de fois iri (|ue je ne les visse tous deux nus , suivant la coutume du |)ays, pouvant à peine mardier, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, ronnueon représente lacoiLstellationdes gémeaux. la nuit même ne pouvait les st'parer : elle les sur-

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pieiiail souvent roudit^ dans le même bei*ceau , joue conire joue , poilrine conti*e |N)itnne , les iji^iins passées mutuellement autour de leurs cous, et eiulormis dans les bras Pun de l'autre.

Lorsqu'ils surent parler, les premiers noms qu'ils il ( éprirent à se donner furent ceux de frère et de Mrur. L'enfance , qui connaît des caresses plus tendres, ne connaît point de plus doux noms. Leur iHlucation ne fit ([ue re<loubler leur amitié , en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt, tout ce qui regarde l'économie, la propreté, le soin de préparer un re|)as champêtre, fut du ressort de Virginie, et ses travaux étaient toujours suivis de^ louanges et des baisers de son frère. Pour lui , sans cesse en action , il bêchait le jardin avec Doniingue , ou . une petite hache à la main , il le suivait dans les bois; et si , dans ces courses, une belle fleur, un bon fruit ou un nid d'oiseau se présentaient à lui , eussent-ils élé au haut d'un arbre, il l'escaladait pour les apporter à sa sœur.

Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr ({ue l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j*alierçus, à l'extrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison, la tète couverte do son jn- |ion , (|u'elle avait relevé par derrière, pour se metire à l'abri d'une ondée de pluie. De loin je la crus vseule; et m'étant avancé vers elle pourTaiderà marcher , je vis (ju'elle tenait Paul par le bras, eiK veloppé prescfue en entier de la même converlare, riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sons im parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon bouflant, me rappelèrent les enfans de Léda , enclos dans la même coquille.

Toute leur étude était de se complaire et de s'entr'aider. Au reste, ils étaient ignorans comme des créoles, et ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne s'in^ (|uiétaient pas de ce qui s'était passé dans des temps reculés et loin d'eux ; leur curiosité ne s'étendait ]ïas au delà de cette montagne. Ils croyaient que le monde finissait où finissait leur Ile, et ils n'imaginaient rien d'aimable où ils n'étaient pas. Leur af-^ fection mutuelle et celle de leurs mères occupaient toute l'activité de leurs âmes. Jamais les sciences inutiles n'avaient fait couler leurs larmes; jamais les leçons d'une triste morale ne les avaient remplis d'ennui. Ils ne savaient pas qu'il ne fout pas dérober, tout chez eux étant commun; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples; ni menteur, n'ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avait jamais effrayés en leur disant (|ue Dieu resserve des punitions teiribles aux enfans ingrats : cliez eux, l'amitié filiale était née de l'amitié ma-

ternelle. On ne leur avait appris de la iTligion que et*, qui la fait aimer; et s'ils n'offraient |kis à l'éirlise de longues prières, partout où ils étaient, dans la maison, dans les champs, dans les bois, ils levaient vers le ciel des mains innocentes et im cœur plein de l'amour de leurs parens.

Ainsi se passa leur première enfance, comme une belle aul)e qui annonce un plus beau jour. Déjà ils partageaient avec leurs mères tous les soins du ménage. Dès qtie le citant du coq annonçait le retour de l'aurore, Virginie se levait, allait puiser de l'eau à la source voisine , et rentrait dans la maison pour préparer le déjeuner. Bientôt après, quand le soleil dorait les pitons de celte enceinte, iVIarguerite et son fils se rendaient chez madame lie La Tour : alors ils commençaient tous ensemble une prière, suivie du premier te|»as; souvent ils le prenaient devant la porte , assis sur l'herbe sous un berceau de bananiers, qui leur fournissait à la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels, et du Ungede table .dans leurs feuilles larges, longues et lustrées. Une nourriture saine et abondante développait rapidement les corps de ces deux jeunes gens , et une éducation douce peignait dans leur physionomie la pureté et le contentement de leur ame. Virginie n'avait que douze ans : déjà sa taiUe était plus qu'à demi formée ; de grands cheveux blonds ombrageaient sa tête; ses yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus tendre éclat sur la fraîcheur de son visage; ils souriaient toujours de concert quand elle parlait; mais quand elle gardait le silence, leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnait une expression d'une sensibilité extrême, et même celle d'une légère mélancolie. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui le caractère d'un homme au milieu des-, gi-aces de l'adolescence. Sa taille était plus élevée que celle de Virginie , son teint plus rembruni , son nez plus aquilin, et ses yeux, qui étaient noirs, auraient en un peu de fierté , si les longs cils qui rayonnaient autour comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande douceur. Quoiqu'il fut toujours en mouvement, dès que sa sœur paraissait, il devenait tranquille, et allait s'asseoir auprès d'elle : souvent leur repas se passait sans^ qu'ils se dissent un mot. A leur silence, à la naïveté (le leur» attitudes, à la beauté de leurs pieds nus, on eût cru voir un groupe antique de marbre blanc, représentant quehpies-uns des enfans de Niobé. Mais à leurs regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus doux sourires, on les eiU pris pour ces enfans dn ciel, pour ces esprits bienlieureux , dont la nature est de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre

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