LYC
Moi, m'y plaire! comme on malhenreiix à la galère où il est enchaîné. Eh ! qui jouit de ce prétendu festin ? n semble que les mets qu'on y sert soient livrés au pillage; ils sont la proie da plus fort ou du plus rusé ; on ne les conserve qu'à force d'artifices, au milieu des procès, des impôts, des gnerres et des superstitions, monstres toojoarg prêts à les enlever , comme des harpies. Enfin , les peuples mêmes ne se procurent le plus simple nécessaire qu'à force de travaux. Ah ! s'il y avait des dieux , ils seraient médians.
SOCRATE
Vous n'avez cherdié la Providence que dans la société des hommes; encore, si voos les aviez ebservés avec quelque attention , vous ferriez que le
méchant seul y vit dans de continuelles alarmes : le juste, au contraire, quel que soit son sort, passe sa vie dans un cercle perpétuel de jouissances. Le travail dont vous vous plaignez au sein de vos loisirs en est une source constante pour lui. Il est d'abord le frein le plus assuré de ses passions ; il développe les facultés de son ame, ou an moins celles de son corps : il les fortifie par de continuels exercices. C'est par lui qu'il jouit des productions de tous les élémens , et de l'amitié de ses semblables, auxquels est-il utile. Lui enlève-t-on les fruits de ses travaux , est-il privé des biens les plus communs , il tourne ses yeux vers l'avenir , et son cœur vers cette Providence que vous méconnaissez. La mort , qui effraie tant les méchans , ne lui parait qu'un passage à un état plus heureux, ou au moins plus tranquille. Il juge , par ce que la Divinité a fiaïit pour le bonheur des hommes dans ce mondie , de ce qu'elle peut foire pour eux dans un autre ; il s'endort en paix sur son sein, comme un enfant qui souffre sur le sein maternel.
LYCON
Mais où est donc cette Providence dont vous parlez sans cesse ? Dans des atomes. Ce monde , si magnifique selon voos, n'en est qu'un assemblage fortuit , réuni et mu par les lois étemelles du mouvement , puisqn'enfin il font le dh-e.
SOCRATE
Mais d'où viennent ces atomes? Quelle main a pris d'abord la peine de les réduire en poussière impalpable , et leur a donné ensuite les moyens de s'accrocher de mille manières différentes , à l'aide d'un simple mouvement? Où est l'origine de ce mouvement ?
LYCON
En eux-mêmes. L'attraction est inhérente à la matière, et la matière est étemelle.
SOCRATE
Mais s'il est ainsi , comment la matière s'estelle d'abord divisée en atomes? ils ne devaient jamais se séparer les uns des autres, puisqu'ils s'at*^ tirent toujours.
LYCON
Cela est ainsi , Démocrite l'a dit.
80CRATB.
O Lycon ! un athée est dans la nature comme un aide-manœuvre dans un superbe palais , où H ne voit tout au plus que l'équerre et le niveau qui en ont élevé les murs; il ne fiiit aucune attention aux proportions des colonnes, aux belles formes des statues, à la distribution des appartemens convenables aux divers besoins de ses habitans , et à aucune des liarmonies et concordances du plan dont un habile architecte a tracé Tensemble; ion
LA MORT DE SOCRATE
iiitelligenoe, toujours attachée à son mortier , ne peut plus s'élever au-dessus de ses conceptions grossières. Ainsi le matérialisme abrutit Tesprit et endurcit le cœur. Quoi ! il ne s'est jamais élevé dans le vôtre le plus petit mouvemenl de reconnaissance, d'amour et de religion, à la vue d'un arbre chargé de fruits, d'une vierge belle et modeste, ou du lever de l'aurore? ( Lycon se met à rire. ) Grand Dieu ! l'athéisme est la plus terrible punition de l'athée.
LTCON , à demi fâché.
Quoi ! ce ne sont pas des atomes éternels qui ont tout formé en s'attirant et s'accrochant mutuellement?
SOCRATE
Si ces atomes s'attirent et s'accrochent sans cesse , ils ont dû faire un bloc unique de tout l'univers ; il serait à présent impossible d'en trouver un séparé des autres, qui pût en donner au moins une idée.
LYCON
Mais ils se repoussent aussi.
SOCRATE
S'ils s'attirent et se repoussent à la fois, ils devraient tenir le monde en perpétuelle dissolution ; on devrait voir les corps célestes tantôt se réunir en masses informes, tantôt se dissiper en poudre. Le soleil et la lune n'auraient pas cette forme sphérique , si propre au mouvement : il n'y aurait pas de raison pour qu'ils fussent plutôt eu globe qu'en pyramide ou en cube.
LYCON
Si fait , si fait , parce que ces astres ayant été originairement dans un état de mollesse , les atomes du centre ont dû attirer ceux de la circonférence vers eux , et en former une boule.
SOCRATE
Mais pourquoi ceux de la circonférence n'auraienl-ils pas attiré aussi bien ceux du centre vers eux , puis(|u'ils étaient à la même dislance ? ils auraient dû tourner des astres en formes de coupes ou de fuseaux. D'ailleurs, comme vous dites qu'ils se repoussent* en même temps, ils n'ont donc jamais dû se réunir. Mais si les astres ont été dans an état de mollesse qui les a arrondis par une attraction centrale, pourquoi sont-ils maintenant dans un état de sécheresse qui les maintient dans leur rondeur? Les vapeurs dont ils étaient imbibés n'ont jamais dû s'évaporer , puisqu'elles
* Il y a plus ; celui qui est au centre n'ayant pas plus de Ibrce pour attirer que les autres , c'est lui qui doit être attiré par ceux de l'enceinte et de la circonférence dont il est enviitknné , et qui lont en bien plus grand nombre.
étaient attirées au centre aussi Uen que les parties solides.
LYCO^.
Toutes vos réponses ne sont que da Yerbiage.
SOCRATE
Passez-m'en encore une. Si les atomes ont formé autrefois sur la tene des corps de formes si différentes et si bien organisés , sans les Eaire tous sphèriques ou circulaires comme dans les cieox, pourquoi n'en produisent-ils pas encore de nouveaux sur de nouveaux plans, puisqu'ils sont mus par le hasard ? Que diriez- vous, en jouant aux dés , s'ils amenaient toujours les mêmes points ? vous diriez qu'ils sont pipés. Qu'est-ce qui a donc pipé les projections de la nature?
LYCON
Je ne réponds point à des sophîsmes. Le système de l'univers est tel que je voas l'ai dit; et il n'y a plus à en douter , car il est calculé.
SOCRATE
Permettez-moi de vous fidre à mon tour quelques questions.
LYCON
A la bonne heure.
SOCRATE
Qui est-ce qui a fait la statue de Vénus ao Prytanée?
LYCON
On dit que c'est le sculpteur Lysias.
SOCRATE
N'est-elle pas très-belle?
LYCON
Je n'en sais rien , car moi je ne vois dans une Vénus que des hgnes droites et des courbes.
SOCRATE
Où Lysias a-t-il pris le modèle de la sîeune?
LYCON
On dit que c'est d'après les plus belles filles d'Athènes, et je le crois.
SOCRATE
Et à qui ces filles devaient-elles leur beauté ?
LYCON
Sans doute à la nature.
SOCRATE
Lysias, qui a imité leur bonne grâce et leurs belles formes , a-l-il de rintelligence ?
LYCON
Sans doute ; il en faut beaucoup pour bien faire une Vénus.
SOCRATE
Pourquoi Lysias n'a-t-il pas rendu sa Vénus capable de se mouvoir, de marcher , de parler, et de danser comme ses modèles?
LA MORT DE SOCRATE
LTCON.
Cela surpassait son art.
SOCBATB.
Et si je voas disais maintenant qae ce sont des atomes de marbre qui , s'accrocbant dans Tatelier de Lysias, ont formé sa Vénus !
LYCON
Je dirais que c^est une alisurdité. Ne Tondriezvous pas me le faire croire? vous n'êtes pas encore un assez habile sophiste.
Quoi! vous ne croyez pas que des atomes puissent former une statue , et vous croyez qu'ils ont formé le sculpteur lui-même! Vous voulez que ces atomes, aveugles, insensibles, sans intelligence, mus au liasard , aient composé les mondes, avec les êtres qui les habitent , clairvoyans , sensibles , inteiligens , qui se meurent , s'aiment et se reproduisent ! Reconnaissez donc qu'il y a une intelligence infinie dans l'Auteur de la natare, puisque Lysias y a trouvé l'image d'une Yénns d'après ses plus l)eaux ou\Tages, sans approcher que de bien loin des moindres de leurs perfections.
LYCON
Dans vos comparaisons vous supposez toujours un dieu qui agit comme un homme.
SOCRATE
N'est-ce pas vous plutôt , homme faible et aveugle , qui voulez toujours agir comme un dieu ? Vous voulez créer un monde à votre manière , et moi je ne vous parle que du monde qui a déjà été fait par une Providence très-sage, très-puissante et très-bonne. O Lvcon ! si vous avez k malheur de n'en plus éprouver le seutiment , servez- vous au moins de vos yeux et de votre bon sens, coDune font les plus simples des hommes.
LYCO.X.
Je ne verrai et ne penserai jamais comme la multitude.
ANYTUS
Cen est assez , et trop, en vérité. Lyoon , permettez-moi de vous dire que vous abusez de voCre raison.
LYC05 , en colère.
Il vous sied bien de me faire ce reproche , vous qui ne vous êtes jamais seni de la vôtre !
ANYTL'S.
Conmient , impie , vous refusez de penser conmie le peuple ! vous ne croyez pas même aux dieux ! Sans doute vous ne faites aucun cas de la bonne Cérès, qui nous donne les moissons, et dont j'ai l'honneur d'être grand-prêtre ?
LYCOX.
Y crois-tu toi-même , orgueiDeux hypocrite.'
Aiirrcs.
Misérable sophiste , tu mériterais à ton tour que je te dénonçasse aux Athéniens.
MBLITUS.
Est-ce donc là le respect que vous portez toos deux au magistrat ? n'avez-vous pas honte de vous injurier en sa présence? Vous n'avez que frire de vous reprocher vos vérités ; je vous ooonais tooi deux de longue maio.
AÎITTL'S.
Qu'est-ce à dire? ( tl se lève. ) Lycoo, fl nous insulte.
SOCRATE
Quel scandale vous aller donner! par respect pour vous-mêmes. . .
UéLITCS.
Il suffit. Puisque Socrate se refuse à l'autorité des lois , de la religion et de la raison , employons d'autres moyens. Holà ! geôlier.
LE GEÔLIER, accourani.
Plalt-il, seigneur?
MéLITUS.
. Fais entrer les femmes et les enlans de Socrate.
SOCRATE
Ah! vous m'attaquez par les armes les plus dangereuses.
« Xantippe entre avec trob enfans, dont deux » en bas-âge , et le troisième dans l'adolescence : 9 Lampsaque , Lamprodès, et une petite fille ap- 9 pelée Sophronisca. Le premier est fils de Xan- » tippe , les deux autres sont de Myrto. Le geôlier » sort. 9
SOCRATE
Mes pauvres enfans , comme vous êtes changés!
S0PHR05ISCA.
Mon bon papa , nous avons passé toute la nuit et tout le jour à pleurer.
MÉLITCS, les arréîaMÎ.
AOez plus loin ! la loi défend d'approcher des prisonniers qui sont dans les chaînes.
S0PHR05ISCA.
Oh! les méchans qui vous ont couvert de fers!