LAMPSAQUE
Nous ne sommes pas assez forts pour les rompre.
SOPHR05ISCA.
Nous voulons seulement' les baiser.
Respectez les lois, cbers en£uis !
XAXTIPPE.
Te voilà encore, avec ton respect pour les lois. Klles te font mourir ionooent
LA MORT DE SOCRATE
socRATB, sawrkMi.
Bonne XanUppe , voodraîs-io qu'elles me fissent moarir coupable ? Où est Myrto ?
SOPHRONISCA.
Ma mère ? Elle est malade.
XANTIPPE
Ta douce Myrto! Elle est restée k la maison. Elle dit qu'elle a vu mourir son grand-père en prison, et qu'elle n'a pas la force de t'y voir mourir aussi; c'est elle qui t'a porté malheur. Tu as eu bien tort de me donner une pareille compagne; n'avais-tn pas assez de moi donc ?
SOCBATB.
Ce furent les bis qui , après la bataille de Potidée, et la mort de tant de nos citoyens, m'obligèrent , comme les autres pères de famille , d'épouser deux femmes.
XANTIPPE
Celle-ci t'a été d'un grand secours ! elle ne prend pas soin même de ses enfans ; il faut que je les traîne partout avec moi; elle est conmie une imbécile. Au moins , à ta place , j'aurais cherché une femme riche, puisque tu en voulais une délicate.
SOCRATE
J'ai consulté non mon goût, mais mon devoir. Elle était petite-fille du juste Aristide , et fort pauvre; j'ai dû la secourir. Après tout, chère Xantippe, ne devais-je pas du respect aux lois?
XANTIPPE
Elles t'ont bien respecté elles-mêmes ! Elles te tiennent au cachot, enchaîné comme un criminel, toi qui n'es qu'un trop bon citoyen.
ANYTUS
Ma chère Xantippe , votre mari n'a point de religion. Il veut faire de nouveaux dieux.
MÉLITUS
Il corrompt les jeunes gens; il en veut faire de nouveaux citoyens, en les ramenant aux anciennes lois de la nature.
LYCON
C'est un orgueilleux qui veut endoctriner les doctes. Il croit tout savoir.
XANTIPPB.
O mes nobles seigneurs ! vous ne le connaissez pas ; c'est un homme simple et sans esprit. Vous le croyez un grand génie ; c'est un bon homme. Il parle comme tout le monde; on entend tout ce qu'il dit. Ah ! sauvez-lui la vie.
ANYITJS.
Nous sonmies venus ici uniquement pour cela. Il ne tient qu'à lui de se sauver : il n'a qu'à se reconnaître coupable.
Je ne veux pas manquer à la vérité et à la jiis-
Uce à mon égard, plus qu'envers font autre citoyen. Je reconnais que j'ai bien mérité de la patrie, et qu'attendu ma pauvreté, elle doit me nourrir jusqu'à la fin de mes jours, que j'ai employés à l'éclairer et à la servir.
LYCOIf.
Quel opiniâtre ! il me met en fureur.
MÉLITUS
Vous allez vous perdre à jamais , si vous ne vous repentez dans l'instant.
ANYTUS
Vous allez tomber dans les enfers pour Téter nité.
XANTIPPE, pleurant.
O mon bon mari ! songe que tu vas me laisser veuve, trois enfans en bas-âge, sans fortoneet sans protecteur.
SOCRATE
Je te laisse , ainsi qu'à mes ensuis ^celui qui m'a protégé moi-même.
XANTIPPE
Malheureux ! il t'abandonne , puisqu'il te livre à tes ennemis.
SOCRATE
Il me délivre des infirmités de la vieillesse par une mort honorable et douce. Quel secours , Xantippe, eusses-tu trouvé dans un vieillard de soixante-dix ans ? Bientôt tu aurais été obligée de me protéger moi-même. Devenu caduc , les mains, la tête et les genoux tremblans, il te faudrait me veiller et me soigner comme le plus petit des enfans. L'âge , qui m'aflaiblit de jour en jour, fortifie les nôtres : ils n'ont maintenant ni industrie ni force, mais la nature les a revêtus d'innocence; c'est une égide qui les défend contre les plus barbares. Quand les vents de l'adversité soufflent sur la terre , la pitié descend du ciel , et couvre les orphelins de ses ailes; partout les lois humaines viennent à leur secours, partout leurs bien&iteurs prospèrent, et leurs tyrans font tôt ou tard mie fin malheureuse. Mais quand il serait possible que les lois d'Athènes abandonnassent les miens , crois-tu que celui qui revêt les petits animaux de douces fourrures, et qui les met en naissant dans des nids maternels, ne prenne pas soin des enfans de l'homme, son plus bel ouvrage? Dieu protège ceux que la société repousse; il étend leur esprit et fortifie leur cœur; il leur inspire de grands talens , ou , ce qui vaut encore mieux , de grandes vertus. Les hommes célèbres et les sages de tous les pays ont été des enfans malheureux.
XANTIPPE
Pauvre bon homme ! tu as donc été bien heureux dans ton enfonce , car tu n'es guère sage dans
LA MORT DE SOCRATE
la vieillesse. Ta veax mourir quand tes enlkos ont le plus besoin de tes conseils.
SOCRATE
Je leur laisse pour conseils l'exemple de ma mort.
XANTIPPE
A quoi leur seras-tu utile quand tu ne seras plus?
SOCRATE
Si Dieu donne aux en fans de se rappeler le souvenir de leurs ancêtres pour se conduire dans la vie , crois-tu qu'il ne doime pas aux ancêtres d'influer sur les destins de leurs enfans ? Une chaîne éternelle lie les enfans et les pères , les époux et les épouses ; c'est elle qui remue notre sensibilité a la vue des tombeaux où reposent les objets de nos affections ; c'est à elle que sont attacha nos ressouvenirs et nos espérances. Fidèle compagne de ma vie, je ne t'abandonnerai point, après ma mort, dans le soin de nos orphelins : la bonté divine me permettra de réparer, dans un monde plus heureux , les fautes que j'ai pu oonmoettre dans celuici. Dégagré de mes propres passions, je viendrai au secours des tiennes ; je te ranimerai par de bons sentimens , je calmerai tes chagrins. Quand ton caractère , impatient de l'infortune , t'emportera hors des bornes de la raison , je me rappellerai à ton souvenir, et, en pensant à moi, tu te diras : « Socrate eût dissipé ma colère par un sourire. »
XANTIPPE
Ah ! te voilà à ton ordinaire , riant de tes propres maux. Encore , si je n'avais que les miens à supporter ! mais vois tes pauvres enfans fondant en larmes. Que leur répondrai-je demain au lever de l'aurore, à l'heure où tu avais coutume de les prendre dans tes bras , quand chacun d'eux , en se réveillant , me dira : « Ma mère ! où est mon père ? » O dieux , ô dieux ! que je suis malheureuse !
SOPHRONISCA.
Mon papa , depuis un mois nous vous demandons aux dieux tous les jours , le matin , le soir, et encore la nuit.
LAMPSAQUB.
Maudits soient les cniels qui vous causent tant de maux ! ^
LAMPROCLàS.
Mon père, ne nous abandonnez pas !
SOCRATE
Non , mes en&ns , vous ne serez point abandonnés; le ciel prendra soin de vous : ma mort est son dernier bienfait pour moi. Lampsaqne, n'en poursuivez jamais la vengeance contre votre patrie ; on peuple n'est point coupable des crimes des fiictions. Ma mort est glorieuse, puisque je meurs pour la
justice ; elle ne répandra qne trop d'éclat sur ma vie commune et sur la vôtre. Mais fuyez la célé^ brité , mes enfans : celui qui a tout créé s'est réservé la gloire pour son partage; mais il a distribué sur la terre une portion de bonheur à tous les enlans des honmies ; il l'a attachée à leur concorde. Vivez obscurs et unis, et vous vivrez heureux; vivez entre vous comme j'ai cherché à faire vivre entre eux mes concitoyens. Dieu a mis l'amitié fraternelle à l'entrée de la vie humaine , pour en faire les premiers exercices, comme un péristyle à l'entrée d'un grand cirque. Il a donné aux enfons des ressemblances avec leurs parens, non-seulement afin que leurs pareas les aimassent, mais que les enfons s'aimassent entre eux , en retrouvant les traits et les qualités de leurs pères et de leurs mères dans ceux de leurs frères et de leurs sœurs. L'un de vous a ma mélancolie, l'autre mon humeur railleuse ; j'y démêle encore les caractères de vos mères : l'un a la franchise et les afTecUoos vives de Xantippe , l'antre le calme de Myrto. Que chacun de vous les retrouve donc dans ses frères et sa sœur. Aimez vos mères comme je les ai aimées. Oh! si mes fers ne me retenaient, avec quel plaisir je vous presserais tous ensemble oon^ tre mon sein !
LAMPSAQUB.
Mon père , je veux mourir avec vous.