PH^DON
Eschine, je lui ai bien plus d'obligation que vous. J'étais fort jeune, et esclave d'un maître infâme; mais ayant entendu un jour Socrate discoa-
LA MORT DE SOCRATE
UGl
rir sur la Terto , je le priai de me dâivrer à ta fois de TesclaTage de mon maître el de oelni da vice; mais je crains bien, ajouUi-jeen pleurant, qa'iJ ne soit d^a trop tard poqr me corriger. Pourquoi donc ? me dit Socrale. Pour être vertueux , on n*a qu'à le vouloir. Moi-même je suis né avec les plus fortes inclinations pour le vice ; mais, avec Taide de Dieu, je m*en suis guéri par la pliilosophie. Puis, touché de mes larmes , il me fit racheter par 1 ari^nt d'Alcibiade , et il n'a cessé de purifier et de fortifier mon cœur par ses instructions.
CUJSRBPBON.
A qui de nous o'a-t-il pas rendu les plus grands senices! A mon retour de Delj^es, il apprit que j*étais brouillé depuis long-temps avec mon frère Chcrecrate; il fit si bien qu'il nous réconcilia, et maintenant nous vivons dans une par&ite amitié.
ESCHINB.
n va mourir; je lui ai promis d'être le compagnon de sa bonne et de sa mauvaise fortune : je vais me déclarer moi-même aux juges le complice de ses sentimens , afin de mourir avec lui.
APOLLODOEB.
Et moi aussi.
ANTISTUÈNB.
Pourquoi ne pas mourir pour lui? ou plutôt pourquoi ne pas vaincre? Je vais combattre ses débiles ennemis à la tête de mes vigoureux disciples.
ARISTIPPB.
Gardez-vous-en bien , Anlisthène! Quelle persécution vous attireriez sur les philosophes ! Que deviendraient mes beaux jardins ?
ANTISTHÈKB.
Aristippe , vous ne feriez pas une longue résisr tance.
CRITON
Aristippe a raison ; songeons à honorer Socrate en l'imitant. Mais le voici.
SOCRATE, ritmt Maintenant je suis prêt.
CRITON , d^un air triste.
Socrate , vous avez refusé la robe d'Apollodore ; dites-nous comment vous voulez que nous vous rendions les derniers devoirs.
SOCRATE
Conune il vous plaira , pourvu que je ne vous échappe point. Pensez-vous que quand j'aurai bu le poison , je demeure encore id ? Assurément ce ne sera point Socrate que vous verrez alors mettre en terre ou sur le bâcher; disposez donc de ces choses à votre £mtaisie, on plutôt selon la coutume.
Bernardin.
CRITON
N'avez-vous rien à me conunander pour vos femmes et vos en&ns ?
SOCRATE
O Criton ! je croirais faire tort à notre amitié.
CRITON
Et pour nous tous ?
SOCRATE
Rien, mes amis, si ce n'est que vous ayez soin de vous-mêmes , pai-ce que vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir. Au contraire , si vous vous négligez , et si vous n'agissez pas suivant les discours que nous avons tenus , quand vous me promettriez maintenant beaucoup, vous ne ferez cependant rien pour moi. {Il regarde autour de lui,) Qu'écrivez-vous donc là, jeune et modeste Xénocrate ? vos réflexions ?
XÉNOCRATB.
Oh! non, mon père : ce sont les vôtres, pour en profiter.
SOCRATE
Vous aimez mieux vous distinguer par de bonnes actions que par de belles paroles. Vous ressemblez au figuier, dont les fruits sont délicieux au de dans, quoiqu'ils ne montrent pas de fleurs au deliors. (D'un air plein de joie.) Ah! voici le signal de mon départ.
CRITON
De quoi parlez- vous, Socrate?
SOCRATE
Voyez-vous ce rayon qui entre par le soupirail, et se repose sur cette toile d'araignée? tous les soirs il me visite. Quand il sera environ à ma hauteur, il disparaîtra; le soleil sera couché , et je me lèverai pour l'éternité.
« Les disciples, émus, regardent les uns le rayon, » d'autres Socrate ; d'autres mettent un pan de » leur manteau sur leurs yeux. »
Ce rayon m'a souvent fait naître des réflexions consolantes , au milieu de ce noir cachot. D'abord j'y ai reconnu la bonté des dieux, qui m'y envoient de quoi me réjouir la vue, et les rappeler à num souvenir. Plus d'une fois, j'y ai cherché des preuves palpables de leur providence, en maniant dans les ténèbres la tige, les nœuds et l'épi vide d'une simple paille de mon lit; mais à la vue inopinée de cette lumière céleste , je crus voir quelque chose de leur essence. Observez son éclat pur et vif, qui foit pâlir la flamme obscure de la lampe; vous diriez d'un or volatiUsé : cependant il est si léger, qu'il repose sur les fils d'une ai'aignée sans les mouvoir. Observez les riches couleurs qu'il tire de chacun deoeux qu'il éclaire : il y en a six bien distinc-
éU2
LA MORT DE SOCRATE
tes ; trots primitives , la jaune, la roiige , la Meue; et trois intermédiaires , l'orangée , la pourprée et la verte : elles sont rassemblées autour de chaciue fil comme des anneaux de pierreries. Ce n'est donc pas sans raison que les premiers poètes ont feint qu'Apollon était le dieu de la musique, et qu'ils ont donné , les uns trois cordes , les autres six cordes à sa lyre. La lumière porte avec elle la joie, Pamour, l'espérance, dont ces couleurs sont les emblèmes. Ce rayon est d'une nature céleste, à la- (luelle rien n'est comparable sur la terre; quekfue léger qu'il soit, il vient du soleil jusqu'ici, à travers la région orageuse des vents , sans qu'aucun le détourne en chemin ; quoiqu'il paraisse à la disposition des hommes, et qu'il soit d'une longueur immense, aucun art n'en peut retrancher la plus petite partie : il est impalpable, et cependant il se fait sentir non-seulement à la vue, mais encore à la main. Mais ce qu'il y a de plus adnn'rable , c'est qu'il fait tout voir et (ju'il est lui-même invisible; quoiqu'il traverse ce cachot, nous n'apercevons point sa trace au milieu des ténèbres ; nous ne voyons que le lieu où il arrive et qu'il éclaire.
Je suppose que cette nuit d'un mois que je viens d'éprouver environnât notre globe pendant une année, par l'absence subite du soleil; il n'y a pas de doute que les couleurs de son aurore et de son couchant ne se répandraient plus dans l'atmosphère; que les feux de son midi ne se faisant plus sentir, sa chaleur ne produirait plus les vents; que l'océan fluide se convertirait bientôt en un océan de glace. La terre serait sans fécondité, tous les végétaux et les animaux sans vie périraient , excepté peut-être quelques hommes habit ans des forêts, qui pourraient encore subsister quelque temps, à l'aide du feu , dans ce vaste tombeau : sans doute ce fut l'état où il trouva le berceau des mortels. Avant la création du soleil , ses élémens étaient dans un état universel d'inertie; aucun mouvement, aucune vie, aucun bruit ne se manifestait à sa circonférence; partout i*égnait la nuit, l'hiver, le silence et la mort. Mais à* la voix de Dieu le soleil parut : aussitôt les feux de son aurore s'étendirent dans l'atmosphère, l'air attiédi et dilaté engendra les vents ; les glaces tle l'océan se fondirent vers l'orient, et le glol)e soulagé, dans cette partie, de leur énorme poids , tourna sur ses pôles et circula autour de l'astre du jqfir, comme le pensent les sages de la Çhaldée. Ce fut alors que ses rayons minéralisèrent les montagnes , fécondèrent et dé- Teloppèrent les germes des végétaux , pénétrèrent de leurs flammes invisibles leurs tiges, leurs feuilles, leurs fleurs et leurs fmits ; de là elles repassèrent
dans restoonc des animaux, et y portèrent la chaleur, le mouvement et la vie. Tout corpa vivant te paît des feux do soleil, en liarmonîe avecses besoins. L'homme senl eut le privilège de les d^ager, par la combustion, des corps où ils étaient renfermés, de les reproduire dans l'air, et de les fixer dans son foyer on à l'extrémité de sa lampe. Ainsi comoie le soleil , dans la volonté de Dieo^ était le premier agent des ouvrages de la nature, le fèo , dans lei mains de l'homme , devint celtd de tons les aili qu'il en avait imités.
Sans doute le soleil n'est qu'une faible image de ce grand Dieu qui ordonne les hamKMiies de notre univers; la lumière est son voile , la vérité est son essence. Il y a de grandes analogies entre elles, et des différences plus grandes encore : la lumière est la vérité des corps, et la vérité est la fanmère des âmes. Toutes les vérités émanent de Dieu, comme tous les rayons de lumière énuinent du soleil , avec cette différence que le soleil n'est que le centre de notre univers, et que Dieu en est ils fois et partout le centre et la dreonféreiioe. La vérité , comme la lumière , est inaltérable , immortelle; mais elle pénètre où la lumière ne pénètre pas ; elle est , comme elle , ébloaissante à sa source, invisible dans son cours, et ne se manifeste que dans les lieux où elle opère : elle se décompose, dans son principe, en trois &cultés primitives , la puissance , l'amour, TinteUigenoe; comme la lumière en trois couleurs qui en sontlei emblèmes : elle embrasse à la fois les trois temps, le passé, le présent et l'avenir. Reçue par Tauie humaine, divisée comme elle en trois feèultés susceptibles d'en recevoir les impressions, la mémoire, lejugenient et l'imagination, elle se joue sur les nerfs de notre entendement , plus dâiés que les (ils de l'insecte ; là elle se réfléchit encore en fccultés intermédiaires, et en tire les plus ravissanto harmonies , d'après celles qui existent dans la mturc. C'est la vérité qui en a étabK les lois; elle ks conçut \)àr l'amour, elle les ordonna par l'intelligence , elle les exécuta par la puissanœ. Ce Ait elle qui, se mêlant à la lumière, forma le soleil, qai, aimantant la terre de l'amour de cet astre céleste, et se couronnant de ses rayons , versa les couleon! de l'aurore dans l'atmosplière, fit mouvoir les vents, circuler les nues, et germer les métaux au souunK des montagnes; elle revêtit leurs flancs d'arbres chargés de fruits , et leurs vallons de tapis de verdure et de fleurs. Elle dissémina des âmes semihles dans tous les sites où elle étendit les rayons de l'astre du jour, et leur donna de se former un oorfs |)ar l'entremise des amours dans un sein matemel. (iliaque genre d'animal ne fut doué qne d'un rayin
LA MORT DE SOCRATE
im
de puissance , d'amour et d'intelligence; main la vérité reposa avec toutes ses facultés dans l'amede rhonune, et la rendit susceptible, avec l'aide de ses semblables, d'acquérir la sphère de toutes celles qui environnent notre globe. Chaque ame humaine eut besoin de s'en nourrir, comme chaque corps de lumière et de feu. C'est elle qui excile en nous seuls cette curiosité naturelle qui nous porte à tout connaître , à tout entreprendre et à tout oser ; elle est un besoin pour le cœur humain. C'est la vérité qui agrandit et fortifie l'ame, c'est sa découverte qui &it nos délices; et quand nous ne l'apercevons point dans un discours ou dans les imitations de la nature, l'ennui s'empare de nous , comme le sommeil de nos yeux, dans l'absence de la lumière. Comme Dieu nous a donné de fixer dans nos lampes un feu artificiel, tiré , dans son origine, da taiell ; il nous a donné de même de fixer dans des livres des vérités émanées de Im.MaisilyaatiUiil de différence entre les vérités transmises par des hommes et mêlées de doutes, de fiiMeset d'erreon, eC les vérités émanées de Dien, qo'fl y en a entre le feu matériel terrestre, mêlé de eendre et de fumée, et ceioi dn soleil, toajoars par eC inaltérable. Le fendu soleflvivifie; le feu des honmes dévore et détruit. La sdence de Dien gouverne les passions; celle des hommes les excite.
Il y a de pins une telle al&iilé entre la lumière el la vérité, qne Dien lenr a donné nn sensofflum eoBBnnndans le même lîen dn eervcan; et qne qoand le soleil prive le soir notre horizon de Si Innûère, il prive en même temps notre ame de ses opérations. EBe s'endort, comme s'a n'y avait pins de vérités à eonnaitre pMr cfle dès fÉ'a n'y a pins d'obiets à eonadéier. La vne de Ti avec eele de fa luBMère. CcfCMfaat de I
roresnivante faréveiBe. Saméame icnsem de même à fa mort, qm n'est qm fa nnit de notre Tie , comme fa nnit n'est ifK fa mart d'an de nos joors. Cest abrs qu'été sera révcWe à fa Ms par h lumière et fa vérité étemeirsç mais.» r^J ilfi^pcrnli.)
us AS» Dft snoiATi,
Ila(fiipam;fe n'est rm : il n'est pméieini, m»; Of^eiairennaQffeborixMi; in^aipicté notre eoodiant qne pfMirnne MMifsIe aumve.
^oeraie^ le .loieil ^st eonHn^.
socRATR #f lève , et pmnd la rnvpe ttun air
asguré.
Mon ami, consolez- vous, vous ni*Mpportex la coupe du lionhenr.
LR GROLIKR.
Pour que l'effet de la ciguë soit plus prompt et vous fasse moins souffrir, quand vous l'aurez bni*; vous ferez quel(|ues tours <lans la chambre; et lorsque vous vous sentirez fatigué , vous vous reposerez sur votre lit.
socAATE , (Tun air plein de joie lève la coupe ver»
le ciel.
Je te salue , coupe sacrée , honorée par les lèvres du juste Aristide et de plusieurs hommes innocens. {Il hoii , et remet la coupe au geôlier,) Oh ! qne le breuvage de l'immortalité est doux ? il me fait oublier tous les maux de h vie mortelle , et II jette mon ame dans une ivresse divine. Oui , cheri amisy SI vous sentiez ce qne j'éprouve , vous envieriez ma fdieité; il m'est impossible de vous en donner une idée.' Je viens de vous parier de la lumière et de la vérité^ mais c'est comme nn mortel qui ne voit les choses célestes qu'A travers nn voile, et qui n'a point de langage pour les exprimer. Leii ténèbres et l'errenr sont inhérentesà notre nature terrestre. Non seulement ta nuit couvre la moitié de notre glolie ; mais dans l'autre moitié qo'édaire lesoletl,les montagnes ^ les vaNée», les rochers, les fiwêts, les berbe», les animaux, f/nt chacun leurs ombres, qni sont des espèces de nuits an milien du jour. Les noages mêmes qui s'élèvent tmtm ense de ta terre nous cachent le soleil la moitié de ramMe,de sorte qne nom jouissons k peim d'unedomième partie de m Inmiire ^ encore est' ene ineertame, vaname et fugitive.
Il en est ne amme des erreurs qui nous vowent fa iAftÊÊÊé* De ténmvenses superstitions sont té"
nuit sur ptas de ta moitié du , et lui cachent ta sonrce de foule vérité et 4e tonte vertu: de pim, chèque nation,
pri'lyignel ses erreurs^ qm OMenrewoent sa ranon» EMsmMsvmss UKase ks ptas esviMiées, r ai hémnef
■M^m^^mt ^m^^HVfHs^w^cs itc Wtww ncnPHoiSf , % e"
ièveeomme an nuui^ lempii de wwdres et de fem* pesos, fsi sTesnas^mi sem iies awarais nugens, en
otHO^ ^W HSlIBPVdt nWVjmlHBm mir 999mwK%% CRI J^ffW
et obsenres ^ ifa fsims b lumière de ta vérité ; et SI qnelqnr un de eenu qm ta ciiereiient en déconviMe un fsi^on nouveau f B est penéenté % ta sus par tas
LA MORT DE SOCRATE
gnons de mes travaux . Le globe et le genre hnmain sont encore dans Fenfanèe. Dieu n'opère qu'avec nombre, temps, poidset mesure ; il perfectionne sans cesse ses ouvrages. Semblable à un laboureur infati* gable, il laboure sans cesse ce glol)e avec les rayons du soleil, et l'arrose avec les eaux de l'océan. Il le pénètre de lumière et l'améliore de siècle en siècle. Voyez combien de végétaux et d'animaux nouveaux se sont répandus, des parties orientales de l'Asie et de l'Afrique , dans la Grèce, et de là s'étendent peu à peu dans les régions occidentales. Voyez, d'un autre côté, combien les productions de la vérité, formées d'abord dans l'orient , se sont propagées dans les mêmes lieux. Les Orphée, les Homère, les Pythagore en ont apporté les lettres , les sciences et les arts. Les sages sont les rayons de la Divinité. Combien de coutumes inhumaines et de lois injustes n'ont-ils pas déjà abolies ! Ils passent sur la terre comme des rayons de vérité, qui montrent le chemin céleste de la vertu ; et quand ils ont parcouni leur carrière rapide, Diea les rappelle dans son sein , comme le soleil les rayons de sa lumière.
N'en doutez pas, diers amis, il est des récompenses dans les cieux pour ceux qui ont marclié constamment dans les voies de la vérité et de la vertu. C'est là que nous nous trouverons réunis avec tous les bienfaiteurs des hommes. Ne vivez donc que pour la patrie céleste. Ici-bas, tout est renversé; là-haut, tout est à sa place. Les nuits, les hivers, les tempêtes, les erreurs, le faux savoir, les superstitions, les calomnies, les guerres, la mort viennent de cette terre ténébreuse dont tant d'hommes se disputent l'empire , parce qu'ils se flattent d'y vivre toujours. La lumière, la vérité, la vraie science , la vie , les amours , les générations, descendent de ce ciel qui ramène à lui tout ce qu'il y a de bon, et dont presque personne ne s'occupe. {Ici il fait une pause.) O mes amis ! aimez-vous : soutenez-vous les uns les autres, en gravissant l'âpre montagne de cette vie ténébreuse. Bientôt vous en atteindrez les sommets lumineux, et vous serez , comme moi, au-dessus destempéles. (/( s'arrête, et s'approche de son lit,) Je me sens fatigué. . mes jambes ne peuvent plus me soutenir.. . les liens qui attachent mon ame à mon corps se relâchent, et vont bientôt se dénouer. Je t'embrasse, mort sacrée.' Use jette sur son W<, et se couvre le visage d^un pan de son manteau.
SES AMIS selèvent, et s'écrient :
Socrate ! oh ! Socrate n'est plus.
socRATE , revenant à lui , se redresse sur son séant: ses yeux sont baissés vers la terre. O terre , je sens que je t'abandonne ! Mais que
vois-je? les temps se dévoilent à mes yeax!.... Athènes, quelle peste affreuse ravage les malbeoreux habitans ! tes écoles se ferment , les exercice» cessent! Métitus, tu es condamné à ton tour... Anytus, tu fuis en vain... tu tombes lapidé soos les murs d'Héraclée! Et ^-ons, misérables témoins dr la calomnie, on vous refuse de tontes parts le fëo et l'eau ! dans votre désespoir, vous vous arrachez la vie de vos propres mains. {Il lève ses ynur vers leciel.)Jusiïce étemelle, que vousèles terrible aux médians ! (// fait une pause , et parte ses yeux i l'horizon.) Quels honneurs!.... quelle fêle!.... Une statue de bronze s'élève pour moi dans le Prytanée par les mains de Lysippe , et anecbapellede marbre sur lecliemin du Pirée! Infintanés Athé* niens,je suis donc l'objet de vos r^rets!... {Après une pause, les ye%ix baissés.)Je ne vols plus la tene. (Ilrelévesesyeuxravisen admiration et ses maiu tremblantes vers le ciel.) Où sais-jePQuel doox éclat ! astredes nuits, quel ordre admirable daa< tes montagnes réverbérantes ! Astre des joars , qori amphithéâtre de mondes t'environne, et reçoit de toi le mouvement et la vie ! Est-ce toi, Vénus, astre de l'aurore ? Quelles formes ravissantes dans les vallées fleuries et tes monts étincelans ! O babila» fortunés ! O Mercure, plus brillant encore et plus heureux, tu circules dans des flots de Inmièni. Quel torrent m'entraîne ! quelle puissance m'attire ! c'est le soleil. O Dieu ! quelle étendue ! qoeUe splendeur ! Célestes habitations ! ineffidiies raviaemens! (D'un ton de voix affaibli et lahitaim.) Criton!... Criton!...
CRITON
O demi-dieu ! que me voulez-voos ?
SOCRATB.
Le dieu de la santé me délivre de mes sens corporels... Il fait lever sur moi le joarderëlemilé... Nous lui devons l'oiseau du matin.
« Il tombe à la renverse sur son lit, ei expire. » Ses amis se jettent en pleurant sur son corps : » les uns lui baisent les pieds , d'autres les mains ; » d autres lui fennent les yeux. »
PIN DK LA MOIT DK S0CI4TI.
PRÉAMBULE
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VfKlX
D IJiN SOLITAIRE.
PRÉAMBLLE.
D«» nm Etmâes ée Im Nmtmre, laprii |iranèrelb«endéc9eHiiref78t,|'aforiiiélipta|Mrl | MnU âtM
nalimli, cl qu'il m'ëlflit |;cnnit d'allei i**.r Unâs to terre. Aprèi cet cmi de na liUrle, jeiue Mftiii* loul-A fait tnnqoÊÊe , et je m'en ret ios dan» muo quartier inoiultaeiii , têoê me fouder defNd* d*4*a reHurtir.
LorH|ae»qfielqiiei|uitna|iri9i, dei tète» eutipéti A la Grète laiif ftinnafité dejoili», et dm fknU» afjf Hééw qui en prcMcrivaienl heancirinp d*antrfi, flreni cntoérr à liMl le aonde que dei nédiaaf neaeteniatfntdeja fcsfeanee dn peuple ponr tntirfaire leuf» hainei pnrti" euièrea , d qne Paht ^ litre à Vammtiâe , ne defkil un pour la I IbéAtre de «rnay cl d'horreur, quelque! anilf oi'nf-
paMÉMei cl aprétbkê, lanlan
dei Tcrai que je paMe «nannfbni, en aeptoniife 1799. J'y serai liMnbénnsd
I» obîfCa de eet Tcnn, qui , depnit la eonvoealion ix.inMreaenl loule la natkai , »nl li port*», qu'on ne nnrail trop kl répéter, cl é i|u*on peul touponii j Jesisquetai
qu'an dcfcofv du ro^raume , où je pourrai» faéter le repus m aénmén A mei éludei : ie les ai raMTdés. J'ai preiéré de rester dans ee grand t dMcau de la esnJlale. Lulln de tons eâléi delà inutile A m manœuvre, mais dans feupéranee de na»-
A m tranquillité. J'ai duue tâdlié de csteurdes «unde
fun al imnfé ruecaéan ; de conlrilMier de «a
su lin ma fcnarir m» çiyiVs à ivtwïïmwkft A la
pofiee ; 4twiÊÊÊïï de lempa A aalre A quelque owaaAé de
f dire aan UMI qannd >e le puis ; d
, punr «I méffue 4iÂiiA , des IrMaui plan (b-
d plus uliks A «a fuflune; >e n'ai
s cir
s fapprti qu*<(iu fcft porleii dePnriL, dqu'oD H' il me prît ukm la plm pande enviif #< même. Pendant que Iuuk as habilans ae \oir recoutie leur lilierté, je
#•- rateur. J'ai rdrard dié obligé d-au^doyer I
je me lenanpour cette vaile eapitaàe; jem'vaeaiaisArdlflnit iene dis le cabne à omid inugtnatiun ffÊti* bitaqne i ve , eu me pnimenant sur le buultsvart de rHApIbi une purle fErîttee dimt la «errure ut les hurienui. awnent été rompus, «t qui u'eluit pm augure imrdae : dm» je ni*ea Im dam la campaitne , uû je fis nue pm , pour m'amunr que je n'uvaé
et deponvuÉrta-
Uiflidnlif et eanenlif . alhi d'i
que jumneis te n'€St que par lui MfÊtif fr
cm
PRÉAMBULE
conçois que le roi a la KaDclion des lois ; car le pouvoir exécuteur ne me semble comporter que le veto, qui excite dans ce moment de si grandes réclamations.
Le veto est si bien une suite du pouvoir exécuteur, qu'il appartient même à un simple général d'armée, astreint à exécuter des ordres inhumains , ou à un tribunal chargé de promulguer des édits injustes. Turenue avait le droit de refuser à Louis XIV d'incendier le Palatinat ; et tout magistrat , sous Charles IX , de publier l'édit du massacre de la Saint-Bartbélemi , comme tout Français de l'exécuter. Tout.homme a le droit de se refuser à Texécution d'une loi politique contraire à la loi naturelle. Or, le roi , chargé du pouvoir exécuteur des lois qu*il n'a pas Taites , a le droit d'employer, comme ses sujets, le veto dans le cas où quelques-unes de ces lois lui paraîtraient contraires au bien public , qui eut la ioi naturelle d'un état.
« C'est rassemblée nationale , me dira-t-on , qui a M décidé ce qui convenait au bonheur delà nation ; die 9 seule connaît ce qui lui convient. » Mais une assemblée ne peut-elle pas se tromper? Des peuples entiers se trompent. Voyez l'histoire de la nation ; voyez celle du monde.
Cependant , je l'avoue , le veto royal a quelque cliose de bien dur; et quoiqu'en Angleterre le roi, pour l'adoucir, dise : « J'aviserai, » ce mot signifle au fond : « Je ne le » veux pas. » Sans doute il est alarmant pour une nation de penser qu'une loi utile à ses intérêts, reçue, après bien des débats, à la pluralité des voix , dans une assemblée de ses députés , déjà bien difflcile à rassembler, se trouvera tout à coup comme non avenue par le veto du roi , sollicité par le parti de l'opposition , qui se réservera cette dernière ressource. Ainsi les intérêts d'un Ijeuple entier seront sacrifiés aux intérêts de quelques corps , et souvent de quelques courtisans qui ont plus d'accès que lui auprès du prince; et tous ses efforts, pendant des siècles , seront an'êtés dans un instant par la simple force d'inertie du trône. Je ne suis point surpris que la seule crainte du teto royal ait excité au Palais-Royal un veto plébéien , au moins aussi à craindre.
C'est précisément pour empêcher le veto du pouvoir exécuteur dans le prince, que je lui attribue la sanction du pouvoir modérateur. Ces deux effets diffèrent autant que leurs causes, dont j'ai montré, dans cet ouvrage , et la différence et la nécessité. Le veto est une puissance négative qui appartient à l'esclave qui a une conscience, comme au despote qui n'en a point : mais la sanction est une puiitsancc approbative qui ne convient qu'au monarque. Un général a son veto, parce qu'il ne sanctionne pas les ordres qu'il reçoit ; un roi , comme chef de l'état, a une sanction, parce qu'il ne peut opposer de veto aux lois dont il est censé avoir reconnu l'utilité et la nécessité. Si le roi refuse de sanctionner une loi nf>uveUe, c'est parce qu'il la croit nuisible à l'état; alors il en fera connaître les inconvéniens; on l'amendera et on la modifiera. La sanction est une discussion paisible d'un père de fiimille avec ses enfans.
« Mais , me répondra-t-on , si le roi refuse sa sanc- » f ion , ou l'assemblée ses amendemens , la loi se trou-
» vera annulée : refuser d'approuver une loi, c'est ra- » fuser de l'exécuter; ainsi la sanction a lei mêmes » inconvéniens que le reto. > A cela je réponds qœ la loi ne sera point annulée comme elle le serait p«r la veto , mais cÂle restera sans être sanctionnée.
c Voilà donc de nouveaux débats entre le peuple etaoo » prince, fortifié du parti de l'opposition. » J'en convieu; mais toutes les choses de ce monde se débattent les unes contre les autres , les élémens contre les éléroens , les opinions contre les opinions. C'est de leur latte que oall l'harmonie. Toutes les vertus se balaocent entre deux contraires. Tenons donc un juste miliea, puisqu'il s'agit d'être justes. Prenons garde , en fuyant le despotiffne, de nous jeter dans l'anarchie. Si le char est versé d'un côté, uc le renversons pas de l'autre; rétaWisaoni le sur son essieu monarchique et ses roues plébéieniies, afin de lui rendre l'équilibre et le mouvement. ISe croyons pas que la sanction royale eUe-mêroe poisK laisser, comme un veto, des questions législatiTes sans solution. Il est impossible que tôt ou tard le roi ne se rende aux raisons de l'assemblée ou l'assemblée aux rusons du roi, puisque l'un et l'autre n'ont d'autre but que l'intérêt public. Ce qui éternise les procès paniri les hommes, ce sont leurs intérêts particuliers. Us sont bientôt d'accord sur leurs intérêts communs. Or , lintérêt public étant commun aux députés de la natioo et à son monaix]ue , la discussion que peut entraîner la sanction royale ne peut tourner qu'au profit de la légialation.
Mais, dans cette balance d'opinion tur le même intérêt , voyez que de probabilités se rencontrent en fiivenr des arrêtés de l'assemblée! Est-il proliable d'abord que quelques aristocrates, après être convenus de soumettre leurs intérêts à la majorité des voix de l'assemblée nationale, qui leur a pareillement soumis les siens, iront s'intriguer auprès du roi pour arrêter l'effet des délibérations nationales, parce qu'elles leur sont déftivorabies? Estril probable que le roi , pour les intérêts de ces ariatocratcs infidèles à leurs vœux , refusera de sanctionner des loi:» utiles à la nation , réclamées par la majorité de ses députés et par un peuple entier , capable pour les maintenir de se livrer à une insurrection générale? D'ailleurs , le roi étant obligé de consentir les lois avant que l'assemblée consente les impositions , s'il refusait la sanction des lois arrêtées par la majorité de l'assemblée, n'est-il pas plus que probable que cette majorité lui refusera à son tour la sanction des impositions? Je considère avec peine, en légiste , ainsi que l'assemblée ellemême , les effets de la sanction royale comme ceux d'un procès entre le monarque et la nation : l'événement peut en être douteux ; mais il ne le sera pas que le peuple, en conservant cette sanction à son prince, aura été juste et loyal envers lui. Le peuple a bien confié la discussion de ses lois à des puissances aristocrates, ennemies jusqu'à présent de ses intérêts: pourquoi ne se fierait-il pas de leur sanction à une puissance amie , maintenant que ces lois lui sont favorables? Il ne fiiut pas que le peuple se méfie de son roi. Leurs intérêts sont toujours les mêmes. Enfin l'assemblée, ayant proclamé Louis XVI le restaurateur de la liberté française, ponr-
PRÉAMBULE
nit-elleUii refaser la suieUoodei lois qui amireot celle roéme liberté?
La sanction royale est oécewaire à toutes les puissances de Tétai. I"" Elle est de droit par rapport au roi cxNnme homme. Si le roi ne pou? ail sanctionner les lois, il aurait moins de prérogatiTes que le moindre de ses sujets ; car chacun d^eux a le droit, non-seulement de Yoter pour les lois par ses députés; niais,s*il les trouve défiiTorables , il peut les récuser entièrement en atxmdonnant son pays, sans le consentement de personne : ce que ne peut faire le roi sans le consentement de la nation , parce que son absence peut entraiaer la ruine de Tétat. 2° La sanction est de justice par rapport au roi comme monarque. Le roi étant diargé de bire exécuter les lois, il est censé, ainsi que je Tai dit, reconnaître, en les sancUonnant, leur utilité et leur nécessité. 3*> La sanction royale est nécessaire à la tranquillité de la monarchie. Plusieurs aristocrates, chaînés des vœux de leurs corps et membres de raïKmblée nationale , ayant déclaré , dès son ouverture , qu*ils ne reconnaissaient d'autre autorité que celle du roi, et étant forcés maintenant, par la majorité des voix de leur assemblée et le vœu de la nation , de sacrifier leurs privilèges , pourraient dire que la loi qui les y oblige n'est pas monarchique, si elle n'avait pas la sanction du nfionarque, et , sous ce prétexte, refuser de la reconnaître; ce qui pourrait susciter des troubles à l'avenir. 4» La sanction royale est nécessaire à la permanence des lois et au respect qui leur est dû , surtout de la part du peuple. Ceci mérite la plus grande considération. Quoique rien ne soit plus respectable aux yeux mêmes d'un monarque que les décrets d^une nation assemblée par ses députés , cependant le peuple n'y voit guère que des hommes semblables à lui dans ses re(>résentans, et que des ennemis dans ceux des ordres supérieurs. D'ailleurs, à cause de leur périodicité, il cessera bientôt d'y voir ses législateurs. Un fleuve qui renouvelle ses eaux est toujours le même fleuve, parce que la forme de ses rivages ne change pas ; mais une assemblée qui renouvelle ses membres n'est pas la même assemblée, parce que la plupart des hommes diffèrent d'opinions et bientôt de projets. Le peuple n'arrête son attention et ses respects que sur des projets immuables ou qu'il croit tels, et qui lui imposent par leur grandeur ou leur éloignement : Major e lonqinquo reverentia ; v le respect > augmente avec la distance. » Il est donc nécessaire de fixer les regards do peuple vers le trône, dont il approche peu , comme vers un centre permanent et digne de tous ses hommages. Les nations républicaines ont donné k leurs lois le nom d'un seul législateur : telles furent celles de Zaleucus chez les Locriens , de Lycurgue à SpaHe, de Selon à Athènes; et les nations moiinrcbiques , le nom du monarque qui avait promulgué et par conséquent sanctionné les leurs : telles furent celles de Cyrus en Perse ; de Zoroastre , roi des Bac- Irions, en Asie ; de MoTse , chef des Hébreux ; de Numa et ensuite de Justinien à Rome; de Charlemagne dans l'empire d'Occident; de saint Louis en France; de Pierre-ie-Grand en Russie ; de Frédéric II en Prusse : toiles sont les lois d'Angleterre pnimulguées d'abord
en 4040 sous le nom de Lqm d'Edoitfund, et rétablies ensuite en 1215 parla nation sous le nom de Granda Charte. Les anciens ont si bien senti la nécessité d'une sanction auguste pour rendre les lois vénérables aux peuples, qu*ils ont souvent supposé qu'elles avaient été sanctionnées par la Divinité niême. Ainsi celles da Numa le furent par la nymphe Kgérie; celles de Zaleucus par Minerve; celles de Mahomet par Dieu même» avec la médiation des anges. Mais ces législateurs, en voulant se procurer de grands avantages, tombèrent dans de grands inoonvéniens; car toute tromperie porte avec elle sa punition. Lorsque ces lois ne convenaient plus aux besoins des citoyens ou qu'il fUlait les appliquer à d'autres contrées, on ne pouvait les changer, parce que la divinité qui les avait sanctionnées était invariable. Ainsi les Turcs se sont abstenus de faire la &>nquéte de plusieurs pa)^, parce qu'il n'y avait pas d'eaux courantes pour leurs ablutions légales. C'était cnoore pis lorsque les peuples , en s'éclairant , venaient à connaître que la Divinité ne s'était point mêlée da leur législation : alors ils passaient du mépris du législateur qui les avait trompés , au mépris de la loi. C'est ce qui est arrivé à plusieurs états et religions dont la ruine n'a pas eu d'autre fondement. Il n'en est pas de même des lois sanctionnées par un monarque, qui les varie de concert avec son peuple suivant ses besoins , et les leur rend permanentes par la seule démonstration de leur utilité. Mais comme aucune loi politique n'est bonne si elle ne pose sur les lois de la nature, et que rien n'est permanent sans le secours de son Auteur, il est nécessaire que le roi sanctionne le code tle nos lois par une invocation religieuse, qui le consacre à jamais aux sentimens du cœur comme aux lumières de la raison. Le mot de sanction même semble venir de sottcttts , saint. Ce préambule, digne du style d'Orphée ou de celui de Platon, doit précéder, comme un péristyle antique , le temple auguste de nos lois , élevé pour le bonheur des hommes, et dédié à l'Etemel |)ar le monarque qui doit en être le pontife.
Voilà ce que ma consdence m'oblige de dire sur les intérêts du roi, que je regarde conune inséparables do ceux du peuple. Quant au peuple,' c'est \ers lui que j'ai dirigé tous mes vœux , parce que je le considère comme la partie principale de l'étaL Peut-être l'afTection que je lui porte sous ce point de vue m'aura fkit illusion à moi-même; peut-être me reprochera-t-on d'avoir trop compté sur sa modération ou sa constance. On m'objectera sans doute que ses représentans, dont j'ai désiré qu'on augmentât le nombre dans i'assembléo nationale, ne sont d^ que trop puissans, puisqu'ils ont opéré dans l'état une si puissante et si grande révolution. J'ai parlé de cette révolotion qui venait d'arriver, comme d'une suite nécessaire de l'insufllsance de ses représentans; et je suis persuadé que s'ils eussent Imlancé, par leur nombre, la pondération de ceux des deux antres ordres, l'insurrection du peuple n'eût point en lieu. C'est son désespoir qui Ta produite. D'ailleiuv c'est une question de savoir qui , de l'année qui est venue environner la capitale « ou du peuple qui y était renfermé, a rompu le premier féquilibrc des pou-
VŒUX DTN SOLITAIRE.
▼oin entre les dépatéi des trois ordres. Ce sertit encore me entre question à décider si le clergé et la nolilesse ne se seraient pas phis écartés de la modération qne le peuple , si, comme lui , ils a? afcnt en la toute-puissance. La guerre de la Ligne et celle de la Fronde, qui n'a- Valent pour but qne des intérêts de corps ou de princes, ont versé sans comparaison plus de sang , et d'une ma- Hlère plus illégale, qne rinsnrrection du peuple, qui a pour objet rintérèt putilic. Il ne ftint pas mettre sur son compte les émeutes occasionées par la cherté du Ué, ainsi qne les brigandages exercés dans plusieurs proTinees. 1^ plupart de ces troubles ont été excités par ses ennemis, qui cherchent h le diviser afin de l'armer contre lui-même. Ce qu'il y a de certain , c'est qne partout il s'oppose de toutes ses forces à ces désordres.
Maintenant que le peuple français a recouvré sa liberté par son courage , il doit s'en montrer digne par sa sagesse. Il doit rejeter avec horreur ces proscriptions HlégUles qui le feraient tomber lui-mèroe dans les crimes de lèse-nation qu'il veut punir : Il doit être en garde contre le lèle qui l'anime , et invoquer, pour son propre intérêt , fai prudence des lois ; car il ne flint qu'une calomnie jetée par ses ennemis dans son sein enalté de l'amour du bien public, pomr loi fidre abattre de ses propres mains la tète du meillenr citoyen.
O peuple de Paris, qui serrei d'exemple aux peuples des provTooes ; peuple higénienx, ftcile , bon, généreux, q^ attirei dans votre sein les hommes de tontes les natton par l'urbanité de vos mcnirs, songea qne c'est à cette urbanité qne vous avez dû en tout temps votre li- .iKfté morale, préférée même par des républicains à lein^ liberté civile! Vons venes de briser les liens du .diespotisme ^ ne vons en donnez point de plus insupportables par ceux de l'anarchie. Ceux-là ne tirent que d'un cdté , cenx-d de tous les côtés à la fois. C'est votre eosemlile qui a fidt votre force, à laquelle rien n'a pu résister. Mais ce n*est point à la force qne Dieu a donné un empire durable, c'est à l'harmonie. C'est par leur harmonie que les petites choses se rassemblent et deviennent grandes ; et c'est souvent à cause de leurs forces que les grandes se séparent , se heurtent , se brisent, et deviennent petites. D'où viennent tant de prétentions d'individus, de corps, de districts, tant de motions et d'émotions? Voulei-vous ftiire soixante cités dans une seule cité P Et, à votre exemple, les provinces ferontelles soixante républiques dans le royaume ? Qne deviendrait alors la capitale P Communes de Paris , en multipliant vos lois, vons multiplierez vos liens ; en vous divisant, vous vous alIbibHm ; en courant chacune à part à la liiierté, vous pouvez tomber tour à tour dans l'esdavage, ou ce qui est encore pis , dans la tyrannie ! Qu'aTcz-vous à craindre aujourd'hui pour vous, sinon vous-mêmes? Vos ennemis principaux sont dispersés ; votre grand ministre des finances a été rendu à vos vœux , et avec Hii travaillent dans le plus parbit concert les autres ministres du roi , remplis du même lèle pour votre bonheur ; les deux premiers ordres de l'état vous ont ftiit des sacriflces qui ont été au-delÀ de vos désirs ; les troupes royales vous ont prête serment de fidélilé, et voos avez des troupes nationales entièrement è vos
ordres; votre roi mérite toute votre cnllaiiee, seulement pour avoir ordonné ou préparé oei tions, mais pour s'être abandonné sans réserve à la vôtre, en venant sans garde et sans défense , an onlieQ de votre capitale pleine de troubles, voos redemander votre amour, comme un père qui ne vous avait jamais ôté le sien, et qui, en voos voyant années de toutes sortes d'armes , pouvait douter s'il retrouverait en vous ses enftins. Pour l'amour de l'harmonie, aans laquelle il n'y a point de salut pour lei peuples, repoaa-voos de vos intérêts, sur la vigilance de vos districts oompoaés de vos comités ; que vos districts, de leur côté, t'en rapportent, sur l'ensemble de leurs opérations, à la sagesse de votre assemblée municipale, formée de vos dépotés, dont la prévoyance, le lèle et le courage, si bien dirigés'par les deux cheiSi vertueux qne vous avez vousmêmes choisis , vous ont préservées du brigandage et de la famine dont votû étiez menacées. Que votre aascml)lée'.nunicipale se confie à son tour aux lomièrea et à la justice de rassemblée nationale, qne voos avez , conjointement avec les communes du royaume , chargée de vos doléances et revêtue du pouvoir législateor. Cest surtout sur cette assemblée auguste qne voos devez établir votre sécurité, parce qu'elle s'occupe do bonheur de tout le royaume, en liant à vos Intérêts ceux des corps, des provinces et des nations, par one constitution sanctionnée du roi , dief angnste et néceanire de hi monarchie, dont votre capitale «t le centre. Eofln, vous devez mettre toute votre confiance dans la providence de l'Auteur de la natore , qui prépare son? ent par des infortunes la félicité des grandes nations, comme la fécondité de l'automne par la rigueur des hiven ; et qui, en vous donnant, après l'année la pins calamiteose, la moisson la plus abondante qu'on ait vue de mémoire d'homme , verse déjà ses bénédictions sur une constitutioo qui sera fondée sur ses lois. Heureux si, du sein de ma solitude et des orages qui l'ont troublée , je tournis è œ vaisseau chargé de nos destios. et déjà mis sur le chantier, pour voguer sur la mer des siècles, je ne dis pas une voile on un mât, mais seulement la pins simple manœuvre *
VOEUX D'UN SOLITAIRE
Le \ " mai de cette année i 789 , je descendis , au lever du soleil, dans mon jardin, pour voir l'état où il se trouvait, après ce terrible hiver où le thermomètre a baissé, le 3i décembre, de 19 degrés au-dessoas de la glace. Chemin faisant , je pensais à la grêle désastreuse du i3 juillet , qui avait traversé tout le royaume , mais qui , par la grâce de Dieu , avait passé sur le faubourg où je demeure sans y faire de mal. Je me disais : o Pour » cette fois, rien ne sera édiappé dans mon petit » jardin à un hiver de Pétersbourg. »
En y entrant je ne vis plus ni clioiix , ni arti<
VOEUX D'UN SOLITAIRE
mo
chauts, ni jasmins blancs, ni narcisses; presque lous mes œillets et mes liyacindies avaient péri; mes figniers étaient morts, ainsi que mes lauriersthyms, qui avaient coutume de fleurir au mois de janvier. Pour mes jeunes lierres, ils avaient pour la plupart leurs branches sèches, et leur feuillage couleur de rouille.
Cependant le reste de mes plantes se portait bien, quoique leur végétation fût retardée de plus de trois semaines. Mes bordures de fraisiers , de violettes, de (hyms et de primevères étaient toutes diaprées de vert, de blanc, de bleu et de cramoisi; et mes haies de chèvre- feuille, de framboisiers, de groseillers, de rosiers et delilas étaient toutes vertloyantes de feuUles et de boutons de fleurs. Pour mes allées de vignes, de pommiers, de poiriers, de pêchers, de pruniers, de cerisiers et d'abricotiers, elles étaient toutes fleuries. A la vérité les vignes ne commençaient qu'à entr'ouvrir leurs bourgeons; mais les abricotiers avaient déjà des fhiits noués.
A cette vue je me dis : tt A quelque chose malheur est bon. Les calamités d'un pays peuvent servir aux prospérités d'un autre. Si toutes les plantes du midi de l'Europe ne peuvent supporter les hivers de la France, il est évident que plusieurs arbres à fruits de la France peuvent résister aux hivers du nord. On peut cultiver dans les jardms de Pétersbourg des cerises, des pèches précoces, des prunes de reme-claude, des abricots, des abricotspêches, et tous les fruits qui peuvent mûrir dans ie cours d'un élé ; car l'été y est encore pins chaud qu'à Paris.» Cette réflexion me fit d'autant plus de plaisir, que je n'avais vu , en < 765, à Pétersbourg, d'autres arbres que des pins, des sorbiers, des érables et des bouleaux.
Quoique je n'aie sur le globe d'autre propriété foncière qu'une petite maison et son petit jardin d'un demi-quart d'arpent que j'habite dans le faubourg Saint-Marceau , j'aime à m'y occuper des intérêts du genre humain , car il s'est occupé des miens dans tous les temps et dans tous les lieux. Il est certain que mes cerisiers viennent origniaire ment du royaume de Pont, d'où Lucullus les apporta à Rome après avoir défolt Mithridate. Je ne doute pas que mes abricotiers, dont le fruit s'appelle en latin tnalum armeniacum, ne descendent de greffes en giieffes d'un arbre de leur espèce apporté d'Arménie par les Romains. Suivant le témoignage de Pline, mes vignes tirent leur origine (le l'Archipel , mes poiriers du mont Ida , et mes pêchers de la Perse, après que ces contrées eurent ôlé subjuguées par les Romains, qui avaient coutume d'amener dans leur pays non-seulement les
rois , mais les arbres de leurs ennemis, en triomphe. Quant aux choses qui sont à mon usage habituel , je dois certainement mon tabac , mon socre et mon café aux pauvres nègres d'Afrique , qui les cultivent en Amérique sous les fouets des Européens. Mes manchettes de mousseline viennent des bords du Gange si souvent désolés^par nos guerres. Pour mes livres, ma plus douce jouissance, j'en ai obligation à des honmies de tous 1^ pays, et sans doute aussi à leurs infortmies. Je dois donc m'intéresser à tous les hommes, puisqu'ils travaillent pour moi par toute la terre, et que j'ai lieu d'espérer que ceux qui m'y ont devancé ayant piîndpalement contribué à mon bonheur par leurs maux, je puis aussi concourir par les miens au bonheur de ceux qui doivent m'y survivre.
Il n'est pas douteux que je ne doive les premiers témoignages de ma reconnaissance aux hommes auxquels je suis redevable des premiers besoins de la vie; par exemple à ceux qui me préparent mon pamet mon vin, qui filent mon linge et mes habits, qui défendent mes possessions, elc... , c'est-à-dire aux honmies de ma nation.
En pensant donc atix révolutions de la nature qui avaient désdé la France l'année dernière, je songeai à celles de l'état qui les avaient acoompagnéeSyComme si tons les mallieurss'entre-suivaient. Je me rappelai l'édit imprudent qui avait permis l'exportation des grains, lorsque nous n'en avions pas notre provision assurée; cette banqueroute publique qui avait plané sur nos fortunes dans le même temps que ce nuage affreux de grêle traversait nos campagnes; l'épuisement total de nos finances, qui avait fait périr plusieurs branches de noirecommeroe, conune ce terrible hiver plusieurs de nos arbres firnitiers; enfin ce nombre infini de pauvres ouvriers que le concours de tant de fléaux aurait fidt mourir de misère , de froid et de faim , sans les secours de leurs compatriotes.
Je pensai alors au ministre des finances dont le retour a rétabli le crédit public, et a été pour nous comme celui de l'étoile du matin après une nuit orageuse; aux états-généraux , qui allaient avec le printemps faire renaître de plus beaux jours ; et je me dis : Les royaumes ont leurs saisons comme les campagnes; ils ont leur hiver et leur élé, leurs grêles et leurs rosées ; l'hiver de la France est passé, son printemps va revenir. Alors, plein d'espérance, je m'assis au bout de mon jardin sur un petit banc de gazon et de trèfle , à l'oukbre d'un ponunieren fleurs, vis-à-vis une ruche dont les abeilles voltigeaient en bourdonnant de tous côtés.
A la vue de ces abeilles si actives, dont la ruche n'avait eu d'autre abri pendant Thiver (|ue lecreu)^
VŒUX D'UN SOLITAIRE
TOin entre les dépatés des trois ordres. Ce serait encore ime autre questioB à décider si le clergé et la DotileBe ne te seraient pas plos écartés de la modération que le peuple , si, comme lui , ils avaient eu la toute-puisHinoe. La guerre de la Ligne et celle de la Fronde, qui n'avaient pour but que des intérêts de corps ou de princes, ont versé sans comparaison plus de sang , et d'une manière phis illégale, que rinsurrection du peuple, qui a pour objet llntérèt public. Il ne ftint pas mettre sur sop compte les émeutes oocasionées par la cherté du blé, ainsi que les brigandages exercés dans plusieurs provinces. I^ plupart de ces troubles ont été excités par ses ennemis, qui cherchent à le diviser afin de l'ar* mer contre lui-même. Ce quMl y a de certain , c'est que partout il s^oppose de toutes ses forces h ces désordres.
Maintenant que le peuple français a recouvré sa liberté par son courage , il doit s'en montrer digne par sa sagesse. Il doit rejeter avec horreur ces proscriptions HIégales qui le feraient tomber lui-même dans les erimes de l^e-nation qu'il veut punir : Il doit être en garde contre le xèle qui l'anime , et invoquer, pour son propre intérêt , la prudence des lois ; car il ne fbnt qu'une calomnie jetée par ses ennemis dans son sein exalté de l'amour du bien publie, pour loi fiiire abattre de ses propres mains la tête du meilleur citoyen.
O peuple de Paris, qui seriet d'exemple aux peuples des provinces ; peuple togénieux, ftwile , bon, généreux, qui attirai dans vohne sein les hommes de toutes les nations par l*urbanlté de vos mcrars, songex que c'est à cette urbanité que vous avex dû en tout temps votre li- Jxsf té morale , préférée même par des républicains à leur liberté civile ! Vous venex de briser les liens du •diespotisme ;, ne vous en donnez point de plus insupportables par ceux de l'anarchie. Ceox-IA ne tirent que d*un c^é , ceux-ci de tons les côtés à la fois. C'est votre ensemble qui a foit votre force, à laquelle rien n'a pu résister. Mais ce n'est point à la force que Dieu a donné un empire durable, c'est à l'harmonie. C'est par leur harmonie que les petites choses se rassemblent et deviennent grandes ; et c'est souvent à cause de leurs forces que les grandes se séparent , se heurtent, se brisent, et deviennent petites. D'où viennent tant de prétentions d'individus, de corps, de districts, tant de motions et d'émotions P Voolea-vous hïre soixante cités dans une seule cité? Et, à votre exemple, les provinces ferontelles soixante républiques dans le royaume P Que deviendrait alors la cai^itale P Communes de Paris , en MMiltipliant vos lois, vous nmltiplierez vos liens ; en vous divisant, vous vous affoiblirei ; en oom*ant chacune à parte la liberté, vous pouvez tomber tour à tour dans l'esdavage, ou ce qui est encore pis , dans la tyrannie ! Qo'avez-vous à craindre aujourd'hui pour vous, sinon vous-mêmes ? Vos ennemis principaux sont dispersés ; votre grand ministre des finances a été rendu h vos vflnix, et avec fui travaillent dans le plus parfait concert les autres ministres du roi , remplis du même zèle pour votre bonheur ; \n deux premiers ordres de l'état vous ont Mi des sacrifices qui ont été au-delè de vos désirs; les troopes royaln vous ont prêté serment de fidélité, et voos avez des troupes nationales entièrement à vos
ordres; votre roi mérite toute votre seulement pour avoir ordonné ou préparé lions, mais pour s'être abandonné sans léwait à la vôtre, en venant sans garde et sans défense , an milien de votre capitale pleine de troubles, vont redemaoder votre amour, comme un père qui ne tous avait janHis ôté le sien, et qui, en voos voyant armées de tonles sortes d'armes , pouvait douter s'il retrouverait en vous ses enftins. Poor l'amour de rharmonie , aana laqueUe il n'y a point de saint poor les peuplas, repoaea-voas de vos intérêts, sur la vigilance de ?oa districts oompoaés de vos comités ; qœ vos districts, de leur côté, l'en rapportent, sur l'ensemble de lemv opératioBS, à la sagesse de votre assemblée municipale, fonmée de vos dépotés, dont la prévoyance, le zèle et le courage, si bien dirigés par les deux chefi vertueux qoe vous avez foosmêmes cboisb , vous ont préservées du brigandage et de la famine dont voiû étiez menacées. Qoa votre aascmblée-jranicipale se confie à son tour aox lomièreB et à la justice de rassemblée nationale, qnevooaaveB,ooojointement avec les communes dn royaome , chargée de vos doléances et revêtue du pouvoir législateor. Cest surtout sur cette a»emblée angoste que voos devei établir votre sécurité, parce qu'elle s'occupe d« bonheur de tout le royaume, en liant è vos intérêts ceux des corps, des provinces et des nations, par noe constitolion sanctionnée du roi , chef angnste et néoesialra de la monarchie, dont votre capitale ait le centre. Eofln, vous devez mettre toute votre confiance daos la providence de l'Auteur de la nature , qui prépare aooveot par des infortunes la félicité des grandes mitions, eonme la fécondité de l'automne par la r^iœnr des hivers ; et qui, en vous donnant, après l'année la pins calamiteose, la moisson l.i plus abondante qn'on ait vue de mémoire d'homme , verse déjà ses bénédictions sor une constitution qui sera fondée sur ses lois. Heureux si, dn sein de ma solitude et des orages qui l'ont troublée, je foomis à ce vaisseau chargé de nos destins, et déjà mis sur le chantier, pour voguer sur la mer des siècles, je ne dis pas une voile ou un met, mais seulement la plos simple manœuvre \
VOEUX D'UN SOLITAIRE
Le i *'" mai de cette année i 789 , je descendis , au lever du soleil, dans mon jardin, pour voir l'état où il se trouvait, après ce terrible liiver où le thermomèlre a baissé, le 31 décembre, de 19 de- ^és au-dessous de la glace. Chemin faisant , je peasais à la grêle désastreuse du 13 juillet , qui avait traversé tout le royaume , mais qui , par la grâce de Dieu , avait passé sur le faubourg où je demeure saus y faire de mal. Je me disais : « Poor » cette fois, rien ne sera édiappé dans mon petit » jardin à un iiiver de Pétersbourg. »
En y entrant je ne vis plus ni choux , ui irli-
VOEUX D'UN SOLITAIRE
mo
cliauU, ni jasmins blancs, ni narcisses; presque lous mes œillets et mes liyacinlhes avaient péri; mes figuiers étaient morts, ainsi que mes lauriersthyms, qui avaient coutume de fleurir au mois de janvier. Pour mes jeunes lierres, ils avaient pour la plupart leurs branches sèches , et leur feuillage couleur de rouille.
Cependant le reste de mes plantes se portait bien, quoique leur végétation fût retardée de plus de trois semaines. Mes bordures de fraisiers , de violettes, de thyms et de primevères étaient toutes diaprées de vert, de blanc, de bleu et de cramoisi; et mes haies de chèvre- feuille, de framboisiers, de groseillers, de rosiers et delilas étaient toutes verdoyantes de feuilles et de boutons de fleurs. Pour mes allées de vignes, de pommiers, de poiriers, de pêchers, de pruniers, de cerisiers et d'abricotiers, elles étaient toutes fleuries. A la vérité les vignes ne conunençaient qu'à entr'ouvrir leurs bourgeons; mais les abricotiers avaient déjà des fhiits noués.
A cette vue je me dis : tt A quelque chose malheur est bon. Les calamités d'un pays peuvent servir aux prospérités d'un autre. Si toutes les plantes du midi de l'Europe ne peuvent supporter les hivers de la France, il est évident que plosieurs arbres à fruits de la France peuvent résister aux hivers du nord. On peut cultiver dans les jardins de Pétersbourg des cerises, des pèches précoces, des prunes de reme-claude, des abricots, des abricotspêches, et tous les fruits qui peuvent mûrir dans ie coure d'un été ; car l'été y est encore plus chaud qu'à Paris.» Cette réflexion me fit d'autant plus de plaisir, que je n'avais vu , en 1 765, à Pétersbourg, d'autres arbres que des pins, des sorbiers, des érables et des bouleaux.
Quoique je n'aie sur le globe d'autre propriété foncière qu'une petite maison et son petit jardin d'un demi-quart d'arpent que j'habite dans le faubourg Saint-Marceau , j'aime à m'y occuper des intérêts du genre humain , car il s'est occupé des miens dans tous les temps et dans tous les lieux. Il est certain que mes cerisiers viennent originaire ment du royaume de Pont, d'où Lucullus les apporta à Rome après avoir défoit Mithridate. Je ne doute pas que mes abricotiere, dont le fruit s'appelle en latin malum armeniacum, ne descendent de greffes en giieffes d'un arbre de leur espèce apporté d'Arménie par les Romains. Suivant le témoignage de Pline, mes vignes tirent leur origine (le l'Archipel, mes poiriers du mont Ida, et mes pêchers de la Perse, après que ces contrées eurent ô\é subjuguées {lar les Romains, qui avaient coutume d'amener dans leur pays nofi-seulement les
rois , mais les arbres de leurs ennemis, en triomphe. Quant aux choses qui sont à mon usage habituel , je dois certainement mon tabac , mon sucre et mon café aux pauvres nègres d'Afrique , qui les cultivent en Amérique sous les fouets des Européens. Mes manchettes de mousseline viennent des bords du Gange si souvent désolés^par nos guerres. Pour mes livres, ma plus douce joui»sance, j'en ai obligation à des hommes de tous ^s pays, et sans doute aussi à leurs infortunes. Je dois donc m'mléresser à tous les hommes, puisqu'ils travaillent pour moi par tonte la terre, et que j'ai lieu d'espérer que ceux qui m'y ont devancé ayant principalement contribué à mon bonheur par leure maux, je puis aussi concourir par les miens au bonheur de ceux qui doivent m'y survivre.
Il n'est pas douteux que je ne doive les première témoignages de ma reconnaissance aux hommes auxquels je suis redevable des première besohis de la vie; par exemple à ceux qui me préparent mon pain et mon vin, qui filent mon linge et mes habits, qui défendent mes possessions, etc... , c'est-à-dire aux hommes de ma nation.
En pensant donc atix révolutions de la nature qui avaient désdé la France l'année dernière, je songeai à celles de Fétat qui les avaient acoompagnées,comme si tous les mallieures'entre-suivaient. Je me rappelai l'édit imprudent qui avait permis l'exportation des grains, lorsque nous n'en avions pas notre provision assurée; cette banqueroute publique qui avait plané sur nos fortunes dans le même temps que ce nuage affreux de grêle traversait nos campagnes; l'épuisement total de nos finances, qui avait fkit périr plusieure branches de notreooomieroe, conmie ce terrible hiver plusieure de nos arbres fniitiere; enfin ce nombre infini de pauvres ouvrière que le concoure de tant de fléaux aurait fidt motirir de misère, de froid et de faim , sans les secoure de leure compatriotes.
Je pensai alore au mmistre des finances dont le retour a rétabli le crédit public, et a été pour nous comme celui de l'étoile du matin après une nuit orageuse; aux états-généraux , qui allaient avec le printemps foire renaître de plus beaux joure ; et je médis : Les royaumes ont leure saisons comme les campagnes; ils ont leur hiver et leur été, leure grêles et leure rosées ; l'hiver de la France est passé, son printemps va revenir. Alore, plein d'espérance, je m'assis au bout de mon jardin sur un petit banc de gazon et de trèfle, à l'ombre d'un pommier en fleure, vis-à-vis une ruche dont les abeilles voltigeaient en bourdonnant de tous côtés.
A la vue de ces alieilles si actives, dont la ruche n'avait eu d'autre abri pendant l'hiver (|ue lecreu.\
VOEUX D'UN SOLITAIRE
B08 nobles , si remplis aujourd'hui d'humanité et du véritable honneur, pourraient-ils, dans un siècle éclairé, mépriser cette foule d'hommes paisibles et bons qiii s'occupent de leurs plaisirs après avoir pourvu à tous leurs besoins , et du sein desquels sortent ces braves grenadiers qui, après leur avoir frayé le chemin des honneurs aux dépens de leiur sang , retournent à leurs charrues j sei-vir dans l'obscurité cette même pairie qui fait un partage si inégal de ses récompenses? Comment enfin le parlement pourrait-il réduire aux anciennes formes de la servitude un peuple qui lui a donné en quelque sorte la puissance tribunitive, €t du sein duquel il est soiti lui-même ?
Après tout , est-il bien vrai que le peuple français ait toujours été sons la tutelle féodale de ses chefs? Quelques écrivains ont avancé qu'il était serf dans son origine. Mais, soit qu'on rapporte cette origine au temps des Gaulois, des Romains ou des Francs, qui sont les trois grandes époques de son histoire , on verra qu'il a toujours été libre.
Les Gaolois , qui firent sous Brennus une invasion en Italie , et brûlèrent la ville de Rome , ressemblaientbeauooup aux Sauvages de rAmériqne, qoi certainement ne font pas la gnore avec des esclaves. L'esclavage ne s'établit que chez les peuples riches et policés , comme ceux de l'Asie ; et il est le fruit de leur despotisme , qui est toujours proportionné à leurs richesses. Les peuples pauvres et sauvages sont toujours libres ; et quand ils font des prisonniers de guerre , ils les incorporent avec eux, à moins qu'ils ne les vendent, ne les mangent, ou ne les sacrifient à leurs dieux. L'opulence fait des mAmes citoyens des despotes et des esclaves; mais la pauvreté les rend tous égaux. Nous en voyons des exemples dans nos sociétés . Les domestiques d'un homme riche , et même ses amis quand ils sont pauvres, se tiennent dans ses antichambres, et ne paraissent qu'avec respect en sa présence; mais les domestiques de nos paysans sont familiers avec leurs maîtres, se mettent à table avec eux , et obtiennent même leurs filles en mariage.
Lorsque les Gaulois commencèrent à se civiliser et à cherclier la fortune, ils se louaient dans les armées romaines, comme des hommes libres. Je crois même que César remarque qu'il n'y avait point d'armées où on ne trouvât des soldats gaulois. Nous voyons, dans Hérodote et Xénophon, que les Grecs, si amoureux de leur liberté, se mettaient aux gages même des rois de Perse, quoique ennemis naturels de leur patrie. Nous trouvons des usages semblables chez les Suisses de nos jours.
Ces coutumes sont communes à tous les peuples libres, et elles n'existent point chez les peuples régis par le despotisme , ni même par l'aristocralie. Vous ne verrez à la solde d'aucune puissance de l'Europe des régimens formés de Russes, de Polonais ou de Vénitiens. A la vérité, la constitution politique des Gaules accordait plusieurs prérogatives injustes aux chefedes Gaulois et à leurs druides , ainsi que Ta reroanfué César ; et ce fut sans doute par ses défauts anti-populaires qu'elle fut aisément renversée par celle des Ronuûns. Ce qu'il y a de ceilain , c'est que les Gaulois adoptèrent des Romains leur religion , leurs lois , leurs coutumes et jusqu'à leurs hadNllemens. Noos nous gouvernons en partie par le droit romain , et nos magistrats, ainsi que les professétirs de nos universités, portent encore la toge romaine. Notre langue française est dérivée de la langue latine. Ces révolutions ne sont point des effets naturels de la conquête et du pouvoir des peu|des conqoérans , mais des preuves que les peuples conquis sont mécontens de leur ancienne constitution. Les Romams n'étaient jaloux que de la puissance; ils étaient mdifférens sor tout le reste. Les Grecs conservèrent sous leur empûre leur langue, leur religion, leurs lois et leurs moeurs, dont nous voyons encore des traces, même sous l'empire des Turcs. Enfin , un peuple conquis reste tellement attaché à sa constitution , quand il la trouve bonne, qu'il y soumet quelquefois le (leuple conquérant. C'est ce que nous pouvons voir par Fexemple des Tartares, qui ont toujours adopté les lois et les coutumes de la Chine, après s'en être rendus maîtres. D'un autre côté, ces révolutions morales ne se font point chez des peuples esclaves. Il est très-remarquable que les peuples occidentaux de l'Asie n'ont rien adopté des Grecs ni des Romains qui les ont subjugués , pas même le langage. On ne parle ni latin ni grec en Asie. Un peuple es* clave tient à sa constitution par l'esprit de servitude , comme un peuple libre par le sentiment de la liberté ; mais celui ci en cliange lorsqu'il en est mécontent.
Quoi qu'il en soit , les Romains donnèrent les droits de citoyens romains aux liabitaiis de plusieurs villes, et même de quelques provinces des Gaules ; ce qu'ils n'auraient pas fait si elles avaient été peuplées d'esclaves. Quantité de Romains s'établirent ensuite dans les Gaules. L'empei*eur Julien aimait le séjour de Paris, à cause ^ disait-il , a du caractère grave de ses habitans, qui » se rapprocliait du sien. » Le caractère paiisien a bien change depuis, quoique le climat de Pari» soit resté le même. Mais ce n'est pas le climat qui
VOEUX DTN SOLITAIRE.
fait le caractère d'un peuple, comme tant d'ëcri- ▼aius Font dit d'après Montesquieu; c'est la constitution politique. Les Gaulois, simples et féroces sous les druides , furent sérieux sous les graves Romains, toujom's gouvernés par la loi; et gais sous les Francs , amis de l'indépendance , parce que n'ayant jamais eu de bonne constitution , ils en changèrent à ces trois époques. Indépendamment de la gaieté des Gaulois, qui ne date que des Francs, et qui est une preuve morale de leur libote, j'en trouve une autre qui n'est pas moins forte , en ce que les deux peuples n'ont plus porté que le même nom; ce qui n'arrive jamais lorsque le peuple conquérant ne se confond pas avec le peuple conquis : témoin, de nos jours, les Turcs et les Grecs, les Mogols et les peuples de l'Indoostan , les Espagnols et les Indiens de l'Amérique et du Pérou , les Anglais et les Indiens orientaux , les habitaas de nos colonies, et les Nègres. An contraire, les Tartares qui ont conquis la Chine se sont confondus avec les Chinois , et ne forment plus avec eux qu'une seule nation, ainsi que les peuples du nord et de l'orient , qui , tels que les Vandales , les Goths, les Normands, etc., s'amalgamèrent avec les peuples de l'Europe chez lesquels ils firent des invasions. D'ailleurs , il est prouvé par l'histoire que le peu];de gaulois était lihre sous la première race des rois francs, puisqu'il les élisait avec l'armée.
Du temps de Charlemagne, il y avait quantité d'hommes libres en France. Aurait-ce été avec des esdaves , condamnés nécessairement à l'ignoranoe dans un siècle de barbarie, que ce grand prince aurait formé ses écoles, ses académies et sesooors de justice , dont les membres , d'un antre côté , ne pouvaient sortir de cette noblessemilitaire, qui alors n'estimait que la gloire des armes ? Une preuve évidente de l'existence de ces honunes libres, c'est que Charlemagne les convoque nommément à ses états-généraux avec les barons et les évéques. U y a plus , c'est que dans l'assemblée de 806 , où il partagea , quelques années avant sa mort , ses états entre ses trois enfons , par un testament confirmé par les seigneurs français et le pape Léon, « il » laissift à ses peuples la liberté de se choisir » un maître, après la mort des princes, pourvu » qu'il fât du sang royal ; » liberté que le président Hénault juge digne d'être remarquée.
A la vérité, une partie du peuple des campagnes fut asservie à la glèbe , par des che& qui usurpèrent des droits qui ne leur appartenaient pas. Voici ce qu'en dit le président Hénault, dans ses ' Remarques particulières sur les rois de France de la seconde race :
a On peut distinguer les terres possédées par » les Francs depuis leur entrée dans les Gaules , en » terres saliqnes et en bénéfices militaires.
« Les terres saliques étaient celles qui leur échu- » rent par la conquête , et elles étaient hérétliuires. » Les bénéfices militaires, institués par les Ro- » mains avant la conquête des Francs, étaient un » don du prince, et ce don n'était qu'à vie : il a « donné son nom aux bénéfices possédés par les » ecclésiastiques. Les Gaulois, de leur côté, réu- D nis sous la même dénomination , continuèrent » de jouir, comme du temps des Romains, de » leurs possessions en toute liberté , à l'exception » des terres saliques dont les Français s'étaient V emparés, qui ne devaient pas être considérables, D vu le petit nombre des Français et l'étendue de D la monardiie. Les uns et les autres, quelle que 9 fût leur naissance, avaient droit aux charges et D aux gouvememens , et étaient employés à la » guerre , sous l'autorité du prince qui les gouver- » nait. La constitution du royaume de France est 9 si excellente, qu'elle n'a jamais exclu et n'ex- » dura jamais les citoyens nés dans le plus bas » étage, des dignités les plus relevées. » Matha- RKL, réponse au livre d'Hotman intitulé Franco^ Gallia,
« Vers la fin de la seconde race , un nouvean » genre de possession s'établit sous le nom de fief. » Les ducs ou gouverneurs des provinces , les coin* » tes ou gouverneurs des villes, les officiers d'un » ordre inférieur, profitant de l'affoiblissement de «l'autorité royale, rendirent héréditaires dans » leurs maisons des titres que jusque là ils n'a- » valent possédés qu'à vie; et, ayant usurpé égale- » ment et les terres et hi justice, s'érigèrent eux- 9 mêmes en seigneurs propriétaires des lieux dont » ils n'étaient que les magistrats, soit militaires, » soit dvils , soit tous les deux ensemble. Par là fut » introduit un nouveau genre d'autorité dans TÉ- » tat, auquel on donna le nom de suzeraineté: 9 mot , dit Loiseau , qui est aussi étrange que cette 9 espèce de seigneurie est absurde.
» La noblesse, ignorée en France jusqu'au temps » des fiefs, commença avec cette nouvelle seigneu- 9 rie; en sorte que ce (ut la possession des terres 9 qui fit les nobles, parce qu'dle leur donna des 9 espèces de sujets nommés vassaux , qui s'en don- 9 nèrent à leur tour par des sous-inféodations; et 9 ce droit des seigneurs fut tel , que les vassaux 9 étaient obligés, dms de certains cas, de les siii- 9 vre à la guerre contre le roi même. 9
Ces fkits sont si connus , qu'ils ont été cités dans un ouvrage publié en faveur de la liberté du (leupie , par un député même de la noblesse du Viva-
&tA
VOEUX D'UN SOLITAIRE
rais aux états-généraux actuels. Je les ai rapportés pour faire deux réflexions bien importantes : la première , c'est que des hommes comblés des bienfaits du roi, se constituant en corps aristocratique, ont pu obliger les sujets du roi de les suivre à la guerre contre lui-même ; la seconde , c'est que rien n'est si aisé et si commun, pour des corps aristocratiques , que d'attenter aux droits d'un peuple qui n'a point de représentans auprès de son prince, et aux intérêts d'un prince qui n'a point de liaison avec son peuple. Il n'est pas besoin pour la France de recourir aux usurpations des ducs, des comtes et de leurs subordonnés , du temps de la seconde race de nos rois ; nous en avons vu de plus grandes de nos jours. Les Gaulois, sous les Francs leurs vainqueurs, pouvaient parvenir aux premières dignités de l'état, quelle que fût leur naissance; mais une ordonnance du département de la guerre a déclaré , le 22 mai i 78i , sous un roi ami du peuple, qu'aucun homme non noble ne pourrait devenir officier militaire, et a ôté ainsi à vingt-quatre millions d'hommes jusqu'à l'honneur d'être lieutenant de milice.
Que devient donc aujourd'hui l'axiome de Matharel sur l'excellence de notre constitution, a qui » n'a jamais exclu et n'exclura jamais les citoyens » nés dans le plus bas étage, des dignités les |dus » relevées? d Cependant aucun des corps qui se disent chargés du maintien de notre ancienne constitution , et qui veulent nous y rappeler, n'a réclamé contre cette dernière injustice, parce qu'elle n'intéressait que les anciens droits du peuple; et le peuple n'a jamais pu défendre ses droits, parce qu'il n'a point de représentans auprès de son prince.
Quoi qu'il en soit, quelle famille noble de nos jours pourrait prouver sa descendance des usurpateurs de la noblesse sous la fin de la seconde race de nos rois; et qu'en pourrait-elle conclure contre la liberté du peuple ? Une femille de princes nationaux du temps des Gaulois a pu être réduite à l'esclavage sous les Romains , et une famille d'esclaves sous les Romains devenir noble sous les Francs : car les peuples conquérans ont souvent la politique, pour asservir les peuples conquis, d'y abaisser ce qui est élevé, et d'y élever ce qui est abaissé. Quel homme aujourd'hui pourrait prouver seulement qu'il descend des Gaulois, des Romains ou des Francs? Des spéculateurs en politique ont cru reconnaître les Gaulois dans nos paysans, les Romains dans nos bourgeois, et les Francs dans les nobles. Mais les G<>ths,les Alains, les Normands ne sont-ils pas venus par leurs incursions et leurs conquêtes confondre encore ces trois
ordres de citoyens ? Les Anglais n'en firent-ils pat autant, lorsqu'ils s'emparèrent de la plus grande partie du royaume? Après ces bouleversemens de la guerre sont venus ceux du commerce* Quantité d'Italiens, d'Espagnols, d'Allemands, d'Anglais se sont établis chez nous, et s'y établissent encore tous les jours. Toutes ces nations se sont confondues par des alliances avec toutes les classes de nos citoyens , dont les races d'ailleurs se sont croisées depuis les plus illustres jusqu'aux plus humbles par des mariages de finance : notre peuple est formé des ruines de tous ces peuples , comme le sol qui produit nos moissons est composé des débris des chênes et des sapins de nos anciennes forêts. Il y a peut-être tel misérable charretier qui rode tonte l'année depuis le fond de l'Auvergne jusqu'à Paris , et depuis Paris jusqu'au fond de l'Auvergne, dont les aïeux donnèrent des fêtes au peuple romain, et coururent dans le cirque sur de superbes quadriges ; et tel pauvre enfont qui grimpe dans nos cheminées pour les ramoner descend peutêtre de ces fiers Gaulois qui mirent le feu à Rome et escaladèrent le Gapitole. Nous tirons avec empressement du sein de la terre des urnes motilées, des inscriptions obscures , des bronzes rongés de vert-de-gris, pour y chercher les noms de ces anciennes familles; mais leurs descendans sont encore dans la vie , et nous en offriraient les médailles vivantes , si nous en savions déchiffrer les empreintes. Une ville d'Italie se vanle de les connaître; et pendant que toute cette contrée fait un commerce de ses monuraens de pierre, Milan fournit pour fort peu d'argent des lettres de noblesse et des armoiries antiques aux familles les plus obscures de l'Europe, sur leurs simples noms. Mais à quoi sert cette vanité? notre noblesse n'est pas moins que notre peuple l'ouvrage du temps , qui dissout et recompose toute chose avec les mêmes élémens. Si les sables de la mer sont des débris de ses rochers , ses rochers à leur tour ne sont que des amalgames de ses sables.
Non-seulement le peuple est composé dans l'origine des mêmes familles que son clergé et sa noblesse , mais c'est lui qui est en particulier l'unique cause de la splendeur de ces deux corps; c'est de son sein que sortent les hommes charge de leur éducation, et de leur inspirer de l'honneur et de la vertu ; c'est lui qui est la principale source de la lumière , de l'industrie et de la puissance même militaire; c'est lui seul qui fait fleurir l'agriculture et le commerce. Que dis-je? le peuple est tout ; il est le corps national dont les ^eux autres ordres ne sont que des membres accessoires ; il peut exister sans eux , et ils ne peuvent être sans lui. On n'a
VOEUX DTK SOLITAIRE.
jamais vu de nation formée uniquement de prêtres i ou de nobles; mais il y a eu beaucoup de nations florissantes formées du simple peuple. Les Romains ont subsisté long-temps sans corps de clergé. Leurs magistrats étaient leurs pontifes. La plupart des républiques grecques , avec le même régime , n'avaient point de corps de nobles; et quoique quelques écrivains aient avancé que la noblesse était le plus ferme appui des monarchies, il est certain que la plus ancienne monarchie qui soit au monde , la Chine , n'a jamais su ce que c'était qu'un gentilhomme. Il n'y a de noble dans la Chine que la famille de Confucius; et sa noblesse est fondée non sur ce que Confucius asservit ses concitoyens par les armes, par l'intrigue ou par l'argent, mais sur ce qu'il les éclaira de ses lumières et de ses vertus. Ses descendans, distingués par quelques lionneurs, n'ont d'ailleurs aucun droit aux charges et dignités de l'empire, et ils n'y parviennent comme les autres sujets que par leur mérite personnel. Il n'y a point de nobles dans les états despotiques de la Turquie et de la Perse, où le pouvoir absolu de leurs monarques a besoin cependant d'hommes qui leur soient dévoués.
Au contraire , le peuple est tellement la base de la puissance publique, même dans les monardiies, que l'état est tombé dès que le clergé et la noblesse ont séparé leurs intérêts des siens : c'est ce que prouve le bas Empire des Grecs , où ces deux ordres s'étant emparés de tout sous des princes fdbleSyle peuple, sans patriotisme et sans propriétéSy laissa les Turcs renverser le trône. On en voit aujourd'hui un exemple semblable dans leMogol, on le peuple , séparé de ses brames et de ses nalresy voit avec indiflérence des poignées d'Euro-r péens s'emparer de son gouvernement et de son pays. Nous devons nous rappeler nous-mêmes, ou plutôt nous devons oublier à jamais, quels ont été les auteurs de tant de guerres civiles qui ont désolé pendant si long-temps notre monarchie, et qui s'efforcèrent de la renverser en y appelant même les étrangers; certainement ce ne fût pas le peuple. Mais rien n'est plus frappant à cet égard que ce qui s'est passé de nos jours en Pologne. D'abord la noblesse aristocratique de ce pays a éprouvé dans tons les temps une suite perpétuelle d'infortunes , uniquement pour s'être séparée de son peuple; et si elle fit autrefois quelques conquêtes sur les Russes, les Prussiens et les peuples de l'Autriche, c'est que leur régime féodal était alors plus mauvais que celui de la Pologne. Mais lorsque la noblesse de chacune de ces nations a été forcée de se rapproclier de son peuple, non en l'élevant à elle par des lois écinitables, mais en des-
cendant vers lui par le poids du gouvernement despotique, qui rend tous les sujets égaux, elle a formé avec lui un ensemble national auquel la noblesse polonaise, livrée à elle seule , n'a pu résister. Celle-ci donc a vu , il y a quelques années , sa monarchie partagée par les trois puissances voisines, qui n'ont employé contre ses diètes patriciennes qu'un bien petit nombre de régimens plébéiens; et, malgré les circonstances favorables où elle se trouve aujourd'hui par la guerre des Turcs qui embarrasse la Russie et l'Autriche, et par la foveur particulière du roi de Pnisse , elle fait de vains efforts pour recouvrer son indépendance, parce qu'elle n'ap|jelle point son peuple à la liberté.
T/C penple est donc tout, même dans les monarchies. « Les peuples ne sont pas faits pour les rois, » mais les rois sont foits pour les peuples, » a dit Fénelon, d'après les lois de la justice universelle; à plus forte raison le clergé et la noblesse. C'est au peuple que tout doit se rapporter, prêtres, nobles , officiers , soldats , magistrats , ministres , rois, comme les pieds, les mains , la tète et tous les sens se rapportent au tronc dans le corps humain. Le bonheur du peuple est la loi suprême , ont dit les anciens : SaluspopuU, suprema lex esio.
Depuis les trois seigneurs persans, Ollianès, Mégabis et Darius, qui réduisirent à l'état démocratique, aristocratique et monarchique les formes de gouvernement que chacun d'eux voulait donner à la Perse , on a souvent agité quelle était la meilleure des trois, comme s'il était impossible qu'il y en eût d'autres. Pour moi, considérant combien, depuis ce temps-là, il y a eu dans tous les pays de diflërentes sortes de gouvernemens qui ne sont point compris dans ceUe division, je crois qu'ime nation peut exister sous tontes sortes de formes, pourvu que le peuple y soit heureux; comme un homme peut vivre partout de toutes sortes de régimes, pourvu que son corps se porte bien.
En effet, les mœurs des nations ne sont pas moins variées que celles des particuliers. Il y a des peuples qui vivent errans dans les déserts , comme les Arabes et les Tartares; et d'autres qui ne sortent point de leur pays , comme les Chinois : il y en a qui se répandent chez toutes les nations, comme les Jui6 et les Arméniens; et d'autres ne communiquent avec aucun étranger, comme les Japonais; d'autres se rassemblent en nombre infini dans des villes, comme les peuples policés; et d'autres se dispersent en flunilles solitaires et vivent dans des hippas, comme les insulaires de la Nouvdie-Zélande.
Les gonvememens des hommes ne sont pas
VOEUX D'UN SOLITAIRE
moms différens qne leurs mœurs. A Gommencer par l'état monarchique , s'il y a quantité de pays régis par un seul roi, il en a existé de très-florissans, on il y en a eu deux à la fois, comme à Lacédémone : je crois même qu'il ne serait pas impossible d'en trouver qui aient été bien gouyemés par des triumvira. Quant à la nature des monarchies, il y en a d'héréditaires par les mâles , du père au fils , comme la nôtre; d'autres le sont par les femmes, de l'oncle au neveu, comme en certains royaumes d'Afrique et d'Asie ; dans d'autres , le souverain peut choisir son successeur dans sa femille , comme en Turquie , à la Chine et en Russie ; d'autres sont électives dans un corps de nobles par les nobles seuls, comme en Pologne; d'autres sont balancées par un sénat de prêtres , comme les Juifs, 00 par un corps de soldats , comme à Alger. Quant aux aristocraties, il y en a qui ont dioisi leurs diefii dans un corps de religieux nobles et guerriers, comme à Malte ;d*autres, dans un corps d'esclaves-soldats , comme les douze beys de l'Egypte dioisis parmi les mamelucks; d'autres, dans un sénat de nobles tristes, comme à Gènes et à Venise. Quant aux démocraties, elles élisent leurs * chefe dans un corps de marchands , comme la Hollande ; on de laboureurs , comme la Suisse ; ou dans des étrangers qui passent , comme la petite république de Saint-Marin. D'autres ont été mêlées d'aristocratie et de démocratie, comme la république romaine ; d'autres , des trois gouverneroens à la fois , comme l'Angleterre.
J'observe que tous ces gouvememens ont eu également des origines faibles; qne ceux qui n'ont pas pris d'accroissement , ou qui l'ont perdu après l'avoir acquis, n'ont eu pour but que la puissance d'un seul corps : tels ont été ceux de Pologne , de Gênes, de Venise , de Malte, qui ont sacriGé les intérêts de leur peuple à ceux de leur noblesse. Je remarque au contraire que ceux qui ont prospéré sont ceux qui ont eu pour unique objet la puissance ou le bonheur du peu|de : ainsi Lacédémone donna des lois à la Grèce et à une partie de l'Asie. Elle en eût donné comme Rome à l'univers , si elle eût compris dans ses citoyens les Ilotes , ses cultivateurs. C'est par l'influence du peuple que la Turquie estdevenue célèbre par ses conquêtes, la Chine |mr sa durée, la Hollande par son commerce , l'Angleterre par sa puissance maritime et ses lumières, la Suisse plus heureuse par sa hberte et son repos.
Je remarque encore deux choses bien importantes à la prospérité des peuples, i^ C'est que tous ceux qui ont fleuri ont été gouvernés par deux IHiissances opposées , et que ceux qui sont tomlx\s
en ruines n'ont été régis que par une »ule ; pavée qne la nature ne forme d'harmonies qoe par des contraires. 2"* C'est qu'il n'y a aocon gouvernement, de quelque nature que ce soit, qui n'ait eu an chef sous le nom de doge , de bey , de roi, de pape , de sultan , d'émir , de daf ri ,*d'emperear , de stathouder , de grand-mattre , de consul , d'avoyer, etc. , parce que toute société a besoin d'an modérateur.
A Lacédémone le pouvoir des éphores était opposé à celui des deux rois : sans ce contre-poids, les deux rois se seraient détruits eux-mênieB par la jalousie du gouvernement, comme il arriva dans la décadence de l'empire romain , où deux empereurs à la fois sur le trône en accélérèrent la raine. Chez les Chinois, le souverain n'est despotique que par la loi de l'empire qu'il foit exécuter; mais n volonté particulière est tellement balancée et circonscrite par les tribunaux conservatears des anciens rites, qu'il ne peut changer sans leur area la moindre coutume , pas même la tonoe d'an habit. D'un autre côté, le respect de ces tribanani est inspiré au peuple dès la plus tendre enbnee avec une telle religion, qne chacun d'eux poorraît se rendre maître de l'empire s'ils ne se balançaient les uns les autres, et si l'empereur n'en était le modérateur. Il ^ est à peu près de même chez ks Turcs, où la puissance du mufti balance toqjoors celle du sultan : aucun ordre militaire, ancnne sentence de mort ne peut être promulguée par le sultan , sans un fetfo religieux ou permissimi du mufti.
Chez les Romains , la puissance des tribnns était opposée à celle des consuls : mais comme ces deux puissances, qui représentaient, l'une celle du peuple, l'autre celle de la ncMesse , n'avaient point de modérateur qui tint l'équilibre entre elles, ellei agitèrent sans cesse l'état par leurs lutles. Les Romains avaient si bien senti le besom d'un modérateur dès les premiers temps de leur république, que dans les temps de crise ils créaient un dictateur. Le dictateur était un despote d'un moment, qui rétablissait toutes choses dans l'ordre. Il sauva plusieurs fois la république, quand il ne fut question que de guerres étrangères, mais il la perdit dans les guerres civiles. En effet , on ne pouvait le dioisir que dans une des deux puissances contraires , et ou achevait alors de détruire entre elles l'équilibre , au lieu de le rétablir. Cest ce qui arriva dans les horribles proscriptions de Sylla et de Marius. Sylla , chef du parti de la noblesse , resta tout puissant par la dictature. Montesquieu le loue de l'avoir abdiquée , comme d'un grand effort de courage; il le représente confondu dans la foule
VŒLX D UN SOLITAIRE.
isiinple parliciilier , laissant chaque ci laltre de lui reilemamler justice du sang répandu. Coiniuc le jugement de Monflt d*un grand poids, je prendrai la liréfuter, parce qu'il renferme une grande Q ne saurait être trop en gardf contre lesnomi». Sylla n'abdiqua [)oint par grans par faiblesse , pour ne point offrir en sa jn centre unique à la vengeance publii un citoyen romain se serait-il adressé ' juslice de Sylla redevenu simple parti- ! sénat, les consuls, les tribuns, les solles magistrats de Rome n'étaient -ils pas res de Sylla, complices de ses proscripintéressés à en arrêter les poursuites?
!? Sylla simple particulier exerça sa tyqa'au moment de sa mort, et la preuve « son histoire, a Le jour de devant qu'il »t, estant averti que Granius,qmdevoit nt à la diase pul)lique , differoit de (>ayer, it sa mort, il Tenvoya quérir, et le fit sa chambre, là où sitost qu'il fut venu , nvlronner par ses ministres, et leur coinle Festrangler devant lui; mais à force de rès lui et de se tourmenter , il fit crever ime qu'il avait dedans le coq)s, et rende quantité de sang; au moyen de quoi Ht toute force faillie , il passa la nuit en igonie, et puis mourut^. » Qui aurait Keuiander des comptes à Sylla , qui en drede si rigoureux le dernier jour de sa I son crédit était encore si grand même lort, que les dames romaines firent, afin ses funérailles, des dépenses qu'elles lis feites avant ni après lui pour aucun ( Entre autres choses, ajoute Plutarque, »ntribuerent si grande (juantité de senie drogues oiloriférantes à faire parfums, re celles qui furent porlres en deux cent nés, on en forma une fort grande image à lance de Sylla mesme, et une autre d'un {portant les hacbes devant lui, toutes encens fort exquis et de cinnamome. »
i pouvoir du peuple fut opprimé par ceoblesse, fortifié par Sylla de celui de la Mais lorsque César, revêtu de la même se fut rangé du côté du peuple, alors le i noblesse fut opprimé à son tour. Enfin, s empereurs ses successeurs , au lieu d'êateurs de l'empire, eurent réuni en leur la puissance consulaire et tribunitive, Mnl>a , parce que les deux puissances qui
lutarque.
BERNARDlfr.
se balançaient, fixées à leur centre, ne lui donnaient plus de mouvement. C'est ainsi que les fonctions du corps humain sont paralysées lorsque le sang , au lieu de circuler dans les membres, s'arrête à la région du cœur.
Nous sommes dans une grande erreiu*, lorsque nous voulons y par le sentiment de notre faiblesse, donner des bases immuables à un gouvernement qui se meut toujours. La nature ne tire des harmonies constantes que des puissances mobiles. Le type des sociétés, comme celui de la justice, peut se représenter par une balance dont le service ne gi( que dans le contre-poids de ses deux fléaux : le repas des corps en mouvement est dans leur équilibre.
Je conclns donc que tout gouvernement est florissant et durable, lorsqu'il e^t formé de deux puissances qui se balancent, qu'il a un chef qui en est le modérateur , et qu'il a pour centre le bonheur du peuple. Voilà , à mon avis , les seuls moyens et la seule On qui font prospérer et durer les états, soit qu'ils soient monarchiques, aristocratiques ou républicains : or , c'est ce que prouve Thistoire de tous les pays; car il ne suffit pas de citer dans un pays quelques années brillantes pour justifier des principes de politique jetés au hasard, comme ont fait plusieurs écrivains; il faut voh: fleurir et durer long-temps tout un état pour juger de sa constitution, connue on juge de celle d'un homme non par quelques tours de force, mais par une santé égaie et bien soutenue.
On pourra m'objecter quelques sociétés d'hommes vivant suivant les lois de la nature, qui ont subsisté sans ces luttes intérieures et sans clief, se portant au bien de leur état comme des abeilles aux travaux de leur ruche par le sentiment de leur bonheur commun. Mais si leurs contre-poids politiques n'étaient pas dans leur société , ils étaient au dehors. Je doute même que les abeilles , «iont l'instinct est si sage, prissent tant de soin d'amasser des provisions, de les placer dans le tronc des arbres , de s'y bâtir des maisons de cire et d'y vivre rassemblées, si elles n'avaient à lutter contre les vents, les pluies, les hivers, et plusieurs autres sortes d'ennemis : les guerres du dehors assurent leur concorde au dedans. Ce qu*il y a de três-remarquable, c'est que cliaque ruche a un modérateur dans sa reine. Il en est de même des liabitations des fourmis , et, je crois , de toutes celles des animaux qui vivent en république. Heureuses les sociétés des hommes , si elles n'avaient de même ù combattre que les obstacles de la nature! leurs jouissances s'étendraient par toute la terre, dont ils sont destinés à recueillir les productions; le