‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 187 sur 213 · VOEUX POUR LE ROI · texte numérisé non relu

VOEUX POUR LE ROI

genre humain ne formerait qn'nne fomille , dont chaque individn n'aurait besoin d'autre modérateur que Dieu et sa conscience. Mais, dans nos états mal constitués, tous les biens se trouvent accumulés sur un petit nombre de citoyens : ainsi , ne pouvant les demander à la nature , nous sommes obligés de les disputer aux hommes, et de tourner nos forces contre nous-mêmes.

Ces principes posés, je trouve notre gouvernement français constitué comme tous ceux qui, dès leur origine, se sont écartés des lois de la nature. Il est divisé en deux puissances qui se balancent mutuellement. L'une est formée de l'ordre du dergé et de celui de la noblesse , qui, depuis plusieurs siècles , ont réuni leurs intérêts; l'autre, de Tordre du peuple, qui commence à s'éclairer sur les siens. Mais il s'en feut bien que l'équilibre soit entre elles. A la vérité, quelques-uns de nos rois ont tâché de le former, en donnant au peuple quelque pondération , par l'établissement des communes , des offices municipaux et des parlemens ; mais les membres de ces corps tendant la plupart vers les privilèges de la noblesse et les bénéfices du dergé , les intérêts du peuple sont restés sans défenseur. Il n'y a que quelques écrivains isolés, qui, s'occupant de ceux des hommes , ont été les seuls représentans du peuple , et lui ont donné des tribuns secrets jusque dans la conscience des grands. Cependant le roi est aussi inléressé que le peuple à l'équilibre politique, puisqu'il en est le modérateur , et qu'une des puissances qui doivent être balancées ne peut surpasser l'autre , sans qu'il se trouve lui-même hors de mesure et dans l'impuissance d'en faire mouvoir aucune.

Non-seulement tous les membres du corps politique doivent être en équilibre pour l'intérêt du peuple, mais ils doivent rapporter à lui seul leurs intérêts particuliers. Or, ie dergé et la noblesse sont précisément le contraire de ce qu'ils devraient être , et de ce qu'ils ont été dans leur origine; car ils sont réunis entre eux par des intérêts particuliers et séparés de la cause populaire.

Lorsque le roi , le clergé et la noblesse d'un état font corps avec le peuple , ils ressemblent aux branches d'un grand arbre qui , malgré les tempêtes, sont ramenées dans leur équilibre par le tronc qui les porte et les réunit. Mais lorsque ces puissances ont des centres différens du peaple, elles sont semblables à ces arbres qai croissent par hasard au haut d'une vieille tour; ils en décorent quelque temps les créneaux ; mais avec les siècles leurs racines se glissent entre les assises des pierres, eu séparent les jointures, et finissent par renverser le monument qui les a porl<^s.

Le roi, le clergé et la noblesse ont on rapport si nécessaire avec le peuple, que ce n'est que par lui qu'ils ont eux-mêmes des rapports conunaiis entre eux. Sans le peuple, ils seraient divisés d'intérêts comme de fonctions. Ils sont semblables aux branches d'un arbre qui tendent toutes à la divergence, et n'ont de réunion entre elles que par le tronc qui les rassemble. Quoique cette comparaison soit bien propre à foire sentir les liaisons populaires auxquelles je voudrais amener nos puissances politiques, puisque ces liaisons n'exiatent pas encore parmi nous , et qu'il feut difTérencier en corps qui ont des centres séparés les membres d'un même tout , je me servirai d'une image pfa» propre à rendre l'ensemble actuel de nos étatsgénéraux, et à flatter les prétentions des ordres supérieurs. Je considère donc le roi comme le soleil, dont l'emblème est celui de ses glorieux aneétres; le clergé et la noblesse, comme deux corps planétaires qui tournent autour du soleU, en réÔécfaîssant sa lumière; et le peuple , conmie le globe obscur de la terre que nous foulons aux pieds, mais qui cependant nous porte et nous nourrit. Que les puissances de la nation se considèrent donc comme des puissances du ciel, ainsi que d'alUeors elles le prétendent ; mais qu'elles se rappellent en même temps que , malgré le privilège qu'elles ont d'avoir leur sphère particulière etd'avoisiner celle du soleil, elles n'en sont pas moins ordonnées à la sphère du peuple, puisque le soleil lui-même, avec toute sa splendeur , n'existe dans les cieux que pour les harmonies de la terre et de ses plus petites plantes.

Je ferai donc des vœux pour l'harmonie des quatre ordres qui composent aujourd'hui la nation, et je commencerai par celui qui en est le premier mobile.

vœux POUR LE ROI.

Plusieurs écrivains célèbres considèrent le ponvoir national dans la monarchie comme divisé en deux , en pouvoir législateur et en pouvoir exécuteur. Ils en attribuent le premier à la nation, et le second au roi.

Cette division me parait insuffisante, parce qu'il y manque un troisième pouvoir, nécessaire à toot bon gouvernement, le pouvoir modérateur, qui appartient essentiellement au roi dans la mona^ chie. Le roi n'y est pas seulement un simple commis de la nation, un doge ou un stathouder; c'est un monarque chargé de diriger ses opérations. La clergé, la noblesse , et même le peuple , ne voient

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