‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 195 sur 213 · VOEUX POUR LE PEUPLE · texte numérisé non relu

VOEUX POUR LE PEUPLE

commerce que les deux plus riclies étals de FEurope , la Hollande et rÂngleterre , doivent leur puissance; c'est par le commerce que leurs marchands voient à leur solde non-seulement une foule de gentilshommes, mais des princes et des souverains. Le commerce même élève sur le trône. Rappelez- vous ces anciens négocians de Florence, qui ont régné dans leur patrie , et ont donné deux reines à la vôtre. Seriez-vous un malheureux navigateur , errant comme Ulysse de mers en mers, loin de votre pays? vous êtes l'agent des nations : non-seulement vous pourvoyez à leurs besoins, niais vous leur communiquez ce qu'il y a de plus précieux chez les hommes après la vertu, les arts, les sciences et les lumières. Ce sont les honmies de votre état qui ont fait connaître les lies aux Iles, les nations aux nations, et les deux mondes l'un à l'autre : sans eux, le globe, avec ses plus rares productions, nous jserait inconnu. Songez à la gloire de Christophe Colomb, à laquelle nulle gloire, même royale, n'est comparable, puisque lui seul a changé, par la découverte de l'Amérique, les besoins, les jouissances, les empires, les religions et les destins de la plupart des peuples du monde. Étes-Vous au contraire un artiste toujours sédentaire, oonune Thésée dans les enfers? oh! combien de routes vous sont ouvertes, du sein du repos, vers une gloire innocente! combien vous en présentent la peinture, la sculpture, la gravure, la musique , dont les productions ravissent de plaisir et d'admiration! Combien d'artistes même dont les noms seront célèbres à jamais , quoique leure ouvrages n'existent plusj tant les hommes sont avides de suivre les traces célestes de leur génie, et de recueillir jusqu'aux paillettes d'orque roule , avec les siècles , le brillant fleuve de leur renommée! Est-il quelque noble Européen dont le nom doive durer et s'illustrer autant que ceux (les Pliidias et des Apelle, qui jouissent depuis deux mille ans des hommages de la postérité, et qui ont compté , pendant leur vie, des Alexandre au nombre de leurs courtisans? N'étes-vous qu'un philosophe à qui personne ne fait la cour? considérez que vous ne la faites vous-même à personne. Les nobles dé[»endent des rois , et les pliilosophes ne relèvent que de Dieu : les nobles vivent en gentilsliorames , et vous en honmie, ce qui est bien plus noble. Sans les philosophes, les peuples, égarés par de vaines illusions , ne connaîtraient ni les luis ni l'ensemble de la nature. Ils sont les sources premières des arts, du commerce et des richesses des nations. Rappelez- vous les admkables découvertes de Galilée , qui, le premier, pesa l'air, et démontra le mouvement de la terre au-

tour du soleil; et cette foule d'hommes iUnatr» qui ont étendu la sphère de l'esprit humaiD dans l'astronomie, la cliimie, la botanique, etc.. Ik sopt les époques les plus mémorables des sièdes, et leur gloire dorera autant que celle de la nature, dont ils sont les enfans. Étes-vous homme de lettres ? c'est vous qui distribuez la gloire aux autres . hommes. Illustres écrivains, semblables à la Vénus de Lucrèce , saas vous rien ne se fait d'agréable dans la sphère de l'intelligence, et n'est permanent dans les champs de la mémoire. Soit que vous vous livriez à la poésie, à la philosophie ou 4 l'histoire, vous êtes le plus ferme appui de la vertu. C'est par vous que les nations se lient d'intérêt et d'amitié d'une extrémité du monde à l'autre , et des siècles passés aux futurs. Sans vous, les rois et les peuples s'écouleraient sans laisser d'eux aucun souvenir. Tout ce qu'il y a de fameux parmi les hommes vous doit sa célébrité , et vos |)ropres noms surpassent en splendeur les noms de ceux que vous illustrez. Quelle gloire égala jamais celle d'Homère , dont les poèmes servûrent à régler les anciennes républiques de la Grèce , et dont le géme, depuis vingt-six siècles, préside encore, parmi nous, aux lettres, aux beaux-arts, aux théâtres et aux académies !

N'êtes-vous , après tout , qu'un paysan obscur attaché à la culture de la terre ? Oh! songez que vous exercez le plus noble, le plus aimable, le plus nécessaire et le plus saint de tous les arts, puisque c'est l'art de Dieu même. Mais si ce poison de la gloire , inspiré chez nous dès l'enfance à toutes les conditions par l'émulation , fermente dans vos veines; si vous avez besoin des vains applaudissemens des hommes au milieu de vos paisibles vergers ; rappelez-vous tous les maux que la gloire entraine après elle , l'envie des petits , la jalousie des égaux , la perfidie des grands , l'intolérance des corps , rin<lifférence des rois. Songez au sort de ces hommes que j'ai nommés parmi ceux qui ont le mieux mérité de leur patrie et de la postérité ; à la tète de Cicéron , coupée par Popilius Lena , son propre client, et clouée à cette même tribune qu'il avait autrefois honorée de son éloquence ; à Dénioslhène, poursuivi par l'ordre des Athéniens (ju'il avait défendus contre Philippe, jusque dans le temple de Neptune de l'Ile de Caiauria , et se lullant d'avaler du poison pour trouver dans la mort un refuge plus assuré que celui des autels. Soni^ez au poignard qui tua un des Médicis dans cette même ville qu'ils avaient comblée de leurs bienfaits ; aux fers qui attachèrent Colomb, au retour (le S4)ii second voyage du Nouveau-Monde, et qu'il fit mettre en mourant dans son tombeau,

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eomnie an monnnipnt (le ringratilude des rois qa*fl avait si magniruiuement servis; à Galilée dans les prisons de rinqaisition , forcé de se rrtracter à genoux de la vérité sublime qu'il avail démontrée ; à Homère aveugle et mendiant, chantant de porte en porte ses poèmes sublimes chez ces mêmes Grecs qui devaient un jour y chercher Torigine de leurs lois et de leurs plus illustres ré* publiques. Rappelez-vous en France le Poussin rouvert de gloire dans toute l'Europe, excepté dans sa patrie, obligé d'aller demander dans une terre étrangère de la considération et du pain; Descartes, fugitif en Suède , après avoir éclairé son pays des premiers rayons de la philosophie ; Fénekm exilé dans son diocèse pour avoir aimé Dieu plus <jne ses ministres , et les peuples plus que les rois. Enfin , représentez- vous cette foule d'hommes célèbres et infortunés, qui, déchirés en secret par les calomnies mêmes de leurs propres amis , languirent dans le mépris et la pauvreté , et , sans avoir seulement la consolation d'être plaints , eurent la douleur de voir les honneurs et les récompenses qui leur étaient dus donnés à d'indignes rivaux.

Alors vous bénirez votre obscurité, qui vous permet au moins de recueillir le fruit de vos travaux et l'estime de vos voisins; d'élever nne famille innocente à l'ombre de vos vergers , et d'atteindre , daas une vie si orageuse , à la seule portion de bonheur que la nature ait répartie aux hommes. Pendant que les tempêtes brisent les cèdres sur le haut des montagnes , l'herbe édiappe à la fureur des vents , et fleurit en paix au fond des vallées.

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La nation est formée de l'hannoaie des trois ordres, du clergé, de la noblesse et du peuple, sous l'influence du roi , qui en est le modérateur. Les députés de ces trois ordres se rassemblent aujourd'hui dans l'assemblée nationale, à peu près dans le nombre de 300 pour le clergé , de 300 poar la noblesse, et de 600 pour le peuple.

Comme les deux premiers onires ont réuni leurs intérêts depuis plusieurs siècles , on peut les considérer comme formant un seul corps qui balance celui du peuple : il en résulte donc deux puissances qui réagissent Tune contre l'autre, et dont le contre-poids est nécessaire, ainsi que nous l'avons dit, à l'harmonie de tout gouvernement moderne. Le roi donc peut tenir la l»lance monarchique en équilibre, en appuyant le peuple de sa puissance, en cas que le cler?é et la noblesse tendissent à l'aristo-

cratie; ou en la dirigeant du côté des denx premiers ordres , si le peuple pesait vers la démocratie. Dans cette hypothèse, j'ai comparé Fétat à une balance romaine ; les deux puissances , à deux leviers d'une grandeur inégale ; et la royauté , an poids qui court le long du plus grand pour soulever les fiirdeaux.

Nous avons vu le peuple par son nombre représenter le grand bras de la balance , et le clergé avec la noblesse , le petit bras ; mais ce petit bras est d'une si grande pondération , que l'effet du grand est nul si le roi ne pèse de son côté. C'est du côté du clergé et de la noblesse que sont les dignités et les bénéfices ecclésiastiques et militaires , la meilleure partie des terres du royaume, la disposition de tous les emplois , et même l'influence des pariemens , ces anciens pères du peuple , ainsi que les vœux de beaucoup de plébéiens qui cherchent à se rapprocher des premiers par les anohlissemens, ou s'en laissent subjuguer par l'espoir des protections, et par le setd respect d'nne grande naissance.

Si la puissance du peuple, dont le nombre est au moins quarante fois plus considérable que celui du clergé et de la noblesse , s'est affaiblie de siècle en siède , au point de perdre toutes ses prérogatives et son équilibre contre leur puissance réunie , j'en conclus que les dépotés du peuple ne sont pas en nombre suflisant dans rassemblée nationaIe,oîi ils ne sont qu'en nombre égal à ceux des antres ordres.

A la vérité, on compte qne dans le corps du clergé les curés se rapprocheront des députés des communes, à cause des liens du sang; mais ne seront-ils pas encore plus portés à se rapprocher de leurs, évêqaes à canse des liens de l'intérêt? L'esprit de corps ne remporte-t-ii pas snr l'esprit de fiimille? Les dépotés des communes n'ont donc à opposer aox dépntés des denx premiers ordres qœ la misère de vingt millions d'hommes , ou le désespoir qoi en est le résultat.

Ils ne peuvent balancer le sentiment de Tintérét de ces corps que par le sentiment de l'intérêt dn peuple , d'on dépend la conservation publique. Ainsi , soit qu'ils votent par ordre ou par tête , la lotte est inégale pour eux ; car ils ont à craindre delà part desdeuxautresordres de perdre des voix par les attraits de la fbrtune , tandis qu'ils n'ont d'espérance d'y en gagner que par ceux de la vertu.

Nous avons comparé l'état à un arbre, dont les corps particuliers divergeaient en branches, et dont le peuple formait le tronc ; nous avons vu qne plus les branches se multipliaient, pins le tronc était aflkibli : mab si , par nne monstmosité dont hi nature ne nons montre pas d'exemple , les bran-

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cbes étaient plus poissaDtes que le tronc lui-même, l'arbre serait facilement renversé.

Pour rendre plus sensible rharmonie nécessaire entre les diverses parties de Fétat, je me servirai d'une image déjà bien ancienne. La nation peut se représenter comme un vaisseau. Le peuple avec ses travaux , ses arts et son commerce, en est la carène, chargée d'agrès, de provisions et de marchandises dont la cargaison foit l'objet du voyage. Cest à la carène que se proportionnent toutes les parties du vaisseau. La noblesse peut se rapporter aux batteries qui le défendent ; le clergé , aux voiles et d la mâture qui le font mouvoir ; les opinions politiques, morales et religieuses, aux vents qui le poussent tantôt à droite, tantôt à gauche; l'administration , aux cordages et aux poulies qui en varient la manœuvre; la royauté, au gouvernail qui dirige sa course; et le roi, au pilote. C'est donc à l'intérêt du peuple que le roi doit veiller principalement , comme un pilote veille à la carène du vaisseau ; car si ses hauts sont trop chargés par une mâture trop élevée, ou par une artillerie trop pesante , elle est en danger de renverser. Elle est encore en péril de couler bas, si des vers la rongent sans bruit , et y font des voies d'eau.

En suivant cette allégorie, la puissance du peuple doit surpasser en pondération celle des deux autres corps, afin que le vaisseau de l'état soit toujours ramené dans son équilibre. Or , il arrive avec le temps, dans un état, ce qui arrive pendant le cours d'un voyage dans un vaisseau dont la carène s'allège de plus en plus par la consommation des vivres et des agrès , qui sont portés des parties inférieures du vaisseau dans ses parties supérieures. Ainsi le peuple tend toujours à monter vers les corps du clergé et de la noblesse, par l'appât des bénéfices et des anoblissemens. Le roi doit donc opposer le fort du gouvernail aux deux forces prépondérantes du clergé et de la noblesse , en foveur de celle du peuple, qui a besoin du contre-poids de la puissance royale pour les balancer. Il en résulte donc la nécessité d'augmenter le nombre des députés des communes dans l'assemblée nationale, afin de donner au roi même la facilité de coaserver sa propre puissance, qui ne consiste que dans l'équilibre politique. C'est la prépondérance en nombre des députés des communes sur ceux de la chambre haute qui assure en Angleterre la constitution de l'état. Voilà pourquoi , dans les tempêtes politiques , il est ramené fort aisément dans son équilibre, parce que l'intérêt du peuple, qui est l'intérêt national , y domine toujours par le grand nombre de ses représentans. Au contraire, on peut comparer plusieurs états de

l'Europe, remarquables en effet par leur fidbfesie (parce que le dergé, ou la nobiesse, ou tous ks deux ensemble, dominent sans le concours du peuple) , à des vaisseaux renversés sur le côté par le poids de leurs parties supérieures, qui sont incapables d'aucune manceuvre, qui flottent encore parce que la mer qui les environne est tranquille , mais qui, à la moindre tempête, courent risque d'être tout-à-fait submergés.

En attendant que l'expérience nous ait appris dans queUe proportion le clergé et la noblesse d'une part, et les communes de l'autre, doivent avoir des députés dans l'assemblée nationale pour y conserver un équilibre de puissance , il me semble nécessaire de la régler suivant certains principes sans lesquels il est impossible d'y former aucun projet sage , et encore moins de l'exécuter.

1 <* Le premier piincipe qu'on doit y poser , c'est qu'aucune proposition n'y soit reçue ou rejetée par acckimation, mais qu'il soit donné au moins un jour pour que chaque député en délibère et en donne son avis par écrit , afin qu'il puisse conserver , par l'examen , la liberté de son jugement , el par le scrutin , celle de son suffrage.

Un des inconvéniens qui m'ont le plus éloigné de nos assemblées (et je parle des plus graves) c'est la légèreté de leurs jugemens et la pesanteur du mien. Je n'y ai jamais entendu proposer aucune question, qu'elle n'ait été décidée avant que j'aie eu seulement le temps de l'examiner. Je ne suis pas le seul qui me sois trouvé dans ce cas. Un voyageur célèbre, qui avait fait le tour du monde, se trouva fort embarrassé à son retour à Paris. Ses compatriotes et ses amis , gens savans , le questionnaient tous à la fois sur ce qu'il avait vu dans les pays étrangers. Il ne savait comment les satisfeire; mais il se trouva bientôt fort à son aise, parce qu'il s'aperçut que les questionneurs de sa droite répondaient sur-le-champ et définitivement à ceux de sa gauche , et ceux de sa gauche à ceux de sa droite , de sorte qu'il ne lui restait qu'à garder le silence. Pour moi , je l'avoue , je ne me déciderais pas sur-le-champ à accepter une simple invitation de dîner à la campagne , que j'aime beaucoup , sans y avoir pensé quelque temps , et tout seul. Il faut auparavant que je me représente , non le temps qu'il fera , mais le caractère du maître et de la maltresse de la maison , celui de leurs amis , de leurs cousins, de leurs beaux-esprits, de leurs alentours , de leurs survenans; de peur qu*au lieu d'aller à une partie de plaisir , je n'aille à une partie de déplaisir, ainsi qu'il m'est arrivé plus d'une fois , faute d'y avoir suffisamment réfléchi.

Pour revenir à nos assemblées publiques, quel

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mt

en est le membre qui Tondrait décider sortiechamp d'âne propositioD d'où dépendrait sa fortone particolière ? A combien plus forte raison ne doitil pas le foire, lorsqu'il s'agit de la fbrtnne nationale ? Il £iut donc que chacnn d'eux y examine à loisir ce qu'il veut décider pour tous, et pour toujours ; il fout de plus qu'il donne son sentiment , non de Yi^e toîx, à la manière française, mais par écrit , à la manière des Romains. Rien n'est plus contraire à la sagesse des délibérations que ks acclamations. Si celui qui fiiit une motion a une Yoix forte , de l'audace et des partisans, comme en ont tous les ambitieux, U entraîne la multitude, qui ne résiste guère à ceux qui font beaucoup de bruit ; il fera sur-le-cbamp adopter à toute une assemblée les projets les plus dangereux, et il la liera aussitôt par le lien du serment , aûn de lui dter jusqu'à la ressource du repentir. Un homme sensé, qui en prévoit les conséquences, n'osera seul heurter de front un grand parti , de peur de se fiûre des ennemis personnels, ou il aura besoin luimême de temps pour motiver son opinion en particulier , ou il manquera de focilité pour l'exprimer en public D'ailleurs, comment Cure rentrer en etix-mèmes ceux qui n'existent jamais que dans l'opinion d'autmi , et engager à se rétracter une multitude qui a donné son apprdMition avec tant d'éclat ? Les ddibérations privées et par écrit évitent tous ces inconvéniens ; et s'il nous en fallait des preuves, nous les trouverions dans les assemblées de tous les peuples sages , anciens et modernes.

Doit-on voter dans l'assemblée nationale par ordre ou par tète ? Cette question , qui a ^ fort agitée , me semble renfermer en eOe-mème sa solution. Puisquechaque député est membre de rassemblée nationale, il doit y perdre de vue Fintérêt de son ordre pour ne s'occuper que de celui de la nation. H doit donc y voter par tête , comme un citoyen qui n'a d'autre but que l'intérêt public ; et non par ordre, phrce que chaque ordre a son intérêt particulier. Quelques patriotes ont proposé d'admettre le vœu par tête, forsqu'il s'agirait de l'intérêt de la nation , et le vora par ordre , lorsqu'il s'agirait de l'intérêt particulier d'un ordre. Mais dès qu'une motion qui intéresse particulièrement un ordre est proposée dans l'assônblée nationale , c'est qu'elle intéresse aussi la nation ; car autrement on ne Fy proposerait pas. La plupart des abus publics n'inléressent-ils pas quelque ordre en particulier ? Les laisser décider par ordre, dont chacun a son veto , n'est-ce pas les laisser sans décision?

Le vcrn par tête a aussi ses inconvéniens ; mais ,

je fe répète, ils ne sont que pom* le peuple : car , pour maintenir son équililire , il fout qu'il compte sur les vertus de ses députés , exposées à de grandes séductions , et sur les vertus encore plus grandes des députés des deux autres ordres, auxquels la nation demande le sacrifice de plusieurs privilèges très-séduisans.

D'autres patriotes ont proposé de laisser certains cas difficiles au jugement d'un comité formé des membres des trois ordres. Quand Rome et Albe voulurent mettre fin à leur querelle, Rome chargea de la sienne les trois Horaces, et Albe les trois Coriaces : mais je crois que si laplume en eût décidé, comme de tant d'autres , elle ne se serait jamais terminée. L'épée la trancha , parce que c'étaient deux villes ennemies : mais les corps de notre assemblée sont des membres de la même nation; ils doivent tendre sans cesse à se réunir, et jamais à combattre. Plusieurs députés du clergé et de la noblesse ont donné, par des sacrifices en tout goire, les plus grandes preuves de générosité et de patriotisme. Pour en augmenter le sentiment dans tous les ordres, et établir entre eux une confiance mutuelle, je voudrais qu'un ordre , dans des cas embarrassans, au lien de prendre les défenseurs de ses intérêts parmi ses membres , les choi^t an contraire parmi ceux qn'U estime les plus gens de bien dans Tordre opposé.

En changeant seulement les intérêts des parties, on a quelquefois dénoué des cas bien difficiles. Qu'on se rappelle, dans La Fontaine , le testament expliqué par Esope :

Un certain bomme avait trois fiOet,

Toutes trois de contraire homeiir :

Une boTeose, une coquette;

La troineme, avare parfule.

Cellioninie, par son testament.

Selon les lois manicipales.

Leur laissa tont son bien par portions ^alfs .

Bn donnant à lenr nère tant.

Payable quand cbacnne d'elles Ne posséderait plus sa contingente part.

L'aréopage les partagea d'abord suivant leur inclination.

On composa trois lots :

En l'on les maisons de bouteille ,

Les buffets dressés sous la treille.

La Taisselle d'argent, les cuTettes. les brocs.

Les magasins de Mahroisie , Les esdares débouché; et pour dire en deux roots.

L'attirail de la goinfrerie.

Dans un autre, celui de la coquetterie. La maison de la TiUe. et les meubles exquis .

Les eunuques et les coiffeuses .

Et les brodeuses ,

Les joyaux , les robes de prix.

Dans le troiriéme lot, les fermes, le ménage .

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Les troupeaux et le pâturage .

ValeU » et bêtes de labeur.

Mais cliaque fille restant attachée à son lot , leur mère se trouvait sans argent , puisqu'elle n'en pouvait avoir que lorsque chacune d'elles

Ne posséderait plus sa part héréditaire.

Ésope leur distribua leurs lots tout au contraire de Taréopage. Il donna

A la coquette l'attiraîl Qui suit les pcrsoooes buveuses i La biberonne eut le bétail , La ménagère eut les coiffeuses.

Alors chacune des filles, mécontente de sa pur^ tion, s'en défit, et la mère fut payée.

Les trois sœurs, épithèles à part, sont nos trois ordres; et leur mère c'est la nation, qui leur redemande son douaire sur leur part d'iieiilage quand elles s'en seront défaites.

Si une simple permutation d'intérêts peutquelquefois accorder les af&iresje trouve qu'une permutation d'intéressés peut aussi accorder les parties, ce qui est encore plus difficile. Je suis bien sûr, au moins, qu'on peuttoutobienir des Français par le sentiment de l'honneur. Le clergé et la noblesse ont sacrifié leurs privilèges pécuniaires, et ils n'ont opposé de résistance que pour leurs droits honorifiques. Mais si quelques-uns de ces droits étaient onéreux à l'agriculture, et si le peuple , pour leur opposer ceux de l'humanité , choisissait ses défenseurs parmi les plus gens de bien du clergé et de la noblesse , je ne doute pas <|u'ils ne fussent abolis. D'un autre côté, je suis convaincu que si le clergé et la noblesse prenaient dans la chambre des communes les défenseurs des droits honorifiques accordés à la dignité de leurs places ou à la vertu de leurs ancêtres, ces droits leur seraient conservés, et que s'ils u'étaieut pas compatibles avec la dignité de l'homme et la liberté nationale, ils en seraient dédommagés magnifiquement par «d'autres , tels que ceux des adoptions , qui les rendraient à l'avenir les uniques sources de la noblesse liéréditaire : d'ailleurs vingt millions d'hommes manquent-Us de moyens d'honorer leurs nobles , lorsque ces nobles se rapprochent d'eux ?

Je trouve donc qu'un comité de confiance formé réciproquement d'arbitres dioisis dans chaque ordre, par l'ordre qui lui est opposé d'intérêts, substituerait aux intrigues de la politique, qui embarrassent les affaires les plus simples, la franchise de la générosité, quisbnplifie les plus embarrassées. Les ordres de notre assemblée auraient-ils moins de grandeur que les anciens Gaulois nos ancêtres,

eC anraient-îls moins de oonfianee tes mis à fégard des autres que n'en ont eu entre elles des nations étrangères? Lorsqu'Annibal passa dans les Gaules, les Gaulois convinrent avec lui que s'ils avaient à se plaindre des Carthaginois , ils s'en rapporteraient au jugement des chefe carthaginois; mais que si les Carthaginois , à leur tonr, se plaignaient des Gaulois, les femmes de oeux-d déciiieraient de la justice de leurs plaintes. Ces deux peuples véccu'ent en bonne intelligence pour s'être fiés à leur générosité mutneUe, et pour avoir choisi les arbitres de leurs différends dans ce qn'il y avait de plus digne de respect et de confiance dans le parti opposé. Il y a apparence que dans certains cas ils s'en seraient rapportés à la justice même d'Annibal, également intéressé à complaire aux tms et aux autres , lui qui , entre autres talens , eut l'art de se concilier toutes sortes de nations dont il composait son armée. Pourquoi les trois ordres de notre nation ne se confieraient-ils pas également à l'équité du roi, qui en est le médiateur natorel, et qui a sacrifié tant de fois ses intérêts à l'intérél pubUc ?

Le second principe sur lequel on doit poser la constitution future de Tétat est la permanence de l'assemblée nationale, et le retour périodique de ses membres.

Au moyen de la permanence de l'assemblée, il y aura un ensemble dans toutes les parties de l'admmistration, déjà constituée dans une grande partie du royaume en assemblées de villages, de villes et de provinces. L'assemblée nationale , qui en forme le centre , doit mettre sans cesse sous les yeux du roi les hommes et les affaires, et établir entre lui et le dernier de ses sujets une communication perpétueUe de lumières , de services , de protection et de secours qui ne pourra jamais être interceptée par aucun corps intermédiaire ; ce qui ne manquerait pas d'arriver si l'assemblée nationale n'était que périodique, ainsi qu'on l'avait proposé.

D'un autre côté , au moyen de la périodicité des membres de l'assemblée nationale , aucim d'eux n'aura le temps de s'identifier avec sa place, et de devenir un agent du despotisme, en se laissant corrompre par l'influence ministérielle; ou celui de l'aristocratie , encore plus dangereuse tjue le despotisme.

Il me semble qu'on doit renouveler les membres de cette assemblée tous les trois ans , ou tous les cinq ans si on le juge plus convenable, non tous à la fois comme en Angleterre, mais seulement la troisième ou la cinquième partie cliaque année, afin que le plus grand nombre de ses membres suit toujours instniit des affaires.

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iamais l'assemblée nationale ne pourra porter ^Mteinte aux préro<^tives royales, parce que ses membres se renouvelleront sans cesse, qu'elle sera formée de deux puissances qui se balancent sous l'influence de la royauté, et que ce sera une loi fondamentale de la constitution future, comme die l'est de la monarchie, qu'aucune proposition n'y recevra la sanction de loi que du roi seuk

Le troisième principe essentiel à la constitution ftitnre de la France , et à son ensemble , est l'établissement des assemblées à la fois permanentes et périodiques dans tous les villa^ , villes et provinces du royaume, à l'instar de l'assemblée nationale, avec laquelle elles doivent correspondre.

De pareilles assemblées doivent être formées dans chaque quartier de Paris , et on en doit tirer des députés pour en composer l'assemblée niunklpale, afin que cette ville immense avec ses quartiers soit assimilée à une province avec ses districts.

On doit étendre ces dispositions à nos colonies; «lais s'il est juste d'admettre leurs députés blancs dans l'assemblée nationale , il ne l'est pas moins d'y appeler leurs députés noirs, dans la classe des noirs libres ; puisque étant employés à la cultare et à la défense de nos colonies , ils ne sont pas moins intéressés que les autres ckoyens à délibérer sur les intérêts de leur métropole. De plus, la eonvocation des noirs libres dans l'assemblée nationale préparera l'abolition de l'esclavage dans nos colonies, comme la convocation des hommes libres dans nos anciens états-généraux prépara l'abolition de la servitude féodale , qui avait envahi me partie des Gaules. Enfin ces hommes nés sous VD autreciel, repoussés par leur patrie, et participant ans bienfeiils de la nètre, augmenteront la majesté d'ime assemblée qui prend sous sa protection tons les infortimés, et ils concourront pent-étre à assurer nn jour à son humanité une gloire que les conqoérans n'ont jamais due à leurs victoires, celle de voir, dans son sein , voter pour sa prospérité des députés de toutes les nations.

Quant aux conditions nécessaires ponr être électeur dans les assemblées rurales , municipales , proflnctales et nationales, il me semble que c'en est nne essentielle de posséder une portion de terre labourable, comme en Anî^leterre, afin de relever l'agriculture , et d'empêcher que la pluralité des électeurs ne se compose d'indigens que la nécessité oblige de vendre leurs voix; mais, d'un autre côté , j'estime qu'il est inutile et injuste d'exiger, comme en Angleterre, une propriété territoriale encore plus grande de chaque député à l'assemMée nationale : car il est certain que les électeurs étant

Bfrnardiiv.

à l'abri des premiers besoins, ne seront jamais exposés à être corrompus par des députés sans fortune; et que des députés sans fortune, choisis par des électeurs qu'ils ne peuvent corrompre , doivent avoir des qualités personnelles Irès-recommandables. Il est possible , en effet, que dans cette classe si nombreuse d'hommes de tous les ordres , qui n'ont aucune propriété , il se trouve des citoyens très-éclairés et très-patriotes, qui doivent leur pauvreté même à leurs vertus : un Socrate, un Aristide, un Epaminondas, un Bélisaire, un Jean- Jacques.

Ces députés doivent être défrayés honorablement. J'ai entendu à ce sujet des gens se faire un faux point d'honneur , et prétendre que des députés de la patrie devaient la servir gratuitement. Mais puisque tons ceux qui la servent, dans des corps qui ne la servent |)as toujours, s'en font payer, depuis les cardinaux jusqu'aux sacristains , depuis les maréchaux de France jusqu'aux soldats, et depuis le chancelier jusqu'au moindre clerc, pourquoi n'en serait-il pas de même des membres de l'assemblée nationale? Il est aussi juste que ceux qui servent directement la patrie vivent de la patrie, que ceux qui servent l'autel vivent de l'autel. D'ailleurs, c'est le seul moyen d'ouvrir l'entrée de ces assemblées aux hommes de mérite qui sont pauvres. Chaque député à l'assemblée nationale doit donc recevoir im traitement honorable, non de l'ordre ou de la province qui le députe , mais de la nation, afin de lui rappeler qu'il a cessé d'être député de son ordre et de sa province, pour devenir membre de la nation. Ce traitement doit être égal pour les députés de tous les ordres , parce que leurs services sont égaux; et, quelque faible qu'il soit , il doit être regardé , par chacun d'enx , comme aussi honorable que celui que les rois font à leurs ambassadeurs, puisqu'ils le reçoivent des peuples, à la solde desquels sont les rois eux-mêmes.

Ces dispositions générales faites ou rectifiées sur de meilleurs plans, il n'y a aucun abus qu'avec le temps les assemblées permanentes et périodiques de villages, de villes et de provinces ne puissent réformer, et aucun bien qu'elles ne puissent faire. Certainement dans les lieux où elles sont établies on ne s*est itas aperçu qu'elles aient empiété sur la liberté des peuples, ou sur l'autorité royale qu'elles éclairent et (fu'elles servent : il en sera de même de l'assemblée nationale, qui doit en être le centre. Ceci posé , cette assemblée constituée sous les yeux du roi , comme la nation même qu'elle représente , durant toujours et se renouvelant sans cesse, s'occupera du soin de détruire les maux avant de faire le bien.

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Elle abolira d'abord ceux qui affligent ragriculture , cette mère nourrice de l'état , comme les capitaineries, tes droiu de chasse, les gabelles, les corvées, les milices et la taille; ceux qui désolent le commerce , comme les impôts trop onéreux et disproportionnés , les péages des rivières , les droits à rentrée des villes sur les vins, qui doivent y payer à proportion de leur prix; ceux qui affligent le corps politique , comme la vénalité des charges, les survivances, les pensions non méritées; eniin ceux qui attaquent la liberté de Fhonune dans ses opinions, dans sa conscience, et même dans sa personne, comme la servitude des habitansdu mont Jura, et l'esclavage des noirs dans nos colonies» Elle s'occupera de la réforme de la justice civile et criminelle, de celle de Téducation , sans laquelle aucun plan de législation n'est stable; et, après avoir remédié aux maux qui intéressent notre pos* térité, elle étendra ses recherclies sur ceux qui regardent les autres nations, et se communiquent à nous par les correspondances que la nature a établies entre toutes les Aimilles du genre humain.

Les cahiers des provinces ont pris en considération la plupart de ces objets; mais je doute que l'assemblée nationale , chargée de les réformer, poisse y suppléer par des k>is précises et invariables j car, comme je l'ai dit , les hommes ne peuvent saisir que des harmonies, c'est-ihdire de ces vérités qui sont toujours entre deux contraires : de là vient que les lois sont mobiles par tout pays, et qu'elles changent avec les mœurs et les siècles. Il en faut excepter les lois naturelles, qui ne varient point , parce qu'elles sont les bases de l'harmonie générale, qui seule est constante; c'est à celles-là (|u'il faut rappeler toutes les autres. C'est donc à la sagesse de rassemblée nationale à saisir, sur tous les points de la législation , un médium harmonique, et à l'y maintenir; ce qui nécessite la permanence de rassemblée , comme je l'ai dit. Au reste, comme il a pani d'excellens mémoires sur la plupart de ces matières, je ne m'arrêterai qu'à quelques considérations dont on peut ne s'être pas assez occupé, mais qui me semblent très-importantes, parce qu'elles regardent le peuple, dont l'Intérêt est l'intérêt national.

Le roi a déjà déclaré ses intentions paternelles au sujet de ses capitaineries, qui détniisent, par le gibier, les récoltes des paysans, et envoient aux galères les paysans qui détruisent le gibier. On doit se flatter qu'à l'exemple du roi , les sei^eurs régleront et restreindront d'eux-mêmes! leurs droits de chasse, qui sont aussi de petites capitaineries.

La gabelle, celte autre pépinière de galériens.

a aussi attiré les regards paternels de sa majesté : il y a lieu d'espérer que cet impôt sera détruit; que les campagnes auront en abondance l'usage da sel, si nécessaire aux bestiaux; et que la mer, ce quatrième élément, sera aussi libre aux Français que les trois autres élémens du globe.

Puisse sa majesté, pour attirer la bénédiction da ciel sur les opérations de son assemblée nationale, délivrer des prisons et des galères ceux de ses sujets qui sont les victimes des lois désastreuses des capitaineries et des gabelles !

On doit encore soulager les gens de campagne de la corvée des chemins, oude l'argent qu'ils paient pour y suppléer, en y faisant contribuer non-seulement les abbayes et les châteaux de leors districts, mais les villes au commerce desquelles ces cliemins servent principalement, ainsi que les voyageurs qui les détériorent, en y voyageant à cheval ou en voiture. On peut établir, poor cet effet, de poste en poste, des barrières et des péa* ges, ainsi qu'en Angleterre, en Hollande, el en plusieurs lieux de l'Allemagne.

Quant aux milices, la noblesse semble craindre d'en porter la chai^, soit en penonne, soit en argent : cependant la défense de l'Etat lui semble principalement dévolue, puisqu'elle a été jusqu'à |N-ésent toute militaire. Ce n'est qu'à cette considération qu'on lui a accordé autrefbis ses titres, ses Hefs et ses prérogatives, qu'elle s'est rendiK héréditaires. Elle a gardé poor elle le bénéfice, et en a laissé la cliarge au peuple. Mais mon désir étant de délivrer les campagnes du fardeau de U milice , et , qui pis est pour des Français, de sa tache, parce qu'elle est devenue une marque de nature, il s'en fout bien que je la veuille faire supporter à la noblesse. Loin de vouloir rendre les nobles roturiers, je voudrais rendre les roturiers noUes, ou phitôt je voudrais anoblir la vertu, et qu'il n'y eût que le vice de vilain. On doit doac délivrer de toute flétrissure l'agriculture, le plu» noble des arts, et le seul dont toutes les fonctions conviennent à la vertu.

Il est aussi à désirer que l'industrie, le commerce , l'urbanité et la richesse de nos villes , se répandent dans nos campagnes, dont les habitu» sont si pauvres et si malheureux. Il est constant que la plupart de nos bourgeois ne se conceutreut dans les villes qu'afin de ne pas payer dans les campagnes l'impôt roturier de la taille , et que leurs enfans n'y tirent [las à la milice. D'un autre côté , quoique nos paysans, qui n'ont pas les mêmes idées d'honneur sur la nature morale des impositions, ne soient sensibles qu'à leur poids fiscal « rien n'a pu jusqu'à présent les familiariser avec le

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fléaiule la milice, ptiroe (|u'il atUqiie les plus doux senlimens de la nalure en les privanl de leurs enfans. C'e^ la crainte de la milice qui les oblige d'envoyer leurs enfans dans les villes, aimant mieux en faire des laquais que des soldats. Il résulte donc de la taille et de la milice, (fue nos campagnes manquent dliabitans, et que nos villes en sont surcliargées. Comme l'impôt fisi^al de la taille sera suppléé par un impôt territorial, également supporté par les propriétaires de tous les ordres, ce sera déjà un grand obstacle ôlé à Tagricullure. Pour l'impôt personnel de la milice, il ne parait pas si facile de le remplacer. Il semble fort étrange que ce soit chez nous un lioniienr de servir le roi dans l'éUt militaire, et mie espèce de honte de tirer à la milice. Je trouve deux raisons de celle contradiction : la première, c'est que le fiervice de la milice est forcé; la seconde , comme je l'ai déjà dit , c'est qu'il est une preuve de roture , parce que les nobles n'y tirent point. La première raison est de la plus grande force pour des liommes libres; la seconde n'en a pas moins pour des bourgeois dont les enfans sont dressés k Tambilion par l'éducation publique ; ainsi la milice n'est pas moins contraire aux préjugés nationaux qu'aux sentimens naturels.

La crainte de la milice est aussi une des graiidesniisons qui éloignent des campagnes nos jeunes paysans. Le cœur humain est si jaloax de sa liberté, que, quoique l'état d'officier soit honorable el bien payé, je suis oonvainca qu'il ne se présenterait pas un seul gentilhomme pour le remplir, si on voulait l'y contraindre. Tenez la porte d'un janlin public toujours ouverte , peu de personnes iront s'y promener : mettez-y des soldats pour forcer les passans d'y entrer, tout le monde le fuira ; ienez-la bien fermée avec des barrières et des gardes pour en éloigner les curieux , cliacun voudra y pénétrer, et y emploiera ses recommandations.

Pour inspirer à la jeunesse de nos villages le goût dn service, je commencerais par le leur interdire. Loin de faire de l'état de milicien un sujet de crainte, de honte, et quelquefois de punition, j'en ferais un d'espoir, d'iionnenr et de récompense. Je commencerais par apprendre à -nos jeunes {paysans que ce n'est que sur le courage de ses soiets les plus vertueux que la patrie compte ponr sa défense , et je ne permettrais qu'aux plus honnêtes d'entre eux dt; s'exercer lea jours de fête au maniement des armes , à tirer au blanc , à faire l'exercice, etc. Alors on verrait bientôt {larmi eux autant d'empressement pour la milice qn'ils en ootd'éloignement aujourd'hui. En cas de guerre^

ils seraient toujours prêts à marcher, non sous les ordres de nos simples gentilshommes ou de nos riches bourgeois, comme nos milices provinciales, mais sous ceux d'ofiiciers vieillis dans le service, qui trouveraient dans ces commandemens des retraites plus agréables que celle de l'Hôtel des Invaliiles.

Il serait nécessaire aussi d'améliorer l'état de nos soldats , dont la paie n'est que de cinq sous par jour. Du temps de Henri IV, elle était aussi de cinq sous, mais les cincf sous de ce temps-là font plus de vingt sous d'aujourd'hui par comparaison au prix des denrées. Il ne s'agit que d'augmenter la paie de nos soldats pour en avoir autant que l'on voudra , comme on a des hommes de toutes les professions. On leur fera gagner avec profit œt accroissement de paie , en 1^ employant anx travaux des chemins, des ports, des monnmens pablics, etc..., ainsi qu'y étaient employés les soldats romains. D'nn autre côté, les fonds militaires se trouveront augmentés de l'argent que produiront les impositions sur les chemins; d'une partie des dépenses sur les bâtimens royaux; des rede< vances des fie^ tant nobles qu'ecclésiastiques, autrefois chargés dn service mUitaire; des contributions que fourniront encore pour cet objet les corporations des villes ; enfin des économies à faire sur les pensions trop nombreuses et trop considérables de fétat-major de l'armée. Ces moyens me semblent ftuffisans à l'entretien et à l'émulation de nos soldats , surtout si on leur donne pour retraites et expectatives la garde des villes, les maréchaussées , et beaucoup de petits emplois civils comme en Prusse ; et qu'on leur présente dans leur service une route ouverte à tous les grades militaires, comme die Test dans tous les pays du monde.

La servitude militaire ôtée de (tessus nos campagnes, on délivrerait nos rivières et nos ports de mer de la servitude nautique. Aucun navi<?ateur ne serait forcé de servir sur les vaisseaux du roi, quoique le traitement des matelots y soit plus lucratif que celui des soldats dans les régimens. On se gardera bien d'imiter les Anglais , qui , pour avoir des matelots en temps de guerre, font la presse , encore plus injuste que notre milice. Pourquoi nos négocians en trouvent- ils plus qu'ils n'en ont besoin? c'est qn'ils les paient bien. Pourquoi donc Tétat serait-U moins équitable à l'égard des gens de mer que de simples mardiands ? Il a incomparablement plus de moyens. Il peut augmenter les revenus de sa marine en employant en temps de paix ses vaisseaux et ses matelots à des transports el à une multitude de services nautiques : il peut offrir à ses matelots quantité de re-

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traites dans nos arsenaux , dans nos ports, sur nos rivières, etnaéme dans nos colonies.

Au reste , tout Français doit avoir l'espérance de monter, par son mérite, jusqu'aux premières places de son état , sans naissance , sans argent et sans intrigue. C'est à cette liberté et à ces perspectives que la France a dû sa grandeur sous le despotisme même, et notamment sous celui de Louis XIV, le pins absolu de nos despotes. On peut observer que depuis ce prince les talens se sont affaiblis en France, précisément dans les parties de l'administration dont les coi*ps sont devenus aristocratiques, n vaut mieux, sans contredit, que l'état soit honoré, enrichi, sauvé par le fils d'un paysan, que déshonoré, rumé, perdu par le fils d'un prince. Ainsi, comme par le passé, un soldat pourra devenir maréchal de France; un matelot, chef d'escadre, et même amiral; un simple répétiteur de collège, grand-aumônier; un avocat, chancelier; afin que nous puissions revoir encore des Fabert, des Jean Bart, des Amyot, des L'Hospital. Rome n'a dû, dans tous les temps, son ensemble, sa puissance et sa durée, qu'au droit dont jouissaient tous ses citoyens de parvenir à tout. Rome moderne, comme Rome antique, leur a offert à tous des dignités, des triomphes, l'empire et même l'apothéose.

La liberté civile de parvenir en France à tous les emplois doit donc s'étendre à tous les citoyens, parce qu'elle est de droit français. Quant à la liberté individuelle ou de la personne, elle est de droit naturel; tout Français a le droit de sortir de sa ville, de sa province et du royaume, comme il sort de sa maison. Celte liberté ne peut être restreinte , par des passeports, que dans les temps de troubles. C'est le salut du peuple qui doit être la règle de ces exceplions, comme il doit être celle de toutes les lois politiques.

On a beaucoup débattu de la liberté de penser. Il est certain qu'aucun gouvernement ne peut l'ôter à personne. Je puis être, au dedans de moi, républicain comme un Spartiate à Constantinople, ou Juif à Goa. La conscience ne doit ses comptes qu'à Dieu; c'est un état mterdit à tous les tyrans. On y pénètre par la persuasion , et non par la force. C'est une fleur qui s'ouvre aux rayons du soleil, et qui se ferme aux vents orageux. Ainsi la Mhené passive de penser est de droit naturel. Quant k la liberté active, c'est-à-dire celle de publier ses pensées, elle se réduit à la liberté de parler; or, la liberté de parler doit être réglée, dans un état, comme la liberté d'agir. Certainement il n'y est permis à personne d'agir d'une manière nuisible à ia scHîièlé ou à ses membres; il n'y doit donc pas

l'être de publier des pensées qni poorraîent lenr foire tort. Je trouve même que l'assemblée nationale doit étabhr des lois plus rigoureuses que le» nôtres contre les calomniateurs, les plus méchans de tous les hommes, puisque le mal fait par leurs paroles est plus grand et plus durable que cela» que des brigands commettent par leurs actions. L» liberté de publier ses pensées , ou la liberté de 1» presse , doit donc être réglée sur la liberté même d'agir; et comme celle-ci ne doit éprouver aucune contrainte lorsqu'il s'agit du bonheur public , le bonheur public doit être la règle de la liberté de b presse.

La liberté religieuse, ou la liberté de conscienoe proprement dite, est, comme la liberté de penser, non-seulement de droit nattu-el, mais do droit des gens : elle dérive de cet axiome de justice universelle : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne » voudriez pas qu'on vous fit. » Or, comme nous réclamons chez les peuples étrangers la liberté d'exercer notre religion , nous devons , à notre tour , leur laisser la même liberté chez iknis. La plupart des peuples de TAsie l'accordent à tontes les nations , et même la liberté de prêcher. Sans cette tolérance mutuelle , il ne peut y avoir ni communication de lumières, ni même de commerce entre les hommes : tous les peuples seraient séquestrés les uns des autres, comme les Japonais le sont des Européens. Si, par l'intolérance, on ferme l'entrée des états aux erreurs , on la ferme aussi aux vérités ; on prive la nation du droit national dont nos ancêtres ont osé lorsqu'ils ont reçu librement la religion que nous professons, et on lui ôte de plus la liberté de la répandre chez les autres peuples auxquels nous n'accordons pas des droits réciproques. Pour que les Européens s'arrogent la prérogative d'envoyer des prédicateurs au Japon , il faut que les Japonais aient aussi celle d'envoyer des prédicateurs en Europe. Cependant , coumie la gloire de Dieu et le bonheur des hommes doivent être la base de toute législation , on doit intolérer les reUgions superstitieuses, qui soumettent l'homme à l'homme , et non l'homme à Dieu ; oii intolérantes, qui rompent les communications entre les hommes, qui les damnent sans les connaître, qui leur apprennent à tourmenter leurs semblables ou eux-mêmes afin de se rendre agréables à Dien, qui cependant est le père et l'ami des hommes.

Coumie il n'est pas juste que le Français , qui veut être libre en France , soit tyran dans les autres parties du monde, il est nécessaire d'abolir l'esclavage des noirs dans nos colonies d'Afrique et d'Amérique : il y va iH)n-seulement de l'intérêt de la nation , mais de cehii du geture humain.

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Quantité de maladies physiques et morales dérivent de cette violation de la loi naturelle. Sans parier de plusieurs guerres qu'occasione la traite des noirs, et qni , comme toutes celles de l'Europe, s'étendent jusfju'au bout du monde, les maladies physiques du climat des noirs, telles que les fièvres de Guinée, ont fait périr quantité de nos matelots et de nos soldats : d'autres , conmie les pians , se sont naturalisées dans nos colonies. Mais les maladies morales sont plus dangereuses , plus durables et plus expansives.

Il serait possible de prouver que la plupart des opinions qui, en difTérens temps, ont bouleversé l'Europe , sont venues des pays lointains. 1^ jansénisme, par exemple, parait nous avoir été apporté de l'Orient par les croisades , avec la peste et la lèpre ; du moins on trouve les maximes du jansénisme dans des théologiens mahométans cités par Chardin. La peste et la lèpre ne subsistent plos citez nous , mais le jansénisme dure encore, et lait même, dit-on, des progrès en Espagne. Noos ne saurions douter que nos opinions , à leur tour , n'aient troublé le repos des antres nations, témoin nos querelles religieuses, qui ont mis en garde contre nous les peuples de la Chine , et nous ont fait expulser du Japon. L'inquisition , qni a commencé à Rome en 1204, dans le temps des premières croisades, se répandit d'abord dans une partie de l'Italie , et de là chez les Portugais et les Espagnols ; elle dévasta , par l'entremise de ces peuples, une partie des côtes de l'Asie et de l'Afrique, et plus de la moitié de l'Amérique. En i566, elle força les Hollandais de secouer le joug de l'Espagne. A peu près dans le même temps , elle obligea les peuples du nord de l'Europe de se séparer de la religion romaine ; et les peuples du midi , qui restèrent catholiques, dé lui opposer les plus fortes barrières : ensuite, semblable à une béte féroce qui se jette sur ses conducteurs lorsqu'elle manque de proie , elle n'a cessé de répandre la terreur dans les pays qui lui ont donné la naissance ; Dieu voulant , par un acte de sa justice universelle, que les peuples intolérans trouvassent leur punition dans les tribunaux mêmes de leur intolérance.

L'esclavage des noirs , que nous avons étaUi dans nos colonies, à l'imitation des Portugais et des Espagnols , a produit des réactions à peu près semblables ; car les habitans de nos colonies feisant aujourd'hui , an moyen de leurs richesses , des alliances avec nos grands seigneurs, ils les accoutument insensiblement à regarder le peuple blanc qui les nourrit en France comme destiné à la servitude, ainsi que le peuple noir qni ctiltive leurs

possessions en Amérique. C'est à l'influence de ce régime tyrannique, qni s'est étendu même sur notre administration, qu'on peut rapporter cette étrange ordonnance du ministère de la gueire déjà citée, qui déclara, il y a quelques années, qu'auctm homme non noble ne pourrait être officier dans les troupes du roi; ordonnance injurieuse pour la nation française, et dont je ne crois pas qu'on puisse trouver d'exemple chez aucim peuple du monde , ni dans aucun temps de notre nuHiarchie, avant celui de l'établissement de l'esclavage dans nos colonies. On peut, à la vérité . en excuser le motif, ainsi que je l'ai fait , sur la nécessité de réserver des emplois honorables aux pauvres gentilshommes : mais la noblesse ne peut être honorée lorsque le peuple est avili ; car le plus haut d^ré d'illustration où elle puisse elle-même s'élever est d'être , comme celle de Rome ancienne , à la tête d'un peuple illustre.

Des réglemens semblables à cehii du dépailement de la guerre se sont introduits dans tous les corps. Le clergé ne veut plus d'évêques, que tirés du corps des nobles ; il a oublié que les apôtres étaient de simplet pèdieurs; que dis-je? la plupart des ecclésiastiques, quoique roturiers, ne font aucun cas de leurs che^ , s'ils ne sont bons gentilshommes. Depuis quelques années , les parlemens exigent plusieurs degrés de noblesse pour être conseiller de grand' chambre, et séparent ainsi leurs intérêts de ceux du peuple , dont ils sont les enfans dans l'origine, et dont ils devraient être les pères par leurs fonctions. U en est de même des compagnies municipales, financières et commerçantes, qui réservent leurs principales dignités aux nobles. Enfin, jusqu'à nos corps de lettrés, de savans et d'artistes , ils élisent , quand ils le peuvent, leurs chefe parmi des nobles, quelquefois fort ignorans , quoique ces corps soient , par lent nature , des républiques dont les rangs ne doivent se régler que sur les talens. Louis XIV ne peasait pas ainsi , lorsqu'on cardinal , sous prétexte de la goutte , lui ayant demandé la permission de s'asseoir dans un fauteuil aox séances de l'Académie française dont il était membre , le roi , au lieu d'un fiiuteuil , en envoya quarante à l'Académie, afin qu'aucun de ses membres, quelque qualifié qu'il fût, ne pdt s'attribuer d'autre distinction que celle que donne le génie. Or , je trois que cet esprit de servitude, où le peuple de tons les états court aujourd'hui de lui-même , nous vient , dans, l'origine, de l'établissement de l'esclavage dans nos colonies; car auparavant je ne trouve rien de semblable dans notre histoire. C'est aussi de cette époqueque date la Eioltiplicité-des titres financiers.

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Hitératres, et antres qaalîGcations dont chacun tâche aiyourd'hui d'alonger son nom, au défaut des comtés, baronnies et marquisats ; tandis qu'autrefois les hommes même de la plus grande qualité n'ajoutaient k leurs noms de famille que ceux de leur baptême. On trouve des exemples encore plus frappans et plus nombreux de ces abus de titres parmi les Portugais et les Espagnols , parce qu'ils nous ont précédés dans l'établissement de l'eticlavage aux Indes, et dans le mépris des peuples dans leurs pays.

Ces opinions tyranniqnes, déjà si répandues en France , prennent naissance dans l'esclavage de nos Iles de l'Amérique, comme dans un foyer toujours subsistant de servitude , et se propagent en Europe par la voie de leur commerce, ainsi que la peste se transporte de l'Egypte avec ses productions. Or, comme on n'a point établi jusqu'ici sur les côtes de France de quarantaine pour les hommes d'au-delà des mers, infectés par naissance , par habitude et par intérêt , du dogme de Fesdavage , et que la dépravation des esprits est encore plus contagieuse que celle des corps , il est de toute nécessité que l'esclavage du peuple noir soit aboli dans nos colonies , de peur qu'un jour il ne s'étende , par l'influence de l'opinion de quelques particuliers riches, jusque sur le peuple blanc et pauvre de la métropole. Les Anglais , qui nous devancent en maturité et en sagesse, ont déjà pris en considération cette cause du genre humain; elle doit être plaidée dans leur parlement comme elle aurait dû l'être dans l'aréopage. Il s'est formé à Paris, comme à Londres , une société amie et fiatronne des pauvres noirs esclaves , au moins anssi digne de l'estime publique que celle de la Merci. C'est à cette société respectable à porter les doléances de ces infortunés à l'assemblée nationale.

Mais comme il ne font pas ruiner les hommes qu'on veut réformer, j'observerai, en foveur des habitans de nos colonies, qu'il faut procéder peu à peu à l'abolition de la servitude de leurs noirs ; autrement on ferait le malheur des maîtres et des esclaves. Les révolutions de la politique doivent être périodiques comme celles de la nature. On peut d'abord tarir la source de l'esclavage aux Iles , en défendant la traite des noirs en Afrique; ensuite on réduira la servitude personnelle des noirs à celle de la glèbe ; puis celle de la glèbe en affranchissement , qu'on fera dépendre de leur bonne conduite à l'égard de leurs maîtres, afin qu'ils leur aient en partie obligation de leur liberté.

Ces changemens sont d'autant plus faciles à

faire, que les cultures des lies sont bien moins pf> nibles et dispendieuses que celles de l'Europe. Il ne faut ni lourdes charrues, ni herses, ni attelages de dievaux, ni triples labours, pour planter le manioc, le mais, la patate, le café, la canne à sur cre, l'indigo , le cacaotier et le cotonnier , comme pour nos blés, nos vignes, nos lins et nos chanvres. ïjeu campagnes de nas iles se cultivent conune nos jardins , avec des bêches, des pioches, des hottes. Des femmes et des enfans suffisent à la plupart de leurs récoltes.

A la vérité , les manufactures du sucre exigent de grandes dépenses en hâtimens, ainsi que le concours de beaucoup d'ouvriers. Des partisans de l'esclavage en ont voulu conclure la nécessité d'employer aux Iles des ateliers de noirs esclaves. Cette conséquence si feible est même leur plus fort argument contre la liberté des noirs ; mais il ne faut pas en Europe d'ateliers d'esclaves ponr entretenir et faire mouvoir les manufactures de tannerie , de tapisserie , de papier , d'armes , d'épingles , etc. , (jui demandent un grand concours d'hommes, et plus d'ensemble dans leur fabrique que les manufactures du sucre. Un habitant , d'ailleurs, qui a un moulin à sucre, n'a pas plus besoin de cultiver toutes les cannes de son canton , pour en recueillir à lui seul le profit, qu'il est nécessaire que le possesseur d'un pressoir en Bourgogne ait A lui seul tous les vignobles de son coteau. Ceux qui fabriquent chez nous les toiles ne cultivent point le Un et le dianvre; ni ceux qui font le papier, ne ramassent pas dans les rues les chiffons de toile ; ni ceux qui impriment et font des livres ne se chargent point d'en manufacturer le papier. C'est de la répartition des différeas arts dans des mains libres, qu'est venue leur perfection en Europe. Les petites propriétés artistes sont nécessaires au progrès de l'industrie, comme les petites propriétés territoriales à celui de Fagriculture. Si les fabricans de sucre aux colonies étaient chargés uniquement de sa fabrique, et les cultivateivs, de la culture des cannes , il ne serait fias nécessaire de rafRner en Europe le sucre des iles. On y filerait, comme aux Indes , l'étoupe du Caire, les fils du bananier et le coton ; on en ferait des collages et des toiles. Les vastes liabitations de Saint-Domingue et des Antilles, divisées en petites propriétés, et devenues libres , seraient aussi industrieuses et j'ose dire plus agréables, par la facilité de leur culture et par la température de leur ciel, que les fennes et les métairies de la France, où les hivers sont si rudes. Elles offriraient une multitude d'emplois et de métiers à quantité de nos pauvres (laysans et ouvriers, qui manquent en France de tra-

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vaux; et les babitaos de nos colonies se ironveraient [ilus ricbes, plus beureux et plus distingués^ quand, au lieu d'esclaves étrangers , ils auraient des fermiers compatriotes, et au lieu d'habitations, des seigneuries.

Je n'ai pas besoin de m'étendre sur {'abolition 4le la servitude main-mortable des habitans du iDOQt Jura. Il est bien étrange que cette servitude se soit maintenue juscju'à présent dans un coin du royaume par les chanoines de Saint-Claude , malgré les invitations de Louis XV I , les prérogatives «le la France , les droits de la nature et les lois de l'Evangile. La durée de cet abus prouve la puissance et la tyrannie des coi-ps. Les chanoines de Saint-Claude se détermineront sans doute d'euxmêmes à restituer la liberté à des paysans français, à l'exemple de leur vertueux évêque , sans y être contraints par l'assemblée nationale, qui a le droit de réformer toutes les injures faites à la nation.

Chefs du peuple dans tous les ordres, je vous le répète au nom de celui qui a lié les destins de tous les hommes : votre propre bonheur dépend de celui da peuple; si vous le haïssez, il vous haïra; il vous rendra au centuple le mal que vous lui ferez; mats si vous l'aimez, il vous aimera; si vous le protégez, il vous protégera; vous serez forta de sa force comme vous êtes faibles de sa foiblesse. Vooiez-vous donc vous-mêmes vivre libres? n'atlentez pas à sa liberté : acquérir des lumières? ne l'aveuglez pas de pr^ugés : calmer vos propres âmes? ne loi donnez pas d'inquiétudes : travailler à votre propre grandeur ? occupez-vous de son élévation : souvenez-vous que vous êtes le sommet de l'arbre dont il est la tige.

L'assemblée nationale doit s'occuper surtout du soin de réformer la justice civile et criminelle, dont les codes sont des monumens des siècles de barbarie , où le plus fort opprimait le plus faible. Elle réformera , par exemple , cette loi dénaturée par laquelle le témoignage d'une femme est déclaré bon pour constater un maléfice, et nul pour attester la simple prise de possession .d'un bénéfice. Elle abolira cette autre loi, qui donne les deux fiers des terres à l'alné de la Camille, l'autre tiers à tous les frères cadets, fussent-ils une douzaine, et une simple portion de cadet à partager à toutes les ^ceurs , fussent-elles en même nombre que les garçons; en sorte que, joignant l'expression de la galanterie française à une disposition inhumaine , elle déclare qu'un père peut marier sa fille avec un chapeau de roses, c'est-à-dire avec rien. Cette loi , qui existe parmi la noblesse d'une grande partie du royaume, paraît être venue des barbares du Nord, en ce qu'elle est en vigueur parmi les

paysans mêmes de cette portion de la Normandie appelée le pays de Caux, où s'établirent d'abord les ducs normands. Elle est inconnue à Paris et 4lans ses environs , où les frères partagent également avec leurs sœurs. Cette capitale du royaume ne serait jamais parvenue au point de richesse, (l'urbanité, de lumières et de splendeur qui en font en quelque sorte la capitale de l'Europe, si cette loi féodale y eût existé.

Pour moi , venant à penser aux causes qui rendent une ville illustre et qui en font le centre des nations , je vois que ce n'est ni la magiiiOcence des monumens, ni les privilèges accordés au commerce, ni la douceur du climat, ni même la fécondité du sol , mais le bonheur dont y jouit la plus aimable portion du genre humain. Il y a sur la terré des villes plus heureusement situées que Paris, et qui sont bien moins fomeuses et beaucoup moins peuplées. Naples est dans un climat délicieux; ]\ome moderne est remplie de monumens augustes; Constantinople est sur les limites des trois parties du monde, l'Europe, l'Asie et l'Afrique : d'autres villes, comme les capitales du Pérou et du Mexique, sont assises sur les bords du vaste Océan, dans nn sol rempli d'or, d'argent, de pierreries , et sous nn ciel égal , qui ne connaît ni les ardeurs de l'été ni les rigueurs de l'hiver ; d'autres, comme Ceylan, Amboine, Java, sont dans des lies fortune^, au milieu des forêts de canndiers, de girofliers et de muscadiers. Cependant aucune de ces villes n'est comparable à Paris, parce que les femmes y sont réduites à un esclavage civil ou moral. Il y a même en France des villes qui présentent plus d'avantages que sa capitale , parce qu'elles sont sous un del plus doux , ou plus près du centre du royaume pour le régir , ou sur le bord des mers pour communiquer avec toutes les nations. Rouen , par exemple , capitale du pays de Caux , déjà considérable du temps de César, aurait dû, par la richesse de son territoire, par l'industrie de ses habitans et par sa situation sur la Seine, dans le voisinage de la mer, s'élever au même degré de puissance que la capitale de l'Angleterre, qu'elle a subjuguée autrefois par ses dues, Maia si Londres elle-même est devenue la rivale de Paris, c'est sans doute par les mêmes causes. Paris doit sa florissante prospérité à celle dont elle fait jouir les femmes. Partout où les femmes sont heureuses on voit naître le goût , l'élégance, le commerce et la liberté. Les malheureux de tons les pays, qui comptent partout sur leiu* sensibilité, y apportent leurs arts, leur industrie et leurs espérances. Les peuples y abondent , parce que les tyrans n'osent y paraître. Les villes

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les plus reuonmiées de rantiquité sont celles où les femmes étaient le plus considérées ; telle a été Athènes chez les Grecs ; telle a été une grande partie de la Grèce, où elles régnaient par Tempife des grâces, de Timiocence et de l'amour, et qui a laissé d'elle une si douce mémoire, l'heureuse Arcadie. Rome belliqueuse même leur a dû, par les privilèges qu'elle leur accordait , la meilleure par* tie de sa puissance sur des peuples barbares, tyrans de leurs femmes. Il est aisé de subjuguer ses ennemis, quand on a leurs compagnes pour amies. Ovide observe que Vénus avait plus de temples à Rome que dans aucun lieu du monde. Si on s'y rappelle tous ceux des diverses Fortunes, de Junon, de Vesta, de Cybèle, de Minerve, de Diane, de Gérés, de Proserpine, des Muses, des Nymphes, de Flore, etc., on trouvera que les déesses y étaient encore plus honorées que les dieux. A Paris, les saintes sont plus fêtées que les saints. Gette capitale de la France doit ses prérogatives sur toutes les autres villes du royaume, et son influence sur l'Europe, à l'élégance des arts, à la vérité des modes et à la politesse des nuBurs, qui résultent de l'empire des femmes. Les femmes sont à Paris les législatrices du code moral , bien plus puissant que le code légal. Si elles y sont encore opprimées par les lois , qui les soumettent à leurs maris et à leurs enfans majeurs, elles y sont protégées par les mœurs, qui leur réservent en tous lieux les premières places , comme revêtues d'une magistrature naturelle qui les rend , dans tout le cours de notre vie, les législatrices de nos goûts, de nos usages et même de nos opinions. Elles sont , dès notre enfance, nos premiers apôtres : ce sont eiles qui nous apprennent, tout petits, à faire de la même main le signe de la croix et la révéïence aux dames; à honorer à la fois les autels et leur sexe , comme si elles cherchaient dans nos jeunes âmes des protections [K)ur l'avenir, et à nous inspirer sur leur sein des habitudes religieuses et tendres, qui doivent un jour leur servir de sauvegarde contre la barbarie de nos institutions. Les lois doivent donc venir avec les mœurs au secours de leur folblesse, en les appelant par toute la France au partage égal de nos fortunes et de nos droits , puisque la nature les a appelées à celui de nos plaisirs et de nos peines.

L'assemblée nationale doit encore s'occuper du soin d'établir dans tout le royaume les mêmes lois, ainsi (|ue les mêmes poids et mesures, afin de faire régner parmi les citoyens l'ensemble si nécessaire A la prospérité publique.

Elle doit aussi réformer la justice criminelle , (pii n'a pas moins d'ahus que la justice civile. L'hu-

manité de nos magistrats, soutenue de la voloiité de la nation et de la sanction du roi , pénétrera, dans le ténébreux labyrinthe de nos lois, déjà éclairé par les Servan et les Dupaty..., almd'<Vter au crime ses refuges et d'empêdier Tinnocenoe de s'y égarer. Pour s'y guider eux-mêmes , ils ne perdront jamais de vue cette loi que la nature n'a point tracée sur des colonnes de marbre , ou sur des tables de bi-onze, ou sur des parchemins, et qu'elle n'a écrite ni en égyptien, ni en hébreu , ni en latin; mais qu'elle a empreinte avec les caractères du sentiment, ce langage de tous les siècles, dans la conscience de tous les hommes, pour y être la base étemelle de la justice et du kxmheur des sociétés : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne tt voudriez pas que l'on vous fit. »

Il s'ensuivra que les récompenses seront communes et personnelles à tous les Français pour les mêmes vertus, comme les punitions pour les mêmes vices. G'est le seul moyen de détruire le préjugé (|ui honore toute la postérité d'une Êunille à cause de la gloire d'un de ses membres, ou qui la déshonore pour le crime d'un seul. Gependant on doit alx)lir tous les châtimens qui sont infamans et cruels. Il me semble même juste de substituer sans flétrissure corporelle^ à l'exemple des Romains, la peine du bannissement hors du royaume à celle des prisons perpétuelles ou des galères. Souvent no homme, après avoir £ait une mauvaise action dans son pays, où il a été égaré par l'indigence ou séduit par l'exemple, ou entrahié par les passions, se corrige dans un pays étranger, où il est plus heureux, et surtout où il est inconnu. Souvent, au contraire, il achève de se dépraver, livré à lui-même dans une prison , ou flétri dans la société des citoyens par Topinion publique , (jui le poursuit à jamais jusque dans ses enfans. On doit aussi rendre la peine de mort très-rare; elle ne devrait avoir lieu que pour punir les assassinats prémédités, comme dans la loi du talion chez les Hébreux. On a aboli la peine de mort en Russie dans tous les cas , excepté celui de lèse-majesté ; et les crimes y sont bien plus rares qu'autrefois , où cette peine était très-commune. Nous devons imiter l'humanité des Anglais , qui envoient la plupart de leurs criminels dans les pays nouvellement découverts. Il est aussi convenable d'adopter leurs jugemens par pairs et par jurés dans les procédures. Ge dernier moyeu peut également servir à constater les bonnes actions pour les récompenser, et les mauvaises pour les punir. Il n'est pas juste que les lois punissent toujours et ne récompensent jamais; qu'un homme soit envoyé aux galères ou au supplice poiu* avoir attente à la fortune ou à la vie des citoyens , et qu'il

\ŒUX POLR LA NATION.

ne i-eçoive aucune faveur pubK(|ue pour avoir eotretenu parmi eux la oonconle, et les avoir consolés dans leurs infortunes. Notre justice n'a qu'une épée, elle ne sait que frapper; sa balance ne lui sert qu'à peser les maux et jamais les biens. Il est donc juste que nos tribunaux puissent décerner des récompenses comme des punitions , et dresser des autels comme des écliafauds. Alors les pierres de nos carrefours, toujours couvertes d'arrêts de flétrissure ou de mort, cesseront d'être, comme à Gènes, des pierres infamantes; elles s'bonoreront des fastes de la vertu. Les entrées de nos villes , au lieu d'effrayer les voya^urs par des fourches patibulaires , les inviteront à y chercher des asiles par des arcs de triomphe élevés, comme à la Chine, à la mémoire des bons citoyens.

Tels sont les principaux abus qu'il me semble nécessaire de réformer avant toute autre réforme.

Maiutenant je vais faire quelques réflexions sur l'impôt territorial, qui doit suppléer à la taille, acquitter les dettes de l'état, et être payé , sans exception, par tous les propriétaires des terres.

Il me semble que pour que l'impôt territorial soit réparti également sur les personnes , il doit l'être inégalement sur les fortunes , c'est-à-dire qu'il doit croître à proportion de l'étendue de chaque propriété : ainsi la portion de terre nécessaire pour nourrir une famille étant déterminée, cette portion paierait davantage à mesure qu'elle augmenterait dans chaque propriété. Les Romains, dans les premiers temps de leur république , avaient borné à sept arpens la quantité de terre nécessaire à la subsistance d'une famille. Comme nous ne sommes pas si sobres que les anciens Romains; que notre climat, plus froid que celui de l'Italie , exige plus de besoins; que nos terres sont moins fécondes; que nous payons des dîmes et d'autres sortes d'impositions qui leur étaient inconnues, et qu'ils participaient au contraire aux tributs qu'ils im(X)saient aux nations conquises pour le soulagement du peuple romain ; ou peut fixer en France à vingt arpens U quantité de terre nécessaire aux besoins d'une famille. Ceci posé, l'arpent étant taxé par un impôt territorial, prélevé en nature et non en argent, chaque propriété qui serait au-delà de vingt arpens supporterait une légère taxe appelée l'impôt de censure. Cet impôt de censure serait payé par ceux qui posséderaient deux propriétés de vingt arpens ; il doublerait pour ceux qui en auraient trois, quadruplerait pour ceux qui en auraient quatre, etc... Ainsi, pendant que les propriétés particulières iraient en progression arithmétique, -1 , 2, 3, 4, l'impôt de censure croîtrait en progression géométrique, 1, 2, 4^ 8, etc...; de manière qu'il se-

rait égal, pour une possession de mille arpens, à Pimpôt territorial de ces mêmes mille arpens ; il serait double pour celle de deux mille , quadruple pour celle de trois mille, octuple pour celle de quatre mille.

Cet impôt de censure croîtrait avec l'étendue des propriétés oonmie le tarif des diamaus et des glaces , dont le luxe est d'ailleurs bien moins dangereux que celui des terres, qui entraine infailliblanent la ruine d'un état, ainsi que Font observé Plutarque et Pline à l'occasion de l'Afrique, de la Grèce et de l'empire romain. On peut ajouter à ces exemples, dans les mêmes siècles, la Sicile, une partie de l'Asie; et, dans ces temps modernes, la Pol(^e,. FEspagne et l'Italie. U est donc à présumer que cet impôt de censure mettrait en France un frem aux. grandes propriétés territoriales , bien mieux que les lois prohibitives, promulguées en vain à Rome sous les empereurs, qui fixèrent à dnq cents ai^ pens le terme de la plus grande propriété individuelle. U est toujours aisé d'enfreindre une loi prohibitive, lorsque la prohibition n'en suit pas la transgression pas à pas. La cupidité, ainsi que le» autres passions, est comme un chariot qui descend une montagne : si yous ne l'enrayez d^ le départ, vous ne l'arrêterez pas dans le milieu de sa course.

Cet impôt de oensore me parait à tous égards fondé en justice ; car si vingt arpens appartenant à une fiimille paient U moitié moins que vingt arpens des mille qui appartiendraient à un seul propriétaire, d'un autre côté ces vingt premiers arpens rendent à proportion beaucoup plus en denrées et en hoomies. Mille arpens « sous un seul propriétaire, ont, chaque année, un tiers de leur étendue en jachères, et sont mis en valeur tout au plus par dix famiUes domestiques de cinq personnes chaque, e'est-à-dire par cinquante personnes , en y comprenant les femmes et les enfons; tandis que ces mille arpens, divisés en cinquante propriétés de vmgt arpens, seront cultivés partout, et feront vivre dnquante familles libres et industrieuses , c'est-à-dire deux cent cinquante citoyens. Or, l'abondance des denrées et des hommes, surtout des hommes libres, est la première richesse des états.

Il résulterait de cet impôt de censure territoriale, que les grandes propriétés payant plus et rendant moms deviendraient plus rares , et que les petites propriétés payant moins et rendant plus deviendraient plus commîmes. Les premières seraient moins redierdiées par les gens riches, surtout quand on en aurait retranché les droits de cliasse et les autres, en tant qu'ils sont onéreux à l'agriculture; et les secondes le seraient beaucoup par les bourgeois d'une fortune médiocre, quand elles

VOEUX POUR LA NATION

ne seraient pluK opprimées et flétries par les corvées, les milices et. les tailles: ainsi, l'impôt de oensore deviendrait une digne contre Topalence et rtndij^ence extrême , qui sont les deux sources ile tous les vices nationaux. On pourrait l'étendre à toutes les grandes propriétés en emplois, en maifons et en argent, sans toucher toutefiiis à aucune des grandes propriétés actuelles, même territoriales. Ces vcetix, que Je forme pour la félicité publique, ne sont que pour l'avenir, et ne doivent causer à présent la ruine d'aucun grand propriétaire particulier.

A près avoir parlé des propriétés rurales, je ferai quelques observations sur le blé, la plus importante de leurs productions, et qui est, par sa nature, une propriété nationale. La liberté du commerce des grains a suscité beaucoup d*ouvrages pour et contre ; mais comme, par une suite de notre éducation ambitieuse, on n'agite chez nous aucune question que dans le dessein de briller, il est arrivé que celle-ci , fort simple de sa nature , comme tant d'autres, est devenue fort problématique, parce que plus le bel-esprit débat de la vérité , plus il l'embrouille.

Il est certain qu'il n'y a point de fomille un peu à son aise qui n'ait sa provision d'argent assurée, an moins pour vivre un an : iJ est bien étrange que la grande famille de l'état n'ait pas sa provi^nde blés emmagasinés pour vivre au moins cet espace de temps. Faute de magasins de blés, la liberté de leur commerce en a épuisé plusieurs fois le royaume.

Les émeutes populaires n*ont presque jamais d'autres causes que la disette de blés. Nos ennemis, tant du dehors que du dedans, saisissent le moment où il est permis de les exporter, enlèvent tout ce qui est à vendre , à quelque prix que ce soit, bien assurés que dans trois mois ils nous le revendront au double : ainsi nous ressemblons aux Sauvages qui vendent leur lit le matin, et qui sont obligés de le racheter le soir. Il est donc nécessaire que l'état , avnnl de permettre l'exportation des blés, en ait sa provision au moins pour un an audelà de la récohe future; et pour cela, il a besoin de magasins publics. IJ ne faut, pour décider cette question, ni mémoire ministériel, ni dissertation académique ; il ne faut que du sens commun. Si vous voulez vous appuyer sur des exemples, voyez Genève , la Suisse et h Hollande , qui , avec des territoires ingrats ou insufHsans, vivent dans une abondance assurée au moyen de leurs magasins publics ; tandis que les paysans manquent souvent de pain en Pologne et en Sicile , qui fournissent des blés à toute TEurope. Nous devons craindre ,

dit-on , les monopoles , si nous avons des magastns. S'ils dépendent des particuliers , on a raison ; ce sont les magasins particuliers qui font les disette» publiques : mais on n'a rien de semblable à redouter, si les magasins de blé sont à la nation , et administrés par les assemblées provinciales. A la vérité, les assemblées provinciales pourraient les. réserver entièrement pour l'usage de leurs provinces qui se trouveraient dans l'abondance, lorsque les provinces voisines tomberaient daitf le besoin; mais c'est ce qui ne peut arriver sous l'Inspection et la correspondance de l'assemblée natiolùde, qui , instruite du superflu des blés dans un canton, et de leur raroté dans un autre , éclairerait l'autorité royale, et, par son moyen, entretiendrait dans tout le royaume réc|uilibre des subsistances de premier bfôoin. C'est une des raisons, entre mille, qui nécessite la permanence de l'assemblée nationale , et le changement périodique de ses membres.

Nos livres politiques, pour complaire aux chefis de l'administration , se sont beaucoup occupés des. moyens d'augmenter les richesses des ^ts. Il semble qu'un peuple ne puisse jamais avoir trop de vins , trop de blés , trop de bestiaux, et surtout trop d'argent ; car c*est là que tout aboutit en dernier ressort. Mais comment se feit-U qu'on a tonjours trop de cette première richesse des empires, je veux dire de l'espèce humaine puisque presque par toute l'Europe elle est si misérable qu'on ne sait qu'en fairePUnbergern'estpoIntsurchargédunombre de ses moutons; il n'expose pomt au carrefour de son village de petits agneaux qui viennent de naître; mais des pères et des mères abandonnent tous les jours leurs enfens nouveau-nés aux carrefours des villes, et à la porte de leurs hôpitaux. Le nombre des enfans-trouvés, à Paris, monte diaque année à cinq et à six mille, et il est le tiers de ceux qui y reçoivent le jour. Dans cette ville si riche et si indigente, les plus misérables rebuts ont une valeur ; on y ramasse , au coin des rues , des os, des bouteilles cassées , des cendres , des loques ; un vieux chat y a son prix , ne fîil-ce que pour sa peau; mais personne n'y veut d'un homme misérable. Cet habitant du fortuné royaume de France, cet enfant de Dieu et de l'Eglise, ce roi de la nature, va sollicitant à chaque porte l'indulgence du chien de la maison , ppur y demander d'une voix lamentable à un être de son espèce , de sa nation et de sa religion, un morceau de pain que souvent il lui refuse. C'est bien pis à la porte des hôtels , où un suisse ne lui permet pas même de se montrer. C'est encore pus dans son grenier, d*oà la faim le chasse, quand la honte, plus monlante

VOEUX POUR LA NATION

qu'on chien et plus rébarbative qu'on soisse , loi défend d'en sortir.

Mais la mendicité même n'est plus la ressource de l'indigence, puisqu'on emprisonne les iiieudians. Je det^ire donc , pour subvenir aux besoins du peuple, (|ue tout homme valide manquant de travail ait le droit d'en demander à l'assemblée de son village ou de son quartier. Si elle n'en a point à lui donner, elle enverra sa demande à l'assemblée de la ville dont elle ressortit; celle-ci, dans le même cas, la portera à l'assemblée provinciale , qui la fera fiarvenir à l'assemblée nationale, si elle est dans la même impuissance.

Ainsi , l'assemblée nationale aurait en dernier ressort l'état de toutes les lamDIes indigentes du royaume, comme elle aurait celui de tous ses besoins et de setf ressources : elle s'emploierait donc auprès du roi pour l'établissement de ces fomilles indigentes dans les provinces qui manqueraient d'ouvriers, on bien dans nos colonies et les terres nouvellement découvertes , soos on régime semblable à celui de la fotnre constitution , afin de lier toujours ces Français à leur patrie , et d'étendre par tonte la terre la population , la puissance et la félicité de leur métropole: Ces prévoyances journalières sont encore des raisons qai nécessitent 'a permanence de l'assemblée nationale.

Ainsi la Bretagne et Bordeaux avec leurs landes ; bi Normandie avec ses veys , que la mer couvre et découvre deux fois par jour; La Rodielle et Rochelbrt avec leurs marais stagnans; la Provence avec ses rochers et ses plaines de cailloux ; k Corse avec ses montagnes et ses makis; les lies de l'Amérique avec leurs solitudes ; et tant d'autres terres concédées , comme celles de la Corse, en grandes propriétés de dix mille arpens à la fois, et qui sont restées incultes entre les mains de leurs grands propriétaires sans argent , se trouveraient mues en valeur par les petites propriétés, et fourniraient de nombreux débouchés à tous nos hôpitaux , surtout à ceux des enfans-trouvés. L'indigence , coupée dans ses racines , cesserait de produire la mendicité, le vol et la prostitution, qui en sont les fruits naturels. Pour les hommes pauvres et invalides , ils seraient soulagés dans leurs familles, ou dans des hospices, au moyen de secours administrés par les assemblées de chaque district ; on y emploierait les revenus des hôpitaux, ces vastes foyers de misères et d'épidémies. D'ailleurs , comme il n'y aurait plus de pauvres en santé dans le royaume , il ne s'y trouverait que fort peu de pauvres malades.

An reste, en indiquant aux pétitions des indi-

gens une période à parcourir d'assemblée en assemblée , je n'ai point voulu donner des entraves i leur liberté ; mais j'ai désiré offrir des moyens assurés de secours , non-seulement à eux , mais aux villages, aux villes, aux provinces, et à l'état même. Si les particuliers ont besoin de travail , les sociétés entières ont souvent besoin de travailleurs. Michel Montaigne desirait « qu'on establlstà Paris » uu bureau de renseignements , où ceux qui an- » roient besoin ou superfluité de quoi que ce fust i> pourroient s'adresser mutuellement. » Nous avons exécuté en partie son idéer, par l'établissement des Petites-Affiches et de quelques journaux semblables ; mais nous ne l'avons guère appliquée qu'aux objets de luxe , tels que les meubles , les carrosses , les chevaux , les maisons , les terres , et fort rarement aux hommes. H faut l'étendre aux besoins des campagnes, des villes , des provinces , et de l'état même. Or, il n'y a qu'une assemblée nationale permanente qui puisse embrasser à la fois les b^ins publies et privés. C'est d'ailleurs un acte de justice; car si l'état a le droit d'exiger du peuple des miUces, des matelots et des corvées dans ses besoins pressans , le peuple a aussi , dans les siens , le droit de demander à l'état des moyens de subsister.

Au reste , tout Français a le droit de s'adresser directement à l'assemblée nationale; et s'il préfère de chercher fortune hors du royaume , il doit avoir la liberté d'en sortir, comme tout étranger doit avoir celle d'y entrer et de s'y établir , avec .le libre exercice de sa religion, afin de fixer chez nous, par l'équité de nos lois, les hommes que nous attirons par Purbanité de nos mceurs.

La confiance rétablie entre les trois ordres; les hitérêts des deux premiers liés à celui du peuple et balancés par celui du roi; les assemblées rurales, municipales, provinciales et nationale, rendues permanentes dans leur ensemble , périodiques dans leurs membres , et concordantes dans leurs délibérations ; l'agriculture délivrée de toutes ses entraves, des capitaineries, des gabelles, des milices; la liberté individuelle conservée à cliaque citoyen dans sa fortune , sa personne et sa conscience; l'esclavage aboli aux colonies et au mont Jura ; la justice civile et criminelle réformée ; Pimpôt territorial assis proportionnellement aux territoires et* aux besoins de l'état et de ses dettes ; les moyens de subsister multipliés et assurés au peuple par les digues opposées aux grandes propriétés , il sera dressé , sur tous ces objets, une constitution sanctionnée par le roi , dont l'exérittion sera confiée aux tribunaux , pour cHre à l'avenir le code national.

VŒUX POUR LA NATION

Il est inatile que rassemblée s*occnpe du soin de renfermer dans celte constitution tous les cas possibles ; ils sont innombrables , et il en est qu'il serait triste de prévoir et dangereux de publier. Gomme rassemblée doit être permanente , elle y pourvoira à mesure qu'ils se présenteront. Elle aura assez de peine à rtparer le passé et à régler le présent, sans prendre inutilement celle de donner des lois à Tavenir.

Quelque sagesse qui préside à U rédaction de ce code , il ne faut pas croire que les lois en seront immuables. Il n'y a d'immuable que les lois de la nature, parce qu'il n'y a que son Auteur qui , par sa sagesse infinie, ait connu les besoins de tous les êtres, dans tous les temps : au contraire , les législateurs des nations n'étant que des bommes , en connaissent à peine les besoins présens , et ne sauraient prévoir ceux que l'avenir leur prépare. Les lois politiques doivent donc être variables, parce qu'elles n'intéressent que les fiimilles, les corps et les patries, sujets eux-mêmes au diangement ; et les lois de la nature doivent être permanentes, parce que ce sont les lob de l'homme et du genre humain , dont les droits sont invariables. Or , je ne connais point d'état en Europe où le contraire ne soit arrivé , c'est-à-dire où l'on n'ait rendu les lois politiques permanentes, et celles de la nature si variables , qu'à peine aujour-> d'hui on en peut reconnaître les traces.

Par exemple , l'hérédité de la noblesse , qui n'a pas été héréditaire dans son origine, est tme loi politique rendue permanente dans toute l'Europe : cependant elle devait varier suivant le besoin des états; car on devait prévoir que les £aimiUes nobles se multiplieraient plus que les autres, parce qu'elles ont plus de crédit , et partant plus de moyens de subsister ; et que les familles bourgeoises riches tendraient sans cesse à s'incorporer avec elles par les anoblissemens ; de sorte que le nombre des hommes oisifs allant toujours en augmentant et celui des hommes laborieux toujours en diminuant , l'état, au bout de quelques siècles, se trouverait affaibli par sa propre constitution. C'est en effet ce qui est arrivé à l'Espagne et à d'autres pays. Ce ne sont ni les guerres , ni les émigrations eu Amérique , qui ont affaibli l'Espagne , comme tant de politiques l'ont dit ; c'est au contraire la paix, et la trop grande multiplication des familles nobles qui s'en est ensuivie. Les longues et cruelles guerres de la Ligue détniisirent en France beaucoup de gentilshommes; et la France , loin de s'affaiblir, augmenta en population et en richesse juscju'à Louis XIV. Les émigrations de l'Angleterre , qui est moins étendue

que l'Espagne , ont formé en Amérique des cok^nies plus florissantes et plus peuplées que les colonies espagnoles; et loin de diminuer les forces de l'Angleterre , elles les auraient augmentées, si elles avaient été mieux liées avec leur métropole , dont elles se sont séparées à caose de leur puissance même.

C'est qu'en Angleterre les intérêU de la noblesse sont liés avec ceux du peuple , et que , comme loi, elle se livre à l'agriculture , à la navigation mardiande , au commerce, etc. Enfin , plusieurs états en Italie, qui , comme Venise , Gênes, Napies, U Sicile, etc., n'ont ni guerres à supporter , ni colonies à entretenir, sont dans un état de faiblesse qui augmente de plus en pins , sans qu'on puisse l'attribuer à d'autres causes qu'à l'héràlité même de la noblesse , et aux anoblissemens qui y multiplient la classe oisive des nobles , aux dépens des classes laborieuses du peuple.

Si l'ancienne loi épiscopale , qui ordonnait en Europe aux testateurs de stipuler dans leurs testamens, sous peine de nullité , des donations en faveur de r£)glise, avec privation de la sépulture ecclésiastique contre les gens qui mouraient sans faire de testament , n'avait pas été abrogée, ainsi que la permission aux gens de main-morte d'acquérir des biens-fonds, il est certain que tontes nos terres seraient depuis long-temps au pouvoir du clergé , comme toutes nos dignités sont à odai de la noblesse. Il est encore certain -que si la coutume qui permet aux gens de finance d'agioter les papiers publics n'est pas abolie chez nous , toal notre argent se trouvera entre les mains des agioteurs. Il en est de même des compagnies privilégiées en tout genre. Ainsi une nation peut, par la seule permanence des lois et des coutumes qui ont peut-être servi autrefois à sa prospérité , se trouver à la fin dépouillée de son honneur , de ses terres , de son commerce et de sa liberté.

Au contraire, une nation, en rendant variables, pour l'intérêt de quelques corps , les lois de la nature qui doivent être permanentes, abolit à la longue la plupart des droits de l'homme : tantôt ce sont ceux du mariage , tantôt ceux de la liberté personnelle , comme au mont Jura et dans nos colonies , etc.

Ce sera donc une loi fondamentale de notre constitution future , que les seules lois de la nature seront permanentes , et que toutes les lois politiques pourront être changées et réformées par l'assemblée nationale , toutes les fois que l'exigera le bonheur de la nation , parce que le bonheur d'une nation est lui-même une conséquence de celte loi de la nature , qui s'est proposé oon-

VOEUX POUR UNE ÉDUCATION NATIONALE

^minent , dans les harmonies variables de ses ouvrages , le bonheur de tons les hommes.

Mais comme les lois de la nature disparaissent elles-niémes des sociétés , par les seuls préjugés inspirés à l'enfance , en sorte que les hommes viennent à croire que ce qui est naturel leur est étranger , et que ce qui leur est étranger est naturel , il est nécessaire de poser la base de notre constitution future sur une éducation nationale, afin qu'au défaut de la raison , elle devienne agréable à notre postérité, au moins par la douceur de l'habitude.

vœux POUR UNE ÉDUCATION NATIONALE.

Avant d'établir une école de citoyens , on devrait établir une école d'institutew^. J'admire avec étonnement que tous les arts ont parmi nous leur apprentissage, excepté le plus difficile de tons, celui de former des hommes. Il y a plus : l'état d'instituteur est, pour l'ordinaire, la ressource de ceux qui n'ont point de talent particulier. L'a»^ semblée nationale doit s'occuper soigneusement d'un établissement si nécessaire. Elle choisira des liommes propres à faire des instituteurs, non parmi des docteurs et des intrigans, suivant notre 1 usage , mais parmi des pères de fomille qui auront bien élevé eux-mêmes leurs enfens. Je ne parle pas de ceux qui en ont fait des savans et des beaux-esprits, mais de ceux qui les ont rendus pieux, modestes, naïfs, doux, obligeans et heureux, c'est-à-dire qui les ont laissés à peu près tels que U nature les avait foits. Il ne fendra, pour remplir ces places , ni brevets de maltre-ès^arts , ni lettres du grand-chantre , mais des enfiins beaux et bons ; et comme c'est à l'œuvre qu'on doit connaître l'ouvrier , on jugera capables d'élever des citoyens des honunes qui ont bien élevé leur famille.

Ces instituteurs doivent jouir de la noblesse personnelle, à cause de la noblesse de leurs fonctions. Ils seront sous l'inspection immédiate de l'assemblée nationale , et ils auront sous leur direction tous les maîtres de science, de langues, d'arts etd'exei^ cices. Ils seront répartis dans les principaux quartiers de Paris et dans toutes les villes dn royaume, pour y établir des écoles nationales ; et il ne pourra y avoir, même dans un village, de simple maître d'école qui ne soit institué par eux.

Ils s'occuperont d'abord à réformer toute notre éducation gothique et barbare du temps de CIkh*lemagne. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils en banniront l'ennui, la iristesse, les larmes, les châti-

mens corporels; qu'ils élèveront les enfons à l'amour et non à la crainte, pour en faire des citoyens et non des esclaves , etc. Puisqu'ils sont pères d'enfans heureux , la nature leur en a appris bien plus qu'à moi , inutile célibataire ; mais comme ils sont Français, ils ne doivent pas être moias en garde contre les méthodes qui exaltent l'ame que contre celles qui l'avilissent.

Ils banniront donc l'émulation de leurs écoles. L'émulation, dit-on, est un stimulant : c'est précisément pour cela qu'ils doivent la réprouver. Hommes sans art et sans arUTice, laissez lesépices aux hommes dont le goût est affaibli; ne présentez aux enfansde la patrie que des mets doux et simples comme eux et comme vous ; il ne faut pas donner la fièvre à leur sang pour le foire circuler; laissez-le couler de son cours naturel; la nature y a assez pourvu dans un âge si actif et si remuant. Les mquiétudes de l'adolescence , les passions de la jeunesse, les soucis de l'âge viril, ne l'enflammeront un jour que trop, sans qu'il soit en votre pouvoir de le calmer.

L'émulation est un stimulant d'unfe étrange espèce; nous ne nous servons pas d'elle, c'est elle qui se sert de nous. Quand nous nous proposons de subjuguer un rival , c'est elle qui nous subjugue. Semblable à l'homme qui brida et monta le cheval à sa requête pour le venger du cerf, une fois en selle sur notre ame , elle nous force d'aller où nous n'avons que foire , et de courir après tout ce qui va plus vite que nous ; elle remplit toute la carrière de notre vie de soucis, d'inquiétudes et de vains desirs; et quand la vieillesse a ralenti tous nos mouvemens, elle nous éperonne encore par de vaiiLH regrets :

Po8t equitem sedet atra cura.

Ai-je eu besoin dans l'enfance de surpasser mes camarades à boire , à manger, à promener, ponr y trouver dn plaisir? Pourquoi a-t-il fallu que j'apprisse aies devancer dans mes études pour y prendre dn goût? N'ai-je pu m'instmire à parler et à raisonner sans émulation? Les fonctions de l'ame ne senties pas aussi naturelles et aussi agréables que celles du corps ? Si elles attristent nos enfans , c'est U foute de nos méthodes, et non celle de la science; ce n'est pas faute d'appétit de leur part. Voyez comme ils sont imitateurs de tout ce qu'ils voient foire et de tout ce qu'ils entendent dire ! Youlez«^vous donc attacher les enfons à vos exercices? foites comme la nature pour les siens : attachez-y du plaisir; ils y courront d'eux-niAmes,

L'émulation est la cause de la plupart des maux du genre humain. Elle est la racine de l'amhi-

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tion ; car rémitktlion produit le désir d*étre le premier , et le désir d'être le premier n'est autre chose que Tambition qui se partage, suivant les positions et les caractères , en ambition positive et négative , d'où coulent presque tous les maux de la vie sociale.

L'ambition positive engendre l'amour de la louange , des prérogatives personnelles et exclusives pour soi ou pour son corps , des grandes propriétés en dignités, en terres et en emplois ; enfln elle produit l'avarice , cette ambition tranquille de l'or par où finissent tous les ambitieux. Mais l'avarice seule traîne à sa suite une infinité de maux, en ôtant aux autres citoyens les moyens de subsister, et produit, par une réaction nécessaire, les vols, les prostitutions , le charlatanisme , la superstition.

L'ambition négative engendre à son tour la jalousie, les médisances, les calomnies, les querelles, les procès, les duels, l'intolérance. De toutes ces ambitions particulières, se compose l'ambilion nationale, qui se manifeste dans un peuple par l'amour des conquêtes, et dans son prince par celui du despotisme. C'est de l'ambition nationale que dérivent les impôts, l'esclavage, les tyrannies et la guerre , qui seule est le fléau du genre humain.

J'ai cru fort long- temps l'ambition naturelle à l'homme; mais aujourd'hui je la regarde comme un simple résultat de notre éducation. Nous sommes enveloppés de si bonne lieure par les préjugés de tant d'hort^mes qui ont des intérêts à nous les inspirer , qu'il nous est bien difficile de démêler dans le reste de la vie ce qui nous est naturel ou artificiel. Pour juger des institutions de nos socîé* tés, il faut nous en éloigner; mais, pour juger des sentimens de notre cœur , il faut y rentrer. Pour moi , qui ai été long -temps repoussé en moi-même par les mœurs publiques, et qui m'éloigne du monde de plus en plus par mes habitudes, il me semble que l'homme ne se porte de lui-même, ni à s'élever au-dessus ni à s'abaisser au-dessous de ses semblables, mais à vivre leur égal. Ce sentiment est commun à tous les animaux, dont les individus et les espèces ne sont point asservis les uns aux autres; à plus forte raison doit- il l'être à tous les honmies, qui ont un besoin mutuel de s'entre- Sccourir. L'amour de l'ambition n'est donc pas plus naturel au cœur humain que celui de la servitude. L'amour de l'égalité tient le milieu entre ces deux extrêmes, comme la vertu, dont il ne diffère pas : il est la justice universelle; il est entre deux contraires, comme l'iiarmonie qui gouverne le monde. C'est lui que Confucius appelait a le

juste milieu , » qu'il regardait comme la came de tout bien, et qu'il appelait encore |)ar excellence « la vertu du cœur. » Il en faisait consister le principe dans la piété , c'est-à-dire dans l'amour de tous les hommes en général. Il recommande aouvent, dans ses écrits, « de ne pas ibire souffrir aux autres ce qu'on ne voudrait pas souffrir soi-même. » C'est sur cette base naturelle qu'a été élevé l'édifice inébranlable des lois de la Chine, le plus ancien empire de l'univers. Les en^is ni les jeoms gens ne sont point élevés à la Chine à se surpasser les uns les autres. Ils ne connaissent , dit le philosophe La Barbmais , ni nos thèses, ni nos disputes d'écoles. Ils sont simplement soumis à des examens de morale par des commissaires nommés par la cour. Ces comuiissaires clioisissent ceux qui se montrent les plus capables, de quelque condition qu'ils soient, pour les &ire passer par différens grades i celui de mandarin, d'où ils peuvent parvenir jusqu'au ministère.

L'émulation que nous inspirons à nos en&ns est , si j'ose dire, une ambition renforcée; car l'ambitieux ne veut monter tout au plus qu'à la prenûère place; mais l'émulateur veut encore s'élever aux dépens d'un rival. Ce n'est pas assez pour liû de parvenir au sommet de la montagne ; il veut et voir tomber ses rivaux. C'est un dieo cmel auquel il ne suffit pas d*avoir un temple et de l'encens ; U lui fout des victimes.

Il est remarquable que l'émulation qu'on nous inspire dès l'enfance produit un plus mauvais effet cliez nous autres Français, et nous rend plus vaias qu'aucun autre peuple de l'Europe. Il y en a plusieurs raisoas dans nos mœurs; mais, sans sortir de notre éducation, je trouve une cause particulière de l'ambition vaniteuse de nos en&ns dans celle de nos professeurs. En Suisse, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Russie , et , je crois , dans toutes les universités de l'Europe , les places de professeurs mènent à des magistratures , à des places de conseiller aalique, ou à d'autres emplois qui les Uent à l'administration de l'état : il en était de même autrefois chez nous , avant que tout y fût devenu vénal. Ces professeurs étrangers dirigent donc en partie leurs disciples vers le but on ils tendent eux-mêmes, c'est-à-dire vers la chose publique. Mais nos régens français , obligés de circonscrire toute leur ambition dans des collèges, ne la satisfont qu'en l'mspirant aux enfans, sans en prévoir les conséquences pour les citoyens. Ils établissent parmi eux de petits empires dont ils distribuent les dignités et les couronnes, mais avec elles les jalousies et les haines qui accompagnent partout l'émulation. Cependant

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ils ont assez d'exemples de ses fatales saites diez les peuples anciens et modernes. Pour quelques talens, que de vices elle y a fait éclore! Au reste, si l'émulation a élevé de grands konmies dans quelques républiques, c'est parce que les citoyeas pouvaient y parvenir à tout. Mais chez nous , où le mérite seul ne mène plus à rien , où on ne peut s'élever aux petites places sans argent , aux grandes sans naissance, et à aucune sans intrigue, la foule des ambitieux ne s'occupe qu'a abattre tout ce qui s'élève. Un voyageur, homme de mérite, me disait il y a quelque temps : « Je trouve au- » jourd'hui dans fe mépris des hommes que j'ai v laissés ici l'année passée au plus haut degré de » l'estime publique. S'ils ne la méritaient pas, » pourquoi l'ont-ils obtenue? et pourquoi l'ont-ils » perdue, s'ils la méritaient ? Il y a en France un » agiot de réputations que je n'ai vu nulle part. »

C'est l'émulation des enfans qui est chez nous la première cause de l'inconstance des honunes : comme elle inspire avec ses croix , ses médailles , ses livres, ses prix, ses thèses, ses concours, à chacun d'eux d'être le premier , elle les remplit d'insubordination pour leurs supérieurs, de jalousie pour leurs égaux , et de mépris pour leurs inférieurs. Mais comme les extrêmes se touchent, cette éducation ambitieuse est en même temps très-servile. Comme elle ne les mène qae par l'amour de la louange ou par la crainte du Uâme, elle les met pour toute la vie à la discrétion des flatteurs, qui, pour l'ordinaire, ne savent pas moins médire que flatter. Les suffrages d'autnii , qu'ils veulent toujours captiver, les captivent à leur tour d'une teÛe force , qu'il leur suffit d'être entourés de détracteurs de la vérité la plus évidente , pour qu'ils ne l'admettent jamais; ou de prôneursde l'opinion la plus absurde, pour qu'il» se la persuadent à la longue. Leur propre jugement ployant sous le faix de cette tyrannie dont on leur a fait subir le joug dès l'enGsuice, leur conscience ne se forme plus que de l'opinion versatile d'autrui , qui devient pour eux la seule règle du bien et du mal.

Notre éducation ne nous dispose pas moins 4 l'opiniâtreté qu'à l'inconstance. C'est pai* la vanité et la faiblesse qu'elle nous inspire , que l'esprit de parti a tant de pouvoir, et qu'il suflit à un ambitieux de dire à ceux de ses partisans qui balanceraient à soutennr ses opinions : « Vous n'avez pas de courage, » pour les ramener à lui. H y a cependant non du courage, mais beaucoup de £ciiblesse, à se laisser entraîner aux passions d'un homme, de son corps, ou même de sa patrie. C'est parce que d'un côté on n'ose y résister, et que de l'au-

tre on est environné de forces qui nous appuient, qu'on se croit fort. Si on était dans le parti opposé , on serait de l'avis contraire, par la même foiblesse. Lorsque je vois deux hommes disputer avec chaleur , je me dis souvent : Chacun d'eux soutiendrait une opinion opposée , s'il était né à cent lieues d'ici. Que dis-je? il suffit seulement de la traverse d'une rue pour être à jamais l'ennemi juré d'une opinion, dont on aurait été le plus zélé partisan si on avait été élevé dans la maii>on voisine. Changez l'éducation d'un Inmime , vous changez son régime , son habit , sa pliilosophie • sa morale, sa religion, son patriotisme , etc. L'Africain pensera conmie l'Européen , et l'Européen comme l'Africain : le rcpublicain aura les sentimens du despote, et le despote ceux du républicain. Certes , une chose bien humiliante pour Thomme, et capable de nous éloigner de la reclterche de la vérité , c'est de voir que non-seulement nos lumières acquises, mais nos seiitimeûs qui semblent nalire avec nous, dépendent presque entièrement de notre éducation.

Nous sommes donc forcés, si nous aimons la vérité et les honunes , de revenir aux lois de la nature, puisque celles des sociétés- nous remplissent de pr^ugës dès la naissance, et nous rendent souvent les ennemis les uns des autres. Or, pour y disposer Tenfonoe, il fiiut lui inspirer l'esprit de modération. Cet esprit , que les enthousiastes , les fanatiques et tons les ambitieux regardent comme une faiblesse, est le véritable courage; car il résiste seul aux partis opposés. C'est la royauté de l'ame, qui, comme celle de la nature, tient la balance entre les extrêmes, et maintient l'harmonie des êtres. La vertu tient le mUieu : Siat ta tnedi» virtut.

On dressera donc les enfans à ne jamais perdre le sentiment de leur conscience, et à l'appuyer sur celui de la Divinité, qui n'est pas moins naturel à l'homme. On développera en eux ce sentiment par la lednre simple de l'Evangile : ainsi , au lieu de leur apprendre à se préférer aux autres par une émulation qui est pour les autres et pour eux une source perpétuelle de troubles , on les laissera se contenter d'abord d'eux-mêmes, afin que, j;>endant les orages d'une société discordante, ils trouvent au moins dans leur cœur le repos et la paix. Bientôt on les élèvera à préférer les autres i eux-mêmes, par la connaissance de leurs propres besoins , auxquels ils ne peuvent pourvoir tout seuls. De là dérivera l'amour de leur père, de leur mère, de leurs parens, de leurs amis, de leur patrie, de tous les hommes , ainsi que l'exercice de toutes les vertus qui font le bonlieur des sociétés. On leur

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enseignera tontes les sciences convenables à ces IMTincipes. On retranchera donc de leur éducation une partie des années employées à la stérile étnde de U langue latine, qu'on peut apprendre par Tusage, méthode plus courte, plus sûre et plus agréable que celle de nos grammaires; on y joindra l'usage de la langue grecque, dont l'étude est beaucoup trop négligée parmi nous.

Toute l'éducation de l'Europe porte ai^ourd'hui sur ces deux langues mortes, qui ne servent en rien à nos besoins. Cependant je ne puis, pour l'honneur des lettres, m'empécher de faire ici une réflexion : c'est que la gloire des empires dépend uniquement des gens de lettres. Si on apprend aujourd'hui le grec et le latin; si toute l'éducation européenne est fondée , depuis Chariemagne , sur cette étude; si nous parlons si souvent de la Grèce et de l'Italie , et de leurs anciens habîtans, c'est parce que ces pays ont produit une douzaine d'écrivains, tels qu'Homère, Platon, Ilippocrate, PIntarque, Xénophon, Démosthène, Cicéron, Virgile, Horace, Ovide, Tacite, Pline, etc. C'est donc pour une douzaine d'hommes de génie de l'antiquité , ou deux douzaines au plus , que sont fondées nos universités; en sorte que s'ils n'avaient pas existé, nous n'aurions point d'éducation publique , et l'on ne s'embarrasserait pas plus en Europe de savoir le grec et le latin , que l'arabe ou le tartare. A la vérité , Rome et la Grèce ont produit beaucoup d'hommes célèbres en différens genres; mais il en est de même de plusieurs pays, •comme la Chine , dont nous ne parions point dans les collèges, parce que nous ne connaissons point d'écrivains fameux qui aient célébré leurs grands hommes. D'ailleurs ceux qui nous ont (ait connaître les Grecs et les Romains n'avaient besoin ni de leurs grands hommes ni de leurs villes , pour nous laisser des monumens dignes d'eux ; il leur sufRsait de leur génie. C'est celui d'Homère qui a feit errer Ulysse, et créé les dieux et les héros de VlHade. Celui de Virgile n'aurait eu besoin, pour venir jusqu'à nous et bien au-delà , (|ue de ses bergers et de ses bergères. Les bords des ruisseaux où il se repose nous plaisent plus que ceux du Gange , et les travaux de ses abeilles nous intéressent autant que la fondation de l'empire romain. Les autres ont de même leurs talens particuliers. Certes ils méritent bien tous qu'on emploie quelques années de l'enfance à les connaître , et plusieurs années de la vie à en jouir ; mais ils avaient eux-mêmes trop de bon sens pour ne pas désapprouver, s'ils vivaient parmi nous, que l'éducation des nations euro|>éennes portât uniquement sur l'étude de leurs ouvrais. Eux-mêmes n'ont

point passé toute leur première jeaiiesse à appren» dre des langues étrangères, mais à étudier la na-^ tnre, dont ils nous ont laissé des tableaux raviasans. Un étranger arrivé à Prague demandait le plan de cette ville à son hôte , afin , disait-il , de la cooualtre. a Le plan de Prague est à Vienne, lui répon* » dit l'hôte : nous n'en avons pas besoin ici , noos » avons la ville. » Ainsi pouvons-nous dire par rapport aux ouvrages des anciens, même les ph» parfeits : a Nous n'avons pas besoin des Géorgie quê$ , nous avons la nature. » A la vérité , les anciens nous ont laissé de grandes connaissances sur les affaires et les hommes de leurs temps; mab nous avons nos compatriotes qu'il faut éclairer et rendre plus heureux.

Si les sciences et les lettres influent sur la prospérité d'une nation, comme on n'en pent donler, peut-être conviendrait-il que la nation élât les membres de ses académies , comme ceux de ses autres assemblées. Les lumières doivent être en commun , ainsi que les autres richesses de l'état* Lorsque les académies élisent leurs propres membres, elles deviennent des aristocraties très- nuisibles à la république des sciences et des lettres. Comme on ne peut y être admis qu'en faisant la cour à ses chefis, il fout s'astreindre à leurs systèmes; les erreurs se maintiennent fiar le crédit des corps , tandis que la vérité Isolée ne trouve point de partisans. C'est ainsi que les universités apportèrent de si longs obstacles aux progrès des sciences naturelles, en maintenant la doctrine d'Aristote contre le progrès des lumières. Kepler se plaint amèrement de celle de son temps. Ce restaurateur de l'astronomie avait découvert et démontré que les comètes étalent des corps planétaires, et non de simples météores, comme le prétendaient les universités , d'après Aristote. Il dit , dans une de ses lettres, que ses livres, qui renfermaient une vérité si neuve et si évidente , restaient sans honneur, tandis que ceux qui contenaient des opinions contraires étaient prônés et se répandaient partout , à cause du crédit des universités dans les librairies. Qu'aurait-il dit de leur influence sur l'opinion publique , si elles avaient eu , comme les académies de notre temps , à leur disposition tous les journaux? Qu'on -se rappelle les persécutions que des coq)s de théologiens firent éprouver à Cialilée , pour avoir démontré le mouvement de la terre. Voyez aujourd'hui dans quelle stupeur les académies maintiennent les sciences et les lettres en Italie. Peut-être serait-il à propos qu'elles fussent as<;imilées chez nous aux assemblées nationales, c'est-à-dire qu'étant permanentes, leurs membres fussent périodiques, et qu'ils

VOEUX PaUR UNE ÉDUCATION NATIONALE.

it élus on conservés dans lears offices par la ij tant qu'ils s'acquitteraient de leurs devoirs, ]ii'il en soit, comme les écoles de la patrie ont que sous l'influence de l'assemblée naî, il n'est pas à craindre qu'U s'y introduise innie du régime aristocratique, sobstituera donc à une partie de nos études nairiennes de l'antiquité, celles des sciences 08 approchent de Dieu et nous rendent utiles )mmes, telles que la connaissance du globe, climats, de ses végétaux , des différens peuai l'habitent, des relations qu'ils ont avec MU* le commerce, et surtout l'étude du nouxide constitutionnel , qui doit être un code rîotîsme et de morale.

joindra aux exercices de l'intelligence qui it former l'esprit et le cœur des enfans, ceux tifient le corps et le rendent propre à servir le, comme la natation , la course à pied , les ons militaires, usitées chez les anciens, que todions si long-temps dans la théorie , et si ment dans la pratique. On apprendra à cbaeax un art conforme à ses goûts, afin qu'il trouver en lui-même des ressources contre olotîons de la fortune, accoutumera les en&ns au régime végétal , ^le plus naturel à l'homme. Les peuples qui de végétaux sont , de tous les hommes, les saux, les plus robustes, les moins exposés iladies et aux passions, et ceux dont la vie lus long-temps. Tels sont , en Europe , une partie des Suisses. La plupart des paysans, Il par tout pays la portion du peuple la plus t la plus vigoureuse, mangent fort peu de . Les Russes ont des carêmes et des jours lence multipliés, dont leurs soldats mêmes [emptent pas; et cependant ils résistent à wrtes de fatigues. Les nègres , qui supporns nos colonies tant de travaux, ne vivent manioc, de patates et de mais; les bramas tes, qui vivent fréquemment au delà d'un ne mangent que des végétaux. C'est de la ftbagorique que sont sortis Epaminondas, si par ses vertus, Archytas, par son génie s mécaniques ; Milon de Crotone , par sa il Pythagore lui-même, le plus bel homme temps, et sans contredit le plus éclairé, il fut le père de la philosophie chez les Comme le régime végétal comporte avec leurs vertus, et qu'il n'en exclut aucune , Mn d'y élever les enfans , puisqu'il influe si lement sur la beauté du corps et sur la trande l'ame. Ce régime prolonge l'enfance, et iséqnent la vie hiunaine. J'en ai vn un

JCRNARDIN.

exemple dans un jeune Anglais, âgé de quinze ans , et qui ne paraissait pas en avoir douze. Il était de la figure la plus intéressante , de la santé la plus robuste, et du caractère le plus doux : il faisait les plus grandes traites à pied, et ne se fâchait jamais, quelque événement qui lui arrivât. Son père, appelé M. Pigot, me dit qu'il l'avait élevé entièrement dans le régime pythagorique , dont il avait reconnu les bons effets par sa propre expérience. Il avait formé le projet d'employer une partie de sa fortune, qui était considérable, à établir dans l'Amérique anglaise une société de pythagoriciens occupés à élever, sous le même régime, les enfans des colons américains dans tous les arts qui intéi*essent Fagriculture. Puisse réussir cette éducation , digne des plus beaux jours de l'antiquité ! Elle ne convient pas moins à une nation guerrière qu'à une nation agricole. Les enfens des Perses , du temps de Cyrns, et par son ordre, étaient nourris avec du pain, de l'eau et du cresson : ils se choislssaîent entre eux des chefs auxquels ils obéissaient; ils formaient des assemblées, où , comme comme dans celles de leurs pères, on agitait toutes les questions qui intéressaient le bien public. Ce fut avec ces enfens, devenus des hommes, que Cyrns fit la conquête de l'Asie. J'observe que Lycnrgne introduisit une grande partie du r^me physique et moral des enfans des Perses , dans l'éducation de ccuiL de Lacédémone.

Il est an moins indispensable d'apprendre à nos enfens ce qu'ils doivent pratiquer étant hommes, et de préparer la gâiération prochaine à goûter notre nouvelle constitution, de peur qu'un jour, par émulation à l'égard de leurs pères, amsi que nous avons fait souvent à l'égard des nôtres, ils ne viennent à renverser toutes nos lois, uniquement pour avoir la vanité d'en substituer d'autres à leur place, n résultera d'une éducation nationale, liée à notre l^islation future, une constitution appropriée à nos besoins et à ceux de notre prospérité, n arrivera de là que la plupart de nos bons esprits n'étant plus repousses des emplois publics, par leur vénalité, ne s'isoleront plus dans des académies et des universités pour s'y occuper uniquement des affoires de la Grèce et de Rome, où ils nous font admirer leur intelligence, qu'ils n'emploient presque jamais à servir leur pays; semblables à ces vases antiques qui nous plaisent par la beauté de leurs formes, mais qui ne servent que de parade dans nos cabinets, parce qu'ils n'ont point été taillés pour nos usages.

Après avoir pourvu au bonlieur du peuple français, par tons les moyens qui peuvent en perpétuer la durée au dedans du royaume, il est digne de

VOEUX POUR LES NATIONS

Fassemblëe nationale de s'occuper de ceux qui peuvent i'assurer au dehors avec les autres nations.

vœux POUR LES NATIONS.

La même politique qui lie, pour leur bonheur, toutes les familles d'une nation les unes avec les autres, doit lier entre elles toutes les nations, qui sont des familles du genre humain. Tous les hommes se communiquent, même sans s'en douter, leurs maux et leurs biens, d'un bout de la terre à l'autre. La plupart de nos guerres, de nos épidémies , de nos préjugés , de nos erreurs , nous sont venus du dehors. Il en est de même de nos afts, de nos sciences et de nos lois. Mais à ne s'arrêter qu'aux biens de la nature, voyez nos champs. Nous devons presque tous les végétaux qui les enrichissent aux Égyptiens, aux Grecs, aux Romains , aux Américains , à des peuples sauvages. Le lin vient des bords du Nil, la vigne de l'Archipel, le blé de la Sicile, le noyer de la Crète, le fioirier du mont Ida, la luzerne de la Médie, la pomme de terre de l'Amérique, le cerisier du royaume de Pont, etc. Quelle ravissante harmonie forme aujourd'hui l'ensemble de ces végétaux étrangers, au milieu de nos campagnes françaises ! vous diriez que la nature, comme un roi, y convoque ses états-généraux. On y distingue différens ordres, comme parmi des citoyens. Ici sont les humbles graminées, qui, semblables aux paysans, portent les utiles moissons : de leur sein s'élèvent des arbres fruitiers, dont les fruits moins nécessaires sont plus agréables, mais qui exigent des greffes et une éducation plus soignée, comme des bourgeois. Sur les hauteurs sont les chênes, les sapins et les puissances des forêts, qui, comme la noblesse, mettent les plaines à l'abri des vents; ou comme le clergé, s'élèvent vers le ciel pour en attirer les rosées. Dans le coin d'un vallon sont des pépinières, comme des écoles où s'élève la jeunesse îles vergers et des bois. Aucun de ces v^élaux ne nuit à Tautre; tous jouissent du sol et du soleil , tous s'entr'aident et se prêtent des grâces mutuelles : les plus faibles servent d'ornement aux plus robustes, et les plus robustes d'appui aux plus faibles. Le lierre, toujours vert, tapisse l'écorce raboteuse du chêne; le gui doré brille dans le sombre feuillage de I*aune, le tronc nu de l'érable s^entoure des guirlandes du chèvre-feuille , et le peuplier pyramidal de l'Italie élève vers le ciel les pampres empourprés de la vigne. Chaque classe de végétaux a son oiseau comme son orateur : l'a-

lonette s'élève en chantant du sein des moissons: la tourterelle soupire au haut d'un orme ; le rossignol, du milieu d'un buisson, fait entendre ses touchantes doléances. En diverses saisons, des tribus d'hirondelles, de cailles, de pluviers, de loriots, de rouge-gorges, arrivent du nord oadu midi, font leurs nids dans nos campagnes, et se reposent dans les caravansérails que la nature leur a préparés. Chacun d'eux adresse ses pétitions au soleil, comme à un roi, et lui demande ses Uenfaits pour le district qu'il habite : ils ne s'arrêtent dans nos plaines, nos guérets et nos bocages, que parce qu'ils y reconnaissent les plantes de leur pays, et qu'ils y trouvent à vivre dans l'abondance. L'homme seul n'a point d'asile dans les possessions de l'homme , s'il lui est étranger. En vain l'Italien soupire à la vue du figuier qui a ombragé son enfance; en vam l'Anglais admire dans nos champs français les cultures de son pays : l'un et l'autre mourront de &im au miUeu de nos récoltes, s'ils n'ont point d'argent, et peut-être en prison , s'ils n'ont point de passeport, et s'ils sont d'une nation ennemie.

Ce n'est point par cette indifférence pour les étrangers que les Orientaux sont parvenus i œ point de grandeur qui les a rendus le centre des nations. Ils ne voyagent point chez les peuples de l'Europe, mais ils attirent diez eux les hommes de tous les pays , par des établissemens pleins d'bumanité. Cesl pour leurs princes et leurs citoyens riches l'objet le plus méritoire de leur religion, de construire, pour l'utilité des voyageurs, des puDts sur les rivières, des réservoirs d'eau fraîche dans des lieux arides , et des caravansérails dans les villes et sur les chemins. Souvent le tombeau du fondateur s'élève auprès du monument de sa bienfaisance, et on y distribue, à certains jours, des vivres à tous les passans. Le voyageur bénit la main qui loi prépare un çecours inespéré au milieu d'une solitude; et il conserve à jamais le souvenir de celte terre hospitalière. Les Orientaux permettent à toutes les nations l'exercice de leur religion; et s'ils en reçoivent des ambassadeurs, ils les défiaient pendant tout le temps de leur séjour. Telles sont, à l'égard des étrangers, les moeurs des Turcs, des Persans, des Indiens, des Chinois; de ces peuples que nous osons appeler barbares.

Il n'y a que l'étude de la nature qui puisse nous éclairer sur les droits du genre humain et sur les nôtres. Des corps intolérans les ont usurpés en Europe, pendant des siècles vraiment barbares. Ils détournèrent à leur profil nos respects, nos richesses, nos lumières et nos devoirs; mais, en s'emparant de l'empire de l'opinion, ils ne purent 1

VŒUX POUR LES NATIONS

se rendre maîtres de celui de la nature. Ce fut le retour des lettres qui nous rappela à ses lois. Go vit naître d'abord l'étude de ses liamionies chez les peuples sensibles, et celle de ses élémens chez les peuples pensans. L'Italie eut des peintres et des poètes; l'Allemagne, des naturalistes, et l'Angieterre, des philosophes. Bientôt les hnnières s'étendirent du règne fossile an végétal : Toumefort parut en France, et Linnée en Suède. L'étude des végétaux avait fait , vers le commencement de ce siècle, les plus grands progrès en Angleterre. Des amis des hommes et de la nature transplanté^ rent dans leurs jardins les plantes agrestes de nos campagnes, et naturalisèrent dans nos campagnes les plantes étrangères qu'ils cultivaient dans leurs jardins. On se reposa près de sa maison, sur l'herbe des prairies, au pied des arbres des forêts; et on voyagea dans nos plainesà l'ombre des marronniers d'Inde et des acacias de l' A mérique. Quelques phi* losophes, entre autres Buffon, tentèrent chez nous de naturaliser les animaux étrangers; mais, faute d'avoir connu que le règne animal était lié nécessairement au règne végétal , ces tentatives n'eurent presque aucun suo^. Le renne et la vigogne refusèrent de vivre dans nos climats, où ils ne trouvaient pas même les plantes de leur pays qui servent à leur nourriture. Cependant, des animaux des contrées les plus diaudes, enfermés dms nos serres avec les végétaux de leurs climats, y firent des petits. On vit en France , avec surprise, naître des titiris, des makis de Madagascar et des perroquets de Guinée. Sans doute leurs parens, entourés de bananiers , d'yucca, d'aloès, se crurent dans les forêts de l'Afrique , et le sentiment de la patrie fit renaître en eux celui de leurs amours. Sans doute chacun d'eux ferait son nid dans nos campagnes, si le végétal qui doit nourrir ses petits y donnait son fruit.

Oh! qu'il serait digne d'une nation éclairée, riche et généreuse, d'y naturaliser des hommes étrangers, et de vou* dans son sein des familles asiatiques, africaines et américaines , se multiplier an milieu des plantes mêmes dont nous leur sommes redevables! Nos princes élèvent dans leurs ménageries, près de leurs châteaux, des tigres, des hyènes, des ours blancs, des lions et des bêtes féroces de toutes les parties du monde, comme des marques de leur grandeur; il leur serait bien plus glorieux d'entretenir autour d'eux des infortunés de toutes les nations comme des témoignages de leur humanité.

A la vérité, l'intérêt de la politique commence k répandre ce sentiment en Europe, et c'est le nord qui nous en donne l'exemple. La Russie se

pi(|ue d^avoir sous sa dépendance des hommes de toutes les nations et de toutes les religions. I/)rs du couronnement de l'impératrice Catherine II , à Moscou , son premier peintre m'ayant fait l'honneur de me consulter sur la composition du tableau qu'il en devait faire, je lui conseillai d'y représenter des députés de toutes les notions qui sont sous l'empire de Russie : des Tartares, des Finlandais, des Cosaques, des Samoîèdes , des Livoniens, des Kamtschadales, des Lapons, des Sil)ériens, des Chinois, etc., portant chacun en présent quelque production particulière à son pays. Les physionomies, les costumes et les tributs de tant de peuples différens , auraient, selon moi , mieux figuré dans cette auguste cérémonie , que les diamaas et les tapisseries de la couronne. Mais , soit que cette idée simple et populaire ne pliit pas à un peintre de cour , ou qu'elle lui parût d'une trop diflicile exécution, il lui substitua les lieux communs et inintelligibles de l'allégorie. Il y avait de mon temps, au service de Russie , des Français, des Anglais, des Hollandais, des Allemands, des Danois, des Suédois, des Polonais, des Espagnols, des Italiens, des Grecs, des Persans... La Russie doit ces grandes vues à Pierre-le-Grand. Ce prince avait jusqu'à des nègres à son service militaire. Il y éleva au grade de lieutenant-général un noir de Guinée , appelé Anuibal , qu'il avait foit instruire dès l'enfance , et qui l'avait suivi dans toutes ses campagnes. Il honora cet Africain de sa confiance, au point de lui donner la place de directeur-général du génie ; ce que je suis bien aise de rapporter, pour faire voir la mauvaise foi de ceux (]ui ne supposent pas les nègres capables d'un certain degré d'intelligence. J'ai vu à Pétersliourg, en i 765, le fils de ce général nègre, qui était colonel d'un régiment, et estimé de tout le monde, quoique mulâtre. Pourquoi , nous autres Français , qui nous croyons plus policés que les Russes, n'avonsnous pas encore rendu une pareille justice aux nations ? A la vérité, j*ai vu des Turcs au service du roi , mais c'était sur les galères. Etant à Toulon en 1763, au moment de m'embarquer pour Malte, menacée, d'un siège de la part des Turcs, un homme à barbe longue , en turban et en robe, qui était assis sur ses talons à la porte du café de la marine, m'embrassa les genoux comme j'en sortais , et me dit en langue inconnue quelque chose que je n'entendais pas. Un officier de la marine (|ui l'avait compris me dit que cet homme était un Turc esclave , qui , sachant que j'allais i Malte , et ne doutant pas que son sultan ne prit < ette lie et ne réduisit tous ceux qui s'y trouveraient à l'esclavage, me plaignait de tomber si jeune dans une

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VOEUX POUR LES jNATIONS.

destinée semblable à la sienne. Je remerciai ce l)on musulman de rintérét qu'il prenait à moi, et je demandai à cet officier pourquoi ce Turc luimême était esclave en France , puisque nous étions en paix avec les Turcs, et qui plus est, leurs alliés. Il me dit que cet homme avait été pris sur un vaisseau barbaresque , mais que c'était seulement par grandeur pour le service du roi qu'on le tenait dans l'esclavage ainsi que quelques-uns de ses compatriotes ; qu'on avait pour cet usage déjà bien ancien une galère appelée la galère turi|ne ; qu'on les y traitait avec douceur en les laissant faire à peu près tout ce qu'ils voulaient , excepté qu'on veillait soigneusement à ce qu'ils n'écrivissent point à Constantinople, de peur qu'ils ne fussent réclamés par la Porte. Ce mot de grandeur m'est revenu plusieurs fois dans l'esprit sans que j'aie pu le comprendre. Quel rapport y a-t-U entre la grandeur de nos rois et l'esclavage de quelques Turcs qui ne leur ont jamais fait de mai? C'est sans doute aussi pour cette même grandeur qu'on représente des hommes enchaînés au pied de leurs statues. Mais puisque nos rois veulent avoir des Turcs , comme les rois de l'Asie ont des éléphans , il me semble qu'il serait plus digne de leur grandeur de les mettre dans un bon hospice y que sur une galère.

A la vérité , les princes de l'Europe entretiennent des régimens étrangers chez eux , et des consuls y des résidens et des ambassadeurs chez les peuples étrangers; mais ces mmisires de leur politique sont souvent les causes de nos discordes. Les peuples doivent se lier entre eux , non par des traités de guerre ou de commerce , mais par des bienfaits; non par les intérêts de l'orgueil ou de l'avarice , mais par ceux de l'humanité ou de la vertu.

C'està nous autres Français à en montrer l'exemple aux nations. Nous sommes de tous les peuples de l'Europe ceux qui ont le plus de philanthrophie, et nous la devons à nos mauvaises institutions. La philanthropie est naturelle au cœur humain, mais la nature l'a divisée en différens degrés , afin que nous en fissions l'apprentissage en parc(%iirant les différens âges de la vie. Nous passons successivement par l'amour'de notre famille , de notre tribu, de notre patrie , avant de nous instruire à aimer le genre humain. Dans l'enfance, nous apprenons à respecter nos parens, qui nous ont donné la naissance et l'éducation ; dans la jeunesse , la tribu qui nous assure un état pour subsister, et une compagne pour nous reproduire; dans l'âge viril, la patrie qui nous associe à ses emplois, et nous donne les moyens d'établir notre famille ;

enfin, dans la vieillesse, délivrés de la plupart de nos passions, nous étendons nos affections an genre humain. Mais ces degrés que la nature nous Élit parcourir dans la carrière de la vie , pour en étendre avec elle les jouissances , sont détruits par nos liabitades sociales. L'amour de la fomille iéteint dès notre enfance par les nourrices et les pensions hors de la maison paternelle; celui de notre tribu par les mœurs financières qui confondent tous les rangs; celui de la patrie, parce que nous n'y pouvons pan'eniràrien sans argent : il ne nous reste donc qu'à aimer le genre humain dont nous n'avons pomt à nous plaindre. Au reste, celte disposition philanthropique est celle que nous demande en tout temps la nature, car elle a llût les honmies pour s'aimer et s'entr'aider par toute la terre. Il est même très-remarquable que la plupart des peuples qui se sont rendus célèbres dans les premiers degrés de la philanthropie, s'y sont arrêtés , et ne sont point parvenus au dernier. Les Chinois, dont le gouvernement patriarcal est fondé sur l'amour paternel , se sont séquestrés da genre humain, encore plus par leurs lois que par leur grande muraille. Les Indiens et les Jui&,8i attachés à leurs castes ou tribus, ont méprisé les autres peuples, au point de ne jamais s'allier avec eux par des mariages. Les Grecs et les Romains, si fameux parleur patriotisme, ont regardé les antres nations comme des barbares; ils ne les nommaient pas autrement, et ils mirent toute leur gloire à s'emparer de leurs pays. On peut dire cependant à la louange des Romains, qu'ils ont réuni souvent à eux les peuples conquis en leur accordant les droits de citoyen romain; et cette politique humaine fut la véritable cause de leur succès rapide et de leur grandeur. Occupons-nous, nous autres Français, du bonheur des nations; c'est un moyen sûr de faire la conquête du monde. Les Tartares en ont envahi une partie par leur nombre; les Grecs, sous Alexandre , par la discipline; les Romains, par le patriotisme; les Turcs, par la religion; tous par la terreur. Con(|uéronfi-le par l'amour. Leur empire s'est écroulé; le nôtre sera durable. Déjà nous avons subjugué l'Europe par nos arts, nos modes et notre langue; nous ré* gnons sur les esprits ; régnons encore sur les corars. Montrons à tous les peuples de l'univers une législation qui assure notre bonheur. Invitons-les par notre exemple à rétablir chez eux les lois de la nature; et en attendant, faisons-les jouir de ses premiers droits en leur offrant chez nous des asiles. Pour remplir un objet si intéressant, je désirerais que l'on y destinât un vaste emplacement, dans le voisinage de Paris , sur le bord de la Seine,

VOEUX POUR LES NATIONS

da côté de la mer. On le dioisirait dans un terrain inégal, formé de montagnes, de rochers, de ruisseaux, de bruyères, de prairies. On y sèmerait toutes les plantes exotiques déjà naturalisées dans notre climat, ou celles qui peuvent l'être : la fcrande ?esce de Sibérie aux fleurs bleues et blanches, qui donne un abondant pâturage; le trèfle du même pays, qui n'est pas moins fécond; le clianvre de la Chine , qui s'élève , comme un arbre , à quinze pieds de hauteur; lesdifTérens mils, le gom de la Mingrelie, le blé de Turquie, la rhubarbe de la Tartane, la garance, etc.... On y planterait, en différens groupes, les arbres et les arbrisseaux étrangers qui ont résisté dans notre jardin à notre dernier hiver , les acacias , les thuyas , les arbres de Judée et de Samte-Lucie, les sumacs, lessori)iers, les ptéléa, les lilas, les androméda, les Uquidambars , les cyprès , les ébéniers , les amélanchiers, les tulipiers de Virginie , les cèdres dn Liban , les peupliers d'Italie et de Hollande, les platanes d'Asie et d'Amérique, etc. Chaque végétal y serait dans le sol et l'exposition qui lui seraient le plus convenables. On y ferait contraster le bouleau à feuillage mobile et gai , avec le sapin pyramidal et sombre ; le catalpa aux larges feuilles en Œur, qui dresse au ciel ses branches roides comme celles d'un candélabre , avec le saule de Babylone, dont les rameaux traînent à terre comme une longue chevelure; l'acacia, dont les ombres légères se jonent avec les rayons du soleil, avec l'épais mûrier de la Chine , qui leur interdit tout passage; le thuya , dont les rameaux aplatis ressemblent aux feuillures d'un rocher, avec le mélèze, qui porte les siens garnis de pinceaux, semblables â des houpes de soie. On peuplerait œs bosquets de faisans , de canards de Manille , < de poules d'Inde, de paons, de daims, de chevreuils et de tous les animaux innocens qui peuvent supporter notre dimat. On verrait dans leurs clairières le cerf léger se promener auprès de la tortue rampante ; et sous leurs ombrages , le brillant pivert grimper sur les écorces du sapin , où l'écnreuil de Sibérie, au gris de perle argenté, s'élancerait de branche en branche. Le long d'un ruisseau , le cygne voguerait en paix auprès dn castor occupé à bâtir une loge sur son rivage. Beaucoup d'oiseaux seraient attirés dans ces lieux parles végétaux de leurs pays, et s'y naturaliseraient comme eux , lorsqu'ils n'auraient rien à redouter des chasseurs.

On diviserait ce terrain en petites portions suffisantes à l'amusement d'ime famille , et on les donnerait en tonte propriété à des infortunés de toutes les nations , pour leur servir de retraite. On

y bâtirait aussi des logemens convenables à leurs besoins, et on leur fournirait, de plus , des vivres et des habits suivant leurs costumes.

Quel spectacle plus grand , plus aimable et plus touchant , que de voir sur des montagnes et dans des vallées françaises, des arbres de. tontes les parties de la terre , des animaux de tous les climats , et des ^milles malheureuses de toutes les nations , se livrant en liberté à leur goût naturel , et rappelés au bonheur par notre hospitalité ! A l'ombre de l'olivier de Bohème, ou plutôt de Syrie, dont l'odeur est aimée des Orientaux , un Turc silencieux , échappé au cordon du sérail , fumerait gravement sa pipe; tandis que , dans son voisinage , un Grec de l'Arcliipel, joyeux de n'être plus sous le bâton des Turcs , cultiverait , en chantant , l'arbrisseau du laudanum. Un Indien du Mexique efTeuillerait le coca , sans être forcé par un Espagnol d'aller le boire dans les mines du Pérou ; et près de là , l'Espagnol méditant lirait tous les li\Tes propres à rinstmire , sans craindre l'inquisition. Le Paria n'y serait point voué à l'infemie par le Brame, et de son côté le Brame n'y serait point opprimé par l'Européen. La justice et l'humanité s'étendraient jusqu'aux animaux. Le sauvage du Canada n'y désirerait point de déponiUer l'ingénieux castor de sa peau, et aucun ennemi ne souhaiterait à son tour d'enlever an Sauvage sa chevelure. Les hommes et les animaux innocens y trouveraient en tout temps des asiles assurés. Un Anglais , dans une ile semée de raigrass, s'exerçant à élever des coursiers, ou à construire des barques encore plus légères à la course , se croirait dans sa patrie ; tandis qu'un Juif, qui n'en a pins, se rappellerait la sienne et les i^nts de Jérusalem , sur les bords de la Seine, au pied d'an saule de Babylone. Un bateau attaché à nn tilleul , renfermerait la famille d'un Hollandais toujours prêt à voguer le long du fleuve pour les besoins de la colonie; et une lente sur des roues, attelée de diameaux, contiendrait celle d*nn Tartare errant, qui chercherait, à chaque saison , l'exposition qui lui comiendrait le mieux. Sur la plus haute montagne, un Lapon, sous un bois de sapin, ferait paître en été son troupeau de rennes auprès d'une glacière; tandis qu'au fond de la vallée, au midi , dans les plus rigoureux hivers, un Nègre du Sénégal cultiverait, dans une serre, des nopals diargés de cochenilles. Beaucoup de plantes et d'animaux qui se refusent à nos éducations, aimeraient à se reproduire entre les mains de leurs compatriotes; et beaucoup de familles étrangères, qui meurent de regret hors de leur patrie , se naturaliseraient dans la nôtre, au milieu des plantes et des animaux de leurs pays.

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Il n*y aurait de chaque nation qu'une seule famille qui la représenlerait , non par son luxe, qui excite la cupidité , mais par des infortunes, qui sont pour tous les hommes un objet d'intérêt. Ces retraites ne seraient données ni à la naissance , ni à l'argent, niàTintrigue, mais au malheur. Parmi les prétendans du même pays, on accorderait la préférence à celui qui aurait éprouvé le plus d'in • fortunes, et qui les aurait le moins méritées. Ils n'auraient d'autres arbitres que les autres habitans du lieu , qui , ayant passé par les mêmes épreuves, seraient leurs pères et leurs juges naturels.

Cet établissement coûterait peu à l'état : chaque province de France pourrait y fonder un asile pour une femille de la nation qui a le plus de rapportsavecson commerce. Autant en pourraient faire ceux de nos grands seigneurs qui , ayant bien mérité de leurs vassaux , se sentent dignes d'être les protecteurs d'une nation. Enfin les puissances étrangères seraient admises 4 en établir chez nous de semblables, pour une fiaimille de leurs sujets. Ces puissances ne tarderaient pas à nous imiter chez elles. La plupart ont, comme nous, des soldats étrangers à leur service et des ambassadeurs nationaux chez les étrangers, le tout pour leur gloire, c'est-à-dire, souvent pour faire du mal aux hommes. Il leur en coûterait bien moms de faire, pour l'intérêt de l'humanité, ce qu'elles ont fait si longtemps et si vainement pour l'intérêt de leur politique.

Les plus grands avantages en résulteraient pour nos manufactures et notre commerce. On trouverait dans ces familles de nouvelles industries pour les arts et les cultures , des observations pour les sa vans et les philosophes, des inlerprètes pour toutes les langues, et des centres de correspondance pour toutes les parties du monde. Ainsi, comme à Amsterdam , diaque colonne de la Bourse , inscrite du nom d'une ville étrangère, est le centre du commerce de la Hollande avec cette ville, chaque famille échappée au malheur serait, dans cet hospice , le centre de rhospitalité de la France à l'égard d'un peuple étranger. Il ne serait plus besoin à un Français de voyager hors de son pays , pour connaître la nature et les hommes : on verrait dans ce lieu tout ce qu'il y a de plus intéressant par toute la terre , les plantes et les animaux les plus utiles , et , ce qu'il y a de plus toucliant pour le cœur humain , des infortunés qui ont cessé de l'être. En rapprochant toutes ces familles, on affaiblirait entre elles les préjugés et le^ liaines qui divisent leurs nations et causent la plupart de leurs mallieurs.

Au milieu de leurs habitations serait ua boi^ in-

habité, formé de tous les arbres étrangers que h nature a naturalisés chez nous, et de ceux qui croissent d'eux-mêmes dans nos forêts, tels que les ormes, les peupliers , les chênes, elc... An centre de ce bois seraient des bocages de tous nos arbres fruitiers , de noyers , de vignes , de pommiers, de fioiriers, de châtaigniers, d'abricotiers, de pêchers, de cerisiers, entremêlés de champs de blé, de fraisiers et de légumes, qui servent à la nourriture des honunes. Au milieu de ces cultures , terminées par un ruisseau assez escarpé pour servir de barrière aux animaux , serait une vaste pelouse , où paîtraient jour et nuit des troupeaux de vaches, de brebis, de chèvres et de tous les animaux qui sont utiles à l'homme par leur lait , leur laine ou leur service. Du centre de cette pelouse s'élèverait un temple en rotonde, ouvert aux quatres partiesdu monde, sans figure, sans omemens, aans inscriptions et sans portes , comme ceux qui furent élevés dans les premiers temps à l'Auteur de la nature. Chaque jour de l'année, chaque fitmille viendrait tour à tour, au lever et au coadier du soleil , y réciter, dans la langue de ses pères, la prière de l'Évangile , qui , s'adressant à Dieu conune au père des hommes , convient aux hommes de toutes les nations. Ainsi, comme la plupart des religions ont consacré à Dieu un jour particulier dans chaque semame : les Turcs, le vendredi; les juifs, le samedi; les chrétiens, le ^ dimanche; les peuples de la Nigritie, le mardi ; et sans doute d'autres peuples le lundi, le mercredi et le jeudi ; Dieu serait honoré dans ce temple d'un culte solennel chaque jour de la semaine , et dans une langue différente tous les jours de l'année.

Comme les animaux heureux se rassembleraient sans crainte autour des habitations des hommes, de même les hommes heureux se réuniraient sans intolérance autour du temple de la Divinité. La reconnaissance envers Dieu et envers les hommes y rapprocherait peu à peu les langues , les costumes et les cultes qui divisent les habitans par toute la terre. L,a nature y triompherait de la politique. Ces habitans y offriraient en commun à Dieu les fruits dont il soutient la vie humaine dans nos climats. Comme l'année est un cercle perpétuel de ses bienfaits , et que chaque lune amène ou des feuillages, ou des fruits, ou des légumes nouveaux, chaque lune nouvelle serait l'époque de leurs récoltes, de leurs offrandes et de leurs fêtes principales. Dans ces jours sacrés , toutes les familles se rassembleraient autour du temple, pour y prendre en comraim des repas innocens avec les racines des plantes , les fruits d s arbres , les blés des graminées et le lait des troupeaux. L'amour les rappro-

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cherait encore davantage. Les jeunes gens des deux sexes y danseraient sur la pelouse au son des divers instrumens de leur pays. L'Indienne du Gange, un tambour à la main, brune et vive conmie une fille de l'Aurore , verrait en riant un enfant de la Tamise , épris de ses charmes , apporter à ses pieds les riches mousselines dont Calcutta dépouille sa patrie. Les bienfaits de Tamour y répareraient les rapines de la guerre. La timide Indienne du Pérou reposerait ses yeux sur ceux d'un jeune Espagnol , devenu son amant et son protecteur. La négresse de Guinée, au collier de corail, aux dents d'ivoire, sourirait au fils de l'Européen qui donna jadis des fers à ses pères , et ne désirerait d'autres vengeances que d'enclialner le fils , à son tour, dans ses bras d'ébène.

L'Amour et l'Hyménée y réuniraient des amans de toutes les nations , des Tartares et des Mexicaines, des Siamois et des Laponnes, des Russes et des Algonquines, des Persans et des Moresques, des Kamtschadales et des Géorgiennes. Leboidieor y inviterait tous les hommes à la tolérance; la Française , en dansant , poserait d'une main une couronne de fleurs sur la tête de l'Allemand , et de Fautre verserait du vin dans la coupe du Turc. Elle animerait , par la liberté et les grâces décentes , ces fêtes hospitalières , données dans son pays à tOQS les peuples de l'univers ; et quand le soleil couchant prolongerait sur la pelouse fombre d«8 liob,etendorerait les cimes de ses derniers rayons , tons lesdiŒors de danse, réunis autour du temple, chanteraient à l'Auteur de lanatnre une hymne de reconnaissance que répéteraient an loin \â échos.

Oh ! que ne puis-je un jour voir dans cet asile du genre humain quelques-uns des infortunés que j'ai rencontrés hors de leur patrie , sans que personne prit à eux aucun intérêt! Un jour, à l'Ile de France , un esclave £aible et blanc , dont les épaules étaient écurchées à porter des pierres , se jeta à mes pieds , et me pria d'intercéder pour sa liberté, qoe , depuis plusieurs années , des Européens hn avaient ravie, contre le droit des gens , poîsqii'il était Chinois. J'intercédai ai^M'èsdeFin- Ifodant de nie, qui, ayant été à la Chine, le reconnut pour Chinois et le renvoya dans son pays. Mais â qnoî sertd'être délivré de Fesdavage, quaiid il reste â eotnbattre la pauvreté, le mépris et la vietUesae? Une fois, à Paris, un vieux noir, tout décharné , fumant sur une borne un petit bout de pipe, et presque nu an milieu de Fliiver, me dit . d'une voix mowanle : « Ayez pitié d'un misérable iiègre! » Infortuné, me di^je en moi-mèine, à '. quoi te peut servir la pitié d'un hooune comme j luoi? non seulement (oi,i«iai» la oaliaa entière, !

avez besoin de la pitié des princes de l'Europe ! (hornblende fois des enians, des femmes, des vieillards, qui ne parlaient pas français, se sont présentés à moi dans les rues, ne pouvant expliquer leurs malheurs et leurs besoins que par des larmes ! Ce n'est point pour eux , mais pour leurs souverains , que les ambassadeurs de leurs nations résident à Paris. S'il y en avait seulement une famille entretenue par Félat, ils trouveraient au moins avec qui pleurer. Que ne puis-je un jour voir dans Fasile que je leur souhaite, des hommes (les nations qui m'ont honoré moi-même de leur hospitalité et de leurs larmes ! J'en ai trouvé en Hollande, en Russie, en Prusse, qui m'ont dit : tt Oubliez une patrie qui vous repousse, et passez » vos jours avec nous. » Quelques-uns m'ont dit , ce que peut-être jamais un homme riche dans mon pays n'a dit à son ami pauvre : a Acceptez la main » de ma sœur, et soyez mon frère. » Mais comment moi-même aurais-je accepté une main qui m'aurait donné une compagne et un frère, quand, loin de ma patrie, je ne pouvais plus disposer de mon cœur ! Non, ce ne sont ni les climats ni les langues qui divisent les hommes : ce sont les corps et les patries. Partout j'ai trouvé les corps intolérans et les cours trompeuses ; mais partout j'ai trouvé l'homme bon et le malheureux sensible. Oh ! que la France se couvrirait de gloire, si elle ouvrait dans son sein une retraite aux infortunés de toutes les nations! Heureux si je pouvais consacrer à ce saint établissement les faibles fruits de mes travaux ! Heureux si j'y pouvais finir mes jours ! ne fîit-oe que dans une diaumière , sur quelque crête escarpée de montagne, sous des sapins et des genévriers, mais voyant au loin, sur les coteaux et dans leurs vallons , des hommes jadis divisés de langues, de gouvememens et de religioas, réunis au sein de l'abondance et de la liberté par Fliospitalité française ?

Je vous adresse ces vœux , ô Louis XVI ! qui , en convoquant vos états-généraux , m'y avez invité, en appelant tous vos sujets au pied de votre trdne. Je vous les recommande, ministres cFune religion amie des hommes, mMcsse généreuse qui ambitionnez une ^oire immortelle ; défenseurs du peuple, dont la voix doit se faire entendre à la pontérite; vous tons qui par la vertu, la naissance, la furlnneoo lestalflDS, Ibrmezdes puisoDcesdansFassemblée auguste de la nation. Je vous y nonune pour mesreprésenlans, finumesopprimées par les lois, enbns rendes misérables par notre éducation, paysans dépouillés par les impôts, ciuiyens forcés an célibat , serfs do moot Jura, nègres de n» culonie», ittfortuâék de toutes les natjuas : »è vos diajZrifi» et

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vos larmes ponvaient se faire entendre au milieu de celte assemblée de citoyens éclairés et justes , les VŒUX que j'y forme pour vous y deviendraient bientôt des lois.

Puissent ces vœux s'accomplir un jour ! Qu'à la vue d'un clocher ou d'un château qui s'élève au milieu des moissons, la veuve qui chemine seule à pied, et la mère de famille, encore plus malheureuse , entourée d'enfans misérables , se réjouissent comme à la vue des asiles prêts à les protéger, à les consoler et à les nourrir ! Ou plutôt ; 6 France ! que dans tes riches campagnes on ne voie désormais aucun mdigent; que les petites propriétés répandent jusque dans tes landes l'industrie, l'abondance et la joie ; que , dans tes momdres hameaux, chaque fille trouve un amant , et un amant une épouse fidèle; que tes mères y voient multiplier leurs récoltes avec leurs familles ; que tes enfans y soient préservés à jamais de cette funeste ambition qui cause tous les maux du genre humain; qu'ils apprennent du cœur maternel à ne vivre que pour aimer, et à n'aimer que pour propager la vie ; et que tes vieillards , coopérateurs de ta félicité future , finissent leurs jours dans les espérances et la paix , qui ne sont données qu'à ceux qui ont aimé Dieu et les hommes !

O France ! puisse ton roi se promener sans garde au milieu de ses enfans , et les voir à leur tour apporter au pied de son trône les tributs de leur reconnaissance ! puissent les nations de l'Europe y rassembler leurs états-généraux , et ne faire avec nous qu'une seule famille, dont il soit le chef! puissent enfin tousles peuples du monde, dont nous aurons recueilli les infortunés , y envoyer un jour des députés bénir Di^u dans toutes les langues, et y servir Thoinme dans tous ses besoins !

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Quelques personnes ont paru surprises qu'ayant parlé, dans mes Etudes de la JYaiurey des causes qui devaient produire la révolution , j'aie refusé d'y prendre aucun emploi. A cela je répondrai ce que j'ai déjà dit : c'est que depuis plus de vingt ans ma santé ne me permet pas de me trouver dans aucune assemblée politique , savante, religieuse, et même de plaisir, dès qu'il y a foule , et que les portes en sont fermées. Des amis prétendent que le désir de sortir, et les agitations spasmodiques que j'éprouve alors, viennent d'un sentiment exquis de liberté : cela peut être ; mais à Dieu ne plaise que je fasse passer mes défauts pour des vertus ! mes maux sont de véritables maux ; ils nais-

sent du désordre de mes nerfs, dénmgés par les secousses de ma vie '*'. Indépendamment des causes physiques qui m'ont éloigné des assemblées , j'eo avais de morales. J'avais fait une si longue et si malheureuse expérience des hommes, que depuis long-tempsj'étais résolu de n'attendre d'eux aacane portion de bonheur. En conséquence, je m'étais retiré depuis plusieurs années dans un des faubourgs de Paris le moins fréquenté. Là , je me consolais des vains efforts que j'avais faits autrefois pour servir ma patrie en réalité, en m'occapant de sa prospérité en spéculation. J'ai cru dans ma retraite m'acquitter suffisamment de mon devoir de citoyen , en osant , sous l'ancien régime , publier les désordres qui devaient amener la révolutioD, et les moyens que je croyais propres à la prévenir, en remédiant à nos maux. J'ai attaqué dans mes Études de la Nature, publiées pour la première fois eu 1784, les abus des finances, des grandes propriétés territoriales, de la noblesse, du deigé, des académies, des universités, de l'éducation, ete.; sans santé , sans réputation , sans corporation, sans patron, sans fortune, qui seule équivaut dans le

* Ce mal est bien plus ancien qu'on ne pense, Voîd ce que je trouve à ce sujet, au commencement de la 54* ëpltrede Sénéque à LucUius :

Longum mihi commeatnm dederat mala valetndo ; repente me invasit. Quo génère? inquis. Prorsos merito me interrogas . adeo nullum mihi ignotum est Uni tamen moriw quai assignatus sum : quem quare grxco nomine appeilem , nesdo. SaUs enim apte dici stùpirium potest. Brevis autem vaUe et procellae similis, impetus est. Intra horam tere desinit Qu» enip diu expirât? Omnia corports aut incommoda autpericola per me transierunt : nullum milii videtur roolestius. Quidni? Aliud enim quidquid est, aegrotare est; hoc nUanimam agen. Itaque medici hanc meditatUmem mortis vocant

fl Mon indisposition m'avait donné une trêve aaseï longue;

> mais elle est venue tout d'un coup me reprendre. Quelle » sorte de mal? me dites- vous. Certainement, vous avez rai* » son de me le demander , car je les connais tous. U en est on

> cependant auquel je suis , pour ainsi dire , voué. Je ne sait

> si je dois l'appeler du nom que les Grecs lui donnent . notre » mot siupirium (soupir) le caractérise assez bien. Sa vio-

> lencc dure peu, mais elle ressemble à celle d'un orage; elle » passe presque dans une heure ; car qui peut être long-temp*

> à rendre l'esprit? Toutes les maladies incommodes et dange^ » reuscs , je les ai essuyées ; mais je n'en connais point de phi*

• insupportable. Comment cela? parce que, dans tout autr^

• mal, ce n'est enfin qu'être malade; au lieu que dans cdoi^ —

> ci , c'est mourir. C'est pourquoi les médecins le nomment È méditations à la mort. >

Ce mal ressemble parfaitement, selon moi, au mal de nerC^^ U fut peut-être pour Sénéque la cause de sa philosophie , qtM^ fut à sou tour le remède de son mal : elle lui apprit à le so^ " porter ainsi que les méchancetés de Néron. La philosophs^ est donc nécessaire à tous les hommes , puisque l'on pe^xC dans la retraite la plus paisible être aussi violemment tourmen ^ par un smipir , que par le plus cruel tyran.

Les épitres de Sénèque à Lucilius sont , à mon avis, son meilleur ouvi-age. U les composa dans sa vieillesse, après avoir été long-temps éprouvé par le malheur.

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moiide à toutes les autres ressources. Il y a plus, c'est que je n'avais , pour subsister , qu'une médiocrehgratiGcation annuelle qui était à la disposition du département dont j'avais le plus combattu la puissance et les désordres, celui des finances. Le bien&it que j'en recevais était si casuel, qu'il dépendait, chaque année, de la volonté de ses premiers commis, et ensuite de celle du ministre, si dépendant lui-même de la volonté d'autrui, qu'il y en a eu dix successivement dans l'espace de douze ans. Je ne crois pas qu'aucun écrivain, parmi ceux mêmes qui se sont le plus dévoués à la cause publique, se soit trouvé dans ma position. Jean-Jacques était lié personnellement avec des grands qui aimaient ses ouvrages; avec des ministres qui en Êivorisaient la publication, même en les faisant saisir ; avec de jolies femmes qui les défendaient contre tous : mais ce qui vaut encore mieux, ses seuls talens en musique pouvaient le faire vivre dans une indépendance absolue de tout le monde. Pour moi, il était fort douteux que j'en eusse dans aucun genre; mais il ne l'était pas que j'étais sans aucune sorte de prôneurs : car j'étais brouillé, à cause de mes principes mêmes, avec les philosophes qui avaient à leur disposition les principaux journaux, ces trompettes de la renommée.

On jugera des difficultés que j'ai eu à surmonter , par celles que j'ai rencontrées pour faire approuver, imprimer et publier mes Étvdes dt la Nature. J'en ai d'abord composé la meilleure partie dans un hôtel garni de la rue de la Madeleine, et je les ai rassemblées dans un petit donjon de la rue Neuve-St-£tienne-du-Mont, où j'ai habité quatre ans au milieu des inquiétudes physiques et domestiques d'une espèce rare. C'est là aussi que j'ai éprouvé les plus douces jouissances de ma vie, au milieu d'une solitude profonde et d'un horizon enchanteur. J'y serais peut-être encore si , par caprice , on ne m'avait obligé d'en sortir pour le détruire ; ce fut là que je mis la dernière main à mes Études de la Nature, et que je les ai pubUées. Je fus d'abord demander un censeur à la chancellerie; mais une espèce de secrétaire de la librairie voulutm'obliger d'y laisser mon manuscrit. Conmie il était rempli d'idées qui m'étaient particulières, il ne convenait pas que je l'abandonnasse à l'indiserétion ou à Tinsouciance des bureaux. Après plusieurs sollicitations, j'obtins de le confier au censeur que j'avais demandé. C'était un savant distingué par ses lumières : il l'approuva tout entier; mais, d'après les réglemens, il fut obligé de me renvoyer à un théologien , parce qu'il y avait de la morale. Celui-ci trouva mauvais (]ue je ne me fusse pas d'abord adressé à lui. Il me disputa chaque page

de mon manuscrit II attachait des idées dangereuses aux mots les plus innocens ; il trouvait mauvais, par exemple , que j'eusse dit que Louis XYI avait appelé les Anglo-Américains à la liberté : il voulait me retrancher ce mot de liberté, condamné, disait-il, par M. le garde-des-sceaux , comme un signe de ralliement des philosophes. J'eus bien de la peine à lui faire comprendre que je n'entendais pomt parler de la liberté de penser des Anglo-Américains , mais de leur liberté politique , à laquelle Louis XYI avait coopéré au su de toute la terre.41 ne voulait pomt que je parlasse de l'abus des corps, excepté cependant de ceux de l'université, parce qu'il était professeur du collège royal , qui rivalise avec elle pour l'éducation. J'admirais comme plusieurs de mes meilleures preuves sur la Providence me coûtaient des disputes avec un théologien. Plusieurs fois j'ai été au moment de lui retirer mon manuscrit, en lui disant que j'allais me plaindre au garde-des-sceaux, et lui demander un autre censeur. Mais le remède aurait été pire que le mal. Plus on changeait de censeurs, plus ils devenaient difficiles. Les derniers nommés, par esprit de corps, ou pour foire valoir leur exactitude conmie le premier, allaient mettant de plus en plus l'ouvrage en discussion au rabais, comme des fripiers qui vont toujours en mésoffrant au-dessous du prix que le premier venu d'entre eux a fixé à un habit. Il me Ikllut donc, malgré moi, consentir à quelques retranchemens, notamment sur le clergé. Je supprimai deux artides, selon moi très-hnportans: l'un où je proposais de rendre le dei^é citoyen en le faisant salarier par l'état; l'autre où je conseillais, comme nne étude également utile à l'humanité et à la religion , de foire faire aux jeunes ecclésiastiques destinés à être ministres de charité, une partie de leur séminaire dans les prisons et les hôpitaux, afin de leur apprendre à remédier aux maladies de l'ame , comme on apprend , dans les mêmes lieux, aux jeunes médecins à remédier à celles du corps. Moyennant quelques autres sacrifices, mon censeur théologien me rendit mon manuscrit au bout de trois mois. Il n'y mit , pour toute approbation, que son nom; mais U m'en fit voir en même temps une de douze lignes, remplie de grands éloges , en me disant : a Voilà les appro- » bâtions que je donne aux ouvrages dont je suis » content » : c'était pour une nouvelle traduction de l'Odyssée d'Homère dont personne n'a parlé.

Je retirai donc mes Études de la Nature de cette inquisition; mais je n'étais pas aux termes de ma peine ; il foUait les faire hnprimer. Il éUit bien juste aussi , dans ma position , que je recueillisse quelque argent de mes longs travaux. Je m'adressai

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donc à une Teave, libraire de la oour, qu'an de mes amis, qai y avait des emplois considérables, m'avait vantée comme one personne bien loyale , et à laquelle il m'avait recommandé. Elle me reçut d'abord très- froidement, sur la proposition que je lui Gs de foire les avances de l'impression de mon livre, et de la rembourser ensuite sur sa vente, mais dès que j'eus dit mon nom et celui de mon aini, elle prit un air riant, se félicita de ce qu'il avait'pensé à elle pour lui faire avoir de bons ouvSges. Je lui montrai mon manuscrit , et je la priai de me dire ce qu'en coûteraient les frais d'impression. Elle jugea qu'il en fallait faire six petits volumes in-12, et les tirer à 1,500 exemplaires. Ensuite elle me donna un état des frais de composition, de tirage, de papier, d'assemblage, de magasinage , de brochure, de remises pour sa vente et pour les libraires de province. J'en pris une note sous sa dictée , et l'ayant examinée chez moi, je trouvai que je lui serais encore redevable de quelque chose, en supposant que mon édition se vendit bien. Je songeai alors à la faire à mes dépens en trois volumes, pour diminuer de la moitié les frais de brochure et de remise aux libraires, évalués par la note à 15 sous par volume; ce qui faisait , pour la seule vente , une dépense de trentequatre pour cent. Je n'avais pour tout argent que 600 livres; j'en trouvai avec bien de la peine i ,200 autres à emprunter de quelques amis riches, et je ne doutai pas qu'avec ces avances en argent comptant , qui allaient alors à plus du tiers des frais de l'édition, je ne pusse traiter directement avec un imprimeur, d'autant que je devais lui abandonner l'édition entière, jusqu'à ce qu'il se tùi remboursé de tous ses frais. Ces conditions étalent encore plus avantageuses que celles des libraires , qui ne paient et ne s'acquittent de leurs impressions qu'avec des billets à un an et un an et demi de terme; mais j'oubliais que je n'étais qu'un auteur. Je fus donc chez un des plus fameux imprimeurs de Paris, croyant que j'éprouverais moins de difficulté avec un artiste riche et éclairé. Il me reçut d'abord fort révérencieusemenl, et me présenta un exemplaire de ses belles éditions , croyant que je venais pour en acheter ; mais lorsque je lui eus fait' part de mon projet, et que je lui eus demandé le prix de son impression , il changea de visage. Il refusa de me satisfaire; il me dit qu'il n'imprimait que pour son compte, et qu'il n'employait son imprimerie que pour des ouvrages dont les succès étaient décidés. Un ami m'indiqua un autre imprimeur qu'on avait prévenu en ma faveur, et qui ne demandait pas mieux que de traiter avec moi. Cet imprimeur accepta toutes mes

conditions, et me pria de lui coniler mou manuscrit pour juger, dit-il, combien il contiendrait de feuilles d'impression. Il me le rendit au boutde (fuelques jours, en me disant qu'il ne pouvait pas s'en charger, parce qu'il lui était sur\'enu des affaires. La même chose m'arriva successivement avec trots ou quatre autres , qui ne sont pas de& moins renonunés de Paris. Dés qu'ils avaient mon manuscrit , ils en différaient l'impression sous divers prétextes; tantôt ils en voulaient augmenter le prix, tantôt celui du papier ; et quand je consentais à leurs demandes, ils me le rendaient, en me disant que mon ouvrage n'était point à la mode, (|u'ils l'avaient communiqué à des connaisseurs, qu'il n'aurait pomt de succès. Quand ils l'ont vu prospérer , ils m'ont calomnié , en disant que j'a* vais manqué de confiance en eux.

Ces différens obstacles , dont j'abr^ le récit , en retardèrent la publication encore près de troi& mois. Enfin , résolu de ne me plus fier aux réputations si fausses et aux recommandations qui m'ont toujours porté malheur , je m'en rapportai à cette Providence qui ne m'a jamais tron^ié. Je fus de mon propre mouvement dans une imprimerie, et m'étant adressé à un prote fort honnête et fort instruit , a()pelé M. Bailly , je conclus sur-lecbamp avec lui et avec son ùnprimeur, M. Didot le jeune, dans lequel je trouvai des facilités et une probité dont j'ai eu à me louer de toute manière.

Mon ouvrage imprimé, j'éprouvai d'autres difficultés pour le faire annoncer. J'en envoyai des exemplaires aux principaux journaux ; mais comme ils attendent, selon leur coutume , le jugement du public pour y conformer le leur , les premiers n'en rendirent compte qu'au bout de quatre mois. Us en insérèrent d'abord quelques satires anonymes, et ils rejetèrent les éloges qu'on leur en adressait; ils gardèrent ensuite le silence sur le fond , qui déplaisait aux académies, et ils n'en louèrent que le style , auquel ils attribuèrent tout son succès. Il était plus grand que je n'aurais osé l'attendre. On le contrefaisait de toutes parts. On me manda de Marseille que toutes les provinces méridionales étaient remplies de ses contrefaçons , mais qu'on était bien surpris de n'y pas trouver un exemplaire de l'édition originale. Il semblait que, non-seulement tous les libraires de province se fussent ligués pour la ruine d'un auteur qui avait osé (aire imprimer son ouvrage à ses dépens, mais que les inspecteurs , et même le chef suprême de la librairie y prêtassent la main. L'inspecteur de la librairie de Lyon , ayant reçu ordre , plusieurs fois , de faire des visites chez ces contrefacteurs bien connus , loin de les trouver en contravention, il les plaignit^

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au contraire , de ce que mon libraire ne leur faisait pas des remises assez fortes. II est certain , cependant , qu'il y a eu une multitude de contrefaçons de mes Études , faites par des libraires de cette ville, et qu'un d'entre eux, que j'ai nommé ailleurs, a porté l'impudence jusqu'à les faire annoncer chez lui dans le catalogue de la foire de Leipsick. Toutes mes réquisitions à cette occasion ont été vaines. A qui me serais-je adressé pour demander justice? Un des principaux libraires de Marseille fit entrer dans cette ville une balle de contrefaçons de mon ouvrage, qui fut saisie. Le garde-des-sceaux ordonna qu'elle serait confisquée au profit de la librairie de Marseille, c'est-à-dire des contrefacteurs mêmes. Je savais bien qu'un homme isolé ne peut obtenir justice d'un homme qui tient à un corps. Je songeai donc à opposer le corps des gens de lettres à celui des libraires. Mais la vanité divise les premiers, et l'intérêt réunit les derniers. Un jeune poète, membre de plusieurs lycées et académies , m'étant venu voir, je lui parlai de l'utilité que retireraient les gens de lettres répandus en sociétés accréditées dans tout le royaume , s'ils veillaient mutuellement aux intérêts les uns des autres, en s'opposant aux contrefeçons. Cet enfant d'Apollon reçut ma proposition avec le plus grand mépris. Jamais je ne pus lui faire comprendre qu'il était plus honnête de vivre des fruits de son travail, que de mendier des pensions auprès des grands , et de donner des honorai" res aux libraires , que d'en recevoir.

Cependant, au milieu de tant d'épines , je cueillis beaucoup de fleurs et quelques fruits. On m'adressa de toutes parts des lettres de félicitation. Mes anciens services me valurent , à l'occasion de la faveur publique, une petite gratification annuelle que le roi me donna de son propre mouvement. Ces premiers dons de la fortune, joints à quelques autres qui avaient quelque apparence de solidité, et surtout un produit de deux éditions, me firent songer à réaliser un désir que je formais depuis long-temps. C'était d'aller continuer mes Études de la Nature au sein de laxiature même. Je voulais acquérir quelque petite métairie, où, loin des hommes injustes et jaloux , je pusse m'occuper encore, de la cause des maré^ et des oourans de la mer , qui fluent alternativement des glaces de cliaqne pôle par l'action semi-journalière et semi-annuelle du soleil. J'avais démontré cette importante vérité jusqu'à l'évidence, mais je m'étonnais de l'indifférence de notre marine et de nos académies sur un objet si utile à la navigation et au commerce mutuel des hommes, elles qui ont fait tant d'entreprises dispendieuses et souvent inu-

tiles pour la nation et pour le genre humain. Je voulais encore rassembler quelques nouvelles harmonies dans l'étude ravissante des plantes, et surtout continuer l'Arcadie, dont j'avais publié le premier livre. A ces idées de félicité publique , se joignaient des projets de bonheur personnel. Le sentiment m'en était doux comme celui d'une convalescence. J'étais au moment de les réaliser, lorsque la révolution arriva.

Sollicité avec instance par le peuple de mon quartier , qui avait de moi une grande opinion , parce que j'avais fait un livre, je fis un effort sur ma santé pour assister à la première assemblée de mon district. J'y éprouvai que mes études n'avaient pas diminué mes infirmités, ni la révolution assagi les citoyens. Us parlaient tous à la fois. Je leur présentai trois propositions : la première , qu'on ne délibère^ rait sur aucun ^jet que trois jours après qu'il aurait été proposé , afin de conserver la liberté de son jugement; la seconde, que les votes se feraient^ non de vive voix , mais au scrutin, afin de conserver la liberté de son suffrage; la troisième , que l'assemblée uationale serait permanente et ses membres amovibles tous les trois ans , en les renouvelant par tiers chaque année. On ne se donna pas seulement la peine de discuter mes propositions, excepté un maître de pension qui combattit la permanence de l'assemblée et qui fut ensuite nommé électeur. On m'avait déjà fait le même honneur, mais j'en donnai la démission le lendemain à cause de ma santé physique et morale. Je venais d'éprouver ce que je savais déjà, que le peuple desirait le bien public, mais que les corps ne voulaient que leur bien particulier. D'ailleurs, quand mes indispositions' me l'auraient permis , il m'aurait été bien difficile de prendre un parti. J'étais lié au peuple par devoir, et par recomiaissance au roi dont les bienfaits me soutenaient depuis douze ans. J'avais combattu le despotisme aristocratique, je ne voulais pas flatter l'anarchie populaire. Je voyais, l>armi les chefs du peuple , des hommes qui avaient le plus profité des faveurs de la cour; et dans le parti de la cour, ceux qui avaient le plus flatté le peuple. Je lestx)nnaissais les uns et les autres pour des ambitieux, c'est-à-dire pour des hommes de la plus dangereuse espèce, selon moi. Ils ne connaissent ni l'amitié, ni l'égalité, quoiqu'ils en parlent sans cesse : quand on marche à côté d'eux , on devient leur ennemi , et derrière eux , leur esclave. On est forcé d'être, dans leur société, hypocrite ou mécfaaift. Je ne voulais pas m'empirer en travaiUant à améliorer les autres. Il y avait aussi , à la vérité, à la tête de la révolution, des hommes vertueux, désintéressés, sages, éclairés , qui , dans

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tous les temps de leur vie y n'avaient jamais changé de principes ; mais il était difficile de deviner où ce nouvel ordre de choses, dont le plan n'existait pas encore , les conduirait eux-mêmes.

Tous ces changemens ne me faisaient pas plus d'illusion que celui du théâtre , où les mêmes acteurs ne font que changer d'habits et de noms. Je retrouvai dans notre nouvel ordre politique nos anciens citoyens , comme dans notre nouvelle géographie de la France nos anciens fleuves. Les hommes se succèdent comme les eaux courantes , mais ils ne changent pas plus de passions que les fleuves de canal ; c'étaient toujours les mêmes ambitions, avec cette différence que celles des petits avaient surmonté celles des grands; toutes avaient lutté sans respect pour les lois anciennes et modernes. J'en ai été moi-même la victime en plus d'un genre : d'abord à l'occasion d'un cimetière au bout de mon jardin, interdit depuis huit ans, et envahi par la ^commune qui en a fait un foyer de méphitisme par des enterremens journaliers; ensuite au sujet de mes ouvrages devenus la proie des contrefacteurs. En vain je me suis plaint au juge de paix, à la section, à la municipalité, au département : ce qu'il y a de pis, c'est qu'on a fiiit semblant de me rendre justice; et on a laissé les abus sans réforme, quoiqu'ils intéressassent dU-ectement les lois municipales et les propriétés personnelles. La loi peut paraître sourde aux réclamations d'un particulier , parce qu'on peut la croire distraite; mais, dès qu'elle les écoute, les trouve justes et n'y satisfait pas, on la méprise, parce qu'on la juge impuissante. J!ai aidé moi-même , en ne publiant pas mes peines, à couvrir sa faiblesse. Je la regardais comme une mère malheureuse au milieu d'enfans ingrats et désobéissaiis : mais comment aurais-je pu en augmenter le nombre! Quelque emploi que j'eusse pris, il m'eût fallu épouser les intérêts d'un parti, promettre et tromper, voir des abus et les favoriser, et en tout obéir au peuple, afin de paraître le gouverner. Avec tant de raisons pour m'éloigner de nos assemblées tumultueuses , je n'en avais pas moins pour renoncer à mes projets de retraite. Nos campagnes étaient encore plus agitées que nos villes. On ne doit jamais compter sur un bonheur hors de soi ; et , s'il est pour un homme quelque asile impénétrable , ce ne peut être que dans sa conscience. On m'en avait ofTert d'agréables et de paisibles hors du royaume, mais je me serais reproché d'abandomier ma patrie dans son état de crise. Encore que je ne pusse calmer l'es- [Hît d'anarchie qui la bouleversait, je pouvais influer sur celui de quelques particuliers, modérer l'un , encourager l'autre, consoler celui-là. On at-

tache trop de prix aux vertus publiques et trop peo aux vertus privées. Dans une tempête , il ne fiiot pas moins d'art pour gouverner une gondde que le Bttcentaure. On ne doit pas juger de la bonté des machines par la grandeur de leurs monvemens : si les grandes produisent de plus grands effets que les petites , c'est qu'elles ont de plus grands leviers. Il en est de même des vertus. Il est certain que si , dans un temps de trouble , chaque citoyen rétablissait l'ordre seulement dans sa maison , l'ordre général résulterait bientôt de chaque ordre domestique. Je me consolai donc de rester dans ma solitude physique et morale , persuadé que , n'étant pomt livré à l'intérêt des partis , j'étais plus eo état de connaître l'intérêt national, et que, si j'étais capable de le servir, je pouvais le Cadre d'une manière plus durable par la voie de l'impression , où j'avais eu des succès, que par celle de la parole, on je n'étais point exercé.

En conséquence, quoique mes Études de la Nature eussent pour moi nn charme inexprimable , je les abandonnai pour m'occuper de celles de la société. J'écrivis les Vœux d'un Solitaire. C'est celui de tous mes ouvrages qui m'a le plus coûté, et dont je suis le moins content. J'y ai voulu concilier les intérêts d'un prince qui m'a obligé; d'un clergé qui m'avait témoigné plus que de l'indifférence , parce que j'avais refusé de solliciter ses bienfaits; des grands qui m'avaient repoussé; des ministres qui m'avaient trompé; de leurs flatteurs qui m'avaient calomnié^ des académies qui m'avaient traversé. Le temps des vengeances publiques était arrivé, je pouvais y associer les miennes; mais , Gdèle à ma devise, je ne voulus pas même rétablir dans mes f^ceux les articles que le censeur avait retranchés dans mes Études. Les hommes dont j'avais à me plaindre étaient trop malheureux; j'aimai mieux oublier quelques objets d'intérêt national , que de satisfaire mes ressenlimens particuliers. Je me proposai donc de conserver l'ancienne commune de la patrie, en émondant seulement ses grands arbres pour donner de l'air et du soleil aux .petits. On a été au delà de mes vœux. On a étêté , arraché et replanté sans doute sur un très-beau plan; mais ce sont toujours les mêmes arbres. Les vieux ne pourront reprendre, parce qu'ils sont vieux; les jeunes s'étoufferont, parce qu'ils ne sont pas bien alignés : il n'y a donc d'espérance que dans les pépinières. Ce n'est que sur une éducation nationale qu'on peut fonder ime bonne constitution. Malgré mes anciens tra\'aux, j'ai osé entreprendre celui-ci, en suivant la chaîne des lois naturelles dont j'ai montré quelques anneaux dans mes Études. Les droits de l'homme

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n'en sont que des résultats. Ce grand ouvrage demande du temps , du repos , de la santé et des talens , tous biens qui ne sont pas dans ma dépendance; mais au moins j*ai tâché de remplir mes devoirs de citoyen. Je n'ai pas même perdu de vue les circonstances passagères où j'ai cru être de quelque utilité. Lorsqu'après le retour du roi de la frontière, le royaume se divisait en deux partis, dont l'un voulait faire une république de la France et l'autre conserver la monarchie, et que tous invoquaient la guerre civile et étrangère, je me suis hâté de rappeler au peuple les anciennes obligations qu'il avait à son monarque, et au monarque ses devoirs envers son peuple. J'envoyai mes observations bien recommandées à l'entrepreneur du Mercure et du Moniteur , mais il ne jugea pas à propos de les publier *. Elles ne furent pas mieux

* J'ignorais alors que cet entrepreneur n*eAt aucune influence sur ces journaux, comme il l'a imprimé depuis. Ce* pendant il a publié lui-même , dans une pétition aux électeurs de Paris, qu'il en avait beaucoup sur les gens de lettres , et qnll avait même donné des honoraires à M. de Bulfon.

Dans ce même opuscule. Il a eu la bonté de me- plaindre^ comme victime des contrefaçons des libraires , dont à la vérité je n'ai jamais voulu recevoir d'honoraires. Mais ce qui m'a paru bien étrange , c'est qu'il y propose de Uin la fortune des au'eurs, en leur assurant pendant quatorze ans la propriété de leurs ouvrages . « à condition qu'au bout de ce terme « il serait libre à tout libraire de les imprimer. ■ ï\ m'avait déjà fait rhonneiir de me communiquer ce projet de vive voix ; je lui dis : • C'est comme si les jardiniers de Boulogne

> demandaient que le beau jardin que vous y avez, rentrât ■ dans leur commune , parce que vous en jouissez depuis plus

> de quatorze ans. La propriété d'un ouvrage est encore plus » sacrée que celle d'un jardin. > U me répondit que cette loi existait en Angleterre, et qu*'û comptait la solliciter auprès de l'assemblée nationale. J'ignore si ccUe loi existe; mais, après tout, il but chercher de bonnes lob chez ses voisins, et non pas des abus. Les Anglais , renfermés dans une tle , ont sans doute des moyens d'empêcher les contrefaçons d'y pénétrer ; mais il n'en est pas de même en France ; il est certain que notre ancienne administration , avec ses espions ; ses prdes , tes inspecteurs et tout son despotisme, n'a jamabpu les arrêter. Comment donc la nouvelle en viendrait-elle à bout, sous le régime de la liberté, aujourd'hui que les villes n'ont ni portes, ni barrières, ni commis? Ainsi donc un auteur, après avoir été, pendant quatorze ans, la proie des oontrefMïteurs, finirait par être celle des libraires. Ainsi un mardiand , un agriculteur . un fabricant , pourront acquérir , par leurs travaux , des propriétés qui passeront à perpétuité à leurs enfans, et un homme de lettres, qui a souvent mieux mérité de sa patrie , ue jouirait pas des mêmes droits : il se ▼errait lui-même dépouillé de la propriété de ses ouvrages, an bout de quatorze ans : les études de sa jeunesse ne lui appartiendraient plus dans sa vieillesse t malgré les lois , des fripons lui enlèveraient les premiers fruits par de misérables contreCfiçons; et à la faveur des lois de riches libraires achèveraient Ue le dépouiller par des éditions fastueuses. L'assemblée est trop sage pour ne pas r^eter le projet captieux dont Je viens de démontrer l'injustice : elle doit sévir, au contraire, contre ceux qui emploient tant d'artifices pour enlever aux gens de lettres les friiitstardifsde leurs longs travaux.Les chefs

accueillies d'un autre journal fort répandu. J'éprouvai alors ce que je savais déjà par expérience , c'est qu'il y a fort peu de papiers publics au service d'un bomme qui ne tient à aucun corps particulier. Cependant, ayant adressé mes observations au rédacteur des PeiiUS'j^ffiches de Paris , elles furent publiées assez à temps pour produire un bon effet , même dans l'assemblée nationale. Je les ai insérées depuis au commencement de l'avis en tête de ma quatrième édition des Études de la Nature. Elles n'ont rien de bien remarquable que la circonstance pour laquelle je les avais destinées , et l'autorité de Fénelon et des antiques lois de Minos sur les devoirs des rois, parfaitement conforme aux décrets de l'assemblée nationale constituante.

Depuis cette époque , je me suis occupé du soin de recueillir quelques idées relatives à notre constitution; elles sont une suite naturelle des F'ceux d'un Solitaire. J'ai été d'autant plus encouragé à y joindre les seconds, que plusieurs des premiers ont été remplis par l'assemblée. Quelques-uns de ceux-ci même n'en paraissent avoir été négligés qu'à cause des circonstances embarrassantes où elle se trouvait. Tel est celui de l'impôt de censure sur les grandes propriétés territoriales, qui serait devenu un obstacle à la vente des biens nationaux. Cet objet mérite toute l'attention de la présente législature, si elle veut s'opposer aux progrès d'une aristocratie qui a renversé autrefois la Grèce et l'empire romain.

Lorsque mes Vœux d'un Solitaire parurent , ils ne plurent qu'à un petit nombre de personnes. Ils ne furent ponit agréables an clergé et à la noblesse, parce qu'il leur sembla que j'étendais trop loin les droits du peuple. Ils auraient pu plaire au peuple, dont je réclamais les droits, si, alors occupé à vaincre la résistance des corps qui l'opprimaient, il n'avait appris à les étendre aussi loin que sa puissance. L'assemblée constituante , soutenue de sa faveur , a été dans ses décrets beaucoup plus loin que moi dans mes Vœux. Ceux qui les trouvaient alors trop hardis, les ont trouvés depuis bien modérés. D'un autre côté, nos législateurs se sont trouvés fort embarrassés. Us ont été vis-à-vis de l'état tombant en ruine , comme des architectes devant un vieux bâtiment à réparer. Une fois le marteau mis dans ses murs , U a fallu le démolir jusque daas ses fondemens. Il eût été sans doute à désirer qu'un bon

, de l'administration ont feint , jusqu'à présent , de ne pas trou, ver de moyens pour arrêter les contrefaçons. Il y en a un bien simple , c'est de punir ceux qui les vendent. En vain les libraires s'excusent sur leur ignorance : tout libraire doit savoir distinguer une contrefaçon d'avec une édition originale, comme tout orfèvre doit savoir distinguer le ciii\Tc de l'or.

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andiitecteeiU tracé seul tcmtle plan «le la reconstruction , pour y mettre plus d'ensemble. Malgré les ▼ues différentes de nos législateurs et les obsUcles en tous genres qu'ils ont éprouvés, il y a de si belles parties dans notre constitution , qu'on peut dire que c'est la plus convenable au bonheur des peuples, qui ait encore paru en Europe.

Il en est des premiers plans des empires comme de ceux de nos anciennes villes ; la plupart des rues y font de longs détours. Je n'ai vu même aucun chemin en pleine campagne , tracé en ligne droite , par l'allure naturelle des hommes ; ils vont tous en serpentant. Cela prouve qu'il n'est pas aisé d'aller droit à ceux mêmes qui en ont l'intention, et que , pour aligner sa route , on a besoin de points invariables dans son horizon. Ceux de la terre ne se rencontrent que dans le ciel , comme le savent ceux qui ont fait le tour du monde.

Il y a lieu de croire que notre nouvelle constitution sera durable, parce qu'elle est fondée en grande partie sur les droits de l'homme, qui dérivent eux-mêmes des lois célestes et immuables de la nature.

Tous les maux dont l'état était accablé chez nous provenaient uniquement de l'ambition particulière des corps. Les capitalistes s'étaient emparés de ses finances ; les parlemens, de sa justice; la noblesse de son honneur; le clergé , de sa conscience ; les académies , de sa raison. Tous tenaient le corps national lié, sans qu'il pût faire le moindre mouvement que pour leurs intérêts particuliers.

Heureusement ils n'étaient pas d'accord. Pendant qu'ils se querellaient , la nation a dégagé ses mains et a brisé une partie de ses chahies. La principale reste à rompre, c'est celle de l'or. L'or seul donnant aujourd'hui les moyens de satisfaire toutes les ambitions, toutes les ambitions se réduisent à celle d'avoir de l'or. C'est pour avoir de l'or qu'on laboure et qu'on navigue, qu'on est artiste, magistrat, prêtre, militaire , docteur ; ()ue les nations font la paix ou la guerre, et que nos Etats-Généraux même se sont assemblés. L'or est le premier mobile du corps social , comme le soleil , dont il est l'emblème et peut être la production, est celui du monde. Mais comme le soleil lui-même détruirait ce monde , si la sagesse divine ne gouvernait ses effets , l'or dé- Iniirait la société, si une bonne politique ne dirigeait son influence. J'appelle politique , non Fart moderne de tromper les peuples , qui est un grand vice , mais , suivant son étymologie même, Fart antique de les gouverner, qui est une grande vertu , et qui est une émanation de la sagesse divine.

I^ plus grand mal que l'or puisse pmdtiire dans

\m état , c'est lorsqu'il s'accumule dans un petit nombre de mains : c'est comme si les rayons du soleil se fixaient dans la seule zone torride et abandonnaient le reste du globe aux glaces. Il est donc nécessaire de surveiller les honmies qui ont des moyens d'attirer à eux tout l'or du royaume. Ce sont les ministres , les capitalbtes , la noblesse et le clergé : les ministres , par l'influence royale ; les capitalistes, |)ar celle de leur argent; les nobles, par celle des armes; le clergé, par celle des consciences. Nous avons à opposer aux ministres l'assemblée nationale ; aux capitalistes , les départemens; à la noblesse, les gardes nationales; au deiigé, les municipalités. C'est sans doute pour balancer les quarante-quatre mille seigneuries et cures du royaume, qui étaient à la tête de la puissance militaire et spirituelle de la France , qu'on a créé quarante-quatre mille municipalités. Un jour viendn sans doute où les puissances anciennes et modernes s'amalgameront ensemble et n'auront qu'un seul but , le bonheur de l'homme ; mais, en attendant que tous les ressentîmens soient éteints , et que l'intérêt national ait remplacé les intérêts des cor^, nous allons nous livrer à quelques considérations sur les dangers que nous avons à craindre et sur les remèdes que nous pouvons y apporter. Elles sont des conséquences des décrets mêmes de l'assemblée constituante , qui n'a pas en le temps de tout prévoir. Plus sa moisson a été abondante , plus elle nous a laissé à glaner.

DES MINISTRES ET DE L' ASSEMBLÉE NATIOxNALE.

Un des décrets les plus sages de l'assemblée nationale constituante est celui qui déclare la personne du roi inviolable , et les ministres seuls responsables de ses fautes. Je ne répéterai pas id ce que j'ai dit ailleurs sur le caractère personnel du roi : il soflit de dire qu'il a été le premier mobile de notre liberté. Il méritait donc , à plusieurs titres, l'honorable prérogative qui rend sa personne sacrée , comme la loi même qu'il est chargé de faire exécuter. Mais elle lui appartenait encore comme roi; les rois ne sont trompés que par ceux qui les environnent. Néron lui-même eût été fbrcé d'être vertueux , si le sénat romain avait puni ses crimes dans ses ministres.

Ce sont donc les ministres seuls qui peuvent lutter avec l'assemblée , en lui opposant une partie des forces nationales , dont le nerf principal est l'argent; 1^ par une disposition dangereuse des revenus de la \isie civile , qui monte à trente millions; 2'' par la distribution de beaitroup d'emploU

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lucratif , qui peuvent leur donner quantité de créatures au dedans et au dehors du royaume; 3^ parce que la durée de leur ministère n*étant pas fixée , ils ont un grand avantage sur les membres de rassemblée , qui changent tous les deux ans. Ainsi ils ont an-dessus de l'assemblée nationale une pondération d'argent , de crédit et de temps qui seule amène beaucoup de révolutions.

Il est donc nécessaire, i** que l'assemblée nationale veille sur l'emploi des revenus de la liste civile , dans le cas où ils serviraient à corrompre ses propres membres, ou même ceux des assemblées de département, municipales, ou primaires. Ce délit est un crime de lèse-nation; un ministre corrupteur doit être déclaré encore plus coupable qu'un député corrompu.

2** L'assemblée nationale doit aussi porter une attention particulière sur le caractère patriotique des hommes qui sont employés par les ministres comme fonctionnaires publics. Elle doit obBervor surtout si , conformément à la constitution , on a en égard , dans leur choix , au mérite et non a la naissance. Faute ue cette surveillance, il peut «r* river en peu de temps que la plupart des employés dans les travaux de Tétât , les ofBciers de guerre et de marine, ainsi que les consuls, ministres et ambassadeurs hors du royaume , choisis par des ministres mal intentionnés , se trouvent tout pré<^ parés pour opérer de concert une contre-révolution au dedans et au dehors du royaume. Il leur serait fedle de la foire désirer au peuple , en opé^ rant des chertés de blé , en suscitant des iNrigandages ou des querelles religieuses; car le peuple, Êitigué des anciennes secousses de la révolution, et voyant augmenter ses maux , ne manquerait pas d'en accuser l'assemblée qu'il a chargée du soin de l'en garantir. Il s'y porterait d'autant plus volontiers qu'il aime le changemait, et que vivant, surtout dans la capitale, du luxe des grands qui y ont ÛTé leur demeure, il est à leur égard dans une dépendance naturelle , qui nait de leurs richesses et de ses besoins , et qu'il n'épronve pas de la part des membres peu riches et passagers de l'assemblée nationale. Cette disposition au mécontentement général peut encore être puisnmoient secondée par des journalistes factieux et soudoyés. Avant que la constitution fût aclievée, sans doute il a été libre à tout écrivain de la discuter; mais anjourd'liui qu'elle est sanctionnée par le roi , reçue par la nation , confirmée par une seconde assemblée de ses déptités , élus avec une pleine liberté, il ne doit plus être permis d'écrire qtie pour l'améliorer. Enfin, la constHntion peut être renversée par une multitude d'indigens, sai» morale^

et dont la plupart donneraient lenr part à la lilierté publique pour un écii. Ils peuvent d'autant plus aisément être les principaux instrumens d'une contre-révolution, qu'ils se souviennent d'avoir été ceux de la révolution. Toutes ces considérations doivent paraître de la plus grande importance à l'assemblée. Elle préviendra ces maux en les arrêtant dès leur source. Elle doit décréter que les ministres seront responsables de la conduite des fonctionnaires publics qui sont à leur nomination, comme ils le sont des ordres du souverain. Us doivent répondre de l'émanation de ces ordres et de leur exécution.

3*" Il me semble que nas députés restent trop peu de temps en place. J'aurais désire qu'au lieu de deux ans, ils y eussent été au moins trois. £n effet , beaucoup d'entre eux quittent des états solides et lucratifs , pov un état passager , ciui les dédommage à peine de leurs sacrifices. Tels sont , entre autres, les gens de loi, qui ont fotimi tant de défenseurs à la liberté publique. J'aurais souliaité aussi qu'on eât renouvelé un tiers de l'assemblée tous les Irois ans. On a craint , dit-on , qu'elle ne se perpétuât en aristocratie. Mais sa révolution totale ne peut-elle pas amener celle de la constitution? Une nouvelle assemlilée peixl beaucoup de temps avant de se mettre au fait des af&ires. Dans un temps de troubles, son renouvellement total peut être fort dangereux. Le vaisseau de l'état, en changeant son équipage au milieu d'une tempête, peut sombrer sous voile ou dumger de route» Tout grand mouvement est à craindre dans les grandes crises. Un état renouvelleraittril toute son armée en présence de l'eimemi, pour lui substituer des troupes sans expérience? Comment donc ose-t-il, en présence de tant d'ennemis de ses intérêts , substituer à une assemblée qui les a défendus une assemblée nouvelle, dont la plupart des membres ne connaissent que ceux des départemens qui les ont dioisis ? Il leur fiiut plusieurs mois avant de se mettre au niveau des affaires pu* bliqQe8,etd'en rétablir lecours. On peut, ce me semble, éviter d'une parties dangers d'une aristocratie permanente, et de l'autre ceux d'une réx-olution subite et totale , en renouvelant les membres de l'assemblée par tiers tous les ans, c'est-à-dire, que chaque déparlement destituerait, tous les ans , un tien des anciens députés , et en instituerait im tiere de nouveaux. U résulterait de là deux grands avantages pour la nation ; c'est qu'elle supprimerait ceux de ses députés suspects de corru[.« tion , sans les entacher , puisque leur réforme serait un résultat de ki loi même qui les aurait élus; et qu'elle se consen'erait iierpétuellement le

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droit de surveiller son assemblée et d'y inaiDtenir Fespril public : alors oa pourrait sans risque prolonger la durée uiéme de rassemblée à cinq ans , en en renouvelant tous les ans la cinquième partie.

Telles sont les précautions que je croîs néoe»yaires à la durée de la constitution , et pour donner à rassemblée nationale une prépondérance qui la rende respectable au peuple, et qui la mette à même de lutter avec avantage contre les ministres. Il faut espérer cependant qu'elles seront un jour superflues. Plusieurs de nos ministres cboisis par le roi se pénètrent de son patriotisme; et ils sentent que leur gloire, comme la sienne , est dans le bonlieur national.

Il y a un moyen , ce me semble, de les y diriger. On a fait plusieurs décrets contre leurs mauvaises intentions, et aucun en faveur de leurs bons offices. C'est les désigner à la nation comme ses ennemis, et les engager à le devenir. Ils sont trop à plaindre d'avoir tout à craindre du côté d'une nation qui se méfie d'eux, et peu à espérer du côté du roi, qui ne peut plus leur donner ni cordons bleus ni dnchés. Je 'voudrais donc que la nation se chargeât de les récompenser d'une manière digne d'elle. Ainsi, après dix ans de services , l'assemblée examinerait leur conduite , et après l'avoir jugée constitutionnelle et irréprochable, elle leur décernerait une statue. On pourrait la poser à la base de celle du roi , élevée sous la coupole d'un temple de mémoire , et décrétée de la même manière. Ainsi , au lieu de voir nos rois à cheval, sur le bord d'un piédestal flanqué de nations enchaînées , ou de ligures allégoriques des vertus, on les verrait debout , entourés de leurs bons ministres, dont les uns tiendraient le trident de Neptune; d'autres, le caducée de Mercure; d'autres, h foudre de Jupiter, où, ce qui vaut encore mieux, sa corne d'abondance. On pourrait ajouter à ces symboles des inscriptions et des bas-reliefs qui rappelleraient les actions principales de leur ministère. Ce monument , accessible de toutes parts, figurerait à merveille au milieu d'une place publique, ou même sur les bords (le la Seine, suivant Tinclination dominante du prince. Le peuple juge assez bien des caractères de plusieurs rois , par l'emplacement de leurs sta* lues; il croit que Louis XV n'aimait que la chasse, |iarce (|ue la sienne est hors de la ville; J^ouis XIV, la grandeur, |)arce qu'il s'est entouré des grands hôtels de la place Vendôme et de celle des Victoires; Louis XIII , la noblesse, parce qu'il est à la place Royale , dans le Marais, l'ancien séjour de la cour; Henri IV, le peuple , parce qu'il est au centre de la promenade pupuluire, le Poul-Neuf.

Je trouverais cependant Henri bien plus respectable , si on voyait aux quatre coins de son piédestal, an lieu d'eœlaves enchaînés, le sage Dnplessîs- Momay, le véridique Sully, le vertueux La Noue, et quelques autres des amis du roi, qui, comoi* lui , ont aimé le peuple. Notre capitale ne manque pas de nouveaux emplaoemens. Ses marchés en oflriront de bien intéressans à ceux de nos rois qui se plairont au milieu de l'abondance de leors sujets.

DES CAPITALISTES ET DES DÉPARTEIIEIfS.

L'or est le seul mobile de notre politique; pour en avoir, les puissances oublient les premiers principes de la morale et de la justice. Quelque difficile qu'il soit aujourd'hui de réfuter des erreurs accréditées par l'opinion publique et mises en exécution , je commencerai ce paragraphe par quelques réflexions qui pourront servir à nous en présen'er au moins pour l'avenir. C'est au sujet de l'invitation que le mmistre a foite aux citoyens de donner le quart de leur revenu pour leur oontribulion patriotique, i^ Cette invitation était subreptioe , puisqu'on a fiaiit une obligation civile d'une offre purement volontaire. 2*> La loi promulguée à cette occasion est impolitique, parce qu'il ne fool jamais faire balancer les hommes entre leurs intérêts et leur conscience ; en effet , elle a {produit quantité de fausses déclarations. L'assembla a été très-sage en ne permettant pas qu'on y joignit de feux sermens. 3® Cette loi est inquisiloriale ; elle oblige le>s citoyens de révéler publiquement les secrets de leur fortune, après que le fisc a abusé de leur confiance pendant tant de siècles, et lorsqu'il en abuse encore. En faisant un devoir obligatoire d'un acte de bonne volonté, elle met ceux d'entre eux qui au dehors paraissent à leur aise , mais qui au fond sont hors d'état de contribuer, dans l'alternative cruelle de publier leur indigence ou de passer pour mauvais citoyens. Ces considérations si morales empêchèrent Louis XIV de foire exécuter un projet semblable. Malgré son despotisme, il n'osa pénétrer dans le secret des familles : il eut des remords de conscience , dit le duc de Saint-Simon. 4"" Cette loi n'est pas équitable, car elle ne pi'0()ortionne pas la contribution à la fortune des contribuables. Un homme qui a du superflu est plus en état de payer le quart de son revenu que celui qui n'a que le simple nécessaire. Il y a plus : le rentier qui a mille livres de rentes foncières est une fois plus riche que celui qui a un pareil revenu en rentes viagères ; et celui-ci l'est encore plus que celui qui les tient d'un emploi qu'il peut |)eixlre humédiatement après avoir payé sa cou-

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ion. Gepemlant tous les trois, quoique d'une e très-inégale, paient également, ce (|ni est ire à Fesprit même de la loi. 5® Eniin , il est i de toutes ces inconséquences , que les plus

capitalistes , qui ont la meilleure partie de wtxme cachée dans leur portefeuille , ont le

payé, comme on en peut juger par leurs Btions. C'était cependant en partie pour acr les intérêts de leurs papiers , qu'on a déa contribution patriotique. Sans doute le mipatriote qui en a proposé la loi , et l'assemblée I décrétée, ont eu de bonnes intentions; iO milieu des troubles où ils se trouvaient, il ont pas prévu les inconvéniens. Ils pou- Tétablir sur les mêmes bases que celles des ttuNis municipales. A Dieu ne plaise que je I donner aux mauvaises consciences des aris pour l'éluder ! Tout bon citoyen doit obéir is , même injustes. J'ai désiré seulement que ites passées nous servissent de leçons pour r. L'assemblée constituante y a été plus fois entraînée par l'influence des capitalistes, itait celle qui obligeait tout citoyen de payer t indirect d'un marc d'argent pour pouvoir

0 parmi ses membres. En l'abolissant , elle roîr qu'elle avait un autre tarif que celui de it, pour apprécier le mérite, et qu'il Êdlait ostitution d'antres mobiles que ceux de la

ilenant qu'on a ôté aux capitalistes les 8 de faire valoir leur argent , par la suppress charges vénales , des emprunts publics , et ; de l'agiot des grands assignats par l'émisis petits, il est à craindre que leur avidité Nitisse toutes les terres du royaume. Je n'y

1 d'autre empêchement qu'un impôt de cenni croisse avec les propriétés territoriales, oposé ce moyen dans la première partie de rage, et il n'a pas plu aux riches, quoiqu'il même de leurs intérêts particuliers ; mais . de l'état en dépend. J'ai démontré en plufndroits de mes Études que les grandes proterritoriales avaient causé la ruine de la de l'empire romain et de plusieurs royaul'Afrique , suivant les témoignages de Pline intarque. J'y ai observé (|u'elles avaient né en grande partie à celle de la Pologne, [Mtrié des maux qu'elles avaient produits en . Ces maux ne feront qu'augmenter, mainqae beaucoup de personnes, qui étaient ifaes en terres , acquièrent , avec le rembourde leurs cliarges , des biens nationaux. A é , l'abolition du droit d'aînesse divisera un ( héritages en portions égales parmi les pa-

rens; mais les familles n'en seront pas moins riches, et leur aristocratie est aussi dangereuse que celle des corps. Chez les Romains, les héritages se partageaient également; ils n'en furent pas moins ruinés par les grands propriétaires en terre.

Il y a, au sujet de la vente des biens nationaux, un autre grand abus à réformer, c'est celui des capitalistes monopoleurs , qui les achètent en gros pour les revendre en détail. Souvent ils bénéûcient quinze et vingt pour cent, sans bourse délier , ainsi que j'ai entendu un d'entre eux s'en vanter. Je sais bien que les départemens tolèrent ces abus pour faciliter la vente des grandes terres; mais on parviendrait au même but en les divisant en petites propriétés de vingt ou trente arpens. Elles trouveraient plus d'acquéreurs, et se vendraient plus cher au proiit de la nation. On en écarterait k coup sûr les monopoleun» en étaULssant un impôt de censure, qui irait toujours en croissant suivant le nombre de ces petites propriétés accumulées sur la même tête.

C'est l'avidité des grands propriétaires qui a introduit et maintenu si long-temps en Europe l'esclavage dans l'agriculture. Où trouver en efTet des hommes libres, qui veuillent cultiver une terre uniquement pour le profit d'autrui? En Russie, les terres n'ont de valeur que par le nombre de leurs serÊs.'Il y a, dans ce pays, des propriétaires qui ont des domaines aussi grands que des provinces, et dont ils ne tirent presque rien , faute d'esclaves. Ce sont les grands propriétaires qui ont introduit l'esclavage des noirs en Amérique. Les premiers Espagnols qui firent la conquête des Antilles, du Mexique et du Pérou, s'en partagèrent les terres, et en réduisirent les habitaas à la servitude pour les cultiver, mais surtout pour en exploiter les mines d'or et d'ai^nt. Malgré les modifications politiques du roi d'Espagne en faveur des malheureux Indiens, ses soldats en agirent envers eux comme il en avait agi lui-même envers leurs princes. Us les dépouillèrent et les détruisirent pour la plupart; ils suppléèrent ensuite à leur service par des esclaves tirés de l'Afrique. Les Français ne les employèrent aux Antilles qu'en i 635 , après le renouvellement de la compagnie des Indes. Ainsi , les Espagnols ont à se reprocher d'avoir été les premiers Européens qui ont versé le sang des Américains et ont introduit l'esclavage des noirs en Amérique. Un crime produit toujours un autre crime. Il en est résulté trois peuf^es malheureuses, dlndiens asservis, de noirs esclaves , de blancs tyrans. Les blancs sont sans doute les plus misérable» : par une

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rêaclîon bien remarquable de la justice divine, ils ont trouvé leur punition dans cet or même qu'ils ont tant désiré. Ils vivent d'abord au milieu de leurs frères, cuivrés et noirs, dans une crainte perpétuelle qu'ils ne se réunissent pour les piller et les exterminer. Ils s'efforcent de les attacher à leur joug par tous les liens de la superstition , mais ce sont eux qui en portent les cliaines à leur cou. Ils sont ^uvernês par des moines qui sont aussi avides qu'eux de leurs richesses , et qui les en dépouillent par la crainte des satellites de l'inquisition dans ce monde, et des démons dans l'autre. L'or et l'argent, arrosés des pleurs des hommes, ne sortent de leurs mines que pour enrichir des mo«

nastères.

D'un autre côté, les sabres des flibustiers ne leur sont pas moins redoutables que lt« légendes des missionnaires. Des poignées d'aventuriers, attirés par ce même or , otit répandu souvent la teri*eur dans ces riches contrées , dont les habitans misérables sont sans patriotisme. Nos colonies n'éprouvent pas de si grands maux, parce qu'elles sont plus pauvres. L'assemblée nationale s'est occupée de leur bonheur en voulant rendre aux mulâtres et aux noirs libres l'initiative aux assemblées coloniales, que Louis XIV leur avait accordée , et qui leur appartenait de droit naturel. N'estil pas juste donc que des hommes libres qui cultivent la terre, qui en paient les impositions, et qui la défendent en temps de guerre , aient quelque part à son administration? Quelle que soit leur couleur, ne sont-ils pas citoyens? Les habitans blancs leur en avaient ôté les prérogatives , sans doute par une suite de leurs alliances orgueilleuses avec nos grands seigneurs, mais elles subsistaient dans les colonies portugaises. Je les en ai vus jouir dans notre Ile de Bourbon , dont les premiers habitans épousèrent des négresses dé Madagascar, faute de femmes blanches, et laissèrent à leurs enfans mulâtres leitrs héritages avec tous les droits de citoyen. Les familles françaises qui s'y sont établies depuis , et parmi lesquelles il y c-n a plusieurs de nobles , n'ont point dédaigné de s'allier avec eux, 11 est fort commun d'y voir des neveux et des nièces, des cousins et des cousines, des frères et des sœurs, des pères et des mères de différentes couleurs. Rien ne m'a paru plus intéressant que cette diversité. J'y ai reconnu le pouvoir de l'amour qui rapproche ce que les mers et les zones du monde avaient séparé. Ces familles à la fois blanches, mulâtres et noires, unies par les liens du sang, me représentaient l'union de l'Europe et de l'Afrique bien mieux que ces terres fortunées où le sapin et le painder confondent leurs ombrages. Il est

bien fâcheux que, sur de vaines terreurs, Fasseii^ blée constituante ait aboli , par son décret do mois de septembre i 791 , la justice qu'elle avait rendue aux hommes de couleur des Antilles, et qu'elle ait abandonné aux seuls blancs le droit de se constituer eux-mêmes; c'est les regarder en quelque sorte comme étrangers au royaume. Ils sentiront un jour la nécessité d'y être intimement unis , par l'impossibilité de se sufiire à eux-mêmes en aucune manière; mab, avant tout, ils doivent se rapprtH cher des hommes de couleur : il y va de leur sûreté et de leur prospérité. Il est nécessaire , par la même raison, qu'ils y adoucissent le sort de leur» malheureux esclaves, en attendant qu'ils trouvent eux-mêmes des moyens sages de leur rendre la liberté. J'en ai indiqué quelques-uns : ceUe grande révolution ne doit se faire que peu à peu , et en dédonmnageant convenablement les maîtres.

Mais ce n'est pas assez de peupler nos Iles de noirs libres et heureux , il faut y introduire de» cultivateurs Nancs qui sont plus industrieux. U y va également des intérêts de nos colonies et de ceux de la métropole. Il y a plus : l'introduction des cultivateurs blancs en Amérique est une suite nécessaire de notre nouvelle constitution. L'agricole ture et le commerce ayant été délivrés en France de leurs entraves, il s'ensuit que la population doit y augmenter considérablement. D'un antre cOté, les gouffres qui l'absorbaient étant oomblé», tels que les connnunautés célibataires d'hommes et de femmes, et les guerres fréquentes suscitées par l'ambition de la noMesse et de la monarchie, dont on a détruit les préjugés, il est de toute nécessité que le nombre des habitans y croisse rapidement , d'autant plus que l'amour y a un grand empire parla température du ciel, la fécondité do sol , les spectacles, l'usage du vin et les agrémens des femmes. Il faut joindre à ces causes anciennes et modernes de population , celle des étrangers qui viennent déjà s'y établir attirés par notre nouvelle constitution, qui leur assure la liberté deoonsdence. Il est donc urgent de lui trouver des débouchés hors du royaume, et il n'y en a point de plus commode et de plus à notre portée que nos colonies. Il faut donc y introduire la culture par les blancs; si on n'emploie pas ce moyen , la France, avant on demi-siècle, ne pourra nourrir ses habitans. On j verra , comme dans la Chine circonscrite par ses lois, les mères exposer leurs enfans, et tous les crimes qui naissent de l'excès d'une population indigente. L'abolition de l'esclavage des noirs et l'introduction de la culture des blancs en Amérique, dérivent donc de l'intérêt des blancs en France, quand elles ne seraient pas des conséquences des

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i f^bomme , qui font les bases de iiotre con-

lommes de mauvaise foi ont prétendu que ypéens ne pouvaient cultiver les terres bnV te TAmérique. Il est fort aisé de leur répar des faits. J/£spaguol Barthélémy de las avait amené à Saint-Domingue même mreurs de son pays qui y auraient réussi ^ lissent été détruits par les Caraïbes irrités gandages des soldats espagnols, qui n'aàit la conquête de cette Ile que pour la ra- >D voit tous les jours sur les ports de nos (, on la chaleur est bien plus forte que dans ur des terres, nos matelots, nos charpenos tailleurs de pierre, occupés à des travaux is rudes ()ue ceux de la culture du café, du t du cacao , que des femmes et des enfans t exercer. J'ai vu à Tile de France des ibattre eux-mêmes des portions de forêts , léfricher. Cependant ils n'avaient pas été i des métiers aussi pénibles, et quelqnesntre eux même avaient été officiers de la puie des Indes. A la vérité , le climat de >onimgue est plus chaud ; mais les anciens ers et boucaniers de cette ile étaient blancs;

leur$ fatigues excessives ils se portaient SI et vivaient long- temps. Au lieu de nos s, ils avaient de jeunes serviteurs ou enblancs , quelquefois de bonne famille , qui tenus de les servir pendant trente-six mois, lear en avait donné le nom. Ces jeunes gens ient à des travaux sans comparaison plus foe ceux de nos esclaves , comme on peut suret' par les relations qui en existent. Les s Indiens qui cultivaient les Antilles , ainsi s terres du Pérou et du Mexique , étaient snpérament bien plus faible que les Euroqoi les ont détruits. Enfin ne voit-on pas , e juste réaction de la vengeance divine, les éens supporter à Maroc, sous le ciel de FA-

plus brûlant que celui de TAmérique , an ige plus cruel que celui des noirs ? J'ai foit sujet un petit drame, dans Tintention de raà l'humanité par le sentiment, des hommes cupidité empêche d'y revenir par la raison; e suis convaincu qu'il me serait plus aisé de ' 3 représenter à Maroc qu'à Paris. Il est donc re intérêt, et même de celui des créoles, iduire dans nos iles des cultivateur* blancs , e donner d'abord des moyens de subsister à mpatriotes , et ensuite de s'étendre dans les

solitudes de FAmérique, qui sont dans le ige. Je sais bien que plusieurs puissances de ipe s'en sont emparées. Je n'examinerai pas

si leur possession est légitime, et si le même droit , dont elles se sont autorisées pour les enleyer à leurs anciens propriétaires , ne peut pas servir à son tour à les priver de leurs usurpations. On ne doit pas fonder de mauvais principes sur de mauvais exemples. Mais , ({uelque respecté que soit le droit de conquête en Europe , il est certain que le droit de la nature est plus ancien. Pour qu'un prince européen prenne possession d'un pays étranger , où des hommes sans méfiance ont reçu ses vaisseaux avec hospitalité, il ne suffît pas d'y faire enterrer furtivement une planche gravée de son nom , ou d'y faire élever une croix armoirée de son écusson, par un missionnaire qui l'adore en chantant un Te Deum^ en faisant accroire aux bons sauvages étonnés de cette cérémonie, que celte croix les préservera de toutes sortes de maux. Il ne lui snfBt pas encore de construire le long d'une côte , toutes les cinquante Henes , une batterie de canons , entourée de fossés et de palissades, pour dire : tout le continent est à moi. La terre appartient non à celui qui s'en empare, mais à celui qui la cultive. Les lois de la nature sont vraies en général comme en particulier. Un jour je vis hors de la grille de Chaillot un paysan semer des pois dans un terrain qui depuis long-temps était en friche : je lui demandai s'il était à lui : a Non , me dit-il ; mais il est permis à tout homme » d'ensemencer une terre qui est plus de trois ans » sans être cultivée. » Je ne sais si cette loi est du droit civil on du droit romain ; mais il est certain qu'elle est de droit naturel. Dieu n'a fait la terre que pour être cultivée : tout homme a donc droit de s'établir dans des déserts. Il est d'ailleurs de rintérét des rois d'Espagne et de Portugal d'appeler dans leurs immenses et solitaires domaines de l'Amérique les hommes qui surabondent en Europe, pour en accroître le nombre de leurs sujets. S'ils ne les y attirent pas aujourd'hui comme cultivateurs , ils les y verront arriver un jour comme conquéhms.

En attendant que le peuple français trouve des débouchés à sa population future, dans ses colonies et au delà, il faut empêcher les colonies ellesmêmes d'enlever au peuple français les moyens de subsister. Il tire aujourd'hui de l'Amérique la plus grande partie des objets de sa consommation journalière; les principaux sont le sucre, le café, le tabac et le coton. Il n'y a guère de blanchisseuse qui ne dépense sur ces divers articles au moins la moitié de ce qu'elle gagne. Les capitalistes les monopolent à leur arrivée dans nos ports, pour en augmenter le prix. Les départemens doivent veil- I 1er sur ces abus et en détruire , s'il est possible

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les causes. C'est une grande faute en politique de mettre une méti'opole dans la dépendance de ses colonies.

J.es départemens doivent donc encourager la culture des ruches , aOn de remplacer l'usage du çucre par celui du miel , si aimé des anciens par ses qualités salutaires , mais rejeté des modernes par le préjugé où ils sont qu'il a un goût médicinal. C'est la quintescence des fleurs. Il résulterait de sa consommation une grande richesse pour nos campagnes, où tant de plantes produisent en vain leurs huiles éthérées. Nos paysans s'occuperaient de l'éducation facile et innocente des abeilles, dont les ateliers toujours libres ne sont jamais forcés , pour faire du sucre , de travailler à coups de fouet, comme les malheureux noirs.

On réussirait peut-être aussi à remplacer le café par quelque substance végétale de nos climats. J*ai souvent admiré qu'une graine d'une espèce de jasmin , sèdie, coriace, d'une saveur très-amère, dont aucun insecte ne veut goûter, qui s'est perdue pendant des siècles dans les forêts de l'Arabie, soit devenue, par la torréfoction et sa combinaison avec le sucre et l'eau , une boisson d*un usage si universel en Europe, que sans elle des peuples entiers, jusqu'aux extrémités du nord, ne croiraient pas pouvoir déjeuner ou digérer leur dîner ; qu'à son occasion on ait construit dans toutes les villes une inGnité de salles, où les citoyens se rassemblent et décident, en la buvant, du sort des empires ; que de grandes villes fleurissent par le commerce de cette graine , et des colonies populeuses par sa culture. Certes, les Grecs reconnaissans auraient consacré un temple au derviche qui , le premier, en trouva l'usage, comme ils en avaient élevé à Cérès, à Bacchus et à Minerve, qui letir apprirent à tirer de la farine d'une graminée , du vin du fruit de la vigne, et de l'huile douce de l'olive amère. Il y a peut-être telle baie qui se perd dans nos bois , méprisée même des animaux , qui servira un jour aux voluptés des hommes. C'est aux départemens à encourager, par des prix, les expériences de celles qui pourraient remplacer le café. Ce fruit du luxe étant devenu un aliment de nécessité pour le peuple , il serait bon au moins qu'on en trouvât un équivalent plus substantiel dans son territoire. Quand un jeune honune perd son argent et son temps à courir après une maltresse , on le ramène à l'économie et à sa maison , en le mariant avec une honnête femme. Mais les peuples sont toujours assez jeunes pour courir après les nouveautés, et ils sont souvent trop vieux pour renoncer à leurs habitudes.

Une des plus étranges et des plus difficiles à dé-

truire, est celle do tabac. H n'y en a point d'ami répandue sur toute la terre. Le tabac vient originairement de l'Amérique, et ce sont les Saiini§es qui nous ont appris à le fumer; mais on en fixm aujourd'hui depuis la Norwége jusqu'à h. Chine, et depuis Archangel jusque chez les Uotteiitois.Oo en prend beaucoup en pondre en Europe. Celait une poudre d'or pour nos capitalistes de FnuDoe, qui l'avaient mis en parti. Ils en vendaieot pi» cher l'once que la livre ne lenr coûtait en feaiûei. J'ai vo de panvres ouvriers dépenser diaqœ joor en tabac le qnart de leur paie. Depoia la révola* Uon , son commerce et sa coHore sont libres en France, où il croît d'une excellente qualité : il j deviendra donc à Ixm marché, et sa oonsommatioQ y tournera au profit de notre agricoltare. H sefaît à souliaiter qu'on pût y naturaliser de même la canne à sucre et le café. La Sicile et quelques portions de l'Italie en seraient susceptibles, mais le climat s'y oppose en France. J'ai remarqué du» mes Études que la nature avait rendu toute la terre capable de produire partout les mêmes sob« stances, avec cette différence, qu'elle varie les végétaux qui les portent suivant les latitudes. Les sauvages du Caniuia font du sucre avec la sève dei érables, et les noirs d'Afrique, du vin avec œUe de leurs palmiers. La saveur de leur noisette se retrouve dans la grosse noix du cocotier; et cette de plusieurs herbes aromatiques de nos campagnes, dans les arbres à épices des Moluques. En général , la nature place les consonnances des arbres de la zone torride dans les buissons et les herbes d» zones tempérées, et même jusque dans les mousses et les champignons de la zone glaciale. Elle a mil au midi les fruits à l'abri de la chaleur, en les élevant sur des arbres; et en allant vers le nord, elle les met à l'abri du froid , en les abaissant sur des herbes, qui d'ailleurs ne vivant qu'un été, w craignent point l'hiver. C'est donc dans les classes humbles de nos plantes annuelles et spontanées, que nous pourrions trouver des productions équivalentes à celles des grands végétaux du midi.

Le coton , d'un usage si répandu parmi le peuple, fournit une nouvelle preuve de ces compensations, n croit dans les forêts de l'Afrique et de l'Amérique torridienne, sur de grands arbres épineux; aux Indes, sur de grands arbrisseaux; et à Malte et dans les lies de l'Archipel , sur une plante herbacée. Nous pouvons suppléer à son usage par celui du lin, herbe annuelle qui vient origînairenient d'Egypte. Il a sufli long-temps , avec la laine de nos troupeaux, à nous vêtir, même avec luxe. Nos femmes sont encore plus adroites à le filer, que celles des Indes le coton. Elles en font des toi-

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j sarpanent en finesse les nxnisselines. Il y œ sajel nn pari eonsidërable feit au Bengale, le directeur de la compagnie des Indes de ide et celui de la compagnie des Indes d' Aura. Le directeur hollandais soutenait rafiirt, et l'anglais la niait; celui-ci produisait à ti de son sentiment une pièce de mousseline finesse inexprimable; mais l'autre gagna : reabr de son pays une pièce de batiste , qui , mee carré, contenait plus de fils qu'une paéCendue en mousseline. Les fils de lin de nos Iles surpassent en finesse ceux de coton. On itCdre des toiles damassées, satinées, transies, peintes de toutes les couleui^s; cepenes femmes riches et les pauvres leur préfè- «Ues de coton. Les femmes riches font tort «vaux du peuple, en feisant venir leurs étof- I Indes; et celles du peuple qui les imitent, Nt à elles-mêmes , en prenant dans un pays per la matière première de leurs habits, ^▼emement a d'abord cherché à favoriser tnre du coton dans nos colonies, ainsi que iportation en France. Bientôt nos capitalistes . tiré un si grand parti par l'établissement de Ité de manufactures , que la plupart des femla peuple sont vêtues en tout temps de ces ainsi que leurs enlans. Leur usage n'est pas e; elles conviennent à merveille aux hivers lys dont les habitans vont presque nus le le l'année : mais elles sont trop chaudes pour éa, et trop froides pour nos hivers. Leur surtout est fort dangereux l'hiver; elles sont dles à s'enflammer; elles sont une des eauplus fréquentes de nos incendies , qui comnl souvent par une étmcelle qui tombe sur mverture ouatée ou sur nn rideau de coton. I s'y propage avec la plus grande rapidité. A maissance , plusieurs enfans et vieillards ont Ués vifs pour s'être endormis, vêtus de ces près de leurs foyers. On sait que ce fut ainsi frit le vieux roi de Pologne , Stanislas. La l'a aucun de ces inconvéniens : on en peut es étoffes très-légères pour l'été ; les femmes les et romaines, qui se mettaient de si bonne en portoient des robes en tout temps. Je terais que la révolution, qui a opéré tant de îmens dans nos lois, en produisit dans nos (, et même dans nos habits. Ceux desluMnlarmi nous , sont ouverts de toutes parts et es; il n'y a rien au contraire à la fdis de si et de si léger, de si commode et de si noble , IX des anciens. Si nos femmes veulent engager nmes à les adopter , elles n'ont qu'à imiter lèmes le costume des femmes grecqnes qui

ne s'habillaient que de lin et de laine. Il en résultera un grand avantage pour la santé et la bonne mine de tout un peuple; notre agriculture, notre commerce et nos manufactures en profiteront immédiatement. Les cliiffons de toiles de lin se multiplieront, et serviront à nos febriques de papier qui commencent à manquer de matière première; on ne peut les remplacer par ceux de toiles de coton , quoique cependant les Indiens en fassent de très-beau papier, quand il n'est pas teint. Je n'examinerai pas ce que notre métropole peut gagner dans la balance de son commerce avec ses colonies, mais je la vois totalement à leur avantage. Nous leur fournissons du vin , du fer, des farines et des salaisons; mais nous en recevons le café , le sucre, l'indigo , le tabac , le coton , le cacao , dont les consommations sont incomparablement plus grandes; d'ailleurs , elles ne veulent ni de nos modes ni de nos arts libéraux; les femmes créoles ont leur costume particulier, et elles font venir la plupart de leurs étoffes des Indes. Je n'ai pas vu à l'Ile de France une maison où il y eût nn tableau , ni même une estampe; je n'y ai trouvé de livresque chez quelques Européens, et en bien petit nombre. Cependant les arts et les lettres donnent des jouissances aux riches , et des consolations aux pauvres; la nature les enseigne à l'honmie , et ils ramènent l'homme à la nature. Nos colonies ne s'occupent qu'à gagner de l'argent; et on peut juger qu'elles en tirent de nous une quantité prodigieuse, par les fortunes énormes qui s'y fbnt rapidement. Qu'elles le gardent ! le bonheur d'un peuple ne se calcule pas par les piastres de ses négocians, mais par les moyens qu'il a de se nourrir et de se vêtir. Or, je le répète, c'est une grande faute contre la politique, que la matière première de l'habillement du peuple français soit aujourd'hui dans ses colonies de l'Amérique, ainsi que le sucre et le café de son déjeuner , et le tabac dont il fait un usage perpétuel : il ne manque plus que d'y faire croître son blé pour le mettre entièrement dans leur dépendance. Aussi avons-nous vu , par les réclamations violentes de nos négocians en faveur de la traite inhumaine des noirs , contre les déa*ets de l'assemblée, que nos ports de mer marchands avaient cessé d'être français pour se faire américains.

Sauvons au moins la partie same de la nation , en mettant sa principale subsistance à l'abri de l'avidité des capitalistes. La seule cause des séditions populaires est la disette du pain , même dans les querelles politiques et religieuses. Le peuple ne se mêle de la conduite des dieux que quand il est abandonné par Gérés. Il n'y a qu'un seul moyen

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de le mainteiiii* en paix , c'est de lui donner Umjoiirs le pain ao même prix, et d'avoir pour cet effet, dans chaque municipalité, des magasins de blé qui en contiennent des provisions au moins pour deux ans; U sera facile alors à chaque département d'en faire le commerce, en vendant à ses voisins , et même hors du royaume, le surplus de ses approvisionnemens. Le peuple en verra la circulation sans inquiétude, lorsqu'il sera assuré qu'on aura pourvu à ses besoins. J'ai déjà mis ailleurs ce conseil en avant , mais je le répète ici à cause de son importance; il n'y a pas d'autres moyens de prévenir les séditions. Le pain est nécessaire au peuple comme l'air. Que diraient les riches, si l'air qu'ils respirent était quelquefois au moment de leur être supprimé tout-à-fait? Dans quelle terrible inquiétude vivraient- ils , s'il y avait des physiciens qui, avec des machines pneumatiques, pussent le rendre plus ou moins rare, à leur volonté ! Ne les regarderaient -ils pas comme les plus dangereux des tyrans , de les fkire vivre sans cesse dans l'alternative de la mort ou de la vie? Ainsi le peuple considère ceux qui font le commerce des blés. En vain on lui parle des besoins des provinces voisines et de ceux de la capitale ; y prendra-t-il plus d'intérêt qu'à ceux de ses enfans ? U ne se fie plus d'ailleurs à cette prétendue humanité , qui a servi tant de fois de prétexte au commerce dangereux du blé. Quand on l'exporte de ses marchés , il croit, non sans raison, que c'est pour le faire renchérir. C'est donc une négligence bien coupable de notre administration , pendant plusieurs siècles, de n'avoir pas établi des magasins de blé dans les provinces, et assuré un prix fixe au pain. Elle voulait disposer de la nourriture du peuple, pour le gouverner par la feim, ainsi que de sa fortune, par les impôts; de sa vie, par les guerres étrangères; et de sa conscience , par les opinions religieuses. Tels ont été les longs abus de notre odieuse politique , dont on doit se liâter de réformer le principal. S'il est quelque motif qui puisse engager le peuple à opérer une contre-révolution, c'est la cherté du pain; c'est elle seule qui a exécuté la révolution contre ceux mêmes qui avaient cru stupidement l'empêcher en affamant le peuple.

J'ajouterai ici quelques réOexions sur l'usage du pain, devenu d'une nécessité si absolue en Europe. Qui croirait que c'est un aliment de luxe? De tous ceux qu*on sert sur la table de Thomme , quoiqu'il soit le plus commun et à meilleur marché, il n'y en a point qui coûte aussi cher. Le blé dont on le fait , est de toutes les productions végétales celle qui demande le plius de culture, de machines et de manipulations. Avant de le semer, il

faut des charraes pour labourer la terre ^ des herses pour en briser les mottes, des engrais pour la fumer. Quand il commence à croître, il fiint le sarcler ; quand il est mûr, il fiiut des iàudlles pour le moissonner; des fléaux , des vents , des sacs, des granges pour le battre , le vanner et le serrer ; des mouUns pour le réduire en farine , le blntter et le sasser; dk» boulangeries pour le pétrir, le foire lever, le cuire et en fiiire du pain. Certes , rbomme n'aurait )amais pu exister sur la terre, s'il avait dil tirer sa première nourriture du blé. Nulle part on ne le trouve indigène. Son grain même parait, par sa forme , bien plus destiné au bec des oiseaux granivores, qu'à la bouche de l'homme. Il n'y a pas la vingtième partie des peuples de la terre qui mange du pain. Presque toute l'Asie vit de rii , plus abondant que le blé , et qui ne demande d'antre apprêt que d'être émondé de sa pelUeale et bouilli. L'Afrique vit de millet; FAmérique de manioc, de pommes de terre, de patates. Ces substances même n'ont pas été les premiers alimensde l'homme. La nature lui a d'abord présenté sa nourriture toute préparée dans les fnûts des arbres : elle a placé principalement pour cet effet, entre les tropiques, le bananier et le fruit à pin; dans les zones tempérées, les chênes verts, et sortout les châtaigniers ; et peut-être dans la zone ^eîale, des pins dont les pignons sont comestibles. Mais, sans sortir de nos climats , le diâtaignier parait mé^ riler toute l'attention de nos cultivateurs. H pnv duit , sans soins, beaucoup plus de fruits substantiels qu'un champ de blé de la même étendue que ses branches; il donne de plus , dans son bois Incorruptible en diarpente , de quoi se bâtir des habitations durables. Nos départemens doivent donc multiplier un arbre si utile et si beau , dans les communes, dans les landes et sur les grands chemins ; ils doivent aussi y propager la culture de tous les arbres qui produisent des fruits alimentaires , ainsi que celle des légumes de la meilleure espèce. Pour cela , il serait nécessaire que chaque départemeni eût un jardin public, on l'on essaierail de naturaliser tous les végétaux étrangers qm peuvent fournir de nouveaux moyens de subéstance ou d'industrie, afin d'en donner gratis k tous les cultivateurs des semences et des plans.

Il n'est pas besoin de recommander aux départemens les intérêts des pauvres. La plupart des biens de l'église ont été légués en leur faveur. Ils y ont encore plus de dix>il que les capitalistes. Il serait à souliaiter qu'on ne les vendit pas tous , et qu*onen réservât quelques portions dans chaque municipalité, et sous sa direction, pour y faire , en leur ftvciir, des établissemeas utiles.

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il ne sufSt pas de pourvoir aa besoins physiques des campagnes, il faut en adoucir les mœurs. Nos paysans sont sonvenl barbares , et c'est leur éducation qui en est la seule cause; souvent ils assomment de coups leurs ânes , leurs cheyanx , leurs chiens et quelquefois leurs femmes, parce qu'on les a traités de même dans leur en&nce. Les pères et les mères , trompés par des maximes prétendues religieuses , recommandent soigneusement dans les écoles qu'on corrige bien leurs enfims, c'est-à-dire qu'on les élère comme on les a élevés eux-mêmes : ainsi ils prennent leurs vices pour des vertus. H est donc très-nécessaire de bannir des écoles des enfans les châlimens corporels, ainsi que la superstition qui les a imaginés, et qui, non contente de torturer leurs corps , bat leurs âmes innocentes des ftmels de l'enfer; elle jette parmi les enfans des lœrgers les premières racines de la terreur qui doit nn jour couvrir les enfans des rois de son redoutable ombrage. C'est dans les esprits simples des paysans que des moines adroits ont répandu tant de légendes , qui leur ont valu , par les frayeurs de -ee monde et de Tantre, tant de richesses dans les campagnes et de puissance autour des trônes. On doit éclairer la raison des paysans , parce que ce sont des hommes. Il faut leur montrer Dieu intelligent, prévoyant, très^ibéral , très-bon . très-aimant , et seul digne d'être aimé par dessns toutes choses, dans la nature qui est son ouvrage , plntdi que dans des pierres, du bois, du papier, sans mouvement, sans vie, ouvrages des hommes, et qui ne sont souvent que des monomens de lenr tyrannie. H fant policer leurs moeurs, en introduisant parmi eux le godt de la musique , des danses et des fêtes champêtres, si propres à les délasser de leurs rudes travaux, et à les lenr foire aimer. Cest ainsi qu'on les fera renoncer à leurs jeux barbares, fruit de leur éducation cruelle. Il v en a nn , entre autres , que je trouve abominable ^ c'est celui on ils prennent une oie vivante, la suspendent par le cou et s'exercent à le lui rompre, en lui lançant tour à tour des bâtons. Pendant cette longue agonie, qui dure des heures entières, ce pauvre animal agite ses pieds en l'air, à la grande satisÊiction de ses bourreanx, jusqu'à ce que le plus adroit d'entre eux, adievantde lui rompre les vertèbres , fasse tomber à terre son cadavre meurtri de coups et palpitant; alors il l'emporte en triomphe et le mange avec ses compagnons. Ainsi, ils font passer dans lenr sang la substance d'nn animal mort enragé. Ces fêtes féroces et imbéciles se donnent fréquemment dans les avenues des diâteaux ou auprès des églises, sans que le sei* gneur oo le curé se mette en peine de s'y opposer :

souvent cekû-d défend les danses aux jeunes filles, et il permet aux garçons de supplicier des oiseaux innocens. C'est ainsi que dans nos villes des prêtres chassent des églises les femmes qui s'y présentent en chapeaux; mais ils saluent avec respect des hommes qui y portent des épées. Plusietus regardent comme un grand péché d'aller à l'Opéra, et voient avec plaisir, au combat du taureau, ce compagnon du laboureur déchiré par une meute de cliieus. Partout malheur aux faibles! partout la barbarie est une vertu pour qui les grâces sont des crimes.

La cruauté qu'on exerce envers les animaux n'en est que l'apprentissage envers les hommes. J'ai cherché d'où venait la coutume atroce de nos paysans de fiiire mourir dans les tourniens l'oie, oiseau innocent, utile, et qui leur rend quelquefois le service du chien, étant capable comme lui d'attachement et de vigilance. Il m'a semblé qu'il Êdlait la rapporter aux premiers Gaulois , qui , après s'être emparés de Rome , manquèrent l'escalade du Capitule, parce que les oies sacrées de Junon, qui n'y dormaient pas faute de nourriture, en réveillèrent par leurs cris les gardes assoupis de veilles et de fintigues. Ainsi les oies sauvèrent l'empire romain , et Urent écliooer l'entreprise des Gaulois. Plutarqiie raconte que de son temps, sous Trajan , les Romains célébraient encore la délivrance du Capitole par un jour de fête où ils promenaient dans les rues de Rome un chien pendu, parce que leurs chiens donnaient pendant l'escalade des Gaulois, et une oie portée sur un riche coussin, à cause de la vigilance de ces oiseaux auxquels ils étaient redevables de leur salut Il y a grande apparence que les Gaulois qui retournèrent dans leur pays, adoptèrent l'usage contraire , et pendirent tous les ans des oies françaises, en haine des oies romaines , sans penser qu'ils pouvaient en attendre les mêmes services dans les mêmes circonstances. Mais l'homme souvent condamne dans son ennemi ce qu'il approuverait dans son ami. Une autre coutume vient à l'appui de la première : c'est celle on sont nos fiaysans d'allumer de grands feux de réjouissance vers la Saint-Jean , et peut-être en mémoire de l'incendie de Rome, qui arriva, daas le même temps, c'est-à-dire au solstice d'été , suivant Plutarque. Je sais bien que la religion avait en quelque sorte consacré les feux de la Saint-Jean,, mais je les crois d'une antiquité plus reculée que lo christianisme, ainsi qpe plusijeurs autre; usjiges qp'il a adopt^.

Quoi qu'il en soit, les départemens doivent abolir parmi qqs paysans ces jeux inhumains , et y

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fiibstitaer cetix qui exercent le cmps et l'ame, comme diez les Grecs. Tels sont la luUe, la course, la natation, Pexercice des armes à feu, la danse, et surtout la musique, qui a tant de pouvoir pour policer les esprits. Mais nous espérons traiter ces sujets plus à fond lorsque nous nous occuperons de Téducation nationale.

Nos capitalistes peuvent seconder puissanunent cette révolution morale de nos campagnes , en combinant leurs moyens avec les lumières des départemeas. Au lieu de monopoler l'argent et les subsistances des peuples dont ils s'attirent les malédictions et quelquefois la vengeance , il leur est facile de placer leurs fonds avec solidité , profit, honneur et plaisir. Ils peuvent établir des caisses rurales pour prêter à un intérêt raisonnable aux agriculteurs, qui, fhute d'argent, voient souvent dépérir leurs biens. Ils peuvent eux-mêmes dessédier des marais , défricher des landes , multiplier des troupeaux, établir des fiibriques, rendre les petites rivières navigables ; an lieu d'acquérir de grandes propiîétés territoriales, de peu de revenu entre les mains de leurs grands fermiers, parce qu'U en faut diaque année laisser la moitié en ja« chères , ils doivent les diviser en petites portions de quatre, de six, de dix arpens , qui seront d'un rapport perpétuel , parce qu'une seule femille peut les cultiver. Ils peuvent les planter de vergers, les enclore de haies vives moins dispendieuses, plus durables, plus agréables et plus utiles à l'agriculture que les longs et tristes murs des parcs ; y élever de petites maisons riantes et commodes, ou même de simples chaumières, et les vendre ou les louer à des bourgeois qui viendront cliercher la santé et le repos. Ainsi les goûts simples de la campagne s'introduiront dans les villes, et l'urbanilé des villes se communitpiera aux campagnes. Nos capitalistes peuvent porter leurs étahlissemens patriotiques au delà des mers, ouvrir de nouvelles sources au commerce et aux pêches maritimes, découvrir de nouvelles Iles sous le climat fortuné des tropiques, et y établir des colonies sans esclavage. La plus grande des îles de rOa»au, si toutefois elle ne forme qu'une lie, la Nouvelle-Hollande les invite à achever la découverte de ses côtes , et à pénétrer dans ses immenses solitudes où jamais aucun Européen n'a voyagé. Ils peuvent, avec la liberté et l'industrie française , fonder sur ses rivages une nouvelle Batavia qui attirera à elle les richesses des deux mondes ; ou plutôt , nouveaux Lycurgues , puissent-ils eu bannir l'argent, et y feire régner à sa place l'innocence , la concorde et le bonheur !

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