‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 199 sur 213 · DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

A l'institut.

Parmi les rapports et les mémoires que Bernardin de Saint-Pierre fut chargé de présenter à rinstitot, les uns ne nous sont connus que par des copies imparfisntes; les autres, esquissés pour des drconstanoes ftigitives , ne pouTaieot avoir qu'un intérêt du moment. Une lecture atlcnttTe de ces divers manuscrits nous a convaincus qu'il sufDrait d'en tracer l'analyse et d'en rapporter les passages les plus remarquables. Entraînés par l'importance de certaines questions , nous avons quelquefois osé les traiter nous-mêmes; quelquefois aussi nous avons cru devoir soumettre à un examen sévère des principes dont le triomplie serait la condamnation de la vertu : c'est au lecteur è juger ces principes , et le siècle qui les a vus naître , et le siècle qui les écoute sans indignation. Le premier exemple que nous allons offrir est effhiyant ; on pourrait refuser d'y croire si les pièces n'étaient sous nos yeux , et si les mêmes hommes ne nous menaçaient encore des mêmes excès et des mêmes doctrines.

En 1798, la date est digne de remarque , Bernardin de Saint-Pierre Ait chargé, parla classe des sciences morales et politiques de l'Institut , de fiire un rapport sur les mémoires qui avaient concouru pour le prix. Il s*agl8sait de résoudre cette question : Quelles sont les instittUions propres à fonder la morale d'un peuple ? question qu'on ne pouvait développer sans créer un plan complet de législation , et dont les résultats devaient être nuls , la corruption de l'Europe étant devenue plus puissante que ses lois. L'énoncé même de la question pouvait être l'objet de la critique , car les institutions ne font pas les mœurs d'un grand peuple ; elles les conservent ou les dirigent. Les lois punissaient autrefois l'adultère et le duel; les mœurs les fiivorisaient, et les mœurs avaient fini par afTaiblir et par désarmer les lois. Toutes les législations frappent le vol ; cependant, combien de concussions honteuses, de vols manifestes, de grandeurs usurpées, sont absous, non par l'opinion, mais par Timmoralilé publique , et reçoivent les hommages de ceux mêmes qui devraient les punir l L'on ne peut donc attendre de la midtitude , dans un état corrompu , que les progrès rapides du vice. Il n'appartient pas à la loi de retremper les âmes et d'épurer les cœurs. Elle peut faire trembler le crime, mais non l'empêcher; elle peut récompenser la vertu , mais non inspirer les actions vertueuses : Quid possent leges sine moribus ? La question eût donc été mieux présentée en la renversant ; car ce n'est pas aux institutions à fonder la morale, mais à la morale à fonder les institutions. Que si cette vérité pouvait être méconnue , il suffirait de rappeler l'époque où cette question fut proposée, et de demander ce qui est resté des institutions libérales qui pesaient alors sur la France.

Les nombreux mémoires adressés à Ilnstitot, etdoot nous avons les analyses sous les yeux , suffiraient sans doute pour appuyer ces réflexions , et pour montrer Pétât déplorable des mœurs et l'inutilité du cooooim. Jamais projets plus insensés ne trouvèrent des apologisl» de meilleure foi. On présentait froidement ao jugement d'une académie des discours qui , dans un antre siècle , auraient été un objet de mépris ou de dérision. En on mot , c'était sur l'immoralité qu'on proposait de fboder la morale : heureux lorsque les plans proposés n'étaient que ridicules !

Celui-ci demandait l'établissement d'un livre de Utmille qui aurait consacré à perpétuité le souvenir des fiutes des enfans , sans doute poiur les taire renecter de leur postérité; celui-là voulait élever, dans ws places publiques , des colonnes infamantes pour flétrir à jamab les noms des criminels : toujours des monumens durables des fautes des hommes chez une nation qui oabUe si facilement les vertus de ceux qui la servent. Quelquesuns, suivant une marche contraire, proposaient de rédiger un journal officiel , où tous les actes de vertu seraient publiés; ils voulaient en outre faire prononcer, dans chaque village , des éloges anniversaires de eeox qhi auraient bien mérité du pays. D'autres prétendaient, dans les jours solennels, hân cultiver aux enflms das écoles publiques le jardin de 4a veuve, du vieillanl et des orphelins; ce qui eût mis en scène nos petits citoyens, comme les acteurs d'un drame philantropique. Enfin , on réclamait l'érection de tritmiiaux de censure , véritables organes de la conscience publique. Le nombre des censeurs devait être de trois pour les plus petito communes, et de vingt-quatre pour les plus grandes ; de sorie qu'en prenant un terme moyen , la France eût vu cinq cent mille censeurs se répandre dans son sem, ce qui aurait été quatre cent mille neuf cent quatrevingt-dix-huit de plus que la république romaine.

Mais les auteurs des mémoires développaient des idées bien autrement libérales dans l'établissement d'un système d'instruction publique. Toutes les doctrines bizarres que nous avons vues se succéder si rapidement dans le cours de la révolution , semblaient leur avoir été révélées. Un des concurrens, entre autres, voulait que les mères écliangeassent leurs enfans et les fissent passer de main en main, de maison en maison, jusqu'à l'ége de quinze ans : par ce moyen , on espérait leur IMre connaître le monde, et répandre sur la nation entière la bienveillance d'un sentiment paternel. Mais on ne remarquait pas qu'il devait arriver à ces jeunes voyageurs , dont les affections seraient brisées à chaque nouvelle séparation , ce qui arrive à de jeunes arbrisseanx transplantés tous les ans et dont les racines, sans cesse rompues , ne nourrissent plus que des liges ftiibles et des branches stériles. Cependant l'auteur ne se bornait pss à créer un petit peuple de Bohémiens , sans parens et sans patrie ; il prétendait encore faire voyager, ainsi que les enfans , les écoles , les boutiques , les trihunaui f tous les états , toutes les institutions. On est tenlé de croire que lui-même ne pouvait marcher ; car , comme dit La Fontaine , gens boiteux haïssent le logis.

Nulle pari l'idée de Dieu ne servait de base aux pria-

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

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tkptè de la morale. On l'avait oublié , ou nié, et Tauteur le plus ooBséquent è ses principes était oelui qui propoatt ffhinclienient d'enseigner la Yertu avec des gendarmes , et de placer dans chaque village des escouades de earalerie pour inviter è la bienfaisance et ft l'amour du prochain*.

Le tableau de ce concours serait incomplet si nous passions sous silence un mémoire que le siècle ne peut désavouer. L'auteur commençait par rejeter toutes les idées religieuses , et regardait le sentiment de l'immortalité de l'ame comme un sentiment d'orgueil, comme an mensonge propre à flatter la vanité de Thomme. Ce ffslème le jetait dans les contradictions les plus étranges : il ne voulait pas qu'on parlât de Dieu aux enfiins ; et conseillait de leur offrir l'exemple des grands hommes de Fantiquité , qui tous étaient remplis du sentimoit de la Divinité ! Il proposait de fonder les écoles publiques sur la méthode de J.-J. Rousseau; et Jean- Jacques Rousseau n'a élevé qu'un solitaire , et a écrit la Profession de foi du Vicaire savoyard! Pour remplacer riofluenœ des idées religieuses, il instituait des fêtes nationales à la manière des Grecs et des Romains , des récompensa publiques , et des jugemens des morts comme chez les Egyptiens; rendant ainsi un hommage involontaire à la Divinité qu'il rqetait : car toutes ces institutions seraient illusoires pour un peuple qui briserait ses autels, étoufferait sa conscience, établirait son repos et sa morale sur le néant, et, dans un étourdissement de lui-même, repousserait cette grande autorité de Dieu , qui réprime tout , qui résiste à tout.

Il est facile de juger , par cette analyse , que rien dans oes mémoires n'était déguisé : on y avouait sans pudeur les doctrines les plus perverses , les systèmes les plus honteux ; et tout ce qui aurait déshonoré un écrivain dans le siècle de Fénelon , semblait être devenu un titre de gloire dans le siècle de la philosophie. Tel était enfln fétat déplorable des mœurs , qu'aucun des nombreux eoocurrens n'avait cm nécessaire d'employer cette tactique , devenue si commune aujourd'hui , qui consiste à changer la signiGcation des mots pour feindre au moins de rendre hommage à la vertu : tactique du mensonge qui sert à tout confondre, et qui nous rend semblables à œs libellistes dont parle Thucydide, qui, pendant la guerre du Péloponèse, donnaient le nom d'adresse à la dnplidte, de tyrannie à la foiblesse, de fidâite à la trahison , de liberté et d'égalite à la licence et à la domination ; changeant les vertus en vices, et les vices en ver- Cos, et trouvant ainsi le moyen de faire l'apologie de leurs crimes.

Le eroira-t-on ! l'auteur du dernier mémoire n'avait pas même daigné discuter les doctrines qui servaient de hase à son système. Nulle objection ne paraissait s'être élevée dans son ame; il avait regardé la question comme jugée , et doutait de tout , excepte de son opinion. Ma-

* Ce Mémoire, où l'on ne parle qae de (iiendarmes et de gedliers , comme s'il n'y avait dans la société que des vdemrs et des assassins, est de M. Destutt de Tracy. Nous n'aurions point fait k l'auteur l'injure de le nommer, s'il n'avait avoué lui-même cette bizarre composition , en la pnUiant avec son nom.

nière étrange de traiter des plus grands interéts de l'homme ! et cependant l'expérience nous apprend que oes mêmes doctrines ne peuvent servir qu'à tranquilliser les coupables : ce qui sufDrait seul pour en prouver la faussete. Ayant réussi par des voies criminelles, fb se disent : S'il y avait un Dieu , je ne serais pas heureux ; et ils sont eux-mêmes leur argument contre la Providence. Mais , |)our traiter l'importente question proposée par rinsUtut , il fallait oonmiencer par établir les preuves d'une doctrine; et , pour établir ces preuves, il fiillaitd'un seul regard embrasser l'universel Thomme. Certes , une aussi ravissante contemplation ne conduira jamais è l'athéisme ; car c'est une vérité digne des méditations du sage , qu'on peut prouver l'existence de Dieu par te désordre des sociétés conrnie par l'ordre de la nature. D'ailleurs , il eût suffi de prévoir les résultats de la doctrine contraire pour la flaire rejeter. La véiite ne peut être filiale à l'homme : or , ce qui ne profite qu'au méchant , ne peut être ta vérite.

L'homme éprouve deux genres de bonheur bten opposés: celui qui apparltent à son corps est passager oonune lui; celui qui dépend de son ame est infini comme elte. Cette fleur que vous admirez , ne sera plus ta même demain ; quelques heures suffiront pour changer l'aspect de cette prairie , de ces montagnes, de ces ▼allons. Les jours , les mois, les années, renouvellent et modiftent nos plaisirs ; de tous ces objets que nous aimons , les uns nous échappent par le sommeil ou la mort , les autres par noh:« inconstance. Ainsi le spectacte de l'univers est variable comme nos sensations. Mais quel désordre si les vérités éternelles changeaient comme les beautés de ta nature l si tout à coup il nous paraissait qu'il y a une osuvre , et qu'il n'y a pas d'ouvrier ! si les actions de bienfiaisance nous révoltaient ! s'il était beau de trahhr son ami , de dévaster sa patrie \ si la dégradation devenait une vertu, et l'athéisme un titre à la reconnaissance publique ! Dira-t-on qu*un pareil bouleversement est impossible ? que les esprits les plus pervers le repoussent , ou n'osent l'avouer ? Alors nous demanderons d'où peut venir ce sentiment incorruptible ; et il fhudra bien reconnaître qu'il est des vérités éternelles , Indépendantes du temps et des hommes , et supérieures à tous les nrisonnemens ; que oes vérités veiltent dans notre ame sans notre aveu, et qu'elles survivent à nos desin , à nos passions et à nos intérêts. Ainsi les plaisirs des sens oon^tent dans ta variéte , ceux de l'ame dans la constance ; ils sont en harmonie avec la durée des facultés qui les font naître. Les sens, devant mourir, n'ont que des jouissances fugitives, tandis que celles de l'ame s'apputent sur des vérités immortelles, et qui servent à prouver son immortolite.

Si les ooncurrens ne se livrèrent à aucune de ces réflexions , c'est que l'esprit d'incrédulite ne réfléchit pas plus que l'esprit de parti. Ils s'imaginaient voir dans l'univers te désordre qui n'était que dans leur raison ; semblables à ta folle de Sénèque, qui, ayant subitement perdu ta vue, ne sentait pas qu'elle était aveugle, et s'en prenait à sa maison , qu'elte croyait dans l'obscurite. Mais leurs Mémoires étaient tombés entre les mains d'un de ces hommes qui n'ont d'autre passion que ta vérité.

PRÉFACE DE L'ÉDITEUK.

Frappé de l'étrange résultat de ee concoan, effrayé de raudaoe de ces écriYaios, qui ne daignaient respecter ni le public ni leurs juges. Bernardin de Saint-Pierre voulut tenniner son rapport par une déclaration solennelle de ses principes. On peut voir, dans la Vie de l'Auteur, conunent sa profession de foi fut accueillie d^ cette classe morale qui , heureusement pour la morale, ne dura que cinq ans. Il eut à lutter contre un parti qui menaçait dès lors de tout envahir et qui disposait des places , des honneurs et des pensions. Il était seul, il n*avait ni appui, ni fortune; et il fut sans hésitation et sans faiblesse. Condamné au silence dans le sein de rinstitut , il crut de son deTour de mettre sa réclamation sous les yeux de la France. Le morceau suivant , qui terminait son rapport , fut donc imprimé, et on le distribua à la porte même de TAcadémie. Mais Fauteur, en satisfaisant à sa conscience , ne voulut pas instruire le public des motift qui le f6rçaient à cette publication ; et ce trait, Ton des plus honorables d'une vie consacrée à la vertu , serait tombé dans Toubli, si nous n'afions trouvé daos ses papiers une copie de la lettre du discours qu'il écrivit à ce sujet. Ce discours, que nous publions dans la Vie, prouve que , comme Socrate, il aurait su mourir pour la vérité.

Parmi les autres rapports de Bernardin de Saint- Pierre , il en est un qui peut être le sujet de quelques observations intéressantes. La classe des sciences mathématiques et physiques , et la classe des sciences morales et politiques de l'Institut , desiraient partager les prérogatives de la classe de littérature, en donnant une grande solennité à la distribution des prix. Bernardin de Saint-Pierre fut chargé de traiter cette question ; mais , loin de condescendre aux désirs secrets de ses collègues, il ne craignit pas de leur làire entendre la vérité. Considérant la question sous un point de vue philosophique , il osa s'élever contre toutes les espèces de concours , et voulut prouver que non-seulement les prix étaient inutiles au progrès des sciences , des lettres et des arts, mais encore qu'ils étaient funestes à rétablissement de la morale. Dans cette dernière partie de son mémoire , il se conlentait de rappeler cette pensée, qu'il a développée avec tant de force dans les Etudes , que l'émulation du premier âge fait l'ambition de toute la vie. «L'Europe, disait-il, présente l'émulation à sesen- » flms comme une jeune palme qui s'élève pour eux à j» Textrémité de la carrière; mais c'est le premier jet de u cet arbre ftital qui couvre la terre de fruits empoison- V nés. La coupe de Circé ne renfermait point de sucs u aussi dangereux ; si la volupté change les honunes en « porcs, l'ambifion les change en tigres. » Cette pensée, qui semble exagérée, renfenne cependant une vérité que Texpérience démontre inutilement chaque jour. C'est l'émulation qui dit à chacun de nous, dès l'enftinoe : Sois le premier. Mais la terre alarmée crie au genre humain : Prépares-vous à la guerre on à l'esclavage; l'Europe vous élève des tyrans. Et cependant , tel est encore aujourd'hui le résultat des concours ambitieux de nos écoles et de nos académies l

Voulez-vous oflKr à la jeunesse une récompense digne d'elle ? laissez-lui se proposer pour but unique la pci^

fecUon des lettres oa des scfenoes qu'elle onItîTe : dk n'y atteindra jamais, si elle ne se propose que lesapplaudissemens des spectateurs. La patrie vous demande des hommes, et vous ftdtes des comédiens! Vous la verres se détourner de leur route par la crainte de dé^ plaire , par le désir de flatter, et par le besoin de se diriger d'après les vaines rumeurs d'une ftveur popolafat et inconstante. Ceux qui n'alimentent leurs études que de l'opinion d'autrui, perdent toujours leurs falens, mais après avoir perdu leur oonscienoe. C'est alors que, semblables aux coursiers du soleil sons les rênes de Phaéton , ils renversent le char de la lumière et embrasent cette terre qu'ils devaient éclairer.

Pions avons vu que Bernardin de Saint-Pierre établissait en principe que les concours sont inutiles m progrès dtt sciences, des lettres et des arts. On doit regretter qu'il n'ait pas cru nécessaire de s'appayer d'âne multitude d'exemples que lui offrait l'histoire filtérdre , On eût aimé à le voir rappeler le souvenir de ces grands écrivains qui n'ont en besoin , pour devenir habiles, ni de concours, ni d'applaudissemens; et qui , ponr la plupart, composèrent leurs cbefr^l'œnTre au milien des sollicitudes de la fortune et des persécutions qui ne flétrissent que les âmes communes. C'est ainsi qu'Esope inventa ses premières et ses plus touchantes fobles dms la servitude ; c'est ainsi que tes poèmes bérof^fues d'Homère lui furent inspirés dans l'indigence; et que Plaute composa ses comédies en tournant la meule d'un moulin. Epictète écrivait ses pensées sublimes dans le ph» dur esclavage ; et son disciple Maro-Aurète , qui le surpassa, méditait les siennes au milieu des soucis bien plus grands du trône. Que si nous ramenons notre pensée sur les temps modernes , nous voyons notre bon La Fontaine ne se proposer aucun rival. Cet enfant de la nature ne crut qu'imiter de loin Esope, Lokman et Phèdre; et ce fut lui qui devint inimitabte. Que dironsnoQs de Michel Cervantes , du Danle , du Caraoéns , de Shakspeare, de J.-B. Rousseau ? Comment auraient-ils dû leur talent à des concours, dans une carrière qu'ib avaient ouverte, où ils étaient entrés les premiers, où ils n'avaient pas seutement un maître qui pût leur crier, de temps en temps, des bords de la lice : Courage, mon fils ? Ils n'avaient pour stimulant que le malheur, pour rivaux que des ennemis , pour perspective que les persécutions et la misère. Quel f rix aurait donc pu les dédommager de tant de sacrifices I Mais, tandis que ces grands hommes ne se proposaient d'autre but que la perfection de leur ari, voyait-on sortir des conconn académiques de jeunes triomphateurs dignes de leur disputer la palme ? Aucun , si l'on en excepte Jean-Jacques, ne peut aspirer à cette gloire. Loin de révéler des talons nouveaux , combien de fois l'injustice des juges n'aurait-elte pas étouffé les premiers essais du génie, si le génie pouvait se décourager 1 Les Pôles brûlons de l'abbé du Jarry l'emportent devant l'Académie française sur la poésie de Voltaire. N'as-tu point de honte des victoires que tu remportes sur moi ? disait Ménandre à un poète médiocre, qui souvent avait été son vainqueur. Enfin Euripide, humilié par d'indignes rivaux, se voit forcé de suivre l'exempte d'Eschyle, et d'aller mouiir

DE LA KATDRE DE LA MORALE

Md de ta ptirie : il est frai qu'à la noareUe de sa mort, àlbèoet prit le deuil et enToya une ambaMade tolen- Bdle redemander ses cendres, qui lui furent refusées.

C'est sans doute à ces souTenirs touchans qu'il fiiut attribuer l'éloignement de Bernardin de Saint-Pierre pour toute espèce de concours , et la Téhémenoe avec Hqaeile il les attaqua juaqu*au sein de l'Académie. Ah ! sans doute le phis beau triomphe du génie est dans le #ief-d*ŒnTre inspiré par la nature, et qui doit feire les Miœs do genre humain ; comme le plus beau prix que les hommes puissent donner, est dans l'enthousiasme é^tm peuple entier, dans l'hommage d'une admiration udTerseile : tel fut le triomphe d'Euripide. L'armée d'Athènes a?ait été déDsiite dans les plaines de la Sicile ; les soldats. Tendus comme esclaTcs, ou jetés dans les earrières, se consolent en récitant des vers d'Andromaqneet diphigénie. A ces accens divins, tes TainqoeoTB se laissent toucher, chaque soldat trouve un Menfiiitaur dans sou maître ; tous doivent leur salut aui ▼en d^uripide, et, rendus à la liberté, ils arrivent à Athènes, et voot saluer le poète qui fut leur libérateur.

Ces réflexions nous ont été inspirées par le besoin de défendre des principes qui furent vivement attaqués. On accusait alors Bernardin de Saint-Pierre de blesser les privilèges d'un corps dont il faisait partie ; et sans doute il avait commis une grande faute , celle de croire qoe , dans une académie , l'intérêt de la vérité pourrait remporter sur l'intérêt des académiciens.

An reste, nous regrettons de ne pouvoir publier ce rapport, qui ne nous est connu que par deux ou troia fragmens informes ; il en est de même des trois mémoirei snivans » qui ont dû également être présentés à rinstitot:

4» Sur les contrefiiçons ;

2« Sur la nécessité de motiver le choix des candidats propoaés par chaque classe ;

^ Sur un mémoire du sieur Romme , relatif aux maiëea de l'hémisphère austral.

Noos avons sous les yeux un quatrième mémoire surle régime diététique et les observations naotiqaes à soîTre par le capitaine Baudin dans le cours de sonvoyage. L'auteur, après avoir rappelé des expériences ingénieuses, qu'il avait indiquées ailleurs, pour s'asanrer de la direction des oourans , s'attache à ftiire sentir la nécessité de procurer quelques distractions aux matelots, afin de les maintenir en gaieté et en santé pendant les fatigues des longues traversées. Vold comme a s'exprime à ce sujet : « Il importe qu'A y ait des joueurs 9 dlnstmmens à bord des équipages destinés aux voya-^ » gea de long cours. Les anciens connaissaient tonte l'in- » llnenoe de la musique sur leurs nantonniers. Sous le- » Toîle de la fable , on voit que la lyre animait les vais- » seaux : Orphée charmait avec elle les soucis dos Argo- » nantes, en chantant les louanges des héros et de» » dieux ; et leurs plus grands périls , dans leurs courts » voyages, étaient le chant des Sirènes. La lyre d'Arion » suspendit aussi la ftareor de ses meurtriers , et rendit » sensibles jusqu'aux monstres marins. La musique et » les danses n'ont pas moins de pouvoir sur nos mélan- » coliqaes matelots. Elles lenr rappellent eo pleine mer

» les amusemens de leurs villages , et dans ces vastes so- V litudes, les doux ressonvenirs de la patrie. A l'ombre M des mâts et de leurs noirs cordages, ils se eroieut eu- > core sous le feuillage des ormeaux , et toujours entou- » rés de leurs femmes et de leurs enfens... Pfe soyons >» point indifférens au bonheur de ces inforttmés, qui , >» souvent privés du nécessaire , vont chercher notre » superflu jusqu'aux extrémités du monde. Ne nous sé- » parons point de ceux que les mers séparent de nous : » nous devons tout notre luxe à leurs dangers. Hommes, M animaux , végétaux , métaux , élémens , tout est lié sur 9 le globe par les chaînes de l'harmonie : les gens de » mer en sont les derniers anneaux. Par eux le genre » humain est uue famille dont tons les membres se cor- >» respondent, et l'Océan un graod fleuve dont les sour- » ces sont aux pôles. >

Tels fhrent les travaux de Bernardin de Saint-Pierre à l'Institut. Ils ont ce caractère particulier, que Tauteur s'y montre toujours fierme dans ses principes, sans aucune considération pour l'époque à laquelle il écrit. I^ temps peut changer les systèmes et les hommes ; mais Il ne peut changer la vérité, et faire que l'athéisme devienne une vertu. La vérité est immuable , et chaque siècle qui commence la retrouve jugeant les erreurs du siècle qui vient de s'écouler. Bernardin de Saint- Pierre fut immuable comme eHe , et pour elle; et, lorsque la dasse morale dé l'Institut, marchant avec le siècle, n'encourageait que les efforts de l'incrédulité , il oaa lui feire entendre * ces belles pages de la Mort de Soerate, où le aage se console de Tinjustioe des hommes par la œrtilude de son immortalité.

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