‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 20 sur 213 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

pu SOL ET DES PRODUCTIONS NATURELLES DE l'ILE DE FRANCK. HERBES ET ARB^ÏSSEAUX.

ToiH ici diffère de l'Europe , jusqu'à l'herbe du pays. A commencer par le sol , il est presque partout d'une couleur rougeâtre. Il est mêlé de mine de fer qui se trouve souvent à la surface de la terre en forme de grains de la grosseur d'un puis. Dans les sécheresses, la terre est extrêmement dure, sui^ tout aux environs de la ville. Elle ressemble à de la glaise , et pour y faire des tranchées je l'ai vu couper comme du plomb , avec des haches. Lorsqu'il pleut, elle devient gluante et tenace. Cependant, jusqu'ici, on n'a pu parvenir à en faire de bonqes briques.

Il n'y a point de véritable sable. Celui qu'on trouve sur le bord de la mer est formé des débris de madréiMres et de coquilles. Il se calcine au feu.

La terre est couverte partout de rochers depuis la grosseur du poing jusqu'à celle d'un tonneau. Ils sont remplis de trous au fond desquels on reman{ue un enfoncement de la forme d'une lentille. Beaucoup de ces rochers sont formés de couches concentriques eu forme de rognons. On en trouve •^ .-^ lie gtaôdK masses» réunies ensemble. D'autres sont

brisés et paraissent s'être rejoints. L'ile est en quelque sorte pavée de ces rochers. Les montagnes en sont formées {»ar grands hancs dont les couches sont obliques à riiorizon , quoique parallèles entre elles. Elles sont de couleur gris-de-fer, se vitrifient au feu , et contiennent beaucoup de mine de (ér. J'ai vu , à la fonte, sortir de quelques éclats des grains d'un très-lieau cuivre et du plomb, mais en fort petite quantité. C'était à un feu de forge. Les essais de ce genre ne sont pas encoiirageans : le minéral parait trop divisé. Dans les frdgmens de ces pierres on trouve de petites cavités cristallisées, dont quelques-unes renferment un duvet blanc et très-fin.

Je connais trois es|)èces d'herbes ou grcAnen , naturelles au pays.

Le long du rivage de la mer , on trouve une espèce de gazon croissant par couches épaisses et élastiques. Sa feuille est très-fine, et si pointue, qu'elle pique à travers les habits; les bestiaux n'en veulent point.

Dans la paitie la plus chaude de l'Ile les pâturages sont formés d'une espèce de diiendent qui trace beaucoup , et pousse àe petits rameaux de ses articulations. Cette herbe est fort dure; elle plaît assez aux Insufe , quand elle n'est pas sèche.

I^ meilleure herl)e vient dans les endroits frais et au vent de Ule. C'est un gramen à larges feuilles, qui est vert et tendre toute rannéc.

Les autres espèces d'herbes et d'arbrisseaux connues sont :

Une herbe (pii donne pour fruit une gousse remplie d'une espèce de soie dont on pourrait tirer parti.

L^ne espèce d'asperge épineuse qui s'élève à plus de douze pieds, en s'accrochant aux arbres à la manière des ronces. On ignore si elle est bonne à manger.

Une espèce de mauve à petites feuilles. Elle orok dans les cours et le long des chemins. On y trouve aussi une espèce de petit chardon à fleurs jaunes , dont les graines font mourir la volaille.

Une plante semblable au lis, (pii porte de lon^ gués feuilles. Elle croit dans les marais, et porte une fleur odorante.

Sur les murs et au bord des chemins on trouve des touffes d'une plante dont la fleur est semblable à celle de la giroflée rouge et simple. Son odeur est mauvaise. Elle a cela de singulier qu'il ne fleurit à chaque branche qu'une fleur à la fois.

Au bas des montagnes voisines de la ville croit un basilic vivace, dont l'odeur tient de celle du girofle. vSa tige est ligneuse. C'est un bon ^-ulné^ rairc.

VOYAGE A LILE DE FRANCE

Les raquettes, doDl od fait des haies très-daiigereiises, portent une fleur jaune marbrée de rouge. Cette plante est hérissée d'épines fort aigués, qui croissent sur les feuilles et les fruits. Ces feuilles sont épaisses; on ne fait point usage défi fruits, dont le goût est aride.

Le veloutier croit sur le sable , le long de la mer. Ses branches sont garnies d'un duvet semblable an velours; ses feuilles sont semées de poils brillans; il porte des grappes de fleurs. Cet arbrisseau exhale dans Téluignement une odeur agréable, qui se perd Iors({u'on en approche, et de très-près est . i-ebutante.

Il y a une espèce de plante, moitié ronce, moitié arbrisseau, qui produit, dans des coques hérissées de pointes, une sorte de noix fort lisse et fort dure , de couleur gris-de-iierle et de la grosseur d'une balle de fusil. Son amande est fort amère ; les noirs s'en servent contre les maladies vénériennes.

Il croit en quantité , dans les défriches, une espèce d'arbrisseau à grandes feuilles , de la forme d'un oœur. Son odeur est assez douce, et tient de celle du baume, dont il porte le nom. Je ne le ronnais propre à aucun usage; on l'emploie cependant dans les bains.

Une autre plante , au moins aussi inutile , est la fausse patate , qui serpente le long de la mer. Elle trace comme le liseron ; ses fleurs sont rouges et en clodie; elle se plaît sur le sable.

Sur les lisières des bois on trouve une lierbe li^ieuse appelée herbe à panier. On a essayé d'en faire du filet de la toile , qui ne sont pas mauvais. Ses feuilles sont petites ; prises en tisane, elles sont l)onnes pour la poitrine.

Il y a une grande variété de plantes comprises sous le nom de lianes , dont quelques-unes sont de la grosseur de la cuisse. Elles s'attaclient aux arbres, dont les troncs ressemblent à des mâts garnis de cordages; elles les soutiennent contre la violence des ouragans. J'ai vu plus d'une preuve de leur force. Lorsqu'on fait des abatis dans les buis, on tranche environ deux cents arbres |)ar le pied ; ils restent debout jusqu'à ce que les lianes qui les attachent soient coupées : alors une partie de la forêt tombe à la fois, en faisant un, fracas épouvantable. J'ai TU des cordes faites de leur écorce, plus fortes que celles de chanvre,

n y a. plusieurs arbrisseaux dont les feuilles ressemblent à ceUes du buis.

Un arbrisseau spongieux et épineux , dont la fleur eit d'un rouge foncé en houppe déchiquet<'*e. Sa feuille est large et. ronde. Les pêcheurs se servent de sa tige, qui est fort légère, au lieu de liège,

Un autre arbrisseau assez joli , appelé bois de demoiselle. Sa feuille est découpée comme celle du frêne , et ses branches sont garnies de petites grai-»

nés rouges.

Avant d'aller plus loin, observez que je ne con^

nais rien en botanique. Je vous décris les choses

. comme je les vois; et si vous vous en rapportez à

mon sentiment , je vous dirai (jue tout ici me paraît

bien inférieur à nos [productions de l'Europe.

Il n'y a pas une fleur dans les prairies ' , qui d'ailleurs sont parsemées de pierres et remplies d'une herbe aussi dure que le chanvre. Nulle plante à fleur dont fodeur soit agréable. De tous les arbrisseaux , aucun qui vaille notre épine blanche. Les lianes n'ont point l'agrément du chèvre-feuille , ni du lierre. Point de violette le long des Ims. Quant aux arbres, ce sont de grands troncs blanchâtres et nus , avec un petit bouquet de feuilles d'un vert triste. Je vous les décrirai dans ma première lettre.

An Port-Louis de l'Ile de France , ce 15 septembre 1768.

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