‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 21 sur 213 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

J'aperçus, il y a quelques jours, un grand arbre au milieu des rodiers. Je m'en approchai , «t l'ayant voulu entamer avec mon couteau , je fus surpris d'y enfoncer sans effort toute la lame. Sa sul)stance était comme celle d'un navet , d'un goût assez désagréable. J'en goûtai; quoique je n'en eusse pas avalé, je me sentis pendant quelques heures la gorge enflammée. C'était comme des piqûres d'épingle. Cet arbre s'appelle mapou. Il passe pour un poison.

La plupart des arbres de ce pays tirent leur nom de la fantaisie des habit ans.

Le bois de ronde est un petit bois dur et tortu. Il jette en brûlant tlhe flamme vive. On s'en sert pour foire des flambeaux ; il passe pour incorruptible.

Le bois de cannelle, qui n'est pas le cannellier,est un des plus grands arbres de l'Ile. Son bois est le meilleur de tous pour la menuiserie. Il ressemble l)eancoup au noyer par sa couleur et ses veines. Quand il est nouvellement employé, il a une odeur d'excrément ; elle lui est commune avec la fleur du caunéfîer. Voilà le seul rapport que j'y trouve. Sa graine est enveloppée d'une peau rouge d'un goût acide et assez agréable.

' Voyez, * lu suite du Voyage, les Entretiens sur la vt^gélalion. ■ ' '

VOYAGE A L'ILE DE FRANCE

Le bois de natte , de deux espèces, à grande et à petite feuille. C'est le plus beau bois rouge du pays. On l'emploie en diarpente.

Le bois d'olive, dont la feuille a quelque rapport à celle de l'olivier, sert aux constructions.

Le bois de pomme est tm bois rouge d'une médiocre qualité. Je crois que cet arbre produit un Irait appelé pomme de singe , d'une fadeur désagréable.

Le b^oin , parce qu'il Joint bien , est le bois le plus liant du pays ; il sert au charronnage. Il devient fort gros; il ne s'éclate jamais.

Le colophane , qui donne une résine semblable à la colophane, est un des plus grands arbres de l'Ile. Le feux tatamaca sert aussi aux constructions. Il est fort liant. U devient très-gros. J'en ai vu de quinze piedsde circonférence. Il donne une gomme ou résine comme le tatamaque.

Le bois de lait, ainsi appelé de son suc qui est laiteux.

Le bois puant , excellent pour la charpente. Il lire son nom de son odeur.

Le bois de fer , dont le tronc semble se confondre avec les racines. Il en sort des espèces de côtes ovL ailerons semblables à des planches. Il fait relirousser le fer des haches.

. Le bois de fouge est une grosse liane dont l'écocce est très-forte. Il donne un suc laiteux , estimé pour la guérison des blessures.

Le figuier est un très-grand arbre dont la feuille et le bois ne ressemblent point à notre figuier. Ses figues sont de la même forme , et viennent par grappes au bout des branches. Elles ne sont pas meilleures que les pommes de singe. Son suc est laiteux, et quand il est desséché, il produit la gomme appelée élastique.

Le buis d'ébène, dont l'écorce est blanche, la feuille large et cartonnée, blanche en dessous et d'un vert sombre en dessus. U u'y a que le centre de cet arbre de noir, son aubier est blanc. Dans un tronc de six fiouces d'équarrissage, il n'y a souvent ])asdeux pouces de bois d'ébène. Ce bois, fralcliemeni employé, sent les excrémens humains, et sa fleur a l'odeuf du girofle. C'est le contraire dans le cannellier, dont la fleur sent très-mauvais, tandis (|ue l'écorce et le bois exhalent une bonne odeur. J^'ébène doime des fruits semblables à des nèfles, remplis d'un suc visqueux, sucré, et d'un goût assez agréable. ^

Il y a une espèce de bois d'ébène dont le blanc est veiné de noir.

Le citroimier ne donne de fruit que dans les lieux frais et humides; ses citrons sont petits et jrfeins de suc.

L'oranger croit aux mômes endroits; ses fruits sont amers ou aigres. Il y a beaucoup de ces arbres aux environs du grand port. Je doute cependant que ces deux espèces soient naturelles à l'Ile. Qoant aux oranges douces, elles sont très-rares dans les jardins.

On trouve , mais rarement, une espèce de bois de sandal. On m'en a donné un morceaa; il est gris-blanc. Son odeur est faible.

Le vacoa est une espèce de petit palmier dont les feuilles croissent en spirale autour du tronc. H sert à faire des nattes et des sacs.

La latanier est un palmier plus grand : il produit à son sommet des feuilles en forme d'éventail; on les emploie à couvrir des maisons. Il n'en produit qu'une par an.

\je palmiste s'élève dans les bois au-dessus de tous les arbres. Il porte à sa tête un bouquet de palmes, d'où sort une flèche, qui est la seule chose que ces bois produisent de bon à manger; encore faut-il abattre l'arbre. Cette tige , à laquelle on donne le nom de chou y est formée de jeunes feuilles roulées les unes sur les auti*es, fort tendres et d'un goût agréable.

Le manglier croit immédiatement dans la mer. Ses branches et ses racines serpentent sur le sable, et s'y enti-elacent de telle sorte qu'il est impossible d'y débarquer. Son bois est rouge, et donne tuie mauvaise teinture.

J'ai remarque que la plupart de ces l)ois n'ont que des écorces fort minces , quelques-uns même n'ont que des pellicules; en quoi ils diffèrent beaucoup de ceux du Nord, que la nature a préservés du froid en les couvrant de plusieurs robes. La plupart ont leurs racines à fleur de terre, avec lesquelles ils saisissent les rochers. Ils sont peu élevés , leurs têtes sont peu garnies , ils sont fort pesans; ce qui, joint aux lianes dont ils sont attacbés, les met en état de ^résister aux ouragans, qui auraient bientôt bouleversé les sapins et les chênes. Quant à leurs qualités utiles, aucun n'est comparable au chêne pour la durée et la solidité , à l'orme pour le liant , au sapin pour la légèreté du bois et la longueur de jla tige , au châtaignier ponr l'utilité générale. Ils ont, dans leur feuiUage, le désagrément des arbres qui conservent leurs feuilles toute l'année : leurs feuilles sont dures et d'un vert sombre. Leur bois est lourd, cassant, et se pourrit aisément. Ceux qui peuvent servir à la menuiserie deviennent noirs à l'air, ce qui rend les meubles que l'on en feit d'une teinte désagréable.

On trouve le long des ruisseaux , au mileu des bois, des retraites d'une mélancolie profonde. Les eaux coulent au milieu des rodiers, ici en toiir-

VOYAGE A L'[LE DE FRANCE

nofanl en sUeooe, là en se précipitant de leur dme avec un bruit sourd et confus. Les bords de ces ravines sont couverts d'arbres, d*où pendent de grandes touffes de scolopendre, et des bouquets de liane, qui retombent suspendus au bout de leurs cordons. La terre aux environs est toute bossue de grosses roches noires, où se tapissent loin du soleil lesnxmaMs et les capillaires. De vieux troncs, ren- ^-ersés par le temps, gisent couverts d'agarics looDstrueox y ondoyés de différentes couleurs. On y voit des fougères d'une variété inftnie : quelquesimes oomme des feuilles détadiées de leur tige, serpentent sur la pierre, et tirent leur substance du roc même; d'autres s'élèvent comme un arbrisiieaa de mousse, et ressemblent à un panache de soie. L'espèce commune d'Ekirope y est une fois plus grande. Au lieu de forêts de roseaux qui bordent si agréablement nos rivages, on ne trouve le bng de ces torrens que des songes , qui y crois- !tent en abondance. Cest une espèce de nymphaea dont la feuille fort large tst de la forme d'un cœur; elle flotte sur l'eau sans en être mouillée. Les gouttes de pluie s'y ramassent comme des globules de vif-argent. Sa racine est un ognon d'une nourriture malfaisante : on distingue le blanc et le noir.

Jamais ces lieux sauvages ne furent réjouis par le chant des oiseaux, ou par les amours de quelque mimai paisiUe : quelquefois l'oreille y est blessée par le croassement du perroquet, ou par le cri aigu da singe malfaisant. Malgré le désordre du sol, ces rodiers seraient encore habitables , si l'Européen n'y avait pas apporté plus de maux que n'y en a mis la nature.

Ao Port-Louis , ce S octobre f 76S.

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