‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 201 sur 213 · LA NECESSITE DE JOINDRE UNE MÉNAGERIE · texte numérisé non relu

LA NECESSITE DE JOINDRE UNE MÉNAGERIE

▲r JARDIfir DES PLA:rrE5 DE PARIS*.

L'étude de ta nature est ta base de toales les connaissinces hnmaÎDes. Le Cabinet nalioiial d*Hbtoîre Datnrelle et soo Jardin des Phnies sont destinés, à Puis, à en renlenner les prindpaox objets pour Tînstroction publique. Peu (f bommcs connaissent toot le prix de cet étabfissement, par» qo'ita n'y font pas plus d'attention qa'à ta nature même au sein de laquelle Us viTent. Us peurent s'en former une idée, en considérant combien d'états Tiennent j puiser des lumières. Les minéralogistes, les botantstesy les zoologistes; ensuite ceux qui professent les arts qui émanent des trob premiers règnes de ta nature, les bpidaires, les dii> misteSy les apothicaires, les distillateurs, les cfainnpenSy les anatomistes, les médecins; enfin ceux mêmes qui exercent les arts de goât , les dessinateurs, les peintres, les sculpteurs, viennent y cbercfaer diaque jour de nouvdks coiuiaifisaDces. Cest là que se sont formés les Toumefort, les Rouelle, les Macquer, les Jussieu, les Vaillant, les BuRbn , ainsi que les savans qui rillnstreiit aujourd'hui, dont les ourrages se sont répandus dans toute rSurope , avec une multitude de végétaux utiles ou agréables qui ont pris naissance dans ses jèrdim. Qui croirait qu'avec tant d'avantages , cet étabUssement est encore très-imparbit , puisqu'il lui manque ta partie principale de l'histoire naturelle?

A Dieu ne pbise que nous soyons assez insensés pour inouloir y rassembler tons les ouvrages de la native, plus profende et plus vaste que l'Océan ! L'homme le plus actif, dans le cours de ta vie la plus longue, n'en peut entrevoir que les principaux rivages ; mais ses études élémentaires doivent au moins en embraser l'ensemble. Ainsi lue mappemonde offre an voyageur l'image du globe qu'il doit parcourir. Celui de la nature ne présente , dans le Jardin , qu'un de ses hémisphères.

Le Cabinet renferme les trois règnes de la na-

* A répoqne où œ mémoire fût pubGé , Bernardin de Saint- Pierre était intendant do Jardin des Plantes. Ce Mémoire, plein de yna et d'obeenratioos utiles , a en dans la suite des temps ton! le succès qu'on pooTait en es|)êrer. \inn , c'est à Tautear des Études de la Nature que la France doit la formation de cette Ménagerie qui est ai^unrhui l'un des (iliis beaux omemens du Jardin du Roi. (A.^.)

MËttOIRE StIR LA HÉNAGERIC

tare morte ^ 4es fossiles, des herbiers, des ammanx disséqués, empaillés, Injectés. Le jardio ne contient que les deux premiers règnes de la nature vivante : un sol en activité , et des plantes qui ventent ; il n'a point d'animaux qui sentent, qui •aiment , qui connaisseiic. Le Gafakiet montre les dépouilles de la mort; le Janfin, ao ouutraiie, les prenne» âémens de la vie. Le Cabinet est fe mntiriim des règnes de la nature; le Jardin en doit donc être le berceau. Les Egyptiens représentaient •cette mère commune de tant d'enfons avec trois rangs apparens de mamelles, sans doute comme des symboles de ces trois règnes : le Jardin manque du plus important, puisqu'il n'a pas le règne animal, pour lequel a été créé le végétal, et avant

tout, LB FOSSILE*.

L'anatomie comparée des animaux suffit, diton , pour les coimaitre. Quelques lumières qu'elle ait répandues sur celle de l'homme même, l'étude de leurs goûts, de leurs instincts, de leurs passions , en jette de bien plus importimtes pour nos besoins et pour notre propre existence : eDe est le complément de l'histoire naturelle. C'est cette étude qui a rendu BufTon si intéressant, non-seulement aux savans, mais à tous les hommes. Mais cet écrivain illustre, ayant manqué de beaucoup d'objets d'obsen'ations, n'a travaillé souvent que sur des mémoires incertains : ses remarques les plus utiles lui ont été inspirées par les animaux qu'il avait lui-même étudiés; et ses tableaux les mieux coloriés sont ceux qui les ont eus pour modèles : car les pensées de la nature portent avec «elles leur expression. Quelles riches études il nous •eât laissées , s'il avait pu les étendre à une ménagerie ! Celle de Versailles fut toujours l'objet de ses désirs ; il aurait voulu la joindre au Jardin des Plantes; mais, quelque grand que fut son crédit , il n'osa la disputer i l'homme de la cour qui en avait le gouvernement. Ainsi la ménagerie resta à Versailles , et ne fut pour la nation qu'un objet inutile de luxe et de dépense : mais il n'y a pas de doute qu'elle ne fût devenue la portion la plus importante de l'histoire naturelle , sous ses yeux et sons ceux des naturalistes.

Pour moi, qui, du sein de ma solitude, ai été appelé à remplir la place de BufTon au Jardin des Plantes , sans posséder à fond aucune des sciences qui illustrent en particulier mes collègues, je crois de mon devoir principal de chercher à établir lin ensemble dans toutes les parties de cet utile établissement, en y attachant une ménagerie. Les circonstances ne sauraient être plus &vorables;on

• Voyez, page 763, la note preraM^rr.

nons offre les animant de celle de Vérsaflles, et il y a, pour les recevoir à Paris, un grand terrain , non occupé, avec ses bâtimens, qui est enclavé dans le Jardin des Plantes , et qui appartient à la Birtiofi. U me suffit donc d'exposer en peu de mots Fëtat où se tnmve la ménagerie de Versailles, son otiGlé êm Stgém des Plantes et les moyens économiques qui pennal Vj ëCafeiry ptor détcnnînerla nation à acômier les fonds néotmÊÊnâàmmeAtretièn. Le zèle des ministres , l'inlérêt de la mnnicipalité de Paris , la bonne volonté de son département , les lumières et le patriotisme de la Convention nationale , suppléeront â mon défont de crédit.

M. Couturier, régisseur-général des domaines de Versailles, m'écrivit , il y a quelques jours, que le ministre des finances l'avait chargé d'offrir an Cabinet d'Histoire naturelle les animaux de la ménagerie, en m'engageant à les venir voir. Les infirmités de M. Daubenton ne lui permettant pas de m'accompagner , j'y invitai M. Thouin, jardinier en chef, et M. Desfontaines, professeur de botaniquedu Jardin national des plantes. M. Thouin était chargé de plus, de la part du ministre de l'hitérieur, de prendre dans les jardins de Trianon, Bellevue, etc. , etc. , les plantes rares qui pouvaient convenir au Jardin national. Nous nous rendîmes, avec M. Couturier, à la ménagerie, oi^ nous fûmes introduits par M. Laimant , qui en est l'inspecteur et le concierge.

Nous n'y trouvâmes que cinq animaux étrangers , à la vérité fort rares et fort curieux.

1^ Le Couagga : c'est une espèce de dieval zébré à la tête et aux épaules ; il est venu du cap de Bonne-Espérance en i 784. H est doux. II se présenta de lui-même à sa grille pour se laisser caresser, excepté aux oreilles; particularité qui, dit-on, lui est commune avec l'âne.

2^ Le Bubale : c'est une espèce de petit boeuf qui tient du cerf et de la gazelle; il a été envoyé en 1783 par le dey d'Alger. Il est susceptible de domesticité, conMne le Couagga ; comme lui , il venait chercher des caresses à travers sa grille.

3* Le Pigeon huppé de l'Ue de Banda. Brisson le nomme le faisan couronné des Indes, mais il boit en pompant l'eau , comme le pigeon. Cet oiseau est magnifique : son plumage est bleu , et il est de la taille d'un poulet dinde. Il est couronné d'une superbe aigrette bleu de ciel, qui lui couvre la tête en forme d'auréole. Il est fort sauvage : en nous voyant , il se tint dans le fond de sa loge, où il allait et venait dans une agitation perpétuelle. Il est cependant à la ménagerie depuis-178!

MÉMOIRE SUR LA MÉNAGERIE

4>* Le RhinocéraB, «rrorédenodeen 1771.

Il arait alors on an. Cet animal est fort rare en EuDpe. Sa lourde mane, en oontraste aree sa tHe . qoi ressemble à celle cTon ai^ ; sa peso épaisse k plosienrs pli-^ , qm le eoarre comme one robe ; les gros boulons dont elle crt parsemée; sa oome oniqoe sur le nez; ses pieds à trois crçois; son membre génital tonmé en arrière, par leqod nous loi limes fameer ao loin son orine , comme on jet d*eao, noos offrirent one nooreHe eombinaison de formes dans Tordre des qnadropèdes. Moins înteiligent qoe Féléphant, iaime à se baoger comme le sangier. D n'en parait pas moins sensible aox caresses : il passa, poorlesreoeToir, son large moseao k trarers sa pafissade. Je remarquai qoe sa corne, qo'il a entièrement osée contre les bancaox, n'avait point d'os ao centre, comme celle des birDl5 , et qoe la racine était tonte parse^ mée de petits points blancs. M. Daobenlonm'a dH qoe ce n'était qo'on paqoet de crins agglutinés.

5* Un beao Lion , arriré do Sén^al en septembre 1788; il avait alors sept i boit mois , ainsi qo'on cbien braqoe , son compagnon, avec leqod il a été élevé. Lear amitié est on des ph» toodums spectacles qoe la nature poisse offrir aox spécolalions d'an philosophe. Tavais In dans les forages de Jean Mocqœt , fondateur et garde du cdiioet des singularités du roi , sons Henri IT, nûstoire d'un chien qu'A avait vu â Marocdans la fosse aox lions, où on Pavait jeté pour être dévoré : n y vivait paisiblement sous la protection du phis fort d'entre eux, quH s'était attirée en le flattant et kd léchant une gale qu'il avait sous le menton. Mdi Fami du bon de Versaines est plus intéressant qœ le protégé du lion de Maroc. Dès qnH noos aperçut, il vint avec le bon à la grflle, noosfoinntftte de la tête et de la queue. Pour le bon, il se promenait gravement le long de ses barreaux, contre kbqueb n frottaR sa tête énorme. L'air sérieux de ce terrible despote et l'air caressant de son and , m'inspirèrent potn* tous deux le phis tendre intérêt. Jamais je n'avais vu tant de générosité dns m lion, et tant d'amabilité dans un diien.Gelùi-d sembla deviner que sa fomiliarité avec le roi des animaux était le prindpal objet de notre curiosité. Cherchant â nous complaire dans sa captivité, dès que nous lui eûmes adressé quelques paroles d'affection , fl se jeta d'un air gai sur la crinière du lion, et kri mordit en jouant lesoreiles. Le bon, se prêtant à ses jeux, baissa la tête et fit entendre de sourds rugissemens. Cependant ce chien si complaisant et si hardi portait k son cMé one dralrice toole rouge, qu'A léchait de tenqis en temps , et qu'il semblait noos montrer comme les

effcts d'âne amitié trop inétale. J'adnûrais b gaieté franche «lu chien sans rancune et sans méfiance auprès de son nNlootable ami , après une si croefle injure. Toutefois, les capripes, rhumeor, les premiers mouvemens, sont phis rares et ont

des soiies moins dangereuses dans leur société que dans la pfaqnrt de ceUe des hommes. Le lion se livre trè»-raffemcnt à la colère envers son compagnon. On nous assura qu'il Finvitaît souvent à se jouer, en se mettant sur le dos, les pales en fair, et le serrant entre ses bras.

Td est rétat on noos avons trouvé la ménagerie. Cependant , qui le croirait ? ce petit d'animaux venus de si loin, si curieux et si resBUB, ne nous ont été olfierts que pour en des squelettes. M. Laimant, concîe^e de la aaénagerie, nous dit que depuis la révohition die avait été pillée; qu'on en avait enlevé un dromadaire, cinq espèces de singes et une foule d'oiseaux dont la phipart avaient été donnés à Fécorcfaenr, foute de aaoycBi pour les nourrir. Il noos fit ce récit les hnnei aux yenx ; car. independunment du zèle qÉ^ a pour cet établiasement qu'il dirige depaii vingt «s . il est père de six petit» enfonachHnMns, auxquels il ne pourra donner de pain Im-méme par la destruction de sa place.

Le fiinnnement le plus spécieux employé pour ranémuinement total de la ménagerie, c'est que eesaûnanx ne servent à rien; qu'ils sont dai^elenx dans une viUe, sartout la carnassiers, et qu'ils sont coûteux à nourrir.

Si nous portons la parcimonie snr de si petits objets, qoedirans-noos aux puissances d'Afrique et d'Ane qui , de temps immémorial , ont coutume de nous foire des présens d'animaux? Les tueronsnoiB pour en foire des squelettes? ce serait letn* foire injure. Les retoerons^raus , en leur disant qœ nous n'avons plus de quoi les loger ni les noui^ rir? Nos rebtions politiqnes nécessitent donc rcxistence d'iule ménagerie. Si eUe a été jusqu'à présent un étahiiawenl de foste, die cessera de rêtre quand cOe sera placée dans un lieu destiné à rétnde de la nature. Noos proposerons des moyens d'économie en parlant de son établissement : auparavant , occupons-nous de son utîKlé.

Une ménagerie est donc nécessake aux bienséances et à h dignité de la nation. Elle Test essentiellement à rétnde générale de la nature, comme nous Tavons déjà dit. EUe ne Test pas moins à celle des arts libéraux. I>e5 dessinateurs et des peintres viennent chaque jour au Jardin national pour y dessiner des plantes étrangères, lorsqu'ils ont à représenter des sites d'Asie . d'Afrique et d'Amérique. Les animaux des antres

MÉMOIRE SUR LA MENAGERIE

climats leur seront aussi miles; ils eu étudieront les formesi, les attitudes , les liassions. Ils en ont déjà, dirat-on, des modèles en plâtre. Mais d'après quel plâtre Puget a-t-il sculpté le lion dévorant qui déchire les muscles de Milon de Crotone ? Artistes, poètes, écrivains, si vous copiez toujours, on ne vous copiera jamais. Voulez-vous être originaux et fixer l'admiration de la postérité sur vos ouvrages? n'en cherchez les modèles que dans la nature.

Une ménagerie sera utile à Paris, en y attirant des curieux. Ceux qui veulent achalander une foire y apportent des animaux étrangers; et la partie où on les montre en est la plus fréquentée. C'est une curiosité naturelle à tous les honunes. Si les monnmens morts des arts illustrent une capitale et y appellent les voyageurs, les monumens vivans de la nature sont bien plus dignes de leurs regards. Une statue égyptienne nous donne quelque perception de FAfrique, de ses arts impar&its et de ses peuples passagers; mais le noir basalte ou le porphyre sanglant, dont elle est formée, nous présente une idée de, ses tristes rochers; la raquette hérissée d'épines et l'aloès ferox maculé de sang, qui les couronnent, nous offrent une image encore plus vive de ses sites barbares ; et le lion fouve qui naquit dans leurs cavernes, aux pâtes années de griffes, à la voix rugissante , nous imprime des sensations bien plus profondes de ses solitudes redoutables, que ses sombres fossiles et ses végétaux épineux. Le philosophe cherche par quelle loi un animal renforce son caractère indomptable dans l'esclavage, tandis que le nègre , son compatriote, et bien souvent le blanc, ont dégradé celui de l'homme au sein même de la liberté.

Les animaux féroces , dit-on , sont dangereux dans une ville, parce qu'ils peuvent venir à s'échapper. C'est une bien faible objection contre l'établissement d'une ménagerie. On ne l'a jamais employée contre les animaux qu'on amène journellement aux foires et sur les boulevards de Paris. On ne voit point qu'il s'en écliappe aucun , quoiqu'ils ne soient renfermés que dans de mauvaises cages de bois mobiles : comment donc pourraient-ils le foire dans des' loges solides et bien grillées d'une ménagerie, où ils ont de plus des cours particulières? D'ailleurs, quand cet accident est arrivé, il n'en est résulté aucun malheur. Une béte féroce dans les rues d'une ville est aussi étonnée à la vue du peuple , que le peuple Test à la vue de la bêle féroce : ses gardiens la reprennent aisément. C'est ce qui arriva, il y a quelques années, en Angleterre, lorsqu'ime hyène sortit de sa cage en la débarquant d'un vaisseau.

Il est très-remarquable que lasolitade renforce le caractère de tous les êtres, et que la captivité l'aigrit. Cette observation a feit conclure à l'anglais Howard, ce bien&iteur des prisonniers, que, pour réformer des hommes enfermés pour leurs mauvaises habitudes, il ne foUait pas les laisser seuls. U en doit être de même des animaux renfermés, surtout de ceux qui, comme les féroces, ne reçoivent souvent de visites que pour éprouver des outrages. La société et les bienfaits influent sur les lions mêmes , au point de les rendre familiers. On voit à Alger et à Tuiis des lions aller et venir dans les maisons des grands, sans faire de mal; ils jouent avec leurs serviteurs, dont ils sont caressés. Ce fut sans doute par l'influence toute-puissante des bienfaits, qu'un citoyen de Carthage se faisait suivre d'un lion apprivoisé; cequi obligea le aénat à le bannir, dans la crainte qu'il ne se servit de ses talens pour subjuguer la république. Carthage ne méritait pas de subsister long-temps, puisqu'elle punissait l'homme le plus capable de la gouverner. C'est un apprentissi^ sans doute utile pour régir les hommes, que l'art d'apprivoiser des Uons. C'était entouré de lions et de bêtes féroces sensibles aux charmes de l'harmonie, que les Grecs représentaient Orphée, le premier de leurs législateurs.

Le lion de la ménagerie est une preuve de ce que peut l'influence de la société sur le caractère le plus sauvage; il est beaucoup plus gai qu'un lion solitaire. J'ai été le voir une seconde fois dans la compagnie d'une dame qui s'amusa à foire mouvoir son éventail devant lui; il la regarda avec la plus grande attention et prit toutes les attitudes d'un chat qui veut jouer.

J'attribue cette dispositicm du lion pour la sociabilité à l'amitié de son chien. Comme l'homme s'est servi des espèces si variées des chiens pour subjuguer toutes les espèces d'animaux par la force, peut-être réussirait -il à s'en servir encore pour les attirer à lui par la bienveillance : l'amitié naturelle des chiens pour l'homme lui servirait peut-être d'intermédiaire pour acquérir celle des animaux. J'ai vu des chiens liés de la plus intime affeclion avec des chevaux, des chats et même des oiseaux, et réciproquement. J'ai vu à Tile de Bourbon, chez le commissaire de la marine, un kakatoès de la grande espèce^ qui s'était pris d'une si grande affection pour un chien épagneul, qu'il volait au devant de lui dès qu'il l'apercevait: U le suivait en jetant des cris de joie; et lorsque son ami était entré dans l'appartement et s'était couché, il mettait sa tête entre ses pattes, sans remuer, |)en(1ant des heures entières. Mais , après

MÉUOIKE SUR LA MÊKAGEIUE.

'amitié la plus forte n*esl qu'une uuanoe de ir. Je pense que si on eiit élevé une cliieniie 4u8 grande e$j)èce avec le lion de la mena-

leur afTedion mutuelle eût redoublé, et m fût résulté peut-être un accouplement. M y d'après Aristote, que les Indiens foicouvrir leurs chiennes par des tigres, et n naissait des chiens-tigres, mais qu'ils ne raient que de ceux de la troisième littée, îles deux premières étant trop dangereux. !8t procuré ainsi en France des chiens-loups; [ioi ne paniendrait-on pas à avoir des chiens- On peut au moins , au défaut d'une com- , donner des amis aux animaux féroces , e on le voit par l'exemple du lion. Le rlii- M, dont l'instinct , semblable à celui du sanparatt stupide, est sensible à l'amitié. Je , en '1770, à son passage à l'Ile-de-France; sait les cochons, et écrasait avec sa corne,

le bord du vaisseau , tous ceux qui venaient )rtée; mais il avait pris une chèvre en affecil la laissait manger son foin entre ses jamkinsi, au défaut de l'amour, on peut offrir à Btes célibataires les consolations de l'amitié, r celle des animaux apprivoisés , les amener ! de l'homme. Les faits que j'ai cités moties aperçus sur la civilisation des bétes fé-

et la possibilité de produire, par leur 1, des races de chiens plus fortes et plus penses. On réussirait peut-être encore à ir leur naturel carnassier, en les nourrissant gétaux. C'est peut-être à cette nourriture

doit attribuer la douceur des tigres en te, cette terre si abondante en fruits spoota- .'étode suivie de leurs mœurs dans une mêle peut donc procurer de grandes lumières à losophie, et des avantages même à l'éconoirale.

près l'utilité qu'on peut tirer des animaux mers, il n'est pas nécessaire de s'étendre sur [ni peut résulter des pâturans et des grani-

On peut donner au bubale et au grand pile Banda des femelles de leur pays. A leur ;, on peut les croiser avec des espèce» dopies et se procurer des races distinguées par randeur ou leur l^èreté. I^ couagga est e , et le rhinocéros est d'une taille trop déée. Cependant Chardin dit qu'il est dans un e domesticité en Ethiopie, et que les habi- 'en servent pour labourer leurs terres. Quoi m soit, ce n'e^t que dans les ménageries est parvenu à ilaturaliser les premiers anidont les postérités peuplent nos campagnes; croisant leurs racé<t, qu'on s'est procoré des

Bernardin.

variétés utiles dans leurs espèces. C'est ainsi ((u'il en a été des diverses espèces de chevaux, de bti'ufs et de brebis; de Tâue , qui nous a donné ensuite le mulet, tous deux étrangers encore au pays du nord ; de la poule d'Inde, de la pintade, des diverses espèces de pi;;eons,du canard de Barbarie, des variétés si nombreuses de nos poules domestiques, du Êiisanet de beaucoup d'autres animaux venus originairement de TAsie, de T Afrique et de l'Amérique, et qui étaient aussi étrangers à notre climat que la vigne, le figuier, le mûrier, le cerisier, l'olivier, la pomme de terre, et la plupart do nos arbres fruitiers, de nos légumes et de nos fleurs. Les mêmes contrées qui nous ont donné tant d'arbres qui enrichissent nos métairies et décorent nos jardins , nourrissent des quadrupèdes et des oiseaux dont nous pouvons peupler nos basses-cours et nos bosquets. Le rè^e animal renferme encore plus de familles (pie le règne végétal; et si nous avons naturalisé plus de végétaux que d'animaux, c'est que l'éducation des premiers est bioi plus aisée que celle des seconds. On ne transporte pas, d'un bout du monde à l'autre , des quadrupèdes comme des plantes, ni des œufs comme des graines. Ces voyages , ces nourritures , ces premières éducations qui demandent tant d'expérience, sont au-dessus des moyens et du savoir de la plupart des hommes; il n'y a qu'une nation riche qui puisse faire ces entreprises dispendieuses, et des naturalistes qui soient capables de les exécuter. Une ménagerie n'est donc pas moins intéressante qu'un jardin pour l'économie rurale, surtout dans un lieu destiné à l'instruction publique.

Ces deux établissemens réunis se prêteront inutuellenient des lumières. On y étudiera les rapports des animaux avec les plantes qui leur sont compatriotes : ce n'est que par cette double harmonie qu'on peut les naturaliser. Nous verrions le castor se loger sur le bord de nos rivières, s'il y trouvait encore des peupliers; et le renne paître dans nos montagnes à glace, si son liclien y était abondant. On peut offrir sans frais, dans les serres chaudes du Jardin, aux animaux délicats , les températures et les plantes de leur pays. Ils oublieront leur captivité à la vue des vitaux qui les ont vus naître , et se livreront aux amours par les douces illusions de la patrie. On y verrait le colibri et l'oîseau-mouche foire leurs nids dans les feuillages des orangers et des bananiers. Plusieurs espèces de vers à soie de la Chine fileraient leurs cocons dorés sur son mûrier, et la cochenille du Mexique couvrirait de sa postérité pourprée les feuilles du nopal. C'est par des moyens semblaMes

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que d^a des carieux sont venus à bout de multiplier des ouislitis, des bengalis, des perroquets. Que sait-on si ces espèces utiles ou charmantes ne peupleront pas un jour nos bocages? Plusieurs d'entre elles, même des colibris, se sont répandues des contrées chaudes de TAmérique dans celles qui sont plus froides que la France. Il en est de même des transmigrations des plantes; la nature ne les opère que par degrés : l'art doit l'imiter. La poule dinde et le faisan ont vécu dans nos ménageries avant de paître dans nos campagnes; le figuier et la vigne même ont végété dans nos serres avant de tapisser nos collines. Peut-être un jour les Iles Antilles recevront le nopal chargé de cochenilles du même établissement pour lequel je sollicite une ménagerie , comme elles ont reçu de son jardm l'arbre du café. Oh ! que d'industrie et de jouissances y apportera un jour la liberté des blancs , lorsqu'ils y auront détruit l'esclavage des noirs!

Je ne parlerai point de l'utilité réciproque d'une ménagerie et d'un jardin pour nos animaux domestiques. C'est là qu'on peut essayer divera fourrages nouveaux, croiser les races des che- Vaux, des taureaux, des béliers, etc., étudier leurs maladies, auxquelles la médecine vétérinaire n'offre souvent, comme la nôtre à nous-mêmes, que des remèdes incertains. Le Jardin renferme dans ses nombreux végétaux mille vertus à découvrir : elles n'y dépendront point des conjectures trompeuses des savans : le docteur y recevra des leçons de la bête. La science de l'homme n'est inbillible que quand elle s'appuie de l'instinct des -animaux'*^.

On peut élever encore des poissons, des coquillages, et même des amphibies , dans la grande .pièce d'eau du Jardin qui est au niveau de la âèine et qui hausse et baisse avec ses eaux. Je ne prétends pas réunir dans une ménagerie toutes les espèces d'êtres vivans; mais, comme elle est destinée à l'étude de la nature, au moins on doit Renseigner les élémens des sciences naturelles, et y former des naturalistes dans tous les genres, des ichthyologistes, des conehyologistes , etc.

Nous avons négligé la plus vaste et la plus savante partie de Fhistoire naturelle , celle des eaux. Cest dans les eaux , et surtout dans celles de TOeéan, que sont les lois primsrdiales du globe. L'Océan en est le premier et le dernier laboratoire. C'est dans son sein que se sont formés les roches calcaires, les marbres et peut-être les métaux, qui composent la surface de la terre; dans

*Voyex. page ras. la note seconde.

ses couraas , les plaines qui l'ont nivelée et les vallons qui l'ont sillonnée ; dans ses évaporatiaos, les vents et les pluies qui la fécondent; dans sea zones , les bains tièdes qui la réchauffent, les glaces qui la rafraîchissent ; et peut-être de leur Ibute semi-annuelle, les mouvemens alternatifs de pondération qui lui donnent les saisons. C'est encore l'Océan qui reçoit ses débris. Les pluies y retournent en fleuves; les roches, en sable; les végétaux et les animaux , en bitumes et en soufres , entretiens perpétuels des volcaas, qui fournissent à leur tour des élémens nouveaux au cercle étemel de la vie et de la mort.

Les naturalistes ont divitié l'histoire naturelle en trois règnes , mais ils n'ont guère parlé que de ceux de la terre. L'Océan a , pour ainsi dire , ses règnes à part, qui ne ressemblent pas plus a ceux de la nature, que l'eau ne ressemble à l'humus, le madrépore à l'arbre, le poisson au quadrupède. Là, sont d'autres effeU, et peut-être d'antres lois du mouvement, de la végéUtion et de la vie. Là, les corps, au lieu de tomber perpendiculairement, cireulent horizontalement; les végétaux sont pierreux, et se reproduisent sans fleurir; là les animaux n'ont point de sang, et se multiplieiit sans s'accoupler; je parle de ceux qui appartiennent en propre aux eaux. L'Océan a des espèees analogues aux végétaux et aux animaux de la terre ; mais il en a un grand nombre qui ne sont qu'à lui et dont les individus sont innombrables. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à lire l'histoire de ses pêches. Celle d'un seul poisson , tel que le liareng, fait la ricliesse de plusieurs nations. L'histoire naturelle doit donc s'occuper des productions d'un élément qui procure tant d'avantages aux hommes. Les pêches sont des moissons où il n'y a rien à semer, et où tout est à recueillir.

Les productions des eaux, plus gratuites que celles de la terre , n'offrent pas moins de spéculations à la mécanique et à la pliilosophie , qu'à Téconomie politique. L'homme, si vain de son savoir, a tiré la plupart des idées mères de toutes ses inventions, des animaux de la terre, et surtout des insectes, qui maçonnent, filent, tissent, collent, scient, liment, percent, font du papier, etc.; mais il a fort peu profilé de ceux des eaux. Quoiqu'il s'élève aujourd'hui dans la région du tonnerre, au moyen d'un ballon rempli d'air inflammable, l'aigle ne lui montrera peut-être jamais à y voler; mais le poisson peut lui apprendre à y voguer. La forme carénée des poissons, leurs nageoires, leurs queues, ont déjà servi de patrons à la coupe , aux rames et au gouvernail de ses barques; mais son imitation est encore bien impar-

MÉMOIRE SUR LA MÉNAGERIE

iûle. Une barque aTanoe arec ses rames; mais combien de poissons nagent beaoooop plus vite par lesenl monrement de lenr qoene ! Ne poorrait-on pas oonstraire nn bateao d^one matière plus souple qoe le bois, de forme alongée oonmie on poisson, qoi TOgnerait comme loi par le seul mooTement de son gouremafl ? Nos marins se ser\'ent qodqoefbis de ce moyen lorsqu'ils font avancer an bateau, en plaçant à son arrière une rame qu'ils font mouYOir à droite ei à gauche; mais ce levier étant trop court, et de plus oblique à Tborizon, son mouvement d'ondulation ne produit que peu d'effet.

n me reste à répondre à quelques objections qui m'ont été foites par des botanistes mêmes, sur rétablissement d'une ménagerie d'animaux au Jardin des Plantes. Ds veulent qu'on dissèque ceux de Versailles, et qu'on les pbûx au cabinet. « U » snfEt, disent-ils, d'étudier les animaux morts » pour connaître suffisamment leurs genres et » leurs espèces. » Ceux qui n'ont étudié la nature que dans des livres ne voient plus que leurs livres dans la nature: ils n'y cheitdient plus que les noms et les caractères dé leurs svstèmes. S'ils sont botanistes, satisiaiis d'avoir reconnu la plante dont leur auteor leur a parlé, et de l'avoir rapportée à la dasw et au genre qv^û leur a désignés, ils la coeilleot , et , l'étendant entre deux papiers gris, les voilà très-contens de leur savoir et de leiu9 recberdies. Us ne se forment pas un herbier pour étudier la nature, mais ils n'étudient la nature que pour se former un herbier. Ils ne font de même des coHections d'animaux que pour remplir leur cabinet et connaître leurs noms, leurs genres et leurs espèces.

Mais quel est ramaleur de la nature qui étudie ainsi ses ravissans ouvrages ? Quelle dlflérenoe d'un végétal mort, sec , flétri, décoloré , dont les tiges, les feuilles et les fleurs s'en vont en poudre , à im végétal vivant, plein de suc, qui boui^eorme, fleurit , parfome, fructifie, se ressème , entretient nulle harmonies avec les élémens, les insectes, les oiseaux , les quadrupèdes , et , se combinant avec mille autres végétaux , couronne nos collines ou tapisse nos rivages!

Peut-on reconnaître la verdure et les fleurs d'une prairie dans les bottes de foin , et la majesté des arbres d'une forêt dans des fagots ? L'animal perd par la mort encore plus que le végétal, parce qn'U avait reçu une plus forte portion de vie. Ses principaux caractères s'évanouissent : ses yeux sont fermés, ses prunelles ternies, ses membres raides; il est sans chaleur, sans mouvement, sans sentiment , sans voix, sans instinct. Quelle diffé-

rence avec celui qui jouit de la lumière , distingue les objets , $e meut vers eux , aime, appelle sa femelle, s'accouple, fiut son nid, élève ses petits, les défend de ses ennemis, étend ses relations avec ses semblables et enchante nos bocages ou anime nos prairies! Reconnaîtriez* vous l'alooeUe matinale et gaie comme l'aurore , qui s'élève en chantant jusque dans les nues , lorsqu'elle est attachée par le bec à un cordon; ou la brebis bêlante et le bœuf laboureur , dans les quartiers sanglans d'une boucherie? L'animal mort le mieux préparé, ne présente qu'une peau rembourrée, un squelette, une anatomie. La partie principale y manque : la vie qui le classait dans le règne animal. Il a encore les dents d'un loup, mais il n'en a plus l'instinct , qui déterminait son caractère féroce et le différenciait seul de celui du chien si sociable. La plantemorte n'est plus végétal, parce qu'elle ne végète pkis; le cadavre n'est plus animal, parce qu'il n'est plus animé; l'une n'est qu'une paille, l'autre n'est qu'une peau. Il ne faut donc étudier les plantes dans les herbiers, et le& animaux dans les cabinets, que pour les reconnaître vivans, observer leurs qualités et peupler de ceux qui sont utiles nos jardins et nos métairies.

» Les anûnaux étrangers, ajoute-t-on, perdent » leur caractère dans la captivité, et il n'y a que » des voyageurs qui , allant dans leurs pays , puis- » sent ks connaître dans leur état naturel ; » en conséquence on propose d'employer les fonds que je sollicite pour une ménagerie nationale , à faire voyager des zoologistes.

Si les animaux perdent leur caractère par la captivité, ils le perdent bien davantage par la mort. A quoi donc serviraient les voyages des zoologistes qui n'iraient nousdiercher que leurs peaux ou leurs squelettes?

Si une ménagerie afbiblit le caractère des animaux en les captivant, autant en fiiit une serre diandede celui des plantes; car un palmier y est aussi captif dans son caisson, qu'un rhinocéros dans sa loge. Il y a plus, c'est que l'animal dégénère beaucoup moins en captivité que le végétal. Certainement le bambou, le café, les palmiers de nos serres , sont plus petits et plus rachitiquesque les autruches, les lions et les auiras animaux des mêmes climats qu'on amène en Europe, parce que ceux-ci ont, pour l'ordinaire, toute letir crue lorsqu'on les envoie , et qu'il est plus aisé de leur procurer les alimens qui leur conviennent, qu'aux végétaux, le sel et les températures dont ils ont besoin. Cependant conclurait-on de la dégénéralion des plantes étrangères dans nos serres chaudes, qu'il bai les supprimer et envoyer les hola-

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nistes voyager en Asie, en Afrique et en Amérique, pour nous les faire connaître en Europe? Mais er) a-t-on jamais fait voyager uniquement pour chercher des herbiers ? n'attend-on pas d'eux, au contraire, qu'ils ne nous apporteront des plantes mortes, que quand ils ne pourront pas nous les donner vivantes? ne leur recommande-t-on pas d'en recueillir les graines, afin de les semer chez nous? ne sont-ce pas eux qui ont peuplé le Jardin national d'une foule de végétaux agréables ou utiles, qui de là se sont répandus dans nos jardins et dans nos campagnes? Quels avantages retirerons-nous donc des voyages des zoologistes , s'ils ne nous apportent jamais que des animaux morts ? Que feraient-ils d'ailleurs des vivans , puisque la nation n'aura pas de ménagerie pour les recevoir? Ils étudieront leurs mœurs , dit-on, et nous en apporteront des descriptions exactes; ils nous en feront des dessins. Ils en jouiront donc seuls en réalité, tandis que la nation qui les paie n'en aura que les images. Mais à quoi nous servira de les connaître morts, si jamais nous ne devons les voir vivans? Après tout , je voudrais bien savoir comment des z6blogistes peuvent connaître à fond les animaux sauvages d'un pays, dont, au bout du compte, ils ne veulent avoir que les peaux. Comment étudieront-ils leurs mœurs , s'ils ne les observent qu'en les couchant en joue? ils ne les verront jamais que fugitifs et tremblans. Iront-ils, avec toute leur bravoure, au sein des d^erts, examiner le lion dans sa caverne et le rhinocéros dans son marais? Au moins l'animal au pouvoir de l'homme montre encore son instinct; s'il s'altère par les mauvais traitemens, il semble se perfectionner par les bienfeits. Le lion s'associe un ami dans les fers; et le rhinocéros , sortant de sa bauge, vient à travers ses barreaux mendier des caresses à la main qui le nourrit.

Nos naturalistes voyageront-ils donc toujours en chasseurs ? Il fut un temps où l'homme parcourait la terre sans se faire craindre des animaux et sans les craindre; ils reconnaissaient en lui l'empreinte auguste que lui a donnée l' Auteur de la nature. Les plus forts le regardaient avec respect, et les plus faibles se mettaient sous sa protection. Les histoires des anciens solitaires de l'Egypte, des brames de l'Inde , des santons de l'Afrique , ont là-dessus des traditions uniformes; on les retrouve dans les voyageurs les plus dignes de foi. Cook raconte qu'il a marché souvent, dans les lies inhabitées de l'hémisphère sud , au milieu des pingoins , des phoques et des lions marins, sans qu'aucun de ces animaux s'effrayât à sa vue; ils s'approchaient même de lui et l'observaient avec curiosité. Le

voyageur jouit d'une semblable confiance sur FUe déserte de l'Ascension; j'y ai traversé des légm» de frégates et de fous perchés sur leurs rodiefs, sans qu'aucun d'eux se dérangeât de dessus son nid ou d'auprès de sa femelle. J'ai été témoin d'un semblable spectacle sur les rivages habités du cap de Bonne-Espérauce, couverts d'oiseaux marins qui viennent se reposer jusque sur les diakmpes. J'y ai vu, près de la douane, un pélicaii jouer avec mi gros chien. Quels seraient les plaisirs et les découvertes d'un amateur de la nature, qui voyagerait dans des pays inhabités , sans aimes et sans autres instrumens que ses. yeux et soo cœur ! Il jouirait des instincts variés de tous la animaux, qui s'abandonneraient sans méfianeeé ses observations , comme aux premiers temps do monde ; il apercevrait du moins quelques chalnoos des relations que la nature avait établies dans h chaîne des êtres sensibles, avec l'homme même, et qu'il a le premier rompues par ses armes fcodroyantes. C'est encore dans les solitudes do cap de Bonne-Espérance que le HottentoC vint rotum de miel venir au devant de lui , lui amioncer par son vol terre-à-terre et par ses cris répétés la découverte d'une ruche dont il lui demande sa part C'est sur cette même terre hosfNtalière aui animaux imiooens, que j'ai vu , près de mot, un autre oiseau , l'ami du jardinier, dépouiller ue haïe d'insectes et les accrocher à des épines. CeA à l'humanité des peuples sauvages que les animaux découvrent encore leurs instincts, qu'ils cachent à la barbarie des peuples policés. Que d'harmoaiei touchantes ont été rompues dans nos propres climats par nos naturalistes meurtriers! On doit sans doute beaucoup de dépouilles d'animaux à nos savans chasseurs; mais la connaissance de leurs mœurs appartient à des bergers et à des Sauvages. Ce n'est plus que dans des déserts ou chez des peuples humains, que l'animal sans expérience voit l'Européen sans inquiétude, el dans le besoin se met sous sa protection; partout ailleurs, il le fuit comme un tyran.

Une ménagerie bien dirigée peut nous donner encore une image de ces antiques correspondances des animaux avec l'homme. Le cabinet ne nous pi'ésente guère que ceux auxquels il a amché li vie par violence : la ménagerie peut nous montrer ceux à qui il la conserve par ses bienISiits. Cette école, nécessaire à l'étude des lois de la nature, peut devenir intéressante pour ceDe de la société, et influer sur les mœurs d'un peuple , dont la férocité à l'égard des hommes commence souvent son apprentissage par celle qu'il voit exercer sur les animaux.

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Cette ménagerie coûtera , dit-on , beaucoup plus que le jardin^ parce que les animaux consomment plus que les plantes. Mais les plantes qui sont dans les serres chaudes coûtent beaucoup de bois et d'entretien : il leur dut des engrais, des terres de fougère 9 des caissons , des paillassons , des >itres. Je conviens cependant que les animaux consommeront davantage; mais il ne sera pas nécessaire de se procurer tontes les fimiiUes de ceux qui sont connus ; on ne s'attachera qu'à avoir les pjus utiles. Quant à ceux qu'on nous offre aujourd'hui, comme on nous les donne , l'achat n'en coûtera rien. Leur nourriture n'est pas dispendieuse : le bubale, le couagga, le rhinocéros , vivent de foin , d'un peu d'avoine et de son : le lion mange par jour six livres de viande de basse boucherie ; et le dûeu son ami , six livres de pain par semaine. On pent nourrir le lion à meilleur marché, avec des équarrissages de chevaux. Leur logement sera de peu de dépense : M. Laimant, concierge de la ménagerie, nous a promis les grilles , les palissades et les diarpentes de leurs loges. M. Couturier, régisseur-général des domaines de Versailles, et rempli d'ardeur pour le bien public , s'est chargé de les foire transporter sans frais, ainsi que les antmanT , ayant à sa disposition un grand nombre dedieranxde trait. Enfin, pour comble de focîlités, U y a rue de Seine un terrain » ci-devant aux Nouveaux Convertis, qui appartient à la nation et qui est enclavé dans le Jardin des Plantes : il contient des bâtimens considérables, qui n'ont besoin que de quelques cloisons : et il y d , de l'autre côté de la rue , la fontaine Saint-Victor, d'où il est fodle de dévoyer de l'eau vive pour les besoins de ces animaux *,

n ne s'agit donc plus que de fixer une somme annuelle pour leur établissement et leur nourriture, et pour les gages du portier, du gardien, du concierge, du professeur, etc. Quoique cette évaluation ne soit pas de mon ressort , je l'estime à vingt mille livres. La dépense du cabinet , du jardin, de ses professeurs, jardiniers, portiers, garde-bosquets , a été portée cette année à cent mille livres ; l'année précédente , elle l'avait été à cent seize mille , sans rien ajouter à l'instruction publique : moyennant cent vingt mille livres , cet établissement aura un cours complet d'histoire naturelle , et donnera des naturalistes , des plantes et des animaux utiles aux quatre-vingt-trois départemensde la France , et même aux pays étrangers. Le jardin seul fournit annuellement douze à quinze mille plantes ou paquets de graines pour

* Voyei , page 764 , la note troiâéine/

cet objet. 11 fiiut semer avant de recueillir, et les plus beaux fruits d'une dépense nationale sont les lumières ; elles illustrent seules les capitales. Colbert attirait à Paris des étrangers par des fêtes qu'il donnait à Louis XÎV ; une nation libre doit les y appeler par des écoles utiles quelle ouvre au genre humain. Des villes entières, comme Athènes , et quelques autres de nos jours , ont dû leur principal revenu à des établissemens d'instruction publique. Quelle étude est plus digne de l'bonune que celle de la nature, d'où émanent toutes les sciences et tous les arts !

J'ai indiqué des moyens d'économie pour la formation d'une ménagerie. On peut les étendre jusqu'aux professeurs mêmes. J'ajouterai donc ici quelques réflexions qui pourront senir à l'organisation future des écoles publiques , et résoudre la grande question déjà agitée, si l'instruction nationale doit être gratuite.

La patrie doit fiMrmer des citoyens : elle leur doit donc les premières leçons de la morale. Une mère ne vend point son bût à ses enfons; elle leur apprend de même sans argent , mais non sans intérêt, à aimer, à parier, à marcher : mais les enfons, devenus des hommes, doivent pourvoir, â leur tour, à leurs besmns et à ceux de leur mère. Ced posé , la patrie, cette mère commune , fondera gratuitement les écoles qui formeront les corps des enbns par les exercices militaires, et leur œur par ceux de la morale , cette gymnastique de l'ame. C'est à elle à leur apprendre à en puiser les sentimens dans ses lois , et â les exprimer par l'écriture, ce lien universel d'une société civilisée. Mais, devenus des hommes , c'est à eux à s'appliquer, suivant leur goût, aux diflerens arts qui mènent à la fortune : ils peuvent devenir à leur gré, mardiands, febricans, potiers, docteurs ; il suffit que la patrie en fesse des citoyens.

On ne doit pas plus payer avec l'argent les premières leçons du dvismé , que celles de Famitié , de Tamour et de la vertu. J'en condus donc que les écoles primaires, où l'on ensdgne les premiers devoirs de la morale, doivent être gratuites ; mais ({ue les écoles secondaires, on on apprendra les sciences, les arts et les métiers , doivent être payées. Ces conséquences sont dans la nature. Tout ce qui ramène les hommes aux lois naturelles, doit être donné gratuitement , comme les élémens mêmes de la nature ; mais tout ce qui rapporte de l'argent dans la société , doit coûter de l'argent. Cependant , comme les sdences et les arts ont leurs prindpes dans la natiu*e , et leurs résultats dans la sodété, j'en condus que leurs professeurs , surtout ceux des sciences naturelles >

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doivent être payés en partie par la nation , en partie par leurs élèves : par la nation , qui doit ehoisir dans tous les genres les hommes les plus liabiles pour en former des pépinières de savans et d'artistes; et par leurs élèves, qui doivent en recueillir du lucre dans les diverses conditions de la vie. H en résultera à la fois plus de zèle de la part des professeurs , et plus d'application de celle des étudians. La plupart des hommes n'estiment que ce qui leur rapporte ou leur coûte de l'argent. Peu de gens admirent le soleil, qui répand gratuitement des océans de lumière ; mais tout un peuple court les rues la nuit pour voir une illumination de lampions , et en fait d'autant plus de cas qu'elle a plus coûté. Ainsi sentent la plupart des hommes, les savans comme les ignorans. Il ne fout donc pas douter que le zèle des professeurs ne redoublât par Tintérét attaché à leurs leçons, et n'attirât une foule d'étrangers à Paris pour les entendre. Nous en trouverions beaucoup d'exemples chez les Grecs et chez les Romains , parmi eeux mêmes qui enseignaient la phUosophie. Cet usage subsiste en Danemarck et en SuèJe, parmi les professeurs d'histoire ùaturelle; et il y a peu de royaumes qui fournissent plus de naturalistes. Le fiimeux Linnée était payé par ses écoliers. Enfin les conditions de la vie les phis honorées se font payer chez nous par le public et les particuliers, jusqu'à ceHes qui rendent la justice et desservent les autels.

Tout nécessite donc l'établissement d'une ménagerie au Jardin des Plantes, et tout y est favorable : le besoin de placer dans un lieu destiné à Fétude de l'hlsloire naturelle le règne le plus intéressant de la nature ; les avantages qui en résulteront pour le progrès des arts , des sciences , de l'économie rurale et de la philosophie même ; nos relations politiques avec les puiissances étrangères ; l'intérêt de la capitale; la nécessité urgente de recueillir les débris de la ménagerie de Versailles ; la focilité de les transporter à Paris et d'acquérir, sans bourse délier, un terrain et des bâtiniens enclavés dans le Jardin des Plantes, et voisins d'une fontaine.

Ministres, honorés de la conOanee de la nation; sections de Paris, si zdées pour la gloire de votre ville; citoyens éclairés, qui étendez vos lumières économiques à tout son département , prenez en considération un établissement qui doit illustrer la capitale et éclairer toutes les parties du corps politique : attadiez-les au centre commun de la pairie par les liens de la reconnaissance. Vous voulez former avec eux une république indissoluble ; il n'y en a point de pins ancienne et de plus du- I

rabSe que ceOe des lumières : efle seule nous Fie avec tous les peuples de l'univers, avec ceux qui ne sont plus , comme avec ceux qui doivent venir un jour : c'est dans la nature qu'il Giut en diercher les lois; la nature seule rapprodie par ses bienfoits les hommes, que les religions et le patriotisme ont divisés.

C'est à vous que je m'adresse, ilhistres membres de la Convention nationale, au nombre desquels j'ai eu l^onneur d'être appelé. Si ma santé ne m'a pas permis de m'associer à vos pénibles travaux, qui ont pour but de régénérer les hommes, délassez- vous en favorisant les miens, qw ont pour objet de répandre sur eux les bienfoits de la nature. Ne permettez pas que je sois obligé de solliciter, sous le régime de la liberté, de faibles secours pour porter â sa perfection un établissement entrepris avec magnificence sous celui du despotisme. Que j'aie la gloire d'achever auprès des représentans de la nation ce que Buffon avait désiré sous les ministres de la cour. Sa plaee honorable m'a été donnée, sans que je l'aie demandée : elle m'attirera l'envie , si vous ne me feites faire un essai heureux de mon crédit. Seeondez-moi de votre faveur dans votre assemblée , comme je vous ai secondés de mes voeux dans ma solitude. J'ai perdu dans la révolution presque tout mon bible revenu : je n'en ai rien redemandé aux représentans de la patrie ; je n'ai été sensible qu'à leurs efforts pour réparer ses maux. Ce n'est dooe pas pour moi que je m'adresse à vous , c'est peur elle , c'est pour vous-mêmes. Mais ce n'est pas^ â ma voix que vous devez vous rendre, c'est à celle du peuple. De tous les établissemens nationaux, cduî du Jardin des Plantes est le seul qu'il ait respecté, parce qu'il est le seul à son usage , qu'on y donne des herbes médicinales à ses maux , et que c'est là que viennent s'instruire les savans qui doivent les soulager. Votre bienfaisance pour des écoles qui lui sont dières, accroîtra sa eonOance en vous. Il sentira que , malgré les frais qu'entraînent les arts destructeurs de la guerre, vous savez pourvoir aux arts réparateurs de la. paix. Louis XIV, dans des circonstances aussi embarrassantes que celles où vous vous trouvez, entreprenait des monumens fastueux : achevez ceux qui sont utiles. Il s'y faisait représenter en Apollon , en Mars , en Jupiter. Faites pour la patrie une partie de ce qu'il a fait pour sa gloire f le peuple vous regardera comme des dieux qui d^une main lancent la foudre, et de l'antre versent les fertiles rosées.

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