‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 203 sur 213 · LETTRE AUX AUTEURS DE LA DÉCADE · texte numérisé non relu

LETTRE AUX AUTEURS DE LA DÉCADE

lues aux abeilles et aux vers à soie, et il en cxmclut la nécessité de joindre des pâtura(2;es et des plantations d'arbres près de l'école vétérinaire, à l'usage de tons ces animaux.

Cette dernière partie de Técononiic mrale se trouve à son plus haut point de ]>erfection dans le Jardin des Plantes, qui nourrit des végétaux de tous les pays. Je me félicite de ce que mes idées , pour y établir une ménagerie, sont les mêmes que celles que M. Daubenton afait proposées pour Técolc vétérinaire d'Alfort, à deux lieues de Paris. Cette distance , qui nécessite les élèves de la capitale à faire quatre lieues pour aller entendre une leçon , est le plus grand des obstades pour les progrès de cet établissement, digne d'ailleurs de beaucoup d'éloges : nos garçons marécbanx et nos cochers , à rinstruction desquels il serait si utile, ne peuvent en profiter. Si cette école était réunie au Jardin des Plantes, quel avantage n'en résulterait-il pas pour l'économie rurale et pour rinstruction pnblique ?

* PAGE 76t.

Une antre considération très-importante sur l'établissement que je propose, c'est qnll sera utile au faubourg de la capitale qui a le moins de ressources pour subsister. Paris est, pour ainsi dire, formé de cinq ou six villes qui ont des revenus et des usages fort difEârens. Le haut dcrgé et la noblesse (Usaient flenrir le faubourg Saint-Germain; les financiers, le quartier du Palais- Royal ; les gens de haute robe , le Marais ; le commerce, le quartier Saint-Denis ; les manufactures , le fliubourg Saint-Antoine ; quelques pensions et écoles , le faubourg Saint-Marceau. Le langage et les mœurs en diflèrent autant que les fortunes. Quelqu'un a dit assez plaisamment qu'on pouvait reconnaître, au sortir du spectacle, (le quel quariier étaient les femmes qui montaient en voiture , par la manière dont elles ordonnaient à leurs cochers de les y ramener. Si elles disaient , n à Thùtel », elles étaient du faubourg Saint-Germain ; « au logis » , elles demeuraient au Marais ; » à la maison » , c'étaient des bourgeoises du faubourg Saint-Denis. Pour celles du faubourg Saint-Marceau , elles vont si rarement au spectacle , que le f'^oI qu'on ait jamais établi dans leur quartier n*a pu s'y soutenir un mois; cependant il était placé vers rinlérieurdela ville, à TEstrapade, et c'était après la révolution , époque qui en a fait écloreavec succès cinq ou six nouveaux dans les autres fiiubourgs de Paris. La section la plus pauvre de celui-ci est , je crois, celle du Jardin des Plantes, du moins à en juger par le nom qu'elle a adopté, de Section des Sans-Culottes : elle en est cependant une des plus patriotiques.

Il est certain que le faubourg Saint-Marceau est fort peuplé et fort mal à son aise ; celui de Saint-Germain a beaucoup d'émigrés , et par cela même, il a peu de population; les étrangers et les filles abondent toujours an Palais-Royal ; les bons bourgeois se plairont long-temps dans le tranqnille Marais ; on aura toujours besoin des manafectures du fauk)ourg Saint-Antoine : mais celui de Saint-Marceau n'a plus aujourd'hui de chanoines, de convens et de pensions qui l'aidaient à vivre. Selon moi , la première cawse des séditions des villes, et même

des révolutions , c'est lorsque tous les riches y sont d'un côté, et tous les pauvres de l'autre. Il arrive de là que les riches deviennent tnaidens par l'excès de raboodanoe, et les pauvres séditieux par celui de l'indigence et le sentiment de leur nombre. L'ancien régime n'avait rien imaginé de mieux, pour contenir le peuple da fiiuboorg Saint-Marceau , que d'y multiplier les caaenies et 1» corps-de-garde. Qu'est-il arrivé? le peuple a intéresK à son sort les soldats aortb de son sein et oompagnooi de sa misère : c'est par enx que la révolution a éclaté. Il ne fallait pas le réprimer par le fer, mais Tadoudr par l'or ; il fiiUait ouvrir, dans nos colonies , des déboochéi à sa nombreuse et indigente population. Tai parié de ces remèdes généraux dans mes Études de la Nature, an sujet de l'esclavage des Noirs; mais il y en a de particuliers, qu'on aurait dû appliquer à la source même da mal : c'était de mêler les habitations des riches avec celles des pauvres; excellent moyen d'augmenter tes jooiasanoes des uns par l'industrie des antres, et de pourvoir anx besoins de tous : par là on prévenait les séditions, qui ne viennent jamais que de l'indigence des petits et de l'ambition des grands; par là on rapprochait les unes des autres les différentes classes des citoyens, qui deviennent ennemies lorsqu'elles sont séparées par de trop grands intervalles. Il en fût résulté une harmonie nécessaire au corps politique. Il font distribuer la population d'une grande viUe comme un jardin anglais; on doit y voir les hôtels parmi les cabanes des jardiniers, comme les arbres des forêts qui s'embellissent des plantes qu'ils supportent , et des gazons qu'ils engraissent de leurs dépouilles et rafraîchissent de leurs ombrages. Le faubourg Saint-Marceau a beaucoup perdu par la révolution : plusieurs gens aisés qui s'y étaient retirés, csr il n'y en avait point de riches, ont été chercher de la tranquillité hors de Paris; d'autres ont retiré leurs enfans de ses pensions. La suppression des chanoines et des convens a achevé de lui enlever ses féibles ressources : il fiiut donc lui en donner d'antres , pour la tranquillité même de la capitale. Le plus fteile et te phis utile est d'y placer les établissemens destinés à l'instruction publique. Ce quartter est te plus propre de tous ceux de Paris; on n'y est distrait ni par ]e% spectacles, ni par l'exemple des mauvaises mœurs, si dangereux pour la jeunesse : elles y sont quelquefois grossières , mais elles y sont moins corrompues qu'ailleurs; il est fort rarr d'y rencontrer des filles publiques. Les logcmens y sont à très-bon marctié : pour 90 livres par an , j'avais, il ) a quelques années, quatre pièces dans un donjon, des commodités en tout genre , et une vue enchantée. Il n'y a presque pas de maison qui n'ait son jardin. L'air y est pur; l'eau de la Seine n'y est point infectée des immondices de la capitale; et, ce qui n'est pas un petit avan- (age, la bière et le pain de la me MoufTetard y sont les meilleurs de Paris : ce qu'il ne faut pas attribuer, comme bien des gens le croient , à l'eau de la rivière des Gobelins, car on ne l'y emploie pas, mais à celte des puits, qui y sont creusés daiLs des lits de rocIie.Ou te rendra le quartier le plus agréabte de Paris , quand on aura béli sur la Seine te pont de communication entre le boulevard du Jardin des Plantes et celui de l'Arsenal; quanH

NOTES DU MÉMOIRE SUR LA MÉNAGERIE

on y aura Eût aboutir, à traTen les pelitet rues limitrophes de la me de l'Oursine, ravenoe du beau boole- ▼aid du Moot-Parnasse; quand on aura achevé de paver la rue de Buffbn, impraticable aux voitures pendant l'hiver; quand on l'éclairera la nuit, en y foisant mettre quelques-unes des nombreuses lanternes qu'on vient de supprimer sur la route de Versailles ; et surtout quand oo aura débarrassé la rivière des Gobelins des causes qui l'infectent en été , et par suite le Jardin des Plantes qui en est voisin. Ces considérations doivent engager l'administration à exécuter les projets qui ont déjà été présentés* sur ces divers objets. Aucun lieu dans Paris n'est aussi propre aux écoles nationales dans tous les genres. Tout le monde y connaît la manufecture fliroeuse des Gobelins, qui ofAre tant de ressources au peuple qui n'a que son industrie pour vivre. J'entends dire, depuis la révolution, que les beaux-arts ne sauraient fleurir dans les républiques; et on dte pour exemple l'Angleterre. C'est une grande erreur. Si les Anglais ne se livrent pas aux arts de goût, c'est à la navigation qu'il fliut s'en prendre : elle absorbe toutes leurs vues dès renfance;et par ses études'^éométriques, ses calculs, ses fonctions pénibles et rudes, elle les prive de ces grâces d'expressions qui seules rendent celles de la nature, liais, s*ils ne sont ni peintres, ni sculpteurs, ils paient magnifiquement les beaux-arts, dont ils sentent tout le prix. D'ailleurs ne voyons-nous pas chei les anciens Grecs les beaux-arts fleurir dans tontes leurs républiques P Sicyone, Samos, Athènes même, ne leur onirdies pas dû la plus grande partie de leur iUmtration? H y a plus, ils ne prospèrent que sur le sol de la liberté. Compares les peinfanes , les sculpteurs, les poètes, les orateurs, les historiens de la Grèce, avec ceux de l'empire si riche, si fiistueux de la Perse ; vous verrez queUe notable différence. Mais, de tous les établîsseroens, le premier est sans doute celui de l'étude de la nature : elle est la mère des sciences, des arts, et de toutes les inventions des hommes; elle seule les âève vers la I>ivinité, en leur faisant voir, dans un petit espace de terrain , une partie des bienfaits que la main de la Providence a répandus sur le globe , pour être entre eux un objet perpétuel de commerce, et les Caire vivre en frères.

Page 1