‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 204 sur 213 · AUX AUTEURS DE LA DECADE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

AUX AUTEURS DE LA DECADE PHILOSOPHIQUE

Je VOUS envoie la lettre originale qae TOoéan m'a apportée dans une bouteifle, au milieu des rochers du cap Prior; j'y joins celle de noire viceconsul au Ferrol, qui me l'a fait parvenir, et de plus quelques réflexions sur cette expérience nautique, si intéressante pour la théorie des conrans cle. l'Océan et pour la communicatioa des hom-

mes : je vous prie de les insérer dans voire journal , destiné particulièrement à servir d'archives aux sciences ei aux arts.

Ferrol , 29 thermidor an v (16 août 1797).

Citoyen ,

Vous trouverez ci-jointe une lettre qui m'a été remise par un officier d'un régiment en garnison ici, qui lui-même l'a reçue d'un soldat qui dit l'avoir sortie d'une booteille qu'il rencontra le 6 juillet dernier (à sec), entre les rochers du cap Prior. Je m'empresse, d'après le vœu de l'autem* de cette lettre, de vous la foire parvenir, et désire qu'elle procure le résultat d'utilité publique que vous et le citoyen Brard recherchez avec tant de zèle.

J. Beaujardin,

Vioe-oonsul de la république au Ferrol.

A bord du naTire danois VIndianer , capilaiiie Bensse, 15 Juin 1797.

Monsieur ,

Nous avons jeté à la mer, d'après votre invitation, cette lettre, n<* 1, iaduse dans une bouteille, à la latitude septentrionale de 44 degrés 22 minutes; longitude, 4 degrés 52 minutes, méridien de TénérifTe. Nous allons de Hambourg à Surinam , cdonie hollandaise. A chaque centaine de lieues, nous en jetterons une autre avec son numéro, sa date, ses latitude et longitude. Nous joignons, dans chaque bouteille, à chaque lettre, un billet écrit en latin , français, italien , anglais et allemand, pour prier ceux qui la tcouveront, d'écrire exactement au-dessous le lieu et la date où ils l'auront trouvée , avec instance de vous la foire passer de suite.

Nous sommes avec tout Iç respect dû à vos talens, et le dévouement possible ,

Vos très-ôbéissans serviteurs ,

Panel junior. Panel l'alné , Brard ,

Correspondani du Muiéum d'histoire naturelle.

La note, jointeà la lettre, en latin , en français, en italien et en anglais, était ainsi conçue :

« Nous prions ceux qui trouveront la lettre incluse dans cette bouteille, d'y écrire le lieu et la date où ils l'auront trouvée, de la cacheter et de la mettre à la poste pour la faire parvenir à son adresse. Gomme elle est destinée pour faire connaître le système des courans , et que par là elle intéresse la marine et l'humanité entière, nous croyons que toutes personnes honnêtes qui la trouveront, ne se refuseront point à cette belle action. »

La lettre du citoyen Brard et de son ami Panel .

NOTES DU MÉMOIRE SUR LA MÉNAGERIE

correspondais du Muséum d'histoire naturelle , a été jetée à la mer par le 44* degré 22 minutes de latitude septentrionale, et le 4^ degré 52 minutes du méridien de Ténénffe : c'était le i 5 juin i 797; elle a altéri au cap Prior le 6 juillet. Ce cap est situé au 43* degré 34 minutes ^5 secondes de latitude septentrionale , et au iO* degré 3i minutes 45 secondes de longitude oriaitale du méridien de TénérifTe. La lettre a donc parcouru en latitude, vers le sud, environ 48 minutes, on 20 lieues, en supposant le degré à 25 lieues terrestres ; et elle a votrué en longitude 5 degrés 39 miuutes i5 secondes vers Test, qui font enviroA 1H lieues ; le degré de longitude étant par ce paraDèle de 20 lieues terrestres , ou un cinquième plus petit que sous Téquateur. En prenant la diagonale de ces deux directions au sud et à Test, on aura environ i 25 lieues pour la route de la bonteUle.

Cependant il est probable qu'elle a feit plus de 20 lieues vers le sud, si les marées portent au nord , le long des côtes de l'Europe ; car elle a dû descendre d'abord au sud avec le coiu-ant de l'océan Atlantique, et remonter ensuite au nord avec les marées qui , selon moi , ne sont que les oontrecourans latéraux du courant général , qui porte au sud dans notre été. De quelque manière qu'elle ait vogué au sud , il est certain qu'elle n'a point éprouvé d'obstacle de la part de ce prétendu courant général de l'Océan , qui va sans cesse de la ligne aux pôles par la gravitation de la lune, suivant le système astronomique.

Si on joint à cette expérience celle (fui fut faite aussi avec une bouteille jetée dans la baie de Biscaye, le i 7 août U86 , et qui fut repêchée sur les côtes de Normandie , le 9 mai i 787, on sera convaincu que le courant général de l'océan Atlantique porte au sud en été et au nord en hiver. On peut voir des détails sur l'expérience de la baie de Biscaye, dans le Mercure de France du i 2 janvier i 788 , et dans mon Mémoire sur les marées , où j'en ai fait l'application à ma théorie des marées , publiée pour la première fois en i 784.

<}uelques personnes prétendent que c'est le vent qui a poussé ces deux bouteilles en sens contraire ; d'autres, que c'est la lune. Il est possible que le vent ait influé sur leur navigation; mais l'a-t-il retardée ou accélérée ? J'ignore celui qui a soufflé à ces deux époques, à la hauteur des côtes de France et d'Espagne ; mais cette chance douteuse est à l'avantage de ma théorie , si on s'en rapporte à celle des astronomes sur la direction de ce météore hors de la zone torride. Suivant le docteur llalley, le vent d'ouest souffle presque toute Fan-

née hors des tropiques. Selon lui, ce vent esl, en quelque sorte , une réaction du vent aliié de l'est , qui souffle en sens contraire dans la zone torride. Certainement cela n'est pas ; car, si cela était , la bouteille jetée à l'entrée de la baie de Biscaye aurait dû y rentrer ; au contraire , elle a été portée au nord, puisqu'elle a été repêchée sur les côtes de Normandie ; elle a donc dû être contrariée plutôt que favorisée par le vent d'ouest. H y avait donc on courant qui la portait au nord, malgré la résistance de ce vent. D'ailleurs, celui qui tooffle contre l'embouchure d'une rivière, n'en change pas le cours , quoiqu'il le retarde.

Ce courant, dira-t-oa, est celui des marées, qui portent au nord en tout temps , suivant le système astronomique ; mais si ce courant existait , comment la bouteille échouée sur le cap Prior est-elle descendue vingt lieues au sud ? Elle a donc vainco à la fois la résistance des marées et celle du vent d'ouest ? Tout ce qu'on en peut dire , c'est qu'un courant général, venant du nord, l'aura d'abord portée assez loin au sud; et qu'ensuite celui des marées, moms rapide, l'aura en partie reportée au nord le long des côtes, où elle a attéri.

Quant à ceux qui pensent que la lune, par son attraction, est le mobile principal des mouvemens de rOoéan, et par conséquent de la navigation de ces deux bouteilles, je leur en demande bien pardon , mais je crois qu'ils se trompent. Le courant de l'océan Atlantique, qui change deux fois par an aux équinoxes, comme celui de l'océan Indien, ne peut avoir la cause de son mouvement dans le cours permanent de la lune, qui va toujours d'Orient en Occident ; mais il en a une versatile aux deux pôles, dont le soleil, par sa chaleur, fond alternativement les glaces d'un équinoxe à l'autre.

Je le répète, il n'est pas vraisemblable que la lune soit , par sa gravitation ou son attraction , le mobile de TOcéan. Comment produirait-elle par son attraction les grandes marées de chaque mois, qui n'arrivent sur nos côtes qu'un jour et demi ou deux après qu'elle est nouvelle ou pleine? Elles devraient avoir lieu immédiatement à son passage à notre méridien , si elle soulevait notre mer. Comment, d'un autre côté , pourrait-elle l'attirer vers le zénith de ce même méridien , lorsqu'elle est à son nadir , et soulever la mer Atlantique, lorsqu'elle est sur la mer du Sud ? Peut-elle agir sur nos têtes , tandis qu'elle est à nos antipodes ? Comment attire-t-elle deux fois par jour TOcéan entier, et laisse-t-elle la Méditerranée et les lacs sur lesquels elle passe , sans flux et reflux ? Pour^ quoi n'attire-t-elle pas l'atmosphère, cet Océan d'air plus étendu, plus léger et plus mobile que

NOTES DU MÉMOIRE SUR LA MÉNAGERIE

rOcéan a(|iiatique ? Si elle soulevait l'air, il aurait des marées comme l'Océan, et au même moment ; le baromètre les annoncerait deux fois par jour : or , c'est ce qu'il ne foit pas.

La lune n'agit donc sur l'Océan que par les rayons du soleil , qu'elle réverbère sur les glaces des pôles, dont elle accélère les fontes par un surcroît de dialeur ; et ces fontes n'accroissent le volume de l'Océan sur nos côtes, qu'un jour et demi ou deux après que leur action s'est foit sentir au pôle d'où elles partent, à cause de l'éloignement de ce pôle; ainsi, une source qui tombe dans un bassin, y produit un mouvement qui se décompose en deux ; l'un est celui de la masse entière de l'eau , qu'elle remue presque à la fob ; l'autre est celui de fluctuation , qui n'agit qu'à la surface et y produit des cercles qui se succèdent sans cesse.

Le premier se feit sentir dans l'Océan , lorsque le soleil à l'équinoxe échauffant un pôle couvert de glaces , en fà\i sortir des torrens qui augmentent tout à coup le volume île l'Océan et le forcent de rétrograder vers le pôle opposé , avec une impulsion de masse qui se fait sentir en deux ou trois semaines dans la mer des Indes. Le même effet a lieu y lorsque les fontes polaires surabondantes de la nouvelle et pleine lune se manifestent un jour et demi après , dans les grandes marées de nos côtes. Elles arrivent chez nous en été, ainsi que celle de l'équinoxe du printemps, beaucoup plus tôt qu'aux Indes , parce que nous sommes plus voisins du pôle qui les produit.

Quant au mouvement de fluctuation, il nous donne des marées de chaque jour, qui se succèdent comme les ondulations d'un bassin où tombe une source, et qui se font sentir, surtout sur les côtes, par l'action constante des courans polaires semiannuels, dont elles ne sont souvent que des contreoourans latéraux.

L'Océan est un grand fleuve dont les sources versatiles sont aux pôles; il circule autour du globe par un mouvement à la fois direct et latéral, et par deux mouvemens tour à tour opposés, comme la sève dans les végétaux , et le sang dans les animaux : c'est ce que nous démontrerons dans un plus grand détail , dans nos Harmonies de la Na^ tore. Les preuves que nous en rapporterons sont si évidentes que nous nous flattons de ramener à notre théorie les partisans les plus zélés du système nevirtomen.

Quoi qu'il en arrive , il est certain que les courans de l'Océan peuvent être au moins aussi utiles aux hommes que ceux des rivières. On peut , par le moyen de ceux du pôle nord , Êdre deseendre tous les ans en été , jusque sur nos côtes et dans

nos ports, des quantités prodigieuses de bois qui se perdent dans les parties septentrionales de l'Europe et de l'Amérique : en les assemblant en longs trains , et en les remorquant avec quelques bateaux, elles descendraient encore plus aisément que les montagnes de glaces flottantes qui sortent, au printemps , du fond de la baie d'Hudson et de celle de Baffin, et viennent s'échouer jusque sur le banc de Terre-Neuve.

Il y a quelques années, l'hiver ayant été doux à Londres , et les glacières y manquant de glace en été , un Anglais fît la spéculation d'en aller chercher sur le grand banc; il en rapporta une cargaison qu'il vendit fort cher. Il eût pu en remorquer un rocher entier jusque dans la Tamise. Noos pouvons de même exporter les forêts du nord et les faire flotter daas la Seine. La théorie des ooorans maritimes peut ouvrir mille communications utiles entre les hommes ; les causes en étant connues, on peut en déterminer les effets par des expériences simples, fiiciles et peu coûteuses. Une bouteille deviendra plus intéressante dans la mer que le globe aérostatique dans l'air; celui-ci expose les hommes à de terribles naufrages, celle-là peut les en sauver. Il est évident que si le vaisseau V Indienne avait péri sur un écueil , à l'endroit où le C. Brard a jeté sa bouteille , l'équipage eût donné des nouvelles de son malheur sur la côte d'Espagne en moins de trois semaines; U n'eût pas tardé sans doute à être secouru.

Hélas ! il n'y avait guère plus loin de l'Ile de France à l'Ile de Sable, sur laquelle un vaisseau de la Compagnie des Indes se brisa, il y a environ quarante ans. Le capitaine abandonna sur cet écueil , jusqu'alors inconnu , cent cinquante noirs esclaves qu'U venait d'acheter à Madagascar. Il promit à ces infortunés , qu'il laissa presque sans vivres, de les envoyer chercher dès qu'il serait arrivé à l'Ile de France, et il s'embarc|ua avec ses matelots dans sa chaloupe, qui pouvait à peine les contenir. Dès qu'il fut abordé au Port-Louis , il rendit compte au commandant de son naufrage et du sort des malheureux noirs ; mais celui-ci calculant le temps et les frais d'armement avec la valeur des nègres , il conclut que la dépense de leur recherche en surpasserait le profit. Ainsi ils furent oubliés pour toujours. Huit ou neuf ans après, un vaisseau , passant près de l'Ile de Sable y y aperçut des signaux ; c'étaient ceux de six ou sept de ces misérables noirs, qui avaient survécu à leurs compagnons morts de foim. Pour eux , ils avaient subsisté jusque là de coquillages et de quelques oiseaux de mer , et ils se désaltéraient d'eau de pluie^ qo'ils conservaient dans des coquilles. On

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