‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 206 sur 213 · LA CRITIQUE ET LES JOURNAUX · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE ET LES JOURNAUX

Un jour je vis entrer chez moi un jeune homme de mes amis, qui se destine aux lettres ; il tenait à sa main un journal. Quoique naturellement gai , il avait l'air sombre.

MOI

Que m'apportez-vous là? lui dis-je.

MON AMI

Une nouvelle méchanceté du Journal des Débats ; vous en êtes l'objet.

MOI

Vous me surprenez. J'ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes ouvrages.

MON AMI

Avez-vous été le voir à l'occasion de votre nouvelle édition ?

MOI

Non, je ne l'ai même jamais vu. Il est journaliste; et j'ai pour maxime que quand on donne à un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui donne en même temps celui de nous déshonorer.

MON AMI.'

Lisez, lisez; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n'êtes propre qu'à faire des romans; que votre Théorie des Marées n'est qu'un roman ; que vous avez la manie d'en parler sans cesse; que vos principes de morale sont exagérés ; que vous n'avez aucune connaissance en politique. Pardonnez-moi si je répète ses injures, mais je suis indigné. Ce sont des personnalités dont vous devez fah-e justice.

MOI

Je lis rarement ce journal, parce que je trouve sa critique amère et souvent injuste. Son rédacteur est d'ailleurs un homme d'esprit; mais ses satires répugnent à mes principes de morale ; voilà peut-être pourquoi il les trouve exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il n'est guère question de cette science moderne dans mes Étudies de la JYature. Mais pourquoi en a-t-il parié?

MON AMI

C'est peut-être que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionnez quelque place.

MOI

Voyons donc ce redoutable feuilleton. Et après l'avoir lu tout entier: Je ne trouve pas, lui dis-je, que j'aie tant à me plaindre. D'abord il commence par me blâmer , et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait précisément le contraire; il loueaa commencement et blâme à la fin. Le premier parait un ennemi impartial, qui est forcé enfin de reconnaître vos bonnes qualités; le second semble être un ami équitable qui ne demande qu'à vous louer, mais qui est contraint ensuite d'avouer vos défeuts, par le sentiment de la justice. L'un et Tautre savent bien que la dernière impression est la seule qui reste dans la tête du lecteur. C'est le dernier coup de la cloche qui la fait long-temps vibrer.

MON AMI

Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une opinion , ou même qui la loue, est tenu de motiver sa critique ou son él(^. Bayle est là-dessus un vrai modèle. IxMrsqn'il réfute une erreur, il y supplée la vérité. Tout critique qui se conduit autrement, est ou ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l'mi et l'autre.

MOI

Ohl cela est trop fort: il ne me blâme que sur le fond des choses, qu'il n'entend pas, et que, peut-être, on le charge de blâmer; mais il me loue de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus grands écrivains du siècle.

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