LETTRE IX
OBS AniMAUX NATURELS A L'ILE DB FRANCK.
L'abbé de La Caille dit que les Portugais ont apporté les singes à l'Ile de France. Je ne suis pas de son avis; parce que, s'ils voulaient y faire un étaUisBement , cet animal est destructeur ; et s'ils voulaient le mettre dans l'Ile comme un gibier ordinaire, ils ignoraient s'il y avait des firuits qui pussent lui convenir ; que d'aiUenrs sa chair est d'un goât rebutant, et que bien des noirs même n'en veulent point manger. Cet animal ne peut avoir été apporté des cdtes voisines. Celui de Madagascar, appelé maki , ne Iqi ressemble point , non plus que le bavian du cap de Bonne-Espérance,
IjC sini^ de l'Ile de France est de taille médio-
cre; il est d'un poil gris-roux , assex bien .^^..^ , il porte une longue qneue. Cet animal vit en société : j'en ai vu des troupes de plus de soixante à la fois.Ils viennent souvent piller les habitations. Us placent des sentindles au sommet des arbres et sinr la pointe des rochers. Lorsqu'ils aperçoivent deft diiens ou des diasscurs , ils jettent un cri , et Unis décampent.
Cet animal grimpe dans les montagnes les plus inaccessibles. Il se repose au-dessus des précipices, sur la plus légère corniche : il est le seul quadnpède de sa taille qui ose s'y exposer. Ainsi la nature , qui a peuplé de végétaux jusqu'à la fente des rochers , a créé des êtres capables d'en jouir.
Jje rat paraît l'Iiabitant naturd de nie. H y en a un nombre prodigietix. On prétend que les Hdlandais abandonnèrent leur établissement à cause de cet animal. Il v a des habitations où on en tue plus de trente mille par an. H fliit en terre d'amples magasins de grains et de fruits ; il grimpe jusqu'au haut des arbres, on il mange les petits oiseaux. Il perce les sdives les plus épaisses. On les voit au coucher du sddl se répandre de tons côtés, et détruire dans quelques nuits une récdte entière. J'ai vu des champs de mais où ils n'avaient pas laissé un épi. Ils ressemblent à nos rats d'Europe : peut-être y ont-ils été apportés par nos vaisseaux. ^
LiCs souris y sont fort communes : k dégât que font ces animaux est incroyable.
On prétend qu'il y avait autrefois beaucoup de flamans; c'est un grand et bel oiseau marin, de couleur de rose. On dit qu'il en reste encore trois. Je n'en ai point ru.
On trouve beaucoup de corbigeaux. C'est, diton , le mdlleur gibier de l'Ile : il est fort difBdle à tirer.
Il y a des paille-en-culs de deux sortes; l'une, d'un blanc argenté^ l'autre ayant le bec, les pâtes et les pailles ronges. Quoique cet oiseau soit marin , il foit son nid dans les bois. Son nom ne convient pas à sa beauté. Les Anglais l'apiidlent plus convenablement Voiseau du tropique.
J'y ai vu plusieurs espèces de perroquets , mais d'une beauté médiocre. Il y a une espèce de perruches vertes avec un capuchon grw ? elles sont grosses comme des momeaux; on ne peut jamais les apprivoiser ; c'est encore un ennemi des récoltes ; elles sont assez bonnes à manger.
On trouve dans les bois des meries , qui, à l'appel du chasseur, viennent jusqu'au bout de son fusil. C'est im bon ^bier.
Il y a un ramier , appelé pigeon hollandais , i dont les couleurs sont magnifiques; H une autre
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espèce d'un goAt fort agréable , mais si dangereuse , que ceux qui en mangent sont saisis de convulsions.
On y trouve deux sortes de chauve-souris : i*une semblable à la nôtre; Fautre , grosse comme un petit chat, fort grasse, et que les habitans mangent avec plaisir. '
Il y a une espèce d'épervier appelé mangeur de poules; on prétend aussi qu'il vit de sauterelles. Il se tient près de la mer. La vue de Thomme ne Felfraie point.
On trouvait autrefois sur le rivage beaucoup de tortues de mer; aujourd'hui on y en voit raremenU J'en ai vu cependant des traces sur le sable, et j'en ai vu pécher à l'entrée des rivières. C'est un poisson dont la chair ressemble à celle du bœuf. Sa graisse est verte et de fort bon goût.
Les bords de la mer sont criblés de trous où logent quantité de tourlouroux. Ce sont des cancres amphibies, qui se creusent des souterrains comme la taupe. Ils courent fort vite, et, quand on les veut prendre, ils font sonner leurs tenailles, dont ils présentent les pointes. Ils ne sont d'aucune utilité.
Un autre amphibie fort singulier est le bernardremiite , espèce de langouste , dont la partie postérieure est dépourvue d'écailles; mais la nature lui a donné l'instinct de la loger dans les coquillages vides. On les voit courir en grand nombre , chacun portant sa maison , qu'il abandonne pour une plus grande lorsqu'elle est devenue trop étroite.
Les insectes de l'Ile les plus nuisibles sont les s;iuterelles»' Je les ai vues tomber sur un champ comme la neige, s'accumuler sur la terre de plusieurs pouces d'épaisseur, et eu dévorer la verdure ilans une nuit. C'est l'ennemi le plus redoutable de l'agriculture.
Il y a plusieurs espèces de chenilles. Quelques unes, comme celle du citronnier, sont très-grosses et très-belles. Les petites sont les plus dangereuses, ciinsi que leurs papillons : elles désolent les jardins potagers.
Il y a un gros papillon de nuit, qui porte sur son corselet la figure d'une tête de mort : on l'aplielle hafe; il vole dans les appartemens. On prétend que le duvet dont ses ailes sont couvertes aveugle les yeux qui en sont atteints. Son nom ^ ient de l'effroi c|ue sa présence donne.
Les maûions sont remplies de fourmis , qui pillent tout ce qui est bon à manger. Si la peau d'un fruit mftr s'entr'ouvre sur un arbre , il est bientôt dévoré par ces insectes. On n'en préserve les offices et les garde -mangers qu'en plaçant leurs
supports dans l'eau. Son ennemi est le formica-tecv qui creuse ici , conmie en Europe, son enlonnoir dans le sable au pied des arbres.
Les cent-pieds se trouvent fréquemment dans les lieux obscurs et humides. Peut-être cet insecte fut-il destiné à éloigner l'homme des lieux malsains. Sa piqûre est très-douloureuse. Moh diien fui mordu à la cuisse par un de ces animaux , qui avait plus de six pouces de longueur. Sa plaie devint une espèce d'ulcère , dont il fut plus de trois semaines à guérir. J'ai eu le plaisir d'en voir un emporté par une multitude de fourmis qui l'avaient saisi par toutes les pâtes , et le traînaient comme une lougue poutre.
Le scorpion est aussi fort commun dans les maisons , et se trouve aux mêmes endroits. Sa piqûre n'est pas mortelle , mais elle donne la fièvre; c'est un bon remède de la frotter d'huile sur-le-champ.
La guêpe jaune avec des anneaux noirs a un aiguillouvqui n'est pas moins redoutable. Elle se bâtit dans les arbres , et même dans les maisons, des ruches dont la substance est semblable à celle du •papier. Elles en construisaient ime dans ma chambre; mais je me suis bien vite dégoûté de ces hôtes dangereux.
\jA guêpe maçonne se construit des tuyaux avec de la terre. On les prendrait pour quelque ouvrage d'hirondelle, s'il y en avait dans l'Ile. Elle se loge volontiers dans les appartemens peu fréquentés, et elle s'attache surtout aux serrures, qu'elle rem^ plit de ses travaux.
On trouve souvent dans les jardins les feuilles des arbrisseaux découpées de la largeur d'une pièce de six sous. C'est l'ouvrage d'une guêpe , qui taille avec ses dents celte pièce circulaire , avec une précision et une vitesse admirables : elle la porte dans son trou, la roule en cornet, et y dépose son œuf.
Il y a des abeilles dont le miel m'a paru assez bon : il est uaturellemeutMiquide.
Il y a une espèce d'insecte semblable aux fourmis, et qui ne met pas moins d'intelligence à se loger. Ils font un grand dégât dans les arbres et les charpentes, dont ils pulvérisent le bois. Ils construisent, avec cette poussière, des voûtes d'un pouce de largeur, dessous lesquelles ils vont et viennent : ces animaux, qui sont noirs, courent quelquefois sur toute la cliarpente d'une maison. Us percent les coffres et les meubles dans une nuit. Je n'ai point trouvé de remède plus sûr que de frotter souvent d'ail les lieux qu'ils fréquentent. On appelle ces fourmis des carias. Beaucoup de maisons en sont ruinées.
I\ y a trois espèces de cancrelas , le plus sale do
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tous les scarabées. Il y en a un platel gris; le plus oommon est de la grosseur d'un lianneton, d'un bnm roux. Il attaque les meubles , et surtout les papiers et les livres. Il est presque toujours logé au fond des oflices et dans les cuisines. Les maisons en sont infectées : quand le temps est à la pluie , ils voient de tous côtés.
U a pour ennemi une espèce de scarabée , ou mouche verte, fort leste et fort légère. Quand eelle-ci le rencontre, elle le touche, et il devient immc^e. Ensuite elle cherche une feute où elle le traîne et l'enfonce ; elle dépose un œuf dans son corps, et Tabandonne. Cet attouchement, que quelques gens prennent pour un charme, est un coup d'aiguillon dont l'effet est bien prompt , car cet insecte a la vie fort dure.
On trouve dans le tronc des arbres un gros ver avec des pâtes, qui ronge le bois; on l'appelle moutouc. Les noirs , et même les blancs, eu mangent avec plaisir. Pline observe qu'on le servait à Rome sur les meilleures tables, et qu'on en engraissait exprès de fleur de farine. On faisait grand cas de celui du bois de chêne : on l'appelait cossus. Ainsi l'abondance et la (tts affreuse disette se rencontrent dans leurs goûts, et se rapproclient comme tous les extrêmes.
J'y ai vu nos espèces ordinaires de mouches; mais le cousin ou maringouin y est plus incommode qa'en|Europe, surtout aux nouveaux arrivés, dont il préfère le sang. Son bourdonnement est très-fort. Ce moudieron est noir, piqueté de blanc. On ne peut guère s'en préserver la nuit que par des rideaux de gaze, qu'on appelle mousiicaire.
On trouve aussi , le long des ruisseaux , des demoiselles d'une belle couleur violette, dont la tête est comme un rubis. Cette mouche est carnassière. J'en ai vu une emporter en l'air un très-joli papillon.
Les appartemens , dans certaines saisons , sont remplis de petits papillons qui viennent se brûler aox lumières. Ils sont en si grand nombre, qu'on est obligé de mettre les bougies dans des cylindres de verre. Ils attirent dans les maisons un petit lézard fort joli, de la longueur du doigt ; ses yeux sont vifs; il grimpe le long des murailles, et même sur le verre; il se nourrit de mouches et d'insectes, qu'il guette avec beaucoup de patience; il pood de petits œufs ronds , gros comme des pois , et ayant coque, blanc et jaune , comme les œufs de poule. J'ai vu de ces lézards apprivoisés v^r prendre du sucre dans la main. Loin d'être iriai- Êûsans, ils sont fort utiles. Il y en a de magniûques dans les bois. On en voit de couleur d'azur et de veit changeant, avec des traits cramoisis sur
le dos , qui ressemblent à des caractères arabes.
Un ennemi plus terrible aux insectes est l'araignée. Quelques-unes ont le ventre de la grosseur d'une noix , avec de grandes pâtes couvertes de poil. Leurs toiles sont si foiles , que les petits oiseaux s'y prennent. Elles détniisent les guêpes, les scorpions et les cent-pieds.
Enfin, pour achever mon catalogue, je n'ai point vu de pays où il y ail tant de puces. On en trouve dans le* sal|le le long de la mer, et jusque sur le sonmietdes montagnes. On prétend que ce sont les rats qui les y portent. Eu certaines saisons, si on met un papier blanc à terre , on le voit aussitôt couvert de ces insectes.
Je n'oublierai pas un pou fort singulier que j'ai vu s'attacher aux pigeons. Il ressemble à la tique de nos bois, mais la nature lui a donné des ailes. Celui-là est bien destiné aux oiseaux. Il y a un petit pou blanc , qui s'attache aux arbres fruitiers et les fait périr; et une punaise de bois, appelée punaise maupin. Sa picplre est plus dangereuse que celle du scorpion ; elle est suivie d'une tumeur de la grosseur d'un œuf de pigeon, qui ne se dissipe qu'au bout de cinq ou six jours.
Vous ohserveres^ que la douce température de ce climat , si désirée par les habitans de l'Europe , est si fisivorable à la propagation des insectes , qu'en peu de temps tous les fruits seraient dévorés, et l'Ile même deviendrait inhabitable. Mais les fruiu de ces contrées méridionales sont revêtus de cuirs éjiais , de peaux âpres , de coques très-dures et d'écorces aromatiques , comme l'orange et le citron ; en sorte qu'il y a peu d'espèces où la mouche puisse; introduire son ver. Plusieurs de ces animaux nuisible se font une guerre perpétuelle, comme le cent-pieds et le scoipion. Le fomiica-leo tend des pièges aux fourmis , la mouche verte perce les cancrelas , le lézanl chasse aux papillons , l'araignée drtpe ses filets pour tout insecte qui vole, et l'ouragan, qui arrive tous les ans, anéantit à la fois une partie du gibier et des chasseurs.
Au Port-Louis , ce 7 décembre I76S.