SUR LE COMMERCE, L'AGRICULTURE ET LA DÉFENSE DE L'ILE
IJne lettre ne suffirait pas pour détailler ces trois objets , qui sont immenses. A commencer par le premier , je ne connais point de coin de terre qui étende ses besoins si loin, tette colonie feit venir sa vaisselle de Chine, son linge et ses habits de l'Inde, ses esclaves et ses bestiaux de Madagascar, une partie de ses vivres du cap de Bonne-Espérance , son argent de Cadix et son administration de France. M. de La liourdonnais voulait en faire l'entrepôt du commerce de l'Inde' , une seconde Batavia. Avec les vues d'un grand génie, il avait
* Tout entrepôt augmente les frais du commerce; quand il est inutile il neEaut pas l'établir. Aucune nation n'a aux Indés d'entrepôt placé hors des lieux de son commerce. Batavia est dans une Ile qui donne des épiceries.
On regarde encore l'Ile de France comme 'une forteresse qui assure nos possessions dans l'Inde. C'est comme si on regardait Bo^deaux comme la citadelle de nos colonies de l'Amérique. U y a quinze cents lieues de l'Ile de France à Pondichéry. Quand on supposerait dans cette tle une garnison considérable, encore faut-il une escadre pour la transporter aux Indes. 11 faut que cette escadre soit toujours rassemblée dans un port , où les vers dévorent un vaisseau en trois ans. L*tle ne fournit ni goudron, ni cordages, ni mâture : les hordages même n'y valent rien , le bois du pays étant lourd et «ans élasticité.
On court les risques d'un combat naval. Si on est battu , le secours est manqué : si on est victorieux . les soldats , transportés tout d'un coup d'un climat tempéré dans un climat tr^schaud , ne (leuvent supporter les fatigues du service.
Si on eût (ait pour quelque endroit de la côte Malabare, ou de l'embouchure du Gange , la moitié de la dépense qu'on a faite à l'Ile de France , nous aurions dans llnde même une forteresse respectable et une armée acclimatée : les Anglais ne se seraient pas emi^arés du Bengale. On peut s'en rappor-
le faible d'un homme ; mettez-le sur tm point , il en fera le centre de toutes choses.
Ce pays , qtû ne produit qu'un peu 'de café, ne doit s'occuper que de ses besoins j et il devrait^ pourvoir en France, afin d'être utile par sa consommation à ù métropole, à laquelle il ne rendra jamais rien. Nos «denrées, nos draps, nos toiles, nos fobriques y suffisent , et les cotounines de Normaiidie sont préférables aox toiles du Bengale qu'on donne aux esclaves. Notre argent seul devrait y circuler. On a imaginé une monnaie de papier à laquelle personne n'a de confiance. Dans son plus grand crédit elle perd trente-trois et souvent cinquante pour cent. H est impossible que ce papier perde moins : il est payable en France à six mois de vue; il faut six mois pour le voyage , «x mois pour le retour ; voilà dix -huit mois. On compte id qu'en dix-huit mois l'argent comptant placé dans le commerce maritime doit rapporter trente-trois pour cent. Celui qui reçoit du papier pour des piastres le regarde comme une marchandise qui court plus d'un risque.
Le roi paie tout ce qu'il acliète un tiers au moins au-dessus de sa valeur : les grams des habitans, la construction de ses édifices, les fournitures et les entreprises en tout genre. Un habitant vous fera un magasin pour vingt mille francs comptant; si vous le payez en papier, c'est dix mille écus; il n'y a pas là-dessus de dispute.
C'est pourtant la seule monnaie dont tout le monde est payé. On avait pensé qu'elle ne sortirait pas de l'Ile, non-seulement elle en sort, mais les piastres aussi , pour n'y jamais rentrer ; autrement la colonie manquerait de tout.
De tous les lieux étrangers on elle conmierce , le seul indispensable à sa constitution présente est Madagascar, à cause des esclaves et des bestiaux. Ses insulaires se contentaient autrefois de nos mauvais fusils , mais ils veulent aujourd'hui des piastres cordonnées : tout le monde se perfectionne.
Au reste, si on compte qu'il y ait un jour assez de superflu pour y faire fleurir le négoce, il faut se hâter de nettoyer le port. Il y a sept ou huit carcasses de vaisseaux qui y forment autant d'Iles , que les madrépores augmentent chaque jour.
ter à eux sur ce qu'il convient de faire pour protéger on éUblisscment. Us entretiennent trois ou quatre mill« soldais européens sur les bords mêmes du Gange : ils avaient cependant assez d'Iles éloignées à leur disposition. U ne Ucnt enoor» qu'à eux de s'étabru: sur la côte de l'ouest de Madagascar . mais» dans leurs entreprises » ils ne séparent jamais. le» moyens de leur fin. Les moutons sont bien mal gardés quand le chien est à quinze cents lieues de la bergerie.
A quoi donc l'fle de France est-elle bonne? A donner du café et à senir de iTlâche à nos vaisseaux.
VOYAGE A LILE DE FRANCE
n ne devnît être permis à penxmne de posséder des terres fociles à défrîdier et à la portée de la TÎUe sans les mettre en Taléor. Personne ne devrait se foire concéder de grands et beaax terrains pooT les revendre à d'antres. Les lois défendent ces abus; mais on ne snit pas les lois.
On devrait multiplier 1^ bétes de somme , surtout les ânes si utiles dans un pays de monta^^nes : imâneportedeui fois la chai^ d'un noir. Le nègre ne coûte guère davantage, mais l'âne est plus fort et plus heureux.
On a Eût beaucoup de lois de police sur ce qu'il convient de planter. Personne ne connaît mieux que l'habitant ce qui est de son intérêt et ce qui convient â son sol. Il vaudrait mieux trouver le moyen d'attadier l'agriculteur au champ qu'il cultive à regret ; car les ordonnances ne peuvent rien sur les sentimens.
Il y a nn grand nombre de soldats inutiles auxquels on pourrait donna: des terrains â cultiver, en fiûsant les avances du défriché : on pourrait les marier avec des négresses libres. Si on eût suivi ce plan , depuis dix ans l'Ile entière serait en rapport; oh aurait \me pépinière de matelots et de soldats indiens. Celte idée est si simple , que je ne suis pas étonné qu'on l'ait méprisée.
Quant aux moyens à proposer pour adoucir l'esclavage des nègres , j'en laisse le soin à d'autres ; il y a des abus qui ne comportait aucune tolérance.
Si vous consultez sur la défense de l'ile un officier de marine , il vous dira qu'une escadre suffit; un ingénieur vous proposera des fortifications; un brigadier d'infanterie est persuadé qu'il ne faut que des régimens; et l'habitant croit que l'Ile se défend d'elle-même. Les trois premiers objets dépendent de l'administration , etsont dispendieux et nécessaires en partie. Je m'arrêterai au dernier , afin de vous foire part de quelques vues économiques.
J'ai observé , en folsant le tour de l'Ile , qu'elle était entourée en grande partie, à quelque distance du rivage, d'une ceinture de brisans; que là où cette ceinture n'est pas continuée, la côte est formée de rochers inabordables. Cette disposition m'a paru étonnante, mais elle est certaine. L'Ue serait inaccessible s'il ne se trouvait des passages dans les récife. J'en ai compté onze : ils sont formés par le courant des rivières, qui se trouvent lODJonn vis-à-vis.
La défense extérieure de File consiste donc à
interdire ces ouvertures. Quelques-unes peuvent se fermer par des chaînes flottantes , les autres peuvent être défendues par des batteries posées sur le rivage..
Comme on peut naviguer en bateau entre les rédfoetlacôte, on pourrait se servir de chaloupes canonnières , dont le service me parait fort commode, par la fodlité d'avancer ses feux lorsque la passe se trouve à une grande distance du canon de la côte.
Derrière les récifs, le rivage est d'un abord aùi<* ; on descend sur un sable uni. On pourrait remire ces endroits impraticables, ainsi qu'ils le sont devenus naturellement dans le fond des anses du port du sud-est. U n'y a qu'à y planter des mangliers , la même espèce d'arbres qui y ont crû bien avant dans la mer en formant des forêts impénétrables : ce moyen est si focile que personne ne s'en avise.
Dans les parties de la côte , battues par les lames, s'il se trouve quelques plateaux de rochers accessibles, ces lieux n'étant jamais fort étendus, on peut les défendre par quelques pans de muraille sèdie, par des chevaux de frise touuMls à jeter à l'eau , par des raquettes qui crols^!^"* les lieux les plus secs : mais , pour peu qo^li y ait de sable au pied , les mangliers y viendront; leirs branches et leurs racines s'entrelacent de telle sorte qu'aucun bateau n'y peut aborder. On néglige trop les moyens naturels de défense , les arbres , les buissons épineux, etc. Ils ont cet avantage, qu'ils coûtent peu , et que le temps qui détruit les autres ne fait qu'augmenter ceux-ci. Voilà quant à la défense maritime.
Je considère l'Ile comme un cercle , et cliaque rivière venant du centre comme un des rayons de ce cercle. On peut escarper, et planter de raquettes et de bambous toutes les rives qui sont du côté de la ville, et découvrir à trois cents toises le boni opposé. Alors chaque terrain compris entre deux ruisseaux devient un espace tout fortifié , et le canal dé ces ruisseaux un fossé très-dangereux. Tous les côtés par où l'ennemi voudrait les passer seraient découverts , tous ceux que l'habitant défendrait seraient protégés : l'ennemi n'arriverait à la ville qu'à travers mille difficultés. Ce système de défeïise peut s'appliquer à toutes les lies de peu d'étendue ; les eaux y coulent toujours du centre à la circonférence.
Des deux ailes de montagnes qui embrassent la ville et le port , il n'y a guère à défendre que la partie qui regarde la mer; ou bâtirait sur l'Ile aux Tonneliers une citadelle, dont les batteries, placées dans des espèces de chemins couverts, donneraient des feux rasans ; on y mettrait beaucoup de mortiers, si redoutés des vaisseaux. A droite et à gauche , jusqu'aux mornes , on saisirait le terrain par des Ugnes de fortification respectables. La nature en a déjà fait une partie des frais sur la droi-
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
te; la rivière des Lataniers protège tout ce front.
Le fond du bassin, formé derrière la ville par les montagnes, comprend un vaste terrain, ou Ton peut rassembler tous lés habitans de File et leurs noirs. Le revers de ces montagnes est inacoessibie, on peut l'être à peu de frais.
Il y a même un avantage fort rare , c'est qu'au fond de ce bassin , daiis la partie la plus élevée de la montagne, à l'endroit appelé le Pouce, il se trouve un espace considérable, planté de grands arbres, où coulent deux ou trois ruisseaux d'une eau très-saine ; on ne peut y monter de la ville que par un sentier très-difficile ; on a essayé d'y faire, à force de mines, un grand chemin pour communiquer de là dans l'intérieur de l'Ile; mais le revers de ces montagnes est d'un escarpement effiroyable ; il n'y a guère que des nègres ou des singes qui puissent y grimper. Quatre cents lionunes dans ce posta^^ec des vivres, ne pourraient jamais y être fordl^loute la garnison même peut s'y retirer.
Si , à des moyens naturels de défense, on ajoute oeiB qui dépendent de l'administration , une escadre et des troupes, voici les obstacles que l'ennemi aura à surmonter :
i^îï sera obligé de livrer un combat en mer ;
2® Eu supposant l'escadre vaincue , elle peut retarder la descente du vainqueur, en le forçant de dériver, dans le combat, sous le vent de l'Ue;
3® Il lui reste à vaincre les difGcultés du débarquement ; il ne peut attaquer la côte que par des points , et jamais sur un grand front ;
4® Chaque passage de ruisseau lui coûte un combat très-désavanlageux , si on le force à se présenter toujours à découvert ;
5** n est obligé de f^ire le siège de la ville par un côté peu étendu , sous le feu des mornes qui le commandent, et d'ouvrir la tranchée dans les rochers;
&* La garnison , contrainte d'abandonner la ville, trouve au haut des montagnes un réduit silr et pourvu d'eau , où elle peut elle-même recevoir des secours de l'intérieur de l'Ile.
Ce serait ici le lieu de vous parler de la défense de l'Ile de Bourbon, voisine de celle-ci; mais je ne la connais pas. Je sais seulement qu'elle est inabordable, bien peuplée, et qu'il y croit plus de blés qu'elle n'en peut consommer ; cependant j'entends dire à tout le monde que le sort de Bourbon est attaché à celui de l'Ile de France. Seraitce parce que la caisse militaire est ici ' ?
(*) L'auteur a supprimé quelques ohsenratioiis sur l'tle de France, afin qu'on ne pAt employer à l'attaquer ce qui était im^iné pour la défendre. C'est une discrétion qu'auraient dû avoir ceux qui ont publié des cartes et des plans de nos colo-