‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 41 sur 213 · OURAGAN · texte numérisé non relu

OURAGAN

Après avoir obtenu la permissioii de retûurDer en France , je me disposai à m'embarqoer sur l'Indien, vaisseau de 64 canons.

Je donnai la liberté à Duval, cet esclave qm' portait votre nom ; je le confiai à un honnête honn me du pays, jusqu'à ce qu'il eût acquitté par son travail quelque argent -dont il était redevable à l'administration. S'il eût parlé françal<{, je l'aoraif gardé avec moi. Il me témoigna par ses larmes le regret qu'il avait de me quitter ; il m'y paraîsttît plus sensible qu'au plaisir d'être libre. Je proposai à Cdte d'acheter sa liberté s'il voulait s'attacher à ma fortune; il m'avoua qu'il avait dans l'Ile une maltresse dont il ne pouvait se détacher. Le sort des esclaves du roi est supportable; il se trouvait heureux ; c'était plus que je ne pouvais lui pcomettre. J'aurais été très-aise de ramener mon paavre Favori dans sa patrie ; mais quelques mois avant mon départ on me prit mon chien; je perdii en lui un ami fidèle que j'ai souvent regretté.

Quelques jours avant de partir je revis Autoarou, cet insulaire de Talti, que l'on ramenait dans son pays après lui avoir feit connaître les rncBora de l'Europe. Je l'avais trouvé, à son passage, fnnc, gai, un peu libertin; à son retour je le voyais réservé , poli et maniéré. Il éuit enchanté de l'Opéra de Paris , dont il contrefaisait les chants et les danses. Il avait une montre dont il désignait les beores par leur usage ; il y montrait l'heure de se lever, de manger, d'aller à l'Opéra, de se promener, etc. Cet homme était [rfein d'intelligence; îl exprimait par ses signes tout ce qu'il voulaiL Quoique les hommes de Taîti passent pour n'avoir en aucime communication avec les autres nations avant l'anivée de M. de Bougainville , j'observai cependant un mot de leur langue, et un usage qui leur sont communs avec difTérens peuples. MaUé^ en langue taitienne, veut dire tuer. Le matar des Espagnols , le mai des Persans, ont la même signification. Les Talliens ont aussi coutnme de se dessiner la peau, conune beaucoup de peuples de l'ancien et du nouveau continent. Ils oonnaissaieiit le fer, qu'ils n'avaient pas ; ils l'appelaient aurou. et en demandaient avec empressement; ils avaient

nies , dont nos ennemis ont tiré plus d'une kit parti. Les Hollandais ne permettent pas qu'on grave les plans de leon Iles : on en donne des copies manuscrites à chaque capitafoe de Yaiflseau , qui les remet à son retour dans les finreaux de l'amirautë.

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des mafadies vraérifa», qâ viennail « dil-on , do NoareMHVoiMie; unis toutes ces analogies ne safiSsot pas poor remoaler à l'origine d'ime natkn; les folies, les besoins, lesmaax deFespèce humaine, paraissent MAnralisés ehez toos les peuples. Un moyen pHis sAr de les distinguer serait la mnnaisBancc de leivs langues. Toutes les nations de rEurope mangeni du pain, maïs les Russes l'appellent gkba, les Âfleinands bnak , les Latins pauis, les Bas-Bretons harm. Un dictionnaire en* eyciopédii|ne des langues aérait un ourrage trèsphilosophique.

Autoorou paraissait s'ennuyer beaucoup à File de Franœ; fl se prumenait toujours seul. Un jour je Paperços dans une méditation profonde; il regardait, à la porte de la prison, un noircsclave à qui on rivait ime grosse chaîne autour du cou. C'était an étrange spectacle pour lui, qu'un homme de sa cooietir traité ainsi par des blancs qui l'avaient comblé de bienfidts à Paris ; mais il ne savait pas que œ sont les passions des hommes qui les portent au-delà des mers, et que la morale, qui bth bnce ces passions en Europe, reste en-deçà îles tropiques.

Je m'embarquai le 9 novembre i 770; plusieurs Maiabares vinrent m'aocompagner jusqu'au bord de la mer; Us me souhaitèrent, en pleurant , un prompt retonr. Ces bonnes gens ne perdent jamais fespéraneede revoir ceux qui leur ont rendu quelque service. Je reconnus parmi eux un maître tiiarpentier, qui avait acheté mes livres de géométrie, quoiqu'il sût à peine lire ; c'était le seul homme de rUe qui en eût voulu.

Nous restâmes onze jours en rade, retenus par le calme. Le 20 au soir nous appardllâmes, et le 2i , à trois bein^ après midi , nous mouillâmes à Bourbon , dans la rade de Saint- Denis.

Cette Ile est à quarante lieues sous le vent de l'Ile de France. Il ne faut qu'un jour pour aller à Bourbon, et souvent un mois pour en revenir; elle paraît de loin comme une portion de sphère ; ses montagnes sont fort élevées. On y cultive, ditoo, la terre à huit cents toises de hauteur; on donne seize cents toises d'élévation au sommet des Trois-Salases , qui sont trois pics inaccessibles.

Ses rivages sont très-escarpés ; la mer y roule sans cesse de gros galets; ce qui ne permet qu'aux pirognes d'aborder sans se briser. On a construit à Saint-Denis, pour le débarquementdes chaloupes, im pont-Wis soutenu par des chaînes de fer ; il avance sur la mer de plus de quatre-vingts pieds. A rextrémité de ce pont est une échelle de corde oii grimpent ceux qui veulent aller à terre. Dans

Rf.qnardiiv.

tout le rme de nie on ne peiH débanpicr qu'en sr jetant à Teau.

Conune f/iidifii devait rester trois semaines au mouillage pour charger du cafë, plusietm passagers résohimit de rester quelques jours dans Plie , et d'aller même attendre à Saint-Paul , sept lieues sous le vent, que notre \*aisseau vint y compléter sa cargaison.

Je me décidai moi-même à descendre à terre . par b disette de vivres oà nous notis trouvions à bord, et par l'exemple du capitaine d d'wi grand nombre d'ofRders dedilTérens vaiïtfieaux.

Le 25, après midi, je m'embarquai seul dans une petite yole; et, nuilgré hi brise qui était trèsviolente, à force de gouverner à la lame , je «lebarquai au |)ont. Nous fûmes une heure et demie à foire ce trajet , qui n'a pas une demi-lieue.

Je fus saluer l'officier-commandant ; il m'apprit qu'il n'y avait point d'auberge à Saint-DeiUa» ni dans aucim endroit de l'Ile ; que les étrangers avaient coutume de loger chez ceux des habitans avec lesquels ils foisaient quelque commerce. \a nuit s'approcliait^ et n'ayant aucune afDiire à traiter, je me préparais à retourner à bord , lorsque cet officier m'offrit un lit.

Je fus ensuite saluer M. de Crémon, commissaire-ordonnateur, qui m'offrit sa maison pour le temps que je voudrais passer à terre. Cette ofh*e me fut d'autant plus agréable que j'avais envie de voir le volcan de Bourbon , où je savais que M. de Crémon avait foit un voyage.

Mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. Le chemin en est très-dlfOcile ; peu d'Iuibitaroi le connaissaient , et il fallait s'absenter de Saint-Denis six ou sept jours.

Du 25 jusqu'au 30, la brise fut si ftme que peu de chaloupes de la rade vinrent à terre. Notre capitaine profita d'un moment favorable pour retourner à son bord, où ses affoires l'appelaient; mais le mauvais temps l'empêcha de redescendre.

Cette brise , qui vient toujours du sud-est , se lève à six heures du matin, et finit à dix heures du soir. Dans cette saison , elle durait le jour et la nuit avec une violence égale.

Lei*^ décembre le vent s'apaisa ; mais il s'éleva de la pleine mer une lame monstrueuse ({ui brisait stu' le rivage avec tant de violence, que la sentinelle du pont fut obligée de quilter son poste.

Le haut des montagnes se couvrait de nuages épais qui n'avaient point de cours. Le vent soufflait encore un peu de la partie du sud-est, mais la mer venait de l'ouest. On voyait trois grosses laines se succéder continuellement; on les distinguait le long de la cdte comme trois longues col-

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lînes. Il se détadiait de leur partie supérieure des jets d'eau qui formaient une espèce de crinière. Elles s'élançaient sur le rivage en formant une voûte , qui , se roulant sur elle-même, s'élevait en écume à plus de cinquante pieds de haut.

On respirait à peine, l'air était lourd, le ciel 4)bscur; des nuées de corbigeaux et de paille-enculs venaient du large et se réfugiaient sur la côte. Les oiseaux de terre et les animaux paraissaient inquiets ; les hommes mêmes sentaient une frayeur secrète à la vue d'une tempête affreuse au milieu du calme.

Le 2 au matin , le vent tomba tout-Â-fait, et la mer augmenta; les lames étaient plus nombreuses, et venaient de plus loin. Le rivage, battu des flots, éudt couvert d'une mousse blanche comme la neige , qui s'y entassait comme des ballots de coton. Les vaisseaux en rade fatiguaient beaucoup sur leurs câbles.

On ne douta plus que ce ne fût l'ouragan. On tira bien avant suria terre les pirogues qui étaient sur le galet ; et chacun se hâta de soutenir sa maison avec des cordes et des solives.

Il y avait au mouillage V Indien , Je Penihièvre, V Amitié, /'^Mioiicf, le Grand-Bourbon, le Géryon , une goélette et un petit bateau. La côte était bordée de monde, qu'attirait le spectacle de la mer et le danger des vaisseaux.

Sur le midi, le ciel se chargea prodigieusement, et le vent commença à fraîchir du sud-est. On eraignit alors qu'il ne tournât à Touest , et qu'il ne jetât les vaisseaux sur la côte. On leur donna, de la batterie, le signal du départ, en Idssant le pavillon et tirant deux coups de canon à boulet. Aussitôt ils coupèrent leurs câbles et appareillèrent. Le Penihièvre abandonna sa clialoupe , qu'il ne put rembarquer. L'Indien , mouillé plus au large, fit vent arrière sous ses quatre voiles mineures. Les autres s'éloignèrent successivement. Des noirs qui étaient dans une chaloupe se réfugièrent à bord de V Amitié. Le petit bateau et la goélette se trouvaient déjà dans les lames, où ils disparaissaient de temps en temps; ils semblaient cramdre de se mettre au large : enfin ils appareillèrent les derniers , attirant à eux l'inquiétude et les vœux de tous les spectateurs. Au bout de deux heures toute cette flotte disparut dans le nord-ouest, au milieu d'un hoTiion noir.

A trois heures après midi, l'ouragan se déclara avec un bruit effroyable ; tous les vents soufflèrent successivement. La mer battue , agitée dans tous les sens, jetait sur la terre des nuages d'écume, de sable , de coquillages et de pierres. Des chaloupes, qui étaient en radouba cinquante fias du rivage ,

furent ensevelies sous le galet ; le vent emporta un pan de la couverture de l'égltse, et la ookmnade du Gouvernement. L'oiuagan dura toute la nuit, et ne cessa que le 3 au malin.

Le 6 , deux navires revinrent au mouillage; c'étaient le petit bateau et la goélette : ils apportaient une lettre du Penihièvre, qui avait perdu son grand mât de perroquet. Pour eux, ils n'avaient éprouvé aucun accident En tout , les petites destinées sont les plus heureuses.

Le 8 , le Géryon parut. Il avait rdâdié à 111e de France ; il nous apprit que la tempête y avait feit périr, à l'ancre , la flûte du roi 2a Garonne.

Enfin, jusqu'au 19, on eut suocessivemenl nouvelle de tous les vaisseaux , à Texo^ition de V Amitié et de l'Indien. La force et la grandeiar de V Indien semblaient le mettre à l'abri de Unis les événemens, et nous ne doutâmes pas qu'il n'eût continué sa route pour Hiire ses vivres au capde Bonne-Espérance, et de là aller en France. Je savais d'ailleurs que c'était le projet du capitaine.

Le 19 au matin, on signala un vaisseau ; c'était la Normande , flûte du roi ; die passa devant Saint-Denis , et fut mouiUer à Saint-Paul. Elle venait de l'Ile de France, et allait chercher des vivres au Cap. Cette occasion nous parut très-Civorable. Il y avait un autre officier avec moi; nous résolûmes d'en profiter. Monsieur et mademoiselle de Crémon nous firent foire des Uts et du linge pour le bord , et nous proctvèrent des dievanx et des guides pour aller à Saint-Paul. Un de leurs parens nous y accompagna.

Je n'avais descendu à terre qu'un peu de linge; tous mes effets étaient sur V Indien,

Nous partîmes le 20 , à onze heures du matin. Il y avait sept lieues à faire. La flûte partait le soiq il n'y avait pas de temps à perdre. Noos primes congé de nos hôtes.

Nos chevaux grimpèrent d'abord la montagne de Saint-Denis, par des chemins en zig-zag, pavés de pierres pointues : ils étaient très-vigoureox , et leur pas était sûr , quoiqu'ils ne fussent pasfionrés, suivant l'usage du pays.

A deux lieues et demie de Saint-Denis, nous trouvâmes , sur le bord d'un ruisseau , â l'ombre de citronniers, un dhier que mademoiselle de Crémon nous avait fait préparer.

Après diner , nous descendîmes et montâmes la Grande-Chaloupe. C'est un vallon affreox, formé par deux montagnes parallèles et très-esearpées : nous fîmes à pied une partie de ce chemin, que k pluie rendait dangereux. Nous nous trouvâmes m fond entre les deux montagnes, dans mie des plus

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^tnuigies soUlmles que j'aie jamais vues; nous étkMis ooamie entre deux nmiailles , le ciel sur notre lèteet la mer sur notre droite. Noos passâmes le misseaa , et nous parvînmes enfin sur le bord opposé de laCbaloape; il règne au fond de ce goalfire on calme étemel, quoique le vent soit trèslirais sur la montagne.

A deux lieues de Saint-Paul , nous entrâmes dans une vaste plaine sablonneuse qui s*étend jusqu'à la ville. Elle est bâtie conune celle de Saînl- Denis. Ce sont de grands emplacemens bien alignés, entom^ de haies, an milieu desquels est one case où loge une femille. Ces villes ont Tair de grands hameaux. Saint-Paul est situé sur le bord d'un étang d'eau douce, dont on pourrait, je crois, fiôrenn port.

n était nuit quand nous y arrivâmes; nous étions très-fiitigués, et nous ne savions on loger, ni mfime on trouver du pain ; car il n'y a point de boulanger à Saint-Paul.

Mon premier soin fat de parler an capitaine de la Normande , que je trouvai heureusement à terre. H me dit qu'il ne se chargerait point de notre passage sans un ordre du gouverneur de l'ile de France, qui alors était à Saint-Denis; qu'au reste il ne partait que le lendemain matin.

Sor-le-champ j'écrivis au gouverneur et à mademoiselle de Crémon. Je donnai mes deux lettres ian noir, en lui promettant une récompense s'il était de retour le lendemain à huit heures du matin. Il en était dix du soir, et il avait quatorze Keoes à faire. Il partit à pied.

Je fus trouver mes camarades, qui soupaient dm le garde-magasin. On nous logea dans une maisQn appartenante au roi. Il n'y avait d'autres meoUes que des chaises, dont nous fîmes des lits : de grand matin nous étions debout. A neuf heures nous vîmes arriver, avec les r^nses à mes lettres, un noir, qne mon conunissionnaire avait foit pmir à sa place. Je le payai bien , et je fus trouver le capitaine , pour lui remettre la lettre du gonvernenr. Quel fut notre étomiement, lorsque naos vîmes qu'il laissait la chose à sa discrétion! Enfin, après plusieurs négociations, et aprèsavoir domié des billets pour les frais de notre passage , il cuusentit à nous embarquer. I^e départ du vaisnao fàt remis au lendemain.

Void ce que j'ai pu recueillir sur Bourbon. On sait qoe ses premiers habitans furent des pirates qâ sTaHîftrent avec des négresses de Madagascar. Ils vinrent s'y établir vers l'an 1657. La compagnie des Indes avait aussi â Bourbon un comptoir, et on gouverneur qui vivait avec eux dans ime

grande circonspection. Un jour le vice-roi de Goa I levis dont j'ai parlé. Il y a derrière la ville une

vint moailler à la rade de Saint-Denis, et fut dîner au Gouvernement. A peine venait-il de mettre pied à terre , qu'un vaisseau pirate de cinquante pièces de canon vint mouiller auprès du sien et s'en empara .Le capitaine descendit ensuite, et fut demander à dîner au gouvenieor. Il se mit à table entre lui et le Portugais , à qui il déclara qu'il était son prisonnier. Quand le vin et la bonne chère eurent mis le marin de bonne humeur, M. Desforges (c'était le gouverneur) lui demanda à combien il fixait la rançon du vice-roi. U me fisiut, dit le pirate , mille piastres. C'est trop peu, répondit M. Desfoi^es, pour un brave homme comme vou», et un grand seigneur comme lui. Demandez beaucoup, ou rien. £h bien ! qu'il soit libre, dit le généreux corsaire. Le vice- roi se rembarqua sur-lechamp et appareilla , fort content d'en sortir à si bon marché. Ce service du gouverneur a été récompensé depuis peu par la cour de Portugal, qui a envoyé l'onire de Christ à son fils. I^e pirate s'établit ensuite dans l'Ile avec tous les siens , et fut pendu long-temps après l'amnistie qu'on avait publiée en leur foveur, et dans laquelle il avait oublié de se faire comprendre. Cette hijustice fut commise par un conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille; mais cet autre fripon , A quelque temps de là, fit une fin'presffue aussi malheureuse, quoique la justice des hommes ne s'en mêlât pas.

Il n'y a pas long-temps qu'un de ces anciens écumeurs de mer, appelé Adam, vivait encore. Il est mort âgé de cent quatre ans.

Lorsque des occupations plus paisibles eurent adouci leurs mœurs, il ne leur resta plus qu'un certain esprit d'indépendance et de liberté qui s'adoucit encore par la société de beaucoup d'iionnêtes gens qui vinrent s'établir à Bourbon pour s'y livrer à l'agriculture. On compte soixante mille noirs à Bourbon , et cinq mille habitans. Cette tle est trois fois plus peufriée que l'Ile de France , dont elle dépend pour le commerce extérieur. Elle est aussi bien mieux cultivée. Elle avait produit, cette année , vingt mille quintaux de blé, et autant de café , sans le riz et les antres denrées qu'elle consomme. Les troupeaux de bœufs n'y sont pas rares. Le roi paie le cent pesant de blé , i5 livres; et les habitans vendaient le quintal de café 45 livres en piastres , ou 70 livres en papiers.

Le principal lieu de Bourbon est Saint-Denis , 011 résident le gouverneur et le conseil. On n'y voit de remarquable qu'une redoute fermée, construite en pierre, mais qui est située trop loin de la mer; une batterie devant le Gouvernement, et le pont-

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grande plaine qd'oii ap|pelle le Champ fie Lorraine,

Le $ol m'a paru phiR sablonneux À Bourbon qu'à rtle de France : il est mêlé , à quelque distance du rivage , du même galet roulé dont les bords de la mer sont couverts : ce qui prouve qu'elle s'en est éloignée, ou que l'Ile s'est élevée : ce qui me paraît possible, si l'on en juge par l'inspection des montagnes, lézardées et brisées dans leur intérieur. Dans les spéculations sur la nature, les opinions opposées se présentent toujours avec une vraisemblance presque égale. Souvent les mêmes effets résultent des causes contraires. Cette observation peut s'étendre fort loin , et doit nous porter à être flbrt modérés dans nos jugemens.

Un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans m'assura qu'il avait été un de ceux qui prirent possession de l'ile de France lorsque les Hollandais l'abandonnèrent. On y avait détaché douze Français qui y abordèrent le matin; et dans l'après-midi de ce jour même , un vaisseau anglais y mouiUa dans la même intention.

Les mœurs des anciens habitans de Bourbon étaient fort simples. La plupart des maisons ne fermaient pas , une serrure même était une curiosité. Quelques-uns mettaient leur argent dans une écaille de tortue au-dessus de leur porte. Ils allaient nu-pieds , s'habillaient de toile bleue, et vivaient de riz et de café; ils ne tiraient presque rien de TEurope , contens de vivre sans luxe, pourvu qu'ils vécussent sans besoins. Ils joignaient à cette modération les vertusqui en sont la suite, de la bonne Ibi dans le conmierce et de la noblesse dans les procédés. Dès qu'un étranger paraissait, les habitans venaient, sans le connaître, loi offrir leur maison.

La dernière guerre de l'Inde a altéré un peu ces moeurs. Les volontaires de Bourbon s'y sont distingués par leur bravoure, mais les étoffes de l'Asie et les distinctions militaires de France sont entrées dans leur lie. Les enfans , plus riches que leurs pères, veulent être plus considérés. Ils n'ont pas su jouir d'un bonheur ignoré : ils vont chercher en Europe des plaisirB et des honnenre, en échange de Funion des femilles et du repos de la vie champêtre. Comme l'attention des pères se porte principalement sur leurs garçons, ils les fbnt passer en France, d'où ils reviennent rarement. Il arrive de là que l'on compte dans l'ile plus de dnq cents filles à marier, qui vieillissent sans trouver de parti.

Nous nons.embarqnâmes sur la Normande le 21 au soir. Nous trouvâmes une caisse de vin, de liqueurs , de caf^ , etc., que monsieur et mademoi-

selle de Crémon a\^ent fait mettre à bord pour notre usage. Nous avions trouvé dans leur maison la cordialité des anciens habitans de Bourbon et la politesse de Paris.

Je suis, etc.

A Bourbon, œ 21 décembre 1770.

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