AVIS DE L'AUTEUR
Je respecte Newtoo pour son génie et pour ses yertos ; mais je respecte beaucoup plus la Tërité. L'autorité des grands noms ne sert que trop souvent de rempart à l'erreur : c'est ainsi que, sur la foi des Maupertuis et des La Gondamine , l'Europe a cru , jusqu'à présent , que la terre était aplatie aîix pôles. Je démontre, d'après leurs propres opérations, dans VexplicaUon des figures» qu'eHe y est allongée. Que peut-on répopdre à la démonstration géométrique que j'en donne P Pour mol , je suis bien sûr que ?(ewton lui-même , aujourd*hui , abjurerait cette erreur, quoiqu'il l'ait le premier mise en avant, puisqu'il fiiut le dire.
Le lecteur sera sans doute bien surpris de voir des hommes aussi fameux tomber dans une contradiction aussi étrange, adoptée ensuite et enseignée dans toutes les académies de l'Europe , sans que personne s'en soit aperçu , ou ait osé réclamer en faveur de la vérité. J'en ai été si étonné moi-même , que j'ai cru long-temps que c'était moi, et non pas eux, qui avais perdu sur ce point le sentiment de l'évidence. Je n'osais même m'ouvrir à personne sur cet article , non plus que sur les autres objets de ces Études ; car je n'ai presque rencontré dans le monde que des hommes vendus aux systèmes qui ont fait fortune, ou k ceux qui la font fiiire. Ainsi , plus j^avais raison , seul et sans prôneurs, et plus j'aurais eu tort avec eux : d'ailleurs, comment raisonner avec des gens qui s'enveloppent dans des nuages d'équations ou de distinctions métaphysiques P Pour peu que vous les pressiez par le sentiment de la vérité , si ces refuges leur oianquent, ils vous accablent par les autorités innombrables qui les ont subjugués eux-mêmes,' sans raisonner, et dont ils comptent bien subjuguer, à leur tour, un bomme surtout qui ne tient à aucun parti. Qu'aurais-je donc fait dans cette foule d'hommes vains et intolérans, à chacun desquels Téducation européenne a dit dès l'enfiince , Suis le premier ; et parmi tant de docteurs titrés et non titrés, qui se sont approprié le droit de francparler , si ce n'est de m'y renfermer, comme je fais souvent, dans mon franc-taire * ? Si j'y parie, c'est de peu de dioses, ou de choses de peu.
Cependant , dans les routes solitaires et libres où je cherchais la vérité, je me rassurais avec les nouveaux rayons de sa lumière , en me rappelant que les sa vans les plus célèbres avaient été, dans tous les siècles, aussi bien aveuglés par leurs propres erreurs, que le peuple par celles d'autrui. D*ailleurs, pour démontrer l'iooonséqueooe de nos astronomes modernes, il ne s'agissait que d'employer quelques âémens de géométrie; qui sont à ma portée et à celle de tout le monde. Aussi , bien assuré, par une multitude dotiservations météorologiques , nautiques , végétales et animales , que les eaux des glaces polaires avaient une pente naturelle jusqu'à l'équateur, et fâché d'être contredit par les opérations trop fameuses de nos géomètres, j'ai osé en examiner les résultats , et je jne suis convaincu qu'ils devaient être les mêmes que les miens. J'ai présenté, dans ma première édition , les uns et les autres au public ; les leurs sont restés sans défense , et les miens sans objection , mais sans partisans déclarés. Dans cette nouvelle édition , j*ai démontré leur erreur jusqu'à l'évidence géo-
métrique; maintenant, j'attoidf mon jagemeiit de loot lecteur à qui il reste une oooadence^
Ce sont les pr^ugés de notre éducation qui ont égaré ainsi nos astronomes; ces préjugés qui, dès l'enlknoe, nous attachent , sans réfléchir , aux errenn accréditées qui mènent à la fortune, et nous font repoosaer les vérités solitaires qui nous en éloignent. Us ont été aéduits par la réputation de Newton, qu'on m'obiecte à moimême; et IHewton l'avait été, oonune il arrive d'ordinaire , par son propre système. Ce sublime géomètre supposait que la force centrifuge, qu'il applMmait au mouvement des astres, avait aplati les pôles de la terre, en agissant sur son équateur. Nordvrooid , mathématicien anglais, ayant trouvé, en mesurant le méridien de Londres à York, le degré terrestre plus grand de huit toises que celui que Cassini avait mesuré en France, « ?(ewton , dit Voltaire, attribua oe petit eioé- 3 dant de huit toises par degré à la figure de la terre, » qu*il croyait être celle d'un sphéroïde aplati vers les
> pôles ; et il jugeait que INordvrood • en tinnt se méri-
> dienne dans des régions plus septentrionales que la 3 nôtre, avait dû trouver ses degrés plus grands que » ceux de Cassini , puisqu'il supposait la courbe du ter-
> rain mesuré par ISordwood plus longue*. » 11 est dair que ces degrés étant plus grands, et cette conH>e étant plus longue vers le nord, Nevrton devait en conclure que la terre était allongée aux pôles; et s'il en inféra , au contraire, qu'elle y était aplatie, c'est que son système céleste , occupant toutes les facultés de son vaste génie , ne lui permit pas de saisir sur la terre une inconséquence géométrique. Il adopta donc', sans examen , une expérience qu'il crut lui être favorable , et il ne s'aperçut pas qu'elle lui était diamétralement opposée. Nos astronomes se sont laissé séduire à leur tour par la réputation de Newton , et par la faiblesse si ordinaire à l'esprit humain , de chercher if expliquer toutes les opérations de la nature avec une seule loi. Bouguer , un de leurs coopérateurs, dit positivement que c de cette découverte de l'aplatissement des pôles dépend presque » toute la physique **. »
Nos astronomes sont donc partis pour aller jusqu'aux extrémités de la terre chercher des preuves physiques à un système céleste heureux et brillant; et ils en étaient d'avance si éblouis, qu'ils ont méconnu, à leur tour , la vérité même, qui, loin des préjugés de l'Europe, venait dans des déserts se réfugier entre leurs mains. Si le plus fameux des géomètres modernes a pu tomber dans une aussi grande erreur en géométrie, et si des astronomes , remplis d'ailleurs do sagacité, ont, par la seule influence de son nom , tiré de leurs propres opérations une fausse conséquence pour appuyer cette erreur , rejeté les expériences préôédenles de leur académie sur l'abaissement du baromètre au nord , avec les autres observations géographiques qui la contredisaient, établi sur elle la l)ase de toutes les connaissances physiques à venir, et lui ont donné ensuite, par leur propre réputation , une autorité qui n'a pas même laissé au reste des
' Phiiosophie de Newton , chap. xviii. 't*
'* Traitti de la Navigation, liv. v , chap. y , S n , page 435.