‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 59 sur 213 · IMMENSITE DE LA NATURE · texte numérisé non relu

IMMENSITE DE LA NATURE

PLAN DE MON OUVRAGE

Je formai, il y a quelques années, le projet d'écrire une histoire générale de la nature, à rionitation d'AristoCe, de Pline, du chancelier Bacon, et de planeurs modernes célèbres. Ce champ me parut si Taste que je ne pus croire qu'il eût été entièrement parcouru. D'ailleurs la nature y invite tous les hommes de tous les temps; et si elle n'en promet les découvertes qu'aux hommes de génie, elle en réserve au moins quelques moissons anxignorans, surtout à ceux qui, comme moi, s'y arrêtent à diaque pas , ravis de la beauté de ses divins ouvrages. J'étais encore porté à ce noble dessein par le désir de bien mériter des hommes, et principalement de Louis XVI , mon bien&iteur, qui , à rexemple de Titus et de Marc-Aurèle, ne s'occupe que de leur félicité. C'est dans la nature que nous en devons trouver les lois, puisque ce n'est qu'en nous écartant de ses lois que nous rencontrons les maux. Etudier la nature, c'est donc servir son prince et le genre humain. J'ai employé à cette recherche toutes les forces de ma raison ; et , quoique mes moyens aient été bien foibles, je peux dire que je n'ai pas passé un seul jour sans recueillir quelque observation agréable. Je me proposais de commencer mon ouvrage quand je cesserais d'observer, et que j'aurais rassemblé tons les matériaux de l'histoire de la nature; mais il m'en a pris comme à cet enfont qui avait creusé un trou dbins le sable avec une coquille, pour y renfermer l'eau de la mer.

Lajiature^ infiniment éten^ , et je suis un homme très-borné. Non -seulement son' histoire générale, mais celle de la plus petite plante, est bien au-dessus de mes forces. Voici à quelle occasion je m'en sub convaincu.

Un jour d'été, pendant que je travaillais à mettre en ordre quelques observations sur les harmonies dccefkibe , j'aperçus sur un fraisier, qui était ve* nu par hasafd sur ma fenêtre, de petites mouches si jolies, que l'envie me prit de les décrire. Le lendemain, j'y en vis d'une antre sorte, que je décrivis encore. J'en observai, pendant trois semaines, trente-sept espèces toutes différentes; mais il y en vint, à la fin, en si grand nombre, et d'une si grande variété, que je laissai là cette étude, quoique très-amusante, parce que je manquais de loisir, et, pour dire la vérité, d'expression.

Les mouches que j'avais observées étaient toutes

BERIfABDITT.

distinguées les unes des autres par leurs couleurs , leiu*s formes et leurs allures. Il y en avait de dorées, d'argentées , de bronzées , de tigrées , de rayées, de bleues, de vertes, de rembrunies, de chatovantes. Les unes avaient la tète arrondie comme un turban; d'autres, allongée en pointe de don. A quelques-unes elle paraissait obscure comme un point de vdours noir; elle étincelait à d'autres comme un nibis. Il n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes : que ques-unes en avaient de longues et de brillantes comme des lames de nacre; d'autres, de coivles et de larges, qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Chacune avait sa manière de les porter et de s'en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant, à la manière des papillons; celles-là s'élevaient en l'air, en se diiigeant contre le vent, par un mécanisme à peu près sembbbleàxplui des cer^volans de papier, qui s'élèvent en formant, avec Taxe dû vent , un ànglé , ie jcfoiT," de Vingtdeiix degrés et demi.'Xès unes abordaient suFôètte plante pour y déposer leurs œufs; d'autres, simplement pour s'y mettre à l'abri du soleil. Mais la plupart y venaient pour des raisons qui m'étaient tout-à-fait inconnues; car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel , tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. Il y en avait beaucoup d'immobiles, et qui étaient peut-être occupées , comme moi , à observer. Je dédaignai, comme suffisamment connues, toutes les tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier; telles que les llraaçous qui se nichaient sous ses feuilles, les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées qui en labouraient les racines, les p^its vers qui trouvaient le moyen de vivre dans le parenchyme, c'est-à-dire dans la seule épaisseur d'une feuille; les guêpes et les mouches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs, les pucerons qui en suçaient les tiges, les fourmis qui léchaient les pucerons; enfin, les araignées qui, pour attraper ces différentes proies , tendaient leurs filets dans ie voisinage.

Qudqne petits que fassent ces objets , ils étaient dignes de mon attention, puisqu'ils avaient mérité celle de la nature. Je n'eusse pu leur refuser une place dans son histoire générale, lorsqu'elle leur en avait donné une dans l'univers. A plus forte raison, si j'eusse écrit l'histoire de mon fraisier, il eût Êilla en tenir compte. Les plantes sont les habitations des Insectes, et l'on ne fait point l'histoire d'une ville sans parier de ses habitans. D'ailleitfs, mon firaisier n'était point dans son lien natu-

ÉTUDE PREMIÈRE

évaluations sont bien faibles, si Ton considère, d'après les remarques mêmes de ce dernier olisen'ateur, que l'on ne connaît presque rien de Tintérieur de l'Afrique, de celui des trois Arables, et même des deux Amériques; fort peu de chose de la Nouvelle-Guinée, des nouvelles Hollande et Zélande, et des lies nombreuses de la mer du Sud, dont la plupart elles-mêmes sont encore inconnues. On ne connaît guère que quelques rivages de File de Ceyian, de la grande lie de Madagascar, des archipels immenses des Philippines et des Moluques , et de presifue toutes les lies de l'Asie. Pour ce vaste continent, à l'exception de quelques grands cliemins dans Tintérieur, et de quelques côtes où trafiquent nos Européens , on peut dire qu'il nous est tout-à-feit inconnu. Combiende terrains en Tartane, en Sibérie, et dans beaucoup de royaumes de l'Europe même, où jamais les botanistes n'ont mis le pied! Quelques-uns à la vérité nous ontdonné des Flores Malabres, Japonaises, Chinoises, etc.; mais si l'on fait attention qu'ils n'ont parcouru, dans ces pays, que quel(|ues rivages, bien souvent dans une seule sais(m de l'année où il ne parait qu'une partie des plantes naturelles à chaque climat; qu'ils n'ont vu que les campagnes situées dans les environs de nos comptoirs ; qu'ils n'ont pu s'enfoncer dans des déserts où ils auraient été sans subsistances et sans guides, ni pénétrer dans le sein d'une foule de nations barbares dont ils ignoraient la langue : on trouvera que leurs collections les plus vantées, quoique très-estimables, sont encore bien imparfaites.

Pour s'en convaincre, on n'a qu'à comparer le temps qu'ils ont mis à recueilUr leurs plantes daas un pays étranger, à celui que Vaillant employa k rassembler celles des seuls environs de Paris. Le savant Toumefort s'en était déjà occupé ; et, après un maître aussi in&tigable, il semblait que tous les botanistes de la capitale pouvaient se reposer: Vaillant, son élève , osa marcher sur ses pas, et il découvrit, après lui, une quantité si considérable d'espèces oubliées, qu'il doubla au moins le cata-

sa santé et une partie de sa fortune , dans l'nnique but d'être utile à la science et à la France; sacrifice qui n'a pu lui mériter les secours de l'administration pour publier ses nombrcu- •et découvertes, mais qui a été dignement récompensé par les persécutions des savans. Ainsi, le nombre des espèces reconnues par les botanistes est d'environ 50,000. Nous ferons remarquer que presque tous les nouveaux genres sont de grands arbres , dont la découverte pouvait se taire dans tontes les saisons, et offrait phis de facilité que crlle des autres plantes frêles et passagères. D'après ces olwervations , il semble que , sans être accusé d'exagération, on puisse porter à dix Mb aulant le nombre des plantes qni convrentia terre.

logue de nos plantes. Il les a portées à quinze ou seize cents; encore ne comprend-il pas dans ce nombre celles qui ne diffèrent que par la couleur des fleurs et les taches des feuilles, quoique la nature emploie souvent ces signes, dans l'ordre végétal, pour en distinguer les espèces, et en former de vrais caractères. Voici ce que dit, de ses labo* rieuses recherches, Boerhaave, son illustre éditeur : Incubuii quippe huic labori ab anno i696yU9que in mariium Mil; toto quidem tauti deeursu tempori$ in eo occupai%L$ semper, fiicfluoi prœiericHS unquamy cvjus plantas haud excuteret^ angulum; vias, agros, valles, montes, hartes, nemora, stagna^paludes, flumina, ripas ^ fossas^ puteos, widequaque lustrans. Contigit ergo crebro ut detegeret maximi quœ Tournefortii inteniissituios oculos effugerant, <c H se livra tout en- » tier à ce travail, depuis l'année 1696, jusqu'en » mars 1 722. Pendant un si grand espace de temps » il en fut toujours occupé. Il ne passa jamais le » plus petit coin de terre sans en recueillir les plan- » tes; parcourant, dans le plus grand détail, k'S » chemins, les cliamps, les vallées, les montagnes, V les jardins, les forêts, les étangs, les marais, les j » fleuves, les rivages, les fossés et les puits. H I » arriva de là qu'il en découvrit un grand nombre ; » qui avaient écliappé aux yeux très-attentifs du cé- I » Icbre Toumefort. » Ainsi Sébastien Vaillant em- I ploya vingt-six ans entiers à compléter dans sa pa- I trie, et souvent aidé de ses élèves, la botanique de I quelques lieues carrées de terrain; tandis que ceux I qui nous out donné ceUe de plusieurs royaumes étrangers étaient seuls, et n'y ont employé que quelques mois. Mais quoique sa sagacité et saiponstance semblent ne nous avoir rien laissé à désirer, je doute qu'il ait recueilli tous les présais que Flore a répandus sur nos campagnes , et qu'il ait vu, si j'ose dire, le fond de son panier ; car Pline a ol)servé des plantes dans des lieux qui ne sont point compris dans l'énumération de Boerhaave, et qni croissent sur les tuiles des maisons, sur les cribles pourris, et sur les têtes des vieilles statues. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on en découvre de temps en temps dans les environs de Paris, qui ne sont point mscrites dans le Boianicon de Vaillant*'^.

• Botanicon Parisiense . Prœf., p. 3 et 4.

** Il est probable que ces e^)èces n'existaient point dn temps de Vaillant dans les lieux où on les trouve aujourd'hui. Les naturalûttes qui ont observé les voyages des plantes ne chercheront jamais à compléter la Flore du plus petit eapaoe de terrain; chaque année le vent, les eaux, les quadrupèdes, les oiseaux , les insectes , mettraient leur science en débet . en les enrichissant de moissons inattendues. C*ettahisi que. dans les forêts de la Bavière, les sangliers ont mnltiplié Voiropa helln-dona , et que les chevaux fmt propafiélepaKlri-

PLAN DE L'OUVRAGE

Pour moi, s'y m'est permis de hasarder mes conjectares sur le nombre des espèces de plantes répandues sur la terre, j'ai uue telle idée de Timmensité de la nature et de ses répartitions, que j*estime qu'il n'y a pas de lieue carrée de terrain (]ni n'en présente quelqu'une qui lui soit propre, ou du moins qui n'y vienne plus belle que dans aucun autre endroit du monde; ce qui doit porter à plusieurs millions le nombre d'espèces primoritiales de végétaux, réparties sur autant de millions carrés de lieues qui composent la surface solide de noire globe. Plus on avance vers le midi, plus leur variété augmente dans le même territoire. L'Ile de Taîti, dans la mer du Sud, avait sa botanique particulière, qui n'avait rien de commun avec celle des iiutres lieux situés en Afrique et en Amérique à la même latitude, ni même avec celle des lies voisines. Si l'on songe à présent que cha:|ue plante a plusieurs noms différens dans son propre pays, que chaque nation lui en donne de particuliers, et que tous ces noms varient pour la plupart à cha- €]ue siècle, quelles difficultés n'ajoute pas à l'étude de la botanique sa seule nomenclature !

Cependant toutes ces notions préliminaires ne formeraient encore qu'une vaine science, quand même on connaîtrait dans le plus grand détail toutes les parties qui composent les plantes. C'est leur ensemble, leur attitude, leur port , leur élégance, les harmonies qu'elles forment étant groupées ou en contraste les unes avec les autres, qu'il serait intéressant de déterminer. Je ne sache pas qu'on ait seulement rien tenté à ce sujet. Quant à leurs vertus, on peut dire que la plupart sont inconnues, ou n^ligées, ou employées inal à propos. Souvent on abuse de leurs qualités pour làire des expériences cruelles sur des bétes innocentes, tandis qu'on pourrait s'en servir pour apporter des remèdes miraculeux aux maux de la vie humaine. Par exemple, on conserve au Cabinet du roi des flèches plus redoutables que celles d'Hercule trempées dans le sang de l'hydre de Leme ; leurs pointes sont pénétrées du suc d'une plante si vénéneuse, que, quoiqu'elles soient exposées à l'air depuis un grand nombre d'années, elles peuvent, d'une seule piqûre.

eumeomumme dans let campagnes de b Suède. Un de nos ph» oélébret botanistes. II. Gilibert , m'a assuré qu'après une absence de phu de dix aa<< , il trouva dans les environs <le LfOD une multitudede végétaux inconnus jusqu'alors dans ce» campagnes, et qui ne pouvaient avoir été apportés que panr les eaux rapides du Rhône. Au reste. Bernardin de Sain trierre a décrit ailleurs avec tant de charmes les moyens que la nalmv emploie pour disséminer les végétaux sur la terre , que nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer à cette IMrtle de son ouvrage. (A.-M.)

t uer dans quelques minutes l'auimal le plus robuste. Pour peu qu'il en soit blessé, son sang se coagule tout à coup; mais si on lui fait avaler aussitôt un peu de sucre, la circulation s'en rétablit sur-le-champ. Le poison et le i*emède ont été trouvés par des Sauvages qui habitent les bords de l'Amazone ; et il n'est pas inutile d'observer qu'ils n'emploient jamais à la guerre, mais à la chasse, un moyen aussi meurtrier. Pourquoi, nous, qui sommes si humains et si éclairés , n'avons-nons pas essayé si ce poison ne serait pas salutaire dans les maladies où le sang éprouve une dissolution subite ; et le sucre, dan& celles on il vient à s'épaissir? Hélas! comment pourrions-nous appliquer à la conservation du genre humain les qualités redoutables et malfaisantes des végétaux étrangers, nous qui employons à notre commune destruction ceux mêmes que la nature nous a donnés pour mener une vie heureuse et innocente? Ces ormes et ces hêtres , à l'ombre desquels dansent les bergères, servent à faire des Qasques d'affûts aux terribles canons, ^qus em viyns de fureurs nos soldats, qui se tuent sans se haïr, avec ce même jus^la vigne, doiinê par "^ Providence pourrécondlier les ennemis. Ces hauts sapins qu'elle a plantés dans les neiges du nord, pour en abriter et réchauffer les habitans, servent de mâts aux vaisseaux européens qui vont porter l'incendie aux peuples paisibles du midi. C'estavec les chanvres qui habillent nos pauvres villageoises, ((ue sont faites les voiles des corsaires qui vont dé- [louiller les cultivateurs de l'Inde. Nos récoltes et DOS forêts voguent sur les mers pour désoler les deux mondes.

Mais laissons l'histoire des honmies, et revenons à celle de la nature. Si du règne végétal nous passons au règne animal, nous verrons s'ou>Tir devant nous une carrière incomparablement pins étendue. Un savant naturaliste annonça à Paris, il y a quelques années, qu'il possédait une collection de plus, de trente mille espèces d'animaux. J'ignore si celle du magnifique Cabinet du roi en renferme davantage ; mais je sais que ses herbiers ne contiennent que dix-huit mille plantes, et qu'on en cultive environ six mille dans son jardin*^. Cependant ce nombre d'animaux, si supérieur à celui des végétaux, n'est rien en comparaison de celui qui existe sur le globe. Que l'on se rappelle que cliaque espèce de plante est un point de réunion pour différens genres d'insectes , et qu'il n'y en a peut-être pas une seule qui n'ait en propre une espèce de mouche, de papiUon, de puceron, de scaiabée, de gallinsecte, de limaçon, etc. ; que ces insectes ser-

' Ce nombre est ft peu près le intiiie aujourd'hui. (A..II.)

ÉTUDE PREMIÈRE

vent de [Kilure à d'à ulres espèces très-uombreuses, lelles que celles des araignées , des demoiselles, des fourmis, des foormica-leo, et aux fomUles immenses des petits oiseaux, dont plusieurs classes, lelles que celles des piverts et des hirondelles, n'ont pas d'autre nourriture ; que ces oiseaux sont mandés à leur tour par les oiseaux de proie, tels que les milans , les feucons, les buses, les corneilles, les corl)eaux, les éperviers, les vautours, etc. ; que la dépouille générale de ces animaux, entraînée par les pluies aux Heuves , et de là dans les mers, devient Taliment des tribus presque infinies de poissons, à la plupart desquels les naturalistes de l'Europe n'ont pas encore donné de nom ; que des léfiions innombrables d'oiseaux de rivière et de marine vivent aux dépens de ces {loissons : on sera fondé à croire que cliaque espèce du règne végétal sert de base à un grand nombre d'espèces du règne animal, qui se multiplient autour d'elle, comme les rayons d'un cercle autour de son centre. Cependant je n'ai compris dans ce simple aperçu ni les quadnipèdes, dont tons les intervalles de grandeurs sont remplis, depuis la souris qui vit sous l'herbe, jus(]u'au caméléopard qui paît le feuillage des arbres à (fuinze pieds de liauteur ; ni les amphibies, ni les oiseaux de nuit, ni les reptiles, ni les polypes à [leine connus, ni les insectes de la mer, dont quelques familles, comme celles des cancres et des cocpiillages, sufliraient seules pour remplir nos plus vastes cabinets, (|uand on n'y mettrait qu'un individu de chaque espèce. Je n'y comprends point les madrépores, dont la mer est pavée entre les tropiques, et qui sont d'espèces si variées, que j'ai vu a l'Ile de France deux grandes salles remplies de celles qui croissent seulement autour de cette lie, quoiqu'il n'y en eiU qu'un de chaque sorte. Je n'ai point fait mention d'insectes de plusieurs genres, tels que le pou et le ver, dont cha- (lue espèce d'animal a ses variétés particulières qui lui sont aflectées , et qui triple au moins le règne de tout ce qui respire ; ni de ceux en nombre infini, visibles et invisibles, connus et inconnus, qui n'ont aucune détermination fixe, et que la nature a répandus dans les airs, les terres, et les profondeurs de l'Océan.

Que serait-ce donc s'il fallait décrire chacun de ces êtres avec la sagacité d'un Réaumur ? La vie d'un homme de génie suffirait à peine à l'histoire de quelques insectes. Quelque curieux même que soient les mémoires que l'on a rassemblés sur les mœurs et l'anatomie des animaux qui nous sont les plus familiers , on se flatte encore en vain de \es coimaltre. J^ principale |)artie y manque , à mon gré; c'est l'origine de leurs amitiés et de leurs

inimitiés. C'est là, ce me semble, ressenoe de leur histoire , à laquelle il fout rapporter leurs instincts , leurs amours , leurs guerres , les pamres « les armes et la forme même que la nature leur donne. Un sentiment moral semble avoir déterminé leur orgaiûsation physique. Je ne sache pa*; qu'aucun naturaliste se soit jamais occupé de ceUe recherche. Les poètes ont tâché d'expliquer ces instincts merveilleux et innés par des fables ingénieuses. L'hirondelle Progné fuyait les forêts; sa sœur Philomèle aimait à chanter dans ces lieux solitaires ; Progné lui dit un jour :

Le désert est-il fait pour des taleiui tk beaux? Venez faire aux cités édater leurs merveiOes.

Aussi bien, en voyant les bois, sans cesse il vous souvient que Térée autrefôs ,

Parmi des demeures pareilles.

Exerça sa fureur sur vos divins appas. — Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait , reprit sa sœur, que je ne vous sois pas:

En voyant les hommes, bêlas!

Il m'en souvient bien davantage.

Je n'entends point de fois les airs ravtssans et mélancoliques d'un rossignol caché sous une feuille, et les piou-piou prolongés qui traversent comme des soupirs le cliant-de cet oiseau solitaire, que je ne sois tenté de croire que la nature a révélé son aventure au sublime I^ Fontaine, en même temps qu'elle lui inspirait ces vers. Si ses fables n'étaient pas l'histoire des hommes , elles seraient encore pour moi un supplément à celle des animaux. Des philosophes fameux , infidèles au témoignage de leur raison et de leur conscience , ont osé en parler comme de simples machines. Ils leur attribuent des instincts aveugles, qui règlent d'une manière uniforme toutes leurs actions, sans pas* sion, sans volonté, sans choix, et même sans aucune sensibilité. J'en marquais un jour moD étoonement à J.-J. Rousseau; je lui disais qu'il était bien étrange que des honunes de génie etissent , soutenu une thèse aussi extravagante ; il me répondit fort sagement : Çé^xt qu£ quand rhompie. commence à raisonner , il cesse de sentir.

Pour détruire leur opinion, jè ne recourrai pas aux animaux qui nous étonnent par leur industrie, tels que les castors, les abeilles, les fourmis, etc. : je ne citerai qu'un exemple pris dans la classe de ceux qui sont les plus indociles, tels que les poissons , et je le choisirai parmi ceux qui sont guidés par l'instinct le plus impétueux et le plus stupîde, qui est celui de la gourmandise. Le requin est un poisson si vorace , que non-seulement il dévore ses semblables, quand il en trouve l'occasion, mais qu'il avale sans distinction tout ce qui tombe des vais-

seaux à la mer, cordes, loîle, goudron, bois, fer, et jusqu'à des couteaux. Cependant j'ai toujours Hé témoin de sa sobriété dans deux circonstances remarquables : dans Tune , c*est que , quelque affamé qu'il soit, il ne touche jamais à une espèce de petits poissons bariolés de jaune et de noir, appelés pjlgliDs, qui nagent devant son museau pour le coiuluire vers sa proie * , qu'il ne voit que lorsqu'il en est fort près; car la nature, pour balancer la férocité de ce poisson , Ta rendu presque aveugle. Dans Tautre, c'est que si l'on jette à la mer une poule morte, il s'en approche au bruit de sa chute; mais dès qu'il Ta reconnue pour un oiseau, il s'en éloigne aussitôt : ce qui a fait dire en proverbe aux matelots , (|ue le requin fuit la plume. Il est impossible, dans le premier cas, de ne pas lui supposer une portion d'intelligence qui réprime sa voracité en faveur de ses guides, et de ne pas attiibiier, dans le second , son aversion pour les obicanx à cette raison universelle qui , le destinant à vivre le long des écneils où échouent les cadavres de tout ce qui périt dans les eaux , lui a donné de l'aversion pour les animaux emplumés, afin qu'il n'y détruisit pas les oiseaux de mer qui y nagent en grand nombre, occupés comme lui à y chercher leur vie, et à en nettoyer les rivages.

D'autres philosophes , au contraire, ont attribué iesiîMPurs^es animaux , comme celles des hommes, à leur éducation; et leurs affections, ainsi qûë leureHuihies ualuii^lles, à des l'fôséînblancêi ou ailea dissemblances drfbrme.-Maiff^sîTéûî^âmP tiés nSssent de rëiirTrêssëîîîblauces , pourquoi la poule, qui se promène avec sécurité, à la tête de ses poussins, autour des chevaux et des IkpuCs d'une métairie, qui, en marchant, écrasent assez souvent une partie de sa iamille, rappelle- t-elle ses petits avec inquiétude à la vue d'un milan emplumé commeelle, qtii ne parait en l'air que comme un point noir, et que la plupart du temps elle n'a jamais vu ? Pourquoi un diien de basse-cour hurlet-il la nuit à la simple odeur d'un loup qui lui ressemble? Si de longues habitudes pouvaient influer sur les animaux comme sur les hommes, pourquoi a-t-on rendu l'autruche du désert familière jus-

* Le pilotin accompa;;ne le requin, mais il ne le guide pas : c'e$t la finesse de Todorat qui compense dans ce poisson la faiblesse de la vne. Ce sens seul lui fait reconnalh^ la présence de sa proie, fl règle ses courses, dirige ses attaques ; et l'on a remarqué que les objets qui répandent Todcur la plus forte sont ceux sur lesquels le requin se jetle avec le plus de rapidité. Au reste, les observations des sa vans sur les squales ne présentent qu'une série de tiits contradictoires, et l'étude de cette partie de riNHioire naturelle n'est encore que celle des opinions des diflérens vojrageurs. ( A .-M^

PLAN DE L'OUVRAGE. 130

qu'à lui foire porter des enfens sur sa aoupe cmplumée , tandis qu'on n'a jamais pu apprivoiser l'hirondelle, qui, de temps immémorial, bâtit son nid dans nos maisons?

Où sont, dans les historiens de la natwe, les Tacites qui nous dévoileront ces mystères du cabinet des cieux , sans l'explication desquels il est impossible d'écrire Thistoire d'aucun animal scu* la terre ? Jamais on n'en vil aucune espèce déroger, comme celle de l'homme , aux lois qu'elle a reçues de la nature. Partout les abeilles vivent eu république, œmme elles y vivaient du temps d'Esope; partout les mouches communes sont restées vagabondes , comme une populace sans police et sans frem. Comment , parmi celles-ci Tne s'est-il pas trouvé quelque Lycurgue qui les ait rassemblées pour leur bien général, et qui leur ait donné, comme des philosophes disent que firent les premiers législateurs parmi les hommes , des lois tirées de leur faiblesse et de la nécessité de se réunir? D'un autre côté, pourquoi , comme Machiavel l'assure des peuples trop heureux , ne s'élève-t-il pas parmi les chiens, fiers de la surabondance de leurs forces, quelque Catilina qui les invite à abuser de la sécurité de leurs maîtres pour les détniire tous à la fois, ou quelque Spartacus qui les appelle par ses hurlemens à la liberté , et à vivre en souveraius dans les forêts , eux à qui la nature a donné des armes, du courage, et l'art de dompter en corps les animaux les plus redoutables? Lorsque tant de lois triviales sont, sous nos yeux, ignorées ou méconnues , comment osons-nous assigner celles qui règlent le cours des astres, et qui embrassent l'immensité de l'univers ?

A ces difficultés que nous oppose la nature, ajoutons celles que nous y apportons nous-mémes;. D'abord , des méthodes et des systèmes de toutes les sortes préparent dans cliaque homme la manière de la voir. Je ne parle pas des métaphysiciens qui l'expliquent avec des idées abstraites, des algcbristes avec des formules, des géomètres avec leur compas, des chimistes avec des sels, ni des révolutions que les opinions des savans, quoique très-inlolérantes , éprouvent dans chaque siècle. Tenons-nous-en aux notions les plus constantes et les plus accréditées. Commençons par les géograplies. Ils nous montrent la terre divisée en quatre parties principales, quoiqu'elle ne le soit réellement qu'en deux * ; au lieu des fleuves qui l'arro-

* Cette division du globe en quatre parties parait eflectivemenl peu naturelle, car l'Europe et l'Asie ne sont séparées ni par des mers, ni par un isthme , ni même par des montagiiis, excepté dans la partie septentrionale, où s'étend la chaîne de^l'Oural. Les géographes modernes, loin de cher-

ÉTUDE PREMIÈRE

Kcnl , des rodiers qui la foKifient, des diahies de montagne qai la partagent par climats, et des autres sous-divisions naturelles , ils nous la présentent bariolée de lignes de tontes couleurs, qui la divisent et subdivisent en empires, en diocèses, en sénéchaussées, en élections, en bailliages, en greniers à sel. Ils ont défiguré ou remplacé par des noms sans aucun sens ceux que les premiers habitans de chaque contrée leur avaient donnés , et qui en exprimaient si bien la nature. Us appellent, par exemple, Ville-des- Anges une ville près de celle du Mexique, oii les Espagnols ont répandu souvent le sang des hommes, mais que les Mexicains nommaient Cuei-lax-coupan , o'est-à-dire couleuvre dans Teau , parce que de deux fontaines qui s'y trouvent, il y en a une qui est venimepse; Missisbipi , ce grand fleuve de FAmérique septentrionale que les Sauvages appellent Mèehassipi , le père des eaux; Cordillères, ces liantes montagnes toujours couvertes de glace , qui bordent la mer du 3ud , et que les Péruviens appelaient^ans la langjie royale des Incas, Rifiauyu, écharpe de neige'; ainsi d'une KSnité^'âû'trësriris'o"^^ vrages^dela nature leurs caractères , et aux nations leurs monumens. En lisant ces anciens noms et leur explication dans Garcilasso de la Vega , dans Thomas Gage et dans les premiers voyageurs, vous vous imprimez dans l'esprit, avec quelques mots simples, le paysage et l'histoire de chaque pays, sans compter le respect attaché ^ leur antiquité, qui rend les lieux dont ils nous parlent encore plus vénérables. Les Chinois ne savent point que leur pays s'appelle la Chine , si ce ne sont ceux qui trafiquent avec les Européens. Ils l'appellent Chium hoa,\^ royaume du milieu. Ils en changent le nom , lorsque les ^milles de leurs souverains viennent à s'éteindre ; une nouvelle dynastie lui donne un nouveau nom : ain.si l'a vou!u la loi , afin d'apprendre aux rois que les destinées de leurs lieuples leur étaient attachées comme celles de leur propre famille. Les Européens ont détruit toutes ces convenances. Ils porteront éternellement la peine de cette injustice, conmoc celle de tant d'autres; car, s'obstinant à donner 1rs noms qui leur

cher à établir des divisions plus raisonnables, ont fait des llm de la mer du Sad une cinquième parlie du monde, à laquelle les uns donnent le nom d'Océanique, les autres celui de P<h iynétie. L'espace que ces Iles occupent entre |et deux continens est d'environ l,72t myriamètres (3,S75 lieues) de l'est à l'ouest, c'est-à-dire depuis rtle de Pâques Jusqu'à l'Ue de Sumatra. Cette vaste étendue n'oflire que des débris et des terres isolées, entre lesquels il est difficile d'apercevoir quelques rapports généraux ; ce qui n'a pas empêché les géographes de les réunir pour donner une cinquième partie au niomle. (A.-M.)

pkiseut "^ aux pays dont ils s'emparent , el à oeux où Us s'établissent, il arrive de là que, lorsque vous voyez les mêmes contrées fur des cartes » ou dans des relations hollandaises, anglaises, portugaises, espagnoles on françaises , vous n'y reconnaissez plus rien. Leur longitude même est changée, chaque nation la comptant aiyourd'hoi de sa capitale.

Les botanisles nous égarent encore davantage.* J'ai parié des variations perpétuelles de leurs dictionnaires ; mais leur méthode n'est pas moins fiiutive. Ils ont imaginé , pour reconnaître les plantes, des caractères très-compliqués, qui les trompent souvent, quoique tirés de toutes les parties da règne végétal; et ils n'ont jamais pu exprimer celui de leur ensemble, où les igncMwis li^ reconnaissent d'abord. Il leur fout des loupes et des échelles pour classer les arbres d'une forêt. Il ne leur sufGt pas de les voir en pied et couverts de feuilles , il leur faut des fleurs et souvent de la fractification. Un paysan les reconnaît toos dans les branches de son Âgot. Pour me donner une idée des variétés de la germination, ils me montrent dans des bocaux une longue suite de graines nues de toutes les formes; mais c'est la capsule qui les conserve, les aigrettes qui les ressèment, la brandie élastique qui les élance au loin, qu'il m'importait d'examiner. Pour me montrer le caractère d'une fleur, ils me la font voir sèdie, décolorée, et étendue dans un herbier. Est-ce dans cet état que je reconnaîtrai un lis? N'est-ce pas sur le bord d'un ruisseau, élevant au milieu des herbes sa tige auguste, et réfléchissant dans les eaux ses beaux calices ^ plus blancs que l'ivoire, que j'admirerai le itM des vallées ? Sa blancheur incompwable n'esth elle pas encore plus éclatante quand elle est mouchetée, comme de gouttes de corail, par de petits Iscarabées écarlates , hémisphériques, piquetés de poir, qui y cherchent presque toujoivs un asile ? Qui est->ce qui peut reconnaître dans une rose sèche la reine des fleurs? Pour qu'elle soit à la fois un objet de l'amour et de la philosophie , il faut la voir lorsque, sortant des fentes d'im rodier humide, elle brille sur sa propre verdure, que le zéphyr la balance sur sa tige hérissée d'épines , que l'aurore l'a couverte de pleurs, et qu'eUe appeUe par son

* Les Toyages récens de Péron aux Terres Australes offrent les exemples les phis déploraMet de la manie que Fauteur blâme avec tant de raison. Cette relation , d'aOleiun ti airieuse, aura besoin quelque Jour, pour être eotoidue, d'une sjrnonymie géographique; et l'on s'étonnera santdoule qu'un homme ait pu porter tant de perfection dans deux sciences si opposées, cHIe de la nature et celle de Tadolation.

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