BIENFAISANCE DE LA NATURE
mei', en signe de paix, des matelots dans son calumet; le parfnm du tabac dissipe leurs ennuis ; ils en réfKuident F usage par toute la terre ; et tandis que les malheurs des deux mondes viennent de Tartillerie , que les rois appellent leur dernière RAISON , les consolations des peuples policés sortent de la pipe d'un sauvage.
A qui devons-nous Tusage du sucre , du chocolat, de tant de subsistances agréables et de tant de remèdes salutaires? à des Indiens tout nus, à de pauvres paysans, à de misérables nègres. La ])éche des esclaves a fait plus de bien que Tépéedes conquérans n*a fiiit de mal; cependant, dans quelles places publiques sont les statues de nos obscurs bienfaitenrs ? Nos histoires mêmes n'ont pas daigné conserver leurs noms. Mais, sans chercher au loin des preuves des obligations que nous avons à la nature, n'est-ce pas à l'étude de ses lois que Paris doit ses lumières multipliées, qui s'y rassemblent de toutes les parties de la terre, s'y combinent de mille manières, et se réfléchissent sur l'Europe en sciences ingénieuses et en jouissances de toute espèce ? Où est le temps où nos aïeux sautaient de joie, quand ils avaient trouvé quelque prunier sauvage sur les rives de la Loire , ou attrapé quelque chevreuil à la course dans les vastes prairies de la Normandie ? Nos terres, aujourd'hui si couvertes de moissons , de vergers et de troupeaux , ne leur fournissaient pas alors de quoi vivre; ils erraient çà et là , vivant de chasses incertaines , et n'osant se fier à la nature. Ses moindres phénomènes leur faisaient peur; ils ireniblaienl à la vue d'une éclipse, d'un feu follet, d'une branche de gui de chêne. Ce n'est pas qu'ils crussent les choses de ce monde livrées au hasard ; ils reconnaissaient partout des dieux iutelligens; mais, n'osant les croire bons, sous des prêtres cruels , ces infortunés pensaient qu'ils ne se plaisaient que dans les larmes, et ils leur immolaient des hommes sur tel terrain peut-être qui sert aujoiuxl'hui d'hospice aux malheureux 7.
Je sup[x)se qu'un philosophe comme Newton leur eût donné alors le spectacle de quelques-unes de nos sciences naturelles, et qu'il leur eût fàîr voir, avec le microscope, des forêts dans des mousses, des montagnes dans des grains de sable , des milliers d'animaux dans des gouttes d'eau, et toutes les merveilles de la nature , qui , en descendant vers le néant , multiplie les ressources de son intelligence , sans que l'd^l humain puisse en apercevoir le terme ; qu'ensuite, leur découvrant dans les cieux une progression de grandeur également infinie, il leur eût montré, dans des planètes qu'on aperçoit à peine, des mondes plus grands que le iH^tre, Saturne à trois cents millions de lieues de
distance; dans les étoiles, infiniment gnées, des soleils qui probablement d'autres mondes; dans la blancheur de la voi< tée, des étoiles, c'est-à-dire des soleils inno blés semés dans le ciel comme les grains de poussière sur la terre , sans que l'honmie sadie si ce sont là seulement les préliminaires de la création : avec quel ravissement eussent-ils vu un spectacle que nous regardons aujourd'iiui avec indifférence !
Mais je suppose plutôt que , sans la magie de
nos sciences , niuiinmmp f^iimma rt^nplnn se fût
•préyi'nté à eux avw sa Yerlli . et qu'il eût dit aux druides : «Vous vous effrayez vous-mêmes de Tef- » froi que vous donnez aux fieuples. Dieu est juste; » il envoie aux médians des opinions terribles qui » réagissent sur ceux qui les répandent; maisil parle » à tous les hommes par ses bienfaits. Votre, reli- » gion est de les gouverner par la crainte ; la » mienne est de les conduire par l'amour, et d'i- » miter son soleil , qu'il fait luire sur les bons » comme sur les méchans. » Qu'ensuite il leur eût distribué les simples présens de la nature qui leur étaient alors inconnus, des gerbes de blé, des ceps de vigne , des brebis couvertes de laine : oh ! quelle eût été la reconnaissance de nos aïeux ! Ils se fussent peut-être enfuis de peur devant l' inventeur du télescope , (^n^fô^ënânTpiSïïr'ûn éspnlj^inais certainement ils eussent adoré rauteûFdu TéUmaque.
Cependant ce n'est là que la moindre partie (!es biens dont leurs ridies descendans sont redevables à la nature. Je ne parle pas de ce nombre infini d'arts qui travaillent , dans la patrie, à leur procu* rer des lumières et des plaisirs; ni de cet art terrible de l'artillerie qui leur en assure la jouissance^ sans que son bruit trouble leur repos dans Paris , que pour leur annoncer des victoires ; ni de cet art nouveau et encore plus merveilleux de l'électricité, qui écarte * le tonnerre de leurs hôtels; ni du privÛége qu'ils oat, dans ce siècle vénal, de présider, dans tous les états, au bonheur des honunes, lorsqu'ils croient n'avoir plus rien à craindre de» puissances de la terre et du ciel.
Mais l'univers entierne s'occupe que de leurs plaisirs. L'Angleterre , l'Espagne , l'Italie , l'Archipel, la Hongrie, toute l'Europe méridionale, ajoutent chaque année des laines à leurs laines , des vins à leurs ' vins, des soies à leurs soies. L'Asie leur donne des diamans , des épiceries, des mousselines, des toiles, et jusqu'à des porcelaines; l'Amérique, l'or et l'argent de ses montagnes, les émerandes de ses fleuves, les teintures de ses forêts, la cochenille, la canne à sucre et le cacao de ses brûlantes
ÉTUDE DEUXIÈME
campagnes , que leurs mains n*ont point labourées; rAfrique , son ivoire , son or , et ses propres enfans, qui leur servent de bêtes de sonmie par toute la terre. Il n'y a aucune portion du globe qui ne leur produise quelque jouissance. Les gouffres de la mer leur fournissent des perles; ses écueils , de Tambre gris; et ses glaces, des fourrures. Ils ont rendu, dans leur patrie, des montagnes et des fleuves roturiers, afm de se réserver des pèches et des chasses' nobles; mais il n'était pas besoin d'en faire les frais : les sables de l'Afrique, où ils n'ont point de garde-chasses, leur envoient des nuées de cailles et d'oiseaux de passage qui traversent la mer, au printemps, pour couvrir leurs tables en automne. Le pôle du nord , où ils n'ont pas de garde-côtes , verse, chaque été , sur leurs rivages, des légions de maquereaux, de morues fraîches et de turbots engraissés dans ses longues nuits. Nonseulement les poissons et les oiseaux , mais les ar« bres même, changent pour eux de climats. Leurs vergers leur sont venus autrefois de l'Asie ; leurs parcs viennent aujourd'hui de l'Amérique. Au lieu du châtaignier et du noyer , qui entouraient les métairies de leurs vassaux , dans les riLstiques domaines de leurs ancêtres, l'ébénier, le sorbier du Canada, le pin de la Virginie, le magnolia, le laurier qui porte des tulipes, environnent leurs châteaux des ombrages du Nouveau-Monde , et bientôt de ses solitudes. Ils ont feit venu: de l'Arabie des jasmins, de la Chine des orangers, du Brésil des ananas, et une foule de plantes parfumées de toutes les parties de la zone torride. Ils n'ont plus besoin de ses soleils ; ils disposent des latitudes. Ils peuvent donner, dans leurs serres, les chaleurs de la Syrie à des plantes étrangères , dans la saison même où leurs paysans éprouvent le froid des Alpes dans leurs cabanes. Rien ne leur échappe des productions de la nature : ce qu'ils ne peuvent avoir vivant, ils l'ont mort. Les insectes , les oiseaux , les coquilles , les minéraux , et les terres mêmes des pays les plus éloigpés, remplissent leurs cabinets. La gravure et la peinture leur en présentent les paysages, et les font jouir des glaciers de la Suisse dans les chaleurs de la canicule, et du printemps des Canaries au milieu de l'hiver. Des marins intrépides leur apportent , des lieux où les arts n'ont osé pénétrer, des relations de voyages encore plus intéressantes que des tableaux, et redoublent le sUence , la paix et la sécurité de leurs nuits , tantôt par le récit des horribles tempêtes du cap liorn, tantôt par celui des danses des heureux insulaires de la mer du Sud.
Non-seulement tout ce qui existe actuellement , mais les siècles passés , concourent à leur félicité.
Ce n'est plus pour les temples de Vénus que Corinthe inventa ces belles colonnes qui s'élèvent oonune des palmiers ; c'est pour soutenir les alcôves de leurs lits. Un art voluptueux y voile la lumière du jour à travers des taffetas de toutes couleurs; et imitant, par de doux reflets, ou des dairs de lune , ou des levers du soleil , il y Ikit paraître les objets de leurs amours semblables à des Diane ou à des Aurore. L'art des Phidias y fait contraster avec leurs beautés les bustes vénérables des Socrate et des Platon. Des ss^vans obscurs , par un travail que rien ne peut payer, leur ont Êiit connaître les génies sublimes qui ont illustré la terre, dans les temps même voisins de l'origiiie du monde, Orphée , Zoroastre, Esope, Lokman, David, Salomon, Confucius , et une multitude d'autres, inconnus à l'antiquité même. Ce n'est plus pour les Grecs ,. c'est pour eux- qu'Homère chante encore les dieux et les héros, et que Viigile fait entendre les sons de la flûte latine qui ravirent la cour d'Auguste , et qui y rappelèrent l'amour de la patrie et de la nature. C'est pour eux qu'Horace, Pope, Addison, La Fontaine, Gessner, ont aplani les rudes sentiers de la sagesse, et les ont rendus plus accessibles que les sentiers riants et trompeurs de la folie. Une foule de poètes et d'historiens de toutes les nations , Sophocle, Euripide, Corneille, Racine, Shakespeare, le Tasse, Xénophon, Tacite, Plutarque, Suétone, en les introduisant jusque dans les cabinets de ces princes terribles qui brisèrent d'un sceptre de fer la tête des nations qu'ils étaient chargés de rendre heureuses , leur font bénir leurs tranquilles destinées, et en espérer encore de meilleures sous le règne d'xin autre Antonin. Ces vastes génies de tous les temps et de tous les lieux, célébrant , sans s'être concertés, l'éclat immortel dé la vertu, et la providence du ciel dans la punition du vice, ajoutent l'autorité de leur raison sublime à l'instinct universel du genre humain, et multiplient mille et mille fois , en leur faveur, les espérances d'une autre vie plus durable et plus fortunée.
Ne semble-t-il pas que des concerts de louanges devraient s'élever jour et nuit des voûtes de nos hôtels vers l'Auteur de la nature ? Jamais les anciens rois de l'Asie ne rassemblèrent autant de jouissances dans Suse ou dans Ecbatane, que nos simples bourgeois dans Paris. Cependant , chaque jour, ces monarques bénissaient les dieux; ils n'entreprenaient rien sans les consulter; ils ne se' met talent pas même à table sans leur offrir des libations. Plût à Dieu que nos épicuriens n'eussent que de l'mdifférence pour la main qui les comble de biens ! Mais c'est du sein de leurs voluptés que