‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 64 sur 213 · IG · texte numérisé non relu

IG

ÉTUDE QUATRIÈME

» qui soit forcé, pour vivre, de caltiver la terre; y> et comme si cette marâtre repoussait l'enfaut » sorti de ses latitudes, les insectes ravagent ses » semences , les ouragans ses moissons , les bêtes » féroces ses troupeaux , les volcans et les trem- » Uemens de terre ses villes; et la peste, qui, de » temps en temps, feit le tour du globe, le me- » nace de l'enlever quelque jour tout entier. Il a » dû son intelligence à ses mains, sa morale au cli- » mat, ses gouvememens à la force, et ses religions » à la peur. Le froid lui donne de Ténergie; lâcha- » leur la lui ôte. Libre et guerrier dans le nord, il » est lâdie et esclave entre les tropiques. Ses seules » lois naturelles sont ses passions. Eh ! quelles au- » très lois chercherait-il? Si elles le jettent dans » quelque égarement, la nature, qui les lui a don- » nées , n'en est-elle pas complice ? Mais il ne les » ressent que pour ne les jamais satisfaire. Ladif- » Oculté de subsister , les guerres , les impôts, les » préjugés, les calomnies, les ennemis irréconci- » iiabies, les amis perfîdes, les femmes trompeu- » ses, quatre cents sortes de ir.aladies du corps, » celles de l'esprit, et plus cruelles et en plus grand » nombre , en fout le plus misérable animal qui » soit jamais venu à la lumière. Il vaudrait mieux » qu'il ne fût jamais né. Partout il est la victime » de quelque tyran. Les aptres animaux ont au » moins les moyens de fuir on de combattre; mais » rhomme a été jeté au hasard sur la,tecTe^ sans » asile , san9 grilfes,~san3 gueule ^ sans légèret^, » sans instinct^ et presque sans peau; et comme » si ce n'était pas assez d'ëti^'penécnté par toute » la nature , il est en guerre avec sa propre es- » pèce. En vain il chercherait à s'en défendre ; la » vertu vient le lier , afin que le crime l'égorgé à » son aise. Il feut qu'il souffre et qu'il se taise. » Quelle est, après tout , cette vertu dont il feit » tant de bruit? une combinaison de son imbécil- » lité, un résultat de son tempérament. De quelles » illusions se nourrit-elle? D'opmions absurdes, » appuyées par les seuls sophismes d'honunes » trompeurs, qui ont acquis im pouvoir suprême » en recommandant l'humilité, et de^ richesses » immenses en prêchant la pauvreté. Tout meurt » avec nous. Prenons du passé notre expérience » de l'avenir : nous n'étions rien avant de naître , » nous ne serons rien après la moit. L'espoir de » nos vertus est d'invention humaine; et l'instinct » de nos passions, d'institution divine.

» Mais il n'y a point de Dieu *. S'il y en avait » un , il serait injuste. Quel est l'être tout -puissant » et bon qui aurait environné de tant de maux

• Dan» rKtudp VIII.

y> l'existence de ses créatnresy et qui aurait voulu » que la vie des unes ne «e soutint que par la mort » des autres ? Tant de désordres prouveot qu'il n'y » en a point : c'est la crainte qui la fait. Oh! que » le monde a dû être étonné de cette idée méta- » physique, quand le premier homme, effrayé, » s'avisa de s'écrier qu'U y avait un Dieu ! Eh ! » qu'est-ce qui aurait fait Dieu ? pourquoi serait-il » Dieu? Quel plaisir aurait-il dans ce cercle perpé- » tuel de misères, de renaissances et de morts * ?»

Page 1