‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 65 sur 213 · ÉTUDE QUATRIÈME- RÉPONSES AUX OBJECTIONS GONTRB LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

ÉTUDE QUATRIÈME- RÉPONSES AUX OBJECTIONS GONTRB LA PROVIDENCE

Telles sont les principales dyjectioiis qu'on a formées, presque dans tous les siècles, contre la Providence, et qu'on ne m'accusera pas d'avoir affaiblies. Avant d'essayer d'y répondre, je me permettrai quelques réflexions sur ceux qui les font. Si ces murmures venaient de quelques pauvres matelots exposés sur la mer à toutes les révolutions de l'atmosplière, ou de quelque paysan accaMé des mépris de la société qu'il nourrit, je ne m'en étonnerais pas. Mais nos athées sont, pour l'ordinaire, bien à l'abri des injures des élémais , et surtout de celles de la fortune. La plupart même d'entre eux n'ont jamais voyagé. Quant aux maux de la société, ils ont bien tort de s'en plaindre; cac ils jouissent de ses plus doux hommages , après en avoir rompu les liens par leurs opinions. Que n'ont-ils pas écrit sur l'amitié , sur l'amour , sur les devoirs envers la patrie, et sur les affections humaines y qu'ils ont rabaissées au niveau de celles des bêtes, tandis que quelques-uns d'entre eux pouvaient les rendre divines par la sublmiité de leurs talens! Ne sont-ce pas eux qui sont en partie cause de nos maUieuis, exk flattant en mille manières lès passions de nos tyrans modernes , pendant qu'une croix qui s'élève dans un déseit console les misérables? On a bien de la peine même à retenir ces derniers dans un culte sensé ; et c'est un phénomène moral qui m'a paru long-temps inexplicable , de voir, dans tous les siècles , l'athéisme naître chez les hommes qui ont le plus à se louer de la nature, et la superstition chez ceux qui ont le plus à s'en plaindre. C'est dans le luxe de la Grèce et de Rome , au sein des richesses de l'Indostan, du Êistede la Perse, des voluptés de la Chine, et de l'abondance des capitales de l'Eu-

* On trouTcra la solution de ces objections mx munëit» de chaque Étude qui leur correspond. Elles y sont tontei rétùtées directement ou indirectement : car 11 n'a pas été possible de suivre, dans cet ouvrage, l'ordre scolasliqae d'an cahier do philosophie. (A.-M.)

rope, qu*on( pani les premiers hommes qui ont osé nier la Divinité. An contraire, les Tartares sans asiles, les Sauvages de l'Amérique toujours afbmés, les Nègres sans prévoyance et sans po- Noe, la habitans des rudes climats du nord, eoinine les Lapons, les Esquimaux, les Groénlandais, voient des dieux paitout, jusque dans des cailloux.

J'ai cm long4emp6 que Fathéisme était diez les hommes vcliqiineux et riches un argument de leor oonsdenoe. « Je suis riche, et je suis un fripon, » doivem-ils se dire ; il n'y a donc point de Dieu. » D'ailleurs, s*il y a un Dieu, il y a des comptes » à rendre. » Mais ces raisonnemens, quoique naturels, ne sont pas généraux. H y a des athées qui ont des fortunes légitimes, et qui en usent moralement bien, du moins àTextérieur. D'ailleurs, par la raison contraire, le pauvre devrait dire : « Je sois laborieux , honnête homme , et miséra- » Ue ; il n'y a donc point de Providence. » Mais c'est dans la nature même qu'il faut chercher la aonroe de ces raisonnemens dénatiu^.

Partout pays les pauvres se lèvent matin , travaillent à h terre, vivant sous le ciel et dans les champs. Us sont pénétrés de cette puissance active de la nature qui remplit l'univers. Mais leur raison , afSûssée par le malheur, et distraite par leurs besoins journaliers, n'en peut supporter l'éclat. Elle s'arrête, sans se généraliser , aux effets sensibles de cette cause invisible. Ils croient, par un ihentiment naturel aux âmes faibles, c|ue les objets de leur cuHe seront à leur disposition dès qu'ils neront à leur portée. De là vient que, par tout pays, les dévotioas du petit peuple sont à la campagne , et ont pour centre des objets naturels. U y ramène toujours la religion du pays. Un ermitage nor une montagne , une chapelle à la source d'une fontaine, une bonne Notre-I>ame-des-Bois nichée dans le tronc d'un chêne ou dans le feuîUage d'une aubépine, l'attirent bien plus volontiers que les autels dorés des cathédrales. J'en excepte cependant celui que Famour des richesses a tout-à-fait corrompu; car à celui-là il fiiut des saints d'argent, même dans les campagnes. Les principaux actes de religion du peuple, en Turquie, en Perse , aux Indes et à la Chine , sont des pèlerinages dans les <>>>am|>g- Les riclies, au contraire, prévenus daas loos leors besoins par les hommes, n'attendent plus rien de Dieu. Ils passent leur vie dans leurs apparteraens, où ils ne voient que dfs ouvrages de r industrie hmnaine , des lustres , jdes bougies , des glaces, des secrétaire^, des diiffonnières, des livres, des beaux-esprits. Ils viennent à perdre insensiblement de vue la nature , dont les produc-

tinnsd'aUleurs leur sont presque toujours présentées défîgurées ou à contre-maison , et toujours comme des effets de l'art de leurs jardiniers ou de leurs artistes. Ils ne manquent pas aussi d'interpréter ses opérations sublimes par le mécanisme des arts qui leur sont les plus familiers. De là tant de systèmes qui font deviner les occupations de leurs auteurs. Epicure, épuisé par la volupté, tira son monde et ses atomes sans providence de son apa- Uiie; le géomètre le forme avec son compas; le chimiste avec des sels ; le minéralogiste le fait sortir du feu; et ceux qui ne s'appliquent à rien , et qui sont en bon norabi-e , le supposent , comme eux , dans le chaos, et allant au liasard. Ainsi la corruption du cœur est la première source de nos erreurs. ^Eusuite les sciences, employant dans la recherdie des choses naturelles des définitions, des principes et des méthodes revêtus d'un grand appareil géométrique , semblent , par ce prétendu OTÛve, remettre dans l'ordre ceux qui s'en écartent. Mais quand cet ordre existerait tel qu'elles nous le présentent , pourrait >il être utile aux hommes? Suffirait-il à contenir et à consoler des malheureux? Et quel intérêt prendront-ils à celui d'une société qui les écrase, quand ils n*ont plus rien à espérer de celui de la nature, qui les abandonne aux lois du mouvement? Je vais répondre successivement aux objections que j'ai rapportées contre la Providence, tirées des désordres du globe , des végétaux , des animaux , des honunes, et de la nature de Dieu même.

Page 1