‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 74 sur 213 · SU · texte numérisé non relu

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cooimt . tds que les harengs. C'est un fait certain qu'il en sort , tous les ans, une quantité plus que suQisante pour nourrir tous les liabitans de TEuropc.

Nous avons des mémoires qui prouvent que la pèche s'en faisait dès Tan ^^68, dans le détroit du Sond, entre les lies de Schonen et de Séeland. Phili|»pe de Mézières^ gouverneur de Charles VI , rapporte, clans le Songe du vieux Pèlerin, qu'en 13iS9y aux mois de septembre et d'octobre, il y «▼ait une quantité si prodiipeuse de liarenpi dans ce déCroil, que, « dans l'espace de plusieurs lieues, » on pouvait, dit-il. les uiller ^ I V[>égj^ et c'est « commune re^nmiée qu'ils sont quarante mille » bateaux qui ne font autre chose , en deux mois , » qoe pécher le hareng , et en chacun bateau il y a » au moins six personnes et jusqu'à dix; et, de 9 plus, il y a cinq cents grosses et moyennes nefs » qui ne font que recueillir et saler les harengs en » caqoe. » Il fiiit monter le nombre des pèdieurs à trois cent mille hommes de la Prusse et de l'Allemagne. En i&IO, les Hollandais, qui pèchent ce poisson exioore plus au nord , où il est meilleur , y employaient trois mille bateaux, cinquante mille pécheurs, sans compter neuf mille autres vaisseaux qui l'encaquentet l'apportent en Hollande , et cent cinquante mille hommes , soit sur terre , soit sur mer, occupés à le -transporter, à l'apprêter et à le vendre. Ils en tiraient alors de revenu deux millions six cent cinquante-neuf mille Uvres sterling *. J'ai vu moi-même à Amsterdam , en i 762, la joie du peuple , qui met des banderoles et des pavillons aux boutiques où l'on vend ce poisson à son arrivée : il y en a dans toutes les rues. J'y ai oui dire que la compagnie formée pour la pèche du liareng était plus riche et faisait vivre plus de monde que la compagnie des Indes. Les Danois,

* Ceux qui méditent sur la richesse des nations n'ont point anei examiné l'influence que peut exercer sur elles la simple culture dMne plante ou la pèche d'un poisson. C'est aux harengs que la Hollande doit presque toute sa puissance; et peut-être que, pour changer la balance politique de l'Europe, H eût suffi qu'un petit poisson fât de moins dans la mer. Les Hollandais ont attribué , par reconnaissance . l'invention de Part de saler et de caquer le hareng à un de leurs compa« trioCes nommé Beuckelz ; mais la gloire qu'ils en veulent U» rer n'est qu'une gloire usurpée, puisqu'en 1337, c'est-lhdire phiaenrs années avant la naissance de ce pilote , Philippe VI , roi de France, avait rendu une ordonnance dans laquelle il est queétion de harengs sal^s et caquet. Or, ces mots talét eteaquésy placés dans cette ordonnance sans explication, sans définitioD , prouvent que ce procédé industriel était d^fa trte'^oomi eo France dès l'année 1357, c'est-à-^ire trois ans avant la naissance de l'inventeur hollandais. Voyei à ce st^et le premier volume de YffUtoire des Pèches , de Noél , et le Recueil des ordonnances de nos rois . t. IT, p. 319 et 424 . et t,XH,p. 41. (A. M.;

les Norv^égiens, les Suédois, les Hambourgeois > les Anglais , les Irlandais , et quelques négocians de nos ports, comme de celui de Dieppe, envoient des vaisseaux à cette pèche, mais en trop petit nombre pour une manne aussi aisée à reciieillir.

En US2, à l'embouchure de la Gothela, petite rivière qui baigne les murs de Golhembourg , on en a salé cent trente-neuf mille tonneaux, enfumé trois mille sept cents, et extrait deux mille huit cent quarante-cinq tonneaux d'huile de ceux qui ne pouvaient être conservés, ha Gazette de France ^, qui rapporte celte pêche, remarque que, jusqu'en ^752, ces poissons avaient été s»oixanle-douze ans sans y paraître. J'attribue leur éloignement de cette côte à quelque combat naval qui les en aura éloignés par le bruit de l'artillerie , comme il arrive aux tortues de l'Ile de l'Ascension d'abandonner la rade pendant plusieurs semaines, lorsque les vaisseaux qui y passent tirent du canon. C'est peut-être aussi quelque incendie de forêts qui aura détruit le végétal qui les attirait sur la côte. Le bon évêque de Berghen , Pontoppidan , le Fénelon de la Norv^ége, qui mettait dans ses sermons populaires des traits d'histoire naturelle tout entiers , comme d'excellens morceaux de théologie , rapporte ** que , lorsque les harengs côtoient les rivages de la Norwége, a les baleines, qui les » poursuivent en grand nombre et qui lancent en » l'air leurs jets d'eau , font paraître la mer au » loin comme si elle était couverte de cheminées » fumantes. Les harengs poursuivis se jettent le » long du rivage dans les enfoncemens et dans les » criques , où Teau , auparavant tranquille , forme » des lames et des -vagues considérables partout » où ils se sauvent. Ils s'y retirent en si grajid » nombre, qu'on peut les prendre à pleine cor- » beille, et que même les paysans les attrapent à 7) la main. » Cependant, ce que tous ces pêcheurs réunis en pèchent n'est qu'une très-petite partie de leur colonne qui côtoie l'Allemagne , la France, l'Espagne, et s'avance jusqu'au détroit de Gibraltar, dévorée, chemin faisant, par une multitude innombrable d'autres poissons et d'oiseaux de mer qui la suivent nuit et jour, jusqu'à ce qu'elle se perde sur les rivages.de l'Afrique, ou qu'elle retourne, selon d'autres, dans les climats du nord.

Pour moi , je ne crois pas plus que les harengs retournent dans les mers du nord , que les fruits ne remontent aux arbres d'où ils sont tombés. La nature est si magnifique dans les festins qu'elle pré-

* Vendredi II octohre 1782.

•• Poiilop)Hdan, Histoire naturelle de la JSortcrge.

ÉTUDE SIXIÈME

pare aux hommes, qu'elle ne leur présente jamais deux fois le même mets. Je présume , d'après une observation du père Lambert i, missionnaire en Mingrélie , que ces poissons adièvent de circuire l'Europe en entrant dans la Méditerranée, et qne le terme de leur émigration est à l'extrémité de la mer Noire , avec d'antant plus de fondement , que les sardines , qui partent des mêmes lieux, suivent la même route, conuue le prouvent les pêches abondantes qu'en font les Provençaux sur leurs côtes et sur celles d'Italie, o L'on voit , >» dit le père Lamberti * , quelquefois daiis la mer » Noire beaucoup de harengs , et ces années-là les » habitans en tirent un présage que la pêche de » l'esturgeon doit être fort abondante; et ils en » font un jugement contraire quand il n'en parait » point. L'on en vit , en i 6i2, une si grande quan- » Uté , que la mer les ayant jetés sur la plage qui » est entre Trcbisonde et le pays des Abcasses , » elle s'en trouva toute couverte, et bordée d'une » digue de harengs qui avait bien trois palmes de » haut. Ceux du pays appréhendaient que l'air ne » s'empestât de la corruption de ces poissons ; » mais l'on vit en même temps la côte pleine de » corneilles et de corbeaux , qui les délivrèrent de )> cette crainte en mangeant ces poissons. Ceux » du pays disent que la même chose est arrivée » autrefois, mais non pas en aussi grande quantité.» Ce nombre prodigieux de haiengs a certainement de quoi étonner; mais l'admiration redoublera si l'on coasidère que cette colonne n'est pas la moitié de celle qui sort du nord tous les ans. Elle se partage à la hauteur de l'Islande; et Undis qu'une partie vient répandre l'abondance sur les côtes de l'Europe, l'autre va la porter sur celles de l'Amérique. Anderson dit que les harengs sont si abondans sur les côtes de l'Islande, qu'une chaloupe peut à peine les traverser à la rame. Ils y sont accompagnés d'une multitude prodigieuse de sardines et de morues ; ce qui rend le poisson si conmiun dans celte île , que les habitans le font sédier et le réiluisent en forine avec les arêtes, pour en nourrir leurs bopufs et leurs chevaux. Le P. Raie, jésuite, missionnaire en Amérique, en parlant des Sauvages qui sont entre l'Acadie et la Nouvelle- Angleterre, dit ** « qu'ils se rendent en » un certain temps à une rivière peu éloignée, où, » pendant un mois, les poissons montent en si » grande quantité, qu'on en remplirait cinquante » mille barriques en un jour, si l'on pouvait suf- » lire à ce travail. Ce sont des espèces de gros ha-

• Relation de Mingrélie, collection de ThévenoC. •' LetircM édifiantes, t. XXIU, p. 199.

» rengs , fort agréables an goàl quand ib sont frais. » Ils sont pressés les uns sur 1^ autres à on pied » d'épaisseur, et on les puise comme l'eau. Les A Sauvages les fout sécher pendant huit ou dix » jours, et ils en vivent pendant tout le temps » qu'ils ensemencent leurs terres. » Ce témoignage est confirmé par un grand nombre d'antres , el en particulier par un A nglais , né en A mériqoe , et qai a écrit l'histoire de la Virginie. « Au printemps, » dit-il *y les liarengs montent en si grande ibïile » dans les ruisseaux et les gués des rivières, qa'U » est presque impossible d'y passer à cheval sans » marcher sur ces poissons... De là vient que, dans » cette saison de l'année, les endooits des rivières » où l'eau est douce sont empuantis par le poisson » qu'il y a. Outre les harengs , on voit une infinité » d'aloses, de rougets, d'esturgeons, et quelque » peu de lamproies qui passent de la mer dans les » rivières. »

Il paraît qu'une autre colonne de ces poissons sort du pôle nord , à l'est de notre continent, et passe par le canal qui sépare l'Amérique de l'Asie. Car un missionnaire dit que les habitans de la terre d'Yesso vont vendre au Japon, entre autres poissons secs ** , des harengs. Les Espagnols , qui ont tenté des découvertes au nord de la Californie, eu ont trouvé tous les peuples ichtyopbages, et ne s'appliquaiit à aucune culture. Quoiqu'ils n'y aient aliordé qu'au milieu de l'été , où la pêche de ces poissons ne s'y faisait peut-être pas encore , ils y trouvèrent une abondance prodigieuse de sardines, dont la patrie et les émigrations sont les mêmes ; car on en prend une grande quantité de petites à Archangel. J'en ai mangé en Russie , chez M. le maréclial Munich , qui les appelait des anchois du nord. Mais comme les mers septentrionales qui séparent l'Amérique de l'Asie nous sont inconnues » je ne suivrai pas ce poisson plus loin. J'observerai toutefois que plus de la moitié de ces harengs sont remplis d'œufs, et que, s'ils venaient tousà éclore, pendant trois ou quatre générations seulement, l'Océan entier ne serait pas capable de les contenir. Ils ont, à vue d'œil, au moins autant d'œufi» que les carpes. M. Petit , célèbre démonstrateur en anatomie , et fameux médecin , a trouvé que les deux paquets d'œufs d'une carpe de dix-huit pouces de longueur pesaient huit onces deux gros, qui font quatre mille sept cent cinquante-deux grains , et qu'il fadlait le poids de soixante-douxe de ces œu& pour foire le poids d'un grain ; ce qui

* Histoire de la Firginie , p. 202.

** Histoire ecclésiastique du Japon, par le père F. Solier. liv. ux . cbap. If.

REPONSES AUX OBJECTIONS

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failtraii cent qonrte-deox mille cent quarante-

qiBtie <Hib oooipris dus les liak ODoes deux fnnos.'' Je me sois m pea clenda au sujet de ces poissons^ noD p» pour PaTanla^ de ootre oommeroe , qui , arec ses offices, ses piirilégcSy ses exdusioDs, rend rare Uml oe qoll entreprend ; mais à cause de la subâslanoedu peuple, réduit, en beaueoup d'endroits, à ne manger que du pain , tandis que la Proridenoe donne à l'Europe , d'une main si libérale, les poissons peut-être les plus friands de la mer **. fl n'en dut pas juger par ceux qu'on apporte à Paris dans Farrière-saison, et qu'on a pédiés . à peu de distance de nos côtes ; mais par ceux qu'on pèche dans le nord , connus en Hollande sous le nom de barengs-pecs , qui sont épais, longs, gras, ayant un goût de noisette, i»i déUcats et si fondans, qu'on ne peut les foire cuire , et qu'on les mange crus et salés comme des anchois.

Le pôle austral n'est pas moins poissonneux que le pôle septentrional. Les peuples qui Tavoisinent, tels que les habitans des lies de la Géorgie, de la Nourelle-Zélande, du détroit de Le Maire , de la Terre-de-Fen et du détroit de Magellan , sont ichtyophages, et n'exercent aucune sorte d'agriculture. Le véridiqne chevalier Narbrougbt dit, dans t»on Journal , à la mer du Sud, que le port Désiré , qui est par le 47' degré 48 , de latitude sud, est si rempli de pingoins , de veaux n^arins et de lions marins, que tout vaisseau qui y touchera y trouvera des provisions eu abondance. Tous ces animaux, qui y sont fort gras, ne vivent que de poissons. Quand il fut dans le détroit de Magellan, il prit, d'un seul coup de filet, plus de cinq cents gros poissons , semblables à des mulets, aussi longs que la jambe d'un homme; des éperlans de vingt pouces de longueur, une grande quantité de poissons semblables aux andiois; enfin , ils en trouvèrent tant de toutes sortes, qu'ils ne mangèrent autre chose pendant tout le temps qu'ils y restèrent. Les moules à belles nacres, connues dans nos cabinets sous le nom de moules de Magellan , y sont d'une grandeur prodigieuse^ et excellentes à manger. Les lépas , de même , y sont très-grands. Il faut, dit-il, qu'il y ait sur ces rivages une mfinité de poissons, pour nourrir les veaux marins, les pingoins et les oiseaux qui ne vivent que de poissons, et qui sont tous également gras, quoiqu'ils soient innombrables. Us tuèrent un jour quatre cents lions marins en ime demi-heure. Il y en avait de dix-huit pieds de long : ceux qui en ont (laatorze sont par mOliers. Leur chair est aussi belle et aussi blanche que celle d'agneau , et trèsbonne à manger fraîche ; mais elle est bien meil-

leure quand on Ta tenue dans le sd. Sur quoi j'observerai quil n'y a que les poissons des pays froids qui prennent bien le sd, et qui conser\'cnl, dans cet état, une partie de leur saveur, n semble que la nature ait voulu bire participer, par œ moyen, tous les peuples de la terre à l'abondanoei des pèches qui sortent des lones glaciales. ^

La côte occidentale de l'Amérique, dans celte même latitude, n'est pas moms poissonneuse. « Dans toute la côte de la mer , dit le Péruvien » Gareikuso de la Vega * , depuis Aréquipa jos- Ti> qu'à Tarapaca , oâ il y a plus de deux cents lieuea 9 de longueur, ils n'emploient d'autres fientes » pour fumer les terres que la fiente de certains » oiseaux appelés passereaux marins , dont il y a » des troupes si nombreuses, qu'on ne saurait les » voir sans être étonné. Ils se tiennent dans les Ues » désertes de la côte ; et, à force d'y fienter , ils » les blanchissent d'une tdie manière, qu'on les » prendrait de loin pour quelques montagnes eoe- » vertes de neige. Les Incas réservaient ces lies » pour en disposer en faveur de tell<; province » qu'ils jugeraient à propos. » Or cette fiente provenait des poissons dont vivent ces oiseaux. « En » d'autres pays de la même côte , dit-il ** , dans » les contrées d'Atica , d'Atitipa , de Villacori, de » Malla et de Cliilca , on engraisse les terres avec » 1^ tètes desardines qu'on y sème en abondance. » On les enterre à une petite disianœ les uuesdes » autres, apri» j^ avoir mis dedans deux oulrols » grains de maïs. En certaine saison de l'année, la » mer jette sur le rivage une si grande quantité de » sardines vives, qu'ils en ont de reste pour leur » provision et pour engraisser leurs champs ; jus- » ((ue-là même que s'ils les voulaient ramasser tou- » tes, ils en pourraient charger plusieurs navires. »

On voit que la côte du Pérou est à peu près le terme de l'émigration des sardines qui sortent du pôle sud , comme les côtes de la mer Noire sont le terme de celle des harengs qui sortent du pôle nord. Le développement de ces deux routes des sardines australiennes et des harengs septentrionaux est à peu près de la même longueur, et leurs destinées sont à la fin semblables. On croirait que quelques néréides sont chargées, tous les ans, de conduire, depuis les pôles, ces flottes innombrables de poissons , pour fournir à la subsistance des habitans des zones tempérées, et que , quand elles sont arrivées au terme de leurs courses, dans les pays chauds où les fruits abondent , elles vident sur ' le rivage ce qui reste dans leurs filets.

* Histoire des Incas , iiv. v, chap. 3. '* Id.

ÉTUDE SIXIÈME

Il ne me sera pas aussi facile , je l'avoue , de rapporter à la bienfaisance de la nature les guerres que se font entre eux les animaux. Pourquoi y at-il des bêtes carnassières ? Quand je ne résoudrais pas cette difficulté , il ne faudrait pas accuser la nature de cruauté, parce que je manquerais de lumières. Elle a ordonné ce que nous connaissons avec tant de sagesse, que nous en devons conclure que la même sagesse règne dans ce que nous ne coimaissons pas. Je me hasarderai cependant à dire mon sentiment, et à répondre à cette question, d'autant que cela me donnera lieu de mettre en avant quelques ol)servations que je crois neuves et dignes d'attention.

D'abord, les bêles de proie sont nécessaires. Que deviendraientlescadavresdetantd'animauxqui périssent dans les eaux et sur la te rre,qn'ils souilleraient de leur infection ? A la vérité, plusieurs espèces de l)éles carnassières dévorent les animaux tout vivans. Mais que savons-nous si elles ne transgressent pas leurs lois naturelles? L'homme à peine sait son histoire : comment pourrait - il savoir celle des bêtes ? Le capitaine Cook a observé , dans une lie déserte de l'océan Austral, que les lions marins, les veaux marins, les ours blancs, les nilgauts , les aigles et les vautours, vivaient pêle-mêle, sans qu'aucune troupe cherchât en rien à nuire aux autres. J'ai observé la même paix parmj les fous et les frégates de l'Ile de l'Ascension. Mais , dans le fond , ou ne doit pas leur savoir beaucoup de gré de leur modération. C'étaient corsaires contre corsaires. Ils s'accordaient entre eux pour vivre aux dépens des poissons qu'ils avalaient tout vivans.

Remontons au grand principe de la nature. Elle n*a rien fait en vain. Elle destine peu d'animaux i moorir de vieillesse, et je crois même qu'il n'y a qae l'homme à qui elle ait donné de parcourir la carrière entière de la vie , parce qu'il n'y a que lui dont la vieillesse soit utile à ses semblables. A quoi servli^lent , parmi les bêtes , des vieillards sans réflexion , à des postérités qui naissent avec toute leur expérience? D'un autre côté, comment les pères décrépits trouveraient-ils des secours parmi des enfons qui les quittent dès qu'ils savent nager, voler ou marcher? La vieillesse serait pour eux un poids, dont les bêtes féroces les délivrent. D'ailleurs, de leurs générations sans obstacles naîtraient des postérités sans fin, auxquelles le globe ne suffirait pas. La conservation des individus entraîne;^ rait la destriintimi Hpo «spèçes. Les animaux pouvaient toujours vivre, dira-t-on , dans une proportion convenable aux lieux qu'ils liabitent. Mais il fallait dès lors qu'ils cessassent de multiplier ; et

adieu les amours , les nids , les alliances , les prévoyance', êriônlBs '7èi8"ïïâmionie8 qui régnent parmi eiix. Tôiît'cequi naii doit mourir. Hais là nature., en les dévouant à la mort , en die ce qui peut en rendre l'instant cruel. C'est d'ordinaire pendant la nuit^ et au milieu du sommeil, qu'ils succombent aux griffes et aux dents de leurs ennemis. Vingt blessures portées à la fois aux sources de la vie, ne leur laissent pas le temps de songer qu'ils la perdent. Ils ne joignent à ce moment fatal aucun des sentimens qui le reodeni si amer à la plupart des hommes , les regrets du passé et les inquiétudes de l'avenir. Leurs âmes insoucianies s'envolent dans les ombres de la nuit, au milieu d'une vie innocente , et souvent dans les illusions de leurs amours.

Des compensations mconnues adoucissent peutêtre encore ce dernier passage. An moins j'observerai , comme une chose digne de la plus grande considération, que les espèces d*animaux dont la vie est prodiguée au soutien de celle des autres , comme celle des insectes, ne paraissent suscepti blés d'aucune sensibiUté. Si on arrache la Jambe d'une mouche , elle va et vient comme si elle n'avait rien |)erdu. Après le retrandiement d'un membre auàsi considérable, il n'y a ni évanouissement , ni convulsion , ni cri, ni aucun symptôme de douleur. Des enfans cruels s'amusent à leur

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enfoncer de. bogues pailles dans£anuj vent en l'air,, ainsi, ejrppalées;. elles jnarçhent et font leurs mouyemensoitlinaires, sans paraître s'en soui&r. D'autres prennent d^ hannetons, lénr rompent une grosse jambe , leur passent dans les ner& et les cartilages de la cuisse une forte épingle, et les attachent avec une bande de papier A un béton. Ces insectes étourdis votent , enjjourdonnant , tout autour du bâton , sans se lasser, et sans paraître éprouver la moindre souffrance. Réaumur coupa , un jour, la corne charnue et musculeuse d'une grosse chenille , qui continua de manger conrmie si rien ne lui fût arrivé. Peut-di penser que des êtres si tranquilles eblre les mains des enfans et des philosoplies éprouvent quelque sentiment de douleur quand ils sont gobés en l'air par les oiseaux ?

Je puis étendre ces observations plus loin. C'est que les poissons de la classe de ceux qui n'ont ni os ni sang , et qui forment le plus grand nombre des habitans de la mer , paraissent également insensibles. J'ai vu-, entre les tropiques , un thon , à qui un de nos matelots avait enlevé un lopin de chair de la nuque , d'un coup de harpon qui se rebroussa conti-e sa tête , suivre notre vaisseau pendant plusieurs semaines , sans qu'aucun de ses

RÉPONSES AUX OBJFXTIOXS-

à Biçer ea à 6ire des cnftmttt raÎTadesreqMs, pntxsde bdks de liisils, revcoir miMdre à rbamçoo dom ils s*étaieni déjà écfaippég «ne fois, b çoeok teute déchirée. On troarera encore ooe plus grMide analogie entre les poisons et les insectes, si Fan considère qœ les ans et les antres n'ont ni os ni sai^, qnUs om une diair imprrgnèe d*ane ean gtoanle, eC qui panât encore Hrt la même dans les uns d les aoires , en oe qn'eUe jette la même odcnr leRqa'on la bràle; et qu'ils ne respirent point par laboocfaey maisparlesodtcs, les insectes par les trachées , les poisBons par les onies; qu'ils n'om point d'orgue auditif, mais qu'ils entendent par le frémisBement que leur corps éprouve par la commotion de Féiément fluide où ils Tirent ; qu'ils voient de tous côtés rborizon par la situation de htats yeux ; qu'ils accourent également à la lumière; qu'ils ont la même avidité , et sont, pour la plupart, carnivores; que, dans ces deux genres, les femelles sont plus grosses que les mâles ; qu'elles jettent leurs crafe en nombre infini , sans les couver ; que la plupart des poissons passent , en naissant , par fétat d'insecte , sortant de leurs amis en forme de vers, et quelques-uns même en œOe de grenouille , comme une espèce de poisson de*'Surinam; que les uns et les antres sont revêtus d'écailles; que plusieurs poissons ont des barfoiUons et des antennes , cooune les insedes ; que les uns et les autres renferment , dans leurs catégories , une variété incroyable de formes , qui n'appartient qu'à eux; enfin que leurs constitutions, leurs métamorphoses^ leurs mœurs, leur fécondité étant les mêmes, on esttenté d'admettre, entre ces detix grandes classes , la même insensibilité.

Pour les animaux qui ont du sang , quoi qu'en ait dit Malebranche , ils sont sensibles; ils manifestent la douleur par les mêmes signes que nous. Mais la nature les a remparés de cuirs épais, de longs poils , de plumages , qui les abritent contre les atteintes du dehors. D'ailleurs ils ne sont guère exposés aux mauvais traitemens qu'entre les mains des hommes méchans.

Passons maintenant à la génération des animaux. Nous avons vu que les plus grandes et les plus nombreuses espèces du globe , dans le règne animal et végétal, naissent dans le nord, indépendamment de la chaleur du soleil. Voyons si celle de la fennentation a plus de puissance au midi. D^ Égyptiens ont dit à Hérodote que quelques espèces d'animaux s'étaient formées de vases fermentées de l'Océan et du Nil. Quelque respect que je porte aux anciens , je récuse leur autorité en physique. La plupart de leurs philosophes ressemblaient asâez

aux ndires; ik observaient fort pen^ cf ils naient twanoonp. Si quelques-uns , pour trinqni liser des princes vohiptnenx , ont avancé que toni sortait de la corruption et y rentrait « d'autres , do meilleure foi, les ont réfutés, même dès ce ten|ifi> là. Non-seulement la corruption ne produit aucun corps vivant , mab elle leur est funeste, surtont à cenx qui ont du san^, et principalement à l'homme, n n'y a d'air malsain que là où il y a corruption. Gomment aurait-elle pu ensrndrer , dans ïèi animaux , des pieds assortis de molettes , d'ongles , de doigts ; ôfs peaux velues de tant de sortes de poils et de plumages; des mâchoires palissadécs do dents taillées les unes pour couper , d'autres pour moudre; des têtes ornées d'yeux , et des yeux dé^ fendus de paupières pour les garantir du soleil ? Gomment aurait-elle pu rassembler ces membres épars, les lier de ner£s et dé muscles , les soutenir d'ossemens avec des pivots et des charnières ; les nourrir de veines pleines d'un sang qui circule, soit que l'animal marche, soit qu'il se repose; les couvrir de peaux -si convenablement foun^ de poils poor les cfimats qu'ils habitent ; ensuite les (aire mouvoir par l'acticm combinée d'un cœur et d'un oer\*eau , et donner à toutes ces machines , nées dans le même lieu , formées du même limon, des appétits et des instincts si dilfti^ns? Gomment leur eiù-elle inspiré le sentiment d'eux-mêmes , et allumé en eux le désir de se reproduire par d'autres voies que cdie'qui leur avait donné l'existence ? La corruption , loin de leur donner la' vie , ei^t dû la leiur ôter , puisqu'elle foit naître des tubercules , enflamme les yeux , dissout le sang , et produit une inQnlté de maladies dans la plupart des animaux qui en respirent les émanations " . La fermentation de quelque matière que ce soit n*a pu former aucun animal , pas même Tœuf d'où il est sorti. On trouve dans les voiries de nos grandes villes , où tant de matières fermentent , des molécules organiques de toute espèce , des corps entiers d*animaux , du sang, des plantes , de l'ammoniac, des buUes , des flegmes , des esprits , des minéraux , des matières plus hétérogènes et plus combinées par les caprices des hommes en société, que les flots de l'Océan n'en ont accumulé et confondu sur ses rivages : cependant on n'y a jamais trouvé aucun corps organisé. Qu'on ne dise pas que la chaleur nécessaire à leur dévefoppement y manque; il y en a de tous les degrés, depuis la glace jusqa'au feu. Les sels s'y cristallisent , et les soufires s'y forment. On a recueilli dans Paru: même , il y a quelques années , du soufre formé par la nature, dans d'anciennes voiries du temps de Gharles IX. Nous voyons tous les jours que la fermentation

ÉTUDE SIXIÈME

peai croître danâ da fumier , aa point qae le fen y prenne. Sa chaleur modérée est même si fiivorable au développement des germes , qu*on s'en est servi pour faire édore des poulets. Mais les combinaisons de toutes ces matières n'y ont jamais rien produit de vivant ni d'organisé. Que dis-je ? les premiers travaux de la nature , que nous voulons expliquer, sont couverts de tant de mystères, qu'un œuf, tant soit peu ouvert, cesse d'être fécond. Le moindre contact de l'air extérieur suffît pour y détruire les premiers linéamens de la vie. Ce ne sont donc ni les matières , ni les degrés de chaleur qui manquent à l'homme pour imiter la nature dans la prétendue création des êtres; et cette puissance , toujoui-s jeune et active , ne s'est point affaiblie , puisqu'elle a toujours le pouvoir de les reproduire , qui n'est pas moins grand que cdui de leur donner l'existence.

La sagesse avec laquelle elle a ordonné leurs proportions n'est pas moins digne d'admiration. Si on vient à examiner les animaux , on n'en trouvera aucun de défectueux dans ses membres, si l'on a égard à ses mœurs et aux lieux où il est destiné à vivre. Le long et gros bec du toucan , et sa langue Alite en plume , étaient nécessaires à un oiseau qui cherche les insectes éparpillés dans les sables humides des rivages de l'Amérique. Il lui fallait à la fois une longue pioche pour y fouiller , une large cuiller pour les ramasser, et une langue frangée •de nerfs délicats pour y sentir sa nourriture. Il fallait de longues jambes et de longs cous aux hérons, aux grues , aux flamans et aux autres oiseaux qui marchent dans les marais , et qui cherchent de la proie au fond de leurs eaux. Chaque animal a les pieds et la gueule , ou le bec , formés d'une manière admirable pour le sol qu'il doit parcourir, et pour les alimens dont il doit vivre. C'est de leurs configorations que les naturalistes tirent les caractères qui distinguent les bêtes de proie de celles qui sont frugivores. Ces organes n'ont jamais manqué aux liesoins des animaux , et ils sont eux-mêmes indélébiles comme leurs instincts. J'ai vu, dans des campa- ^nes^des canards élevés loin des eaux, depuis plusieurs générallôns^jaravatenr conservé â'ienrs ^ IttfidB Je9 largfô membranes]^Jeuî^(^pèœ^el^f^ .' aux approches des pluies , battaient des ailes, je- ; taient des crîs^" appeîâîênnes nuées, et semblaient ' se plaindre âû ciel de rinjusCfCe de l'homme cjuijes^ ' privait ÏÏeJmr élément Aucun anlmafn'âmanqué d'an membt^ Iff^^ê^tre , ou n'en a reçu d'inutiles. Des philosophes ont regardé les ergots appendices des pieds du poit; comme superflus , parce qu'ils ne portent point à terre: mais cet animal, destiné à Vivre dans les lieux marécageux où il aime à se

vautrer , et à faire avec son hocitoir des IbaOles profondes , s'y fât souvent enfoncé par sa gloatonnerie , si la nature n'e(^t disposé aa-dessns de ses pieds deux ergots en saillie, qui lui domient les moyens de s'en retirer. Le bœuf, qui fréquente les bords marécageux des fleuves, en a d'à peu près semblables. L'hippopotame , qui vit dans les eaux et sur les rivages du Nil , a le pied fourchn , et audessus du paturon deux petites cornes qui plient contre terre quand il marclie, de sorte qu'il laisse sur le sable une emprehite qu'on dirait être celle de quatre griffes. On peut voir la description de cet amphibie à la lin des Voyages de Dampier.

Comment des hommes éclairés ont-ils pa méconnaître l'usage de ces membres accessohnes, dont les paysans de quelques-unes de nos provinces imitent la forme dans les échasses qu'ils appellent, par cette ressemblance même, pieds de porc , et dont ils se servent pour traverser les endroits marécageux ? Ces mêmes paysans ont imité pareillement celle des ergots pointus et écartés du pied de la clièvre , qui lui senent i gravir les rochers, en se servant de-ces pieux ferrés à deux pointes, qui retiennent dans la pente des montagnes les derrières de leurs lourdes cliarrettes. La nature, qui varie les moyens comme les obstacles , a donné les ergots appendices au pied du porc par les mêmes raisons qu'elle a revêtu le rhinocéros d'une peau pILssée de plusieurs plis, au milieu de la zone torride. On croirait ce lourd animal couvert d'un triple manteau : mais, destiné à vivre dans les marais fangeux de l'Inde, on il fouille avec la corne de son museau leis longues racines des bambous , il y eût enfoncé par son poids énorme, s'il n'avait l'étrange faculté d'étendre en se gonflant les plis multipliés de sa peau, et de se rendre plus léger en occupant un plus grand volume. Ce qui nous parait, au premier coup d'cnl, une défectuosité dans les animaux , est , à coup sur , une compensation merveilleuse de la Providence ; et ce serait souvent une exception à ses lois générales, si elle en avait d'autres que l'utilité et le bonhevu* des êtres. C'est ainsi qu'elle a donné à l'éléphant une trompe qui lui sert, comme une main, à grimper sur les plus rudes montagnes, où il se plaît à vivre, et à cueillir l'herbe des cliamps et les feuillages des arbres , auxquels la grosseur de son cou ne lui permettrait pas d'atteindre.

Elle a varié, à l'infini, parmi les animaux , les moyens de se défendre comme ceux de subsister. On ne peut pas supposerque ceux qui marchent lentement ou qui jettent des cris souffrent habitnellemeot; car comment des races de malades anraientelles pn se perpétuer, et devenir même une des plus

REPONSES AUX OBJECTIONS

répandues du globe? Le dngard, on paresseux, se frouve en Afrique, en Asie et en Amérique*. Sa lenteur n'est pas plus une paralysie que la lenteur de la tortue et du limaçon ; les cris qu'il jette quand on rapproche ne sont point des cris de douleur '^'^. Mais , parmi les animaux , les uns étant destinés à parcourir la terre, d'antres à vivre à poste Û\ç, leurs défenses sont variées comme leurs mœurs. Les uns échappent à leurs ennemis par la fuite , d'autres les repoussent par des sifflemens, des figures hideuses , des odeurs infectes, ou des voix lamentables. Il y en a qui disparaissent à leur vue, comme le limaçon , qui est de la couleur des murailles ou de Técorce des arbres où il se réfugie; d'autres, par une magie admirable, prennent, à leur volonté, la couleur des objets qui les environnent, comme le caméléon% Oh! que l'imagination des hommes est stérile auprès de l'intelligence de la nature! Ils n'ont rien produit, dans quelque genre que ce soit, qu'ils n'en aient trouvé le modèle dans ses ouvrages. Le génie même dont ils font tant de bruit , ce génie créateur que nos beaux esprits croient apporter en venant au monde, et perfectionner dans les cercles ou dans les livres, n'est autre chose que l'art de l'observer. On ne peut pas même sortir des routes de la nature pour s'égarer. On n'est sage que de sa sagesse, on n'est fou qu'en en dérangeant les plans. Le burin de Caliot, si fertile en monstres, n'a composé tant de démons affreux que des membres mal assortis de

* Les paresseux ne se trourent que dans le Nouveau- Monde. L'auteur a été sans doute induit en erreur par Séba , ou par Vosma^, qui ont confondu le loris, genre de quadruple de la famille du makis, avec le paresseux, genre de quadrupède de l'ordre des tardigrades. Ce dernier genre renferme trois espèces distinctes : Y ai, Vunau et le kouri, mais «nés sont tontes trois de l'Amérique.

" Cette oliservation est très-juste ; et le cri de l'ai, qui est exprimé par son nom . n'a même rien d'horrible : c'est donc mal à propos que Linnée l'a qualifié de clamor horrendus. L'jA met un Jour à faire cinquante pas, et deux Jours à grimper sur nn arfore. Souvent il s'accroche aux branches , et y demeure suspendu , la tête en bas, semblable à une excroissance de l'écorce : c'est par ce moyen qu'il échappe aux recherches des nègres et des chasseurs. Ainsi . sa couleur est ane prévoyance de la nature, qui, en le privant de vitesse, ne l'a cependant point abandonné. Par un autre acte de la même prévoyance, l'ai a été revêtu d'une fourrure impénétrable à l'humidité. Le poil en est épais , serré , uni. sec , de sorteque l'eau glisse sur sa surface sans jamais la mouiller. Si l'on obaenre que l'aT végète dans un climat où il pleut par averses pendant huit mois de l'année , et que tous les moyens de cber^ cber oa de se constmire un abri lui ont été refusés, on ne peut trop admirer la sagesse de la Providence, qui lui adonné un manteau pour la pluie, comme elle a donné un toit d'écaillé à la tortue , qui . ayant la même lenteur, avait les mêmes besoins. C'est ainsi que, pour nous servir d'une expression de Bnllbo, la nature, dans ses productions les plus négligées, parait phis en mère qu'en mar.1tro. (A. M.)

différens animaux, de becs de cliats-huants, de gueules de crocodiles, de carcasses de chevaux, d'ailes de chauve-souris, de griffes et d'ergots qu'il a joints à la figure humaine, pour rendre ses contrastes plus odieux. Les femmes mêmes qui , par de plus doux caprices, s'exercent à broder sur leurs étoffes des fleurs de fantaisie, sont obligées d'en prendre les modèles dans nos jardins. Examinez sur leurs robes les folâtres jeux de leur imagination : vous y verrez des œillets sur les feuillages d'un myrte, des roses sur des roseaux, des grenades sur la tige d'une herbe. La nature seule ne produit que des accords raisonnables, et n'assortit dans les animaux et dans les fleurs que des parties convenables aux lieux^ à l'air, aux élémens et aux usages auxquels elle les destine. Jamais on n'a vu sortir aucune race de monstres de ses sublimes pensées.

J'ai entendu plusieurs fois annoncer dans nos foiresdes monstres vivaiis ; mais jamais je n'ai pu parvenir à en voir un seul, quelque peine que je me sois donnée. Un jour on afficha, à la foire de St-Ovide, une vache à trois yeux, et une brebis à six pales. Je fus curieux de voir cesanimaux,el d'examiner l'usage qu'ils faisaient d*organes et de membres (}ui me paraissaient leur être superflus.Conunent,medi8aisje , la nature a-l-elle pu poser le corps d'une brebis sur six pâtes, lorsque quatre étaient suffisantes pour la porter ? Cependant je vins à me rappeler que la mouche, qui est bien plus légère qu'une brebis, en avait six, et j'avoue que celte réflexion m'embarrassa. Mais ayant observé, un jour, une mouche qui s'était reposée sur mon papier, je remarquai qu'elle était fort occupée à se brosser alternativement la tête et les ailes avec les deux pâtes de devant et avec ceUes de derrière. Je vis alors évidemment qu'elle, avait besoin de six pâtes, afin d'être soutenue par quatre lorsqu'elle en emploie deux à se brosser, surtout sur un plan perpendiculaire. L'ayant prise et considérée au microscope, je vis avec admiration que ces deux pâtes du milieu n'avaient point de brosses, et que les quatre autres en avaient. Je remarquai encore que son corps était couvert de grains de poussière, qui s'y attachent dans l'atmosphère où elle vole , et que ses brosses étaient doubles, garnies de poils fins, entre lesquels elle faisait sortir et rentrer, à volonté, deux griffes semblables à celles d'un chat, mais incomparablement plus aiguës. Ces griffes servent aux mouches à s'accrocher sur les corps les plus polis, comme sur le verre des vitres, où on les voit monter et descendre sans glisser. J'étais très-curieux de voir comment la nature avait attaché deux nouvelles pales au corps d'une brebis, et corn-

Slt

ÉTCDF. SIXIÈME.

ment elle aTiit tartaé, pour les hire mooïoir; de nonveUesveines.deroiiveauinerfcetdeDOUveaiis muscles avec leurs insertions. Le troisième œil de larnche m'embarrassail encore davantage. Je fus donc comme les autres badauds porter mon argent pour salisfaire ma curiosité. J'en vis sortir en foule de la loge de ces animans, três-émerveillfedeles BToir vus. Enfin je parvins, comme eux, au bonheur de les contempler. Les deu\ pâtes superllues de la brebis n' étaient que des peaux desséchées , découpées comme des courroies, et pendantes à sa poitrine sans toucher â terre, et sans pouvoir lui «re d'aucun usage. Le troisième œil prétemiu de la vactie était une espèce de plaie ovale au milieu du front, sans orbite, sans prunelle,sans paupière, et sans aucune membrane qui présentât quelque partie or^nisée d'un cpil. Je me retirai, sans eiaminer si ces accidens étaient natures ou artificiels; car, en vérité, la chose n'en valait pas la peine. Les monstres que l'on conserve dans des bocaux d'esprit-de-vin, tels que les petits cochons qui ont des trompes d'éléphant, et les enbns accouplés et â deux têtes que l'on montre dans no^ cabinets avec une mystérieuse philosophie, prouvent bien moins le travail de la nature que son interruption. Aucun de ces ttres n'a pu parvenir à un développement parfait; et, loin de témoigner que l'intelligence qui les a produits s'irait, ils attestent, au contraire, l'immuabilité de sa sagesse, puisqu'elle les a rejetés de son plan enleur refusant la vie.

Il y a , dans la conduite de la nature envers l'homme , une bonté bien digne d'admiration : <^est qu'en lui défendant, d'une part, d'altérer la régKlarilé de ses lois pour salisfaire ses caprices, de l'autre, elle lui permet souvent d'en déranger le cours pour subvenir à ses besoins. Par etemple, elle fait naître, de l'accouplement de l'Ane et de la jument , le mulet, qui est si ulile dans les montagnes; et elle prive cet animal du pouvoir de se reproduire, afin de conserver les espèces primitives, qui sont d'une milité plus générale. On peut reconnaître, dans la [dupart de ses ouvrages, ces condescendances maternelles et ces prévoyances, si j'ose le dire, royales. Elles se manifestent surtout dans les productions de nos jardins. On les trouve dans celles de nos tleurs qui ont des surabondances de corolles, comme dans la rose double, qui ne se reproduit point de graines, et que pour cette raison quel((ues botanistes ont osé qualifler de monstre , qiioiqu'ellc soit la plus belle des fleurs, au sentiment de tous les peuples. Des naturalistes ont cni qu'elle sortait des lois de la nature, parcequ'eLe s'écartait de leurs systèmes ; com me si la première des lois qui gouverne le monde n'a-

vait pu pOMT dijet le iMalietirde l'boaiiDef Mut si lesroses et les fleurs qui ont une aaraboodaiiDe de corolles sont des mtmstres. Ici fhùts qui ont une Burabonïaoce de chairs fondantes et de pfttes soca'ées mutiles au développemenide leurs graines, coomie les pommes, les poires, les melons; et les fruits qui n'ont pas même de semences, comme les ananas, les bananes, le fmit à pain, sont donc des monstres aussi ? Les racines qui deviennent si charnues dans nos jardins, et qui se tournent en gros pivots, en glandes succulentes, en balles farineuses et inutiles au développement de leurs tigei, sont encore des monstres. La nature ne nourrit l'homme, en partie, que de cette surabondance végétale; elle ne l'acootde qu'à ses travaux. Qudque fertile que soit un terrain, les végétaux des mêmes espèces que ceux de nos judùu y croissent sauvages , et s'y jettent en feuilles et en branches. S'ils portent du fruit, la chair en est toujours maigre, et la semence ou le noyau fort gros. N'est-ce donc pas une véritable complaisance de la part de la nature , de transformer, sous la main de l'honmie , en allmens , les mêmes sucs qui se convertiraieui , dans les twtts , en hautes tiges et en fortes racines? Sans sa condescendance, en vain l'homme dirait à la sève des arbres : ■ Vous vous >> rendrez dans les fruits , et vuas n'irez point auu delà. vil aurait beau, dansla terre laplus féconde, mutiler, étëter,éboargeonner,ranuindier n'y couvrira point son amanded'une pulpe charnue et fondante comme celle de la pêche. C'est la nature qui fait, de temps en temps, présent A l'bomme des variétés utiles et agréables qu'elle tire du même genre. Tous nos arbres huiliers sortent originairement des fbréts, et ancun ne s'y perpétue dans son espèce. La poire appelée Saint-Germain a été trouvée dans la forêt de Saint-Germain avec Ut saveni' que nous lui connaissons. Ia nature Ta choisie , comme les autres fruits de nos vei^cn, s(ir la table des animaux , pour la placer snr celle Uerijomme; et,aQnqne nous ne puissions douter de son bienbit et de son origine, elle a voulu que ses semences ne reproduisissent que des sauvageons. Ah ! si elle suspendait ses lois particoliira de bienfaisance dans les jardins de nos mëcréans, pour Y rétablir ses prétendues lois générales , quel serait leur étonnement de ne retrouver dans leurs potagers et dans leurs vergers que quelques misérables daitcus, de petites roses de chien, des pmres réches et des fiuits agrestes , tels qu'elle les produit dans les montagnes pour l'flpre palais d(9 sangliers! A la vérité, ils y trouveraient des liges d'aii>re bien hautes et bien vigoureuses} itan vergers croîtraient an double , et leurs fimits diminueraientde moitié.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

il.'

La même miHaïQOi'piiose arriverai! daiis les animaux de leurs métairies. I^ poule qui pond de«œu& beaucoup trop gros par rapporj^ à sa taille, et pendant neuf mois de suite , contre toutes les lois de l'incubation des oiseaux, rentrerait dans l'ordre, el n'en donnerait tout au plus qu'une vinjftaine dans le cours d*une amiée. Le porc [lerdrait de même son lard superflu. La vache, qui fournit, dans les riches prairies de la Normandie, jiisqu'ii vmgl-quatre bouteilles de lait par jour, n'en laisserait couler que ce 4jui suftit à son veau. .

Ils répondent à cela que ces surabondances d'œoGs, deiard et de crème , dans nos animanx domestiques, sont des effets de la nourriture qu'on leur prodigue. Mais ni la jument ne domie autant de lait que la vache , ni la cane ne [)ond autant «t'onils que la poule, ni l'âne ne se couvre de lard comme le porc , quoique ces animnux soient nourris aussi plant urcusement les uns que les autres. D'ailleurs, la jument, la chèvre, ia brebis, l'aliesse, n'ont que deux mamelles, tandis que la vache en a quatre'. La vache s'écarte à cet égard, <i'une manière bien remarquable, des lois générales de la nature, qui a pro|K)rtionné dans toutes les espèces le nombre des mamelles des mères à celui de leurs petits ; elle a quatre mamelles, quoiqu'elle neportequ^in veâujtgtenTaréiHei^r deux." parce que ces deux mamellcsjuperflues j|ai<>ftt destinées à être Tes nourrices du genre humain. La înne,~â"Iï~veriie, neîTa que douze, et elle iMMjrrit jusqu'à quinze petits. Ici la proportion parait défectueuse. Mais si la premières plus de mamelles qu'il n'en faut à sa famille, et si la seconde n'en a pas assez |M>ur la sienne , c'est que l'une devait dbmicr à l'homme la surabondance de son lait, et l'autre jcëlle de ses petits. Par tout pays , le pure est la viande du pauvre, à moins que la rejigioB, comme en Turquie, ou la politique, comme dans les Iles de la mer du Sud , ne le prive de ce bienfiBiitde la nature. Nous observerons, avec Pline, qoede toutes les cliaii*s c'est la plus savoureuse. On y dîstîngHe, dit-il, jusqu'à cinquante goûts différena. Elle sert, dans les cuisines de nos riches, à domier du goût à tous les alimens. Par tout pays, comme noos l'avons dit^ ce qu'il y a de meilleur est ce qu'il y a de plus commun.

IVest-îl pas étrange que^ lorsque tant de plantes et tant d'animaux nous présentent de si belles pro- IMNtioiis^ des convenances si admirables avec nos besoins, et des preuves si évidentes d'une bienveillance divme , on recueille des fœtus informes^ des poi-Gs avec de longs git>ins , comme si c'étaient de |)etits éléphans nés dans nos hasses-coars^ ponr les mettre en parade dans nos cabinets destinés à étu-

Bernaruin.

dier la nature? Ceux qui les gardent comme des choses prédeiises, et (|ui en tirent des conséquences et des doutes sur l'intelligence de son auteur, ne sont-ils pas d'aussi mauvais goût et d'aussi mauvaise foi que ceux qui, dans l'atelier d'un fondeur, ramasseraient les Ggures estropi('«s par quelque accident, les bouffissures et les môles de métal, et les montreraient comme une preuve de l'ignorance de l'artiste? I^s anciens Iwûlaienl les monstres; les modernes les conservent. Ils ressemblent à ces mauvais enrans qui (f nient leiîrlnèrê tJÔUr la surprendre en dé&ut^^tin d'en conclure pour euxmêmes ïê droit de s'égarer. Ôh ! si la terre éSîten effet livrée au désordre, et qu'api-ès une inGnité de combinaisons il panU enfin, au milieu des monstres qui la couvriraient, un seul corps bien proportionné et convenable aux besoins des hommes , quelle joie ne serait-ce pas, pour des êtres sensibles et malheureux , de soupçonner quelque part une intelligence qui s'intéresserait à leurs destinées!^

ÉTUDE SEPTIÈME

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