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ÉTUDE SEPTIÈME
•ment, une plénitude d'intelligence dont tontes lenni aulres combinaisons ne sont , pour ainsi dire, que des conséquences. IVos sciences et nos arts découlent, pour la plupart, de ces deux sources, et ils ne mettent pas plus de différence entre les esprits des liommes, qu'il n'y en a entre les habits et les meubles des Européens et ceux des Sauvages. Comme ils conviennent parfaitement aux besoins des uns et des airtres, ils n'établissent point de différence réelle entre les intelligences qui les ont imaginés. L'importance que nous mettons à nos talens ne vient |)as de leur utilité, mais de notre orgueil. Tl y aurait bien de quoi le rabattre, si nous considérions que les animaux, qui ne font usage ni de Tagnculture ni du feu , atteignent à la plupart des objets de nos arts et de nos sciences , et même les surpassent. Je ne parie pas de ceux qui maçonnent , qui tilenl , qui fabriquent du papier, de la toile, des ruches, et qui exercent une multitude d'autres métiers qui ne nous sont pas même connus. Mais la torpille se défendait de ses etmemis avec le coup électrique, avant (|ue les académies fissent des expériences sur l'éiectncité; et le lépas connaissait le [louvoir de la pression de l'air, s'attachait aux roches marines en fonnant le vide avec sa coquille pyramidale, avant qu'elles eussent des machines pneumatiques. Les cailles, qui partent d'Europe chaque année, pour passer •eti Afrique, connaissent si parfaitement l'équinoxe •d'automne, que le jour de leur airivée à Malte, où elles se reposent pendant vingt-quatre heures, ^est marqué sur les almanachs du pays vers le 22 septembre, et varie, chaque année, comme l'équinoxe. Les cygnes et les canards sauvages ont des notions très-sûres de la latitude où ils doivent s'arrêter, quand tous les ans ils remontent, au printemps, aux extrémités du nord, et qu'ils reconnaissent, sans boussole et sans octant, les lieux où l'amiée précédente ils ont fait leurs nids. Les frégates, qui volent à plusieurs centaines de lieues 4e distance , d'orient en occident entre les tropiques, «u-dessus des vastes mers où l'on n'aperçoit aucune terre, et qui retrouvent, le soir, le rocher à fleur d'eau d'où elles sont parties le matin, ont des moyens de déterminer leur position en longitude, qui sont encore inconnus de nos astronomes.
L'homme doit, dit-on, son intelligence à ses mains : mais le singe , l>ennenii né de toute industrie, a des mains. Le slugard ou paresseux en a pareillement, et elles auraient dû lui inspirer l'idée de se fortifier, de se creuser au moins des retitdtes dans la terre pour lui et pour sa postérité, exposée à mille accidens par la lenteur de sa démarche. U y a quantité d'animaux qui ont des outils bien plus
ingénieux que des mains, et qui n>n sont pas plus inteiligens. Le cousin a une trompe, qui est à la fois un pieu propre à enfoncer dans la chair des animaux , et une pompe par où il aspire leur sang. Cette trompe renferme encore une longue scie, dont il découpe les petits vaisseaux sangnûis au fond de la plaie qu'il a ouverte. U a de plus des ailes pour se transporter où il veut, un corselet d'yeux autour de sa petite tête pour apercevoir tous les objets qui sont autour de lui , des griffes si aigués qu'il se promène snr le verre poli et à plomb, des pieds garnis de brosses pour se nettoyer, un panache sur son front , et l'équivalent d'une trompette dont il sonne ses victoires. Il liabite l'air, la terre et l'eau, où il naît en forme de ver, et où il dépose ses œufs avant de mourir. Avec tous ces avantages , il est souvent la proie d'insectes phis petits et plus mal organisés que lui. La fourmi , qui rampe, et qui n'a pour tous outils que des pinces, lui est non-seulement redoutable, mais elle l'est à de bien plus gros animaux , et même à des quadnipèdes. Elle connaît ce que peuvent les forces réunies de la multitude : elle fonue des républi- (jues; elle amasse des provisions '*^; die construit
* On a long-temps attribué à ces insectes une pré%-oyance qui leur serait bien inutile, puisqu'ils restent engourdis pendant loBl l'hiver. Les fourmis u'ootiMintde greniers, comuK^ le croyait le bon La Fontaine; nuiis la perte de celte erreur ne mérite pas nos regrets, et de nouvelles ohsenations nous ont dévoilé de nouveaux prodiges. S'il tant en croire M. Hubert , de Genève , la nature a donné aux Ibumrit la faculté de se communiquer leurs idées par le seul attouchement des antennes : c'est ainsi ({u'elles s'enlr'aident dans leurs travaux, se secourent dans les dangers , et retrouvent leur route lorsqu'el^^ponl égarét^. tant/\t leurs haliitationf , leurs mipurs. leurs pTuverucnieus, leurs amitiés, offrent les tableaux lesplu!» délicieux; c'est l'idéal de nos insUtuUous: tantôt la sci^ne change; cta cités si heureuses, si florissantes se déclarent la guerre; les armées s'avancent, le champ de lialjiille est jonché de morts; et lorsque le spectacle de tant de fureur rappelle la foreur des hommes, ou est surpris de n'apercevoir que d<' faibles insectes se disputant un espace de quelques i>ouces, et croyant peut-être que ce globe n'est pas assez vaste pour deux fourmilières, mais, à cessctiiesdedésolaUon. llibtorien dcf fburmis filt succéder le spectacle paisible des champs : il nmn montre ces peUls guerriers renoucant aux conquêtes, et vivant, comme des peuples pasteurs, dans leurs relraîlrs champêtres. Depuis long-temps on avait reman|ué que les fourmis sont (rès-frijtndes du miel que les pucerons recueillent sur les végétaux ; mais les découvertes de M. Hubert ont singulièrement i^oulé à l'intérêt de celte observation. U a vu les fourmis transporter, élever, nourrir dans leurs habitations ces petits infectes qui leur fournissaient du miel. Les fourmilières sonl plus ou moins richcs,sclon qu'elles ont plus ou moins de pucerons : c'est leur bétail, ce sont leurs vaches, lears chê* vres, leurs abeilles. Quelques fourmis, plus Ingénieuses et phis prévoyantes encore, bâtissent avec de U terre , autour des Uges des plantes . des maisoiuietles et des établet destinées aux pucerons qu'elles y réunissent. Nous ne pouvons donner plus d'étendne à cotte note ; mais on p(*ut consulter l'ouvrag*
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
<les villes materraiiies; die fonue ses attaques en coqK d'armée; elle s'avance par colonnes, et elle force qnelqiiéfuîs , dans les pays chauds , l'homme même de lui abandonner ses habitations. Bien loin que FinteOigence d'aucun animal dépende de ses membres, leur perfection est souvent, au contraire, en raison inverse de sa saî^aciié , et parait i^tre une compensation de la nature envers lui. Attribuer l'intelligence de l'homme à ses mains, c'est Élire dériver la cause des moyens, et les talens de Toutil. C'est comme si Ton disait que Le Sueur a dû l'heureuse nafveté de ses tableaux à un pinceau de poil de mafire zibeline; et Virgile, l'harmonie de ses vers à une plume de cygne de Mantoue.
Il est encore plus étrange de dire que la raison des hommes dépende du climat, parce qu'il y a entre eux quelques variétés d'usages et de coutumes. Les Turcs se coiffent de turbans, et nous de chapeaux ; ils portent des robes , et nous des habits écoartés. En Portugal, dit Montaigne , ils boivent la fbndrée des vins, et nous la jetons. Les antres exemples que je pourrais citer sont de la même importance. Je réponds à cela que nous agirions ronmie'cfs peuples si nous étions dans leur pays , et qu'ils feraient comme nous s'ils étaient dans le nôtre. Les turbans et les robes conviennent aux pays chauds, oà il feut rafraîchir la tête et le corps , en renfermant dans la coiffure et dans les habits un grand volume d'air. De ce liesoin, est venu l'usage des turbans chez les Turcs, les Per- .sans et les Indiens; des mitres des Arabes; des bonnets en pain de sucre des Chinois et ^ Siamois; et celui des robes larges et flottantes que portent la plupart des peuples do midi. C'est par un besoin contraire que les peuples du nord, comme les Polonais, les Russes et les Tartares, portent des bonnets fourrés et des robes étroites. Il noiuT feut à nous , dans nos climats pluvieux , trois gouttières sur la' tète, et des habits écourtés ponr les boues. Les Portugais boivent la fondrée des vins ; aussi ferions-nous des vins de Portugal ; car dans les vins de liqueur, cqmme qenx des pays diauds , le plus suoré est au fbnd du tonneau ; et dans les nôtres, qui*sont spiritueux, il n'y a que de la lie; le meilleinr est au-dessus. J'ai vu en Pologne, où l'on boit beaucoup de vin de Hongrie, servhrde préférence le fond de la bouteille. Ainsi , les variétés mêmes des usages des nations prouvent la constance de la raison humaine.
Le dimat n'altèrepasplus la morale des faonunes,
intitulé Keckerehes sur les foufftUs indigènes , de M. Hubert; et VffisMrenatureiledes fburr^ , de Latreille.,
qui est la raison par excellence. Je conviens cependant que le grand chaud et le grand froid influent sur les passions. J'ai remarqué même que les jours les plus chauds de l'été , et les plus froids de l'hiver, éUiient les jours de l'année où se conir uiettaient le plus de crimes. La canicule, dit le peuple^ est un temps de malheur. Il en pourrait (lire autant du mois de janvier ^. Je crois que c'est d'après ces observations que les anciens législateurs avaient établi , dans ces temps de crise, des fêtes propres à dissiper la mélancolie des houunes, telles que les Saturnales chez les Romains, et les fêtes des Rois chez les Gaulois. Chez chaque peuple, des fêles suivant son goilt : chez ceux-là , des images de république; chez nous, de monarchie. Mais j'ai remarqué aussi que ces temps féconds en crimes sont ceux des plus grandes actions. Cette efrer\'escence des saisons agit sur nos sens comme celle du vin. Elle nous donne une grande impulsion, mais indifférente au bien et au mal. D'ailleurs , la nature a mis dans notre ame deux {hjIssances qui se bahmcent toujours dans la même proportion. Ix>rsque le sens physique de l'amour nous abaisse, le sentiment moral de l'ambition nous <'*lève. L'é(]ui1ibre nécessaire à l'empire de la vertu subsiste, et il n'est rompu que dans ceux chez lesquels il a été détruit par les habitudes de la société, et plus souvent encore par celles de l'éducation. Alors , la passion dominante n'ayant plus de contrepoids, se rend la maîtresse de toutes nos fecultés : niais c'est la faute de la société, qui en porte la pimition , et non pas celle de la nature.
Je remarquerai cependant que ces mêmes saisons n'influent sur les passions de l'homme qu'en agissant sur son moral, et non pas sur son physique. Quoique cette réflexion ait l'air d'un paradoxe, je l'appuierai d'une observation fort remarquable. Si la chaleur d'un diinal peut agir sur le corps humain , c'est certainement lorsqu'il est dans le sein de sa mère; car elle agit alors sur celui de-
* Cette obeervation est appuyée par un bit tr軫ingulier. On lit, dans lliiftorien De Tbon , que le ftt)id apportait une grande altérafloodansle tempérament de Henri m ; ce prince s'abandoonaitalon à une mélancolie profonde, dormait peu, travaillait sans reiâdie , tourmentait acs ministres, et décidait les aflSiires en homme qui se laisse dominer par une bu^ meur austère, œ qui ne loi arrivait Jamais dans les autres temps de l'année. Après ces obtervations générales, M. De Thouj^outeque. s'étant ari:èté cbes le chancelier de Chivemy » en se rendant à Blois. où était la cour, le chancelier lui dit que si, pendant la gelée, le duc de Guise continuait de chagriner le roi , oe prince le ferait exftédier sans forme de procès. Effectivement, ce duc (ùt tué la surveille de NqèK par un temps très-froid . et peu de jours après la conversation du chancelier de Chlvemy et du président De Thou.
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ÉTUDE SEPTIÈME
loos les animaux, dont elle hâle le développement. J^ père Du Tertre, dans son excellente histoire des Antilles, dit que, dans ces Iles, tons les animaux de l'Europe portent moins long-temps que dans les climats tempérés , et que les œu& de poule n*y sont pas plus de temps à éclore ({ue des graines d'oranger, vingt-trois jours. Pline avait observé , en Italie, qu'ils éclosent en dix -neuf jours en été, et en vingt-cinq en hiver. -Par tout pays, la lempérature du climat accélère ou retarde le développement de toutes les plantes et la portée de tous les animaux, excepté la naissance de l'hoaune; i^marquez bien ceci. «Aux Iles Antilles, dit le » père Du Tertre , les femmes blanches ou né- » gresses portent leur enfent neuf mois, comme » en France. i^ J'ai Cait la même remarque dans loos les pays où j'ai voyagé, à l'Ile de France, sous le tropique du Capricorne , et au fimd de la Finlande russe. Cette observation est très-importante. Elle prouve que le corps de l'homme n'est pas soumis, à cet égard, aux mêmes lois que le reste des animaux. Elle manifeste dans la naiure une intention morale , qui conserve l'équilibre dans la population des nations, lequel aurait été dérangé, bi la femme ei^t accouché plus souvent dans les pays chauds que dans les pays froids. Cette intention se manifeste encore dans l'admirable proportion avec laquelle les deux sexes viennent au monde en nombre à peu près égal, et dans la différence même qui se trouve, d'un pays à Tautre , entre le nombre des mâles et des femelles : car elle est compensée du nord au midi ; en sorte que s'il y a un peu plus de femmes au midi , il y a un peu plus d'hommes au nord ; comme si la nature voulait inviter les peuples les plus éloignés à se rapprocher par des mariages.
Le climat influe sur le moral , mais il ne le délermme pas; et quoique cette détermination su|>posée soit regardée , dans beaucoup de Ii\Tes modernes, comme la base fondamentale de la législation des peuples , il n'y a pas d'opinion philosophique mieux réfutée par tous les témoignages de Fhistoire. « C'est , dit-on , dans les hautes moun tagnes que la liberté a dioisî son asile ; c'est du *> nord que sont sortis les fiers conqnérans du » monde. C'est au contraire dans les plaines mé- D ridionales de l'Asie que régnent le despotisme , » l'esclavage , et tous les vices politiques et mon raux qui dérivent de la perte de la liberté. » Faut-il donc que nous réglions à notre baromètre et à notre thermomètre les vertus et le bonheur des nations ? Nous n'avons pas besoin de sortir de l'Europe , pour y trouver une muhitude de montagnes monarchiques, telles que celles de la Savoie^
une partie des Alpe»^ des Apenntm, et les Pyrr*nées tout entières. Nous verrons, au contraire, danssts plaines , pitisieare républiques , telles que celles de Hollande , de Venise , de- Pologne , et de l'Angleterre même. D'ailleurs , chacun de ces territoires a éprouvé tour à toar diverws sortes de gouvememens. Ni le froid , ni l'âpcelé du sol , ne donnent aux hommes l'énergie de la Uberté , et encore moins l'injuste ambition d'entreprendre sur celle d'antrui. Les paysans de la Russie , de la Pologne et des froides montagnes de la Bohême , sont esclaves depuis bien des siècles; tandb que les Angrias et les Marattes sont libres et tyrans dans le midi de l'Inde. Il y a plusieurs répabUqoes sur la côte septentrionale de l'Afrique, où il fait trèsdiaud. Les Turcs , qui ont envahi la plus belle pori ion de l'Europe , sont venus du doux dimat de l'Asie. On dte la timidité des Siamois el de la plupart des Asiatiques; mais elle vient, chez ces peuples , de la multitude de leurs tyrans , plutôt que de la chaleur de leur pays. Les Macaasars, qui liabilent l'Ile Célèbes, située presque sous la ligne, ont un courage si intrépide, que le brave comte de Forbin rapporte qu'wi bien petit nombre d'entre eux mit en fuite , avec de simples poignards , tout ce qu'il y avait de Siamois et de Français sous ses ordres à Bancok , bien (pie les premiers fussent eu fort grand nombre , et que les autres fussent armés de fusils et de baïonnettes.
Si du courage nous passoa«i à l'amour, nous verrons ({ue le dimat n'y détermine pas davantage les hbmmy . Je m'en rapporte , sur les excès de cette passion, aux témoignages des voyageurs, pour savoir qui l'emporte , à cet égard , des peuples du midi ou de ceux du nonl. Par tout pays Tamour est une zone torride pour le cœur de l'homme. Nous observerons que ces répartitions de l'amour aux peu[iles du midi, et du courage aux peuples du nord , ont été imaginées par nos philosophes, comme des efTets du dimat, seulement pour les peuples étrangers : car ils réunissent ces deux qualités , coumie des effets du même tempérament, dans ceux de nos héros à qui ils veulent foire leur cour. A leur avis, un Français grand homme en amour, est aussi un grand homme à la guerre; mais il n'en est pas de même des autres nations. Un Asiatique avec son sérail est ime efféminé; et un Russe, ou tel autre habitant du nord , dont les cours font des pensions, est un dien Mars. Mais toutes ces distinctions de tempérament, fondées sur les climats, et injurieuses au genre humain, se détruisent parcettesiuiplequestion : I^rCStourtereUes de Russie sont-e|ies moins amoureuses que celles de l'Asie, et les tigres de l'Asie sont-ils moins fé-
ruces que les ours blaucs.de la Nouyelle-Zeuible? Sausaller chercher parmi (es lionuues des objets (le comparaison hors des mêmes heux, nous trouverons filus de diversité eu mœurs , en opinions , en vèteniens , en physionomie même , entre un acteur de l'Opéra et un capucin , qu'il n'y en a entre un Suédois et un Chinois. Quelle différence des Grecs bahillards, flatteurs, trompeurs, si attarliés à la vie, aux Turcs silencieux, fiers, sincères, et toujours dévoués à la mort ! Cependant, ces iMHnmes si opposés naissent dans les mêmes villes, respireni le même air, vivent des mêmes alimens. Leur race, dit-on, n'est pas la même; car l'orgueil attribue parmi nous un grand pouvoir aux effets du sang. Mais la plupart de ces janissaires, si redoutables aux timides Grecs, sont souvent leurs propres enfiuis , qu'ils sont forcés de donner en tribut, et qui passent dans fa suite dans ce premier corps de la milice ottomane. Les bayadères de riiide, si voluptueuses, et ses pénitens si austères, lie soni-ils pas de la même nation, et souvent. de la inéuie Camille? Je demande, moi, où Ton a jamais vu l'inclinalion au vice ou à la vertu se comiHuni(|iier avec le sang? Pompée, si généreux, était fils de Strabon , noté d'mfomie par le peuple romain à cause de son avarice. Le cruel Domitien était frère du bon Titus. Caligula et Agrippine, mère de Néron , élaient à la vérité frère et sœur ; niais Us élaient enfans de Gemianicus, Tespéi^nce des Romains. Le barbare Commode était liLs du divin Marc-Aurèle. Quelle distance il y a .souvent d'un homme h lui-même, de sa jeunesse à son âge mûr; de Néron appelé le père de la pa> trie lorscpi'il monla sur le trône, à Néron qui en fut déclaré l'ennemi avant sa mort ; de Titus surnommé dans sa jeunesse un second Néron , à Titus mourant honoré des larmes du sénat , du peuple et des étrangers, et appelé d'une commune voix tes dHicen du genre humamlCe n'est donc pas le climat qui forme la morale des hommes , c*est l'opinion, c'est l'éducation; et tel est leur pouvoir, qu'elles iriomplienl non-seulement des latitudes , mats même des tem|)éramens. César si ambitieux, sidébaudié, et Caton si vertueux, étaient tous deux d'une foible santé. Le lieu , le climat y la nation, la famille, le tempérament ne déterminent donc' nulle part les hommes au vice ou à la vertu. Partout Us sont libres d'en f^ire le choix.
Avant de parler des maux qu'ils se sont faits à eux-mêmes , voyons ceux que leur a Êdts la nature. Il y a , dit-on , des bêtes de proie. Elles sont fort nécessaires : sans elles, la terre serait infectée de cadavres. Il périt diaque aimée, de mort naturelle . ail moins la vingtième partie des quadru-
pèdes , la dixième des oiseaux , et un nombre infini d'insectes, dont la plupart des espèces ne vivent qu'un an. Il y a même, des insectes qui ne vivent que quelques heures , tel que i'épliémère. Comme les eaux des pluies entraînent toutes ces dépouilles aux fleuves, et de là aux mers, c'est aussi sur leurs rivages que la nature a rassemblé les animaux qui devaient les consommer. La plùpart des bêtes féroces descendent la nuit des montagnes pour y diriger leurs chasses : U y en a même plusieure classes qui ne sont créées que pour ces lieux-là , tels sont les amplûbies conuiie les ours blancs, les loutres , les crocodiles. C'est surtout dans les pays cliauds , où les effets de la corruption sont le plus rapides et le plus dangereux , que la nature a multiplié les bêtes carnassières. Les tribus des lions , des tigres , des léopanls, des pantlières, des civettes, des onces, (les chakaLs, des hyènes, des condors , etc., viennent y renforcer celles des loups , des rena(tls, des martres, des loutres , des vautours, des corbeaux, etc. Des légions de crabes dévorans sont nidiées dans leurs sables ; les caïmans et les crocodiles sont en embuscade dans leurs roseaux; des coquillages., d'espèces innombrables, armés d'outils propres à sucer, à percer, à limer et à broyer, hérissent les rochers et pavent les lisières de leurs mers; des. nuées d'oiseaux de marine volent à grands cris audessus de leurs écueils, ou voguent tout autour au gré des lames pour y chercher de la proie; les murènes, les bécumes, les carangues, et toutes. les espèces de paissons cartilagineux qui ne vivent que detîhair , tels que les hygiennes, les longs requins , les larges raies , les pantoufliers, les polypes armés de ventouses, et toutes les variétcs des chiens de mer, y nagent en foule, sans cesse occupi*s à dévorer les débris des corps qui y abordent. La nature appeUe encore les insectes pour en liâter la destruction. Les guêpes armées de ciseaux en découpent les chairs, les mouches en pompent les liqueurs, \ps vers marins en dépècent les m. Ceuxci , sur les rivages méridionaux , et surtout à l'embouchure des rivières, sont en si grand nombre et armés de tarières si redoutâmes, qu'ils peuvent dévorer un vaisseau de guerre en moins de temps qu'on n'en a mis à le construire, et qu'ils ont forcé, dans ces derniers temps , les puissances maritimes de couvrir de cuivre les carènes des escadres, pour les préserver de leure attaques. Les débris de tous ces corps, après avoir servi de pâture aux tribus innomlnrables des autres poissons, dont les ims ont les becs faits en cuiller, et d'autres en chalumeau, pour ramasser jusqu'aux miettes de cette vaste table, enfin réduits, partant de digestions, en
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ÉTUBE, SEPTIÈME.
flegmes, en huîles en bitumes, et joLnU aux pulpes des végétaux qui descendent de toutes parts dans l'Océan, reproduiraient dans ses eaux un nouveau chaos de pn( réfaction, si les couransn'en portaient aux volcans la dissolution, quêteurs feux aclièvent de décomposer, et de rendre aux élémeas. Cest pour cette raison , comme nous l'avons déjà indiqué , que les volcans ne sont nombreux que dans ies pays chauds; qu'ils sont tous dans le voisinage de la mer ou des grands lacs; qu'ils sont situés à l'extrémité de leurs courans, et ne doivent qu'à l'épuration des eaux les soufres et les bitumes qui donnent un entretien perpétuel i leurs fbyers *.
Lés animaux de proie ne sont fioint à craindre poin* l'homme. D'abord, la plupart ne sortent que la nuit. Ils ont des caractères saillans qui les annoncent, a^-ant même qu'on poisse les apercevoir. Les uns ont de fortes odeurs de muse, comme la martre, la civette, le ci-ocodile; d'autres, des voix perçantes, qui se font entendre la nuit de fort loin, comme les loups et les chakals; d'autres ont des couleurs tranchées, qui s'aperçoivent à de grandes distances sur la couleur fauve de leur peau; telles sont les raies obscures du tigre, et les taches foncées du léopard. Tous ont des yeux qui étmcellent dans les ténèbres. La nature a rendu même une partie de ces signes communs aux insectes carnivores et sanguisorbes ; telles sont les guêpes à fond jaune annelées de noir comme les tigres, et les cousins mouchetés de blanc sur un fond sombre, qui annoncent leurs approches par un bouitioonement aigu. Ceux même qii attaquent le corps humain ont des indices remarquables : ils ont , ou des odeurs fbrtes, comme la punaise, on des oppositions de oouleur sur les lieux où ils s'attadient, comme les insectes blancs sur les dieveux, ou là noirceur des puces sur la blancheur de la peau.
Bien des écrivains se sont récriés sur la cruauté des bêtes féroces , comme si nos villes étaient sujettes à être envahies par les loups , ou que les lions de TAfrique flssent de temps en temps des incursions sur les colonies européennes. Elles fuient toutes le voisinage de l'homme ; et, comme je l'ai dit , la plupart ne sortent que la nuit. Ces habitudes sont attestées unanimement par les naturalistes, les chasseurs et les voyageurs. Lorsque j'étais an cap de Bonne-Espérance, M. de Tolback, qui en était gouverneur, me dit que les lions étaient communs autrefois dans ce pays ; mais que depuis que les Hollandais s'y étaient établis , il fallait aller à
• Voyei la note sur \n volcans , 1. 1^ des htudet.
cinquante on soixante lieues dans les terres pour en trouver. Après tout , que nous importe leur férocité ? Quand nous n'aurions pas des armés auxquelles elles ne peuvent ré:^ister^ et une Industrie supérieure à toutes leurs nises , la nature nous a donné dei chiens qui suffisent pour les combattre ; et elle a proportionné d'une manière admirable leurs espèces à celles des animaux les plus redoutables. Dans les pays où il y a des lions , il y a des races de chiens capables de les combattre corps à corps. Je citerai, d'après la traduction gaqloise, mais savante, de Dupinet , ce que rappbite Rine d'un diien de celte espéoe, qui flit damé à Alexandre par un roi d'Albanie * : « Soudain le roi » Alexandre lui fit bailler un lion, le^iuel fut in- » continent mis en pièces par ce chien. Après » cela , il fit lasdier un éléphant, où il prit le plus » grand plaisir qu'il eut oncques; car le duen , du 0 commencement se herissonnant, cmnmcnça à » tourner et japper contre rele|>hant, pois le vint » assaillir sautant deçà et delà , avec 1^ plus graa- » des ruses qu'on pourrait imaginer; maintenant » l'assaillant, maintenant se couchant deçà et delà, » de sorte qu'il fit tant tourner et virer l'elephant ^ » qu'il le contraignit tomber, fiûsant trembler » la terre du saut qu'il prit , et le tua. » Je doute que ce chien descendit de la même race que les bichons.
Les animaux redoutables aux liommes scmt plus à craindre par leur petitesse que par leur grandeur; cependant il n'en est aucun qui ne tourne à son utilité. Les serpens, les cent-piëds, les scorpions, les crapauds, n'habitent guère que les lieux htmiides et malsains, dont ils nous éloignent plus par leurs figures hideuses que par leurs poisons. Les serpens véritablement dangereux ont des signes qui les annoncent de loin ; tels «mt les grelots du serpent à sonnettes. Peu de gens périssent par leurs blessures, si ce ne sont quelques imprudens. D'ailleurs-, nos porcs et nos volailles les mangent^ns en éprouver aucune incommodité. Les canards, surtout, en sont très-avides, ëinsi que de la plupart des plantes vénéneuses. Ceux du royaume de Pont acquéraient par ces alimens , qui y sont commims, tant de vertus, que Mithridate employait leur sang dans ses fôimeux contre-poisons.
Il y a , à la vérité , des insectes nuisibles qui rongent nos fhiits, nos grains, et même nos personnes. Mais si les chenilles, les hannetoas et les sauterelles ravagent nos campagnes , c'est que nous détruisons les oiseaux de nos bocages qui les mangent , ou parce qu'en transportant des arbres
' Hitloire nafureUt de Pline, Ut. v.'ii, chap. xi.
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
des pays éiran^rs dans le nôtre , tels que les marronniers dinde, lesébéniers, etc., nous avons transporté avec eux les œufs des insectes qu'ils nourrissent, sans apporter les oiseaux du même climat qui les mangent Chaque pays a les siens , qui en préservent ses plantes. J'en ai vu un au cap de Bonne-Espérance, appelé Tami du jardinier, continuellement occupé à prendre des vers et des chenilles , qu'il accrodiait aux épines des buissons. J*ai vu aussi à File de France une espèce de sansonnet appelé marlin , qui vient des Indes, et qui ne vit que de sauterelles et des insectes qui incommodent les bestiaux *. Si Ton naturalisait ces oiseaux en Europe , il n'y a point de décoirvertedans les sciences qui fi1t aussi utile aux honrunes. Mais iK» oiseaux de bocage suflisent encore pour nettoyer nos campagnes, pourvu qu'on défende aux (liseleurs d'en prendre, comme ils font, des volées entières dans leurs filets, non pas pour les mettre en cage, mais souvent pour les manger. Il y a quelques années qu'on s'avisa en Prasse d'en proscrire les moineaux, conune nuisibles à l'agriculfure. Cha(|ue paysan y fut taxé à une capitation annuelle de douze têtes de ces oiseaux , dont on faisait du salpêtre; car, dans ce pays, rien n'est perdu. A la seconde ou à la troisième année, on s'aperçut que les moissons étaient dévorées par les insectes , et on fut obligé de faire revenir bien vite des moineaux des pays voisins, pour en repeupler le royaume. A la vérité, ces oiseaux mangent ([uelques grains de blé quand les insectes leur manquent; mais ceux-ci, entre autres les cha-
* Le respect que les nations portent k certains oiseanx est un hommage indirect ({u'elles rendent à la Provklence. L'ibb, qui dévore les scrpens, avait des tempk» en Egypte; le I loUandais révère la dgogne, ({ui tue les reptiles; nos villageois accncillent l'hirondelle, qui vient partager leurs toits de chaume; et les paysans de Russie, de Pologne et de Sihérie suspendent à leurs portes les nids d'une eq)èce de mésange qui les délivVe des chenilles et des moucherons. Chaque climat a scsoiseaux hicnbiteurs. Le secrétaire détruit les serpensdn cap de Bonne-Espéranoe , et le monchcrolle, les insectes de la Nonf cDe-25élande. Les demoiselle* de Numidie vont fjuiller dans 1 » marais , pour y chercher les vers et les crapauds; et les fourmis de la Uuiane sont la proie de l'oiseau qui y porte leur nom.
Les vautours, les aigles, les corheaux , ne sont pas moins utiles. Leur odorat est si exquis, que les anciens ont écrit qu'après hi halaillnle Pharsale, des légions dq vautours passèrent d'Afrique en Grèce, attirés par l'odeur des cadavres.
Telle est l'utilité des oiseaux dans l'ordre de la nature; mais rbomme a su profiter de leur instinct . en se choisissant des serviteurs parmi eux. On ne lit point sans adminUon ce que les voyageurs racontent du Jacanaet de l'agami. Gardiens des trou|)eaux , ces oiseaux les conduisent au pâturage , et les ramènent fidèlement chaque soU*. D'autres oiseanx, comme le faocon , nous apportent leur proie , on , otMnme te teu-tiedes Chinois . vont pécher an profit de leurs maîtres. (A.-M,)
rançons, en consomment des boisseaux et des greniers entiers. Cependant, quand on pourrait éteindre la race des insectes , il faudrait bien s'et» garder; car on détruirait avec elle celles de la plupart des oiseaux de nos campagnes , qui n'ont pa» d'autres pâtures à donner à leurs petits lorsqu'ils sont dans le nid.
Quant aux animaux qui viennent manger les blés dans les greniers et les laines dans les magasins, tels que sont les rats, les souris, les charançons et les teignes, je trouve que les premiers sont utiles en ce qu'ils nettoient la terre d'excrémens humains, dont ils vivent en grande partie. D'ailleurs, la mlvare a donné à l'homme le chat, qui en préserve l'intérieur de sa maison. Elle a doué cet animal , non-seulement d'une légèreté , d'une patience et d'une sagacité merveilleuses, mais encore d'un esprit de domesticité convenable à cet office. U ne s'attache qu'à la maison : si son maître en déménage, il y revient seiD pendant la nuit. Il diffère à cet égard essentiellement du chien, qui •ne s'attache qu'à l'homme inème. Lj^iûiatAljBftM^'X tion CuiLCSprtisanj^d lé chien ceile dlun amijte \ prergjia:. ttenl à la possession , et îè seconda la^yr- j sâone. Les charançons et les tèîgn'ëslont, à la vé- ' ritéf quelquefois de grands dommages. dans les blés et dans les laines. Quelques écrivains ont dit que les poules suffisaient pour en nettoyer les greniers : cela est possible. Nous avons d'ailleurs l'araignée et l'hirondelle, qui lesdétruissenl dans la saison où ils volent. Je ne considérerai ici que leur utilité- politique. A la vue de ces gros magasins « uù des monopoleurs ramassent la nourriture et les habiliemens d'une province entière, ne doit-on pas bénir la main qui a créé l'insecte qui les force de les vendre? Si les grains étaient aussi inaltérables que l'or et l'argent , ils seraient bientôt aussi rares. Voyez sous combien de portes et de serrures sont renfermés ces métaux ! Les peuples seraient privés à la fin de leur subsistance, si elle était incorruptible comme ce qui en est le signe. Les charançons et les teignes forcent d'abord Tavare d'employer beaucoup de bras pour remuer et pour vanner ses grains , en attendant qu'ils l'obligent à s'en défoire tout-à-fkit.* Que de pauvres iraient nus , si les teignes ne dévoraient les laines des riches! Ce qu'il y a d'admirable, c'est que les matières qui servent au luxe ne sont point sujettes à dépérir par les insectes, comme celles qui servent aux premiers besoins de la vie. On peut garder sans risque le café , la soie et le coton même pendant des siècles; mais aux Indes, où ces choses sont de première nécessité, il y a des insectes qui les détruisent très-promptcment , entre autres le
ÉTUDE SE^T1ÈME
oûtOD. Les insectes qui atlaqueiit le corps hanuûn obligent égalemept les riches d'employer ceux qui n'ont rien à entretenir , comme domestiques, la propreté autour d'eux. Les Incas du Pérou exigeaient même ce tribut des pauvres; car, par tous pays, ces insectes s'attachent à l'homme, quoiqu'on ait dit qu'ils ne passaient pas la ligne. D'ailleurs ces animaux sont plus fôcheux que nuisibles : ils tirent le mauvais sang. Comme ils ne foisonnent que dans les grandes chaleurs , ils nous invitent à recouriraux bains, qui sont si salutaires et si néghgés parmi nous, parce qu'étant chers, ils soQt des objets de luxe. Après tout, la nature a mis près de nous d'antres insectes qui les détruisent; ce sont les araignées ". J'ai oui dire à un vieil officier, qu'étant fort incommodé des punaises à l'Hôtel des Invalides , il laissa les araignées se multiplier autour de son lit, et qu'elles le délivrèrent de cette vermine. Il est vrai que ce remède piraitra à bien des personnes pire que le mal. Mais je crois qu'on en peut trouver de plus agréables dans les parfums et dans les essences huileuses; dw moins j'ai remarqué que l'odeur de plusieurs plantes aromatiques ctiasseces vilains animaux.
Pour les autres fléaux de la nature, l'homme ne les éprouve que parce qu'il s'écaite de ses loist Si let orages détruisent quelquefois ses vergers et ses moissons, c'est qu'il les place souvent dans des lieux où la nature ne les a pas^ destinés à croître. Les orages ne ravagent guère que les cultures de l'homme : ils ne font aucun tort aux forêts et aux prairies naturelles. D'ailleurs, ils ont leur utilité. Les tonnerres rafraîchissent l'air. Les grêles, qui les accompagnent quelquefois, détruisent beaucoup d'insectes , et elles ne sont fréquentes que dans les saisons où ils éclosent et se multiplient , au printemps et en été. Sans les ouragans de la zone torndcjjes fourmis et les sauterelles rendrai^t inhabitable les lies situées entre Tes troplqùési Nous avons déjà parlé BlTTa^ héc^até et deTntiîité des volcans , dont les feux purifient les eaux de la mer, comme ceux du tonnerre purifient l'air. Les tremblemens de terre viennent de la même cause. D'ailleurs, la nature nous prévient de leurs effets , et des lieux où sont placés leurs foyers. Les habitans de Lisbonne savent bien que leur ville a été détruite plusieurs fois par leurs secousses , et qu'il n'y feut pas bâtir en piei^re. On n'en a rien à craindre dans les maisons de bois. Naples et Portici n'ignorent pas le sort d'Herculanum. Après tout, les tremblemcns de terre ne sont point universels; ils sont locaux et périodiques. Pline a observé que les Gaules n'y étaient pas sujettes ; mais il y a bien d'autres pays qui n'y sont pas exposés. Ils ne se font
guère sentir que dans le voisinage des volcans, sur les bords des mers ou des grands lacs, et seulement dans quelques portions de leurs rivages.
Les maladies ^Hdémiques de l'honune , et les épizooties des animaux , viennent des eaux corrompues. Les médecins qui en ont recherché les causes les attribuent tantôt à la corruption de l'air, tantôt à la rouille des herbes, tantôt aux brouillards ; mais toutes ces causes ne sont que des effets de la comiption des eaux , d'où s'élèvent det: exhalaisons putrides qui infectent l'air, les herbes et les animaux. On doit l'attribuer presque toujours aux travaux imprudens des hommes. Les lieux les plus malsams de la terre , autant que je puis me le rappeler, sont, en Asie, les bords du Gange, d'où sortent , chaque année, des fièvres mortelles qui, en \ 11 \ , coûtèrent , au Bengale, la vie k plus d'un million d'hommes^ Elles ont pour foyer les rivières, qui sont des marais artificiels formés le long dn Gange pour y faire croître le riz. Après la récolte de ce grain , les racines et les piilles de ce végétal , qu'on y laisse, y pourrissent, et les changent en des l)ourbiers infects , d'où s'exhalent à^ vapeurs pestilentielles. C'est à cause de ces inconvéniens que Ton en a défendu la culture en plusieurs endroits de l'Europe, surtout en Russie, aux environs d'Otschakof , où on le cultivait autrefois. En Afrique, l'air de l'Ile dé Madagascar est corrompu par la même cause pendant six mois de l'année, et y sera tot\jours un obstacle invmcible aux établissemens des Européens. Toutes les colonies françaises qu'on y a établies y ont péri successivement par la corruption de l'air ; et j' y aurais moi-même perdu la vie, si la Providence divine , par des moyens (fue je ne pouvais prévoir, n'avait mis empêchement au voyage et au séjour que j'y devais faire. C'est des anciens canaux envasés de l'Egypte que sortent perpétuelleroent la lèpre et la peste. En Europe, 4es anciens marais salans de Brouage, où l'eau de la mer ne vient plus, et dans lesquels les eaux des pluies séjournent , parce qu'elles y sont arrêtées par les digues et par les fossés des vieilles salines, sont devenus des sources constantes d'épizooties. Ces mêmes maladies , les fièvres putrides et bilieuses , et le scorbut de terre , sortent tous les ans des canaux de la Hollande, qui se putréfient en été à tel point que j'ai vu, à Amstenlam, les canaux couverts de poissons morts, et qu'il n'était pas possible de traverser certaines rues sans se boucher 4e nez avec son mouchoir. A la vérité on en fait couler les eaux par des moulins à vent qui les [lompent et les jettent par-dessus les digues, dans les endroits où les canaux sont au-dessous du niveau de la mer; mais
nÉPONSES AUX OBJECTIONS.
ces machines n*y sont pas assez multipliées. I^ mauvab air de Rome , en été , vient de ses ancien» aqueducs , dont les eaux se sont répaq^dues parmi les ruines, ou qui ont inondé dés plaines dont les niveaux ont été înterroropus par les travaux des Romains. Les fièvres pourprées, les dysenteries, les fietites- véroles , si communes dans nos (^mpagnes après les chaleurs de Tété, ou dans des printemps chauds et humides , viennent, pour la plupart, des niares des paysans , dans' lesquelles les feuilles et les. herbes se putréfient. Beaucoup de maladies de nos villes sortent des voiries qui sont placées dans le voisinage , et des cimetières situés autour de nos églises, et jo<^ue dans le sanctuaire. Je ne crois pas qu'il y eùi un seul lieu de malsain sur la terre, si les hommes n*y avaient mis la main. On cite la malignité de l'air de Saint-Domingue, de )a Martinique , de Porlo-Bello , et de plusieurs antres endroits de TAmérique , comme un effet naturel du climat. Mais ces lieux ont été habités par des Sauvages qui , de tout temps , ont entrepris de détourner des rivières et de barrer des ruisseaux. Ces travaux font même une partie essentielle de leur défense. Ils imitent les castors dans les fortifications de leurs villages , en s'entourant de terrains inondés. Cependant la nature prévoyante n'a placé ces animaux que dans les latitudes froides , où , à son imitation , ils forment des lacs qui en adoucissent l'air; et elle a mis des eaux courantes dans les latitudes chaudes , parce que les lacs s'y changeraient bientôt , par les évaporations , en marais putrides. Les lacs qu'elle y a creusés sont tous situés dans des montagnes, aux sources des fleuves et dans une atmosphère fraîche. Je sois d'autant plus fiorté à attribuer aux Sauvages la corruption de l'air, si meurtrière dans quelques-unes des Antilles , que toutes les Iles que l'on a trouvées sans habilans étaient très-saines ; telles que les Iles de France , de Bourbon , de Sainte-Hélène , etc.
Comme la corruption de l'air nous intéresse particulièrement , je hasarderai ici, en passant, quelques moyens simples d'y remédier. Le premier est d'en détruire les causes , en substituant à l'usage des mares , dans nos campagnes , celui des citernes, dont les eaux sont si salubres quand elles sont liien faites. On s'en sert universellement dan» tonte l'Asie. Il faut aussi s'abstenir de jeter des cadavres et des dépouilles d'animaux dans les voiries de nos villes, mais les porter aux rivières, qui en deviendront plus poissonneuses. Si les villes manquent de rivières qui puissent les emporter, ou si ce moyen IH-ésente de trop grands inconvéniens , il fout an moins avoir l'attention de ne placer les voiries qu'au nord et au nord-est de nos villes, afin de leur évi-
ter, surtout pendant l'été, les fétides bouffées que les vents de sud et de sud-ouest y apportent. Le second est de s'abstenir de creuser des canaux. On voit les maladies qui en sont résultées en Egypte, aux environs de Rome, etc., dès qu'on a néglige ,de les entretenir. D'ailleurs , leurs avantages sont ti-ès' problématiques. A voir les médailles qu'on a frappées chez nous pour celui de Languedoc , ne semblait-il pas que le détroit de Gibraltar allait devenir superflu à la navigation de la France ? Je slippose qu'il soit de quelque utilité au commerce intérieur du pays , a-t-on balancé le mal qu'il a fait à ses campagnes? Tant de ruisseaux et de footai<nes détournés et recueillis de tou.*» côtés pour former un canal de navigation, n'ont-ils pas oçssé d'arroser une grande étendue de terre ? et peut-on regarder comme utile au commerce ce qui est nuisible à l'agriculture ? Les canaux ne conviennent que dans les marais. C'est le troisième moyen qui peut contribuer à y établir la salubrité de l'air. Les travaux qu'on a entrepris en France pour dessécher les marais nous ont toujoni^s coûté beaucoup de monde, et souvent, par cette raison, sont restés imparfaits. Je n'en trouve point d'autre cause que la précipitation de ces sortes d'ouvrages, et l'ensemble qu'on a voulu y mettre. L'ingénieur donne son 'plan , l'entrepreneur son devis , le ministre son ap^bation , le prince de l'argent, l'intendant de la province des paysans; tout concourt à la fois , excepté la nature. Du sein des terres pourries s'élèvent des émanations putrides qui ont bientôt répandu la mortalité parmi les ouvriers. Pour remédier à ces inconvéniens, je proposerai quelques observations que je crois vraies. Tout terrain entièrement couvert d'eau n'est jamais malsain : il ne le devient que lorsque l'eau qui le couvre s'évapore , et qu'il expose à l'air les vases de son fond et de ses rivages. On détruirait d'une manière aussi sûre la [mtridité d'un marais en le changeant en lac, qu'en terre ferme. Cest sa situation qui doit déterminer l'un ou l'autre procédé. S'il est dans un fond , sans pente et sans écoulement , il faut suivre l'indication de la nature, et le couvrir d'eau. Si elle ne suffit pas pour l'inonder entièrement, il faut le couper de fosses profondes, et en jeter les déblais sur les terres voisines. On aura à la fois des canaux toujours pleins d'eau , et des lies asséchées qui seront très-fertiles et très-saines. Quant à la saison de ces travaux , il faut choisir le printemps et l'automne, avoir grande attention à ne placer les travailleurs qu'au-dessus du vent, et suppléer par des machines à là nécessité où ils sont souvent de plonger dans les boues et dans les vases pour les emporter.
ÉTUDE SE^TlfcME.
oûtOD. Les insectes qui attaquent le corps hu< laain obligent égaleniept les riches d'employer ceux qui n'ont rien à entretenir , comme dômesliqoes, la propreté autour d'eux. Les Incas du Pérou exigeaient même ce tribut des pauvres; car, par tous pays, ces insectes s'attachent à l'homme, quoiqu'on ait dit qu'ils ne passaient pas la ligne. D'ailleurs ces animaaxsont plus fâcheux que nuisibles : ils tirent le mauvais sang. Comme ils ne foisonnent que dans les grandes chaleurs , ils nous invitent à reooiiriraux bains, qui sont si salutaires et si négligés parmi nous, parce qu'étant chers, ils soQt des objets de luxe. Après tout, la naXuve a mis près de nous d'autres insectes qui les détruisent; ce sont les araignées ". J'ai oui dire à un vieil officier, qu'étant fort incommodé des pnnaises à rilôtel des Invalides , il laissa les araignées se multiplier autour de son lit, et qu'elles le délivrèrent de cette vermine. Il est vrai que ce remède paraîtra à bien des personnes pire que le mal. Mais je crois qu'on en peut trouver de plus agréables dans les parfums et dans les essences huileuses; du moins j'ai remarqué que l'odeur de plusieurs plantes aromatiques ctiasseces vilains animaux,
Poor les autres fléaux de la nature, l'homme ne les éprouve que parce qu'il s'écaite de ses loist Si let orages détruisent quelquefois ses vergers et ses moissons, c'est qu'il les place souvent dans des lieux où la nature ne les a pas destinés à croître. Les orages ne ravagent guère que les cultures de l'homme : ils ne font aucun tort aux forêts et aux prairies naturelles. D'ailleurs , ils ont leur utilité. Les tonnerres rafraîchissent l'air. Les grêles, qui les accompagnent quelquefois, détruisent beaucoup d'insectes , et elles ne sont fréquentes que dans les saisons on ils éclosent et se multiplient , au printemps et en été. §ans les ouragans de la zone torride^Jes fourmis et les sauterelles rendraient inhabitable leslles situées entre Tes troplqùësi Noiiis avons déjà parléBé" la nécessité et de rntilité des volcans , dont les feux purifient les eaux de la mer, conmie ceux du tonnerre purifient l'air. Les tremblemens de terre viennent de la même cause. D'ailleurs, la nature nous prévient de leurs effets , et des lieux on sont placés leurs foyers. Leç habitans de Lisbonne savent bien que leur ville a été détruite plusieurs fois par leurs secousses , et qu'il n'y feut pas bâtir en piei^re. On n'en a rien à craindre dans les maisons de bois. Naples et Portici n'ignorent pas le sort d'Herculannm. Après tout, les tremblemens de terre ne sont point imiversels; ils sont locaux et périodiques. Pline a observé que les Gaules n'y étaient pas sujettes ; mais il y a bien d'autres pays qui n'y sont pas exposes. Ils ne se font
guère sentir que dans le voisinage des volcans, sur les bords des mers ou des grands lacs, et seulement dans quelques portions de leurs rivages.
Les maladies épidémiques de l'honmie , et les épizooties des animaux , tiennent des eaux corrompues. Les médecins qui en ont recherdié les causes les attribuent tantdt à la côrroption de l'air, tantôt à la rouille des herbes, tantdt aux brouillards ; mais toutes ces causes ne sont qne des effets de la corruption des eaux , d'où s'élèvent de8 exhalaisons putrides qui infectent l'air, les herbes et les animaux . On doit l'attribuer presque toojours aux travaux imprudens des hommes. Les lieux les plus malsains de la terre , autant que je pois me le rappeler, sont, en Asie, les bords du Gange, d'où sortent , chaque année, des fièvres mortelles qui, en 4771 , coûtèrent, au Bengale, la vie à plus d'un million d'hommes. Elles ont pour foyer les rivières, qui sont des marais artificiels formés le long du Gange pour y faire croître le riz. Après la récoite de ce grain , les racines et les pùlles de ce végétal, qu'on y laisse, y pourrissent, et les diangent en des l)ourbiers infects , d'où s'exhalent des vapeurs pestilentielles. C'est à cause de ces inoonvéniens que Ton en a défendu la culture en plusieurs endroits de l'Europe, surtout en Russie, aux environs d'Otschakof , oii on le cultivait autrefois. En Afrique, l'air de l'Ile dé Madagascar est corrompu par la même cause pendant six mois de l'année, et y sera tot\jour$ un obstacle invincible aux établissemens des Européens. Toutes les colonies françaises qu'on y a établies y ont péri successivement par la corruption de l'air; et j'y aurais moi-même perdu la vie , si la Providence divine, par des moyens qne je ne pouvais prévoir, n'avait mis empêchement au voyage et au séjour que j'y devais faire. C'est des anciens canaux envasés de l'Egypte que sortent perpétuelleroént la lèpre et la peste. En Europe, 4es anciens inarais salans de Brouage, où l'eau de la mer ne vient plus, et dans lesquels les eaux des pluies séjournent , parce qu'elles y sont arrêtées par les digues et par les fossés des vieilles salines, sont devenus des sources constantes d'épizooties. Ces mêmes maladies , les fièvres putrides et bilieuses , et le scorbut de terre , sortent tous les ans des canaux de la Hollande, qui se putréfient en été i tel point que j'ai vu, à Amstenlam, les canaux couverts de poissons morts, et qu'il n'était pas possible de traverser certaines rues sans se boucher le nez avec son mouchoir. A la vérité on en f^l couler les eaux par des mouUns à vent qui les [lompent et les jettent par-dessus les digues , dans les endroits où les canaux sont au-dessous du niveau de la mer; mais
ces machines n*y $ont pas assez multipliées. Le mauvais air de Rome, en été , vient de ses anciens aqueducs, dont les eaux se sont répaq(lues parmi les ruines, ou qui ont inondé dés plaines dont les niveaux ont été interrompus par les travaux des Romains. Les fièvres pourprées, les dysenteries, les fietites-véroles , si communes dans nos campagnes après les chaleurs de Tété, ou dans des printemps chauds et humides , viennent, pour la plupart, des mares des paysans , dans^ lesquelles les feuilles et les. herbes se putréfient. Beaucoup de maladies de U06 villes sortent des voiries qui sont placées dans le voisinage , et des cimetières situés autour de nos églises, et ju<^ue dans le sanctuaire. Je ne crois pas qu'il y eût un seul lieu de malsain sur la terre, si les hommes n*y avaient mis la main. On cite la maKgnité de Tair de Saint-Domingue, de )a Martinique; de Port o-Bello , et de plusieurs autres endroits de rAmérique , comme un effet naturel du climat. Mais ces lieux ont été habités par des Sauvages qui , de tout temps , ont entrepris de détourner des rivières et de barrer des ruisseaux. Ces travaux font même une partie essentielle de letn* défense. Ils imitent les castors dans les fortifications de leurs villages , en s'entourant de terrains inondés. Cependant la nature prévoyante n'a placé ces animaux que dans les latitudes froides , où , à son imitation , ils forment des lacs qui en adoucissent Fair; et elle a mis des eaux courantes dans les latitudes chaudes , parce que les lacs s'y changeraient bientôt, par les évaporations , en marais putrides. Les lacs qu'elle y a creusés sont tons situés dans des montagnes , aux sources des fleuves et dans une atmosphère fraîche. Je suis d'autant plus fiorté à atlribuer aux Sauvages la corruption de l'air, si meurtrière dans quelques-unes des Antilles , que toutes les Iles que l'on a trouvées sans habilans étaient très-saines ; telles que les Iles de France , de Bourbon , de Sainte-Hélène , etc.
Comme la corruption de l'air nous intéresse particulièrement , je hasarderai ici , en passant, quelques moyens simples d'y remédier. Le premier est d'en détruire les causes , en substituant à l'usage des mares , dans nos campagnes , celui des citernes, dont les eaux sont si salubres quand ^les sont bien Gaites. On s'en sert nniverseUement dan» tonte l'Asie. Il faut aussi s'abstenir de jeter des cadavres et des dépouilles d'animaux dans les voiries de nos villes, mais les porter aux rivières, qui en deviendront plus poissonneuses. Si les villes manquent de rivières qui puissent les emporter, ou si ce moyen présente de trop grands inconvéniens , il faut au moins avoir l'attention de ne placer les voiriez qu'au nord et au nord-est de nos villes , afin de leur évi-
ter, surtout pendant l'été, les fétides bouffées que les vents de sud et de sud-ouest y apportent. Le second est de s'abstenir de creuser des canaux. On voit les maladies qui en sont résultées en Egypte, aux environs de Rome, etc., dès qu'on a négligé .de les entretenir. D'ailleurs , leurs avantages sont ti'ès' problématiques. A voir les médailles qu'on a frappées chez nous pour celui de Languedoc , ne semblait-il pas que le détroit de Gibraltar allait devenir superflu à la navigation de la France ? Je suppose qu'il soit de quelque utilité au commerce intérieur du pays , a-t-on balancé le mal qu'il a feit à ses campagnes? Tant de ruisseaux et de footii*nes détournés et recueillis de tou.^ côtés pour former un canal de navigation, n'ont-ils pas cçssé d'arroser une grande étendue de terre ? et peut-on regarder comme utile au commerce ce qui est nuisible à l'agriculture ? Les canaux ne conviennent que dans les marais. C'est le troisième moyen qui peut contribuer à y établir la salubrité de l'air. Les tra^'aux qu'on a entrepris en France pour dessécher les marais nous ont toujours coôté beaucoup de monde, et souvent, par cette raison, sont restés imparfaits. Je n'en trouve point d'autre cause que la précipitation de ces sortes d'ouvrages, et l'ensemble qu'on a voulu y mettre. L'ingénieur donne son 'plan , l'entrepreneur son devis , le ministre son apnrobation , le prince de l'argent, l'intendant de la province des paysans; tout concourt à la fois , excepté la nature. Du sein des terres pourries s'élèvent des émanations putrides qui ont bientôt répandu la mortalité parmi les ouvriers. Pour remédier à ces inconvéniens, je proposerai quelques observations que je crois vraies. Tout terrain entièrement couvert d'eau n'est jamais malsain : il ne le devient que lorsque l'eau qui le couvre s'évapore , et qu'il expose à l'air les vases de son fond et de ses rivages. On détruirait d'une manière aussi sûre la putridité d'un marais en le changeant en lac, qu'en terre ferme. C'est sa situation qui doit déterminer l'un ou l'autre procédé. S'il est dans un fond , sans pente et sans écoulement , il faut suivre l'indication de la nature, et le couvrir d'eau. Si elle ne suffit pas pour l'inonder entièrement, il faut le couper de fosses profondes, et en jeter les déblais sur les terres voisines. On aura à la fois des canaux toujours pleins d'eau, et des Iles asséchées qui seront très- fertiles et très-saines. Quant à la saison de ces travaux , il faut choisir le printemps et l'automne , avoir grande attention à ne placer les travailleurs qu'au-dessus du vent, et suppléer par des machines à là nécessité où ils sont souvent de plonger dans les boues et dans les vases pour les emporter.
ÉTUDE SEPTIÈME
Il m'a toujours paru inconcevable qn'en Frçnoe, où il y a un si grand nombre de sages établissemens y il y eût des ministres pour les affaires élrangères, la guerre, la marine, la finance , le commerce , les manufactures , le clergé , les bâtimens,
Téquitation, etc , et qiï*il n'y en eât pas pour
Tagiiculture. Cela vient, je crois, du mépris qu'on y fait des paysans. Tous les bommes cependant bont solidaires les uns pour les autres ; et indépendamment de la taille et de la configuration uniforme du genre bumain , je ne voudrais pas d'autres preuves qu'ils viennent d'une seule origine. C*est de la mare d'un pauvre bomme, dont on a détourné le ruisseau , que sortira l'épidémie qui emportera la famille du cbâteau voisin. L'Egypte se venge , par la peste qui sort de ses canaux, de l'oppression des Turcs qui empècbent ses babitans de les entretenir. L'Amérique , tombée sous les coups des Européens , exbale de son sein mille maladies funestes à l'Europe. Elle entraîne avec elle l'Espagnol mourant sur ses ruines. Ainsi le Centaure laissa à Dcjanire sa robe empoisonnée du sang de Tliydre , comme un présent qui devait être funeste à son vainqueur. Ainsi les maux dont on accable les bommes passent des étables aux pa- . lais, de la ligne aux pôles, des siècles passés aux futurs; et leurs longs effets sont des voix formidables qui crient aux puissances : « Apprenez à être 1» justes, et à ne pas opprimer les malbeureux. »
Non-seulement les élémens , mais la raison ellemême se corrompt dans le sein des misérables. Que d'erreurs, de craintes, de superstitions, de querelles sont sorties des plus bas étages de la société, et ont troublé le bonbeur des trdnes ! Plus les hommes sont opprimés, plus leurs oppresseurs sont malbeureux, et plus la nation qu'ils composent est faible ; car la force que les tyrans emploient pour se conserver au dedans n'est jamais exercée qu'aux dépens de celle qu'ils pourraient employer à se maintenir au debors.
D'abord, du sein de la misère sortent les prostitutions, les vols, les assassinats , les incendies , les brigandages, les révoltes, et une multitude d'autres maux physiques qui , par tout pays, sont les fléaux de la tyrannie. Mais ceux de l'opinion sont bien plus terribles. Un homme en veut subjuguer im autre, moins pour s'emparer de son bien que pour en être admiré et même adoré. Tel est le dernier terme que se propose l'ambition. Dans quelque état qu'il l'ait réiiuit , eût-il à sa discrétion sa fortune, ses travaux, sa femme, sa personne, il n'a rien s'il n'a son hommage. Ce n'était pas assez à Aman d'avoir la vie et les biens des Jnife, il voulait voir Mardocliée à ses pieds. I^es oppres-
seurs font «insi les opprimés les arbitres de leur bonheur; et ceux-ci, pour l'ordinaire, leur rendent injustice pour injustice , les environnent de faux rapports, de terreurs religieuses, de médisances, de calomnies, qui font naître parmi eux les soupçons , les craintes, les jalousies , les haines, ks procès , les duels , et eiiOn les guerres civiles, qui unissent par les détruire.
Examinons dans quelques goiivememens anciens et modernes cette réaction de maux; nous la verrons s'étendre à proportion du niai qu'on y a fait au genre humain. A cette balance redoutable , nous reconnaîtrons l'existence d'une josUoe suprême.
Sans a\oir égard à leur division commune *' eu démocratie, en aristocratie, et en monarchie, qui ne sont, au fond , que des formes politiques qui ne décident ni de leur bonheur ni de leur puissance , nous ne nous arrêterons qu'à leur constitution morale. Tout gouvernement , quel qu'il soit , est heureux au dedans et puissant au dehors, lorsqu'il donne à tous ses sujets le droit naturel de parvenir à la fortune et aux honneurs; et le contraire arrive lorsqu'il réserve à une classe particulière de citoyens les biens qui doivent être communs à tous. Il ne suftit pas de prescrire au peuple des limites , et de l'y contenir par des fantômes effrayaus : il force bientôt ceux qui les font mouvoir de trembler plus que lui. Quand la politique humaine attache sa chaîne au pied d'un esclave , la justice divine en rive l'autre bout au cou du tyran.
Il y a eu peu de républiques plus également ordonnées que celle de Lacédémune. On y vit fleurir la vertu et le bonheur pendant cinq cents ans. Malgré son peu d'étendue, elle donna la loi k la Grèce et aux côtes septentrionales de l'Asie; mais comme Lycurgue n'avait compris dans son plan , ni les peuples qu'elle devait s'assujétir, ni même les Ilotes qui labouraient la terre pour elle , ce fut par eux qu'entrèrent les troubles qui l'agitèrent » et qui finu^nt par la renverser.
Dans la république romame , il y eut encore plus d'égalité, et partant plus de bonheur et de puissance. A la vérité elle était divisée en patriciens et en plébéiens; mais comme ceux-^ parvenaient i toutes les dignités militaires, que d'ailleurs ils obtinrent le tribunat , dont le pouvoir égala et surpassa même celui des consuls , la plus grande harmonie régna entre les deux ordres. On ne peut voir sans attendrissement la déférence et le respect que les plébéiens portaient aux patriciens, dans Jes beaux jours de la république. Ils dioisissaieut parmi eux leurs patrons, ils les acoompa^
REPONSES AIX OBJECTIONS
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fÇnaittil en foute lorsqu'ils allaieut au sénat : quanti Us étaient |iauvres , ils se cotisaient entre eux pour doter leurs filles. Les patriciens , d'un autre côté , s'intéressaient à tontes les affaires des plébéiens; ils plaidaient leurs causes dans le sénat; ils leur faisaient porter leurs noms, les adoptaient dans leurs fomilies, et leur donnaient leurs filles en mariage , quand ils se distinguaient par leurs vertus. Ces alliances avec des familles du peuple ne furent pas dédaignées même des empereurs. Auguste donna en mariage Julie , sa fille unique , au plébéien Agrippa. La vertu régna dans Rome , et jamais on ne lui éleva de^ plus dignes autels sur la terre. On en peut juger par les récompenses qu'on v accordait aux bonnes actions. Un homme criminel était condamné à mourir de faim en prison; sa fille vint l'y trouver, et l'y nourrit de, son lait. Le sénat, instruit de cet acte de l'amour filial, ordonna que le père fût rendu à la fille , et qu'à la place de la prison on élevât un temple à la Piété.
Lorsqu'on menait un coupable au supplice , il était absous si une vestale venait à passer. La peine due au crime disparaissait en présence d'une personne vertueuse. Si dans une bataille un Romain en sauvait un autre des mains de l'ennemi , on lui donnait la conronne civique. Cette couronne n'était que de feuilles de chêne, et elle était même la seule des couronnes militaires qui n'eût pas d'or; mais elle donnait le droit de s'asseoir aux spectacles dans le banc le plus voisin de celui des sénateurs, qui se levaient tous par honneur, à l'arrivée de celui qui la portait. C'était, dit Pline, la plus illustre «les couronnes, et elle donnait plus de privilèges que les couronnes murale , obsidionale et navale, parce qu'il y a plus de gloire à sauver un seul citoyen qu'à prendre des villes et qu'à gagner des bataiUes. Elle était la même -par cette raison , soit qu'on eût sauvé le général de l'armée on un simple soldat; mais on ne l'eût pas obtenue pour avoir délivré im roi allié des Romains qui serait venu à leur secours. Rome, dans la distribution de ses récompenses, ne distinguait que le citoyen. Avec ces sentiraens patriotiques , elle éonqult la terre, mais elle ne fut juste que pour son peu|de, et ce fut par ses injustices envers les autres hommes qu'elle devint faible et malheureuse. Ses conquêtes la remplirent d'esclaves, qui, sous Spartacos, la mirent à deux doigts de sa perte, et qui décidèrent enfin sa ruine par les armes de la corruption , plus daugereu8e& que celles de la guerre. Ce furent les vices et les flatteries des Grecs et des Asiatiques, esclaves à Rome, qui y fermèrent les Catilina, les César, les Néron; et, tandis que leur voix corrompait les maîtres du monde , celle des
Goths , des Cimbres , des Teutons, des Gaulois , des Allobroges, des Vandales, compagnons de leur sort , appelait du noni et de l'orient ceux de leurs compatriotes qui la renversèrent.
Les gouvememens modernes nous présentent les mêmes réactions d'éqnité et de bonheur, d'injustice et d'infortune. En Hollande, où le peuple peut parvenir à tout , l'abondance est dans l'état , l'ordre dans les villes, la fidélité dans les mariages, la tranquillité dans tous les esprits ; les querelles et les procès y sont rares , parce que tout le monde y est content. Il y a peu de nations en Europe dont le territoire soit aussi petit , et il n'y en a point qui ait étendu sa puissance aussi loin : ses richesses sont immenses ; elle a soutenu setile la guerre contre l'Espagne dans sa splendeur, et ensuite contre la France et l'Angleterre réunies : son commerce s'étend par toute la terre; elle possède de puissantes colonies en Amérique, de riches comptoirs en Afrique, des royaumes formidables en Asie. Mais si l'on remonte à la source des maux et des guerres (ju'elle a soufferts deptiis deux siècles , on verra qu'ils ne vieiment que des injustices de quelques-uns de ses établissemens dans ce pays-là. Son bonheur et >» puissance ne sont point dus à sa forme républicaine, mais à cette communauté de biens qu'elle présente indistinctement à tons ses sujets , et qui prodoit les mêmes effets dans les gouvememens despotiques dont on nous fait de si terribles tableaux.
t^armi les Turcs , comme parmi les Hollandais , il n'y a ni querelles, ni médisances, ni vols, ni . prostitution dans les villes. On ne trouverait peutêtre pas même dans tout leur empire une seule femme turque feisant le métier de courtisane. Il n'y a dans les e^tprits ni inquiétude, ni jalousie. Chacun d'eux voit sans envie , dans ses chef^ , un bonheur où il peut atteindre , et est prêt à périr pour sa religion et pour son gouvernement. Leur force n'est pas nK>indi-e an dehors que leur union est grande au dedans. Avec quelque mépris que nos historiens parlent de leur ignorance et de leur stupidité, ils ont envahi les plus belles portions de l'Asie , de l'Afrique, de l'Europe , et même l'empire des Grecs, si savans et si spirituels, parce que le sentiment de patriotisme quf les unit est supérieur à tout l'esfirit et à toutes les tactiques du monde. Ils éprouvent cependant des convulsions par les révoltes des peuples conquis ; mais les plus dangereuses viennent de leurs plus bibles ennemis,'de ces Grecs mêmes dont ils pillent impunément les biens , et dont ils enlèvent chaque année des tributs d'en&ns pour le sérail. Ce sont ces enfans d'où sortent, par une Providence réagissante,
ETIDK SEPTIEME.
la plupart des janissaires , des agas, des Inclias y des visirs, qui oppriment les Tores à leur tour, et qui se rendent redoutables même à leurs sultans.
C'est cette même communauté d'espérances et de fortunes présentées à toutes les conditions , qui a donné tant d'énergie à la Prusse , dont nos écrivains ont si fort vanté la police au dedans , et les victoires au dehors; quoique le gouvernement en soit encore plus despotique que celui de la Turquie , puisque le prince y est à la fois maître absolu du temporel et du spirituel.
Au contraire , la république de Venise , si connue par ses courtisanes, par les inquiétudes et par les espionnages de son gouvernement, est d'une faiblesse extrême au dehors , quoiqu'elle soit plus ancienne , dans une situation plus heureuse , et sous un plus beau ciel que celle de Hollande. Venise est une puissance maritime à peine connue aujourd'hui dans la Méditerranée, tandis que la Hollande vivifie tonte la terre par son commerce; parce que la première a restreint les droits de l'humanité à une classe de nobles, et que la seconde les a étendus à tout son peuple.
Cest encore <par une suite de ce partage injuste que Malte, avec le plus beau port de la Méditeiranée, située entre l'Afrique et l'Europe , dans le voisinage de l'Asie, et remplie d'une jeune npUesse l^eine de courage , ne sera jamais que la dernière puissance de l'Europe, parce que son peuple y est nul.
Nous observerons ici que l'hérédité de la nobtesse dans un état ôte à la fois l'émulation aux nobles et aux roturiers. Elle l'ôte aux premiers , qui n'en ont pas besoin, parce que , par leur seule naissance , ils parviennent à tout ; et aux seconds, parce que , ne pouvant prétendre à riea, elle leur devient inutile. C'est là le vice politique qui a ruiné la puissance du Portugal et celle de l'Espagne; et non pas l'esprit monastique , comme tant d'écrivains l'ont avancé. Les moines étaient tout poissans du temps de Ferdinand et d'Isabelle. Ce fut un moine qui décida à la cour le départ de Cbristoplie Colomb pour la découverte d'un nouveau monde , dont la conquête quadrupla en Espagne le nombre des gentilshommes. Il ne passait pas en Amérique un soldat espagnol qui ne s'y donnât pour nolile, et qui, retournant en Espagne avec un peu d'argent, ne s'y établit sur ce pied-là. La même chose arriva panni les Portugais qui firent des conquêtes en Asie. L'ordre militaire, chez ces deux nations, fit alors des prodiges, parce <|ue la carrière de l'ambition était ouverte au peuple dans les armes. Mais depuis qu'elle lui est
fermée par le nombre prodigieax de gentiMiônimes dont ces deux états sont remplis , Il s'est jeté du côté de l'ordre monastique, et kil a donné la puissance tribunitive.
Quelque admirable que paraisse aux spécolaUohs de nos politiques le triple nœud qui forme le goovemement de l'Angleterre , c'est aux agitations de ses trois puissances qu'on doit attribuer les quereUes perpétuelles qui en troublent le boahear, et la vénalité qui l'a enfin corrompue. Le pee|4e , à la vérité, forme nne chambre dans son parle* ment; mais le droit d'y entrer comme dépoté n'étant réservé qu'aux seuils possesseurs de terres, doit en bannur bien des têtes sag&i, et y en admettre beaucoup qiû ne le sont guère. Aldbiade et Catiliha y auraient joué de grands WMes; mais Socrate , le juste Aristide , Epaminondas , qui donna l'empire de la Grèce à Thèbes; AttHius Régulus, qui fut choisi dictateur à la charme; Ménénius Agrippa , qui pacifia les différends du sénat et du peuple, n'auraient pu y avoir de séance, attendu qu'ils n'avaient paà en fonds de terre cent livres sterling de revenu. L'Angleterre se détruirait par sa propre constitution , si elle n'ouvrait à tous ses citoyens une carrière commune dans sa marine. Tous les ordres de l'état concourent à ce point de réunion , et lui donnent une telle pondération , qu'il fixe leur é<|uilibre politique. Qui détruirait la marine en Angleterre en détniirait le gouvernement. Ce concours unanime de toute la nation vers un seul art lui a acquis le plus grand degré de perfection où il soit jamais parvenu chez aucun peuple, et en fait l'unique instrument de .<:a puissance.
Si nous parcourons les autres états qui portent le nom de républiques, nous y verrons les maux au dedans, et la foiblesse au dehors, croître à proportion de l'inégalité de leurs citoyens. La Pologne a réservé aux seuls nobles toute l'autorité, et a laissé son pen|de dans le plus odieux esda^'age; en sorte que la guerre, qui établit entre les citoyens d'une même nation une communauté de dangers, n'établit entre ceux-ci aucune communauté de récompenses. Son histoire ne présente qu'une longue suite de querdies de palatinat à palatinat , de ville à ville, de liaimille à femille, qui l'ont rendue fort malheureuse dans tous les temi». Le plus grand nombre des nobles même y est si misérable, qu'il est obligé , pour vivre , de servir les grands dans les plus vilâ emplois, comme autrefois les ndtres parmi nous dans le gouvernement féodal, et comme encore aujourd'hui ceux du Japon ; car partout où les paysans sont esclaves, les genlilsliommes sont domestiques. Enfin il est arrivé, de nos jours, à la
UÉPONSES AUX OBJECTIONS.
Pologne, le malheur qu'elle aurait éprouvé il y a long-temps, si les royaumes qui renviconnent n'avaient pas eu alors les mêmes défouts dans leur constitution ; elle a été envahie par ses voisins, malgré ses longues discussions politiques , Ciinune Tempire des Grecs le fut par les Turcs , lorsque «jnelques prêtres s'y étant emparés de tout, ne les occupaient plus que de subtilités tliéologiques. |
Au Japon, les maux des nobles y sont pt-oportionnés à leur tyrannie. Ils formèrent d'abord un gouvernement féodal si aisé à renverser, conmie tous ceux de cette nature, que le premier d'entre eux qui s'en voulut foire le souverain en Tint à bout par une seule bataille. Il leur ôta le pouvoir de décider leurs querelles par des guerres civiles; mais il leur laissa tous leurs autres privilèges, celui de maltraiter les paysans qui y sont serfs, le droit de vie et de mort sur tous ceux qui sont à leurs gages, et même sur leurs femmes. Le peuple, qui, dans l'extrême misère, n'a guère, pour subsister, d'autre moyeu que d'effrayer ou de corrompre ses tyrans, produit au Japon une multitude incroyable de bonzes de toutes les sectes, qui y ont élevé des temples sur toutes les montagnes ; de comédiens et de farceure qui ont des théâtres à tous les carrefours des villes; et de courtisanes qui y sont en si grand nombre, qu'on en trouve sur toutes les routes, et à toutes les auberges où l'on arrive. Mais ce même peuple met*à si haut prix la considération que les nd)les exigent de^lui , que pour peu qu'ils se regardent entre eux de travers, il fout qu'ils se battent; et si l'insulte est un peu grave, il faut que l'offensé et l'agresseur s'ouvrent le ventre , sous peine d'infomie. C'est à cette liaine pour ses tyrans qu'il fout attribuer le singulier attachement qu'il témoigna pour la religion chrétienne , qu'il croyait devoir effoeer , par sa morale, des différences si odieuses entre les hommes; et c'est aux préjugés populaires qu'il fout rapporter, dans les nobles japonais, le mépris qu'ils marquent en mille occasions pom* une vie rendue si versatile par l'opinion d'autrui.
Une sage égalité, proportionnée aux lumières et aux talens de tous ses sujets, a rendu longrlemps là Chine la portion la |dus heureuse de la terre; mais le goât des voluptés y ayant à la fin corrompu les mœurs, l'argent qui les procure est devenu le premier mobile du gouvernement.. La vénalité y a divisé la nation en detix grandes classes, de ridies et de pauvres. Lesancieps degrés qui élevaient les hommes à tous les emplois subsistent encore, mais il n'y a que les riches qui y montent. Ce vaste et populeux empire, n'ayant plus de patriotisme que dans quelques vaines cérémonies, a été phisieurs
fois envahi par les Tartares, qui y ont clé appelés l>ar les mallieura des peu|des.
On reganlc, en général, les Nègres comme l'espèce d'hommes la plus infortunée qu'il y ait au monde. En effet, il senible que quelque destinée les condamne à l'esclavage. On croit reconnaître en eiix l'effet de cette ancienne malédiction * : a Que Clianaan soit maudit! qu'il soit, à l'éganl u de ses frères, l'esclave des esclaves ! » Ils la confirment eux-mêmes par leurs traditions. Selon le Hollandais Bosman , "^^ « les nègres de la Guinée » disent que Dieu, ayant créé des noirs et des B blancs, leur proposa deux dons, savoir, on de » posséder l'or, ou de savoir lire et écrire; et u comme Dieu donna le clioix aux noirs, ils choi- » sirent l'or , et laissèrent aux blancs la connais- » sanee des lettres : ce que Dieu leur accorda. Mais » qu'étant irrité de cette convoitise qu'ils avaient » pour l'or, il résolut en même temps que les » blancs domineraient étemellemeiit sur eux , et » qu'ils seraient obligés de leur servir d'escla- » ves "*. » Ce n'est pas que je veuille appuyer par des autorités sacrées , ni par celle (fuc ces infortunés fournissent eux-mêmes, la tyrannie que nous exerçons à leur égard. Si la malédiction d'un père a puaifoir tant d'influence sur sa postérité, la bénédiction de Dieu, qui, par notre religion, s'étend sur eux comme sur nous , les rétablit dans toute la liberté de la loi naturelle. Le texte de l'Evangile , qui nous ordonne de regarder tous les hommes comme nos frères, parle pour eux comme pour nos compatriotes. Si c'en était ici le Ueu , je ferais voir oonune la Providence sait observer en leur faveur les lois de la justice universelle, en rendant leurs tyrans, dans nos colonies, cent fois plus misérables qu'eux. D'ailleurs, combien de guerres les traites de l'Afrique n'ont-elles pas foit naître parmi les puissances maritimes de l'Europe! Combien de maladies et d'abAtardis«emeiis de races les Nègres n'ont-ils pas occasionés parmi nous ! Mais je ne m'arrêterai qu'à leur condition dans leur pays , et à celle de leurs compatriotes qui abusent sur eux ^ de leur pouvoir. Je ne sadie pas qu'il y ait jamais eu chez eux une seule république, si ce n'est quelque petite aristocratie le long de la côte occidentale d'Afrique, telle que celle de Fantim. Ils ont une multitude de petits rois qui les vendent quand lion leur semble. Mais, d'un autre côté, le sort de ces rois est rendu si déplorable par les prêtres , les fétiches , les gris-gris , les révolutions subites , Tindigence même d'alimens , qu'il y a fort peu de nos
' Gfnàte, diap. ix . t* 23.
•• Botman. Voffage dr Guinée, lettre i.
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ÉTUDE SEPTIÈME
matelots qui voiiiussept changer d'état avec eox. D'ailleurs les Nègres écliappent à la plupart de fleurs maux par leur insouciance et la mobilité de leur imagination. Ils dansent au milieu de la famine comme au sein de l'aliondance, dans les fers comme en liberté. Si une pale de poulet ieqr fait peur, un petit morceau de papier blanc les rassure. Chaque jour ils font et défont leurs dieux à leur fantaisie.
Ce n'est point dans la stupide Afrique, mais aux Indes, dont l'antique sagesse est si renommée, que les maux du genre humain sont portés à leur comble. Les brames , autrefois appelés brachmanes, qui en sont les préhes, y ont divisé la nation en plusieurs castes , dont ils ont voué quelques-unes à l'opprobre, conmie celle des parias. On peut bien croire (|u'ils ont rendu la leur sacrée. Personne n'est digne de les toucher, de manger avec eux, encore moins d'y contracter aucune alliance. Ils ont étayé cette grandeur imaginaire de superstitions incroyables. C'est de leur main que sort ce nombre infini de dieux de formes monstrueuses , qui ont effrayé toutes les imaginations de l'Asie. Le peuple , par une réaction naturelle d'opinions , les rend à leur tour les plus misérables de tous les hommes. Il les oblige, afin, de conserver leur réputation , de se laver de la tête aux pieds au moindre attouchement, de jeûner souvent et rigoureusement , de faire devant leurs idoles si redoutables des pénitences horribles; et conune il ne peut s allier à leur sang, il force, par le pouvoir des préjuges sur les tyrans, leurs veuves de se brûler vives avec le corps de leurs maris. N'est-ce donc pas un sort bien affreux, pour des hommes qui passent pour sages et qui donnent la loi à leur nation , de voir périr par cet horrible genre de supplice leurs amies, leurs parentes, leurs filles, leurs sœurs et leurs mères ? Des voyageurs ont vanté leurs lumières ; maisn'estrce pas une odieuse alternative pour des hommes éclairés , ou d'effrayer perpétuellement des ignorans par des opinions qui, à la longue , subjuguent m^me ceux qui les prêchent ; ou , s'ils sont assez heureux pour conserver leur raison , d'en faire un usage honteux et coupable en l'employant à débiter des mensonges? Comment peuvent-ils s'estimer les'uns les autres? Comment peuvent-ils rentrer en eux-mêmes, et lever les yeux vers cette divinité dont ils ont, dit-on, de si sublimes idées, et dont ils présentent au peuple de si effroyables images ? Quel que soit, pour leur ambition, le triste fruit de leur politique, elleacntrafné les malheurs de ce vaste empire, situé daiis la plus belle région de la terre. Sa mUice est formée de nobles appelés nalres, qui tiennent le second
rang dans l'eut. Les brames , pour se maintenir par la force autant que par la rose, les imi^wocies à une partie de leurs privilèges. Yoîd'Ce que dit Gauthier Schooten de l'indifférenoe que porte le peuple aux nalres dans les mallieurs qui leur arrivèrent. Après un rude combat, où les Hollandais tuèrent beaucoup de ceux qui avaient embrassé le parti des Portugais , « il ne fut fait ^ dit-il *, aucun » outrage ni insulte aux gens de métier, paysans, w pécheurs ou autres liabitans malabares, non pas » même dans la fureur du combat. Aussi ne s'en » étaient-ils pomt fuis. Il y en avait beaucoup de 0 postésen divers endroits, pour être spectalenrsde » l'action , et ils ne parurent nullement s'intéresser » A la perte des naires. » J'ai vu la même apathie chez les peuples dont la noblesse forme une nation à part , entre antres en Pologne. Le peuple des Indes Élit partager à ses nalres, comme à ses brames, les maux de l'opinion. Ceux-là ne peuvent contracter de mariagtâ légitimes. Phisieucs d'entre eux, connus sous le nom d'amoques , sont obligés de se dévouer dans les combats on à la mort de leurs rois. Ils sont les victimes de leur honneur iiyuste , comme les brames le sont de leur raligioa inhumaine. Leur courage, qui, n'est qu'un esprit de corps , loin d'être utile à leur pays, lui est souvent funeste. Pans tous les temps il a été désolé par leurs guerres intestines ; et il est si Ciible au dehors, que des poignées d'Européens s'y sont établis partout où ils ont voulu. A la fin de l'avant-dernière guerre, en i762 , un Anglais proposa au parlement d'Angleterre d'en faire la conquête, et de payer les dettes de sa nation avec les richesses qu'il se proposait d'y enlever, si on voulait l'y traasporter avec une armée de cinq mille Européens. Son projet n'étonna aucun de ceux de ses compatriotes qui connaissaient la faiblesse de ce pays là; et il ne fut rejeté, dit^n, que parce qu'il était ùijuste.
En France , le peuple ne parvint à rien dans le gouvernement depuis Jules-Cé^ar, qui est le premier des écrivains qui ait fait cette obser\'atiou , et qui n'est pas le dernier politique qui en ait profité pour s'en rendre aisément le maître, jusqu'au cardinal de Richelieu, qui abattit le pouvoir féodal. Dans ce long intervalle, iiotre histoire n'offrequ'une suite de dissensions, de guerres civiles, de mauvaises mœurs, d'assassinats, de lois gutliiques, de coutumes barbares, et est très-peu intéressante à lire^qiioi qu'en dise le président llénault, qui la compare à l'histoire romaine. Ce n'est pas seulement parce que les fables des Romains sont plus ingénieuses
• Foyage aux Indu oiimtairs, tome I , pagp W7,
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
que les nôtres , mais c'est que , dans notre histoire, on ne toH pas l'Iiistoire d'un peuple, mais seulement celle de quelques grandes maisons. Il fout cependant excepter les vies de quelques bons rois , trlles que celles de saint Louis , de Cliarles Y, de Henri IV, et de quelques gens de bien, qui intéressent y par cela même qu'ils se sont intéressés pour la nation. Partout ailleurs vous ne voyez pas que le gouvernement s'en occupât , il ne songeait qu'ans intérêts des nobles. Elle fut à son tour subjuguée par les Romains, les Francs, les Goths, les Alains et les Normands. La facilité avec laquelle elle se fit chrétienne, prouve qu'elle chercha dans la religion une protection contre les maux de i'esdavage. C'est à ce sentiment de confiance que le Hergé a dâ le premier rang qu'il a obtenu dans l'état: mais bientôt le clergé dégénéra de son premier esprit , et , loin de songer à détruire la tyrannie, il se rangea du côté des tyrans; il adopta toutes leurs coutumes , il seTevêtit de leurs titres, s'appliqua leurs droits et leurs revenus, et se servit même de leurs armes pour défendre des intérêts si étrangers à sa morale. Beaucoup d'églises avaient des chevaliers et des cliampions qui se battaient pour elles en duel.
Il ne fout pas attribuer à la religion les maux occasionés par Favarice et par l'ambition de ses ministres. Elle nous apprend elle-même à connaître leurs défouts, et elle nous ordonne de nous en méfier. Les plus grands saints, entre autres saint Jérôme *y les leur ont reprochés avec plus de force i|ue ne l'ont foit les philosophes modernes. On a beaucoup écrit, dans ces derniers temps, contre la religion, pour affoiblir le pouvoir des prêtres; mais partout oà elle est tombée, leur puissance s'est augmentée. C'est la religion elle-même qui les contient. Voyez, dans l'Archipel et ailleurs, combien de superstitions frauduleuses et lucratives les papas et caloyés grecs ont substituées à l'esprit de l'Évangile ! Quelques reproches d'ailleurs qu'on puisse faire aux nôtres , ils peuvent répondre qu'ils ont été dans tous les temfjs les enfons de leurs siècles, oomme leurs compatriotes. Les nobles, les magistrats , les militaires , les rois mêmes des temps passés, ne valaient pas mieux. On les accuse de porter partout l'esprit d'intolérance , et de vouloir être les maîtres en prêchant l'humilité. Mais la plupart d'entre eux , repoussés par le monde , portent dans leurs corps cet esprit d'intolérance dn monde doj^ ils ont été la victime ; et leur ambition ji^ést ^iensouveut qu'une suite de cette ambition universelle que l'éducation nationale et les préju-
* Vopez let lettres.
. Bernardin.
gés de la société inspirent à tous les membres de l'état. Sans vouloir foire leur apologie , et encore moins leur satire , ni celle d'aucun corps, dont je n'ai voulu découvrir les' maux qu'afîn de leur indiquer les remèdes qui me semblent être à leur portée, je me bornerai ici à quelques réflexions sur la religion , qui est , dès celte vie môme , le fléau des médians et la consolation des gens de bien.
Le monde regarde aujourd'hui la religion comme le partage du peuple , et comme un moyen politique imaghié pour le contenir. Il lui met en opposition la philosophie de Socrate, d'Épictète, de Marc-Aurèie; comme si la nnirale de ces sages était moins austère que celle de Jésus-Christ , et comme si les biens qu'il' s'en promet étaient plus assurés que ceux de l'Évangile ! Quelle connaissance profonde du cœur de Thomme, quelle convenance admhrable avec ses besoins, quels traits touchans de sensibilité sont renfermés dans ce livre divin ! Je laisse à part ses mystères. Nous en avons pris, dit-on , une partie dans Platon. Mais Platon lui-même les avait tires de l'Egypte, où il avait voyagé ; et les Egj'ptiens les devaient comme nous aux patriarclies. Ces mystères, après tout, ne sont pas plus incompréhensibles que ceux de la nature, et que celui de notre propi« existence. D'ailleurs, nous contribuons dans leur examen à nous égarer. Nous voulons remonter à leur source, et nous ne pouvons que sentir leurs effets. Toute cause surnaturelle est également impénétrable à Thomme. L'honmie n'est lui-même qu'un effet, qu'un résultat passager, qu'une combinaison d'un moment. Il ne peut juger des chost s divines suivant leur nature , mais suivant la sienne , et par les seules convenances qu'elles ont avec ses besoins. Si nous nous servons de ces témoignages de notre foiblesse, et de ces indications de notre cœur pour étudier la religion , nous verrons qu'il n'y en a point sur la tene qui convienne autant aux besoins du genre humain. Je ne parie pas de l'antiquité de ses traditions. Les poètes de la plupait des nations, entre autres Ovide, ont chanté la création, le bonheur de l'âge d'or, l'indiscrète curiosité de la première fenmie , les malheurs sortis de la boite de Pandore, et le déluge universel, oomme s'ils avaient pris ces histoires dans la Genèse. On objecte à la nouveauté du monde l'ancienneté et la multiplicité de quelques laves dans les volcans; mais ces observations ont-elles été bien faites ? Les volcans ont dû couler plus fréquemment dans les premiers temps, lorsque la terre était |dus couverte de forêts, et que l'OçéariL^ chargé de ses dépouilles végétales, fournissait plus à^hdâmmdit^à^ lêurelbje D'ailleurs, comme je l'ai dit dans le cours de cet oa-
ÊTIDE SEPTIÈME.
Il estjnodeme dans la fabrique du monde.
ition a^ââ y inaniïën^érrempremte dt- ssiè- » JWi5Wnce»I!Sn)îriié suppose éternel , et abandonné aux simples lois du mouvement , il y a long temps qu'il ne devrait plus avoir la mt>indre colline à sa surface. L'action des pluies, des venls el de la pesanteur aurait mis toutes les terres au niveau des mers. Ce n*est point dans les ouvrages de Dieu , mais dans ceux des hommes, que nous pouvons distinguer des époques. Tous nos nionumens nous annoncent la nouveauté de la terre que nous habitons. Si elle était , je ne dis pas éternelle, mais seulement un peu ancienne, nous trouverions des ouvrages de Tindustrie humaine bien plus vieux que de trois à quatre mille ans , comme tous ceux que nous connaissons. Nous avons des matières que le temps n'altère point sensiblement. J'ai vu , chez le savant comte de Caylus, des anneaux d'or constellés, ou talismans égyptiens , aussi entiers que s'ils sortaient des mains de l'ouvrier. Les Sauvages, qui ne connaissent pas le fer, éonnaissent l'or, et le recherchent autant pour sa durée que pour son éckt. Au lieu donc de ne trouver que des antiquités de trois ou quatre mille ans, comme sont celles des nations les plus anciennes, nous en devrions voir de soixante, de cent, de deux cent mille ans. Lucrèce, qui attribuait la création du monde aux atomes, par une physique inintelligible, avoue qu'il est tout nouveau :
pRsterea . si nulla fuit genitalis origo Terra! et cceli , semperque seterna fùere . Cur supra helluin îîiebanum et funera Troj» Non alias alii quoque res cecinere poets?
DBBEBUH NATCRA, lih. V. V. 325.
« Si le ciel et la terre n'ont eu aucune origine , et s'ils sont
• étemeUi , pourquoi n'y a-t4l pas des poètes qui aient chanté > d'autres guerres avant la guerre de Thèbes et la ruine de
• Troie? »
La terre est remplie de nos traditions religieuses : elles servent de fondement à la religion des Turcs, des Persans et des Arabes; elles s'étendent dans la plus grande partie de l'Afrique ; nous les retrouvons dans l'Inde , dont tous les peuples et tous les arts sont originairement sortis; nous les y démêlons dans l'antique et ténébreuse religion des brames ***, dans l'histoire de Brama ou d'Abraham, de sa femme Saral oa Sara, dans les incarnations de Wistnou on de Christnoti ; enfin elles sont éparses jnsque chez les sauvages errans de l'Amérique. Je ne parle pas des monumens de notre religion , aussi étendus que ses tradi-
* Fo^ez Abraham Roger , Mceurt des Bramimet,
fions , dont l'un , inexplicable par les lois de notre physique , prouve un déluge univeivel par les dé< bris des corps marins qui sont répandus sur la surface du globe ; l'autre, incompréheosible aux lois de notre politique, atteste la réprobation des Juifs, dispersés dans toutes les cégions, hais, méprises, persécutés, sans gouvernement, sans territoire» et cependant toujours nombreux , toujours subsistans et toujours Gdèles à leur loi. En vain on a voulu trouver des ressemblances de leur sort avec cdni de plusieurs autres peuples, comme les Arméniens, les Guèbres et les Banians. Mais ces peuples-là ne sortent guère de l'Asie; ils sont en petit nombre; ils ne sont m hais, ni persécutas des autres natioas; ils ont une patrie; enfin ils n'ont point conservé la religion de leurs ancêtres. Des écrivains illustres ont fait valoir ces preuves surnaturelles d'une justice divine. Je me bornerai à en rapporter d'autres plus touchantes par leur convenance avec la nature et avec nos besoins.
On a attaqué la morale de l'Evangile, parce que Jésus-Christ , dans la contrée des Gérasénieik« , fit passer une légion de démons dans im troupeau de deux mille porcs, qui furent se précipiter dans la mer. Pourquoi , dit-on , ruiner les nuUtres de ces animaux ? Jésus-Christ a fait en cela un acte de législateur : ceux qui élevaient ces porcs étaient Juifs ; ils péchaient donc contre leur loi , qui déclare ces animaux immondes. Antre objection contre Moïse. Pourquoi ces animaux sont-ils immondes ? Parce qu'ils sont sujets à la lèpre dans le climat de la Judée. Nos esprits forts triomplieut ici. La loi de Moise, disent-ils, était donc relative au climat; ce n'était donc qu'une loi politique. Je répondrai à cela que si je trouvais dans l'ancien ou le nouveau Testament quelque usage qui ne fiHpas relatif aux loisde la nature, je m'en étonnerais bien davantage. C'est le caractère d'une religion divinement inspirée, deconvenir parfaitement au bonheur des hommes, et aux lois précédemment établies par l'Auteur de la nature. C'est par ce défaut de convenance qu'on peut distinguer toutes les dusses religions. Au reste , la loi de Moïse , par ses privations, ne devait être que la loi d'un peuple paiticulier; et la nôtre, par son universalité, devait s'étendre à tout le genre humain.
Le paganisme, le judaïsme, le mahométisme, ont tous défendu l'usage de quelque espèce d'animal; en sorte que, si une de ces religions était universelle , elle entraînerait ou sa destruction totale , ou sa multiplication à l'infini ; ce qui contrarie évidenunent le plan delà création. Les Juifs et les Turcs proscrivent le porc ; les Indiens du Gange révèrent la vache et le paon. Il n'y a point
d*aniinai qui ne serve de fétidie à quelque Nègre, i ou de manitou à quelque Sauvage. La religion du*éUenne permet seule l'usage nécessaire de tous les animaux , el elle ne prescrit particulièrement Tabstinence de ceux de la terre, que dans la saison où ils se multiplient et où ceux de la mer abondent sur les rivages, an commencement du printemps. Tontes les religions ont rempli leurs temples de carnage, et ont imnôolé à Dieu la vie des bétes. Les brames mêmes, si pitoyables envers elles, offrent à leurs idoles le sang et la vie des hommes : les Turcs immolent des dianieaux et des moutons. Notre religion, plus pure, quand on n'aurait égard qu'à la matière de son sacriiice, présente en hommage à Dieu le pain et le vin , qui sont les plus doux présens qu'il ait faits à l'homme. Nous observerons même que la vigne, qui croit depuis la ligne jusqu'au-delà du cinquante -deuxième degré de latitude nord , et depuis l'Angleterre jusqu'au Japon, est le plus répandu de tous les arbres fruitiers ; que le blé est presque la seule des plantes alimentaires qui vienne dans tous les climats ; et (|ue la liqueur de l'une et la farine de l'autre peuvent se conserver pendant des siècles et se transporter par toute la terre. Toutes les relifnons ont accordé aux hommes la pluralité des femmes dans le mariage: la nôtre n'en a permis qu'une, bien avant que nos politiques eussent observé que les deux sexes naissaient en nombre égal. Toutes se sont glorifiées de leurs généalogies; et, regardant avec mépris la plupart des nations , elles se sont pemiis , quand elles l'ont pu , de les réduire en esclavage : la nôtre seule a protégé la liberté de tous les hommes , et elle les a rappelés à une même fin , comme à une même origine. La religion des Indiens promet dans ce monde des plaisirs; celle des Juifs , des richesses; celle des Turcs , des victoires ; la nôtre nous ordonne des vertus, et elle n'en promet la récompense que dans le ciel. Elle seule a connn que nos passions infinies étaient d'institution divine. Elle n'a pas borné , dans le ccrar hcunain , l'amour à une femme et à des enfons, mais elle l'étend à tons les hommes: elle n'y a pas circonscrit l'ambilion à la gloire d'un parti ou d'une nation , mais elle l'a dirigée vers le ciel et à l'immortalité: elle a vonin que nos passions servissent d'ailes à nos vertus''. Bien loin qu'elle nous lie sur la terre pour nous rendre niallieureux , c'est elle qui y rompt les ebâlnes qui nous y tiennent captifis. Que de manx elle y a adoucis ! que de larmes elle y a essuyées! que d'espérances elle a foit naître quand il n'y avait plus rien à espérer ! que de repentirs ouverts au crime ! que d'appuis donnés à l'inno-
cence ! Ah ! lorsque ses autels s'élevèrent au milieu de nos forêts ensajfiglantées par les couteaux des druides, que les opprimés vinrent en foole y chercher des asiles, que des ennemis irréconciliables s'y embrassèrent en pleurant, les tyrans émus sentirent , du haut des tours, les armes tomber de leurs mains. Ils n'avaient connu que l'empire de la terreur , et Us voyaient naître celui de la charité. Les amans y accoururent pour y jurer de s'aimer , et de s'aimer encore au delà du tombeau. Elle ne donnait pas un jour à la haine, et elle promettait l'éternité aux amours. Ah ! si cette religion ne fut faite que pour le bonheur des misérables, elle fut donc foite pour celui du genre humain !
Il n'y a que la religion qui donne à nos passions un gi^nd caractère. Elle répand des charmes ineffables sur l'innocence, et donne une majesté divine à la douleur. Il y a quelques années que j'étaiii à Dieppe , vers l'équinoxe de septembre ; et mi coup de vent s'étant élevé, comme c'est l'ordinaire dans ce temps-là , j'en fus voir l'effet sur le bord de la mer. Il pouvait être midi; |dusieurs grands bateaux étaient sortis le matin du port , pour aller à la pêche. Pendant qoe je considérais leurs manœuvres , j'aperçus nne troupe de jeunes paysanr nés , jolies comme le sont la plupart des Cauchoises , qui sortaient de la ville avec leurs longues coiffures blanches que le vent faisait voltiger autour de leur visage. Elles s'avancèrent en folâtrant jusqu'à Fextrémité de la jetée , que des ondées d'écume marine couvraient de temps en temps. Une d'entre elles se tenait à l'écart, triste et rêveuse. Elle regardait au loin les bateaux, dont quelques-uns s'apercevaient à peine au milieu d'un horizon fort noir. Ses compagnes d'abord se mirent à la raOler , pour tâcher de la distraire, a Est- » ce qoe tu as là-bas ton bon ami? » lui disaientelles. Mais, comme elles la voyaient totyours sérieuse, elles lui crièrent: « Allons, ne restons » pas là I pourquoi t'affliges-Ui ? Reviens , reviens » avec nons. » Et elles reprirent le diemin de la ville. Cette jeune fiUe les suivit lentement sans leur répondre; et quand elles furent à peu près hors de sa me, derrière des monceaux de galets qui sont sur le chemin, elle s'approcha d'un grand calvaire qui est au milieu de la jetée , tira quelque argent de sa poche , le mit dans le trône qui éfak au pied, puis elle s'agenouilla, et fit sa prière, les mains jointes et les yeux levés au ciel. Les vagues qui assourdissaient en brisant sur la côte, le vent qui agitait les grosses lanternes du crucifix, le danger sur la mer, l'inquiétude sur la terre, la confiance dans le ciel, donnaient à Famour de cett^
ÉTUDE SEPTIÈME
panvre paysanne une étendue ei une majesté que le palais des grands ne saurait donner à leurs passions.
Elle ne tarda pas à se tranquilliser, car tous les bateaux rentrèrent dans l'après-midi, sans avoir éprouvé aucun dommage.
Quoi qu'on ait dit de l'ambition de l'Église romaine, elle est venue souvent au secours des peuples malbeureux. En voici un exemple pris au hasard , et que je soumets au jugement du lecteur. C'est au sujet du commerce des esclaves d'Afrique, embrassé sans scrupule par toutes les puissances chrétiennes et maritimes de l'Europe , et blâmé par la cour de Rome. « Dans la seconde année de » sa mission, Merolla se trouva seul à Sogno, par » la mort du supéiieur général, dont le père Joseph » Busseto alla remplir la place au couvent d*An- » gola. Vers le même temps, les missionnaires » capucins reçurent une lettre du cardinal Cibo , » au nom du sacré collège. Elle contenait des » plaintes amères sur la continuation de la vente p des esclaves, et des instances pour faire cesser 9 enfin cet odieux usage. Mais ils virent peu d'ap- • parence de pouvoir exécuter les ordres dusaint- « siège, parce que le oonmierce du pays consiste » uniquement en ivoire et dans la traite des es- » daves *. » Tous les efforts des missionnaires n'aboutirent qu'à exclure les Anglais de ce commerce.
La terre serait un paradis, si la religion dwétienne y était observée. C'est elle qui a aboli l'esclavage dans la plus grande partie de l'Europe. Elle tira en France de grandes possessions des •naios des iarles et des barons, et elle y détruisit une partie de leurs droits inhumains par les terreurs d'une autre vie. Mais leipeuple opposa eneore un autre boulevard à ses tyrans, ce fût le pouvoir des femmes.
Nos historiens remarquent bien rinfluenoe que quelques femmes ont eue sous certains règnes, et jamais celle du sexe en général. Ils n'écrivent point l'histoire de la nation, mais celle des princes. Les femmes ne sont rien pour eux, si elles ne sont quafifiées. Ce fut cependant de cette feible portion dé la société que la Providence fit sortir, de temps en temps, ses principaux défenseurs. Je ne parle pas de celles qui ont repoussé, même par les armes, les «nnemis du dehors, telles qu'une Jeanne d'Arc, à qui Rome et la Grèce eussent élevé des autels; je parle de celles qui ont défendu la nation des ennemis du dedans , encore plus re-
' Extrait de VHUtoire générale des voyages . par Vabbé Prévost, liv. xii , page fSS; Merolla , année f633.
dootables que ceux du dehors; de celles qui .sont fortes de leur faiblesse, et qui n'ont rien à craindre, parce qu'elles n'ont rien à espérer. Depuis le trône jusqu'à la houlette, il n'y a peut-être point de pays en Europe où les. fenmies soient aus^i maltraitées par les lois qu'en France , et il n'y en a point où elles aient plus de pouvoir. Je crois que c'est le seul royaume de l'Europe où elles ne peuvent jamais régner. Dans mon pays, un père peut marier ses filles sans leur donner d'autre dot qu'un chapeau de roses; à sa mort, elles n'ont toutes ensemble qu'une portion de cadet. Ce droit injuste est commun au paysan comme au gentilhomme. Dans le reste du royaume, si elles sont plus ridies, elles ne sont pas plus heureuses. I^es sont vendues plutôt que données en mariage. De cent fiUes qui s'y marient , il n'y en a pas une qui y épouse son amant. Leur sort y était encore plus malheureux autrefois. César dit, dans ses CommenktireSy « Que le mari avait puissance de vie et de mort sur » sa femme , ainsi que sur ses enfans ; que lors- » qu'un noble mourait , ses parens, s'assemblaient: » s'il y avait quelque soupçon conlre sa femme, » on la mettait à la torture comme une esclave; et T» si on la trouvait crimmelle, on la brûlait, après » lui avoir fait souffrir de cruels supplices^. » Ce qu'il y a d'étrange, c'est que, dès ce temps-là, et même auparavant , elles jouissaient du plus grand pouvoir. Voici ce qu'en dit le bon Plu(an|ue dans le style du bon Amyot. « Avant que les Gaulois » passassent les montagnes des Alpes, qu*ils eus- » sent occtqié cette partie de l'Italie où ils habi- » teut maintenant, une grande et violente sédition » s'émeut entre eux , qui passa jusques à une » guerre civile : mais leurs femmes, ainsi que » les deux armées furent prêtes à s'entrechoquer, » se jetèrent au milieu des armes; et prenant leurs » différends en main, les accordèrent, et jugèrent » avec si grande équité, et si au contentement » de toutes les deux parties, qu'il s'en engendra » nne amitié et bienveillance très-grande et réci- » proquement entre eux tous, non-seulement de » ville à ville , mais aussi de mai^n à maison : » tellement que depuis ce temps-là ils ont toujoure » continué de consulter des affaires , tant de la » guerre que de la paix, avec leurs fenmies, et de » pacifier les querelles et différends qu'ils avaient » avec leurs voisins et alliés, par le moyen d'elles : et » partant en la composition qu'ils firent avec Anni- » bal, quand il passa par les Gaules, entre autres ar- » ticles, ils y mirent que s'il advenait que les Gaulois
' Guerre des Gaules , liv. vi, page ISS, U*aduction de D'A- Mancourt.
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
» prélendissenl qae les Carthaginois leur tinssent » quelque tort , les capitaines et gouverneurs car- » thaginoîs qui étaient en Espagne en seraient les » juges; et si au contraire les Carthaginois yoa- » laîent dire que les Gaulois leur eussent fèiit quel-
* que tort, les femmes des Gaulois en jugeraient *^.» Ces deux autorités paraîtront difficiles à concilier, à qui ne fait pas attention à la réaction des clioses humaines. Le pouvoir des femmes venait de leur oppression. Le peuple, aussi opprimé qu'elles, leur donna sa confiance , comme elles l'avaient f lonnée au peuple. C'étaient deux malheureux qui s'étaient rapprochés, et qui avaient mis leur misère en eommun. Elles jugeaient d'autant mieux, qu'elles n'avaient rien à gagner ni à perdre. Cest anx femmes qu'il faut attribuer l'esprit de galanterie, rinsonciancc, la gaieté, et surtout le goât |N>ur la raillerie, qui ont, de tout temps, caractérisé notre nation. Avec une simple chanson, elles ont foit trembler plus d'une fois nos tyrans. Leurs vaudevilles y ont mis bien des bannières en campagne , et encore plus en déroute. C'est par elles que le ridicule a acquis tant de force en France , qu'il y est devenu l'arme la plus terrible qu'on y puisse employer , quoique ce ne soit que Tarme des faibles; parce que les femmes s'en saisissent d'abord, et que, dans le préjugé national, leur estime étant le premier des biens, il s'ensuit que leur mépris est le plus grand malheur du monde.
Enfin , le cardinal de Richelieu ayant rendu aux rois la puissance législative , U ôta bien par là aux nobles le pouvoir de se nuire par des guerres civi' les; mais il ne put abolir parmi eux la fureur des duels , parce que la racine de ce préjugé est dans le peuple, et que les édits ne peuvent rien sur ses opinions quand il est opprimé. L'édit du prince défend à un gentilhomme d'aller sur le pré, et l'opinion de son valet l'y contraint. Les nobles se sont arrogé tout Thoimeur national , mais le peuple leur en détermme l'objet, et leur en distribue la mesure. Louis Xiy, cependant, rendit au peuple une partie de sa liberté naturelle par son despotisme même. Comme il ne vit guère que lui dans le monde, tout le monde lui parut à peu près égal. Il voulut qu'il fût permis à tous ses sujets de travailler pour sa gloire , et il les récompensa à proportion que leurs travaux y avaient du rappoK, Le désir de plaire au prince rapprocha les conditions. On vit alors une foule d'hommes célèbres se dlstîngner dans toutes les classes. Mais les malhenrs
* Plutarqae, tome U. m-fol.; Ut vertueux Faits des tommes, pages 2S5 et 234.
de ce grand roi , et peut-être sa politique , l'ayant forcé de recourir à la vénalité des charges , dont le fatal exemple lui avait été donné par ses pfédécesseurs, et qui s'est étendue, après lui, jusqu'aux plus vils emplois , il adieva bien par là d'éter à la noblesse son ancienne prépondérance; mais il fit naître dans la nation une puissance bien plus dangereuse : ce fut celle de l'or. Celle-là y a subjugué toutes les autres , même celle des femmes *^.
D'abord la noblesse ayant conservé tme partie de ses privilèges dans les campagnes , les bourgeois <|ui ont quelque fortune ne veulent point y habiter, pour n'être point exposés , d'une part , à ses incartades, et pour n'être pas confondus, de l'autre, avec les paysans, en payant la taille et en tirant à la milice. Ils aiment mieux demeurer dans les petites villes, où une multitude de cliarges et de rentes financières les font subsister dans l'oisiveté et dans l'ennui, que de vivifier des terres qui avilissent leurs cultivateurs. Il arrive de là que les petites propriétés rurales ont [leu de valeur, et que, chaque année, elles s'agréent aux grandes. Les riches qui en font l'acquisition , parent aux inconvéniens qui les accompagnent, ou [lar leur noblesse personnelle , ou en en acquérant les privilèges pour de l'argent. Je sais bien qu'im parti hmeux, il y a quelques années, a beaucoup vanté les grands propriétaires, parce que, disait-il, ils labourent à meilleur marché que les petits : mais, sans considérer s'ils en vendent le blé moins dier, et toutes les autres conséquences du produit net, dont on a voulu faire l'unique objet de l'agriculture, et même de la morale, on ne peut douter que, si un certain nombre de fomilles riches acquérait cliaque année les terres qui sont à sa bienséance, cette marche économique deviendrait bientôt funeste à l'état. Je me suis étonné bien des fois qu'il n'y eût point en France de loi qui mit des bornes aux grandes propriétés. Les Romains avaient des censeurs qui fixèrent d'abord pour chaque par* ticulier retendue de sa possession à sept arpens, comme suffisante pour la subsistance d'une famille. Ils entendaient par arpent ce qu'un joug de boenfe pouvait labourer dans un jour. Dans le luxe de Rome, on la régla à cinq cents; mais cette loi ^ malgré son indulgence, fat bientôt enfreinte, et son infraction entraîna la perte de la répubifque. a Les » grands parcs et les grands domaines, dit Pline '^ » ont ruiné notre Italie et les provinces que le» n RtHnaius ont conquises; car, ce qui- causa les » victoires qu« Néron (le consul) obtint en AfH^ y> que , vint de ce que six hpmn^ tenaient en
' Histoire natmelle, liv. x\m, çhap. m ot iv.
ÉTUDE SEPTIÈME
» propriété près de Ja moitié de la Numidie , quand » Néron les défit. » Plutarque disait qne, de son temps, sons Trajan, on n'aurait pas levé trois mille soldats dans la Grèce, qui avait fourni autrefois des années si nombreuses, et qu'on y voyageait quelquefois tout unjour sans rencontrer d'au- Ires personnes que quelques bergers le long des cbemins. C'est que les terres de la Grèce étaient presque toutes tombées en partage à de grands propriétaires. Les conquérans ont toujours trouvé une faible résistance dans les pays divisés en grandes propriétés. Nous en avons des exemples dans tous les siècles, depuis l'invasion du Bas-Empire, fiiite par les Turcs, jusqu'à celle de la Pologne, arrivée de nos jours. Les grandes propriétés ôtent à la fois le patriotisme à ceux qui ont tout et à ceux qui n'ont rien. « Les gerbes, disait Xéno- 9 phon , donnent à ceux qui les font croître le cou- » rage de les défendre. Elles sont dans les champs » comme un prix au milieu d'un jeu pour le vain- » queur. »
Tel est le danger auquel des possessions trop inégales exposent un état au dehors; voyons le mal qu'elles font au dedans. J'ai oui raconter à ime personne très-digne de foi , qu'un ancien contrôleur général s'étant relire dans la province où il était né, y acheta nne terre considérable. Il y avait aux environs une cinquantaine de fiels qui pouvaient rapporter depuis quinze cents livres jusqu'à deux mille livres de rentes. Leurs possesseurs étaient de bons gentilshommes qui donnaient , de père en fils, à la patrie, de braves officiers et des mères de famille respectables. Le contrôleur gf.'néral, désirant agrandir sa terre, les invita dans son château, les traita splendidement, leur fit guâler le luxe de Paris , et finit par leur offrir le double de la valeur de leurs fonds, s'ils voulaient s'en défoire. Tous acceptèrent son offie, croyant doubler lenrs revenus , et dans Tespéranoe non moins trompeuse pour un gentilhonmie campagnard de s'acqôérir on protecteur puissant à la cour. Mais la difficulté de placer convenablement leur argent , le goât de la dépense inspiré par des sommes qu'ils n'avaient jamais vues rassemblées dans leura coffres, enfin les voyages à Paris, réduisirent bientôt à rien le prix de leurs patrimoines. Toutes ces &miUes honorables dispanirent d*abord du pays ; et trente ans après, un de leurs desceodans, qui ooroptait dans ses ancêtres une longue suite de capitaines de cavalerie et de chevaliers de Saint- Louis , parcourait à pied lenrs anciens domaines, sollicitant pour vivre une place de garde de sel.
Voilà le mal que les grandes propriétés font aux citoyens : celui qu'elles font à la> terre n'est pas
moindre. J'étais, il y a quelques années, en Normandie , chez un gentilhomme aisé qui fait valoir lui-même un grand pâturage situé à mi-côte sui* un assez mauvais fonds. Il me promena tout autour de son vaste enclos jusqu'à un espace considérable qui n'était couvert que de mousses, de prêles et de chardons. On n'y voyait pas un brin de bonne herbe. A la vérité , ce terrain était à la fois ferrugineux et marécageux. On l'avait coupé de plusieurs tranchées pour en faire écouler les eaux; mais c'était en vain , rien n'y pouvait croître. Immédiatement au-dessous, il y avait une suite de petites métairies dont le fonds était couvert de gazons frais, planté de pommiers chargés de fruits, et entourés de grands aunes. Quelques vaches paissaient sous ces vergers, tandis que des paysannes filaient en dianlant à la porte de leurs maisons. Ces voix champêtres qui se répétaient de distance en distance sous ces bocages, donnaient à ce petit hameau un air vivant qui augmentait encore la nudité et la triste solitude de la lande où nous étions. Je demandai à son possesseur pourquoi des terrains si voisins étaient de rapporta si différons. « Ils » sont de même nature , me dit-il , et il y avait au- T» trefois sur le lieu où .nous sonunes, de petites » maisons semblables à celles que vous voyez là. » J*en ai fait l'acquisition, mais à ma perte. Leurs » habitans ayant du loisir et peu de terre à soi- » gner, l'émoiissaient , l'échardonnaient , le fu- » niaient; l'herbe y venait. Voulaient-ils y plaii- » ter; ils y creusaient des trous , ils en ôtaient les » pierres , et ils les remplissaient de bonne terre » qu'ils allaient cheroher au fond des fossés et le » long des cliemins. Leurs arbres prenaient ra- » ci ne , et prospéraient. Mais tous ces soins me » couleraient beaucoup de temps et de dépenses. » Je n'en tirerais jamais l'intérêt de mon argent. » Il faut remarquer que ce mauvais économe, mais bon gentilhomme dans toute la force du terme , faisait l'aumône à la plupart de ces anciens métayers qt|i n'avaient plus de quoi vivre. Ainà, voilà encore (lu ten-ain et des hommes rendus inutiles par les grandes propriétés. Ce n'est point dans les grands domaines, mais dans les bras des cultivateurs, que le Père des hommes verse les fruits de la terre.
Il me serait possible de démontrer que les grandes propriétés sont les causes principales de la multitude de pauvres qu'il y a dans le royaume, par la raison même qui leur a mérité tant d'éloges de plusieurs de nos écrivains, qui est, qu'elles épargnent aux hommes les travaux de l'agricnlttire. Il y a beaucoup d'endroits on l'on n'a aucun ouvrage à donner aux paysans pendant une
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grande partie de l'anDée; mais je ne m'arrêterai qo'à leur misère qui semble croître avec la richesse de chaque canton.
Le pays de Caux est le pays le plus fertile que je connaisse au monde. Ce qu'on appelle la grande agricnllui^ y est portée à sa perfection. L'épaisseur de son humus, qui a en quelques endroits cinq à six pieds de profondeur, les engrais que lui fournil le fond de marne sur lequel il est élevé , ceux qu'il tire des plantes mannes de ses rivages, c|n'on répand à sa surface , concourent à le couvrir (le superbes végétaux. Les blés, les arbi'es, les bestiaux, les femmes et les hommes, y sont plus beaux et plus robustes que partout ailleurs : mais n»ranie les lois y ont domié dans toutes les familles les deux tiers des biens de campagne aux aînés, on y voit, d'un côté, la plus grande abondance , et de l'autre une indigence extrême. Je traversais un jour ce pays; j'admirais ses campagnes si bien labouréesr, et si vastes, que la vue n'en atteint pas le tenue. Leurs longs sillons de blés qui suivent les ondulations de la plaine, et qui ne se terminent qu'aux villages et aux châteaux entourés d'arbres de haute futaie , me les faisaient paraître semblables à une mer de verdure , d'où s'élevaient çà et là quelques Iles à l'horizon. C'était au mob.de mars, au petit point du jour. Il soufflait un vent de nord-est très-froid. J'aperçus quelque chose de rouge qui courait au loin à travera les champs , et 4|ui se dirigeait vers la grande route, environ un quart de lieue devant moi. Je hâtai mon pas, et j'arrivai assez à temps pour voir que c'étaient deux petites filles en corsets rouges et en sabots, qui ti-aversaient avec bien de la peine le fossé du grand chemin. La plus grande, qui pouvait avoir six ou «ept ans, pleurait amèrement. Mon enfant, lui dis-je, pourquoi pleurez-vous, et où allez-vous si malin? « Monsieur, me répondit-elle, ma mère » est malade. Il n'y a point de bouillon dans notre » paroisse; nous allons à ce clocher tout là bas, » chez un autre curé, pour lui en demander. Je » pleure parce que ma petite sœur ne peut plus » mai'cher. » En disant ces mots, elle s'essuyait les yeux avec un morceau de serpillière qui lui servait de jupon. Pendant qu'elle levait cette guenille jusqu'à son visage, j'aperçus qu'elle n'avait pas même de chemise. La misère de ces enfans si pauvres au milieu de ces campagnes si riches, me pénétra (le douleur; mais je ne pouvais leur donner qu'un bien faible secours. J'allais voir moi-même une autre espèce de misérables.
Le nombre en est si grand dans les meilleurs can-^ tons de cette province, qu'il y égale le quart, et même le tiers des liabitans dans chaque paroisse.
Il y augmente tous les ans. Je tiens ces observations de mon expérience et du témoignage de plusieurs curés dignes de foi. Quelques seigneurs y font distribuer du pam , toutes les semaines , à la plupart de leurs paysans, pour les aidera vivre. Economistes, songez que la Normandie est la plus riche de nos provinces, et étendez vos calculs et vos proportions au reste du royaume ! Substituez la morale financière à celle de l'Évangile : pour moi, je ne veux pas d'autre preuve de la supériorité de la religion sur les raisonnemens de la philosophie, et de la bonté du cœur national sur les grandes vues de notre politique; c'est que, malgré la défectuosité de nos lois, et nos erreurs en tout genre, l'état se soutient eiHX)re, parce que la charité et l'humanité y viennent presque partout au secours du gouvernement.
La Picardie, la Bretagne et d'autres provinces, sont incomparablement plus à plaindre que la Normandie. S'il y a vtngt-et-un millions d'hommes en France , comme on le prétend , il y a donc au moins sept millions de pauvres. Cette proportion ne diminue pas dans les villes , comme on peut le voir par le nombre des enfans-trouvés à Paris, qui monte, année commune, à six ou sept mille, tandis que celui des autres enfons qui n'ont pas été abandonnés par leurs parens n'y va pas à plus de qua-> lorze ou quinze mille. On peut bien juger que dans ces derniers il y eu a encore beaucoup qui appartiennent à des familles indigentes. Les autres, à la vérité, sont en partie les fruits du libertinage ; mais le désordre des mœurs prouve également la misère du peuple , et même plus fortement, puisqu'elle le contraint de renoncer à la fois et à la vertu et aux prepiiers sentimens de la nature.
L'esprit de finance a occasioné ces maux dans te peuple , en lui enlevant la plupart des moyens de subsister; mais ce qu'il y a de pis, c'est qu'il a corrompu sa morale. Il n'estime et il ne loue plus que ceux qui font fortune. S'il porte encore quelque respect auxtalenset aux vertus, c'est qu'il les regarde comme des moyens de s'enrichir. Ce qu'on appelle même la bonne compagnie ne pense guère autrement. Mais je voudrais bien savoir s'il y a quelque moyen honnête de faire fortune, pour un homme sans argent, dans un pays où tout est vénal. Il fout au moins uitriguer , plaire à un parti, se faire des protecteurs et des prônenrs , et pour cela il &ut être de mauvaise foi , corrompre, flatter , tromper , épouser les passions d'autrui , bon nés ou mauvaises, se dévoyer enfin par quelque endroit. J'ai vu des gens parvenir dans toutes sortes d'états; mais, j'ose le dire publiquement, quelqiifs louanges (|u'on ait données à leur mérite, et
ÉTUDE SEPTIÈME
quoique plusieurs d'entre eux en eussent en effet, je n'ai vu les plus honnêtes s'élever et se maintenir qu'aux dépens de quelques vertus.
Voyons maintenant les réactions de ces maux. Le peuple balance à l'ordinaire les vices de ses oppresseurs par les siens. Il oppose coiruption à corruption ; il fait sortir de son sein une multitude prodigieuse de farceurs , de comédiens, d'ouvriers de luxe, de g^ns de lettres même, qui, pour flatter les riches et échapper à l'indigence, étendent le désordre des mœurs et des opinions jusqu'aux extrémités de l'Europe. C'est surtout dans la dasse de ses célibataires qu'il leur oppose sa plus forte digue. Comme ceux-ci sont très-nombreux, et qu'ils comprennent non^seulement la jeunesse des deux sexes qui chez nous se marie tard , mais encore une infinité d'honunes qui , par état ou par défaut de fortune, sont privés comme elle des honneurs tic la société et des premiers plaisirs de la nature, ils forment un corps redoutable qui dispose de toutes les réputations, et qui trouble la paix de tous les mariages. Ce sont eux qui , pour prix d'un dîner , distribuent cette foule d'anecdotes en bien ou en mal, qui déterminent en tout genre l'opinion publique. Il ne dépend pas d'un homme riche d'avoir une jolie femme et d'en jouir en paix^ ils l'obligent, sous peine du ridicule, e'est-à-dire sons la plus grande des peines pour un Français, d^en fkire le centre de toutes les soeié es , de la promener à tous les spectacles , et d'adopter les mœurs qui leur conviennent , quelque contraires qu'elles soient à la nature et au bonheur conjugal. Pendant qu'en corps d'armée ils disposent de la réputation et des plaisirs des riches, deux de leurs colonnes attaquent de ftoni leur fortune par deux chemins différens : l'une s*occupe à les effrayer, et l'autre à les séduire.
Je n'arrêterai pas ici mes réflexions sur le pouvoir et les richesses qu'ont acquis peu à peu plu. sieurs ordres religieux, mais sur leur nombre en général. Il y a des politiques qui prétendent que la France serait trop peuplée s'il n'y avait pas de couvens. La Hollande et l'Angleterre, qui n'en ont point, sont-elles trop peuplées? C'est connaître d'ailleurs bien peu les ressources de la nature. Plus la terre a d'habitans, plus elle rapporte. La France nourrirait peut-être quatre fois plus de peuple qu'elle n'en contient , si elle était, condme la Chine, divisée en un grand nombre de petites propriétés. Il ne fout pas juger de sa fertilité par ses grands domames. Ces vastes terres désertes ne rapportent que de deux ans l'un , ou tout au plus deux sur trois. Mais de combien de récoltes et d'hommes se couvrent les petites cultu-
res! Voyez, aux environs de Paris, le pré de Saint-Gervais. Le fonds, en général, en est médiocre ; et cependant il n'y a aucune espèce de végétal de nos climats que l'industrie de ses cultivateurs ne lui fasse produire. On y voit à la fois des pièces de blés' des prairies , des légumes , des carrés de fleurs , des arbres à fruits et de haute futaie. J'y ai vu , dans le même champ , des oeriMers au milieu des pommes de terre , des vignes qui grimpaient sur les cerisiers , et de grands noyers qui s'élevaient au-dessus des vignes; quatre récoltes l'une sur Tauti-e, dans là terre, sur la terre et dans l'air. On n'y voit point de haies qui y partagent les possessions , non plus que si c'était au temps de l'âge d'or. Souvent un jeune paysan, avec un panier et une édielle, monté sur un arbre fruitier, vous présente l'image de Vertumne; tandis qu'une jeune fllle, qui chante dans quelque dé* tour du vallon, pour en être aperçue, vous rappelle celle de Pomone. Si des préjugés cruels ont frappé de stérilité et de solitude one grande partie de la France , et ne la réservent désormais qu'à un petit nombre de propriétabes , pourquoi , au lien de fondateurs d'ordres, ne s'élève-t-il pas , parmi nous, des fondateurs de colonies , comme chez les Egyptiens et chez les Grecs? La France n'aurat-eUe jamais ses Inachus et ses Danaûs? POurqtiei forçons-nous les peuples de l'Afrique de cultiver nos terres en Amérique , tandis que nos paysans manquent chez nous de travail ? Que n'y transportons-nous nos femilles les plus misérables tout entières, enfkns, vieillards, amans, cousines, 1^ dodies mêmes et les saints de chaque village , afin qu'elles retrouvent , dajis ces terres lointaines , les amours et les illusions de la patrie? Ah! si dans ces pays où les cultures sont si faciles, on avait appelé la liberté et Pégalité, les cabanes du Nouveau- Monde seraient aujourd'hui préférables aux palais de l'ancien. Ne reparaltra-tt-il jamais, dans quelque coin de la terre, une nouvelle Arcadie ? Lorsque je me suis cru quelque crédit auprès des hom* mes puissans , j'ai tenté de l'employer à des projets de cette nature ; mais je n'en ai pas rencontré un seul qui s'occupât fortement du bonheur des hommes. J'ai essayé d'en tracer au moins le plan pour \e laisser â d'autres ; mais les nuages du malheur ont obscurci ma propre vie , et je n'ai pu être heureux, même en songe.
Des politiques ont regardé la guerre même conune nécessaire à un état, parce qu'elle y détruit, disent-ils, la surabondance des honunes. En général ils connaissent fort peu la nature. Indépendamment des ressources des petites propriétés, qui multiplient partout les fruits de la terre , on
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
peut assurer qu'il n*y a aucun pays, qui n*ait à sa portée des moyens d'émigralion, surtout depiu's la d(kx>uverte du Nouveau-Monde. De plus , il n'y a pas un seul état, même parmi les plus peuplés, qui n'ait quantité de terres incultes dans son territoire. La Chine et le Bengale sont , je pense , les pays du monde où il y a le plus d'Iiabitans : cependant, la Chine a quantité de déserts au milieu de ses provinces, parce que l'avarice porte leurs cultivateurs dans le voisinage des grands fleuves et dans les villes, pour s'y livrer au commerce. Plusieurs voyageurs éclairés en ont fait l'observation. Voici ce que dit de*s déserts du Bengale le bon Hollandais Gauthier Schouten : « Du côté du sud, » le long des côtes de la mer, à l'embouchure du » Gaiijge, il y a une assez grande partie cpii est » inculte et déserte , par la paresse et l'oisiveté des » babitans; et aussi par la crainte qu'ils ont des v courses de ceux d'Aracan, et des crocodiles et au- » très monstres qui dévorent les hommes, et qui se » tiennent dans les déserts, le long des ruisseaux, » des rivières , des marais, et dans les cavernes *. » Bien Subies obstacles, sans doute, pour une nation dont les pères vendent quelquefois leurs enfans , faute de moyens pour les nourrir ! Le médecin Bemier remarque aussi , dans son f^oyage du « MoqoU qu'il trouva quantité d'Iles très-feitiles et désertes à l'embouchure du Gange.
Cest, en général, au grand nombre d'hommes célibataires qu'il faut attribuer celui des filles du monde, qui, par tout pays, leur est proportionné. Ce mal est encore l'effet d'une réaction naturelle. Les deux sexes naissent et meurent en nombre égal ; chaque homme vient au monde et en part avec sa femme. Tout homme donc qui se voue au célibat, y voue nécessairement une fille. L'ordre ecclésiastique enlève aux femmes la plupart de leurs maris, et l'ordre social les moyens de subsister. Nos manufactures et nos machines, si industrieuses, leur ont ôté presque tous les arts qui les Élisaient vivre. Je ne parle pas de celles qui fabriquent les bas, les tapisseries, les étoffes, etc., qui occupaient autrefois tant de mères de famille, et qui n'emploient plus aujourd'hui que des gens de métier; mais il y a des tailleurs, des cordonniers et des coiffeurs pour femmes. Il y a des hommes qui sont marcliands de modes, de linge, de gaze , de mousseline , de fleurs artificielles. Les hommes ne rougissent pas de prendre pour eux les métiers commodes, et de laisser les plus rudes aux femmes. Parmi celles-ci , on trouve des marchan-
* Gauthier Schouten, Foyage aux Inde4 oiientales, U)m€ 11 , page 154,
des de bœufs et de porcs qui courent les foires à cheval : il y en a qui vendent de la brique et qui naviguent dans des bateaux , toutes brûlées du soleil; d'autres qui travaillent dans les carrières. On en voit des multitudes dans Paris, porter d'énormes paquets de linge sur le dos; des porteuses d'eau, des décrotteuses sur les quais; d'autres qni sont attelées, comme des chevaux, à de petites diarrettes. Ainsi les sexes se dénaturent , les hommes s'efféminent, et les femmes s'hommassent. A la vérité, le plus grand nombre d'entre elles trouve plus aisé de tirer parti de ses charmes que de ses forces. Mais que de désordres les filles du monde occasionent chaque jour ! Combien d'infidélités dans lia mariages, de vols dans les familles, de quereues, de batteries, de duels, dont elles sont la cause ! A peine la nuit parait , qu'elles inondent toutes les mes; elles parcourent toutes Tes promenades , et elles se portent à tous les carrefours. D'autres, connues sotis le nom, d^a considéré dans le peuple, de « filles entretenues,» ruulent aux spectacles en superbes équipages. Elles président aux bals et aux fêtes de la moyenne bourgeoisie. C'est en partie pour elles qu'on élève dans les faubourgs, au milieu des jardins anglais, une multitude de palais voâtés à l'égyptienne. Il n'en est point qui ne s'occupe à détruire quelque fortune. Ainsi , Dieu punit les oppresseurs d'an peuple , par les mahis des opprimés. Pendant que les riches croient partager en paix sa subsistance , des honmaes sortis de son sein les dépouillent A leur tour par les imiuiétudes de l'opinion : s'ils leur échappent , les filles du monde s'en emparent; et au défaut des pères , elles sont bien sûres au moins de se dédommager sur les enfans. »
On a essayé , depuis quehiues années, d'eneoarager à la vertu, t>|r des fêtes appelées RosièRES, les pauvres filles de nos campagnes; car pour celles qui sont riches , et pour les bourgeoises , le res- |)ect qu'elles doivent à leur fortune ne leur permet fias de se mettre sur la ligne des paysannes, au pied même des autels. Mais vous qui donnez des couronnes à la vertu, ne craignez-vous pas de la flétrir? Savez-vous bien que, chez les peuples qui l'ont honorée véritablement, il n'y avait que le prince on la patrie qui osât la couronner ? Le proconsul Apronius refusa de donner la couronne civique à un soldat qui l'avait méritée ; il regardait ce privilège comme n'appartenant qu'à l'empereur. Tibère la lui donna , et il se plaignit qu' Apronius ne l'eût pas fait en qualité de proconsul^. Savez-vous bien comment les Romains honoraient la virginité ? Ils
• Annales de Tacite, llv. m, année ti.
ÉTUDE SEPTIÈME
fiûsaienl porter devant les vestales les masses des préteurs. Nous avons vu ailleurs que leur seule présence délivrait le criminel qu'on menait au supplice, pourvu toutefois qu'elles affirmassent qu'elles ne s'étaient pas trouvées sur son chemin de propos délibéré. Elles avaient un banc particulier dans les fêtes publiques; et plusieurs impératrices demandèrent , comme le comble de l'honneur, le privilé^ d'y être assises. Et des bourgeois de Paris couronnent nos vestales cliampêlres ! Grand et généreux effort ! ils donnent, à la campagne, des roses à la vertu indigente; et ils couvrent, à la ville, le vice de diamans.
O'iin autre côté, les punitions du crime ne paraissent pas mieux ordonnées que ^ récompenses de la vertu. On n'entend crier danKkos carrefours que ces mots terribles, araêt qui conoaune , et jamais arrêt qui récompense. On réprime le crime par des punitions infâmes. Une de leurs simples flétrissures empû*e un coupable au lieu de le corriger, et détermine souvent toute sa famille au vice. Où voulez- vous d'abord que se réfugie un homme fouetté, marqué et banni? La nécessité en a fait un voleur, la rage en fera un assassm. Ses partas, déshonorés, abandonnent le pays, et deviennent vagabonds. Ses sœurs se livrent à la prostitution. On regarde ces effets de la crainte que le bourreau inspire au peuple, comme des préjugés qui lui sont salutaires. Mais ils produisent, à mon avis, un bien grand mal. Le peuple les étend aux actions les plus indifférentes, et en augmente le poids de sa misère. J'en al vu un exemple sur im vaisseau où j'étais passager : c'était en revenant de l'Ile de France. Je remarquai qu'aucun des matelots ne voidait manger avec le cuisinier du vaisseau ; ils daignaient même à peine lui parler. J'en demandais la raison au capitaine; il médit, qu'étant au Pégu, il y a environ six mois, il y avait laissé cet homme à terre pour y garder un magasin que les gens du pays lui avaient prêté. Ces gens, à l'entrée de la nuit, en fermèrent la porte à clef, et l'emportèrent chez eux. Le gardien qui était dedans , ne pouvant sortir pour satisfaire à ses besoins naturels, fut obligé de se soulager dans un coin. Par malheur, ce magasin était un temple. Le hiatin venu , les gens du pays lui en ouvrirent la porte; mais, s'apercevant que ce lieu était souillé , ils se jetèrent à grands cris sur le malheureux gardien, le lièrent, et le mirent entre les mains des Ijourreaux , qui l'allaient pendre , si lui , capitaine du vaisseau , secondé d'un évêque portugais et du frère du roi, n'y fût accouru pour le tirer de leurs mains. Depuis ce rnoment, les matelots regardaient lein* compatriote comme déshonoré, pour avoir, disaient ils, passé
par les mains du bourreau. Ce préjugé ne fut ni chez les Grecs ni chez les Romains. Il ne ae trouve point chez les Turcs, les Russes et les Chinois. Il ne vient pointdu sentiment de l'honneur , ni même de la honte du crime; il ne tient qu'au genre du supplice. Une tête tranchée pour crime de trahison et de perfidie, ou une tête cassée potu* crime de désertion , ne deshonore point la fomille d'un coupable. Le peuple, avili, ne méprise que ce qui lui est propre , et il est sans pitié dans ses jugemens, parce qu'il est malheureux.
Ainsi la misère du peuple est la principale source de nos maladies physiques et morales. Il y en a une autre qui n'est pas moins féconde en maux , c'est l'éducation des enfans. Cette partie de la politique a fixé, dans l'antiquité, l'attention des plus grands législateurs. Les Perses, les Egyptiens et les Chinois, en firent ki base de leurs gouvernemens. Ce fut sur elle que Lycurgue posa les fondemens de sa république. On peut même dire que là où il n'y a point d'éducation nationale , il n'y a pohit de législation durable. Chez nous, l'éducation n'a aucun rapport avec la constitution de Tétât. Nos écrivains les plus célèbres , tels que Montaigne^ Fénelon. J.-J. Rousseau, ont bien senti les défauts de notre police à cet égard; mais, désespérant peut-être de les réformer , ils ont mieux aimé proposer des plans d'éducation particulière et domestique , que de réparer l'ancien , et de l'assortir à toutes les inconséquences de notre société. Pour moi qui ne remonte à l'origine de nos maux qu'afin d'en disculper la naturç , et que quelque heureux géme puisse y apporter un jour quelque remède , je me trouve encore engagé à examiner rûuluence de l'éducation sur notre bonheur particulier, et sur celui de la patrie en général.
L'homme est le seul être sensible qui forme sa raison d'observations continuelles. Son éducation commence avec sa vie , et ne finit qu'à sa mort. Ses jours s'écouleraient dans une perpétuelle incertitude , si la nouveauté des objets , et la flexibilité de son cerveau dans l'enfance , ne donnaient aux impressions du premier âge un caractère ineffaçable ; c'est alors que se forment les goûts et les observations qui dirigent toute notre vie. Nos premières affections sont encore les dernières. Elles nous accompagnent an milieu des événemens dont nos jours sont mêlés ; elles reparaissent dans la vieillesse , et nous rap[iellent alors les époques de l'enfan(;e avec encore plus de force que celles de l'âge viril. Les premières habitudes influent même sur les animaux , jusqu'à détruire en eux l'instinct naturel. Lycurgue en montra un exemple frapjiant aux l^cédémoniens, dans deux chiens de chasse.
REPONSES AtX
pris de la luéme iitée , daoa t'îin desqiieU l'ëducaiJoo avait U»ui-à-iait trioiii[ilié de la jiature. Mai« j'en coQiub (le plusfuris parmi ifsliomines.enee que lespreinJ6res|iabiUKlu<ylrium|>lien[ quelquefois (le l'aiiiliiiioii. Il y a pliuieurs de ces exemples daiw J'Iiisluire cependant 'en clwUirai un qui n'y tst pas, ei 4|ui est en ^ipareflce, peu important inais(|ui m'intéresse, parce qu'il rappelle A mon souvenir di-, liummcs qui m'iuil ciéfWrs.
Lonquej'élabausenicedeKussie J'allaissouvenl dîner chez son excellence M. de ViUebois '' , grand maître de l'artillerie el général da corps du génie, où je servais. J'avais remarqué qu'on lui présentait toujours sur une assietle je ne sais quoi (le gris et de semblable pour la forme , A de petits cailloux. U mangeait de ce mets avec Tort bon <4q>élil, et il n'en offrait A fK-rsoimc qiKiiijue »a lablefût Jionorablement «cme etqu'JI n'veOlpâs uuseulplatquin'y fût pré«euié au moindre convive Jl s'aperçut un jour que je remaniais son assiette favorite avec atleiitioa. Il lue demanda en nuit , si j'en voulais goûter j'acceptai «on oitre., et je trouvai que c'étaient de [lelils blocs de lait caillé, «aies et parsemés de grains d'auis , mais si dura et si coriaces , qne j'avais toutes les peines du moade à y mordre etqii'il inefulim[K>ssibled'enavaler. « Ce sont , me dit le grand maiire des fromages » de mou pays. C'est un goût {te l'enfance. J'aiélé n éleie parmi uùs paysans A manger de ces gros » laitages, tjuand je voyage, et quejesuisloindes
■ villes, aux ap)jrocties d'uu village, je fais aller » devant moi mes gens et mon équipage; et mou > plaisir alors est d'entrer tout seul , bien enve- » loppédans mon manteau, chez le premier piy- B san , et d'y luaiiyei' urif iturine Je lail caille avec •> (lu pain liis. A ma dernière louinéeen Livouie
■ ilm'arriva, A celte occasion, une aventure qui i> m'amusa beaucoup, l'cndanl que je déjeilnais
■ ainsi, je ^is entrer dan>i la maiiiun un homme qiij
■ chantait, etqui poilait un paipieiMirMu^^paule.
■ Il s'assitauprësdemm.etditàl'bAledeluidon-
■ ner un déjeuner semblable au mien. Je demann dai A ce voyageur si gai d'où U venait, el où il
■ allai). Il me dit : Je suis matelot, je viens des D grandes Indes. J'ai débarqué A Riga, et je m'en
■ retourne A Erlang, mon pays, d'où il il y «trois
■ ansquejesirisparti. J'y resterai iisqu'Aceqoe
■ J'aie iiunge les cent écos que v<»li , me dit-^ ,
■ eh iii<! muiiiraut lui sac de cuirqii'il bisait son-
■ ner. Je le questionnai surles pays qu'il avait vos,
■ tf il rac répondit avec beaucoup de bon sens.
■ Mais, lui dis-je, quand vous aurez mangé vos » cmL écus , que ferei-vous? Je m'en retotirneni B répondit-il, en EloUaixIe, me rembarquer pour