‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 77 sur 213 · OBJECTIONS · texte numérisé non relu

OBJECTIONS

<• les grandes Indes , afin d'eu gagner d'autres, ei B revenirinediveriirAErlangmoniays.enFraD- ■ 'Conic. 1^ bi.ihiie luimeur rt l'iusouciacice de cet H tionnne me plurent loul-A-fait, continua le grand o maître. En vérité , j'enviais son .s.iii. ■

La sage nature en diimumt liiiii itc force aui habiiuiles du premier âge , a voulu faire dépendre [luIre bonlieurde ceux A qui il importe le plus de le faire c'est-A-dire de nos parens, puisi|ue c'est des affectionH qu'ils jiuim inspirent alors qiicde- [lend celle que imiis leur porterons un joiw. Hais, parmi nous , dès qu'un eufaut est né , o» le livre à une nuunice mercenaire. 1^ premier lien qui devait rattacher A ses parens. est rompu avant d'Aire formé. Uq Jour viendra peut-être où II vem sonir lenr pônpe funèbre de l;i luai^^iu paternelle avec la même iniiiffinence niuils en otit vu sortir son berceau. On l'y rappelle, A la vérité, dans J'dfte ou les grâces, l'innocence et le besoin d'aimer devraient l'y llxer pour toujours; mais on ne lui en (ait goûter lesduuceursqiie pour lui en bire sentir nussitût la privalinn. On l'envoie aux écoles; on l'élolgnc dans des |ieiisiuns. C'est lA qu'il réjianJra de» larmes que n'essuiera plus une main maicruelle; c'est tAqu'iUurniera des ajiiiliest^lrangires pleine.'ideTegrelsou dt' repentira, el qu'il éteindra les afTeciions naturelles de frère , de sœur, de [«ère, de mère i[ii sont les plus fortes et les plus douces chaînes dont la nature nous attache A la patrie.

Après av<»r lait celte première violence àaon jeime'TiPur on en fait éprouver d'autres A sa raison. On charge sa tendre mémoire d'ablatifs, de eu rij lin cl ifs de conjugaux ins. On sacrifie la Aenr dtt la vieImmaineA la mèta|iliysique d'une Inniftie morte. Quel est le Franfais qui |Murrait supporter le loiii-menl d'apprendre ainsi la sienne ? El e'à s'en ml ruuvé ijui en aient eu la laborieuse patience,l'onl-ilsmieuiparlé que leurs compatriotes? Qui4«rit le mieux d'unefemmetlelaeouruud'un grammairien ? Ihlontaigiie si plein ctes beautés antiques de la langue laline et quia donné tant d'énergie A la nôtre, se félicite «de n'a voir jamais sa » ce que c'était que des vocatifs. ■ Apprendre A parler parlesrègles de ta grammaire c'est ajiprcndre à marclier par les lois de l'équililn-e. C'est Vasage qui enseigne la grammaire d'une langue, et ce sont le» passions <|ui ^n apprennent la rhétorique. Ce n'e^t <|iie ilans l'Age et dan* les lieux où elles se développent, qu'on sent les beautés de Virgile et d'Horace, que nos plus fini.in rraduc leurs de collège n'ont JaiuBls soiiptonndes. Je me rappelle qu'étant écolier , Je fus long-temp!i étourdi , comme In antres enhns , par im oliaos de ter-

ÉTUDE SEPTIÈME

mes barbares , el que, quand je vt nais à entrevoir dans mes auteurs quelque trait d'esprit qui éclairait ma raison , ou quel(|ue sentiment qui allait à mon oœar , j*en liaisais mon livre de joie. Je m'élonnais de trouver le sens commun dans les anciens. Je [lensais qu'il y avait autant de difTérence de leur raison à la mienne , (]u'il y en avait dans la oonstruclion de nos deux langages. J'ai vu plusieurs de mes camarades si rebutés des auteurs latins par ces explications de collège, que, long-temps après en être sortis , ils ne pouvaient en entendre parler. Mais quand ils ont été formés par l'expérience du monde et des [»assions , ils en ont senti alors les beautés , et en ont fait leurs délices. C'est ainsi qu'on abrutit, parmi nous, les enfans; qu'on contraint leur âge , plein de feu et de mouvement, par une vie triste , sédentaire et spéculative , qui influe sur leur tempérament par une infinité de maladies. Mais tout ceci n'est encore que de l'ennui et des maux physiques. On leur inspire des vices ; on leur donne de l'ambition sous le nom d'émulation.

Des deux passions qui meuvent le cœur humain, qui sont l'amour et l'ambition, l'ambition est la plus durable et la plus dangereuse. Elle meurt la dernière dans les vieillards, et on lui donne l'essor la première dans les enfons. Il vaudrait beaucoup mieux leur apprendre à diriger leur amour vers quelque objet digne d'être aimé. La filupart d'entre eux sont destinés à éprouver un jour cette douce passion. La nature d'ailleurs en a fait le plus puissant lien des sociétés. Si leur âge , ou plutôt si nos moeurs financières s'y opposent, on devrait la détourner vers l'amitié, et former parmi eux, comme Platon dans sa république , ou Pélopidas à Thèbes, des bataillons d'amis toujours prêts à se dévouer pour la patrie *^ Mais l'ambition ne s'élève qu'aux dépens d'autrui. Quelque beau nom qu'on lui donne , elle est l'ennemi de toute vertu. Elle est la source des vices les plus dangereux , de la jalousie, de la haine , de l'intolérance et de la cruauté; car chacun cherche à la satisfeire à sa manière. Elle est interdite à tous les hommes par la nature et par la religion, et à la plupart des sujets par le gouvernement. Dans nos collèges , on élève à l'empire un écolier qui sera destiné toute sa vie à vendre du poivre. On y exerce , au moins pendant sept ans, les jeunes gens qui sont les espérances d'une nation, à faire des vers, à être les premiers en amplification, les premiers en babil. Pour un qui réussit dans cette futile occupation , que de milliers y perdent leur santé et leur latin !

C'est l'émulation qui donne les Ulens, dit-on. Il serait aisé de prouver que les écrivams les plus cé-

lèbres dans tous les genres n'ont jamais été élevés dans les co.lcges, depuis Homère qui ne savait que sa langue, jusqu'à J. J. Rousseau qui savait à peine le latin. Que d'écoliersont brillé dans la routine des classes, et se sont éclipsés dans la vaste sphère des lettres! l/ïtalii» es/L pleinâ de aqU^j^ et d'acadépiies : s'y trouve-t-il aujourd'hui qudjgue homme bien àmeux? N'y voit-on pas, au contraire, les talensV'dfsfïiits par les sociétés iné* gales, les jalousies, les brigues, les tracasseries, et par toutes les inquiétudes de l^smbitioa , s'y affoiblir et s'y corrompre ? Jecrois y entrevoir encore une autre raison de leur décadence; c'est qu'on n'y étudie que des méthodes, ce que les peintres ap* pellent des manières. Cette étude, en nous fixant sur les pas d'un maître, nons éloigne de la nature, qui est la source de tous les talens. Considérez quels sont en France les arts qui y excellent , vous verrez que ce sont ceux pour lesquels il n'y a ni école publique , ni prix , ni académie ; tels que les mar^ diandes de modes, les bijoutiers, les perruquiers^ les cuisiniers , etc. Nous avons à la vérité des hommes célèbres dans les arts liliéraux et dans les sciences ; mais ces hommes avaient acqnis leurs talens avant d'entrer aux académies. D'ailleurs , peut-on dire qu'ils égalent ceux des siècles précédêns , qui ont [taru avant qu'elles existassent? Après tout, quand les talens se formeraient dans les collèges , ils n'en seraient pas moias nuisibles à la nation; car il vaut mieux qu'elle ait des vertus que des talens, et des hommes heureux que des hommes célèbres. Un éclat trompeur couvre les vices de ceux qui réussissent dans nos écoles. Mais dans la multitude qui ne réussit jamais, les jalousies secrètes, les médisances sourdes, les basses flatteries, et tous les vices d'une ambition négative fermentent déjà , et sont tout prêts à se répandre avec elle dans le moude.

Pendant qu'on déprave le cœur des enfans, on altère leur raison. Ces deux désordres vont toujours de concert. D'abord , on les rend inconséqnens. Le régent leur apprend que Jupiter, Minerve et Apollon sont des Dieux; le prêtre de la paroisse , que ce sont des démons*'. L'un, que Virgile, qui a si bien parlé de la Providence , est au moins dans les champs élysées , et qu'il jouit dans ce monde de l'estime de tous les gens de bien ; l'autre , qu'il est païen et qu'il est damné. L'Evangile leur tient encore un autre langage; il leur apprend à être les derniers, etlecoUége à être les premiers; la vertu à descendre et les talens à monter. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces contradictions, surtout dans les provinces, sortent souvent de la même boudic , et que le même ecclésiastique fiiit la dasse

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

le malin et le catédiisme le soir. Je sais bien comment elles s'arrangent dans la tête du régent ; mais dles doivent bouleverser celle des disciples , qai ne sont pas payés pour les entendre, comme l'autre pour les débiter. Cest bien pis lorsciu'ils viennent à prendre des sujets de frayeur, lA où ils n'en devaient trouver que de consolation ; lorsqu'on leur applique, dans l'âge de l'innocence, les malédictions prononcées par Jésus-Christ contre les Pharisiens, les docteurs et les autres tyrans du peuple juif, ou qu'on effraie leurs tendres organes par quelques images monstrueuses, si communes dans nos églises. J 'ai connu un jeune homme qui, dans son enfance, fut si effrayé du dragon de sainte Marguerite , dont son précepteur l'avait menacé dans Tcglise de son village, qu'il en tomba malade de peur , et qu'il croyait toujours le voir sur le clievet de son lit , prêt à le dévorer. Il fallut que son père pour le rassurer mit l'épée à la main, et feignit de l'avoir tué. On chassa à notre manière son erreur par une autre. Quand il fut grand , le premier usage qu'il fit de sa raison , fut de penser que ceux qui.étaient destinés à la former l'avaient égarée deux fois.

Après avoir élevé un enfant au-dessus de ses égaux par le titre d'empereur, et même au-dessus de tout le genre humain par celui d'enfant de l'Église , on l'avilit par des punitions cruelles et iMinteuses. « Entre autres choses, dit Montaigne *, » cette police de la plupart de nos collèges m'a » toujours desplu. On eût failli à l'adventure moins » dommageablement s'inclinant vers l'indulgence. » C'est une vraie geôle de jeimesse captive. On la » rend desbauchée, l'en punissant avant qu'elle le » soit. Arrivez-y sur le point de leur office, vous » n'oyez que cris et d'enfants suppliciés , et de » maîtres enivrés en leur colère. Quelle manière » pour éveiller l'appétit envers leur leçon , à ces T» tendres âmes et craintives, et de les y guider » d'une trogne effroyable , les mains armées de » fouets! Inique et pernicieuse forme! Joint à ce » que Quintiïian en a très-bien remarqué , que » cette impérieuse autorité tirs des suites péril- » leuses, et nommément à notre foçon de châti- » ment. Combien leurs classes seroient plus dé- » cemment jonchées de fleurs et de feuiliées, que » de tronçons d'osier sanglants! J'y ferois pour- » traire la Joie , l'Allégresse , et Flora , et les » Grâces, comme fit en son école le pliiloisophe » Speusippus. Où est leur profit, que là aussi fAt » leur élMit ^"^ ? » J'en ai vu an collège , demi pâmés de douleur, recevoir dans leurs petites

* Essais, lÎT. I, cbap. Iiv.

mains jusqu'à douze féniles. J'ai vu, par ce supplice, la peau se détacher du bout de leurs doigts et laisser voir la chair toute vive. Que dire de ces punitions infâmes, qui influent à la fois sur les mœurs des écoliers et sur celles des régeus , comme il y en a mifle exemples? On ne peut entrer à ce sujet dans aucun détail sans blesser la pudeur. Cependant des prêtres les emploient. On s'appuie sur un passage de Salomon , où il est dit : « N'épargnez pas la verge à l'enfant. » Mais que sait-on si les Juifs mêmes usaient de ce châtiment à notre manière ? Les Turcs , qui ont conservé une grande partie de leurs usages, regardent cehii-ci comme abominable. Il ne s'est ré[jandu en Europe que par la corruption des Grecs du Bas-Empire; et ce furent les moines qui l'y introduisirent. Si en effet les Juifs l'ont employé, que sait-on si leur férocité ne venait pas de cette partie de leur éducation? D'ailleurs, il y a dans l'ancien Testament quantité de conseils qui ne sont pas [lour nous. On y trouve des passages difficiles à expliquer, des exemples dangereux et des lois imptalicabies. Par exemple, dans le Lévitique , il est défendu de manger de la chair de porc. C'est un crime digne de mort de travailler le jour du sabbat ; c'en est un autre de tuer un bœuf hors du camp, etc. Saint Paul , dans son épltre aux Galales, dit positivement que la loi de Moïse est une loi de servitude; il la compare à l'esclave Agar répudiée par Abraham. Quelque respect que nous devions aux écrits de Salomon et aux lois de Moïse , nous ne sommes point leurs disciples; mais nous lé* sommes de celui qui voulait qu'on laissât les enfaiis s'approcher de lui, qui les bt*nissait, et qui a dit que , pour entrer au ciel, il allait leur devenir semblable.

Nos enfans , bouleversés par les vices de notre institution , deviennent inconséquens , fourbes , hypocrites, envieux, laids et méchans. A mesure qu'ils croissent en âge, ils croissent aussi en malignité et en contradiction. Il n'y a pas un seul écolier qui sache seulement ce que c'est que les lois de son pays; mais il y en a quelques-uns qui ont entendu parler de celles des Douze Tables. Aucun d'eux ne sait comment se conduisent nos guerres; mais il y en a qui vous raconteront quelques traits de celles des Grecs et des Romains. Il n'y en a pas un qui ne sache que les combats singuliers sont défendus , et beaucoup d'entre eux vont dans les salles d'armes, où l'on n'apprend qu'à se battre en duel. C'est, dit-on , pour apprendre à se tenir de bonne grâce et à marcher ; comme si on marcliait de tierce et de quarte, et que l'attitude d'un citoyen dût être celle d'un gladiateur ! D'autres, destinés à des fonctions plus [laisiblcs.

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KTUDE SEPTIÈME.

vont dans des écoles s'exercer à disputer. La vérité , dit-on , nait du ctioc des opinions. C'est une phrase de bel esprit. Pour moi , je inéconnaitrais la vérité, si je la rencontrais dans une dispute. Je me croirais ébloui par ma passion , Ou par celle d'autrui. C'est des disputes que sont nés les sopbismes, les hérésies , les paradoxes et les erreurs en tout genre. La vérité ne se montre point devant les tyrans ; et tout homme qui dispute cherche à le devenir. La lumière de la vérité ne ressemble point à la lueur funeste des tonnerres, qui nait du choc des élémens ; mais à celle du soleil, qui n*est pure que quand le ciel est sans nua^.

Je ne suivrai point notre jeunesse dans le monde, où le plus grand mérite de l'antiquité ne peut lui servir à rien. Que fera-t-elle de ces grands sentimens de républirain dans une monarchie , et de ceux de désintéressement dans un pays où tout est à vendre ? A quoi lui servirait même l'impassible philosophie de Diogène, dans des villes où l'on arrête les mendians ? Elle serait assez malheureuse, quand elle n'aurait conservé que cette crainte du blâme et cet amour de la louange dont on a guidé ses études. Conduite sans cesse par l'opinion d'autroi , et n'ayant en elle aucun principe stable , la moindre femme la mènera avec plus d'empire qu*nn régent. Mais . quoi qii'on en dise , on aura bean crier, les collèges seront toujours pleins. Je désirerais au moins qu'on délivrât les enfaas de ces longues misères qui les dépravent dans l'âge le plus heureux et le plus aimable de la vie, et qui ont ensuite tant d'influence sur leur caractère. L'homme naît bon : c'est la société qui fait les médians , et c'est notre éducation qui les prépare.

Comme mon témoignage ne sufOt pas dans une assertion aussi grave , j'en citerai plusieurs qui ne ront pas suspects, et que je prends, au hasard, chez des écrivains ecclésiastiques , non pas d'après leurs opinions qui sont décidées par leur état , mais d'après leur propre expérience , qui dérange ahsolument , à cet égard , toute leur théorie. En voici un du père Claude, d'Abbeville , missionnaire capucin , au ^jet des enfans des habilans de File de Maragnan , sur la côte du Brésil , où nous avions jeté les fondemens d'une colonie , qui a eu le sort <le tant d'autres, que nous avons perdues par notre inconstance et par nos divisions, qui sont les suites ordinaires de notre éducation, a Davantage, je ne » sais si c'est pour le grand amour que les pères » et mères portent à leurs enfons , que jamais ils » ne leur disent mot qui les puisse offenser ; ains » les laissent en liberté de faire ce que bon lenr )) semble, et lein* permettent tout ce qui leur plaît u sans les reprendre aucunement : aussi est-ce une

» dwse admirable , et de quoi plusieurs se sont » étonnés ( non sans sujet ), que les enfonts ordi- » nairement ne font rien qui puisse mécontenter » leurs parents ; au contraire , ils s'efforcent de » faire tout ce qu'ils savent et connoissent devoir » leur être agréable *. » Il fuit le portrait le plus avantageux de leurs qualités physiques et morales. Son témoignage est confirmé par Jean de Léry, à l'égard des Brésiliens , qui ont les mêmes morars, et qui sont dans le voismage de cette Ile. En void un autre d'Antoine Bîet , supérieur des prêtres missionnaires qui passèrent , eu l'an ^652 , à Cayenne, autre colonie que nous avons perdue par les mêmes causes, et depuis mal rétablie. C'est au sujet des enfans des sauvages Galibis *♦. « La mère » a grancl soin de nourrir son enfant. Ils ne savent » ce que c'est, pannreux, de donner leurs enfans » à nourrir à une auli«. Elles sont folles de leurs » enfans , tant elles les aiment. Elles les lavent » tous les jours dans une fontaine ou rivière. Elles » ne les emmaillottent point , mais elles les cou- » chent dans un petit lit de coton qu'elles font ex- » près pour eux. Elles les laissent toujours nos : » c'est une merveille de voir comme ils profitent; » quelques-uni» à neuf ou dix mois marchent tout » seuls. Quand ils croissent, sjls ne peavent mar- » dier, ils se traînent sur leurs pieds et sur leurs » mains. Ces gens aiment extrêmement leurs en- » fans. Ils ne les frappent jamais et ne les oorri- » gent point , les laissant vivre dans une grande » liberté , sans qu'ils fessent rien qui fâche leio^ » parens. Ils s'étonnent quand ils voient que quel- » qu'un des nôtres châtie ses enfans. » En voici un troisième d'un jésuite : c'est du père Charlevoix. homme rempli de toutes sortes de connaissances. Il est tiré de son royage à la I^/'ouvelle-Orléans. autre colonie que nous avons laissée dépérir par nos divisions , suites de notre constitation morale et de notre éducation. Il parle en général des enfans des sauvages de l'Amérique septentrionale. « Quelquefois* **, pour les corriger de leurs défauts, » on emploie les prières et les larmes, mais jamai*» » les menaces... Une mère qui voit sa fille se com- » porter mal , se met â pleurer : celle-ci lui en de- » mande le sujet , et elle se contente de lui dire : » Tu me déshonores. Il est rare que cette manière » de reprendre ne soit pas eflicace.* Cependant, » depuis qu'ils ont eu plus de commerce avec » les Français , quelques-uns commencent à châ-^

* HUUAre de la ^nUH/on det pères capucitu dans t'iie de Maragnan, cliap. xltii.

** Voyage de la terre éqninoxiale, liv. m page .TOC.

• Journal historique de l'/fmériqHe septentrionale, Htrexxni.aoAtf72f.

RÉPONSES Ai:X OBJECTIONS.

» tier ]ears enfans; mais ce ii*est guère que parmi w eeux qui sont chrétieas on qui sont fixés dans la » colonie. Ordinairement la plus grande punition » que les Sauvages emploient pour corriger leurs » enfans, c*est de leur jeter un peu d'eau au vi- » sage... On a vu des filles s'étrangler pour avoir » reçu une réprimande assez légère de leurs mè- « res , ou quel(|ues gouttes d'eau au visage ; et les » avenir en disant : Tu n'auras plus de fille. » Ce qu'il y a d'étrange, c'est de voir l'embarras où est l'autein* de concilier ses préjugés d'Européen avec ses observations de voyageur ; ce qui produit des oontradictioa<i perpétuelles dans le cours de son ouvrage. Il semble, dit-il, qu'une enfance si mal discipliilée doive être suivie d'une jeunesse bien turtMilente et bien corrompue. Il convient que la raison les guide de meilleure heure que les autres hommes ; mais il en attribue la cause à leur tempérament , qui est , dit-il , plus tranquille. Il ne se rappelle pas qu'il a fait loi-même des tableaux pathétiques des scènes que leurs passions présentent lorsqu'elles s'exaltent au milieu de la paix , dans les assemblées des nations, où leurs harangues l'emportent par la justesse et la sublimité des images sur celles de nos orateurs; et dans les fureurs de la guerre, où ils bravent, au milieu des bûchers , toute la rage de leurs ennemis. Il ne vent pas voir que c'est notre éducation européenne qui corrompt notre naturel , puisqu'il avoue ailleurs que ces mêmes Sauvages, élevés à notre manière, deviennent plus méchaas que les autres. Il y a des endroits où il fait de leur morale , de leurs excellentes qualités et de leur vie heureuse , l'éloge le plus touchant. Il semble envier leur sort. Le temps ne me permet \)as de rapporter ces différens mor* ceaux, qu'on peut lire dans l'ouvrage que j'ai cité, ni une multitude d'autres témoignages sur les différens peuples de l'Asie, où l'on voit la douceur de l'éducation influer sensiblement sur la beauté physique et morale des hommes , et être dans chaque constitution politique le plus puissant lien qui en réunis<« les membres. Je terminerai ces autorités étrangères par un trait qu'on n'eût pas laissé passer impunément à J.-J. Rousseau, et qui est tiré mot à mot de l'ouvrage d'un dominicain. C'est de l'agréable Histoire des Antilles ^ par le père Du Tertre , homme plein de goût , de seas et d'iuimanité. Voici ce qu'il dit des Caraïbes , dont l'éducation ressemble à celle des peuples dont j'ai parlé ^. a A ce seul mot de Sauvai, dit-il , la » plu|iart du monde se figure dans leurs esprits.une

' Histoire natwelle det AntUle* , tome II . traité fil , cbap. i.St"*

» sorte d'hommes barbares, cruels, inhumains, » sans raison , conlrefeits , grands comme des » géans, velus comme des ours, enfin plutôt des » monstres que des hommes raisonnables ; quoique » en vérité nos Sauvages ne soient sauvages que » de nom , ainsi que les plantes et les fruits que la » nature produit sans aucune culture dans les fb- » rets et les déserts, lesquels, quoique nous les » appelions sauvages , possèdent pourtant les vraies » vertus et les propriétés dans leur force et leur » entière vigueur, (|ue bien souvent nous corrom- » pons par nos artifices , et altérons beaucoup lors- » que nous les plantons dans nos jardins... Il est à » propos , ajoute-t-il ensuite , de ûiire voir daas ce » trahé que les Sauvages de ces lies sont les plus » oontens, les plus heureux, les moins vicieux, » les plus sociables, le^ moins contrefaits et les » moins tourmentés de maladies, de tontes les na- » lions du monde. »

Si l'on examinait parmi nous la vie d'un scélérat , on verrait que son enfance a été très-malheureuse. Partout où j'ai vu les enfans misérables, je lésai vus laids et mcchans; partout où je les ai vus heureux , je les ai vus beaux et bons. i!:n Hollande et en Flandre, où ils sont élevés avec la plus grande douceur, leur beauté est singulièrement remarquable. C'est parmi eux que François Flamand, ce fameux sculpteur, a* pris ses charmans modèles d'enfans; et Rubens, la frakheur de coloris dont il a peint ceux de ses tableaux. Vous ne les entendez point, comme dans nos villes, jeter des cris perçans; encore moins leurs mères et leurs bonnes les menacer de les fouetter, comme chez notis.

Ils ne sont point gais , mais ils sont contens ; il y a sur leur visage un air de paix et de béatitude qui enchante, et qui est plus intéressant que la ^.. joie bruyante des nôtres , lorsqu'ils ne sont pas 4, sous les yeux de leurs précepteurs et de leurs pères. Ce calme se répand sur toutes leurs actions, et est la source du flegme heureux qui les caractérise dans la suite de leur vie. Je n'ai point vu de pays où les parens aient autant de tendresse pour leurs enfans. Ceux-ci, à leur tour, leur rendent, dans la vieillesse , l'indulgence qu'ils ont eue pour eux dans la faiblesse du premier âge. C'est parées doux liens que ces peuples tiennent si fortement à leur patrie, qu'on en voit biea peu s'établir chez les étrangers. Chez nous, au contraire, les pères aiment mieux voir leurs enfans spirituels que bons, parce que , dans une constitution de société ambitieuse , l'esprit fait des chefs de sectes, et la bonté des dupes; ils ont des recueils A'épigrammes de leurs enfans ; mais l'esprit n'étant que la perrep-

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ÉTUDE SEPTIÈME

tion des rapports de la société, les en&ns n*ont presque jamais que celui d'autriii. L*esprit même est souvent en eux la preuve d'une existence malheureuse , comme on le remarque dans les écoliers de nos villes, qui ont pour fordinaire plus d*esprit que les eufans des paysans; et dans ceux (|ui ont quelque défaut naturel , jcomme les boiteux, les bossus, qui, sur ce point, sont encore plus prématurés que les autres ; mais , en général , ils sont tous très-précoces en sentiment ; et c'est ce qui rend bien coupables ceux qui les avilissent dans un âge où ils sentent souvent plus délicatement que les hommes. J'en citerai quelques traits qui nous prouveront que , malgré les erreurs de nos constitutions politiques, il y a encore dans quelques familles de bonnes qualités naturelles , ou des vert us éclairées , qui laissent aux affections heureuses de l'enfance la liberté de se développer.

J'étais, en i765, à Dresde, au spectacle de la courj c'était au Père de Famille. J'y vis arriver madame l'électrice avec une de ses filles, qui pouvait avoir cinq ou six ans. Un officier des gardes saxonnes, avec lequel j'étais venu au spectacle, me dit : « Cette enfant vous intéressera autant que la » pièce ». En effet, dès qu'elle fut assise, elle posa ses deux mains sur les bords de sa loge , fixa les yeux sur le théâtre, et resta la bouche ouverte, tout attentive au jeu des acteurs. C'était une cliose vraiment touchante de voir leurs différentes passions se peindre sur son visage conmie dans un miroir; on y voyait paraître successivement l'inquiétude, la surprise, la mélancolie, la tristesse; enfin , l'intérêt croissant à diaque scène , vinrent les larmes qui coulaient en abondance le long de ses petites joues; puis les anxiétés, les soupirs, les gros sanglots ; on fut obligé à la fin de l'emporter de la loge , de peur qu'elle n'étouffât. Mon voisin me dit que toutes les fois que cette jeune princesse se trouvait à une pièce pathétique, elle était contrainte de sortir avant le dénouement.

J'ai vu des exemples de sensibilité encore plus touchans dans des enfans du peuple , parce qu'ils n'étaient produits par aucun effet tliéâtral. Me promenant, il y a quelques années, au pré Sainl-Gervais, à l'entrée de l'hiver, je vis mie pauvre femme couchée sur la terre , occupée à sarcler un carré d'oseille; près d'elle était une petite fille de six ans au plus, debout, immobile, et toute violette de froid. Je m'adressai à cette femme qui paraissait malade, et je lui demandai quelle était la nature de son mal. « Monsieur, me dit-elle, j'ai depuis » trois mois un rhumatisme qui me fait bien souf- » frir, mais mon 'mal me fait moins de peine que » cette enfant ; elle ne veut jamais me quitter. Si

» je lui dis : Te voilà toute transie, va te chaufiTcr 1» à la maison; elle me répond : Hélas ! ma mère , » si je vous quitte , vous n'avez qu'à votis trouver » mal! »

Une autre fois, étant à Marly, je fus voir, dam les bosquets de ce magnifique parc , ce charmant groupe d'enfans qui donnent à manger des pampres et des raisins à une chèvre qui semfaîe se jouer avec eux. Près de là est on cabinet couvert , où Louis Xy , dans les beaux jours , allait quelquefois foire collation. Conmie c'était dans un temps de giboulées , j'y entrai un moment pour m'y mettre à l'abri. J'y trouvai trois enfans bien plus intéressaas quedes enfans de marbre. C'étaientdeux petites filles fort jolies quis'occu|)aient, avec beaucoup d'activité, à ramasser autour du berceau des bûdiettes de bois sec , qu'elles arrangeaient dans une hotte placée sur la table du roi , tandis qu'un petit garçon , mal vêtu et fort maigre , dévorait dans un coin un morceau de pain. Je demandai à la plus grande, qui avait huit à neuf ans, ce qu'elle prétendait faire de ce bois, qu'elle ramassait avec tant d'empressement; elle me répondit : « Vous » voyez bien , monsieur, ce petit garçon-là ; il est » fort misérable; il a une belle-mère qui l'envoie » tout le long du jour chercher du bois; quand il » n'en apporte pas à la maison, il est battu ; quand il » en emporte, le suisse le lui ôte à l'entrée du parc, » et le prend pour lui. Il meurt de faim ; nous lui » avons donné notre déjeuner. » Après avoir dit ces mots , elle acheva avec sa compagne de rem|dir sa petite hotte ; elles la chargèrent sur le dos de leur mallieureux ami , et elles coururent devant lui, à la porte du parc, pour voir s'il pouvait y passer en sûreté.

Instituteurs insensés ! la nature humaine est corrompue , dites-vous ; mais c'est vous qui la corrompez par des contradictions , de vaines études , de dangereuses ambitions , de honteux chàtimens; mab , par une réaction équitable de la justice divine, cette faible et infortunée génération rendra un jotir 4 celle qui l'opprime, en jalousie, en disputes, en apathies , et en oppositions de goûts, de modes et d'opinions, tout le mal qu'elle en a reçu.

J'ai exposé de mon mieux les causes et les réactions de nos maux . pour en justifier la nature. Je me propose, à la fin de cet ouvrage, d'y présenter des remèdes et des palliatifs. Ce seront sans doute de vaines spéculations; mais si qudque minis<re ose entreprendre un jour de rendre la nation heureuse au dedans et puissante au dehors, je peux lui prédire que ce ne sera ni par des plans d'économie, ni par de$ alliances politiques, mab eu réformant ses mœurs et son éducation. Il ne

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

Tîaidni pas à boai de eelte révolution par des ponidoDs el des récompenses , mais en imilani les procédés de la nature, qui n'agit que par des r'aetioos. Ce n'est poînl ao mal apparent qu'il dut porter le remède , c'est à sa cause. La cause du pouvoir moral de l'or est dans laTénalitédes char> ges ; celle de la suraboodanoe excessive des bourgeois oisib de nos villes , dans la taille qui avilit les hahitang de la Campagne ; celle de la mendicité des pauvres, dans les grandes propriété des riches; du concubinage des filles y dans le célibat des hommes; des préjugés des nobles, dans les ressentimens des roturiers ; et de tous les maux de la sodéié, dans les tourmens des enfens.

Pour moi 9 j'ai dit; et si j'eusse parlé à la natkm assemblée, de quelque point de l'horiion d'où l'on découvrit Paris, je lui eusse montré, d'une part, les monumens des riches; des milliers de palais voluptueux dans les fiiuboiurgs; onze salles de spectacles; les dochers de cent trente-quatre couvons , parmi lesquels s'élèvent onze abbayes opulentes; ceux de cent soixante autres églises, dont il y a vingt riches chapitres : et de l'autre part , je lui eusse fait voir les monumens des misérables ; dnquanle-sepl collèges , seize plaidoieries, quatorze casernes, trente corps- de-garde, vingt-six hôpiuux, douze prisons ou maisons de force. Je lui eusse fiiit remarquer la grandeur des jardins , des cours, des préaux , des endos et des dépendances de tous ces vastes édifices , dans un terrain qui n'a pas une lieue et demie de diamètre. Je lui eusse demandé si le reste du royaume est distribué dans la même proportion que la capitale, ou sont les propriétés de ceux qui la nourrissent, la vêtissent, la Ic^nt, la défendent; et qu'est-ce qui reste enfin à la multitude , pour entretenir des citoyens, des pères de fomille et des hommes heureux. G puissances politiques et morales ! après vous avoir montré les causes et les effets de nos maux, je me fusse prosterné devant vous, et j'eusse attendu, pour prix de la vérité, la même récompense qu'attendait des puissances insatiables de Rome le paysan du Danube.

ÉTDDË HUITIÈME.

BÉPOIfSES AUX OBJECTIONS CONTRE LA PBOVIDENCE DIVINE ET LES ESPERANCES D*UNE AUTBE VIE , ,

TTBÉBS Dl Là NiTUBI IlfOOHFBBHIRSIBLB Dl MUI Wt DIS HISÉBBS Dl Cl HONDI.

« Que m'importe, dira-t-on, que mes tyrans » soient punis, si j'en suis la victime? Ges com- » pensations peuvent - elles être l'ouvrage d'un

Bernardin.

» Diea ? De grands philosophes, qoi ont étudié la » nature toute leur vie , en ont méconnu l'auteur. » Qui est-ee qui a vu Dieu ? qui est-ce qui a h\{ » Dieu? Mais je suppose qu'une intelligence or- » donne les choses de cet univers, certainement » elle a abandonné l'homme à lui-même : sa car- » rière n'est point tracée ; U semble qu'il y ait

V pour lui deux dieux , l'un qui l'invite aux jouis- » sances, et Fautre qui l'oblige aux privations ; » un dieu de la nature, et un dieu de la rdigion. » n ne sait auquel des deux il doit plaire; et, qud- » que parti qu'il embrasse, il Ignore s'il est digne » d'amour ou de haine. Sa vertu même le remplit » de scrupules et de doutes; elle le rend miséra-

V ble au dedans et au ddiors; die le met dans une » guerre perpétuelle avec lui-même, et avec ce » monde aux intérêts duqud il se sacrifie. S'il est » chaste, c'est, dit le monde , parce qu'il est im- » puissant; s'U est religieux , c'est qu'il est Imbé- » cile;s'ilestbonavec ses citoyens, c'est qu'il n'a » pas de courage ; s'il se dévoue pour sa patrie , » c'estunfonatique; s'il est simple, fl est trompé; » s'il est modeste, il est supplanté : partout il est » moqué , trahi , méprisé par les philosophes mê- »> mes , et par les dévots. Sur quoi fondent-Ils la » récompense de tant de combats? Sur une autre n vie? Quelle certitude a-t-il de son existence? » en a-t-il vu revenir quelqu'un ? Qu'est-ce que » son ame ? on était-dle il y a cent ans? où sera- » t-die dans un siède ? Elle se développe avec » les sens et meurt avec eux. Que devient-elle dans » le sommdl et dans la léthargie? C'est l'orgueil » qui lui persuade qu'elle est immortdle : partout » la nature lui montre la mort, dans ses monu- » mens, dans ses goâts , dans ses amours, dans » ses amitiés; partout llioamie est obligé de se » dissimuler cette idée. Pour vivre moins mlséra- » Ue, il fiiut qu'il se dtoertîsse, c'est-^-dire, par » le sens même de cette expression , il fout qu'il » se déiawme de celte perspective de maux que » la nature lui présente de toutes parts. A quels » travaux n'a-t-dle pas assujéti sa misérable vie ! » Les animaux sont mille fois plus heureux : vêtus, » logés, nourris par la nature , Us se livrent sans » inquiiétiide à leurs passions, et ils finissent leur M can-ière sans prévoir la mort et sans craindra » les enfers.

» Si un Dieu a présidé à leurs destins , il est » contraire à ceux du genre humain. A quoi me » sert-il que la terre soit couverte de végétaux , si » je ne peux disposer c)e l'ombre d'un seul arbre? » Que m'importent les lois de l'harmonie et de x> l'amour qui régissent la nature , si je ne vois au- » tour de moi que d^ objets infidèles, ou si ma

ETUDE HUITIÈME

» fortune, mon étal, ma religion , me forcent au » célil)at ? Le bonheur général répandu sur la » terre ne fait que redoubler mon malheur parti- » culier. Quel intérêt puis-je prendre à la sagesse » d'un ordre qui renouvelle toutes choses, quand, » par une suite même de cet ordre, je me sens dé- » faillir et détruire pour jamais? Un seol malbeu- » reux pourrait accuser la Providence, et lui dire, » comme l'Arabe Job '^z Pourquoi la lumière a-t- » elle été donnée à un misérable , et la vie à ceux » qui sont dans l'amertume du cœur? Ah! les » apparences du bonheur n'ont été montrées à » l'homme que pour lui donner le désespoir d'y » atteindre. Si un Dieu intelligent et bon gouverne » la nature , des esprits diaboliques bouleversent » le genre humain. »

Je répondrai d'abord aux principales autorités dont on appuie quelques-unes de ces objections. Elles sonl.tirées' en partie d'un poète fameux et d'nn savant philosophe , de Lucrèce et de Pline. Lucrèce a mis en très-beaux vers la philosophie d'Empédocle et d'Epicure. Il enchante par ses images; mais cette philosophie d'atomes qui s'accrochent an hasard est si absurde, qu'elle détruit, partout oh elle paraît , la beauté de sa poésie. Je m'en rapporte au jugement même de ses partisans. Elle ne parle ni au cœur ni à l'esprit; elle pèche également par ses principes et par ses conséquences. A qui, peut-on lui dire , ces premiers atomes dont vous construisez les élémens de la nature doivent-ils leur existence ? Qui leur a communiqué le premier mouvement? Gomment ont-ils pu donner à l'agrégation d'un grand nombre de corps un esprit de vie, un sentiment et une volonté qu'ils n'avalent pas eux-mêmes ? Si vous croyez , comme Leibnitz , que ces monades oo unités ont en effet des perceptions qui leur sont propres , vous renoncez aux lois du hasard , et vous êtes forcé de donner aux élémens de la nature l'Intelligence que vous refusez à son Auteur. A la vérité. Descartes a soumis ces principes impalpables, et, si je puis dire, cette poussière métaphysique , aux lois d'une géométrie ingénieuse; et après lui , la foule des philosophes , séduite par la facilité de Mtir toutes sortes de systèmes avec les mêmes matériaux, leur ont appliqué tour à tour les lois de rattraction, de la fermentation, de la cristallisation, enfin toutes les opérations de la chimie et tontes les subtilités de la dialectique, mais tous avec aussi peu de succès les uns que les autres. Nous ferons voir, dans l'article qui suivra celui-ci, lorsque nous parlerons de la faiblesse de notre rai-

' Job.chap. III, t.ao.

soûy que la métliode établie dans nos écoles, de remonter aux causes premières, est la source perpétoelle des erreurs de notre philosophie, au physique conune au moral. Les vérités fondamentales ressemblent aux astres, et notre raison au graphomètre. Si cet instrument, avec lequel nous les observons , a été tant soit peu faussé ; si au point de départ nous nous trompons du plus petit angle, l'erreur, à l'extrémité des rayons visuels, devient incommensurable.

Il y a quelque chose encore de plus étrange dans le procédé de Lucrèce; c'est que, dans un ouvrage où il prétend matérialiser la Divinité, il commence par diviniser la matière. En cela , il a cédé lui-même à un principe universel que nous tâcberoQs de développer, lorsque nous parlerons des preuves de la Divinité par sentiment; c'est qu'il est impossible d'intéresser fortement les honmies, dans quelque genre que ce soit, si on ne leur présente quelques-uns des attributs de la Divinité. Avant donc d'éblouir leur esprit comme philosophe , il conmience par échauffer leur cœur comme poète. Voici une partie de son début :

'. . . Hominum dhmmqoe ToHipCas,

Aima Venus , oœli satiter Ubentia signa , Qnae mare navigenim , qu» teiras fhisifisrniles GonoeldNras, per te quoniam semis omne animantum Concipitur, visitque exortum lamina solis ; Te.Dea, te fbgiunt venti , tenubilacœli.

Adventuqne tno Ubi suaves Dsdala telhis Snbmittit flores , tibi rident asquora ponti , Placatmoque niteUUffuso lamine cœlam.

QuK qooniam rerum naturam sola gnbemas, Nec, sine te, quidquam dias In laminis oras Exoritur , neque fit Ictnm , neqoe amahOe quidquam : Te sodam studeo scribendis rersibus esse • Quos ego de reram natura pangere oonor.

Qqo magte sternum, da dictis. Diva, leporem.

Bffiœ tu interea fera monera ndlilial Per maria ac terras omnes sopita quiescant ; Nam tu sola potes tranquiUa pace Jurare. Mortales , quoniam bellt fera munera Mavors Armipotens régit, in greminm qui sspe tnum m Rc;|idt, Ktemo devinetus vulnere amoris.

Hune tu , Diva , tiio rccubantem corpore sancto Circumfusa super, suaves ex ore loquelas - Funde, petens pladdam Romanis, inclita, paoem : Nam neque nos agere , hoo palrial tempore iniqoo, Possumus equo animo.

Db Rbbijm NATuai , lib. i .

Je tâcherai de rendre de mon mieux le sena de ces beaux vers :

« Volupté des hommes et des dieux, douce Vénus, qui dites

> lever sur la mer les oonsteOatkms qui la rendent navigable .

> et qui couvrez la terre de fruits, c'est par vous qœ tout ce ■ qui respire est engendré et vient à la lumière du soleil.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

•ni

» O tléease! dès que vous paraissez sur les flots, les noirs ora- « ges et les vents impétueux prennent la fuite. L'tle de Crète » se couvre pour vous de fleurs odorantes, l'Océan calmé vous » sourit, et le ciel sans nuages brille d'une lumière plus « «louce. . . Comme vous seule donnez des lois à la nature, et » que sans vous rien d'heureux et rien d'aimable ne parait sur 9 les rivages célestes du jour, soyez ma compagne dans les

• vers que j'essaie de chanter sur la nature des choses

> Déesse, donnez à mes chants une grâce hnmortelle; faites » que les cruelles fureurs de la guerre s'assoupissent sur la

• terre et surl'onde. Vousseule pouvez donner des jours tran- ■ quilles aux malheureux humains, parce que le redoutable

• Mars gouverne Femplrc des armes , et que , blessé à son tour

• par les traits d'un amour étemel, il vient souvent se réfti- » gier dans votre sein O déesse, lorsqu'il reposera sur

• y (Are. corps céleste, retenez-le dans vos bras; que votre

• bouche lui adresse des paroles divines; demandez-lui une « paix profonde pour les Romains : car de quel ordre soro- » mes-nous capables , dans un temps où un désordre général

• règne dans la patrie ?•

A la vérité , Lucrèce, dans la suite de son ouvrage , est forcé de convenir que cette déesse, si bienfaisante, entraine la mine de la santé, de la fortune , de l'esprit , et tôt ou tard celle de la réputation ; que, du sein même de âes..«:olupt(!&Jlj$^ je ne sais quoi d'amer qui nous (oiirinenlfi^fiLniîlUL. rend mallieureux. L'infortuné en fut lui-même la vicinne^; car il mourut dans la force de son âge , ou de ses excès , selon quelques-uns , ou empoisonné, selon d'autres, par un breuvage amoureux <|tie lui donna une femme. Ici , il attribue à Vénus la création du monde ; il lui adresse des prières; il donne à son corps l'épithète de saint; il lui suppose un caractère de bonté , de justice , d'intelligence et de puissance, qui n'appartient qu'à Dieu; enfin ,' ce sont si bien les mêmes attributs, que si vous ôtez le mot de Vénus de l'exorde de son poème, vous pouvez l'appliquer presque tout entier à la Sagesse divine. Il y a même des traits de convenance si ressemblans à ceux du portrait qu'en fait V EccU$ia$UqM "^y que je les rapporterai ici , afin qu'on puisse les comparer.

t s. Ego ex ore Altissimi prodhri primogenlta aute omnem rreaturam.

6. Ego fed in codis ut oriretiir lumen mdefidens, et sicut nebula texi omnem terram.

7. Ego in altissimis habitavi , et Ihronus meus in cohimnâ nubis.

8. Gymm cœU drcnivi sola , et profkindum abyssi penetravi; in fluctibus maris ambulavi ;

9. Et in omni terra steti et in omni populo ; 40. Et in omni gente primalum habui.

Il . Et omnhim excellentium et humOum corda virtute calcavi , et in his onmibus requiem quasftvi , et fai bcreditate Domini morabor,

17. iiaxA cedrus exaltata sum in Libano, et quasi cupresi<ns in monte Sion.

48. Quasi pafana exaltata sum in Cades, et qnasî plantatio rosae in Jéricho.

* Chap. XXIV.

19. Quasi oliva speciosa in campis, ei quasi pLitanus exaltata sum juxta aquam in plaleis.

22. Ego quasi terebinlhus cxtendi ramos meos . et rami mei honoris et gratis.

23. Ego quasi vitis fructificavi suavitatem odoris, et flores mei fructus honoris et honestatis.

24. Ego mater pulchr« dilectionis, et timons, et agnitionis, et sancts spei.

25. In me gratiaomnis vis et veritati^. in me oranis spes vilsD et virtutis.

26. Transite ad me , omnes qui concupiscilis me , etgcnerationibus meis implemini.

27. Spintus enim meus super rael diilcis , et ba^reditas mea super mei et favum.

c Je suis sortie de la Iwuclie du Tout-Puissant. J'étais née

• avant la naissance d'aucune créature. C'est moi qui ai lait » paraître dans les cieux une lumière qui ne s'éteindra Jamais. » J'ai couvert toute la terre comme d'un nuage. J'ai liabité

• dans les lieux les plus élevés, et mon trône est dans une » colonne de nuées. Seule . j'ai parcouru l'étendue des cieux ,

• j'ai descendu dans le fond des abîmes , et je me suis prome-

• née sous les flots de la mer. Je me suis arrêtée sur toutes les » terres et parmi tous les peuples, et partout où j'ai paru Jes » peuples m'ont donné l'empire. J'ai foulé aux pieds, par ma

• puissance, les cceurs des grands et des petits. J'ai cherdié

• parmi eux mon repos ; mais je ne ferai ma demeure que dans » l'héritage du Seigneur. ... Je me suis élevé conmie un oè- » dre sur le Liban , et conmie le cyprès sur la montagne <le » Sion. J'ai porté mes branches vers les deux , comme les t palmiers de Cadès.^et conmie les plants de roses autour de

• Jéricho. Je suis aussi belle que l'olivier au mflieu des champs,

• et aussi majestueuse que le platane dans une place publique

• sur le bord des eaux. . . J'ai étendu mes rameaux comme » le térébinthe. Mes branches sont des rameaux d'honneur et

• de grâce. J'ai poussé comme la vigne des fleurs du parltim le a plus doux , et mes fleurs ont produit des fruits de gloire et a d'abondance. Je suis la mère de l'amour pur . de la crainte , a de la science , et des espérances saintes. C'est dans moi seule a qu'on trouve un chemin facile et des vérités qui plaisent: a c'est dans moi que repose tout l'espoir de la vie et de la vertu, a Venex à mol, vous tous qui brûlez d'amour pour mol, et

~ a mes générations sans nombre vous rempliront de ravissea ment;'car mon esprit est plus doux que le miel , et le para tage que j'en bis est bien au-dessus de celui de ses rayons, a

Celte foible traduction est celle d'une prose latine qui a été traduite elle-même du grec, comme le grec l'a été lui-même de l'bébreu. On doit donc présumer que les grâces de l'original en ont disparu en partie. Mais, telle qu'elle est, elle l'emporte encore , par l'agrément et la sublimité des imases, sur les vers de Lucrèce, qui parait en avoir emprunté ses principales beautés. Je n'en dirai pas davantage sur ce poète; l'exorde de son poème en est la réfutation.

Pline prend une route tout opposée. Il dit , dès le commencement de son Histoire naturelle, qu'il n'y a pas de Dieu , et il l'emploie tout entière à prouver qu'il y en a un. Son autorité ne laisse pas d'être considérable, parce que ce n'est . pas celle d'un poète, à qui toute opinion est indlfKrente, pourvu qu'il fasse de grands tableaux ; ni celle

ÉTUDE HUITIÈME

(l'un sectateur qni veuille soutenir un parti contre le témoignage de sa conscience; ni enfin celle d'un flatteur qui cherche à plaire à de mauvais princes. Pline écrivait sous le vertueux Titus , et il lui a dédié son ouvrage. Il porte l'amour de la vérité , et le mépris de la gloire de son siècle, jusqu'à blâmer les victoires de César dans Rome, et en parlant à un empereur romain. Il est rempli d'humanité et de vertu. Tantôt il blâme la cruauté des maîtres envers leurs esclaves, le luxe des grands , les dissolutions même de plusieurs impératrices ; tantôt il fait l'éloge des gens de bien , et il élève au-dessus même des inventeurs des arts ceux qui ont été illustres par Feur continence, leur noodestie et leur piété. Son ouvrage , d'ailleurs , étincelle de lumières. Cest une véritable encyclopédie , qui renferme, comme il convenait, l'histoire des connaissances et des erreurs de son temps. On lui a attribué quelquefois les dernières fort mal à propos, puisqu'il ne les allègue souvent que pour les réfuter. Mais il a été calomnié par les médecins et par les pliarmaciens , qui ont tiré de lui la plupart de leurs recettes , et qni en ont dit du mal , parce qu'il blâme leur art conjectural et leur esprit systématique. D'ailleurs , il est rempli de connaissances rares, de vues profondes , de traditions curieuses; et , ce qui est sans prix, il s'exprime partont d'une manière pittoresque. Avec tant de goût, de jugement et de savoir, Pline est atliée. La natiure, m sein de laquelle il a puisé tant de lumières , peut lui dire, comme César à Bnitus : « Et toi aussi , mon flls ! »

J'aime et j'estime Pline : et si j'ose dire, pour sa justification , ce que je pense de son immortel ouvrage, je le crois falsifié à l'endroit où on le Mi raisonner en athée. Tous ses commentateurs conviennent que personne n'a été plus maltraité que lui par les copistes, jusque là qu'on trouve des exemplaires de son Histoire naturelle où il y a des chapitres entiers qui ne sont pas les mêmes. Voyez, entre autres , ce qu'en dit Mathiole dans ses commentaires sur Dioscoride. J'observerai ici que les écrits des anciens ont passé , en venant à nous , par plus d'une langue infidèle; et, ce qu'il y a de pis, par plus d'une main suspecte. Ils ont eu le sort de lenrs monumens , parmi lesquels ce sont les temples qui ont été le plus dégradés; lenrs livres ont été mutilés de même aux endroits contraires ou h- ▼orables à la religion. Cest ce qu'on peut voir par le livre de Cicéron, de la l^ature des Dieux , dont on a retranché les objections contre la Providence. Montaigne reproche aux premiers chrétiens d'avoir, poor quatre ou cinq artieles coiilraires à noire créance , supprimé une partie des ouvrages de

Corneille Tacite, « quoique, dît-il, Femperetir » Tacite, son parent, en eiU peuplé, par ordon- » nances expresses, toutes les librairies du num- » de '^. » De nos jours , ne voyons-noas pas comme diaque parti détruit la réputation et les opinions du parti qui lui est opposé ? Le genre humain est , entre la religion et la philosophie , comme le vieillard de la feble entre deux maîtresses de difFérens âges. Toutes deux voulaient le coiffer à leur mode; la plus jeune lui enlevait les cheveux blancs qui lui déplaisaient; la vieille, par une raison contraire, lui (Hait les chevetix noirs : elles finirent par lui peler la tête. Rien ne démontre mieux ceUe infidélité ancienne des deux partis , que ce qu'on lit dans l'historien Flavius- Josèphe , contemporain de Pline. On lui feit dire en den^ roots qne le Messie vient de naître; et il continne sa narration sans rappeler une seule fois cet événement menreilleux dans la suite de sa lon^e histoire. Comment Josèphe , qui s'arrête à tant d'actions de détail et de peu d'importance, ne fi\t-il pas revenu mille fois sur une naissance si intéressante pour sa nation , puisque ses destinées y étaient attadiées, et que la destruction même de Jérusalem n'était qu'une conséquence de la mort de Jésus-Christ? Il détourne, au contraire, le sens des prophéties qui l'annonçaient , sur Vespasien et sur Titus; car il attendait, comme les antres Juifs, un Messie triomphant. D'ailleurs, si Josèphe eût cru en Jéstis-Qirist, ne se (i\t-il pas fait chrétien? Par une raison semblable , est-il croyable que Pline commence son Histoire naturelle par vous dire qu'il n'y a pas de Dieu , et qu'il en emploie chaque page à se récrier sur l'mtelligence , la bonté, la prévoyance, la majesté de la nature, sur les présages et les augures envoyés par les dieux , et sur les miracles mêmes opérés divinement par les songes?

On cite encore des peuples sauvages qui sont athées , et on va les chercher dans quUque coin détourné du globe. Mais des peuples obscurs ne sont pas plus foils pour servir d'exemple au genre humain, que, parmi nous, des familles du peuple ne seraient propres à servir de modèles à la nation; surtout lorsqu'il s'agit d'appuyer d'autorités une opinion qui entraîne nécessaii^ement la mine de toute société. D'ailleurs , ces assertions sont fausses : j'ai lu les voyageurs d'où on les a tirées. Ils avouent qu'ils ont vu ces peuples en passant , et qu'ils ignoraient leur langue. Hs ont conclu qu'ils n'avaient pas de religion, parce qu'ils ne leur ont pas vu de temples; comme s'il fiedlait, pour croire en Dieu , un autre temple que celui de la nature !

* Essais , liv. ti, cliap. xix.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

Ces Diéuies voyageurs se ooDlredisent encore; car ils rapportent que ces peuples sans religion saluent la lune lorsqu'elle est pleine et nouvelle , en se prosternant à terre, ou en levant les mains au ciel ; qu'ils honorent la mémoire de leurs ancêtres , et c|u'ils portent à manger sur leurs tombeaux* L'im- | mortalité de Famé, de quelque manière qi^on l'aff- "*gËJi"P|faw ni^ra^îjp^^ptTf^^^'"^ de Dieu.

Mais si la première de toutes les vént^lîvaît besoin du témoignage des hommes, nous pourrions recueillir celui de tout le genre humain, depuis les génies les plus célèbres jusqu'aux peuples les plus îgnoraDs. Ce témoignage unanime est du plus grand poids ; car il ne peut y avoir sur la terre (l'erreur universelle.

Voici ce que le sage Socrate disait àEuthydème, i|rii cherchait à s'assurer qu'il y eût des dieux :

« Vous connaîtrez donc bien que je vous ai dit » vrai * y quand je vous ai dit qu'il y avait des » dieux , et qu'ils ont beaucoup de soin des hom- » mes : mais n'attendez pas qu'ils vous apparais- » sent , et qu'ils se présentent à vos yeux : qu'il » vous sufBse de voir leurs ouvrages et de les adow rer ; et pensez que c'est de cette foçon qu'ils se » manifestent aux hommes : car, entre tous les » dieux qui nous sont si libéraux ,11 n'y en a pas » un qui se rende visible pour nous distribuer ses i> faveurs; et ce grand Dieu même qui a bâti l'u- » Divers, et qui soutient ce grand ouvrage, dont » toutes les parties sont accomplies en bonté et en » beauté; lui qui a feit qu^elles ne vieillissent point » avec le temps, et qu'elles se conservent toujours » dans une immortelle vigueur '* ; qui fait encore » ({u'elles lui obéissent inviolablement , et avec » une promptitude qui surpasse notre imagination; » celui-là, di»-je, est assez visible par tant de mer- V veilles dont il est auteur. Mais que nos yeux pé- 1» nètreiit jusqu'à son trône pour le contempler » dans ses grandes occupations, c'est en cela qu'il » est toujours mvisible. CMimAj^rv^ ^^">Bg", Qoc je » floleil^^qiûsemble^^^ la yne de toutjg

» mopde^e permet pourtant paaflu!Qllie regarde » foement; etM^quefejn'nna^la témérii é de l'en-' » tjTiïprendre». Il en est puni par'iin^ ^Y^Sgfero^nt » soudain. Davantage , tout ce qui sert aux dieux » i^t invisible. La foudre se lance d'en liant; elle » brise tout ce qu'elle rencontre : mais on ne la » voit point tomber, on ne la voit point frapper, on » ne la voit point retourna*. Les vents sont invisi- » Mes, quoique nous voyions fort bien les ravages » qu'ils font tous les jours, et que nous sentions ai- » sèment quand ils se lèvent. S'il y a quelque chose

» dans l'homme qui participe de la nature divine» » c'est son ame. Il n'y a point de doute que c'est » elle qui le conduit et qui le gouverne; néanmoins » on ne peut la voir. De tout cela donc , apprenez » à ne pas mépriser les clioses invisibles : appre- » nez à reconnaître leur puissance par leurs effets, » et à honorer la Divinité. »

Neytpn^quLa4>énétré sLavaatjjans les loi8i|e la| nature, ne prononçait jamais le nom de^ieo sans.âter son chageaù, et sans témoigner te ploi profond respect. Il aimait à en rappeler l'idée anblinie au milieu de ses plaisirs , et il la regardait comme le lien naturel de toutes les nations. Le Hollandais Corneille Le Bruyn rapporte, « qn'ë- » tant un jour à dhier chez lui avec plusieurs an- » très étrangers., Newton , au dessert , porta la » santé des. hommes de tous les pays du monde » qui croient en Dieu. » C'était boire à la santé du genre humain. Tant de nations , de langues et de mœurs si différentes, et quelquefois d'une intelligence si bornée, croiraient-elles en Dien,si cette croyance était le résultat de quelque tradition, ou d'une métaphysique profonde? Elle naît du sim|de spectacle de la nature. On demandait on jour à un pauvre Arabe du désert, ignorant comme le sont la plupart des Arabes, comment il s'était assuré qu'il y avait un Dieu. « De la même feçon, » répondit-il, que je connais, par les traces mar- » quées sur le sable, s'il y a passé un homme oti » une bête*. »

Il est impossible à l'homme , comme nous l'avons dit, d'imaginer aucune forme ou de produire aucune idée dont le modèle ne soit dans la nature. Il ne développe sa raison que sur les raisons naturelles. Il existerait donc un Dieu, par cela seul que l'Iionime en a l'idée. Mais si nousfeisons attention que tout ce qui est nécessaire à l'Iiomme existe dans des convenances admirables avec ses besoins, à plus forte raison Dieu doit exister encore, lui qui est la convenance universelle de toutes les sodélés du genre humain.

Mais je voudrais bien savoir comment ceux qui doutent de son existence à la vue des ouvrages de la nature désireraient s'en assurer. Voudraient-ils le voir sous la Ibrme humaine, et qu'il leur appariU sous la figure d'un vieillard, comme on le peint dans nos églises ? Ils diraient : C'est un homme. S'il revêlait quelque forme inconnue et céleste , pourrions-nous en supporter la vue dans un corps humain i^ Le spedacte entier et plein d'un seul de ses ouvrages sur la teire suflirait pour bouleverser nos faibles organes. Par exemple, si la terre tourne

' Xénoplion, dcM Choses mémorablts (U Socvaie , liv. it. i * f'oyage en .Arabie, par M. d'Arvit'ux.

SÎO

ÉTUDE HUITIÈME

sur elle-niéme , coiume on le dit , il n'y a point d*homme qni , d'un point fixe dans le ciel , pût voir son mouvement sans Trémir; car il verrait passer les fleuves, les mers et les royaumes sous Ms pieds, avec une vitesse presque triple d'un beolel de canon. Cependant cette vitesse journalière n'est encore rien; car celle avec laquelle elle décrit son cercle annuel , et nous emporte autour da soleil , est soixante-quinze fois plus grande que celle d'un boultt. Poumons-nous voir seulement aa travers de notre peau le mécanisme de notre propre corps , sans être saisis d'efAroi ? Oserions- DOOJi foire un seul mouvement, si nous voyions notre sang -qui circule, nos ner& qui tirent, nos poumons qui soufflent, nos humeurs qui filtrent, el tout l'assemblage incompréhemiible de cordages, de tuyaux , de pompes , de liqueurs et de pivots qui aoutiennent notre vie si fragile et si ambitieuse ?

Voudrions-nous au contraire que Dieu se manifestât d'une manière convenable à sa nature, par la communication directe de son intelligence, sans qu'il y eût aucun intermédiaire entre elle et nous ?

Arcliimède , qui avait la tète si fbrte qu'elle ne fut pas distraite de ses méditations dans le sac de Syracuse où il périt, pensa la perdre par le simple sentiment d'une vérité géométrique qui s'offrit à lui tout à coup. Il s'occupait, étant dans le bain, do moyen de découvrir la quantité d'alliage qu'on soupçonnait un orfèvre infidèle d'avoir mêlée dansla couronne d'or du roi Hiéron; et ayant trouvé ce moyen dans l'analogie des différens poids de son corps hors de l'eau et dans l'eau , il sortit du bain tout mi , et courut ainsi dans les rues de Syracuse, en criant , hors de sens : « Je l'ai trouvé ! je l'ai trouvé ! »

Quand quelque grande vérité ou quelque sentiment profond vient, au théâtre, à surprendre les spectateurs , vous voyez les uns verser des larmes, d'autres oppressés respirer à peine, d'autres hors d'eux-mêmes frapper des pieds et des mains; des femmes s'évanouissent dans les loges. Si ces violentes commotions de l'ame allaient en progression seulement pendant quelques minutes, ceux qui les éprouvent en perdraient l'esprit et peut-être la vie. Que serait-ce donc, si la source de toutes les vérités et de tous les senthnens se communiquait à inous dans un corps mortel ? Dieu nous a placés à une distance convenable de sa majesté infinie : assez près pour l'entrevoir, assez loin pour n'en être (pas anéantis. Il nous voile son intelligence sous les formes de la matière, et il nous rassure sur les mouvemens de la matière par le sentiment de son intelligence. Si quelcpiefois il se communique à nous d'une manière plus intime, ce n'est point par

le canal de nos sciences orgueilleuses, mais par celui de nos vertus. Il se découvre aux simples, et il se cache aux superbes.

« Mais qui a foit Dieti? dit-on; pourquoi y a-t-ti V im Dieu ? » Dois-je douter de son existence, parce que je ne puis concevoir son origine ? Ce même raisonnement servirait à nous faire conclure qn'il n'y a pas d'hommes : car , qui a foit les honunes ? pourquoi y a-t-il des hommes? p^mrgnnî «ni«-j#> ^n iBpnde dans le dix-huitième siècle ? pourquoi n*y suis-je pas venu dans les siedes qui l'ont précédé, et pourquoi n'y serai-je pas dans ceux qui doivent le suivre ? L'existence de Dieu est nécessaire dans tous les temps , et cdie de l'homme n'est que contingente. Il y a quelque chose de plus : c'est que l'existence de l'homme est la seule qui paraisse superflue dans l'ordre établi sur la terre. On a trouvé plusieurs lies sans habitans, qui offraient des séjours enchantés par la disposition des vallées, des eaux, des forêts et des animaux. 4^'bomme seul dérange les plans de la nature ; il détourne le cours des fontainës71I^câve le flanc des collines, il incendie les forêts, il massacre tout ce qui respire; partout il dégrade la. terre^ qui n'a igsjgsfliii de lliLJL'harmonie de ce globe se détruirait en partie, et peut-être en entier, si on en supprimait seulement le plus petit genre de plantes; car sa d;^ trudion laisserait sans verdure un certain espace de terrain, el sans nourriture l'espèce d'ipsectes (|ui y trouve sa vie : l'anéantissement de celle-ci entraînerait la perte de l'espèce d'oiseaux qui en nourrit ses petits; ainsi de suite à l'infini. La mine totale des règnes pourrait naître de la destruction d'une mousse, comme on voit celle d'un édifice commencer par une lézarde. Mais si le genre humain n'existait pas , on ne peut pas supposer qu'il y eût rien de dérangé : chaque ruisseau , chaque plante, chaque animal serait toujours à sa place. Pliilosophe oisif et superbe, qui demandez à la nature pourquoi il y a un Dieu, que ne lui demandez-vous plutôt pourquoi il y a des hommes ?

Tous ses ouvrages nous parlent de son Auteur : la plaine qui échappe à ma vue , et le vaste ciel qui là couronne , me donnent une idée de son inunensité; les fniiU suspendus aux vergers, à la portée de ma main, m'annoncent sa providence; la voix des tempêtes, son pouvoir; le retour constant des saisons , sa sagesse. La variété avec laquelle il pourvoit dans chaque climat aux besoins de toutes les créatures, le poK majestueux des forêts, la douce verdure des prairies, le groupé des plantes, le parfum et l'émail des fleurs, une multitude infinie d'iiarmonies connues el à connaître , sont des langages magniflques (|tii parlent de lui h tous les

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iHHDraes , dans mille et mille dialectes diflérens.

L'ordre de la nature est même superflu ; Dieu est le seul être que le désordre appelle et que noire foiblesse annonce. Pour connaître ses attributs, nous n'aTODs besoin que du sentiment de nos imperfections. Ob ! quelle est cette sublime prière ^* naturelle au cceur humain, et usitée encore par des peuples que nous appelons sauvages : « O Eter- » nel ! ayez pitié de moi, parce que je sub passa- » ger; ô in&ii! parce que je ne suis qu'un points » à fort! parce que je suis fiûble; d source de la » vie ! parce que je touche à la mort; d clairvoyant ! » parce que je suis dans les ténèbres ; 6 bienfid- » saut ! parce -que je suis pauvre; 6 tout-puissant ! » parce que je ne peux rien. »

L'honune ne s'est rien donné ; il a tout reçu , et celui qui a foit l'œil ne verra pas ! celui qui a ftiit Foreille n'entendra pas ! celui qui lui a donné Tintelligence pourrait eu manquer ! Je croirais fiûre tort à celle de mes lecteurs, et je dérangerais Tordre de ces écrits, si je m'arrêtais ici plus longtemps sur les preuves de l'existence de Dieu. lime resteà répondre aux objections feitescontre sa boDté.

Il fiint, dit-OD, qu'il y ait un dieu de la nature et un dieu de la religion, puisqu'elles ont des lois qui se contrarient. C'est comme si on disait qu'il y a un dieu des métaux , un dieu des plantes et un dieu des animaux, parce que tous ces êtres ont des lois qui leur sont propres. Dans chaque règne même, les genres et les espèces ont encore d'antres lois qui leur sont particulières , et qui souvent sont en opposition entre elles; mais ces différentes lois font le bonheur de chaque espèce en particulier, et elles concourent toutes ensemble d'une manière admirable an bonheur "général.

Les lois de l'homme sont tirées du même plan de sagesse qui a dirigé l'univers. L'homme n'est pas un être d'une nature simple. La vertu, qui doit être son partage sur la terre , est un effort qu'il foit sur lui-même pour le bien des hommes, dans l'intention de |daire à Dieu seul. Elle lui propose d'une part la sagesse divine pour modèle , et elle lui présente de l'autre la voie la plus assurée de son bonheur. Étudiez la nature , et vous verrez qu'il n'y a rien de plus convenable au bonheur de l'honune, et que la vertu porte avec elle sa récompense dès ce monde même. La continence et la tempérance de l'homme assurent sa santé ; le mépris des richesses et de la gloire, son repos; et la confiance en Dieu, son courage. Qu'y a*t-il de |ilus convenable à un être aussi mnéraÛe, que la modestie et rhumilité ? Quelles que soient les révolutions de la vie, il ne craint plus de tomber lorsqu'il est assis à la dernière marche.

A la vue de l'abondance et de la considération où vivent quelques médians, ne nous plaignons pas que Dieu ait fait aux hommes un partage injuste de biens. Ce qu'il y a sur la terre de plus utile, de plus beau et de meilleur en tout genre , est à la (lortée de chaque homme. L'ol)scurité vaut mieux que la gloire , et la vertu que les talens. Le soleil ^ un petit diamp, une femme et des enfans, sufisent pour fournir constamment à ses plaisirs. Loi fout-il même du luxe ? une fleur lui présente des couleurs plus aimables que la perle qui sort des abimes de l'Océan; et un charbon de feu dans son foyer est |»lus éclatant, et sans contredit plusutUe, que le fameux diamant qui brille sur la tête do grand mogol.

Après tout, qq^evait Dieu à cliaque homme? L'eau des fontau», quelques fruits, des laiiiei pour le vêtir, autant de terre qu'il en petU cultiver de ses mains : voilà pour les besoms de son coipa. Quant à ceux de l'ame , il lui suffit dans l'enfonce de l'amour de ses parens; dans l'âge viril, de celui de sa femme; dans la vieillesse, de la reconnaissance de ses enfons; en totit temps, de la bienveillance de ses voisins, dont le nombre est fixé à quatre ou cinq par l'étendue et la forme de son domaine : il ne lui fout de la connaissance du globe que ce qu'il peut en parcourir dans un demi-jour, afin de ne pas découcher de sa maison , ou tout au plus ce qu'il en aperçoit jusqu'à l'horizon; du sentiment d'une Providence, que ce que la nature en donne à tous les hommes , et qui naîtra dans son corar aussi bien après avoir foit le tour de son champ , qu'après avoir feit le tour du monde. Avec ces biens et ces lumières. Il doit être content; tout ce qu'il desire au-delà est au-dessus de ses besoins et des répartitions de la nature. Il n'acquerra le superflu qu'aux dépens du nécessaire ; la considération publique, que parla perte du bonheur domestique; et la science, que par celle de son repos. D'ailleurs, ces honneurs, ces serviteurs, ces richesses, ces diens, que tant d'hommes cherchent, sont désirés injustement; on ne peut les obtenir que par le dépouillement et l'asservissement de ses propres concitoyens. Leur acquisition est pleine de travaux , leur jouissance d'inquiétudes , et leur privation de regrets. C'est par ces prétendus biens que la santé, la raison et la conscience se dépravent . Ils sont aussi funestes aux empires qu'aux familles : ce ne fut ni parle travail, ni par l'indigence , ni par les guerres que périt l'empire romain; mais par les plaisirs, les lumières, et le Hbce de toute la terre.

A la vérité, les gens vertueux sont quelquefois privés, non-seulement des biens de la société, niais de ceux de la nature. A cela je réponds que letir

ÉTUDE HUITIÈME

malheur tourne souvent à leur profit. Lorsque le monde les persécute, il les pousse ordinairement «lans quelque carrière illustre. Le mallieur est le chemin des grands lalens , ou au moins celui des grandes vertus, qui leur sont bien préférables. «Tu » ne peux, dit Marc-Aurèle, élre physicien, poète, » orateur, mathématicien; mais tu peux être ver- 9 toeox, ce qui vaut beaucoup mieux. » J'ai remarqué encore qu'il ne s'élève aucune tyrannie , dans quelque genre que ce soit, ou de fait ou d'opinion, qu'il ne s'en élève une autre contraire qui la contrebalance ; en sorte que la vertu ae trouve protégée ptr les efforts mêmes que les vices font pour l'abattre. Il est vrai que l'homme de bien souffre; mais si la Providence venait à son secours dès qu'il a besoin d'elle, elle serail^es ordres; l'homme alors commanderait à Di4Rb'ailleurâ, il resterait sans mérite; mais il «st bien rare que, tôt ou tard , il ne voie la chute de ses tyrans. En supposant, au pis aller, qu'il en soit la victime, le terme de tous les maux est la mort. Dieu ne nous devait rien : il nous a tirés du néant; en nous rendant au néant, il nous remet où il nous a pris : nous n'avons pas à nous plaindre.

Une pleine résignation à la volonté de Dieu doit calmer en tout temps notre cœur; mais si les illusions humaines viennent agiter notre esprit, voici un argument propre à nous tranquilliser. Quand quelque chose nous trouble dans l'ordre de la na- ' ' lu're, et nous met en méfiance de son Auteur, supposons un ordre contraire à celui qui nous blesse; nous verrons alors sortir de notre hypothèse une foule de conséquences qui entraîneraient des maux bien plus grands que ceux dont nous nous plaignons. Nous pouvons employer la méthode contraire, lorsque quelque plan imaginaire de perfection humaine nous séduit. Nous n'avons qu'à supposer son existence , alors nous en verrons naître une multitude de conséquences absurdes. Cette double métluMle, employée souvent par Socrate, l'a rendu victorieux de tous les sophistes de son siècle, et peut encore nous servir pour combattre ceux de celui-ci. C'est à la fois un rempart qui protège notre &ible raison, et une batterie qui renverse toutes les opinions^ humaines. Pour vérifier l'ordre de la nature, il suffit de s'en écarter; pour réfuter tous les systèmes humains , il suffît de les admettre.

Par exemple, les hommes se plaignent de la \ 't mort; mais si les hommes ne mouraient point, que ; t deviendraient leurs enfans ? fly a long- temps qu'il ju'y aurait plus de place pour eux sur la terre. La mort est donc un bien. l.es hommes murmurent dans leurs travaux; mai^s'ilsne travaillaient point.

à quoi passeraient-ils le temps? Les hetireux du siècle, qui n'ont rien à fiib«, ne savent à quoi l'employer. Le travail est donc un bien. Les hommes envient aux bétes l'instinct qui les éclaire ; mais si, en naissant ils savaient conoroe elles tout ce (pi'ils doivent savoir, que feraient-Ils dans le monde? Ils y seraient sans intérêt et sans curiosité. L'ignorance est donc un bien. Les autres maux de la nature sont également nécessaires. La douleur du coq» et les chagrins de l'ame, dont la route de la vie est traversée, sont des barrières que la nature y a posées pour nous empêdier de nous écarter de ses lois. Sans la douleur, les corps se iNiseraient au moindre choc; sans le^ chagrins, si souvent compagnons de nos jouissances , les âmes se dépraveraient au moindre désir. Les maladies sont des efforts du tempérament pour chasser quelque humeur nuisible. La nature n'envote pas les nuiladies pour perdre les corps , mais pour les sauver. Elles sont toujours la suite de quelque infraction à ses lois, ou physiques, ou morales. Souvent on y remédie eu la laissant agir seule. La diète des alimens nous rend la santé du corps, et celle des hommes la tranquillité de l'ame. Quelles que soient les opinions qui nous troublent dans la société, elles se dissipent presque toiyoore dans la solitude. Le simple sommeil même nous Me nos chagrius plus doucement et plus sArement qu'un livre de morale. Si nos maux sont constans, et de l'espèce de ceux qui nous ôlent le repos, nous les adoucirons en recourant à Dieu: c'est le terme où aboutissent tous les chemins de la vie. La prospérité nous invite en tout temps à nous en approcher, mais l'adversité nous y force. Elle est le moyen dont Dieu se sert pour nous diliger à recourir à lui seul. Sans cette voix qui s'adresse à diacun de nous, nous l'aurions bientôt oublié, surtout dans le tumulte des villes, où tant d'intérêts passagers croisent l'hitérêt étemel, et on tant de causes se^ coudes nous font oublier la première.

Quant aux maux de la société, ils ne sont pas du plan de la nature ; mais ces maux mêmes prouvent qu'il existe un autre ordre de choses ; car est-il naturel de penser que l'Être bon et juste, qui a tout disposé sur la terre pour le bonlieur de l'homme, permette qu'il en ail été privé impunément? Ne fera-t-il rien pour l'homme vertueux et infbrtuné qui s'est efforcé de lui plaire, lorsqu'il a comblé de biens tant de méchans qui en abusent ? Après avoir eu une bonté gratuite, manquera-t-il d'une justice nécessaire ? « Mais tout meurt avec nous , dit-on : » nous en devons croire notre expérience; nous » n'étions rien avant de naître , nous ne serons V rien après la mort, w J'adopte cette analogie;

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mais 81 je prends mon point de comparaison du moment où je n'étais rien et on je suis venu à l*e]ûstence, que devient cet argument ? Une preuve positive n'est-eile pas plus forte que (ouïes les preuves négatives? Vous concluez d'un passé inconnu à un avenir inconnu, pour perpétuer le néant de l'homme; et moi je lire ma conséquence du présent que je connais, à l'avenir que je ne connais pas, pour m'assurer de son existence future. Je prétame une bonté et une justiceà venir, par les exemples de bonté et de justice que je vois actuellement répandwi dans l'univers.

D'ailleurs, si nous n'avons maintenant que des désirs et des pressentimens d'une vie future, et si nul n'en est revenu , c'est que notre vie terrestre n'en comporte pas de preuve plus sensible. L'évidence sur ce point entraînerait les mêmes inoonvéniens que ceUe de l'existence de Dieu. Si nous étions assurés 9 par quelque témoignage évident, qu'il existât pour nous un monde à venir, je suis persuadé que dans l'instant toutes les occupations du monde présent finiraient. Cette perspective de félicité divine nous jetterait ici-bas dans un ravissement léthargique. Je me souviens que quand j'arrivai en France, sur un vaisseau qui venait des Indes, dès que les matelots eurent distingué parfaitement la terre de la patrie , ils devinrent pour la plupart incapables d'aucune manœuvre. Les uns la regardaient sans en pouvoir détourner les yeux; d'autres mettaient leurs beaux habits, comme s'ils avaient été au moment d'y descendre; il y en avait qui parlaient tout seuls, et d'autres qui pleuraient. A mesure que nous en approcliions, le trouble de leur tète augmentait. Comme ils en étaient absens depuis plusieurs années, ils ne pouvpient se lasser d'admirer la verdure des collines, les feuillages des arbres, et jusqu'aux rochers du rivage couverts d'algues et de mousses, comme si tous ces objets leur eussent été nouveaux. Les clochers des villages où ils étaient nés, qu'ils reconnaissaient au loin dans les campagnes, et qu'ils nommaient les ims après les autres, les remplissaient d'allégresse ; mais quand le vaisseau entra dans le port, et qu'ils virent , sur les quais, leurs amis, leurs pères, leurs mères, leurs femmes et leurs enfans, qui leur tendaient les bras en pleurant , et qui les appelaient par leurs noms , il fut impossible d'en retenir un seul à bord; tous sautèrent à terre, et il fallut sup« pléer, suivant l'usage de ce port , aux besoins du vaisseau par un autre équipage.

Que serait-ce donc, si nous avions l'entrevue sensible de cette patrie céleste où habite ce que nous avons le plus aimé» et ce qui seul mérite de l'être? Toutes les laborieuses et vaines inquiétudes

de celle-d uniraient. Le passage d'un monde à l'antre étant à la portée de cliaque homme, il serait bientôt franchi ; mais la nature l'a couvert d'obscurité, et elle a mis pour gardiens au passage le doute et l'épouvante.

Il semble , disent quelques-uns , que l'idée de rinuuortalité de l'aine n'a dû naître que des spéculations des hommes de génie, qui, considérant l'ensemble de cet univers, et les liaisons que les scènes présentes ont avec celles qui les ont précédées, en ont di\ conclure des suites nécessaires avec Favenir; ou bien que cette idée d'immortalité s'est introduite par les législateurs dans les sociétés policées, comme des espérances lointaines propres à consoler les hommes des injustices de leur politique. Mais si cel^jUiit ainsi, comment peut-elle se trouver au miMrdes déserts , dans la tête d'on Nègre, d'nn Caraïbe, d'un Patagon, d*un Tartare? Comment s'est-elle répandue à la foù dans les lies de la mer du Sud et en Lapooie , dans les voloptueuses contrées de l'Asie et dans les rudes climats de l'Amérique septentrionale, chez les habitans de Paris et chez ceux des Nouvelles-Hébrides? Comment tant de peuples séparés par de vastes mers, si différens de mœurs et de langages , ont-ils adopté une opinion si unanime, eux qtii affectent, par des liaines nationales, de s'écarter des moindres coutumes de leurs voisins ? Tous croient l'ame immorteUe. D'où peut leur venir une croyance si contredite par leur expérience journalière ? Chaque jour ils voient mourir leurs amis; aucun jour ne les voit reparaître. En vain ils portent à manger sur leurs tombeaux; en vain ils suspendent en pleurant, aux arbres voisins, les objets qui leur furent les plus cliérs : ni ces témoignages d'une amitié inconsolable, ni les sermens de la foi conjugale réclamés par leurs épouses éperdues, ni les cris de leurs diers enfans éplorés sur les tertres qui couvrent leurs cendres, ne les rappellent du séjour des ombres. Qu'attendent pour eux-mêmes d'une autre vie ceux qui leur adressent tant de regrets? Il n'y a point d'espérance si contraire aux intérêts de la plupart des hommes; car les uns, ayant vécu par la violence ou par la ruse , doivent s'attendre à des punitions; les autres, ayant été opprimés , doivent craindre que la vie future ne coule encore sous les mêmes destinées que celle où ils ont vécu. Dira-ton que c'est l'orgueil qui nourrit en eux cette opî^ nion? Est-ce l'orgueil qui engage un misérable Nègre à se pendre, dans nos colonies, dans l'espoir de retourner dans son pays, où il doit encore s'attendre à l'esclavage? D'autres peuples, comme les insulaires de Talti, restreignent l'espérance de cette ImnHMlalité à renaître prédsénusnt dans les

ÉTUDE HUITIÈME

mêiiies condkîoiisoù Us ont vécu. Ah ! les passions prtentent à rhomme d'autres plans de félidté ; et il y a long-temps que les misères de son existence et les lumières de sa raison auraient détruit eeluici, si Tespoir d*une vie future n'était pas en lui le réNittat d'un sentiment naturel.

Mais pourquoi l'homme est-il le seul de tous les ammiox qui éprouve d'autres maux que ceux de la iMiUire? Pourquoi a-t-il été livré à lui-même, puisqu'il était sujet à s'égarer? Il est donc la victime de quelque être malfoisant.

C'est à la religion à nous prendre où nous laisse la philosophie. La nature de nos maux en décèle l'origine. Si l'homme se rend lui-même malheureux, c'est qu'il a voulu être lui-même l'arlutrede son bonheur, t »iw>n^.|^^ ^ .1» m^ ^irsi^ j ^ règne

de Saturne, le siècle de 1 igi^ra , la boite de Pandore d'où sortirent tous les maux et au fond de laquelle il ne resta que l'espérance, mille allégories semblables répandues chez toutes les nations, attttitenyajéllcité^^ mierhomme.^

JffaisiTn^ pas besoin de recourir à des témoignages étrangers; nous en portons de plus sors en nous-mêmes. Les beautés de la nature nous attestent l'existence d'un Dieu; et les misères de l'homme, les vérités de la religion. U n^ a point d'animal qui ne soit logé, vêtu, nourri par la nature, sans souci , et presque sans travail. L'homme seul , dès sa naissance , est accablé de maux. D'abofd , il natt tout nu , et il a si peu d'instinct , que si la mère qui le met au monde ne l'élevait pendant plusieurs années, il périrait de faim , de chaud ou de fhNd. Il ne coimalt rien que par Texpérience de ses parens. Il fout qu'ils le logent, lui filent des liabîts, et lui préparent à manger au moins pendant huit ou dix ans. Quelque éloge qu'on ait foit de certains pays , par leur fécondité et par la douceur de leur dimat, je n'en connais aucun où la subsistance la plus simple ne coûte à l'homme de l'inquiétude et du travaiil. Il faut se loger dans les Indes, pour y être à l'abri de la chaleur, des pluies et des insectes; il fout y cultiver le riz, le sarcler, le battre, Fécorcer, le foire cuire. Le bananier, le |dns utile de tous les végétaux de ces pays, a besoin d'être arrosé et entouré de liaies , pour être garanti, pendant la nuit, des attaques des bêtes sauvages. Il faut encore des magasins pour y conserver des provisions pendant la saison on la terre ne produit rien. Quand l'homme a ainsi rassemblé autour de lui ce qui lui suffit poor vivre tranquille, l'ambition , la jalousie , l'avarice , la gounnandise, l'iiicoiilhieiice ou l'eiuuii , .viennent s'emparer de son cœur. Il périt presque toujours la

victime de ses propres passions. Certainement , ponr être tombé ainsi au-dessous des bêtes, il fout qu'il ait voulu se mettre au niveau de la Divinité. InftHtunés mortels ! cherchez votre bonheur dans la vertu , et* vous n'aurez point à vous plaindre de la nature. Méprisez ce vain savoir et ces préjugés qui ont corrompu la terre , et que chaque siède roiverse tour à tour. Aimez les lois étemelles. Vos destinées ne sont point abandonnées au hasard, ni à des génies malfoisans. Rappdêz-vous ces temps dont le souvenir est encore nouveau diez toutes les nations : les animaux trouvaient partout à vivre; l'homme seul n'avait ni aliment, ni habit, ni instmct. La sagesse divine l'abandonna à lui-même, pour le ramener à elle. Elle répandit ses bieas sur toute la terre, afin que, pour les recueillir, il en parcourût les différentes régions, qu'il dévdoppât sa raison par l'inspection de ses ouvrages , et qu'il s*ent]ammât de son amour par le sentiment de ses bienfoits. Elle mit entre elle et lui les plaish^ innocens, les découvertes ravissantes, les joies pures et les espérances sans fin , pour le conduire à elle pas à pas , par la route de l'intelligence et du bonheur. Elle plaça sur les bords de son chemin la crainte, l'ennui, le remords, la douleur et tous les maux de la vie, comme des bornes destinées à Tempêcher d'aller au-delà et de s'égarer. Ainsi une mère sème des fruits sur la terre pour apprendre à marché à son enfont ; elle s'en tient éloigiiée; elle lui sourit , elle l'appelle, die lui tend les liras; mais s'il tombe, elle vole à son secours, elle essuie ses larmes, et elle le console. Ainsi la Providence vient au secours de l'homme par mille moyens extraordinaires, qu'elle emploie pour subvenir à ses besoins. Que serait-il devenu dans les premiers temps, si elle l'avaitabandonnéàsa raison encoredépourvued'expérience? On trouva;t-ll le blé, dont tant de peuples tiren^ jeur nouiritnrè aujourd'hui^ fiLflïïlLfe. ten«, qui prodmt toutesjsôrtes (^^ sans être QuUivée, ne montre nulle part? Qui lui a appris l'agricukiire, cet an si sinipfap'qne l'homime le plus stupide en est capable, et si snbUme que les animaux les plus intelligens ne peuvent l'exercer? Il n'est presque point d'animal qui ne soutienne sa vie par les végétaux , qui n'ait l'expérience journalière de leur reproduction , et qui n'emploie pour cherciier ceux qui lui conviennent beaucoup plus de combinaisons qu'il n'en faut pour les ressemer. Mais de quoi l'homme lui-même a-t-il vécu avant qu'une Isis ou une Cérès lui eût révélé ce bienfait des cieiix? Qui lui montra, dans l'origine du monde, les premiers fruits des vergers dispersés dans les forêts, et les racines alimentaires cadiées

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dans le sein de la terre? N'a-t-41 pas dû mille fois mourir de faim avant d'en avoir recueilli assez pour le nourrir, ou de poison avant d'en savoir foire le choix, ou de fetigue et d'inquiétude avant d'en avoir formé autour de son habitation des tapis et des berceaux ? Cet art , image de la création , n'était réservé qu'à l'être qui portait l'empreinte de la Divinité. Si la Providence l'eût abandonné à lui-même en sortant de ses mains , que serait-il devenu? Aurait-il dit aux campagnes : « Forêts in- >» connues , montrez-moi les fruits qui sont mon » partage ! Terre , entr'oovrez-vous , et découvrez- » moi dans vos racines mes aUmens ! Plantes d'où V dépend ma vie, manifestez- vous à moi, et sup- » pléez à l'instinct que m'a refusé la nature? » Aurait-il en recours, dans saxiétresse, à la pitié des bêtes, et dit à la vadie, lorsqu'il mourait de feim : « Prends-moi au nombre de tes enfans , et partage w avec moi une de tes mamelles superflues? » Quand le souffle de l'aquilon fit frissonner sa peau, la chèvre sauvage et la brebis timide sont-elles accourues pour le réchauffer de leurs toisons? Lorsque, errant sans défense et sans asile, il entendit, la nuit, les hurlemens des bêtes féroces qui demandaient de la proie , a-t-il supplié le chien généreux , en lui disant : a Sois mon défenseur, et tn » seras mon esclave ? » Qui aurait pu lui soumettre tant d'animaux qui n'avaient pas besoin de lui , f |ni le surpassaient en nises , en légèreté , en force, si la main qui, malgré sa chute, le destinait encore à l'empire , n'avait abaissé leurs têtes à l'obéissance ?

Comment , d'une raison moins sûre que leur instinct, a-t-il pu s'élever jusque dans les deux, mesurer le cours des astres, traverser les mers, conjurer le tonnerre, imiter la plupart des ouvrages et des phénomènes de la nature? C'est ce qui nous étonne aujourd'hui; mais je m'étonne plutôt que le sentiment de la Divinité eût parlé à son cœur, bien avant que l'intelligence des ouvrages de la nature eût perfectionné sa raison. Voyez-le dans l'état sauvage, en guerre perpétuelle avec les éléinens , avec les bêtes féroces , avec ses semblables, avec lui-même! souvent réduit à des servitudes qu'aucun animal ne voudrait supporter : et il est le seul être qui montre , jusque dans la misère, le caractère de l'inflni et Finquiétude de l'immortalité ! Il élève des trophées ; il grave ses exploits sur l'écorce des arbres; il prend le soin de ses funérailles, et il révère les cendres de ses ancêtres, dont il a reçu tm héritage si funeste. Il est sans cesse agité par les fureurs de l'amour ou de la vengeance; quand il n'est pas la rictime de ses semblables, il en est le tyran : et seul il a connu que

la justice et la bonté gouvernaient le monde , et ((ue la vertu élevait Fhomme au ciel ! Il ne reçoit à son berceau aucun présent de la nature, ni douce toison, ni plumage, ni défenses, ni outils pour mie vie si pénible etsi laborieuse; et il est le seid être qui invite des dieux à sa naissance, à son hymen et à son tombeau ! Quelque égaré qu'il soit par des opinions insensées , lorsqu'il est frappé par les secousses imprévues de la joie ou de la douleur, son ame, d'im mouvement involontaire, se réfugie dans le sein de la Divinité. Il s'écrie: « Ah mon Dieu ! » il tourne vers le ciel des mains suppliantes et des yeux baignés de larmes , pour y chercher un père. Ah ! les besoins de l'homme attestent la providence ^un Être suprême. Il n'a feit l'homme faible et ignorant, qu'afin qu'i^'appuyât de sa force et qu'il s'éclairât de sa iffiiière; et, bien loin que le hasard ou des génies malflàisans régnent sur mie terre où tout concourait à détruire tm être si misérable, sa conservation, ses jouissances et son empire prouvent que dans tous les temps un Diea bienfeisant a été l'ami et le protecteur de la vie humaine.

ÉTUDE NEUVIÈME

OBJECTIONS CONTRE LES M^HODES DE NOTBE RAISON ET LES PRINCIPES DE NOS SCIENCES.

J'ai exposé, dès le commencement de cet ouvrage, l'immensité de l'étude de la nature. J'y ai proposé de nouveaux plans pour nous former une idée de l'ordre qu'elle a établi dans tous les règnes ; mais , arrêté par mon insuffisance même , je n*ai pu me promettre que de tracer une esquisse légère de celui qui existe dans l'ordre végétal. Cependant , avant d'étalilir à cet égard de nouveaux principes, je me sub cru obligé de détruire les préjugés que le monde et nos sciences mêmes pouvaient avoir répandus sur la nature, dans l'esprit de mes lecteurs. J'ai donc exposé les bienfUts de la Providence envers notre siècle, et les objections qu'on y a élevées contre elle. J'ai répondu à ces objections dans le même ordre que je les avais rapportées, en laissant entrevoir, chemin faisant, qu'ilj;^!iejiiie.gri[^Jiarai^^ ,

tion dujdote^-onelnousu croyons abandonné aux J simples lois du mouvement et dlLJuisard* J'ai pr^enTé de nouvelles causes du cours des marées, du mouvement de la terre dans l'écliptique, et du déluge universel. Maintenant, je vais attaquera mon tour les méthodes de notre raison et les élémens de nos sciences , avant de poser quelques principes qui puissent nous indiquer une route invariable vers la vérité.

Au reste, si j'ai combattu nos sciences naturel-

âS6

ÉTUDE NKUVIÈME.

les dans le cours de cet ouvrage, et particulière* ment dans cet article, ce u'est que du côté systématique; je leur rends justice du c<>té de lobservalion. D'ailleurs Je respecte ceux qui les cultivent. Je ne connais rien de plus estimable dans le monde, après l'homme vertueux, que l'homme savant , si toutefois on peut séparer les sciences de la vertu. Que de sacrifices et de privations n'exigent |»as leurs étndes! Tandis que la foule des hommes s'enrichit et s'illustre par l'agriculture, le commerce, la navigation et les arts, bien souvent ceux qui en ont frayé les routes ont vécu dans l'indigence , et dans l'oubli de leurs contemporains. Semblable au flambeau , le savant éclaire ce qui l'environne, et reste lui-même dans l'obscurité.

Je n'ai donc attaqué ni les ttvans , que je respecte, ni les sciences, qui ont flR la consolation de ina vie; mais^si le temps me l'eût permis , j'eusse combattu pied à pied nos méthodes et nos systèmes. Ils nous ont jetés, en tout genre , dans un si grand nombre d'opinions absurdes , que je ne balance pas à dire que nos bibliothèques renf(prment aujourd'hui plus d'erreurs que de lumières. Je suis même prêt à parier que, si l'on met un quinzevingt dans la Bibliothèciue du roi, et qu'on lui laisse prendre un livre au hasard , la première page de ce livre où il mettra la main contiendra une erreur. Combien de probabilités n'aurais-je pas en ma faveur dans les romanciers, les poètes, les mythologistes, les historicM, les panégyristes, les moralistes, les physiciens des siècles passés, et les métaphysiciens de tous les âges et de tous les |nys? Il y a , à la vérité, un moyen bien simple d'arrêter le mal que leurs opinions peuvent produire , c'est de mettre tous les livres qui se contredisent à côté les uns des autres : comme ils sont, dans chaque genre, en nombre presque inlini, le résultat des connaissances humaines s'y réduira à peu près à zéro.

Ce sont nos métliodes qui nous égarent. D'abord, pour chercher la vérité, il faut être libre de toutes passions; et l'on nous en mspire, dès l'enfance, qui donnent la première entorse à notre raison. On y pose, pour base fondamentale de nos actions et de nos opmions , cette maxime : faites FORTUNE. Il arrive de là que nous ne voyous plus rien que ce qui a quelque relation avec ce désir. JjCS vérités naturelles même disparaissent pour nous, parce que nous ne voyons plus la nature «pie dans des machines ou dans des livres. Pour croire en Dieu , il faut que quelqu'un de considérable nous assure qu'il y en a un. Si Fénelon nous le dit , nous y cniyons , fiarce que Fénelon était précepteur du duc de. Bourgogne, ardievéc|ue ,

homme de qualité, et qu'on l'appelait Monseigneur. Nous sommes bien convaincus de l'existence de Dieu par les argumens de Fénelon, parce que son crédit nous en donne à nous-mêmes. Je ne dis jias cependant qoe sa vertu n'ajoute (|uelque degré d'autorité à ses preuves, mais c'est en tant qu'elle est liée avec sa réputation et sa fortune; car si nous rencontrons cette même vertu dans un porteur d'eau, elle devient nulle pour nous. Il aura beau nous fournir des preuves de l'existence de Dieu , plus fortes qoe toutes les spéculations de la philosophie , dans une vie méprisée, dure , pauvre , remplie de probité et de constance , et dans une résignation parfaite à la volonté suprême ; ces témoignages si positife sont de nulle coa«iidération pour notis; nous ne letir trouvons d'importance que quand ils acquièrent de la célébrité. Que quelque empereur s'avise d^embraaser la pliilosopliie dç cet homme obscur, ses maximes vont être louées dans tous les livres, et citées dans toutes les thèses; leur auteur sera gravé en estampes , et mis en petits bustes de plâtre sur toutes les cheminées; ce sera Épictète, Socrate, ou J.-J. Rousseau. Mais il arrive im siècle on s'élèvent des hommes avec autant de réputation que ceux-là, honorés par des princes puissans à qui il importe qu'il n'y ait pas de Dieu, et qui, pour faire la cour à ces princes , nient son existence : par le même effet de notre éducation qui nous faisait croire en Dieu sur la foi de Fénelon, d' Épictète, de Socrate et de J.-J. Rousseau , nous n'y croyons plus sur ceUe d'hommes aussi considérés, et qui sont encore plus près de nous. Ainsi nous mène notre éducation; elle nous dispose également à prêcher l'Évangile ou l'Alcoran , suivant l'intérêt que nous y trouvons.

C'est de là qu'est née cette maxime si universelle et si pernicieuse : Primo viverty deinde philosopharU « Premièrement vivre, cliercher en- . suite la sagesse. » Tout homme qui n'est pas firêt à donner sa vie pour la trouver, n'est pas digne de la connaître. C'est avec bien plus de raison que Juvénal a dit :

h ^Summum finMlo pipfcn^ vilain pfTf'^Mv» PB#ri

1 Et propter vilam. vivendi perdere caMsy .

I Croyez que le plus grand des crimes est de préférer la vie 9 à yhonnéteté , et de perdre pour l'ainour de la vie la seule > raison que nous ayons de vivre. >

Je ne parle pas des autres préjugés qui s'opposent à la recherche de la vérité , tels que ceux de l'ambition, qui portent cliacun de nous à se distingner ; ce qui ne peut guère se faire que de deux façons, ou on renversant les maximes les plus

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

vraies et les mienx établies poar y substituer les nôtres, ou en cherdiant à, plaire à tous les fiartis en réunissant les opinions les plus contradictoires; ce qui , dans les deux cas, multiplie les branches de l'erreur à l'infini. La vérité éprouve encore une multitude d'autres obstacles de la part des honimes puissans, à qui l'erreur est profitable. Je ne m'arrêterai qu'à ceux qui tiennent à la faiblesse de no- * tre raison , et j'examinerai leur influence sur nos connaissances naturelles.

Il est aisé d'apercevoir que la plupart des lois que nous avons données à la nature ont élé tirées, tantôt de noire faiblesse, et tantôt de notre orgueil. J'en prendrai quelques-unes au hasard parmi celles que nons regardons comme les plus certaines. Par exemple , nous avons jugé que le soleil devait être au centre des planètes pour en diriger le mouvement, parce que nons sonimes oblige de nous mettre au centre de nos af&ires pour y avoir l'œil. Mais si, dans les sphères célestes , le centre appartient naturellement aux corps les plus considérables, comment se fait-il que Saturne et Jupiter, qui sont beaucoup plus gros que notre globe , soient à l'extrémité de notre tourbillon ?

Comme la route la. plus courte est celle qui nous fatigue le moins, nous avons conclu de même que ce devait être celle de la nature. En conséquence, pour épargner au soleil environ cent quatre-vinglndix militons de lieues qu'il devrait parcoinrir chaque jour pour nous éclairer, nous faisons tourner la terre sur son axe. Cela peut être ainsi; mais si la terre tourne sur elle-même, il doit y avoir une grande différence dans l'espace que parcourent deux boulets de canon tirés en même temps, l'un vers l'orient, et l'autre vers l'occident; car le premier va avec le mouvement de la terre, et le second va en sens contraire. Pendant qu'ils sont tous deux en l'air, et qu'ils s'éloignent l'un de l'autre, en parcourant chacun six mille toises par minute, la terre, pendant la mêmcf minute, devance le premier, et s'éloigne du second avec une vitesie qui lui fait parcourir seize mille toises; ce qui doit mettre le point de leur départ à vingt-deux mille toises en arrière du boulet qui va à roccidenl , et à dix mille fbises en avant de celui qui va vers l'orient.

J'ai pit)posé cette objection à un habile astronome , ifuï en fut presque scandalisé. Il me répondit, suivant la coutume de nos docteurs, qu'elle avait déjà été foite, et qu'on y avait répondu. Enfla, comme je le priai d'avoir pitié démon ignorance et de me donner quelque solution, il me cita l'expérience prétendue d'une balle qu'on laisse tomber du haut du mât d'un vaisseau à la voile ,

et qui retombe précisément an pied dn mât, malgré la course dn vaisseau. « La terre, me dit-il, » emporte de même dans son mouvement de rota- » tion les deux boulets. Si oh les tirait perpendi- » culairement, ils retomberaient précisément an » point d'où ils sont partis. » Conmie les axiomes ne coûtent rien , et qu'ils servent à trancher tontes sortes de difficultés, il ajouta celui-ci : a Le mon- » vement d'un grand corps absorbe celai d'un pe- » tit. » Si cet axiome est véritable , lui répondlsje , la balle tombée du haut du mât d'un vaisseaa à la voile ne doit pas retomber au pied du mât; son mouvement doit être absorbé, non par celui * du vaisseau, mais par celui de la terre, qui est an bien plus grand corps : elle doit obéir uniquement à la direction de la pesanteur; et, par la même raison, la terre doit absorber le mouvement dn boulet qui va arrec elle vers l'orient, et le faire rentrer dans le canon d'on il est sorti.

Je ne voulus pas pousser plus loin cette difHculté; mais je restai , comme il m'est souvent arrivé après les solutions les plus lumineuses de nos écoles, encore plus perplexe que je ne l'étais auparavant. Je doutais non-seulement d'un système et d'une expérience, mais, qui pis est, d'un axiome. Ce n'est pas que je n'adopte notre système planétaire tel qu'on nous le donne; mais c'est par la raison qui l'a peut-être fait imaginer : c'est parce qu'il est le plus convenable à la faiblesse de mon corps et de mon esprit. Je trouve, en effet, que la rotation de la terre épargne ||aque jour bien du chemin au soleil : d'ailleurs , je ne crois pas du tout que ce système soit celui de la nature , et qu'elle ait révélé les causes du mouvement des astres à des hommes qui ne savent pas conmient se remuent leurs doigts.

Voici encore qnelques prd>abilités en faveur du -^N mouvement dn soleil autour de la terre. « Les st^ / ^ i> tronomes de Greenwich ayant découvert qu'une » étoile du Taurus a une déclinaison de deux mi- » nntes chaque vingt-quatre heures ; que cette » étoile n'étant point nébuleuse, et n'ayant point » de chevelure, ne peut être regardée comme con mète, ont communiqué leurs observations aux V astronomes de Paris, qui les ont trouvées exacn tes. M. Messier doit en faire le rapport à l'Aca- » demie des Sciences, à la première assemblée '*^.»

Si les étoiles sont des soleils, voilà donc un soleU qui se ment, et son mouvement doit être une présomption pour le mouvement du nôtre.

On peut, d'un autre côté, présumer la stabilité de la terre, en ce que la distance entre les étoiles

' Cowi-ifrde r Europe, veiidi't>di 4 mai 1781,

ÉTUDE NEUVIÊMK.

ne cliange poînl par rapport à nous , ce qui devraii arriver d'une manière sensible, si nous parcourions dans on an, comme on le dit , un cercle de soixante-quatre millions de lieues de diamètre dans le ciel; car, dans un si long espace, nous nous approcherions des unes, et nous nous doignerions desaiitres.

Soixante-quatre millions de lieues ne sont, diton , qu'un point dans le ciel, par rapport à la distance qui est entre les ëtoUes. J'en doute. Le soleil , qui est un million de fois plus gros que la terre, n'a plus qu'un demi - pied de diamètre apparent à (rente -deux millions de lieues de nous. Si cette distance réduit à un si petit diamètre un si grand corps, il ne faut pas douter que celle de soixante-quatre millions de lieues ne le diminuât bien davantage, et ne le réduisit peut-être à la grandeur d'une étoile; et il y a grande apparence que si , lorsqu'il serait réduit à celte petitesse, nous nous en éloignions encore de soixante-quatre millions de lieues, il disparaîtrait tout-à-fait. Comment se fait-il donc que lorsque la terre s'approche ou s'éloigne de cette distance des étoiles du firmament , en parcourant son cercle annuel , aucune de ces étoiles n'augmente où ne diminue de grandeur par rapport à nous?

Voici, de plus, quelques observations qui prouveront au moins que les étoiles ont des mouvemens qui leur sont propres. I.^ anciens astronomes ont observé, dans le cou de la Baleine, une étoile qui avait beaucoup de variété danses apparitions : tantôt elle paraissait pendant titns mois , tantôt pendant un plus long intervalle, et on la voyait tantôt plus petite et tantôt plus grande. Le temps de ses apparitions n'était point r^lé. Les mêmes astronomes rapportent qu'ils ont vu une nouvelle étoile dans le cœur du Cygne , qui disparaissait de temps en temps. En i600, elle était égale à une étoile de la première grandeur; elle diminua peu à peu , et enfin elle disparut. M. Cassini l'a aperçue eu '1655. Elle augmenta successivement pendant cinq ans ; ensuite elle diminua , et on ne la revit plus. En 1670, une nouvelle étoile se montra proche de la tête du Cygne. Elle fut obser^'ée par le père Anselme y chartreux, et par plusieurs astronomes. Elle disparut , et on la revit en 1672. Depuis ce temps-là, on ne l'a plus vue qu'en 1709; et, en 1713 , elle a tout-à-fait disparu. Ces exemples prouvent que non -seulement les étoiles ont des mouvemens, mais qu'elles décrivent des courbes bien différentes des cercles et des ellipses que nous avons assignés aux corfis célestes. Je suis persuadé qu'il y a entre ces mouvemens la même varie te qu'entre ceux de plusieurs corps sur la terre ; et

qu'il y a des étoiles qui dérivent des cydoldeft, des spirales, et plusieurs autres courbes dîmt nous n'avons pas même d'idée *.

Je n'en dirai pas davantage , de peorde paraître plus instruit des affaires du del que des nôtres. Je n'ai voulu exposer ici que mes doutes et mon ignorance. Si les étoiles sont des soleils , fl y a donc des soleils qui sont en mouvement,' et le nôtre pourrait fort bien se mouvoir comme eux '^

Cest ainsi que nos maximes générales deviennent des sources d'erreurs ; car nous ne manquons pas d'assigner le désordre là où nous n'apercevons plus notre ordre prétendu. Celle que j'ai citée précédemment , qui est que la nature prend dans ses opérations la voie la plus courte , a rempli notre physique d'une multitude de vues fausses. H n'y en a pas cependant de plus contredite par l'expérience. La nature fait serpenter, sur la terre , l'eau des rivières , au lien de la faire couler en ligne droite; elle feil faire aux veines de grands détours dans le corps humain , et elle a percé même exprès des os, afin que quelques-unes des vemes principales passassent dans Fépaisseur des membres , et qu'elles ne fussent pas exposées à être blessées par des chocs extérieurs. Enfin elle développe an champignon dans une nuit , et elle ne perfeclîoiine un chêne que dans un siècle. La nature prend rarement la voie la plus courte , mais elle prend toujours la plus convenable.

Cette fureur de généraliser nous a fait produire, dans tous les genres, un nombre infini de maximes, de sentences et d'adages qui se contredisent sans cesse. Selon nous, un hommede génie voit tout d'un coup d'œil , et exécute tout avec une seule loi. Pour moi, je pense que cette sublime manière de voir et d'exécuter est encore une des plus grandes preuves de la faiblesse de Fesprit humain. Il ne peut marcher à son aise que par une seule roote. Dès qu'il en voit plusieurs, il se trouble et se fburvoie ; il ne sait quelle est celle qu'il doit choisir : pour ne pas s'égarer, il n'en admet qu'une; et quand une fois il y est engagé , l'orgueil le mène lom. L'auteur de la nature, au contraire, embrassant dans son intelligence infinie toutes les sphères des êtres , procède à leur production par des lois aussi variées que ses vues inépuisables, pour arriver à un seul but , qui est leur bien général. Quelque mépris que les plûlosophes aient pour les causes finales , ce sont les seules qu'il nous donne à connaître : il nous a caché tout le reste. Il est bien digne de remarque que le seul but qu'il découvre

* Oa peut consulter, sur ce siûta, le vir cliapitre de Toiivragc de Maup^rtiiîM , sur la fîRifttî des salm, ( A.-M.)

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

Viù

à noire inldligence soit encore le même que cdui qii*il propose à nos vertus.

Une de nos méthodes les plus ordinaires, lorsque nous saisissons quelque effet dans la nature, c'est de nous y arrêter d'abord par faiblesse, et d'en tirer ensuite , par vanité , un principe universel. Si , après cela , on trouve le moyen , qui n'est pas difficile , de lui appliquer un théorème de géométrie, un triangle, une équation , seulement un a + b , en voîlà assez pour le rendre à jamais vénérable. C'est ainsi que , le siècle passé , on expliquait tout par la philosophie corpusculaire, parce qu'on s'était aperçu que quelques corps se formaient par intus-snsception on par agrégation de parties. Un peu d'algèbre qu'on y avait joint hii avait donné d'autant plus de dignité, que la plupart des raisonneurs de ce temps-là n'y entendaient rien du tout. Mais comme elle était mal reniée , elle n'a pas subsisté. On ne parie seulement pas aujourd'hui d'une foule de savans etd'illustresqoe l'Europe comblait alors d'éloges.

D'autres, ayant trouvé que l'air pesait, se sont mis à prouver avec toutes sortes de machines que l'air avait du poids. Nos livres ont rapporté tout à la pesanteur de l'air, végétation , tempérament de l'homme, digestion, circulation du sang, phénomènes, ascension des fluides. U est vrai qu'on s'est trouvé un peu embarrassé par les tuyaux capillaires, on l'eau monte indépendamment de l'action de l'air. Mais tout cela s'explique aussi; et malheur, comme disent quelques écrivains, à ceux qui ne les entendent pas ! D'autres se sont occupés de son élasticité, et ont expliqué également bien par son ressort toutes les opérations de la nature. Chacun s'est écrié que son voile était levé, que nous l'avions prise sur l^t. Mais unSauvage, qui marchait contre le vent, ne savait-il pas que l'air avait du poids et du ressort ? N'employait-il pas ces deux qualités, lorsqu'il v<^uait à la voile dans sa pirogue? A la bonne heure si nous appliquions les effets naturels bien calculés et bien vérifiés aux besoins de notre rie; mais , pour rordinah*e, c'est à régler les opérations de la nature, et non les nôtres.

D'autres trouvent encore plus commode d'exposer le système du monde, sans en tirer aucune conséquence. Ils lui supposent des lois qui ont tant de justesse et de précision , qu'ils ne laissent plus rien à fiûre à la Providence divine. Us représentent Dieu comme un géomètre ou un machiniste, qui s'amuse à Caire des sphères pour le plaisir de les faire tourner. Ib n'ont aucun égard aux convenances et aux autres causes intelligentes. Quoique l'exactitude de leurs observations leur fiisse honneur, leurs rc^sultats ne satisfont point du tout.

I.,eur manière de raisonner sur la nature ressemble à celle d'mi Sauvage qui, considérant dans une de nos villes le mouvement de l'aiguille d'une horloge publique, et voyant, à certains points qu'elle marque sur le cadran, des cloches s'ébranler, des hom- X mes sortir de leurs maisons, et une partie delà société se mettre en mouvement, supposerait qu'une horloge est le principe de toutes les occupations européennes. C'est le défout qu'on peut reprocher à la plupart des sciences , qui , sans consulter la fin des opérations de la nature, n'en étudient que les moyens. L'astronomie ne considère plus que le cours des astres , sans fiiire attention aux rapports qu'ils ont avec les saisons. La chimie ayant trouvé, dans l'agrégation des corps , des parties , comme les sels, qui s'assimilaient, ne voit plus que des sels pour principe et pour lin *. L'algèbre ayant été mveniée pour faciliter les calculs, est devenue ime science qui ne calcule quedes grandeurs imaginaires, et qui ne se propose que des théorèmes inapplicables aux besoins de la vie.

Il est résulté de là une infinité de désordres ph» grands qu'où ne le peut dire. La vue de la nature, qui rappelle aux peuples les plus sauvages, nonseulement l'idée d'un Dieu , mais celle d'une infinité de dieux , nous présente à nous autres des idées de fourneaux , de sphères , d'alambics et de cristallisations. Au moins les Naïades , les Sylvains, ApoUon, Neptune, Jupiter, donnaient aux anciens du respect pour les ouvrages de la création , et les attachaient encore à la patrie par un sentiment religieux. Mais nos machines détruisent les harmonies de la nature et de la société. La première n'est plus pour nous qu'un triste th^re composé de leviers, de poufies , de poids et de i^essorts ; et la seconde, qu'une école dé disputes. Ces systèmes, dit-on , exercent les esprits. Cela pourrait être, s'ils ne les égaraient pas; mais ils n'en dépravent pas moins le cœur. Pendant que l'esprit pose des inîncipes, le cœur tire des conséquences. Si tout est l'ouvrage de puissances aveugles, d'attractions, de fermentations, de jeux, de fibres, de masses, il faut donc céder à leurs lois, comme

* Peu de temps après la piiblicatioa des Éludes , les eipérienoes de Lavoisier changèrent , comme nous l'avons dit, la face de la chimie. L'eau et l'air lurent décomposés; lestas prirent la place des sels, et leur Uiéorie servit à tout expliquer. Ahisl, dans les sciences, ce qui est vérité la veflie est enenr le lendemain ; mais ces variations, loin de nuire aux raisonnemens de l'auteur, doivent servir i les appuyer. La chimie changera encore; les fttKf^fcfc la Nature resteront: et si jamais un autre éditeur se croit obligé d'ajouter une note à celle-ci pour marquer les progrès de la physique, U ne fera que donner une nouvelle preuve de l'incertitude des sciences. CA.-M.)

ÉTUDE NEUVIÈME

tous les autres corps. Des femmes et des enfens en tireot ces conclusions. Que devient alor^ vertu? n but obéir, dit-on , aux lois de la nature. Il faut donc obéir à la pesanteur, s'asseoir et ne pas mardier. La nature nous parle par cent mille voix. Quelle est celle qui s'adresse à nous? Prendronsnous, pour régler notre vie, Texemple des poissons , des quadrupèdes , des plantes, on même des corps célestes?

Il y a des métaphysiciens, au contraire, qui, sans avoir égard à aucune loi physique, vous expliquent tout le système du monde avec des idées abstraites. Mais une preuve que leur système n'est pas celui de la nature, c'est qu'avec leurs matériaux et leur niétho<1e , il est fort aisé de renverser leur ordre et d'en former un tout différent, pour peu qu'on s'en veuille donner la peine. Il en naît môme une réflexion bien propre à humilier notre intelligence ; c'est que tous ces efforts du génie des hommes, loin de pouvoir bâtir un monde, n'y feraient pas seulement mouvoir un grain de sable.

n y en a d'autres qui regardent l'état où nous vivons comme un état de ruine et de punition. Ils supposent, d'après des autorités sacrées, que cette terre a existé avec d'autres harmonies. J'admets ce que l'Ecriture sainte nous dit à ce sujet, excepté les explications des commentateurs. Telle est la faiblesse de notre raison, que nous ne pouvons rien concevoir ni imaginer au-delà de ce que la nature nous montre actuellement. Ainsi ils se trompent beaucoup, par exemple , lorsqu'ils nous disent que, lorsque la terre était dans un état de perfection, le soleil était constanmient à l'équateur; qu'il y avait égalKé de jours et de nuits, un printemps perpétuel , des campagnes unies comme des plaines, etc. Si le soleil était coastamment à l'équateur, je doute qu'il y eût un seul point sur la terre qui fût habitable. D'abord , la zone torride serait brûlée de ses feux, comme nous l'avons démontré; les deux zones glaciales s'étendraient bien plus loin qu*elles ne le font ; les zones tempérées seraient au moins aussi froides vers leur milieu (|u'elles le sont à l'équinoxe de mars, et cette température ne permettrait pas à la plupart des fruits d'y venir en maturité. Je ne sais pas où serait le printemps; mais s'il était perpétuel quelque part , il n'y aurait jamais là d'autonme. Ce serait encore pis, s'il n*y avait ni rochers ni monta ;;nes à la surfoce du globe ; car aucun fleuve ni ruisseau ne coulerait sur la terre. Il n'y aurait ni abri ni reflet au nonl pour échauffer la germination des plantes, et il n'y aurait point d'ombres ni d'humidité au midi pour les préserver de la chaleur. Ces dispositions admirables existent aciuelieuient en Finlande, en Suède,

au Spitzbei^ , et sur toutes les terres septentrionales, qui sont d*autant plus chargées de roGhen qu'elles s'avancent vers le nord ; et elles se retrouvent encore aux îles Antilles, à Plie de France, et aux autres Iles et terres comprises entre les tropiques , dont les campagnes sont parsemées de rodiers, surtout vers la ligne, dans l'Ethiopie, dont la nature a couvert le territoire de grands et hauts rochers presque perpendiculaires, qui fbrment autour d'eux des vallées profondes pleines d'ombre et de fraîcheur. Amsi , comme nous l'avons dit, pour réfuter nos prétendus plans de perfection , il suffit de les admettre.

n y a d'autres savans, au contraire , qui ne sortent jamais de leur routine, et qui s'abstiennent de rien voir au delà , quoiqu'ils soient très-riches en bits : tels sont les botanistes. Ils ont observé des parties sexuelles dans les plantes, et ils sont uniquement occupés à recueillir les fleurs, et à les ranger suivant le nombre de ces parties, sans se soucier d'y connaître autre chose. Quand ils les ont classées dans leurs tètes et dans leurs herbiers, en ombelles , en roses ou en tubulées , avec le nombre de leurs étamines, si avec cela ils peuvent y joindre quelques noms grecs, ils possèdent, à ce qu'ils pensent, tout le système de la végétation.

D'autres , à la vérité , parmi eux , vont plus loin. Us en étudient les principes; et pour en venir à bout , ils les pilent dans desi mortiers, ou les décomposent dans leurs alambics. Quand leur opération est achevée, ils vous montrent des sels, des huiles , des terres , et vous disent : Voilà les principes de telle et telle plante. Pour moi, je ne crois pas phis qu'on puisse montrer les principes d'une plante dans une fiole , que ceux d'un loup ou d'un mouton dans une marmite. Je respecte les procédés mystérieux de la chimie; mais lorsqu'elle agit sur les végétaux , elle les détruit. Voici le jugement qu'un habile médecin a porté de ses expériences. C'est le docteur J.-B. Chomel, dans le discours préliminaire de son utile >/6régé deV Histoire des Plantes usuelles *: a Près de deux mille » analyses de plantes différentes , dit-il , faites par » les chimistes de TAcadémie royale des Sciences, » ne nous ont appris autre chose, sinon qu'on tire » de tous les végétaux une certaine quantité de li- » queurs acides, plus ou moins d'huile essentielle » ou fétide, de sel fixe, volatil ou concret, de » flegme insipide et de terre, et souvent presque » les mêmes principes et en même quantité, de » plantes dont les vertus sont très -différentes.

* Tome I , pagp 57.

REPONSES Al X OBJECTIONS.

» Aioni, ce travail (rès4ong et très-pénible a été » une tentative inutile poor la déowiverte des ef- > fels des plantes , et n'a servi qn'à nous détrom- » per des préjugés qu'on pourrait avoir sur les » avantages de ces analyses. » U ajoute que le fameux diimiste Ilomberg ayant semé les mêmes plantes dans deux caisses remplies de terre dessalée par une forte lessive , dont l'une ensuite fut arrosée avec de l'eau commune , et l'autre avec de l'eau où l'on avait dissout du nitre, ces plantes rendirent à peu près les mêmes principes. Ainsi , voilà notre science systématique U)ut-à-&it déroutée ; car elle ne peut découvrir les qualités essentielles des plantes y ni par ieur composition , ni par leur décomposiiiou.

Il y a bien d'autres erreurs sur les lois de leur développement et de leur fécondation. Les anciens avaient reconnu dans plusieurs [liantes des mâles et des femelles, et une fécondation par des émanations de poussières séminales, telle que dans les palmiers dattiers. Nous avons appliqué cette loi à tout le rè^ie végétal. Elle est, en effet, très-répandue; mais combien de végétaux se propagent encore par des rejetons, par des tronçons, par des traînasses, par les extrémités de leurs branches ! Voilà, dans le même règne , bien des manières de :« reproduire. Cependant , quand nous n'apercevons plus dans la nature la loi que nous avons une fois adoptée dans nos livres, nous croyons qu'elle s'égare. Nous n'avons qu'un fil, et quand il se rompt nous imaginons que c'en est fait du système du monde. L'intelligence suprême disparaît pour nous, dès que la ndtre vient à se troubler. Je ne doute pas cepeiMlant que l'A uteiir de la nature n'ait établi, au smet des lentes que tant de gens étudient, des fois qui nous sont encore inconnues. Void à ce sujet une observation que je li\Te à l'expérience de mes lecteurs.

Ayant transplanté, au mois de février de .l'année ^783, des plantes de violette simple qui commençaient à pousser de petits boutons de fleurs , cette transfikintation a arrêté leur développement d'une manière assez extraordinaire. Ces petits boutons n'ont point fleuri ; mais leur ovaire s'étant gonflé est fiarvenu à sa grosseur ordinaire, et s'est changé en capsule remplie de graine, sans laisser apercevoir au dehors ou au dedans , ni pétale, ni anthère, ni stigmate, ni aucune partie quelconque de la floraison. Tous ces boutons ont présenté successivement le même pliéuomène dans les mois de mai , de juin et de juillet, sans qu'aucune de ces [liantes de violettes ait produit la moindre fleur. J'ai a[)erçu seiUement dans les boutoiki naissans que j'ai miverts, les parties de la flo-

BERNARDIff.

raison flétiies sous les calices. J'ai ressemé leur graine qui n'a^-ait |M>int été fécondée; et jusqu'à présent die n'a point levé. Cette expérience est favorable au système de Linnée; mais elle s'en écarte, en ce qu'eUe fait voir qu'une plante peut donner son fruit sans fleurir.

On peut remarquer ici , dès à pcésenL^queJes lois physiques sont subonlonnées à des lois de convenance^ ê'î^i^wÇyPàt exemplMesJuis^e la vé^étation^ à la ^-^jl^^^rnjlfa ffrrt sfinriMn pour lesquels elfes ont été laites. Amsi, quoique la floraison de ma violette ait été interrompue, cela ne l'a pas em|)êdice de donner sa graine pour la subsistance de quelque animal qui s'en nourrit. C'est [MMu* cette raison que les plantes les [dus utiles, conune les graminées, sont celles qui ont le pJus de différens moyens de se re(Nroduire. Si la nature, à leur égard , ne s'était réduite qu'à la loi de la floraison, elles ne se multi[)lieraient point lorsqu'elles sont pâturées par les animaux, qui broutent sans cesse leurs sommités. Il en est de même de celles qui croissent le long des rivages, telles que les roseaux , et les arbres aquatiques, conune les saules, les aunes, les peapliers, les osiers, les manglîers, lorsque les eaux se débordent, et qu'dles les ensablent ou les renversent , ce qui arrive fréquenunent. Les rivages resteraient dépouillés de verdure, si les végétaux qui y croissent n'avaient la facuhé de se re|iroduire de leurs propres tronçons. Il n'en est pas de même des arbres de montagne, comme les palmiers, sa- [lins, cèdres, mélèzes, pins, qui ne sont pas exposés aux mêmes événemeiis , et qu'on ne [leiit dire re[Nrendre de bouture. Si l'on coape même le sommet d'un palmier, il périt.

Nous retrouvons ces mêmes lois de convenance dans les générations des animaux , auxqudles nous attribuons de Tinoertitude dès que nous y découvrons des \'ariétés , ou que nous rapprochons du r^ne végétal par des relations imaginaires lorsque nous a|)ercevons des effets qui leur sont communs. Ainsi , par exem[)le , si les [mcerons sont vivi[>are^ l'été , c'est que leurs petits trouvent dans cette, saison la tem[)érature et la nourriture qui leur! convient, dès qu'ils viennent au monde; et s'iti sont ovi|>ares en automne, c'est que la postérité de ces insectes délicats n'aqrait [hi passer l'hiver, si die n'avait été renfermée dans des ceufs. C'est par ces mêmes raisons que, si l'on arradie une paie à im crabe ou à une écrevisse, il lui en repousse une autre , qui sort de son coq» , comme une brandie sort d'un végétal. Ce n'est pas que cette reproduction animale soit l'effet de quelque analogie roécani(|ne entre les deux règnes; mais

im

ÉTUDE NEUVIÈME

ees animaux étant destinés à vivœ sur'ies rifages, parmi les rochers, où ils sont exposés aux mouvemeiis des flots, la nature leur donne de reproduire les membres exposés à être retranchés ou rompus par le roulement des cailloux , comme ellea domié aux végétaux qui croissent sur les rivages de se reproduire de leurs trotiçons, parce qu'ils sont exposés à être renversés par le débordement des eaux. La médecine a tiré de ces analogies apparentes des règnes une multitude d'erreurs. Il suflll d'examiner la marche de ses études , pour les regarder comme fort suspectes. Elle cherdie les opérations de l'ame dans des cadavres, et les fonctions de la vie dans la léthargie de la mort. Aperçoit-elle (|uelque propriété dans un v^étal , elle en fait un remède universel. Ecoutez ses adages. Les plantes sont utiles à la vie; elle en conclut qu'en se nourrissant de végétaux , on doit vivre des siècles. Dieu sait que de livres , de discours et d'éloges ont été faits sur les vertus des plantes! Cependant une multitude de malades meurent, l'estomac plein de ces merveilleux simples. Ce n'est pas que je nie leurs qualités appliquées bien à propos; mais je rejette absolument les raisonnemens qui attaclient à l'usage du régime végétal la durée de la vie humaine. La vie de l'homme est le résultat de toutes Jes convenances morales, et tient plus à la soiN'iété, à la tempérance et aux autres vertus, qu'à -la nature des alimens. Les animaux qui ne vivent •que de plantes parviennent-ils seulement à l'âge •des hommes? Les daims et les diamois qui paissent les admirables vulnéraires de la Suisse ne devraient jamais mourir ; cependant leur vie est -courte. Les mouches qui sucent le nectar de leurs fleurs meurent aussi, et plusieurs de leurs espérées, dans l'espace d'un an. La vie a un terme ^xé pour chaque genre d'animal, et un régime qui lui est propre; celle de l'homme seul s'étend à tout. ïje Tartare vit de diair crue de cheval , le HoUandais de poissons, un autre peuple de racines, un autre de laitage, et par tont pays on trouve des vieillards. Le vice seul et le chagrin abrègent la vie ; et je suis persuadé que les affections morales s'étendent si loin pour les hommes, que je ne crois pas qu'il y ait une seule maladie qui ne leur doive son origme.

Voici ce que penagit Socrate de la philosophie systématique de son siècle; car elle s'est Hvrée, dans tous les âges, aux mêmes égaremens. a II ne » s'amusait point, dit Xénophon, à traiter des sew crets de la nature , ni à rechercher comment a » été fait ce que les sopliisies ont appelé monde, » ni quel puissant ressort gouverne toutes les cho- » ses célestes : au contraire il montrait la folie de

» œnx cpii 8*adoonent à ces oontemplatioos, et il » deman^iit si c'était après avoir acquis une par- » faite connaissance des choses humaines qu'ils » entreprenaient la recherche des divines , on s'ils » croyaient être fort sages de négliger ce qui les » touche , pour s'occuper à ce qui est au-dessus » d'eux. Il s'étonnait encore comment ils ne » voient pas qu'il est impossible aux hommes de » rien comprendre à toutes ces merveilles, puisque » ceux qui ont la réputation d'y être les plus sait vans ont des opinions toutes contraires , et ne » peuvent s'accorder non plus que dea insensés; » car, comme entre les insensés les hommes n'ont » point de peur des accidens les plus éponvanta- » blés, et les autres craignent ce qui n'est pas à » craindre, de même entre ces pliilosophes les uns v ont cru qu'il n'y a point d'action qui ne se paisse » faire en public , ni de parole qu'on ne puisse dire » librement devant tout le monde; les autres, an » contraire, ont pensé qu'il follait fuir la conver- » sation des honmies, et se tenir dans une perpé- » tuelle solitude : les uns ont méprisé les temples » et les autels , et ont enseigné de ne point hono- » rer les dieux ; les autres ont été si superstitieux » que d'adorer les bois, les pierres et les animaux » irraûïonnables. Et quant à la science des dioses » naturelles , les uns n'ont reconnu qu'un seul » être , les autres en ont admis un nombre infini : 1» les uns ont voulu que toutes choses fussent dans » un mouvement perpétuel , les autres ont cm que » rien ne se meut : les uns ont dit que le monde » était plein de continuelles générations et oomip- » lions, et les autres assurent que rien ne s'en- » gendre ni ne se détruit. Il disait encore qu'il eût » bien voulu savoir de ces gens-là, s'ils avaient es- » pérance de mettre quelque jour en pratiqoe œ » qu'ils appremient; comme ceux qui savent un » art peuvent Texercer quand il leur plaît , aoit » pour leur utilité particulière, soit pour le ser- » vice de leurs amis; et s'ils s'imaginaient aussi, » après avoir trouvé les causes de tout ce qui se » fait , pouvoir donner des vents et des pluies, et , » disposer les temps et les saisons selon leurs » besoins, ou s'ils se contentaient de leur simple » connaissance , sans en attendre jamais d'autre » utilité *, «

Ce n'est pas que Socrate n'eût très-bien étudie la nature; mais il n'avait cessé d'en rechercher les causes que pour en admirer les résultats. Personne n'avait plus recueilli d'observations à ce sujet que lui. Il les employait fréquemment dans ses conversations sur la Providence divine.

• Wnophnn , drs Chosrs mémorables de Socraît , lir. i.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

La nature ne nous présente de toutes parts que des harmonies et des convenances avec nos besoins, et nous nous obstinons à remonter aux causes qu'elle emploie, comme si nous voulions lui enlever le secret de sa puissance. Nous ne connaisscms pas seulement les principes les plus communs qu'elle a mis dans nos mains et sous nos pieds. La terre, l'eau, l'air et le feu sont des élémens, disonsHBOos. Mais sous quelle forme doit paraître la terre pour être un clément ? Cette couche , appelée hiimiis , qui la couvre presque partout, et qui sert de base au rè^e végétal , est un débris de toutes sortes de matières, de marne, de sable, d'argile , de végétaux. Est-ce le sable qui est sa partie élémentaire? mais le sable parait être un débris de rocher. Est-ce le rocher qui est un élément ? mais il parait à son tour une agrégation de sable, comme nous le voyons dans les masses de grès. Lequel des deux, du sable ou du rodier, a été le principe de l'autre , et l'a précédé dans la formation du globe ? Quand nous serions instruits de cette époque, nous ne tiendrions rien. Il y a des rochers formés de toutes sortes d'agrégations : le granit est composé de grains; les marbres et les pierres calcaires, de pâle de coquilles et de ma> drépores. Il y a aussi des bancs de sable composés des débris de toutes ces pierres : j'ai vu du sable de cristal. Les poissons à coquilles, qui semblent nous donner des lumières sur la nature de la pierre calcaire, ne nous indiquent point l'origine primitive de cette matière; car ils forment eux-mêmes leurs coquilles de ses débris qui nagent dans la mer. Les difOcullés augmentent quand on veut expliquer la formation de tant de corps qui sortent et se nourrissent de la terre. On a beau appeler à son secours les analogies, les assimilations, les homogénéités et les hétérogénéités. N'est-il pas étrange que des milliers d'espèces de végétaux résineux, huileux, élastiques, mous et combustibles, diffèrent en tout du sol dur et pierreux qui les produit? Les philosophes siamois ne sont point embarrassés à ce sujet; car ils admettent dans la nature un .cinquième élément , qui est le bois. Mais ce supplément ne peut pas les mener bien loin ; car il est encore plus étonnant que la matière animale se forme de la matière végétale, que celle-ci de la fossile. Comment devient-elle sensible, vivante et passionnée? On y foit intervenir, à la vérité, l'action du soleil. Mais comment le so- ^ leil pourrait-il être dans les animaux la cause de quelque affection morale, ou , si l'on aime mieux, de quelque passion , lorsqu'on ne voit pas qu'il a^sse comme ordonnateur sur les parties mêmes des plantes? Par exfmple, son effet général est de

dessécher ce qui est humide. Comment arrive-t-il donc que dans une pêche exposée à sou action, la pulpe soit fondante au dehors, et le noyau qui est caché au dedans soit très-dur, tandis que le contraire arrive dans le fruit du cocotier, qui est plein de lait au dedans, et revêtu en dehors d'une écale dure comme une pierre? I^ soleil n'a pas plus d'influence sur la construction mécanique des animaux : leurs parties intérieures les plus abreuvées d'humeurs, de sang et de moelle sont souvent les plus dures, comme les dents et les os; et les parties les plus exposées à l'action de sa chaleur sont souvent très-molles, comme les poils, les plumes, les chairs et les yeux. Conmient se fait-il encore qu'il y ait si peu d'analogie entre les plantes tendres, ligneuses , sujettes à pourrir, et la terre qui les produit; et entre les coraux et les niaflrépores de pierre, qui forment des bancs si étendus entre les tropiques , et l'eau de la mer où ils sont formés? Il semble que le contraire eiU di^ arriver: l'eau eût dû produire des plantes molles, et la terre .des plantes solides. Si les choses existent ainsi, il y en a sans doute plus d'une raison, mais j'en entrevois une qui me parait fort bonne : c'est que, si ces analogiies avaient lieu, les deux élémens seraient inliabitables en peu de temps; ils seraient bientôt comblés par leur propre végétation. La mer ne pourrait j[)riser des madré|iores ligneux, ni l'air dissoudre des forêts pierreuses.

On peut établir les mêmes doutes sur la nature de l'eau. L'eau , disons-nous , est formée de petits globules qui roulent les uns sur les autres : c'est à la forme sphérique de ses élémens qu'il faut attribuer sa fluidité. Mais si ce sont des globules , il doit y avoir entre eux des intervalles et des vides, sans lesquels ils ne seraient pas susceptibles de mouvement. Pourquoi donc l'eau est-elle incompressible ? Si vous la comprimez fortement dans un tuyau , elle passera au travers de ses pores , s'il est d'or ; et elle le fera crever s'il est de fer. Quelque effort que vous y employiez, vous ne pourrez jamais la réduire à un plus petit volume. Mais loin de connaître la forme de ses parties intégrantes, nous ignorons quelle est celle de leur ensemble. Est-ce d'être répandue en vapeurs invisibles dans l'air, comme la rosée; ou rassemblée en brouillards dans les nuages, ou consolidée en masse dans les glaces , ou fluide enGn comme dans les rivières? I^ fluidité , disons- nous, est un des principaux caractères de l'eau. Oui, parce que nons la buvons dans cet état , et que c'est sons ce rapport-là qu'elle nous intéresse le plus. Nous déterminons son caractère principal, comme celui de tous les objets de la nature , par la raison que j'ai

ÉTUDE NEUVIÈME

déjà (U(e , par notre principal besoin ; mais ce caractère même lui, parait étranger : elle ne doit sa fluidité qu*à Tactionde la chaleur; si vous Ten fjrivez , elle se change en glace. Il serait bien singulier que , malgré nos définitions fondamentales , l'état naturel de Feau fût d'être solide, et que l'état naturel de la terre fût d'être fluide ; et c'est ce qui doit être, si l'eau ne doit sa fluidité qu'à la dialeur, et si la terre n'est qu'une agrégation de sables réunis par différens gluten , et rapprochés d'un centre commun par l'action générale de la pesantevr.

Les qualités élémentaires de l'air ne sont pas plus faciles à déterminer. L'air est , disons-nous , un coi'ps élastique : loi^u'il est renfermé dans les grains de la poudre à canon, l'action du feu le dilate au point de lui donner la puissance de chasser un boulet de fer à une distance prodigieuse. Mais comment, avec tant de ressort, pouvait-il être comprimé dans des grains d'une poudre frial)le? Si vous mettez même quelque matière liquide en fermentation dans un bocal, il en sortira mille fois pins d'air que vous ne pourriez y en renfermer sans le rompre. Comment cet air pouvait-il être contenu dans une matière molle et fluide , sans se dégager de lui-même ? L'air chargé de vapeurs est réfrangible , disons-nous encore. Plus on avance dans le nord , plus on y volt le soleil élevé sur l'horizon , au-dessus du lieu qu'il occupe dans le ciel. Les HoUandais qui passèrent, en 1597, l'hiver dans la Nouvelle-Zemble , après une nuit de plusieurs mois, virent reparaître le soleil quinze jours plus tôt qu'ils ne s'y attendaient. Voilà qui va bien. Mais si les vapeurs rendent l'air réfrangible, pourquoi n'y a-t-iï ni aurore , ni crépuscule, ni aucune réfraction durable de la lumière entre les tropiques, sur la mer , où tant de vapeurs sont élevées par l'action constante du soleil , que l'horizon en est quelquefois tout embrumé ?

Ce ne sont pas les vapeurs qui réfractent la lumière , dit un autre philosophe, c'est le froid; car la réfraction de l'atmosphère n'est pas si gi^nde à la fin de l'été qu'à la fin de l'hiver, à l'équinoxe d'automne qu'à celui du printemps.

Je tombe d'accord de cette observation ; cependant, après des jours d'été très-chauds, il y a réfraction dan^ le nord aiasi que dans nos climats tempérés, et il n'y en a point entre les tropiques : ainsi , le froid ne me parait point être la cause mécanique de la réfraction , mais il en est la cause finale. CeUe admirable multiplication de la lumière, qui augiuente dans l'atmosphère à proportion de l'intensité du froid , me parait une suite de cette même loi qui fait passer la lime dans les signes

septentrionaux à mesure que le soleil les abandonne, et qnï lui fait éclairer les longues nuits de notre pôle pendant que le soleil est sous l'horizon ; car la lumière, de quelque espèce qu'eUe soit , est chaude. Ces harmonies merveilleuses ne sont point dans la nature de élémens , mais dans la volonté de celui qui les a ordonnés pour le besoin des êtres sensibles.

Le feu nous offre encore de plus incompréhensibles phénomènes. Le fen d'abord est- il matière? La matière, suivant les définitions de la philosophie, est ce qui se divise en longueur, largeur et profondeur. Le feu ne se divise que suivant sa longueur perpendiculaire. Vous ne partagerez jamais une flamme ou un rayon de soleil dans sa largeur horizontale. Voilà donc une matière qui n'est divisible que dans deux dimensions. De plus, elle n'a point de pesanteur, car elle s'élève toujours; ni de légèreté, car elle descend et pénètre les corps les plus bas. Le feu est , dit-on , renfermé dans tous les corps. Mais puisqu'il est dévorant, comment ne les consume-t-il pas ? Comment peutil rester dans l'eau sans s'éteindre? Ces diflicultés, et plusieurs autres , ont porté Newton à croire que le feu n'était pas un élément , >mais une certaine matière subtile mise en mouvement. Â la vérité , les frottemens et les chocs font paraître le feu dan<i plusieurs corps. Mais pourquoi l'air et l'eau , quelque agités qu'ils soient, ne s'enflamment-ils point? Pourquoi l'eau même se refroidit-elle par le mouvement, elle qui n'est fluide que parce qu'elle est imprégnée de feu ? Pourquoi contre la nature de tous les mouvemens, celui du feu va-t-il en se propageant, au lieu de s'arrêter? Tous les corps perdent leur mouvement en le communiquant. Si vous frappez plusieurs billes avec une seule, le mouvement se communique entre elles, se partage el se perd. Mais une étincelle de feu dégage d'une pièce de bois les particules de feu , ou de matière subtile, si l'on veut, qui y sont renfermées, et toutes ensemble accroissent leur rapidité au point d'incendier une forêt. Nous ne connaissons pas mieux ses qualités négatives. Le froid, disonsnous, est produit par l'absence de la chaleur; mais si le froid n'est qu'une qualité négative, pourquoi a-t-il des effets positifs? Si vous mettez dans l'eau une bouteille de vin glacé, comme je l'ai vu faire plus d'une fois en Russie , vous voyez en peu de tem[is la glace couvrir d'un pouce d'épaisseur los parois externes de la bouteille. Un bloc de glace refroidit l'atmosphère qui Tenvironne. Cependant les ténèbres , qui sont une négation de la lumière, n'obscurcissent point le jour qui les avoisiné. Si vous ouvrez , dans un jour d'été, une grotte à la

RÉPONSKS AUX OBJECTIONS.

9fô

fois obscure et froide , la lumière environnante ne sera point du tout obscurcie par les ténèbres qui y étaient renferméeis; mais la chaleur de l'air voisin sera sensiblement affaiblie par Pair froid qui y était contenu. Je sais bien qu'on peut dire que s'il n'y a point d'obscurcissement sensible dans le premier cas, c'est à cause de l'extrême rapidité de la lumière qui remplace les ténèbres; mais ce serait augmenter la difBculté plutôt que la résoudre , et supposer que les ténèbres ont aussi des effets positifs que nous n'avons pas le temps d'observer.

C'est cependant sur ces prétendues connaissances fondamentales que nous avons élevé la plupart des systèmes de notre physique. Si nous sommes dans l'erreur ou dans l'ignorance au point du départ , nous ne tarderons pas à nous égarer dans le chemin ; aus4 il est incroyable avec quelle Êicilité, après avoir posé aussi légèrement nos principes y nous nous payons, dans les conséquences, de mots vagues et d'idées contradictoires.

J'ai vu, par éïeraple, la formation du tonnerre expliquée dans des hvres de physique fort estimés. Les uns vous démontrent qu'il est produit par le choc de deux nuées , comme si des nuées ou des brouillards pouvaient jamais se choquer! D'antres vous disent que c'est l'effet de l'air dilaté par l'inflammation subite du soufre et du nitre qui nagent dans l'air. Mais, pour qu'il pût produire ces terribles détonations, il faudrait supposer que l'air fiU renfermé dans un corps qui fit quelque rési»tance. Si vous enflammez un grand volume de poudre à canon à l'air libre , die ne détonne point. Je sais bien qu'on imite l'explosion du tonnerre dans l'expérience de la pondre fulminante^ mais les matières qu'on y emploie ont une sorte de ténacité. Elles éprouvent de la part de la cuiller de fer qui les contient une résistance contre laquelle elles réagissent quelquefois avec tant de force, qu'elles la percent. A près tout , imiter un phénomène n'est pas l'expliquer. Les raisons qu'on donne des autres effets du tonnerre n'ont pas plus de vraisemblance. Conmie l'air se trouve rafraîchi après un orage , c'est , dit-on , le nitre qui est répandu dans l'atmosphère qui en est la cause ; mais ce nitre n'y était-il pas avant la détonnation , pendant qu'on étoufRdt de chaleur? Le nitre ne rafralchit-il que quand il est enflammé ? A ce compte , nos batteries de canon devraient devenir des glacières au milieu d'an combat, car il s'y brûle bien du nitre; cependant on est d)Ugé de rafiralchir les canons avec du vinaigre; car , quand ils ont tiré de suite une vingtaine de coups, on n'y peut supporter la main : la flamme du nitre, quoique instantanée, pénètre Irès-foriement le métal , malgré son épaisseur. Il

est vrai (|ue leur chaleur peut venir aussi de Tébranlement intérieur de leurs parties. Quoi qu'il en soit, le refroidissement de l'air, après un orage, provient, à mon avis, de cette couche d'air glacial qui nous environne, à douze ou quinze cents toiles d'élévation, jet qui, étant divisée et dilaiéeàsa base par le feu des nuées orageuses , s'écoule snbitement dans notre atmosplière. C'est son mouvement qui détermine le feu du tonnerre à se diriger , contre sa nature, vers la terre. Elle prodoit encore d'autres effets, que ni le temps ni l.e lien ne me permettent pas de développer *. *«.

Nous disions , le siècle dernier , que la terre était allongée sm* ses pôles , et nous assurons aujourd'hui qu'elle y est aplatie. Je ne m'engagerai pas ici dans l'examen des principes d'où l'on a tiré cette dernière conséquence , et des observations dont on l'a appuyée. On fait dériver l'aplatissement de la terre aux p(>les d'une force centrifuge , à laquelle on -attribue son mouvement même dans les cieux , quoique cette prétendue force , qui a donné plus de diamètre à l'équateur de la ten-e , n'ait pas la force d'y élever une paille en l'air. On a vérifié, dit-on, l'aplatissement des pôles, par les mesures de deux^ d^rés terrestres , prises à grands frais , l'une au Pérou près de l'équateur, et l'autre en Laponie dans le voisinage des cercles polaires **, Ces expériencesont sans doute été faites par des savans célèbres; mais des savans aussi célèbres avaient pitravé, d'après d'autres principes et par d'autres expériences , que la terre étaitalongée sur ses pôles. Cassini évalue à cinquante lieties la longueur dont l'axe de la terre surpasse ses diamètres, ce qui donne û chacundes pôles vingt-cinq lieues d'élévation sur la circonférencedu globe.Nous nous rangerons à l'opinion de ce fameux astronome, si nous nous en rap- |N>rtons au témoignage de nos yeux, puisque Tombire de la terre parait ovale sur ses pôles dans les éclipses centrales de lune , conmie l'ont observé Tycho-

* La plupart de ces ot^ections tombent tor les expériences d*iiue physique qui n'existe phis , et dont elles oonUibuèrent à renverser les idées systématiques. U nous serait facile de placer ici le tableau des théories nouvelles ; mais de combien d'objections elles pourraient, à leur tour, deyenir le sqjet, que de contradictIonB dans nos expériences, nos classifications, nos expGcalions! Un pareil Iravail serait donc inutile, puisqu'il ne rappellerait que des systèmes qui doivent changer avec le temps. Ainsi .quoique les obijections de Bernardin de Saint-Pierre ne s'adressent pas à la science dn jour. eOes ne perdent rien de leur faitérèt pour les esprits habitués aux roéifiUlions profondes; car ils ont appris, par ces médiUUoos mêmes, à ne voir dans les sciences que des opinions passagères , et non des vérités immuables. (A.-M.)

** Il est évident qu'on doit conclure de ces mesures mêmes, que la terre est akmgée aux pôles. Voyei rexpiicatloo des ligures , i la fin des Éinda,

ÉTUDE NEUVIÈME

Brahé et Kepler. Ces noim-là en valent bien d'autres.

Mais, sans nom tn rapporter, sur des vérités naturelles , à l'autorité d'aucun homme , nous pouvons conclure, par de simples analogies, le prolongement de l'axe de la terre. Si i^us considérons, ainsi que nous l'avons dit, les deux hémisphères comme deux montagnes dont les bases sont à Téquateur , les sommets aux pôles , et l'Océan qui découle alternativement d'un de ces sommets, comme un grand fleuve qui descend d'une montagne j nous aurons, iDus ce point de vue, des objets de comparaison qui nous serviront à déterminer le point d'élévation d'où part l'Océan, par la distance du lieu où il termmë son cours. Ainsi le sommet du Chimboraço, la plus élevée des Andes du Pérou , d'où sort l'Amazone , ayant près d'une lieue et un tiers d'élévation au dessus de l'embouchure de ce fleuve , qui en est éloignée en ligne droite de 26 degrés envii-on, ou de six cent cinquante lieues, on en peut conclure que le somn^et du pôle doit être élevé sur la circonférence de la terre de près de cinq lieues, pour avoir une hauteur proportionnée au cours de l'Océan, qui s'étend jusque sous la ligne à 90 degrés de là, c'est-à-dire à deux mille deux cent cinquante lieues en ligne droite.

Si nous considérons maintenant que le cours de l'Océan ne se termine pas à la ligne', mais que lorsqu'il descend en été de notre pôle , il s'étend au-delà du cap de Bonne-Espérance, jusqu'aux extrémités orientales de l'Asie , où il forme le courant qu'on y appelle mousson occidentale, qui enloore presque le globe sous l'équateur, nous serons obligés de supposer au pôle d'où il part une élévation proportionnée au diemin qu'il parcourt, et de la tripler au moins pour que ses eaux aient une pente suffisante. Je la suppose donc de quinze Keues; et si on ajoute à cette hauteur celle des glaces qui y sont accumulées, et dont les prodigieuses pyramides ont quelquefois, dans les montagnes à glace, le tiers de l'élévation des hauteurs qui les supportent, nous trouverons que le pôle n'a guère moins de vingt-cinq lieues de hauteur que Cassini lui a assignées.

Des flèches de glace de dix lieues de hauteur ne sont pas disproportionnées au centre des coupoles de glace de deux mille lieues de diamètre qui couvrent en hiver notre hémisphère septentrional, et qui ont encore dans l'hémisphère austral , au mois de février, c'est-à-dire dans le plein été de cet hémisphère, des bords aussi élevés que des promontoires , et trois mille lieues au moins de circonférence, comme l'a reconnu le capitaine Ckx)k, qui en a fait le tour en 1773 et 1774.

L'analogie qne j'établis entre les deux hémisphères de la terre , les pôles, et l'Océan qui en découle, avec deux montagnes , leurs pics, et les fleuves qui en sortent, est dans l'ordre des consonnancesdn globe, qui en présente un grand nombre de semblables dans lescontinens, et dans la plupart des Iles, qui sont de petits continens en abrégé.

Il semble que la. philosophie ait affecté, de tout temps, de chercher des causes fort obscures pour expliquer les effeis les plus communs , afin de se faire admirer du vulgaire , qui en effet n'admire guère que ce qu'il ne comprend pas. Elle n'a pas manqné, pour profiter de cette faiblesse des hommes, de s'envelopper du Caste des mots, ou des mystères de la géométrie, pom* leur en imposer davantage. Combien de siècles n'a-t-elle pas &it retentir dans nos écoles l'horreur di| vide qu'elle attribuait à la nature ! Que de démonstrations prétendues savantes en ont été faites , qui devaient couvrir d'une gloire immortelle leurs auteurs, dont on ne parle plus! D'un autre côté, elle dédaigne de s'arrêter aux observations shnpies, qui mettent à la portée de tous les hommes les harmonies qui unissent tous les règnes de l'univers. Par exemple, la philosophie de nos jours refuse à la lune toute influence sur les végétaux et sur les animaux : cependant il est certain que le plus grand accroissement des plantes se fait pendant la nuit ; qu'il y a plusieurs végétaux qui ne fleurissent que pendant ce temps-là ; que des classes nombreuses d'insectes, d'oiseaux, de quadrupèdes et de poissons, r(^lent leurs amours, leurs chasses et leurs voyages sur les difTérentes phases de l'astre des nuits ^. Nais comment s'arrêter à l'expérience des jardiniers et des pêcheurs ? comment se résoudre à penser et à parier comme eux ? Si la philosophie nie l'influence de la lune sur les petits objets de la terre, elle lui en suppose nne très-grande sur le globe même, âans s'embarrasser de se contredire: elle affirme que là lune, en passant sur l'Océan, le presse ou l'attire, et oocasione ainsi le flux des marées sur ses rivages. Mais comment la lune peutelle comprimer ou attirer notre atmosphère, qui

* Ces observatkMis ont été confirmées par ptusieiin ohservations récentes , et sortout par celles de Spallananl , sur les anguilles qui naissent daus les lagunes du lac de Comaochio . près de Venise. Ce n'est qu'au milieu des nuits sombres et orageuses que ces poissons sortent par troupes du sein des eaux, glissent dans les prairies, traversent les champs, et, sans autre guide que leur instinct, se dirigent vers la mer, où ib vont se précipiter. Tant que la troupe est dans l'obscurité, elle continue son voyage : mais si le plus faiMe rayon de la lune vient i briller dans le ciel . tontes les anguilles restent immoMles : la nuit la plus sombre fieul seiUc leur rendre le mouvement. (A.-M.)

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

»e s*étend, dit-on, qu'à une vingtaine de lieues de nous? Et quand on supposerait une matière snbtile et capable d'un grand ressort, (lui s'étendrait depuis la surfoce de nos mers jusqu'au globe de la lune, comuient cette matière pourrait-elle épixmver cette influence, si on ne la suppose renfermée dans, un canal? Ne doit-elle pas, dans l'état actuel, s'étendre à droite et à gauche, sans que l'action de la planète puisse se feire sentir sur aucun point déterminé de la circonférence de notre globe? D'ailleurs, pourquoi la lune n'agit-elle pas sur les lacs et sur les mers de peu d'étendue , où il n'y^ pas de marées ? Leur petitesse ne doit pas plus les soustraire à sa gravitation qu'à sa lumière. Pourquoi sont-elles presque insensibles au fond de la Méditerrannée ? Pourquoi éprouvent-elles, en beaucoup de lieux , des mouvemens d'intermittence , et des retards de deux ou trois jours ? Pourquoi enfin, au nord, viennent-elles du nord, de l'est ou de l'ou^, et non du sud, comme l'ont observé avec surprise Marlens, Barents, Linschotenet Ellis, qui s'attendaient à les voir venir de l'équateur, comme sur les côtes de l'Europe ? A la vérité les principaux mouvemens de la mer arrivent , dans notre hémisphère, dans les mêmes temps que les principales phases de la lune; mais on n'en doit pas conclure leur dépendance , et encore moins l'expliquer par des lois qui ne sont pas démontrées. Les courans et I les marées de l'Océan viennent, comme je crois l'avoir prouvé, des effusions des glaoes des pôles, qui dépendent, à leur tour, de la variété du cours du soleil, qui s'appi-oche plus oi^ moins de l'un ou l'autre pôle; et comme les phases de la lune sont elles-mêmes ordonnées avec le cours de cet astre, voilà pourquoi les unes et les autres arrivent dans les mêmes temps. De plus, la kine dans son plein a une clialeur effective et évaporante , comme je l'ai déjà dit : elle doit donc agir sur les glaces des pôles, surtout lorsqu'elle est pleine *. L'Académie des Sciences avait assuré autrefois que sa lumière n'échauffait pas, d'après des expériences faites sur ses rayons et la boule d'im thermomètre , avec im miroir ardent ^ mais ce n'est pas la première eri-eur où nous ayons été induits par nos livres et par nos machines, comme nous le verrons lorsque nous parlerons de la décomposition du rayon solaire par le prisme. Ce n'est pas non plus la première fois qu'une assemblée de savans a adopté sans examen une opinion, d'après l'autorité de ceux qui font des expériences avec beaucoup de foste et d'appareil. Voilà comme les erreurs s'accréditent.

* Foyez, à la fin d» Études, une note oii l'auteur rapporte iMi niorccau de Pline relatif fe ce m^.

On a détruit celle-ci d'abord à Rome, ensuite à Paris , par une expérience fort simple. Quelqu'un s'est avisé d'exposer un vase- plein d'eau à la lumière de la lune , et d'en mettre un semblable à l'ombre. L'eau du premier vase s'est évaporée bien plus promptement que celle du second.

Nous avons beau faire , nous ne pouvons saisir dansia nature que a^ résultats et des harmomes; parant I^s pr^"^»'*rg p'^^^f^ ^^n fr^ÂCTyP* Ce qu'il y a de pis dans tout ceci , c'est que les méthodes de nos sciences ont influé sur nos mcenrs et sur la religion. Il est fort aisé de Êiire méconnaître aux hommes une intelligence qui gouverne toutes choses , lorsqu'on ne leur présente plus pour causes premières que des moyens mécaniques. Ob! ce n'est pas par eux que nous nous dirigerons vers ce ciel que nous prétendons connaître. Les plus grands hommes ont cherclié vers lui leur dernier asile. Cicéron se flattait, après sa mort, d'habiter les étoiles, et César d'y veiller aux destins des Romains. Une infinité d'autres hommes ont borné leur bonheur futur à présider à des mausolées, à des bocages, à des fontaines; d'autres à se réunir à l'objet de leurs amours. Et nous, qu'espéronsnons maintenant de la terre et du ciel, où nous ne voyons plus que les leviers de nos feibles madiinés ? Quoi ! pour prix de uos vertus , notre sort serait d'être confondus avec les élémens ! Yo! re ame, ô sublime Fénelon! serait exhalée en air inflammable , et elle aurait eu , sur la terre , le sentiment d'un ordre qui n'était pas même dans les deux ! Comment, parmi ces astres si lumineux, il n'y aurait que des globes matériels; et dans leurs mouvemens si constans et si variés, que d'aveugles attractions ! Quoi ! tout serait matière insensible au* tour de nous; et l'intelligence n'aurait été donnée à l'homme, qui ne s'est rien donné, que pour le rendre misérable ! Quoi ! nous serions trompés par le sentiment involontaire qui nous fait, levçr les yeux au ciel, dans l'excès de la douleur, pour y clierdier du secours! L'animal, près de finir sa carrière, s*abandonne tout entier à ses instincts naturels : le cerf aux abois se réfugie aux lieux les plus écartés des forêts^ content de rendre l'esprit forestier qui l'anime sous leurs ombres hospitalières; l'abeille mourante abandonne les fleurs, vient expirer à l'entrée de sa ruche, et léguer son instinct social à sa chère république; et l'homme, en suivant sa raison, ne trouverait rien dans Pu* nivers digne de recevoir ses derniers soupirs ! Des amb inconstans, des parens avides, une patrie ingrate, une terre rebelle à ses travaux, desicieux indifférens au crime et à la vertu , ce serait là le but de sa dernière es[)érance !

ÉTUDE NEUVIÈME

Ah ! ce n*est pas ainsi que la nature a foit ses répartitiuns. C'est noos qui nous égarons avec nos sciences vaines. En portant les recherches de notre esprit jusqu'aux principes de la nature et de la divinité même, nous en avons détniit en nous le sentiment. Il nous est arrivé la même chose qu'à ce paysan qui vivait heureux dans une petite vallée de? Alpes. Un ruisseau qui descendait de ces montagnes fertilisait soo Jardin. Il adora long-temps en paix la naïade btenfiiisante qui lui distribuait ses eaux, et qui lui en augmentait l'abondance et la fraicheur avec les dialeurs de l'été. Un jour il lui vient eu fantaisie de découvrir le lien où elle cachait son urne inépuisable. Pour ne pas s'égarer, il remonte d'abord le cours de son ruisseau. Peu à peu il s'élève dans la montagne. Chaque pas qu'il y fait lui découvre mille objets nouveaux, des campagnes, des forêts, des fleuves, des royaumes, de vastes mers. Plein de ravissement, il se flatte de parvenir bientôt au séjour où les dieux président aux destins de la terre. Mais après une pénible marche, il arrive au pied d'un effroyable glacier. U ne voit plus autour de lui que des brouillards, des rochers , des torrens et des précipices. Douce et tranquille vallée, humble toit, bienfeisanle naïade, tout a disparu. Son patrimoine n'est plus qu'un nuage , et sa divinité qu'un affreux monceau de glace.

Ainsi la science nous a menés , par des routes séduisantes, à un terme aussi effrayant. Elle trahie 4 la suite de ses recherches ambitieuses cette çialédiclion ancienne prononcée contre le premier homme qui osa manger du fruit de son arbre '*' : (c Voilà l'homme devenu comme l'un de 9 nous, sachant le bien et le mal; empêchons qu'il » ne vive éternellement. » Que de troubles littéraires, politiques et religieux, notre prétendue science a excités parmi nous ! Que d'hommes elle a empêchés de vivre même un seul jour .'

Sans doute le génie sublime et i'ame pure de Newton ne s'arrêteraient pas au terme d'une ame vulgaire. En voyant les nuages aborder de toutes parts aux montagnes qui divisent l'Italie de l'Europe, il etU reconnu l'attraction de leurs sommets, et la direction de leurs chaînes aux bassins des mers et aux cours des vents ; il en eût conclu les dispositions équivalentes pour les différens sommets du continent et des lies; il eAt vu les vapeurs élevées du sein des mers de l'Amérique, apporter, à travers les airs, la fécondité au centre de l'Europe , se fixer en glaces solides sur les hauts pitons des rochers, afin de rafraîchir ratmo6[^ère des

^ Genèfe, chap. lii, x 22.

pays chauds, subir de nouvelles combinaisons pour produire de nouveaux effets , et retourner fluides à leurs anciens rivages , en ré|3aiidant l'abondance sur leur route par mille et mille canaux. Il eût admiré l'impulsion constante donnée à tant de mouvemens différens , par l'action d'un seul soleil placé à trente -deux millions de lieues de distance; et au lieu de méconnaître le séjour d'une naïade à la cime des Alpes, il s'y fût prosterné devant le Dieu dont la prévoyance embrasse tous les besoins de l'univers.

P<ftr étudier la nature avec intelligence , il en fisiut lier toutes les parties ensemble. Pour moi, qui ne suis pas un Newton, je ne quitterai pas les bords de mon ruisseau. Je vais rester dans mon humble vallée, occupé à cueillir des herbes et des fleurs ; heureux si j'en puis former quelques guirlandes pour parer le frontispice du temple rustique que mes faibles mains ont osé élever à la majesté de la nature !

Le système des harmonies dejanatnre , dont je ^is m'occu^r^^gr^ ê JSPA. ^ïlli }^ seul qui soitj [avortée des hommes. Il fut mis autour par Py-' lliagorê de Samos^qui fut le père de la philosophie^ et le chef des philosophes connus sous le nom de pythagoriciens. Il n'y a point eu de savans qui ai^'nt été au&si éclairés qu'eux daas les sciences nalu> reUes, et dont les découvertes aient fait plus d'honneur à l'esprit humain. Il y avait alors des pliilosopliesqut soutenaient que l'eau, le fer, l'air, les atomes, étaient les principes des choses. Pythagore prél^ndil , au contraire^ que les principes des dioses étaient les convenatices et les proîjortions dont se Tôrinâiénf les harmonies, etT|ue la liônté et l'intelligêhoe TâSaiSSTIâjnafûre^ mTer'quT3i>péia Tunivers Monde, à causedesbn GHilre. Il soutint qu'il était gouverné par la Providence, sentiment tout-à-fait conforme à nos livres sacrés et à l'expérience. Il hiventa les cin(i zones et l'obliquité du zodiaque. Il assura que la zone torride était habitable. Il attribuait les tremblemens de terre à l'eau. En effet, leur foyer, aiasi que celui des volcans, comme nous l'avons déjà indiqué, est toujours dans le voismage de la mer ou de quelque grand lac. Il croyait que chacun des astres était un momie contenant une terre, un air et un ciel; et cette opinion était déjà bien ancienne, car elle se troave dins les vers d'Orphée. Eofln , il découvrit le carré de rhypothéiiuse , d'où- sont sortis une hifinité de théorèmes et de solutions géométriques. Philolaûs de Crotone, un de ses

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

dLsci(iles, préleiMlaît qiie le soleil recevait le feu répandu dans 1* univers, et le réverbérait, ce qui explique mieux sa nature que les émanations per- |)étuelles de clialeur et de lumière que nous lui supr |M)sons sans réparation et saiLs épuisement. Il tenait tpie les comètes élaient des astres qui se montrent a|»rès une certaine révolution. Oécette, autre pythagoricien , soutenait qu'il y avait deux terres , celle-ci et celle qni lui est opposée, ce qui ne convient qu'à l'Amérifiue. Ces pliilosophes croyaient que Famé était une harmonie composée de deux parties, Tune raisonnable , Tautre irraisonnable. Ils plaçaient la première dans la tête, et Fautre autour du cœur. Ils s^ssuraient qu'elle était immortelle, et qu'après la mort de Tliomme, elle retournait à l'ame de l'univers. Ils approuvaient la divination en songes et en augures, et réprouvaient celle qui se fait par des sacrifices. Ils étaient si remplis d'humanité, qu'ils s'abstenaient même de verser le sang des animaux et d'en manger la cliair. La nature récompensa leurs vertus et la douceur de leurs mœurs par tant de découvertes, et leur donna la gloire d'avoir poiu* sectateurs So* crate, Platon, Archilas, général tarentin qui inventa la vis, Xénoplion, Épaminoudas qui fut élevé par le pythagoricien Lysis, et le bon roi Noma , qui apprit des prêtres toscans à conjurer le tonnerre, enfin ce que la pldlosophie , les lettres, l'art militaire et le trône ont peut-être eu de plus plus illustre sur la teiTC. On a calomnié Pytliagore, en lui attribuant quelques superstitions, entre an- Ires, l'abstinence des fèves, etc. Mais, comme la vérité est souvent obligée de se présenter voilée aux hommes, ce pliilosophe, sous celte allégorie, donnait à ses disciples le conseil de s'abstenir d'emplois publics , parce qu'on se senait alors de fiéves (Mur procéder aux élections des magistrats. Dans ces derniers tenq», un écrivain très-célèbre, à qui toutes les grandes réputations ont fait ombrage, a asé attaquer celle de Xénophon, qui a réuni en lui les différens mérites qui peuvent illustrer les hommes, la piété, la pureté des mœurs, la vertu militaire et l'éloquence. Son style est si doux , qu'il lui a foil donner chez les Grecs le surnom d'^heille ailique. Ce grand homme a été blâmé de nos jours à l'occasion de cette femeuse retraite on il ramena dix nulle Grecs dans leur patrie du fond de la Perse , et leur fit faire onze cents lieues malgré !^ efforts de leurs ennemis. Un homme de lettres a prétendu que la retraite de ce grand général fut un effet de la bieiiveillaiiêe oa de la pitié d'Artaxercès; et, en eoaséqaenœ, il a traité la marche de Xénophon par le nord de la Perse de (Mrécautioii stiperfliie. Mais comment le roi de

Peree aurait-il eu de l'indulgence pour les Grecs, lui qui avait fait mourir, par une lâdie perfidie, vingt-cinq de leurs chefs? Comment les Grecs auraient-ils pu retourner par le même chemin par lequel ils étaient venus, puisque tout y était en mouvement pour les feire périr, et que les Perses en avaient dévasté les villages? Xénophon dérouta toutes leurs précautions, en prenant son diemin par un côté qu'ils n'avaient pas prévu. Pour moi, je reganle cet acte militaire comme le plus ilhntre qu'il y ait au monde , non-seulement par une multitude infinie de comltnts et de passages de montagnes et de rivières devant des ennemis innombrables; mais parce qu'il n'a été souillé d'aucune injustice , et qu'il n'a eu d'autre but que de sauver des citoyens. Les plus fameux guerriers de l'antiquité l'ont reganlé comme le chef-d'œuvre de l'art mililaire. Il y a un mot qui le couvrira à jamais de gloire, qui a été dit dans un siècle et chez un peuple où la science de la guerre était portée à sa perfection, et dans une circonstance où on ne dissimule pas; c'est celui d'Antoine, engagé dans le pays des Partîtes. Ce général, qui avait de grands talens militiires, à la tête d'une année décent treize mille hommes, dont soixante mille étaient des Romains naturels, obligé, comme Xénophon, de faire une retraite en présence des Parthes , et vingt fois sur le point de succomber , s'écriait sonvent en soupirant : « O dix mille * ! »

ÉTUDE DIXIÈME

DE QUELQUES LOIS GÉNÉRALES DE LA NATUBB , PBI.«lfcMUIK«T DES UNS PHVSIQLBS.

Nouii diviserons ces lois en lois |)hysiques et en lois morales. Nous examinerons d^abord. ilans cette étude, quelques lois physiques communes à tdiïsl^ rëgii^ j eldans l'étude onzième , nous en ferons l'application aux planté V^n^si que nous l'avons annoncé au commencement de cet^ ouvrage. iNoos nous occuperons, dans l'étude douzième, (les lois morales; et nous consacrerons les deux dernières à diercher dans ces lois, ainsi que dans les lois physicpies , des moyens de din)inner la somme des maux du genre humain.

Je demande beaucoup d'indulgence. J'entreprends d'ouvrir une carrière nouvelle. Je ne me ilatte pas d'y aixiir pénétré fort avant. Mais les matériaux imparfaits que j'en ai tirés pourront servir i:n jour à des liommes plus liabiles et plus heu-

• royrs Phitanfiic. Vif d\inloine, S «•

ÉTUDE DIXIÈME

reux , à élever à la uaiure un temple plus digne d'elle. Lecteur , rappelez-vous que je ne vous en ai promis que le frontispice et les ruines.

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