DE L'ORDRE
orme , ou que nous Ty apercevons occupé à faire le nid de ses petits avec toute la sollicitude de l'amour maternel.
C'est encore par une suite de celte bonté naturelle queja disopnyenance nous donne un senti; ment pénible qui naît toujoiu^ à la vue de quelque niâr:'ainsna"vuë d'un monstre nous choque. Nous souffrons de voir un animal à qui il manque jqq pied ou uriMœil. Ce sentiment, est indépendant de toutë'idéê de douteucj'elatiye à nQus^ quoi(in'en disent quelques^phi,lsg(^)JtLe^;. C9r iiou$.$QuJÈ:i>jns, quoique nous sachions qu*il est venu amsiau monde. Nous souffrons même à la vue du désordre dans les objets înseï^Ies. l^esplantês flétries, des arbres mutilés, un édifice mal ordonné , nous font de la lieine à voir. Ces sentimens ne sont altérés dans riiomme que par les préjugés ou par l'éducation.
VE l'ordre.
Une suite de convenances qui ont un centre cQmmuii ,Tormè^r5rdre. H y^â des «mvenanctt dans les membres d'tm animal ; mais il n'y a d'or^ dceiîue dànslôinsorpg; "La con véfiance ^tdans^ détail, et l'ordre clânsTensenibîe'.'L'ordi'e étend notre plaisirpor rassemblànniir^and nombre de convenances, et il le fixe en les déterminant vers un centre. Il nous montre à la fois, dans un seul objet, une suite de convenances particulières, et la convenance principale où elles se rapportent toutes. Ainsi l'ordre nous plaît, comme à des êtres doués d'une raison qui embrasse toute la na|(ire, et il nous plaît peut-être encore davantage, coÂme à des êtres faibles qui n*en peuvent saisir à la fois qu'un seul point.
. Nous voyons, par exemple , avec plaisir les relations de la trompe d'une abeille avec les nectaires des fleurs; celles de ses cuisses creusées en cuillers et hérissées de poils , avec les poussières des étamines qu'elle y entasse ; de ces quatre ailes, avec le butin dont elle est chargée ( secours que la nature a refusé aux mouches qui volent à vide , et qui y pour cette raison , n'en ont que deux) * ; enfin l'u^ sage du long aiguillon qu'elle a reçu pour la défense de son bien , et toutes les convenances d'organes de ce petit insecte, qui sont plus ingénionaes et plus multipliées que celles des plus grands animaux. Mais l'intérêt s'accroît, lorsque nous la voyons toute couverte d'une poussière jaune , les cuisses pendantes, et à demi accablée de son fardeau, prendre sa volée dans les airs, traverser des plaines, des rivières et de sombres bocages , sous des
* MdnnoweUe aqiuUque a iiareUlemeotcpiatre ailes, parce qu'HIe vole aussi diarg^ de butin. Je lui ai >u- prendre en l'air des |ia|Nllons. C A.-ll. ^
rumbs de vent qui lui sont connus, et aborder en murmurant au tronc caverneux de quelque viemc chêne. C'est là que nous apercevons un autre ordre, à la vue d'une multitude de petits individus semblables à elle , qui y entrent et qui en sortent, occupées des travaux d'une ruche. Celle dont nous admirions les convenances particulières n'est qu'un membre d'une nombreuse république, et sa république n'est elle-même qu'OBt petite colonie de la nation immense des abeiUes, éparse sur toute la terre, depuis la ligne jusqu'aux bords de la mer Glaciale. Elle y est répartie en diverses espèces , aux diverses espèces de fleurs ; car il y en a qui , étant destinées à vivre sur des fleurs sans profondeur, telles que les fleurs radiées , sont années de cinq crochets pour ne pas glisser sur leurs pétales. D'autres , au contraire , comme les abeilles de l'Amérique, Ti'ont point d'aiguillon, parce qu'elles placent leurs niches dans des troncs d'arbres épineux qui y sont fort communs ; ce sont les arbres qui portent leurs défenses. Il y a bien d'autres convenances parmi les auti-es espèces d'abeilles , qui nous sont tout-à-foit inconnues. Cependant, cette grande nation, si variée dans ses colonies, et si étendue dans ses possessions, n'est qu'ime bien petite fomille de la classe des mouches, dont nous connaissons , dans notre seul dimat , près de six mille espèces, la plupart aussi distinctes les unes des autres , en formes et en instincts , que les abeilles elles-mêmes le sont des autres mouches. Si nous comparions les relations de cette classe volatile si nomlNneuse avec toutes les parties du règne végétal et animal , nous trouverions une multitude innombrable d'ordres différens de convenances; et si nous les joignons à ceux que nous présenteraient les légions des papillons, des scarabées, des sauterelles et des autres insectes qui volent ainsi , nous les multiplierons à l'infini. Cependant, tout cela serait peu de chose , comparé aux industries des autres iiiseetes qui rampent , qui sautent , qui nagent , qui grimpent, qui marchent, qui sont immobiles, dont le noinbre est incomparablement plus grand que celui des premiers; et l'histoire de ceux-ci , jointe à celle des autres, ne serait encore que celle du petit peuple de cette grande république du monde , remplie de flottes innombrables de poissons, et de légions infinies de quadrupèdes , d'amphibies et d'oiseaux. Toutes leurs classes, avec leurs divisions et subdivisions, dont le moindre individu présente une splière très-étendue de convenances , ne sont elles-mêmes que des convenances particulières, des rayons et des points de la sphère générale , dont l'honmie seul occupe le centre , et entrevoit l'iniiiieosité.
ÉTLDK DIXIÈME.
Il résulte du sentiment de Tonlre général deux autres sentimens : Tun qui nous jelle insenâblementdans le sein de la Divinité, et Tautre qui nous ramène à nos besoius ; F un qui nous montre pour cause un être infini en intelligence hors de nous; et l'autre , pour fin un être très-borné dans nousmêmes. Ces deux sentimens caractérisent les deux puissances, spirituelle et corporelle, qui composent l'homme. Ce n'est pil Ici le lieu de les développer ; il me snfïil de remarquer que ces deux sentimens naturels sont les sources générales du plaisir que nous dozHie Tordre de la nature. Les animaux ne sont touchés que du second dans un degré fort
borné.
Une abeille a le sentiment de l'ordre de sa ruche; mais elle ne connaît rien au-delà. Elle ignore celui qui dirige les fourmis dans leur fourmilière , quoiqu'elle les ait vues souvent occupées de leurs travaux. Elle irait en vain, après le renversement de sa ruche, se réfugier, comme républicaine, an milieu de leur république. En vain, dans son malheur, elle leur ft»rait valoir les qualités qui lui sont communes avec elles et qui font fleurir les sociétés, la tempérance , le goi^t du travail, l'amour de la patrie, et surtout celui de l'égalité , joint à des talens supérieurs ; elle n'éprouverait de leur |)art ni hospitalité, ni considération, ni pitié; elle ne trouverait pas mèmed*asile parmi d'autres abeilles d'une espèce différente ; car chaque espèce a sa sphère qui lui est assignée, et c'est par un effet de la sagesse de la nature; car autrement, les espèces les mieux organisées ou le^rpliis fortes cliasseraient les autres de leurs domaines. Il résulte de là , que la société des animaux ne peut subsister que [)ar des passions , et celle des hf>mmes que par des vertus. L'homme seul, de tous les animaux, a le sentiment de l'ordre universel, qui est celui de la Divinité même; et en portant par toute la terre les vertus qui en sont les fruits , quelles que soient les différences que les préjugés mettent entre les hommes, il est sî)r de rapproclier de lui tous les cœurs. C'est par ce sentiment de l'orclre universel qui a dirigé votre vie, que vous êtes devenu les hommes de toutes les nations , et que vous nous intéressez encore lors même que vous n'êtes plus , Aristide, Socrate, Marc-Aurèle, divin Fénelon, et vous anssi , infortuné Jean- Jacques !
DE l'harmonie.
La nature oppose les êtres.les^ uns^ aux^autr^, afin de produire entre eux des convenances. Cette loi a été connue dansÏÏa^ plus haute antiquité. On la trouve en plusieurs endroits de l'Ecriture
sainte. La voici dans un passage de VUcclèsioiU' que* :
i 25. pmnia duplicia, unum contra unuoi , et non fecit
qoidquam déesse.
c cha<]iie chose a son contraire . l'une est opposée à Taotre , \» et rien ne manque aux œuvres de Dieu. »
Je regarde cette grande vérité comme la def de toute la philosophie. Elle a été aussi féconde en découvertes que cette autre : « Rien n'a été fait en y> vain. » Elle est la source du goût dans les arts et dans l'éloquence. C'est des contraires que naissent les plaisirs de la vue, de l'ouïe, du toucher, du goût , et tous les attraits de la beauté , en quelque genre que ce soit. Mais c'est aussi des contraires (lue viennent la laideur, la discorde, et toutes les sensations qui nous déplaisent. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que la nature emploîejfis mêmes causes pour produire deséïïets'srïifférens. Quand elle oppose les contraires, elle laîtHître^n nous des affections dôuToiireusës, et elle nous en fait éprouver d'agrêaWes lorsqu'elle les., «sonûnd. \||Dç l'opposition des contraires liaît la disçorde^el llde leur réunion l'harmonie.
Cherchons dîiîis la nature quelques preuves de cette grande loi. Le froid est opposé au chaud , la lumière aux ténèbres , la terre à l'eau , et l'harmonie de ces élémens contraires produit des effets ravissans; mais si le froid succède rapidement à la chaleur, ou la chaleur au froid , la plupart des végétaux et des animaux, exposés à ces révolutions subies, courent risque de périr. La lumière du soleil est agréable ; mais si un nuage noir trandie avec l'éclat de ses rayons , ou si des feux vifs brillent au sein d'une nuée obscure, tels que ceux des éclairs, notre vue épi ouve, dans les deux cas , des sensations pénibles. L'effroi de l'orage augmente, si le tonnerre y joint ses terribles éclats entremêlés de silences; et il redouble , si les oppositions de ces feux et de ces obscurités, de ces tumultes et de ces repos célestes, se font sentir dans les ténèbres et le calme de la nuit.
l^ nature oppose pareillement, sur la mer, l't^ cume blanche des flots à la couleur noire des rochers, pour annoncer de loin aux matelots le danger des écueils. Souvent elle leur donne des formes analogues à la destruction , telles que celles des l)êtes féroces, d'édifices en ruines, ou de carènes de vaisseaux renversés. Elle en fait même partir des bruits sounl^i semblables à des gémLssemens , et entrecoupés de longs intervalles. Les anciens croyaient voir dans le rocher de Scylla une femme hideuse, dont la ceinture était entourée d'une
* cliap. xLii.
DES COULEURS
menle de chiens qui aboyaîeiit. Nos marins ont donné aux écueils du canal de Bahania , si fameux par leurs naufrages, le nom de Martyrs, parce qu'ils offrent , à travers les bniines des flots qui s'y l>riseut, l'affreux spectacle d'iionimes empalés et exposés sur des roues. On croit même entendre sortir de ces lugubres rochers des soupirs et des sanglots.
La nature emploie également ces oppositioas heurtées et ces signes funèbres , pour exprimer les caractères des bétes cnielles et dangereuses dans tous les genres. Le lion errant la nuit dans les solitudes de l'Afrique, annonce de loin ses approches par des rugissemens tout-à-fait sembbbles aux roulemens du tonnerre. Les fenx vifs et instantanés f|ui sortent de ses yeux dans l'obscurité lui donnent encore l'apparence de ce terrible météore. Pendant l'hiver, les hurlemens de» loups dans les forêts du nord ressemblent aux gémissemens des vents qui en agitent les arbres; les cris des oiseaux de proie sont aigas , glapissans et entrecoiipés de sons graves. Il y en a même qui font entendre les accens de la douleur humaine. Tel est le lome, espèce d'oiseau de mer qui se repaît, sur les écoeils de la Laponie * , des cadavres des animaux qui y échouent : il crie comme un homme qui se noie. Les insectes nuisibles présentent les mêmes oppositions et les mêmes signes de destruction. Le cousin , avide du sang humain , s'annonce à la vue par des ^points blancs dont son corps rembruni est piqueté, et à l'ouïe par des sons aigus qui interrompent le calme des ba|%es. î^ guêpe carnassière est bardée, comme le tigre, de bandes noires sur un fond jaune* On trouve fréquemment dans nos jardins, au pied des arbres qui dépérissent, une espèce de punaise allongée, qui porte .sur son corps rouge marbré de noir le masque d'une tête de mort. Enfin , les insectes qui attaquent nos personnes mêmes , quelque petits qu'ils soient, se distinguent par des oppositions tranchées de couleur avec celle des fonds où ils vivent.
Mais lorsqiie deux contraires viennent à se confondre, en quelque gërirèljïïêlce *s6rt ,~ ÔîT CTI VOK naître le plaisir, la beauté et Tbarmonîe. J'appelle rinstant et. lé pOtnt de icm* réiinion e.rpress/ô»" harmonique. C'est le seul principe que j'aie pu apercevoir dans la nature; car ses élémens mêmes ne sont pas simples, comme nous l'avons vu; ils présentent toujours des accords formés de deux contraires, aux analyses les plus multipliées. Ainsi,
• Ou liimnie, cs|)ère de (>longiH)ti. Fayez Jean ScluTfTrr, Mâtoire de fAtjxmie,
en reprenant quelques-uns de nos exemples , les températures les plus douces et les plus favorables en général à toute espèce de végétation sont celles des saisons où le froid se mêle au chaud , comme celles du printemps et de l'automne. Elles occasionent alors deux sèves dans les arbres , ce que ne font pas les plus fortes clialeurs de l'été. Les effets les plus agréables de la lumière et des ténèbres sont produits lors(]u'elles vieiment à se confondre, et à former ce que les peintres appellent des clairs-obscurs et des demi-jours. Voilà pourquoi les heures de la journée les plus intéressantes sont celles du matin et du soir; ces heures où, dit La Fontaine dans sa fable cîiamiante de Pyrame et Thishé^ l'ombre et le jour luttent dans les champs azurés. Les sites les plus aimables-âoiit ceux où les eaux se confondent avec les terres; ce qui àfaîl dîre'âu Iwn Pluiarqlie"qiîêTês~\'ôyage8 de terre les plus plaisans étaient ceux qui se disaient le long de la mer ; et ceux de la mer à leur tour, ceux qui se faisaient le long de la terre. Vous verrez ces mêmes harmonies résulter des saveurs et des sons les plus opposés , dans les plaisirs da goût et de l'ouïe.
Nous allons examiner la constance de cette loi , par les principes mêmes par lesquels la nature nous donne les premières sensations de ses ouvrages, qui sont les couleurs, les Ibrmes et les mouvemens.
DES COULEURS
Je me garderai bien de définir les couleurs, et encore plus d'en expliqner l'origine. Ce sont, d|. sent nos physiciens, des réfractions de la lumière sur les corps, comme le démontre le prisme, qui, en brisant un rayon de soleil , le décompose en sept rayons colorés qui se développent suivant cet ordre, le rouge , l'orangé , le jaune, le vert, le bleu, l'indigo et le violet. Ce sont là, selon eux, les sept couleurs [»rimilives. Mais , comme je l'ai dit, j'ignore ce qui est primitif dans la nature. Je pourrais leur objecter que, si les couleurs des objets ne naissent que de la réfraction de la lumière du soleil, elles devraient disparaître à la lueur de nos bougies, car celle-ci ne se décompose an prisme que bien faiblement; mais je m'en tiendrai à quelques i^éflexions sur le nombre et l'ordre de ces sept prétendues couleurs primitives. D'abord, il est évident qu'il y en a quatre qui sont composées : car l'orangé est composé du jaune et dn rouge; le vert, du jaune et du bleu; le violet, du bleu et du ronge ; et l'indigo n'est (pi'une teinte de bleu surchargée de noir : ce qui réduit les couleurs solaires à trois couleurs primonliales , qui
ÉTUDE DIXIÈME
soiit le jaune, le rouge et le bleu , auxquelles si nous joignons le blanc , qui est la couleur de la lumière , et le noir qui en est la privation , nous aurons cinq couleurs simples, avec lesquelles on peut composer toutes les nuances imaginables.
Nous observerons ici que nos machines de physique nous trompent avec leur air savant, nonseulement parce qu'elles supposent à la nature de faux élémens , comme lorsque le prisme nous donne des couleurs compoiées pour des couleurs primitives, mais en lui en soustrayant de véritables; car combien de corps blancs et noirs doivent être réputés sans couleur, attendu que ce même prisme ne manifeste pas leurs teintes dans la décomposition du rayon solaire ! Cet instrument nous induit encore en erreur sur l'ordre naturel de ces mêmes couleurs, en le commençant par le rayon rouge, et en le terminant par le rayon violet. L'ordre des couleurs dans le prisme n'est donc qu'une décomposition triangulaire d'un rayon de lumière cylindrique, dont les deux extrêmes, le rouge et le violet, participent l'un de l'autre sans la terminer; de sorte que le principe des couleurs, qui est le rayon blanc, et sa décomposition progressive, ne s'y manifestent plus. Je suis même très-porté à croire qu'on peut tailler un cristal avec tel nombre d'angles qui donneraient aux réfractions du rayon solaire un ordre tout différent , et qui en multiplieraient les couleurs prétendues primitives bien au-delà du nombre de sept. L'autorité de ce polyèdre deviendrait tout aussi respectable que celle du prisme , si des algébristes y appliquaient quelques calculs un peu obscurs , et quelques raisonnemens de la philosophie corpusculaire , comme ils ont fait aux effets de celui-là.
Nous nous servirons d'un moyen moins savant pour nous donner une idée de la génération des couleurs et de la décomposlion du rayon solaire. An lieu de les examiner dans un prisme de verre , nous les considérerons dans les cieux , et nous y verrons les cinq couleurs primordiales s'y développer dans l'ordre où nous les avons annoncées.
Dans une belle nuit d'été , quand le ciel est serein, et chargé seulement de quelques vapeurs légères, propres à arrêter et à réfranger les rayons du soleil lorsqu'ils traversent les extrémités de notre atmosphère , transportez-vous dans une campagne d'où l'on puisse apercevoir les premiers feux de l'aurore. Vous verrez d'abord blancliir, à l'horizon , le lieu où elle doit paraître ; et cette espèce d'auréole lui a fîiit donner, à cause de sa couleur, le nom d'aube , du mot latin alba , qui veut dire blanche. Cette blancheur monte insensiblement au ciel , et se teint en jaune à quelques degrés au
dessus de i'iiorizon; le jaune, en s'élevant à qnel^ qiies degrés plus liant, passe à l'orangé; et cette nuance d'orangé s'élève au dessus en vermillon vif qui s'étend jusqu'au zénith. De ce point vous apei^ oevez au ciel , derrière vous, le violet à fa suite du vermillon, puis l'azur, ensuite le gros bleu ou indigo, et enfin le noir tout-à-fait à l'occident.
Quoique ce développement de couleurs4Nré8ente une multitude infinie de nuances intermédiaires qui se succèdent assez rapidement, cependant il y a un moment , et , si je me le rappelle bien, c'est celui où le soleil est près de montrer son disque , où le blanc éblouissant se foit voir à I'iiorizon ; le jaune pur à quarante-cinq degrés d'élévation; la couleur de feu, au zénith; à quarante-cinq degrés au dessous, vers l'occident, le bleu pur; et à l'occident même , le voile sonû)re de la nuit qui touche encore l'horizon. Du moins j'ai cru remarquer cette progression entre les tix)pique8, où il n'y a presque pas de réfraction horizontale qui fasse anticiper la lumière sur les ténèbres , comme dans nos climats.
J.-J. Rousseau me disait un jour que , quoique le cliamp de ces couleurs célestes soit le bleu , les teintes du jaune qui se fondent avec lui n'y produisent point la couleur verte , comme il arrive dans nos couleurs matérielles , lorsqu'on mêle ces deux nuances ensemble. Mais je lui répondis que j'avais aperçu plusieurs fois du vert au ciel, nonseulement entre les tropiques, mais sur l'iKMizon de Paris. A la vérité cette couleur ne se voit guère ici me dans quelque belle soirée de l'été. J'ai aperçu aussi dans les nuages des tropiques, principalement sur la mer et dans les tempêtes , toutes les couleurs qu'on peut voir sur la terre. Il y en a alors de cuivrées, de couleur de fumée de pipe , de brunes, de rousses, de noires, de grises, de livides, de couleur marron, et de celle de gueule de four enflammé. Quant à celles qui y paraissent dans les jours sereins, il y en a de si vives et de si éclatantes , qu'on n'en verra jamais de semblables dans aucun palais, quand on y rassemblerait toutes les pierreries du Mogol. Quelquefois les vents alizés du nord-est et du sud-est, qui y soufflent constamment , cardent les nuages comme si c'étaient des flocons de soie; puis ils les chassent à l'occident , en les croisant les uns sur les antres comme les mailles d'un panier à jour. Us jettent , sur les côtés de ce réseau , les nuages qu'ils n'ont pas employés, et qui ne sont pas en petit nombre; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige , les contournent sur leurs bords en forme de croupes , et les entassent les uns sur les autres comme les Cordillères du Pérou , en leur donnant des formes
DES COULEURS
de montagnes , de cavernes et de rochers; ensuite, vers le soir , ils calmissent un peu , comme s'ils craignaient de déranger leur ouvrage. Quand le soleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau , on voit passer par toutes ses losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel effets que les deux côtés de chaque losange qui en sont édairés paraissent relevés d'un filet d'or, et les deux autres , qui devraient être dans l'ombre , sont teints d'un superbe nacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière, qui s'élèvent du soleil couchant jusqu'au zénith , bordent de franges d'or les sommets indécis de cette barrière céleste, et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides des montagnes aériennes collatérales, qui semblent alors être d'argent et de vermillon. C'est dans ce moment qu'on aperçoit , au milieu de leurs croupes redoublées, une multitude de vallons qui s'étendent à l'infini , en se distinguant à leur ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent, dans leurs divers contours, des teintes inimitables de blanc, qui fuient à perte de vue dans le blanc , ou des ombres qui se prolongent, sans se confondre, sur d'autres ombres. Vous voyez çà et là sortir des flancs caverneux de ces montagnes des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d'or et d'argent sur des rochers de corail. Ici , ce sont de sombres rochers , percés à jour, qui laissent apercevoir par leurs ouvertures le bleu pur du firmament; là , ce sont de longues grèves sablées d'or, qui s'étendent sur de riches fonds du ciel , poâceaux , éosiates , et verts comme l'émeraude. La réverbération de ces couleurs occidentales se répand sur la mer dont elle glace les flots azurés de safran et de pourpre. Ijcs matelots , appuyés sur les passavans du navire, admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux à l'heure de la prière, et semble les inviter à élever leurs cœurs comme leurs vœux vers les deux. Il change à chaque instant : bientôt ce qui était lumineux est simplement coloré ; et ce qui était coloré est dans l'ombre. Les formes en sont aussi variables qne les nuances ; ce sont tour à tour des lies, des hameaux, des collines plantées de palmiers; de grands ponts qui traversent des fleuves, des campagnes d'or, d'améthystes , de rubis ; ou plutôt ce n'est rien de tout cela ; ce sont des couleurs et des formes célestes qu'aucun pinceau ne peut rendre , ni aucune langue exprimer.
Il est très-remarquable que tons les voyageurs qui ont monté, en différentes saisons, sur les montagnes les plus élevées du globe, entre les tropiques et hors des tropiques, an milieu du continent
ou dans des lies, n'ont aperçu dans les nuages qui étaient au-dessous d'eux qu'une surface grise et plombée , sans aucune variation de couleur, et semblable à celle d'un lac. Cependant le soleil éclairait ces nuages de toute sa lumière; et ses rayons pouvaient y combiner,, sans obstacle , toutes les lois de la réfraction, auxquelles notre physique les a assujétis. Il s'ensuit de cette observation, que je répéterai encore ailleurs à cause de son importance , qu'il n'y a pas une seule Énance de couleur employée en vain dans l'univers, que ces décorations célestes sont laites pour le niveau de la terre , et qne leur magnifique point de vue est pris de Thabitation de l'homme.
Ces concerts admirables de lumières et de formes , qui ne se manifestent que dans la partie inférieure des nuages la moins éclairée du soleil, sont produits par des lois qui me sont tout-à-fait inconnues. Mais quelle que soit leur variété , elles tfj réduisent à cinq couleurs ; le jaune y parait une génération du blanc , le rouge une nuance pins foncée du jaune , le bleu une teinte de rouge plus renforcée , et le noir la dernière teinte du bleu. On ne peut douter de cette progression , lorsqu'on observe le matin , comme je l'ai dit , le développement de la lumière dans les deux ; vous y voyez ces cinq couleurs, avec leurs nuances intermédiaires, s'engendrer les unes des autres à peu près dans cet ordre : le blanc , le jaune-soufre, le jaone-citron, le jaune-d'œuf, l'orangé, la couleur aurore , le poncean , le rouge plein , le rouge carminé, le pourpre, le violet., l'azur, l'indigo et le noir. Chacune de ces couleurs ne semble élre qu'une teinte forte de celle qui la précède , et une teinte légère de celle qui la suit; en sorte que tontes ensemble ne paraissent qne des modulations d'une progression dont le blanc est le premier terme , et le noir le dernier.
Dans cet ordre , où les deux extrêmes , le Uaiie et le noir, c'est-à-dire la lumière et les ténèbres , produisent en s'harmoniant tant de couleurs différentes, vous remarquerez que la couleur rouge tient le milieu , et qu'elle est la plus belle de toutes, au jugement de tous les peuples. Les Rosses, pour dire qu'une fille est belle , disent qu'elle est rouge. Ils l'appellent crastna deviisa : cliez eux , beau et rouge sont synonymes. On faisait au Pérou et au Mexique un cas infini du rouge. J.e plus bean présent que l'empereur Montézuma crut foire à Cortez , fut de lui donner un collier d'écrcvisses, qui avaient naturdlement cette riche couleur *. La seule demande que fit le roi de Sumatra aux
• yoycz HeiTPra.
ÉTUDE DIXIÈME
Espagnols qtii abordèrent les premiers dans son pays , et qui lui présentèrent beaucoup d*édian( liions du commerce et de Tinduslrie de TEurope , se réduisit à du corail et de l'écarlate '^ ; et il leur promit de leur donner en retour (outes les épiceries et les marchandises de l'Inde dont ils auraient besoin. On trafique désavanlageusenieul avec les Nègres, les Tarlares, les Américains et les Indiens orientaux , si on ne leur apporte des étoffes rouges. Les témoignages des voyageurs sont unanimes sur la préférence que tous les peuples donnent a cette couleur. Je pourrais en rap[iorter une infinité de preuves, si je ne craignais d'être ennuyeux. J'ai indiqué seulement l'universalité de ce goût, pour foire voir la fausseté de cet axiome philosophique , qui dit que les goûts sont arbitraires; ou, ce qui est la même chose, qu'il n'y a \miii dans la nature de lois pour la l)eauté , et que nos goûts sont des effets de nos préjugés. C'est tout le conti-aire; ce sont nos préjugés qui corrompent nos goûts naturels , qui sans eux seraient les mêmes par toute k terre. C'est par une suite de ces préjugés que les Turcs préfèrent la couleur verte à toutes les autres, parce que, selon la tradition de leurs docteurs , c'était la couleur Êivorile de Mahomet , et que ses descendans ont, seuls de tous les Turcs, le piivilége de porter le turban vert. Mais , par une autre prévention , les Persans leurs voisins méprisent le vert, parce qn'ils rejettent les traditions de ces docteurs turcs, et qu'ils ne reconnaissent point ce te parenté de leur propliète , étant sectateurs d'Ali. Par une autre chimère , le jaune parait aux Chinois la plus distinguée de toutes les couleurs, parce que c'est celle de leur dragon eniblémati(iue ; le jaaoe est à la Chine la couleur impériale , comme le vert Test en Turquie : d'ailleurs suivant le rapport d'Isbrand-Ides , les Chinois représentent sur lenrs théàti-es les dieux et les héros le visage teint d'une couleur de sang **. Toutes ces nations, la couleur politique exceptée, regardent le rouge conmie la plus belle; ce qui suffit pour établir à son égard une unanimité de préférence.
Mais sans nous arrêter davantage au témoignage variable des hommes, il suffit de celui de la nature. C'est avec le rouge que la nature rehausse les parties les plus brillantes des plus belles fleurs. Elle en a coloré entièrement la rose, qui en est la reine; elle ^ donné cette teinture au sang, qui est le principe de la vie dans les animaux ; elle en revêt aux Indes le plumage de la plupart des oiseaux, surtout dans la saison des amours. Il y a peu d'oi-
• Voyez Hhloii'rg('n&nledes voyages, par l'al>lMÎ Prévast. •* foyagcfie ^fosro^^ à la Chine, \M^r I.shrand Ides, p. 1 44.
seaux alors à qui elle ne donne quelqne nuance de cette riche couleur. Les uns en ont la tête couverte, comme ceux qu'on appelle cardinaux ; t /autres en ont des pièces de poitrine , des colliers , des capudions , des épaulettes. Il y en a qui conservent entièrement le fond grisou brun de leurs plumes, mais qui sont glacés de ronge, comme si on les eût roulés dans le carmin. D'autres en sool«abIés, comme si on eût soufflé sur eux quelqne poudre d'écarlate. Ils ont avec cela des piqueinres blanches mêlées parmi, qui y produisent unr effet charmant : c'est ainsi qu'est peint un petit oiseau des Indes, ap[>elé Bengafi. Mais rien n'est plus aimable qu'une tourterelle d'Afrique , cfui porte sur son plumage gris-<le-perle , précisément à l'endroit du cœur, une tache sanglante mêlée de différens rouges, fiarfaitement semblable à une blessure; il semble que cet oiseau, dédié à l'Amour, porte la livrée de son maître, et qu'il a servi de but à ses flèdies. Ce qu'il y a de plus merveilleux , c'est que ces riches teintes coralines disparaissent dans la plu|>art de ces oiseaux après la saison d'aimer, comme si c'étaient des liabits de parade qui leur eussent été prêtés [lar la nature seulement pour le temps des noces.
I^couleur rou^ , située au milieu des cinq con-
lem^jirimordiales^eir^^OjÈ?!^^'®" harmonique par excellence, et le résiiîtât, comme nous
l'avons dit, de Tunion de deux contrâîrë8,'1alirïn^re et lê§ t<5nêbrés. n V a'éncorê des teintes fort agréables qui se composent d'oppositions d'extrêmes. Bar exemple , de la seconde et de la quatrième couleur, c'est-à-dire du jaune et du bleu se forme le vert, qui constitue une harmonie très-belle, laquelle doit tenir peut-être le second rang en beauté parmi les couleui*s, comme elle tient le second dans leur génération. Le vert parait même aux yeux de bien des gens, sinon la plus belle teinte , du moins la plus aimable , parce qu'il est moins éblouissant que le rouge et plus assorti à leurs veux *.
Je ne m'arrêterai pas davantage aux autres nuances harmoniques que l'on peut tirer, suivant les lois de leur génération , des couleurs les plus opposées, et dont on peut former des accords et des concerts , comme avait fait le père Castel dans son fameux clavecin. Je remarquerai cependant que les couleurs peuvent influer sur les passions, et qu'on peut les rap|K)rler, ainsi que leurs harmonies, à des affections morales. Par exemple, si vous partez du rouge , qui est la couleur liarmoni- (fue par excellence , et «fue vous remontiez au blanc , plus vous approcherez de ce premier tenne, plus les couleurs seront vives et gaies. Vous aurez
DES COULEURS
sticcessivemenl le poneemi , Torangc j le jaune , le cilron , la couleur sulfurine et le blanc. Plus , au contraire, vous irez du rouvre au noir, plus les couleurs seront sombres et tristes, car vous aurez le pourpre, le violet, le bleu, l'indigo et le noir. Dans les harmonies que vous formerez de part et d'autre en réunissant les couleurs opposées , plus Il y entrer^ de couleurs de la progression ascendante , pins les harmonies en seront gaies ; et le contraire arrivera lorsque les couleurs de la progression descendante domineront. C'est par cet effet harmonique que le vert étant composé du jaune et du bleu, il est d'autant plus gai que le jaune y domine , et il est d'autant plus triste que le bleu le surmonte. C'est encore par cette influence liannonique que le blanc répand plus de gaieté dans toutes les nuances , parce qu'il est la lumière. Il fait même par son opposition un effet charmant dans les harmonies que j'appelle mélancoliques; car, inélé au violet , il donne les nuances agréables de la fleur du lilas; joint au bleu, il donne l'azur; et au noir, il produit le gris-de-perle : mais fondu avec le rouge , il donne la couleur de rose , cette nuance ravissante qui est la fleur de la vie. Au contraire, si le noir domine dans les couleurs gaies , il en résulte un effet plus triste que celui qu'il produirait lui-même étant tout pur. C'est ce que vous pouvez voir lorsqu'il est mêlé au jaune, à l'orangé et au rouge , qui deviennent alors des couleurs ternes et meurtries. \^ couleuy JOUge..donne de la vie à toutes les nuances où elle entre^ comme la blan<Jie leur donne Jëla gaTeté , et la noire de~&
tris^fisse*
Si vous voulez faire naître des effets tout-à-fait op[3osés à la plupart de ceux dont nous venons de parler, c'est de placer les couleurs extrêmes les unes auprès des autres sans les confondre. Le noir opposé au blanc produit l'effet le plus triste et le plus dur. Leur opposition est un signe de deuil chez la plupart des nations, comme il en est un de destruction dans les orages du ciel, et dans les tempêtes de la mer. Le jaune même opposé au noir est le caractéristique de plusieurs animaux dangereux, comme de la guêpe et du tigre, etc... Ce n'est pas que les femmes n'emploient avec avantage dans leur parure ces couleurs opposées ; mais elles ne s'en embellissent que par les contrastes qu'elles en forment avec la couleur de leur teint ; et comme le rouge y domine , il s'ensuit que ces couleurs opposées leur sont avantageuses; car jamais l'expression harmonique n'est plus forte que quand elle se trouve entre Tes deux extrêmes qui la produisent. Nous dirons ailleurs. quelque chose de cette partie de l'iiannonie, lorsque
Bernardin.
nous parlerons des Contrastes de la figure humaine.
Nous ne devons pas dissimuler ici quelques objections qu'on peut élever coutre l'universalité de ces principes. Nous avons représenté la couleur blanche conmie une couleur gaie, et la noire comme une couleur triste; cependant quelques peuples nègres représentent le diable blanc; les liabitans de la presqu'île de l'Inde se frottent, en signe de deuil , le front et les tempes de poudre de bois de santal , dont la couleur est d'un blanc jaunâtre. Le voyageur Gentil de La Barbinais , qui , dans son Voyage auiow du Monde , a aussi bien décrit les mœurs de la Chine que celles de nos marins et de plusieurs colonies de l'Euroiie , dit que le bl«uic est la couleur du deuil cliez les Chinois. On pourrait conclure de ces exemples que le sentiment des couleurs est arbitraire , puisqu'il n'est pas le même cliez tous les peuples.
Voici ce que nous avons à répondre à ce sujet. Nous avons déjà fait voir ailleurs que les peuples de l'Afrique et de l'Asie, quelque noirs qu'ils soient , préfèrent les femmes blanclies à celles de tous les autres teints. Si quelques nations de nègres peignent le diable en blanc , ce peut bien être par le sentiment de la tyrannie que les blancs exercent sur elles. Ainsi la couleur blanche , devenue pour elles une couleur politique , cesse d'être une couleur naturelle. D'ailleurs le blanc dont elles peignent leur diable n'est pas un blanc rempli d'harmonie comme celui de la figure humame , mais un blanc pur, un blanc de craie, tel que celui dont nos peintres enluminent les figures de fantômes et de revenans dans leurs scènes magiques et infernales. Si cette couleur éclatante est l'expression du deuil chez les Indiens et chez les Chinois, c'est qu'elle contraste durement avec la peau noire de ces peuples. Les Indiens sont noirs. Les Chinois méridionaux ont la peau fort basanée. Ils tirent leur reljgion et leurs principales coutumes de l'Inde , le berceau du genre humain, dont les habitans sont noirs. L.eurs habits extérieurs sont d'une couleur sombre ; ils portent l)eaucoup de robes de satin noir; ils sont chaussés de bottes noires; les ameublemens de leurs maisons sont, pour la plupail, revêtus de ces beaux vernis noirs qu'on nous apporte de leur pays. Le blanc doit donc faire une grande dissonance avec leurs meubles , leurs habillemens, et surtout avec la couleur rembrunie de leur peau. Si ces peuples portaient comme nous des liabits noirs dans le deuil , quelque sombre que soit leur couleur, elle ne formerait point d'opposition tranchée dans leur parure. Ainsi l'expression de la douleur est précisément la même chez eux que chez nous; car si nous opposons, dans le deuil ,
ÉTUDE DIXIÈME
la couleur noire de nos liabite à la couleur l>!<'inche (le noire peau , afîn d'en faire naître une dissonance funèbre , les peuples méridionaux opposent au contraire la couleur blanche de leurs vétemens à la couleur basanée de leur peau , afin de produire le même effet.
Cette variété de goût confirme admirablement Tuniversalité des principes que nous avons posés sur les causes de l'harmonie et des dissonances. Elle prouve encore que Tagrément ou le désagrément d'une couleur ne réside point dans une seule nuance, mais dans Tharmonie ou dans le contraste heurté de deux couleurs opposées.
Nous trouverions des preuves de ces lois mtUlipliéesil rinfini dans la nature , â laquelle l'homme doit toujours recourir dans ses doutes. Elle oppose durement , dans les pays chauds comme dans les pays froids, les couleurs des animaux destructeurs et dangereux. Partout les reptiles venimeux sont peints de couleurs meurtries. Partout les oiseaux de proie ont des couleurs terreuses opposées à des couleurs fouves , et des mouchetures blanches sur im fond sombre , ou sombres sur un fond blanc. La nature a donné une robe fauve rayée de brun et des yeux étincelans au tigre en embuscade dans Fombre des forêts du midi ; et elle a teint de noir le museau et les griffes , et de couleur de sang la gueule et les yeux de Tours blanc, et le fait apparaître, malgré la blancheur de sa peau , an milieu des neiges du nord.