‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 89 sur 213 · DE LA FIGURE HUMAINE · texte numérisé non relu

DE LA FIGURE HUMAINE

auprès duquel eDe était venue chercher un asile la Ht fouler aux pieds de son cheval : action harbare qui lui attira avec raison la haine des plus honnêtes gens de son corps. Pour moi, j*ai vn un cerf, pressé par une meute de chiens, chercher, en bramant, du seoonrs dans la pitié des passans, ainsi que Pline l'assure ; j*en ai eu moi-même l'expérience à nie de France, comme je Tai rapporté ilans la Relation que j'ai donnée au public de ce voyage. J'ai vu, dans des métairies, des poules d'Inde pressées d'amour aller se jeter en piaulant aux pieds des paysans. Si nous ne voyons pas des effets plus fréquens de la confiance des animaux , c'est qu'ils sont effrayés, dans nos campagnes, par le bruit de nos fusils, et par des persécutions continuelles. On sait avec quelle familiarité les singes et les oiseaux s'approchent des voyageurs dans les forêts de Tlnde *. J'ai vu an cap de Bonne-Espérance, dans la ville même du Cap, les rivages de la mer couverts d'oiseaux de marine qui se reposaient sur les chaloupes, et un grand pélican sauvage qui se jouait auprès de la douane avec un gros chien, dont il prenait la tête dans son large bec. Ce spectacle me donna, dès mon arrivée, le préjugé le plus fleivorable du bonheur de ce pays et de l'humanité de ses habitans; et je ne fus pas trompé. Mais les animaux dangereux sont saisis , au contrab*e, de crainte à la vue de l'homme, à moins qu'ils ne soient jetés hors de leur naturel par des besoins extrêmes. Un éléphant se laisse conduire, en Asie, par un petit enfant. Le lion d'Afrique s'éloigne en rugissant de la hutte du Hottentot; il lu! abandonne le terrain de ses ancêtres, et va dierdier à régner dans des forêts et des rochers inconnus à l'homme. L'immense baleine, an milieu de son élément, tremble et fuit devant le petit canot d'im Lapon. Ainsi s'exécute encore cette loi toute puissante qui conserva l'empire à l'homme au milieu de ses m&lheurs : « Que tons les animaux » de la terre '^'*^ et les oiseaux du ciel soient ftrap- » pés de terreur et tremblent devant vous, avec » tout ce qui se meut sur la terre ; j'ai mis entre » vos mains tous les poissons de la mer. »

Il est très-remarquable qu'il n'y a dans la nature , ni animal , ni plante , ni fossile , ni même de globe, qui n'ait sa consonnance et son contraste ; hors de lui , excepté l'homme : aucun être visible ) n'entre dans sa société que comme serviteur ou j comme esclave.

On doit sans doute compter dans les proportions humaines cette loi si vulgaire et si admirable qui

• Voyez Bf rnier et Mandeslo.

" tlenrtr, chiip. i . >. 28.

fait naître les femmes en nombre égal aax hommes. Si le hasard présidait à nos générations comme à nos alliances, on ne verrait naître une année que des enfans mâles , et une autre année que des enfans femelles. II y aurait des nations qui seraient tontes d'hommes, d'autres, toutes de femmes; mais , par toute la terre , les deux sexes naiisent dans le même temps en nombre égal. Une consonnance si régulière prouve évidemment qu'une Providence veille sur nos sociétés, malgré les désordres de leur police. On peut la regarder comme un témoignage de la vérité en faveur de notre religion , qui fixe aussi l'homme à une seule épouse dans le mariage, et qui, par cette conformité aux lois naturelles, qui lui est particulière, parait seule émanée de l'Auteur de la nature. On en peut conclure, au contraire, que les religions qui permettent la pluralité des femmes sont daas l'erreur.

Ah ! que ceux qui n'ont cherché dans l'union des denx sexes que les voluptés des sens n'ont guère connu les lois de la nature ! Ils n'ont cueilli que les fleurs de la vie, sans en avoir goûté les fruits. Le beau sexe , disent nos gens de plaisir : ils ne connaissent pas les femmes sous d'autre nom. Mais il est seulement beau pour ceux qui n'ont que des yeux. U est encore, pour ceux qui ont un corar, le sexe générateur qui porte l'homme neuf mois dans ses flancs au péril de sa vie, et le sexe nourricier qui l'allaite et le soigne dans l'enfonce. Il est le sexe pieux qui le porte aux autdi tout petit , et qui lui inspire l'amour d'une religion que la cruelle politique des hommes lui rendrait souvent odieuse. Il est le sexe pacifique qui ne verse point le sang de ses semblables , le sexe consolateur qui prend soin des malades, et qui les touche sans les blesser. L'homme a beau vanter sa puissance et sa force : si ses mains robustes manient le fer, celles de la femme , plus adroites et plus utiles, savent filer le lin et les toisons des brebis. L'un combat les noirs chagrms par les maximes de la philosophie; l'autre les éloigne par l'insouciance et les jeux. L'un résiste aux maux du dcliors par la force de sa raison ; l'autre , plus heureuse , leur échappe par la mobilité de la sienne. Si le premier met quelquefois sa gloire à affronter les dangers dans les batailles, celle-ci triomphe k en attendre de plus certains et souvent de plus cruels dans son lit, et sous les pavillons de la volupté. Ainsi, ils ont été créés afin de supporter ensenil>ie les maux de la vie, et pour foimer, par leur union, la plus puissante des consonnances et le filus doux des contrastes.

Je suis forcé, par le plan de mon ouvrage , d'aller en avant, et de ni'alMtenir de réflérliir sur de^

ÉTUDE DIXIÈME

ifujets aussi intéressans que le uiariage et la beauté de rhomme et de la femme. Cependant je hasarderai encore quelques observations tirées de mes matériaux , afin de donner à d'autres le désir d'approfondir celte riche carrière, qui est, pour ainsi dire , tonte neuve.

Tôos les philosoplies qui ont étudié l'homme ont trouvé avec raison qu'il était le plus misérable de tous les animaux. La plupart ont senti qu'il lui fallait un compagnon pour subvenir à ses besoins, et ils ont mis une portion de son bonheur dans l'amitié , ce qui est une preuve évidente de la foi- Messe et de la misère humaine ; car si l'homme était fort de sa nature , il n'aurait besoin ni d'aide ni de compagnon. I^s éléphans et les lions vivent solitairement dans les forêts. Ils n'ont pas besoin d'amis, parce qu'ils sont forts. Il est très-remarquable que, torsque les anciens ont parlé d'une amitié parfeite, ils ne l'ont établie qu'entre deux amis et non entre plusieurs , quelle que soit la fiûftilesse de l'homme, qui a souvent besoin que tant d'êtres semblables à lui concourent à son bonheur. Il y a plusieurs raisons de cette restriction , dont les princitMdes viennent de la nature du cœur humain , qui , par sa faiblesse même, ne peut saisir à la fois qu'un seid objet , et qui , étant composé de passions opposées qui se balancent sans cesse , est en quelque sorte actif et passif, et a besoin d'aimer et d'être aimé . de consoler et d'être con-

folé , d'honorer et d'être honoré. Ainsi, toutes les mitiés célèbres dans le monde n'ont jamais existé jqu'entre deux amis ; telles ont été celles de Castor let Pollux , de Thésée et de PiritiHMîs, d'Hei*cule et fl'Iolas , d'Oresle et de Pylade, d'Alexandre et [id'Ephestion, etc.... Nous observerons encore que ces amitiés uniques ont toujours été associées aux actions vertueuses et héroïques ; mais quand elles se sont partagées entre plusieurs personnes, elles ont été remplies de discordes, et n'ont été fameuses qne par le mal <]u'elles ont fait au genre humain ; telle fut celle du triumvirat chez les Romains. Lorsque, dans ces alliances, les associés se sont multipliés , le mal (|u'ils ont fait a été proportionné à leur nombre. Ainsi, la tyrannie des déceinvirs , à Rome , eut encore cpielque chose de plus cruel que celle des triumvirs ; car elle disait le mal, pour ainsi dire,sans passion et de sang-f'oid. Il y a aussi des triummillcvirats et des deceniniille\irats : ce sont les corps. Ils sont bien nommés corps à juste titre; car ils ont souvent un antre centre que la patrie, dont ils ne devraient être que les membres. Ils ont aussi «l'autres vues , d'autres ambitions, d'autres intérêts. Ils sont, par mpiiort au reste des citoyens, inc«jn^taus, divisés,

sans but, et souvent aussi sans patriotisme , ce que des troupes réglées sont par rapport à des troupes légères. Ils les empêchent de se présenter dans les avenues où Us s'avancent,' et ils les débusquent, à la longue, de celles qui sont sur leur èhemin. Combien de révolutions n'ont pas faites lesstrélitz en Russie, les gardes prétoriennes à Rome , les janissaires à Constantinople, et ailleurs des corps encore plus politiques ! Ainsi , par une juste réaction de la Providence , l'esprit de corps a été aussi fatal aux patries que l'esprit de patrie l'a été lui-même au genre humain.

Si le cœur de l'homme ne peut se remplir que d'un seul objet, que penser des amitiés de nos jours, qui sont si multipliées ? Certainement, si un homme a trente amis , il ne peut donner à duicnn d'eux que la trentième partie de son. affection, et en recevoir réciproquement autant de leur part. Il faut donc qu'il les trompe et qu'il en soit trompé ; car personne ne veut être ami par fraction. Mais, pour dire la vérité, ces amiliés-là sont de véritables ambitions, des relations intéressées et purement politiques , qui ne s'occupent qu'à se faire illusion mutuellement, pour s'accroître aux dépens de la société , et qui lui feraient beaucoup de mal si elles étaient plus unies entre elles , et si elles n'étaient pas balancées par d'autres qui leur sont opposées. Ainsi, c'est à des guerres intestines qu'aboutissent à peu près toutes les liaisons générales. D'un autre côté , je ne parle pas des inconvcniens qui résultent des unions particulières trop intimes. Les amitiés les plus célèbres de l'antiquité n'ont pas été, à cet égard, exemptes de soupçon , quoique je sois persuadé qu'elles ont été aussi vertueuses que ceux qui en étaient les objets.

L'A uteur de la nature a donné à chacun de nous, daas noti'e espèce , un ami naturel , propre à sup- |)orter tous les besoins de notre vie , et a subvenir à toutes les affections de notre oœnr et à toutes les inquiétude.^ de notre tempérament. Il dit, dans le conunencement du monde : a II n'est pas bon que 9 riiomme soit seul : faisons-lui une aide sembla- » ble à lui ; et il créa la femme '^. » La femme plait à tous nos sens par sa forme et par ses grâces. Elle a dans son caractère tout ce qui peut intéresser le cœur humain dans tous les âges. Elle mérite, par les soins longs et pénibles qu'elle firend de notre enfance , nos respects comme mère, et notre reconnaissance comme nourrice; ensuite, dans la jeunesse, notre amour comme maîtresse; dans l'âge viril , notre tendresse comme épouse « notre confiance comme économe, notre protection

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