‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 90 sur 213 · DK LA FIGURE HUMAINE · texte numérisé non relu

DK LA FIGURE HUMAINE

comme biMe; el dans la vieillesse, nos égards comme la mère de notre postérité , et notre intimité comme une amie qui a été la compagne de notre bonne et de notre mauvaise fortune. Sa légèreté et ses caprices mêmes balancent, en tout temps, la gravité et la constance trop réfléchie de Thomme, et en acquièrent réciproquement de la pondération. Ainsi, les défauts d'un sexe et les excès de l'autre se compensent mutuellement. Ils sontfeits, si j'ose dire, pour s'encastrer les uns dans les autres, comme les pièces d'une charpente, dont les parties saillantes et rentrantes forment un vaisseau propre à voguer sur la mer orageuse de la vie, et à se raffermir par les coups mêmes de la tempête. Si nous ne savions pas, par une tradition sacrée, que la femme fut tirée du corps de l'homme, et si cette grande vérité ne se manifestait pas chaque jour par la naissance mervefllense des enfens des deux sexes en nombre égal , nous l'apprendrions encore par nos besoins. L'homme sans la femme, et la femme sans l'homme, sont des êtres imparfaits dans Tordre naturel '^. Mab plus il y a de contraste dans leurs caractères, plus il y a d'union dans letu-s harmonies. C'est, comme nous en avons dit quelque chose, de leurs oppositions en talens, en goCits, en fortunes, que naissent les plus fortes et les plus durables amours. Le mariage est donc l'amitié de la nature, et la seule union véritable cfui ne soit point exposée, comme celles qui existent entre les hommes , à l'égarement, à la rivalité, aux jalousies et aux cliangemens que le temps apporte à nos inclinations.

Mais pourquoi y a-t-il parmi nous si peu de mariages heureux ? C'est que les sexes y sont dénaturés; c'est que les femmes prennent, chez nous , les mœurs des hommes par leur éducation ,

S*il pouvait exister de véritablet athées, fls trouveraient dans l'harmonie des deux sexes une prévoyance bien propre à dissiper tous leurs doutes. En ne considérant cette harmonie que dans les végétaux . par exemple , dans le dattier {phœnix dactUifera,Lw,) , on voit que la nature a voulu que cel arbre trouvât hors de lui un autre arbre qui lui lût analogne, et que leur postérité dépendit du mouvement de l'air, qu'ib uepeuventdiriger. Ainsi, deux végétaux,séparéspar un ehpacc immense , sont réunis par un moyeu qui décèle une intelligence : leur séparation était prévue; et si elle était prévue, il y a donc nue puissance qui prévoit. On conçoit que cette preuve prend une nouvelle &)rcc lorsqu'on l'applique aux insectes, aux animaux cl à l'homme ; car la création d'un seul animal eAt été inutile, puisqu'il serait mort sans iiostérité ; il a dottcbUu créer deux animaux semblables : or, comment le hasard aurait-il pu répéter deux fois le même ouvrage avec les sentes différences propres à perpétuer les espèces ; et cela , dans des millioan d'animaux et de |)lantes ? Ck>mment auraitil placé le fils de l'homme dans un autre être que l'homme? Ce phénomène est certainement inexpliralile sans l'intenenlion d'une puissance intpiligrnto. (A.-M.)

et les hommes .les mœurs des femmes par leurs habitudes. Ce sont les maîtres, les sciences, les coutumes, les occupations des hommes qui ont ôté aux femmes les grâces et les talens de leur sexe. Il y a un moyeu sûr de ramener les uns et les autres à la nature, c'est de leur inspirer de la religion. Je n'entends pas fiar religion le goût des cérémonies ni de la tliéologie, mais la religion du cœur, pure, simple, sans faste, telle qu'elle est si bien annoncée dans l'Ëvangile.

Non-seulement la religion rendra aux deux sexes leur caractère moral , mais leur beauté physique. Ce ne sont ni les climats, ni les aliniens, ni les exercices du corps ((ui fonnent la beauté humaine ; c'est le sentiment moral de la vertu , ({ui ne peut exister sans religion. Les alimeiLs et les exercices contribuent sans doute beaucoup à la grandeur et au développement du corps ; mais ils n'influent en rien sur la beauté du visage , qui est la vraie physionomie de l'ame. Il n'est pas rare de voir des hommes grands et vigoureux d'une laideur rebutante , des tailles de géant et des physionomies de singe.

La beauté du visage est tellement l'expression des harmonies de l'ame, que, partout pays, les classes de citoyens , obligées par leur condition de vivre avec les autres dans un état de contrainte , sont sensiblement les plus laides de la société. On peut vérifler celte obser\'ation , particulièrement parmi les nobles de plusieurs de nos provinces , qui vivent entre eux dans des jalousies perpétuelles de rang, et avec les autres citoyens dans im état constant de guerre pour la conservation de leurs prérogatives. La plupart de ces nobles ont un teint bilieux et brûlé. Ils sont maigres, refrognés, et sensiblement plus laids que les liabitans du même canton, quoiqu'ils respirent le même ^r, qu'ils vivent des mêmes alimens , et qu'ils jouissent en général d'une meilleure fortune. Ainsi, il s'en faut bien qu'ils soient gentilshommes de nom et d'effet. Il y a même une nation voisine de la nôtre , dont les sujets sont aussi renommés en Europe par leur orgueil que par leur laideur. Tous ces hommes deviennent laids par les mêmes causes que la plupart de nos enfaiis, qui, étant si aimables dans le premier âge, enlaidissent en allant au collège, par les misères et les ennuis de leurs mstilutions. Je ne parle pas de leur caractère moral qui éprouve la même révolution que leur physionomie, celle-ci étant toujours une conséquence de Taulre.

Il n'en est pas de même des nobles de quelques cantons de nos provinces et de ceux de quelques états de l'Europe. Ceux-ci, vivant en bonne intelligence entre eux et avec leurs compatriotes, sont,

KTUDE DIXIÈME.

en général , le» hommes tes p\u$ beaux de leur ' nation, parce que leur ame sociale et bienveillante n'est point dans un état constant de contrainte et d'anxiété. On peut rapporter aux mêmes causes morales la beauté des traits de la physionomie des Grecs et des Romains , qui nous ont laissé, en général , de si nobles modèles dans leurs statues et dans leurs médaillons. Ils étaient beaux, parce qu'ils étaient heureux ; ils vivaient en bonne union avec leurs égraux , et avec popularité avec leurs citoyens. D^atileurs, il n'y avait point parmi eux d'institutions tristes, semblables à celles de nos collèges, qui déligurent à la fois toute la jeunesse d*nne nation. Il s*en faut bien que les descendans de ces mêmes peuples ressemblent aujourd'hui à lenrs ancêtres, quoique le climat de leur pays n'ait point cliangé. C'est encore à des causes morales qu'il faut rapporter les physionomies, singulièrement remarquables par leur dignité, des grands seigneurs de la cour de Louis XIV, comme on le voit à leurs portraits. En général , les gens de qualité étant, par leur état, au-dessus du reste de la nation , ne vivent pas sans cesse entre eux et avec les autres sujets au couteau tiré, comme la plupart de nos petits gentilsliommes campagnards. D'ailleurs ils sont , pour l'ordinaire, élevés dans la mahton paternelle, sous l'heureuse iiifluencf de l'éducation domestique, et loin de toute jalousie étrangère. Mais ceux du siècle de Louis XIV avaient cet avantage par-dessus leurs descendans , qu'ils se piquaient de bienfaisance et d'affabilité populaire, et d'être les patrons des talens et des vertus partout où ils les rencontraient. Il n'y a peut-être pas une grande maison de ce temps- là qui ne puisse se glorîfler d'avoir poussé en avant et mis en évidence quelque homme des familles du peuple, ou de la simple noblesse, qui est devenu célèbre dans les arts, dans les lettres, dans rÉglise ou dans les armes par leur moyen. Ces grands agissaient ainsi à l'imitation du roi , ou peut-être par im reste d'esprit de grandeur du gouvernement féodal, qui finissait alors. Quoi qu'il en soit, ils ont été beaux, parce qu'ils ont euxmêmes été contens et heureux ; et ce noble mouvement de leur ame vers la bienfaisance a imprimé à leur physionomie un caractère majestueux qui les distinguera toujours des siècles qni les ont préeédés, et encore plus de celui qui les a suivis.

Ces observations ne sont pas de simples objets de curiosité; elles sont bien plus importantes qu'on ne le croit; car il s'ensuit que pour«former daas one nation de beanx eiifans, et par conséquent de beaux hommes au physique et an moral, il ne faut pas, comme le veulent quelques médecins , asssn-

jétir l'espèce humaine à des purigatiom régalières et à certains jours de la lune. Les euûuis astreints à ces sortes de régimes, comme sont la plupart de oenx de nos médecins et de nos apothicaiFes, ont tous des figures de papier mâché; et qoand ils sont grands, ils ont des teints pâles et des tempéramens cacochymes, comme leurs pères. Pour rendre les enfieins beaux , il fout les rencke henreox au physique, et surtout au moral. Il (aut étoigaer d'eux tous les sujets de chagrin, non pas en excitant en eux de dangereuses passions, comme on fait aux enfans gâtés , mais en les empêchant , au contraire , de se livrer avec excès à celles qui leur sont propres, que la société fait fermenter sans cesse ; et surtout en ne leur en inspirant pas de plus fâcheuses que celles que leur a données la nature, telles que les études ennuyeuses et vaines, lesteulations, les rivalités, etc... Nous nous étendrons davantage ailleurs sur ce sujet important.

La laideur d'un enfant vient presque toujours de sa nourrice ou de son précepteur. J'ai quelquefois observé, parmi tant de classes de la société plus ou moins défigurées par nos institutions , des familles d'une singulièjre beauté. Lorsque j'en ai recherché la cause , j'ai trouvé que ces familles , quoique du peuple, étaient plus heureuses au moral que celles des autres citoyens; que leurs enfans y étaient nourris par leurs mères ; qu'ils apprenaient leur métier dans la maison {lalemelle; qu'ils y étaient élevés avec beaucoup de douceur; que leurs parens se chérissaient mutuellement, et qu'ils vivaient tous ensemble , malgré les peines de leur état , dans une liberté et dans une nnion qui les rendaient bons, heureux et contens. J'en ai tiré celte autre conséquence, que nous jugions souvent bien faussement du bonheur de la vie. En voyant, d'une part, un jardinier avec une figure d*empereur romain, et de l'autre un grand seigneur avec le masque d'un esclave, je pensais d'abord que la nature s'éuit trompée. Mais l'expérience prouve que tel grand seigneur est, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, dans une suite de positions qui ne lui permettent pas de faire sa volonté trois fois par an : car il est obligé, dès Penfance, de faire celle de ses précepteurs et de ses maîtres ; et dans le reste de sa vie , celle de son prince, des ministres, de ses rivaux , et souvent celle de ses ennemis. Ainsi, il trouve nne multitude de chaînes dans ses dignités mêmes. D'un autre côté , il y a tel jardinier qui passe sa vie sans éprouver la nioindre contradiction. Comme le centenier de l'Evangile , il dit à un senritear : Venez ici , et il y vient; et à un autre : Faites cela , et il le fait. Ceci prouve qœ la Providence a fiiit

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