‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 92 sur 213 · DRS CONCERTS · texte numérisé non relu

DRS CONCERTS

Le concert est un ordre formé de plosieurs harmonies de divers genres. Il diffère de l'ordre simple, en ce que celui-ci n'est souvent qu'une suite d'harmonies de la même espèce.

Chaque onvrage particulier de k nature présente , en différens genres , des harmonies , des coiisonnances , des contrastes , et forme un véritable concert. C'est ce que nous développerons dans l'Étude des plantes. Nous pouvons remarquer dès à présent, au sujet de ces hannonies et de ces contrastes , (|ue les végétaux dont les fleurs ont le moins d'éclat >ont habités par les animaux dont les couleurs sont les plus brillantes; et au contraire, que les végétaux dont les fleurs sont les plus colorées servent d'asile aux animaux les plus rembrunis. C'est ce qû\ est évident dans les pays situé?» entre les tropiques , dont les arbres et les herbes , qui ont peu de fleurs apparentes , nourrissent des oiseaux, des insectes, et jusqu'à des singes, qui ont les plus vives couleurs. C'est dans les terres de l'Inde que le paon étale son magnifi<|ue plumage sur des buissons dont la verdure est bri^lée par le soleil ; c'est dans les mêmes climats que les aras , les loris, les perroquets émaiUés de mille couleurs, se perchent sur les rameaux gris des palmiers , et que des nuées de petites perruches , vertes comme des émeraudes, viennent s'abattre sur l'herbe des campagnes, jaunie par les longues ardeurs de l'été. Dans nos pays tempérés , an contraire , la plupart de nos oiseaux ont des couleurs ternes, parce que la plupart de nos végétaux ont des fleurs et <les fruits vivement colorés. Il est très- remarquable que ceux de nos oiseaux et de nos insectes ({ui ont des couleurs vives habitent |)Our l'ordinaire des végétaux sans fleurs apparentes. Ainsi, le coq de bruyère brille sur la verdure grise des pins , dont les pommes lui servent de nourriture. Le chardonneret fait son nid dans le nide chardon à bonnetier. La pins belle de nos chenilles, qui est marbrée d'écarlate , se trouve sur une espèce de tithymale qui croit pour l'ordinaire dans les sables et dans les grés de la forêt de Fontainebleau. Au contraire, nos oiseaux à teintes rembrunies habitent des arbrisseaux à fleurs éclatantes. Le bouvreuil , à tête noire, fait son nid dans Tépine blandie, et cet aimable oiseau consonne et contraste encore très* agréablement avec cet arbrisseau épineux , |iar son poitrail erotanglanté et par la douceur de son chant ^

ETUDE DIXIÈME

Le rossignol au plumage .jpran aime a se nidier dans le rosier, suivani la tradMon des poètes orientaux , qui ont fait de jolies fables sur les amours de ce mélancolique oiseau pour la rose. Je pourrais offrir ici une multitude d'autres liarmonies semblaWeS; tant sur les animaux de notre pays ({ue des pays étrangers. J'en ai recueilli un assez grand nombre , mais j'avoue (lu'elies sont trop incomplètes pour que j'en puisse former le concert enlier d'une plante. J'en dirai cependant quelque chose de plus étendu à l'article des végétaux. Je ne citerai ici qu'un exemple y qui prouve iuconleslableinent l'existence de ces lois liarmoniques de la nature : c'est qu'elles subsistent dans les lieux mêmes qui ne sont pas vus du soleil. On trouve toujours, dans les souterrains de la taupe , des débris d'ognon de colchique auprès du nid de ses petits. Or , qu'on examine toutes les plantes qui ont coutume de croître dans nos prairies , on n'en verra point qui aient plus d'harmonies et de contrastes avec la couleur noire de la taupe que les fleurs blanches , purpurines et liliacées du colchique. Le colchique donne encore im puissant moyen de défense à lu fiiible taupe, contre le chien son ennemi natuixïl , qui quête toujours après elle dans les prairies ; car cette plante l'empoisonne s'il en mange. Voilà pourquoi on appelle aussi le colcliique tue-chien, La taupe trouve donc des vivres pour ses besoins et une protection contre ses emiemis dans le colchique, amsi que le bouvreuil dans l'épine blanche. Ces harmonies ne sont pas seulement des objets très-agréables de spcculation; on en peut tirer une foule d'utilités : car il s'ensuit, ])ar exemple, de ce que nous venons de dire, que pour attirer des bouvreuils dans un bocage, il faut y planter de l'épine blanche; et que pour chasser les taupes d'une prairie, il n'y a qu'à y détruire les ognons de colchique.

Si l'on ajoute à cliaque plante ses harmonies élémentaires , telles que celles de la saison où elle parait, du site où elle végète, les effets des rosées et les reflets de la lumière sur son feuillage , les mouvemens qu'elle éprouve par l'action des vents, ses contrastes et ses consonnances avec d'autres plantes et avec les quadrupèdes, les oiseaux et les insectes qui lui sont propres, on verra se former autoiur d'elle un concert ravissant dont les accords nous sont encore inconnus. Ce n'est cependant qu'en suivant cette marche qu'où peut parvenir à jeter un coup d'œil dans l'immense et merveilleux édifice de la nature. J'exhorte les naturalistes, les amateurs des jardins, les peintres, les poètes même à l'étudier ainsi , et à puiser à celte source intarissable de goût et d'agrément. Ils verront de

nouveaux mondes se présenter à eux; et, mus êottir de leur horizon , ils feront des déooavertes plus curienses que n'en renferment nos livres et nos cabinets, où les productions de funîvers sont morcelées et séquestrées dans les petits tiroirs de nos systèmes mécaniques.

Je ne sais maintenant quel nom je dois donner aux convenances que ces concerts particuliers ont avec l'homme. Il est certain cfu'il n'y a point d'ouvrage de la nature qui ne renforce son concert particulier, ou si l'on veut son caractère naturel , par l'habitation de l'iiomme, et qui n'ajonte à son tour à l'iiabitalion de l'homme (|uelqne expression de grandeur , de gaieté, de terreur ou de majesté. Il n'y a point de prairie qu'une danse de bergères ne rende plus riante , ni de tempête que le naufrage d'une l)an|ue ne rende plus terrible. La nature élè^'e le caractère physiqnc de ses ouvrages à un caractère moral sublime, en les réunissant autour de l'homme. Ce n'est pas ici le lieu de m'oocuper de ce nouvel onire de sentimens. H me snffira d'observer que non-seulement elle emploie des concerts particuliers pour exprimer en détail les caractères de ses ouvrages, mais que, quand elle veut exprimer ces mêmes caractères en grand , elle rassemble une multitude d'harmonies et de contrastes du même genre , pour en former un concert général qui n'a qu'une seule expression , queU|ue étendu que soit le champ de son tableau.

Ainsi , |)ar exemple , pour exprimer le caractère malfaisant d'une plante vénéneuse, elle y rassemble des oppositions heurtées de formes et de couleurs , qui sont des signes de malfaisance ; telles que les formes rentrantes et hérissées, les couleurs livides, les verts àtres et frappés de blanc et de

noir, les odeurs virulentes Mais quand eHe

veut caractériser des paysages entiers qui sont malsains, elle y réunit une multitude de dissonnanoes semblables. L'air y est couvert de brouillards épais; les eaux ternies n'y exlutlent que des odeurs nauséabondes; il ne croit, sur les terres putréfiées, que des végétaux dépbdsans, tels que le draconculus, dont la fleur présente la forme , la couleur et l'odeur d'un ulcère. Si quelques arbres s'âèvent dans cette atmosplière nébuleuse , ce ne sont que des ifs , dont les troncs rouges et enfumés semUenl avoir été incendiés, et dont le noir feuillage ne scfl d'asile qu'aux hiboux. Si l'on voit quelques autres animaux chercher des retraites sous leurs ombres, ce sont des cent-pieds couleur de sang , on des crapauds qui se traînent sur le sol humide et pourri. C'est par ces signes, ou par d'autres équivalens, qne la natnre écarte l'homme des lieux nuisibles.

Vent-elle lui donner sur la mer le signal d'une

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