‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 10 sur 116 · RÉFUTATION · texte numérisé non relu

RÉFUTATION

Le 26 novembre 1824 , je reçus la lettre suivante ;

« Mon cher Aimé ,

» J'apprends que M. Durosoir a fait sur notre Ber- » nardin de Saint-Pierre un article fort inconvenant » pour la Biographie unircrselle. Il est à pro|M)s que » TOUS voyiez M. Michaud, afin de prévenir de nouvel- » les calomnies contre le plus beau génie de h dernière

» époque. Je n'ai que le temps de vous écrire ces lignas ; . v » vous me saurez gré de n'en avoir point perdu pour . ' » vous mettre en garde contre ces infamies.

M Charles Nodier. »

Je fus peu surpris de cette lettre. Depuis Uxig4esapêÀ je connaissais les manoravres des ennemis de BemanKa ^ de Saint-Pierre pour obtenir un article de ce genre; je savais que toutes les calomnies répandues contre la mémoire de ce grand homme sortaient des ateliers de quel-^^ ques misérables, aussi peu en état de concevoir son ractère que de comprendre ses écrits ; mais je n'imai pas qu'il fut possiMe de trouver, même au dernier FangÀy des écrivains, un homme prêt à servir de si tristes pas-sions. Toutefois , ne voulant pas négliger l'avis que je • venais de recevoir , je me rendis chez M. Michaud , libraire, qu'il ne ftint pas confondre avec M. Michaud de l'Académie fhinçaise. Tout le monde sait que ce dernier est un homme plein de justice et de politesse. Je me rendis donc chez M. Michaud, libraire; mais vainement j'essayai de le convaincre qu'il était de son intérêt de né pas publier des calomnies; vainement, pour éclairer sa conscience, je lui proposai de mettre à sa disposition tous les papiers de Bernardin de Saint-Pieire; vainement enfln j'en appelai à son honneur, en me bornant à demander la supprcssicm des passages dont je pourrais prouver la fSiusseté, les pièces à la main : il se refusa à toutes mes offres , ne voulut rien voir , rien entendre , et je me retirai bien convaincu que l'éditeur de la Biographie universelle ne faisait si peu de cas de la vérité que parce qu'il pensait que c'est une mauvaise march'uidise. Cependant une seconde lettre me fit croire un moment que cet homme s'était ravisé.

« Je suis enchanté , me disait-on , de Theureux tour

» qu'a pris votre affaire : voici un fait qui ctmftrmera

» sans doute le détracteur de Bernardin de Saint-Pierre

» dans sa juste résipiscence. Le marquis de Montciel, à

» qui on avait écrit pour savoir s'il était vrai que Ber-

» nardin de Saint-Pierre lui eût refwié un asile an Jar-

» din du Roi pendant les orages de la révolution (asaer-

» tion qui avait trouvé place dans la Biographie)^ a

* répondu que rien n'était plus faux ', et que Fauteur de

» Paul et lu-ginie avait au contraire publié à cette épo-

» que une brochure royaliste qui lui avait attiré la haine

» des jacobins '. Vous pouvez , mon ami , faire tel usage

» que bon vous semblera de ce démenti donné h Tau-

» teur de l'article. La lettre originale est entre mes

» mains ^

» Charles Nodier. »

' Celte réponse est positive, et l'on pense peut-être que M. Michaud s'est empressé de faire disparaître l'anecdote qu'elle dément. Mon , il l'a laissée subsister dans les exemplaires envoyés en province, et ne l'a supprimée que dans quelques-uns des exemplaires distribués à Paris. Ainsi , d'un cCfté il se doune l'air d'un homme impartial , et de l'autre H fait circuler la calomnie. J'en appelle aux souscripteurs des départemens : qiills ouvrent le quarantième volume de la Biographie , et qu'ils jugent M. Michaud !

* C'était une invitation à la concorde. Elle fut affichée, et le I)euplc courut briser les vitres de l'imprimeur.

' Voici l'origine de cette anecdote. M. de Uonlcicl^ cliarmé

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

Une seule chose, jfi Tavoue, nie fhippa en lisant cette lettre : c*est Tinfati^lc constance avec laquelle les ennemis de Bernardin de Saint-Pierre allaient quêtant le scandale, dans l'unidue but d'outrager la mémoire d'un grand homme. Trois mois s'écoulèrent cependant sans aucune démarche d# ma part , et je commen^is à ne plus songer à cet aiiîcle, lorsqu'un matin, au moment où j'achevais de rédser les délibérations de la Chambre, je vis entrer dans m<hi cabinet un ancien ami de Bemaràm de Saint-Pierre I son visage portait Tempreiote de la plus vive indignaion. « Lisez , me dit-il en jetant sur ma laUe le quaranpème volume de la Biograp}ûe unirerulte; voilà le prix d'une vie entière consacrée au bonheur des hommes! » J'ouvris le livre, et après une lectore rapide de ijirticle : « En vérité , dis-je à mon ami , je ne conçois pen à votre cfilère. Examinons cet artide avec sang-fr^id. Quel est le but de l'auteur? de désboDorer la ménmire de Bernardin de Saint-Pierre. Je doute fort qu'im pareil but puisse lui mériter l'estime publique. C'ea un triste rôle que celui de détrac« tenr des grands hommes. L'écrivain qui tombe aussi bas ne se relève jamais Jquel que soit le succès de ses efforts ; il est toujours sâr dje rencontrer le mépris.

Et quant â l'auteur de l'article, qu'a-t-il fait pour remplir son but? a-t-il Cherché la vérité ou cherché le mensonge ? c'est toute là question , et je ne pense pas que le pnbUc puisse s'y tromper un seul moment. La mauvaise foi et le dessein de ,nuire percent ici à chaque page. Le Hbelliste s'est mépHs au point d'imaginer qu'il suffisait d'accuser un homme pour le faire paraître coupable ; il f eut qu'on prenne ses assertions pour des preuves , et ses injures pour dès argomens. Mais le public n'adoptera pas sauff etfbtifi des idées qui vont blesser ou renverser toutes les siennes ; je dis plus , il n'est pas un seul lecteur des Études de la ?iatnre et de Paul et Virginie dont on ne soit sûr d'exciter la surprise, d'éveiller l'incrédulité , lorsqu'on viendra lui dire : L'auteur de ces divins ouvrages était un malhonnête homme. Ce sentioient, qui sera général , doit amener l'examen de l'ar- Ude, et c'est là, croyez-moi, que s'arrêtera le triomphe de la calomnie; En vain le méchant s'appuie du mensonge et foule auxjpieds la vérité : la conscience publique rétablit toiit dans l'ordre. Vous représentez Bernardin de Saint-Pien^ comme un ennemi du culte et de la rHigion , dira-t-od à M. Durosoir : montrez-nous parmi les ennemis du'culte et de la religion un seul écrivain qui se soit appuya de ses doctrines l Vous dites qu'il a caressé les maun^es révolutionnaires : montrez -nous,

des ouvrages ds Bernardin de Saint-Pierre, lui fit proposf^r par une persoolte tierce de venir habiter son château. « J'ai répondu de niôn Snieux à des offres de service si agréa> blés, dit dans une de ses prëCaces l'auteur des Études : mais je n'en ai accepté (pie la bienveillance. > Il est curieux de voir comment ^ Actions les plus honorables peuvent être transformées etf actions coupables. Bernardin de Saint-Pierre n'accepte pas la refaite qne lui offre M. de Montciel ; aussitôt

de ce refus, et, renversant les laits, il p que c'est M. de Montciel qui a demandé I de Saint-Pierre . cl que cet asile lui a été

la calomnie s'em se trouve tout -à on asile à Bei refusé.

parmi cette foule de misérables qui ae sont f^its nos maîtres , un seul publiciste , un seul orateur qui ait invoqné ses principes I Nous voulons connaître les peuples qu'il a dépravés , les factieux qu'il a soutenus , les impies ou les fanatiques qui se disent ses disciples. Parlez, éclaireznous ; car vous avez dit tout cela, et il ne vous reste qu'à le prouver. Voilà , mon ami , ce que le public dira à M. Durosoir ; et pensez-vous que son article ait besoin d'une autre réponse.? — Oui 1 et cette réponse , je viens vous la demander. Je veux croire que les amis de la vérité parleront comme vous ; mais combien d'autres parleront autrement 1 Songez aux suites funestes de votre silence. Le caractère du moraliste donne aussi quelque poids à ses paroles. Que deviennent les hommages que Bernardin de Saint- Pierre rend à la religion, et ses argumens inrincibles sur la bonté de la Providence? Que deviennent ces tableaux ravissans de la nature qu'il unit aux tableaux de la vertu, pour nous éle?er jusqu'à Dieu? 11 écrivait contre sa pensée, dira l'incrédule; n'ayez plus de foi à la verhi, diront les faux philosophes; vous nous ùtez notre consolateur, diront les malheureux ; lui, notre ami, le seul écrivain qui en faisant un livre se soit toujours occupé de nous ! Ainsi le but de cet article est de déshonorer l'homme , et son effet d'ôter toute confiance au moraliste.

Ici je ne pus m'empêcher d'interrompre mon ami. « Il me semble , lui dis-je , que vous donnez beaucoup d'importance aux écrits de M. Durosoir.— Et comment ne leur en donnerais^e pas ? Voyez avec quel art perfide il sait détourner le sens de vos pensées pour en fhire jaillir la calomnie 1 Comme il dénature la vérité par des équivoques, comme il l'obscurcit par des restrictions ! Sous sa plume, les actions les plus innocentes deviennent des actions coupables : ainsi , lorsque vous peignez le jeune de Saint-Pierre déjà sensible aux beautés de la nature , se passionnant aux récits des voyageurs , lisant en classe, lisant dans ses promenades , et s'emparant , pour satisfaire cette innocente passion, des livres mêmes de son régent, M. Durosoir se saisit de l'aveu de cet enfantillage pour fBÛ*e entendre que Bernardin de Sa'nt- Pierre était un mauvais sujet qui vohiit les livres de ses camarades. C'est ainsi qu'il l'accuse sérieusement de s'être fait nommer ingénieur en trompant l'autorité ', parce que les bureaux crurent donner cette place, non à un homme de mérite, mais à un homme recommandé : circonstance que M. de Saint -Pierre regarda toute sa vie conmie un coup de fortune, mais dont il ne profita pas sciemment , puisqu'il n'en fut instruit que long-temps après. Vous faut-il d'autres preuves de la bonne foi du biographe , écoutez ceci : c Le discours M du Paysan polonais otlre une de ces déclamations ré- » puMicaines qui s'adressent aux passions populaires, et y» qui sont toujours sûres d'être bien accueillies dans les » jours de révolution. » En Usant ce passage, ne croirait-on pas que l'auteur a composé et publié le Paysan polonais à l'époque de la révolution, pour flatter les crimes de la multitude ? Eh bien \ cet opuscule fut publié pour la première fois en 1818, et l'auteur l'avait écrit

' Piogrnphir , t. XL , p. 52.

SUPPLÉMENS A L'ESSAI SUR LA VIE

en Pologne , non pour flatter les rérolatiûnnaires , mais pour appeler la pitié de la terrible Catherine sur le peuple qu'elle Tenait d'assenrirl

Que penser d'un écrivain qui se respecte assez peu lui-même pour supprimer la moitié des faits et dénaturer l'autre? Et cependant ces assertions menscogères peuvent devenir des vérités historiques , si vous gardez le silence! — N'en croyez rien, mon ami, de pareilles inAimies ne tromperont personne. Il faudrait être aussi méchant que le calomniateur pour le croire. Qu'il remplisse donc sa miision ! les censures des esprits méchans contre les honuncs supérieurs sont comme les murmures des sophistes contre la Providence ; elles attestent la grandeur de ce qu'ils blâment. — Quoi I vous laisserez publier sans réclamation qu*à Malte Bernardin de Saint-Pierre devint fou ' ; qu*en Hollande il abandonna par caprice un emploi qui lui rapiH>rtait des émolumens considérables ' ; qu'en Russie il se montra peu délicat envers ses amis ', et ingrat envers ses chefs < ; qu'en Pologne il vécut publiquement avec une princesse ^; que, trahi dans ses amours, il emprunta 2,000 frimes au prince d'Hennin ^, et courut en Saxe chercher des plaisirs licencieux dans les bras d'une courtisane 7 ; qu'à l'Ile de France il donna Texemple de la cruauté envers ses esclaves * ; qu'aucun homme ne porta aussi loin l'ouMi de la dignité d'homme de lettres ; qu'il fut le flatteur de

' Biographie , t XL , p. 63.

' Il n'eut jamais d'empkii en Hollande; on lui o0Ht une place de Joumalisle , et il la refusa. Ces détails sont imprimés : pourquoi ne pas être au moins copiste fidèle?

' 11 eut plusieurs protecteurs en Russie, et un seul ami, M. Duval. Cet ami fiit assez heureux pour l'obliger, et la reconnaissance de Bernardin de Saint-Pierre a duré autant que sa vie ; elle est exprimée dans ses premiers et dans ses derniers ouvrages. Est-ce là ce que M. Durosoir appelle manquer de délicatesse ?

* il abandonna le service de la Russie parce qu'on avait lait une injustice à son chef, M. de Villebob. Est-ce là ce que M. Durosoir appelle de l'ingratitude?

' Il ne vécut pas publiquement avec une princesse. Voyez VEssai sur la Vie , p. xix, etc.

* J'avab dit que M. Hennin , résident de France eu Pologne, avait ouvert sa bourse à Bernardin de Saint-Pierre. M. Durosoir change tout cela, il donue une principauté à M. Hennin. Il faut que ce biographe aime bien l'erreur, puisqu'il ment même sans intérêt.

' Il ne courut point en Saxe chercher des plaisirs licencieux dans les bras d'une courtisane. Voyez VEssai sur la Vie de Bernardin de Saint-Pierre, p. xxxvui , etjogez de la bonne foi du libeDiste , même quand il copie.

* Bernardin de Saint-Pierre , dans 9tL course autour de l'Ile de France, chargea un esclave du fardeau de quatre-vingts livres. Cet esclave, suivant M. Durosoir, se fit au pied une blessure grave, et Bernardin de Saint-Pierre eut la barbarie de couUnuer sa marche. M. Durosoir ne voit pas que ces quatre-vingts livres se coraposaieut des vivres nck:essaires à la roule ! c'était la charge d'Ésope qui diminuait à chaciue pas. Quant à la blessure grave de Duval , malgré la barlurie de Bernardin de Saint-Pierre , qui cul soin de la faire panier, die était guérie le troisième jour, comme on i>eul le voir dans le feuillet suivant du Voyage à Vile de France , que M. IiiiroMiir !<e ganio bien de citer.

Buonaparte, l'ami des révolutionnants, et le disciple desthéophilanihropesl — Mais voici le coté comique, ajouta mon ami ; croiries-vous que le bénin critique dispute même à Bernardin de Saint-Pierre celle belle et noble figure qui inspirait la vénération, ces traits si purs , si gracieux , sur lesquels tant d'années de malheurs n'avaient laissé qu'une impression touchante de mélancolie? Aussi bon juge de la beauté que de la vertu, M. Durosoir fait observer que le public était atmsé par une illusion d'optique, et que si Bernardin de Saiut-Pit-rre était beau de loin, il était laid de près *.

— Vous m'apprenez là des choses vraiment singolières , lui dis-je ; mais est-il bien vrai que M. Durosohr ail écrit cette phrase : Atimn érrirain n'a porté aussi Urim Voubli de la dignité d'homme de lettres? Il y a dauion article vingt passages qui seraieut en contradiction arec celui-ci.

Mon ami feuilleta un moment le livre ; et plaçant aon doigt sur la trente-huitième Ugne de la deuxième colonne de la page 66 : Vojez, me dit-il ; et quant tau contradictions, n'en .^oycz pas surpris, elles ne coûtent rien à M. Durosoir. Si Bernardin de Saint-Pierre est laid à la soixante-deuxième page, il est beau à la page 56 ; si sim caractère est estimable à la page 53, il est méprisable à la page 52. L'article est un composé de contradictions et de compensations de ce genre. L'auteur s'y moque de ses lecteurs , ou , pour mieux dire , il est honteux de ce qu'il écrit. On le voit flotter entre le deshr de gagner son argent et la crainte de se compromettre. Ainsi , passant du mensonge à la médisance, de l'éloge à la critique, il aura dit, il n'aura pas dit, il aura calomnié, il n'aura pas calomnié, suivant le fiauil- Ict. Ohl c'est un merveilleux article que l'article de M. Durosoir!

Ici , interrompant mon ami , je lui demandai qndle était l'action de Bernardin de Saint-Pierre qui avait pu faire dire à M. Durosoir : .4ufun écrivain n'a porté aussi loin Votibli de la dignité d'homme de lettres. Bernardin de Saint-Pierre a-t-il prostitué sa plume anx passions des partis? s'est-il vendu au pouvoir, loué à des libraires? A-t-il, pour un peu d'argent, calomnié la vertu, injurié le talent, écrit ce qu'il ne savait pas, afflrméce qu'il ne croyait pas? Quel est son crime enfin? Comment a-t-il pu devenir l'objet d'une accusation aussi grave?

— Un crime! dites-vous? En effet, celui de Bernardin de Saint-Pierre est effroyable! Imaginez qu'A l'époque de la publication des Études, il reçut de toutes les parties de l'Europe une si grande quantité de lettres, que sa correspondance aurait pu occuper deux secrétaires. — Quoi! c'est là son crime? — Écoutez, écoutes ! « C'est une de mes plus grandes peines , disait Ber-

' Pour ne laisser aucun doute à cet égard, le biographe soutient que le portrait de Bernardin de Saint-Pierre» placé à la tête des Œuvres , n'est pas ressemblant ; et , comme s'il voulait donner dans la même ligne la mesure de son goût et de son exactitude, il attribue à M. Desenne ce beau dessin qui est de Girodet , et où tout le monde reconnaîtrait ce grand maître, lors m<^me qu'on n'y lirait pas son nom.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

Lxnxm

» nardin de SaiDt-Pierre , de ne pouvoir suffire à des' ** relations si intéressantes. Je suis seul, ma santé est M mauTaise , et je ne peux écrire que quelques heures » de la matinée. J'ai des matériaux considéral)Ies à ar- » ranger, que je n'ai ni la force ni le temps de mettre en » ordre. Ma fortune même est un obstacle à mes correti- » pondanoes, car beaucoup de ces lettres ni'arnvcnt de > fort loin, sans être affranchies. » Oui, mon ami, voilà le crime de Bernardin de Saint-Pierre , voilà ce qui a si mement ému la bile de M. Durosoir, voilà ce qui lui a fiût dire qu'atiniti écrivain n*avait porté aussi /oin Toit- Mi de la dignité d'homme de lettres.

— En v^té, lui dis-je, je commence à croire que nous avons mal saisi le sens de cet article. L'auteur a plus de malice que vous ne pensez ; et que diriez-vous , par exemple, si je vous prouvais qu'il a voulu se moquer des ennemis de Bernardin de Saint-Pierre? En effet, ▼oyei avec quelle bonne fui il rappelle leurs mensonges, letvs calomnies, leurs contradictions ; comme il semble ae plaire à les rendre ridicules et à les montrer niéprisablei. Je connais M. Durosoir, c'est un homme d'esprit qni a Ait sa logique : or, comment voodriez-vous qu'un bomme d'esprit qni a fait sa logique eût écrit sérieuseun article dont les argumens se réduisent à ceci : de Saint-Pierre , après deux ans de soUicitatiooi inutiles à Versailles , court demander du service en Russie ; donc c'est un libertin. 11 a écrit des livres pkîiis des senlimens les plus sublimes, de la raison la pins saine , d'amour de lu nature , de Dieu et des hommes ; donc il méprise les hommes et n*a point de religion. Il a publié en 1793 une édition des Études de la Kaiwre, avec l'éloge de Louis XVI et des vœux pour le clergé ; donc il écrivait contre le clergé et flattait les révolutionnaires. Ses ouvrages encouragent à la vertu , consolent le malheur, font aimer la solitude , adorer la Profvidence ; donc il était insociable , méprisable , sans liélicatesse, vil flatteur, fou, brutal, cruel, libertin, teosnire, voleur '. Vous le voyez, mon ami, Tariicle de M. Durosoir est une continuelle ironie ! Gomme roovrage de Rabelais, c'est un os qu'il faut briser pour en tirer la moelle.

La raillerie est ici hors de saison , reprit mon vieil ami ; SI TOUS aviez mon expérience , vous sauriez qu'il u'y a point d'erreurs pour la multitude dans un livre où doque ligneest uneerreur.Le vulgaire peut se tenir eu garde contre un fait , mais non contre tous les f^ts. Or, l'article de M. Durosoir n'étant d'un bout à l'autre qu'un recueil d*impostures, le silence ne vous est plus permis : ne pas confondre le calomniateur, c'est laisser triompher la calomnie. — La conséquence n'est pas juste, lui répondis-je ; car enfin que peut-on conclure de cet artide qui vous inspire tant de courroux? rien , sinon que Bernardin de Saint-Pierre ne plail pas à M. Durosoir : c^est sans doute un grand malheur, mais est-il donc indispensable de faire un livre pour cela ? Le musicien Antigenide ayant joué de la flûte devant quelques grosauditeurs qu'il ne put émouvoir, ses disciples ne

' Biograpftie , t. XL , p. 82. 54 , 53 et 62.

s'amusèrent point à démontrer la lieauté de ses accords , mais ils le supplièrent de ne pas s'interrompre, et de jouer pour eux et pour les Muses. Vils calomniateurs, votre stupidité n'étoulTera point la voix du maître ; eUe se fait entendre dans tous ses ouvrages 1 II y chante aussi pour ses disciples et pour les Muses , et ses divins accords nous font aimer la vertu, dont sa vie nous offre l'exemple. — Voilà , reprit fitûdement mon ami , une réponse qui ne répond à rien. On n'est insensible ni à l'harmonie de son st}'le , ni à la grâce de ses écrits ; mais on poursuit sa mémoire , on dénature ses principes , on calomnie ses actions ! — On le calomnie , ditesvous ! qu'y a-t-il donc à s'étonner? Il faut bien que le sage éprouve le sort des sages ; les siècles soi-disant philosophiques sont surtout favorables aux petits talens, et let petits talens sont les plus dangereux ennemis des talens supérieure, parce qu'ils sont en grand nombre, et toujours liés à de grandes ambitions ; voyez Fénelon dans l'exil , Rollin aiTarhé à ses élèves; le grand, le pieux Arnauld , chassé , insulte , persécuté ; Descartes accusé d'athéisme par des athées ; Pascal traité d'impie par des impies , d'imposteur |>ar des imposteurs. El cependant rien de plus pur, rien de plus vénéré que la mémoire de tous ces grands hommes. Invoquerai-je le souvenir de l'antiquité ? Pylliagore monte sur un bûcher, Socrate meurt dans les fers , Aristide est banni , Platon livré à l'esclavage. Oh ! profondeur de noire misère 1 pour commettre tant de crimes , les méirlians n'ont pas même besoin de calomnier toujours la vertu ; le liannissemeut d'Aristide a ses raisons, qui ne sont pas des calomnies. Ou l'accuse d'être juste, comme on accusait Fénelon d'aimer Dieu pour lui- môme. Nos yeux s'élèvent alors vers le ciel pour lui demander justice ; mais un autre sentiment semble nous dire en même temps que ces nobles victimes l'ont obtenue dans un autre monde , par la gloire dont elles jouissent dans celui-ci !

Mais, diles-vous , c'est peu d'avoir persécuté Bernardin de Saint-Pierre , on |Ninrsuit encore sa mémoire ! Voulez-vous donc que le disciple soit plus épargné que les maîtres ? ^' a-t-il pas préféré le travail à l'intrigue , le témoignage de sa conscience à celui des hommes? N'a-t-il pas consolé les malheureux , défendu Ui liberté des peuples, éclairé la sagesse des rois? Voilà sa gloire, voilà la vérité qui doit survivre à tout; le monde entier se liguerait pour étouffer une seule vérité, ses efTorls seraient vains. Ecoutez la voix des siècles 1 Au milieu des accusations, des persécutioiLs , des calomnies, pourquoi ce mépris profond pour les calomniateurs? Pourquoi ce concert éternel de louanges pour la sagesse, d'admiration pour le génie? Les outrages des méchans , croyezmoi , ne déshonorent que leur mémoire. Leur succès même n'a point de idéalité : en vain la haine d'Anytus poursuit Socrate, elle ne peut atteindre qu'un homme vieux, laid, chauve, camus; le maître de Platon, le divin Socrate , lui échappe , et rayonne d'immortalitc^ ! Je ne défendrai point Bernardin de Saint-Pierre, ma réponse est dans ses ouv rages \

— Oui , pour les lecteurs éclairés ; mais ces mêmes ouvrages sont dépecés, cités, torturés par le biographe. Il est si sûr de les avoir lus, qu'il cite même des ou-

SUPPLÉMÉNS A L'ESSAI SUR LA VIE

▼rages qac TAutetir n'a jamais faits. Que penseront les souscripteurs bénévoles de ta Biographie, en apprenant que Bernardin de Saint-Pierre fit paraître les deux premiers livres de rArcadie ' ? Il faut bien que M. Durosoir ait lu le second , puisqu'il en parle si savamment. Il dut bien qu'il ait lu les préfoces de Bernardin de Saint- Pierre, puii<iu'il assure que Tauteur y demande Tau- BÔoe au public. II f^ut bien qu'il ait lu VEssai sur Jean-Jacques Hmtsseau, puisqu'il le (|ualifle de morreau tHographique à la manière de IHutarque, ce qui prouve qu'il connaît aussi bien Plutarque que Bernardin de Saint-Pierre. Il faut enfin qu'il ait lu les Études de la NeUure, puisqu'il affinne que dans cet ouvTage Bernardin de Saint-Pierre troade le clergé : assertion qui ■e laisse pas de surprendre , vu la proposition faite par le clergé, dans rassemblée générale du clergé, d't)frrir mie pension à l'auteur des Études. Convenez que M. Durosoir est doué d'une lielle imagination ; non-seulement il lit dans les ouvrages qui ont été publiés les ctioses qui n*y sont pas, mais encore il lit dans les ouvrages qui n'ont jamais été ftits les choses qui devraient y

être.

Mon ami ne put s'empêcher de sourire en prononçant ces derniers mots; mais reprenant aussitôt une physionomie sévère , il se hâta d'ajouter : Tout ce que vous venez d'entendre n'est rien auprès de ce qui me reste h ?ou8 dire. Croiriez-vous que cet honnête homme n'a pas craint de reproduire les passages du Mémorial de Sainte- Hélène que vous avez signalés comme calomnieux , et dont l'auteur lui-même (je me plais h lui rendre œt hommage ) a fait si noblement justice. Ramasser de telles calomuies , c'est descendre bien bas ; mais avouer en les ramassant que M. Las-Cases a cru devoir les rejeter de sa seconde édition, ajouter qu'on les cite timidement et sans pouvoir en garantir l'authenticité , c'est donner à l'action la plus lâche tous les dehors de l'hypocrisie la plus coupable. Pensez-vous, mon ami, qu'un homme qui soutient sa cause par de tels moyens soit bien convaincu de sa bonté ? et ne fiiut-il pas ayoir été mordu du chien enragé de la calomnie pour se rendre coupable d'une méchanceté aussi gratuite? Je dirai à M. Durosoir : Quoi 1 vous ne pouvez garantir Tauthenticité d'un fait déshonorant, et vous le rapportez ! Quel est donc votre but? Ce ne peut être de publier une vérité, puisque vous avouez que le fait est douteux ; ce ne peut être de publier même un fait douteux , puisque vous avouez que l'auteur l'a rejeté comme un mensonge ; ce ne peut être enfin de confondre les calomniateurs, puisque vous laissez l'accusation sans réponse. Vous vous êtes dit : Je publierai l'imposture, j'écrirai en haine de la vertu ; qu'importe ? il en restera toujours quelque chose. Oui , il restera la honte et le déshonneur qui s'attachent à celui qui n'écrit que pour nuire ! Il fout

* Voyez la Biographie, p. 57. Les personnes les moins instruites savent que Bernardin de Saint-Pierre n'a publié «lue le premier livre dtVArcadie., Nous avons publié nous-môme quelques fragmens des second et troisième livres , et M. Durosoir s'est arrêté au titre.

• Biographie , p. 66.

que l'abnitissement ait liien des charmes! M. Durosoir avait à choisir : comme le CaUban de Shakespearts il se trouvait plaidé entre les bienfaits d'un sage et k*s séductions grossières de quelques matelots ivres; il a fait le même choix !

Mon ami s'arrêta ; mais voyant que je ne me hâtab pas de lui répondre : En vérité , s'écria-t-il , je n'en aurai pas le démenti , et je suis curieux de savoir si vous résisterez à cette page. L'auteur a voulu peindre l'époque où Bernardin de Saint-Pierre publia le prospectus de sa belle édition de Paul et Virginie, Écoutez :

a Saint-Pierre jouissait d'un logement au Louvre ' et » de la pension que lui faisait Joseph Bonaparte, qui » était de plus de 6,000 fr. ' , sans compter une de » 2,000 tr. qu'il recevait du gouvernement \ Saint- » Pierre possédait enfin cette aisance qu'il avait tant » désirée *. Mais , toujours habile à exploiter le prix de » ses ouvrages ', il proposa en 1803 une édition de son » roman de Paul et Mrginie. Cette édition ne se fit pas » moins remarquer par la lieauté de l'impression et des » gravures que par le prix très-élevé du volume, qui, » selon le caractère des oruemens, allait depuis 472 fr.^ » jusqu'à 432. I^e portrait de l'auteur devait être en tête » de l'ouvrage , et lui-même ne dédaignait pas de rece- » voir les souscrii>tions en son domicile, qui était alors » rue de Varennes, hôtel de Broglic ', Le style de son

* A cette époque (4803), il ne jouissait pas d'un logement au Louvre, attendu que les artistes et les gens de lettres en avaient été renvoyés en 4804.

•A cette époque (4803), il; n'avait point de pension de 6,000 fr., attendu que Joseph ne lui fit celte i>ension qu'en 480S.

'A celte époque (480S). il n'avait point de pension de 2,000 fr.; il avait une gratification de 2,400 fr., dont le paiement dépendait chaque année du caprice d'un coimnis. On voit, dans la prélace de l'édition in-l«* de Paul et Firginie^ que Bernardin de Saint-Pierre était sur le point de perdre cette gratification.

* A cette époque (4803) . le total de son revenu montait à 4,200 fr., sur lesquels il donnait 400 fr. par an à sa sœur, et 400 fr. par an à madame Didot , mérc de sa première femme. 11 lui restait donc 3,400 fr. pour tenir sa maison, élever ses trois enfans, fournir aux besoins de sa femme, et assurer l'existence de sa lielle-mèrc. Voilà quel était le sort de l'auteur ùe% Études de la Nature à soixante-six ans.

* Il fut en cflet très-habile , car l'édition de Paul et Firginie lui coûta 30,000 fr., et lui en rapporta 40,000. Le format n'était phis à la mode , et le prix en avait été fixé trop haut , non par Bernardin de Saint-Pierre , mais par M. Didot, son imprimeur. Tout le monde sait que, malgré le mauvais suc^ ces de cette entreprise , l'auteur repoussa les offres de la librairie, refusant de livrer un seul exemplaire au-dessous do prix de la souscription, et cela dans la crainte de diminuer la valeur des exemplaires livrés aux souscripteurs. Son édition lui resta tout entière, mais il fut fidèle à ses engagemens. Je souhaite qu'il y ait beaucoup de traits semblables dans la vie des ennemis de Bernanlin de Saint-Pierre.

' Le prix fut fixé \wac M. Didot à 72 fr., et non à 172. Pour dénaturer ainsi des faits connus de tout le monde, il faut professer un grand mépris pour la vérité et pour le public. Heureusement Bernardin de Saint-Pierre a consigné dans sa préface tous les détails de cette atTaire.

' Il n'avait donc fus un logement au Louvre, M. Durosoir

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

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i» prospectus, publié en 1803, est Traimeut cuiieui*. • On y voit , à cdté de quelques phrases sentimentales» » percer l'ayidité du trafiquant qui Tante sa marchan- » dise*. Saint- Pierre eut alors l'honneur fort eufiéde *> présenter son ouvrage à Napoléon , au mois de fé- *» Trier ^ Buonaparte, touché dû mérite de cette cbaru mante production, ne Toyait jamais Tauteur sans lui » dire : Bernardin, quand nous donneres-Tous ôesPaul » et Virginie? Vous derries nous en ftmmlr tous les six » mois*. >

Id mon fieil ami ferma le livre avec impatience. Quoi*, me dit^l, tous ne m'interrompei pas? Qu'est «ierenu le disciple de Bemardn de Saint'^Pierre, et que ftHit-il donc pour TémouYoirf — Le mépris, lui dis^e, est sans colère. BI. Durosoir accuse Bernardin de Sainte Pierre d'avoir publié une édition de Paul et Firginie : voulei-TOOs que je nie ce orime? C'est un finit avéré que Bemanfin de Saint-Pierre a publié ses ouvrages ; mais oe livre fut publié dans un temps de prospérité. Autre crime que je ne puis nier : c'est un fiiit également re* eoonu, qu'un père de fiimille qui possède 3,400 firancs détentes, et qui se dit imprimer, est digne de la criti-

dcvFBJt, ce me semble , eo achevant une page, se donner la pdoed'en relire le commencement; mais Je conçois que cette fiche hii paraine un peu lourde : Q est plus ùicile d'écrire de pareilles absurdités que de les relire.

* M. Durosoir trouve le style de Bernardin de Saint-Pierre €wrieux.3e voudrais bien savoir ce que mes lecteurs pensent chi sien. C'est pour les mettre à même d'en Juger que Je cite id sa phis belle page.

' Que M. Durosoir confonde l'eiprtssion de la reconnaissance avec l'avidité d'un trafiquant, rien de ijIus simple, c'est sa pensée, ce sont ses sentimens ; mais qu' il haïsse tout ce qui porte l'empreinte du génie, au point de ne pouvoir en* tendre l'éloge des admirables dessins de Girodet, de Gérard , de Prudhon , de LaflBtte, etc. : voilà ce qui me confond. Quel Intérêt peut-il avuir à cela ?

' L'exemplaire fut ehvoyé à M. Maret, qui devait l'offrir à l'empereur. Mais l'empereur fit écrire à Bernardin de Saint- Pierre qu'il voulait recevoir le livre de sa main. L'audience hit donc offerte par Buonaparte et non sollicitée par l'auteur, comme veut le bire entendre H. Durosoir. Nous avons sous les yru\ la lettre de M. HareL.

* Que cela est délicat! que cela est bien dit ! c'est ainsi sans douteqiie l'entrepreneur Michaud parle à ses gari.'ons faiseurs; mais la brusque malice de Buonaparte avait une autre expresifion. On peut en Juger, voici le fait : Le iiremier consul recevait l'IiuUlut ; il a|)crroit Bernardin de Saint-Pierre au milieu d'un groupe de savans, écarte la foule, et va droit à lui. • Je » viens de relire votre roman de Paul et Virginie , lui dit-ii,

• vous devriez plactT de semblables héros sous les glaces du

• pAie » ( taisant allusion à la théorie des marées , et croyant (blter par cette é|>igramme les savans qui la combattaient ), Son intention fut saisie , et Bernardin de Saint-Pierre , éclairé par le sourire ironique des savans . répliqua aussitôt en les désignant d'un regard : c Général , ce n'est lias moi qui ai fait im roman des glaces du pôle. » Le premier consul peu accoutumé à dos réponses aussi serrées, fit une pirouette sur le lakm et s'éloi^^ia. VoiU ce que n'a pu comprendre M. Durosoir: et en vérité qui oserait lui en faire un crime? il est tout iiamrel qu'il fasse parier Buonaparte comme il fait agir Bernardin de Saint-Pierre. Le i>auvre homme . il n'a qu'une me- »iin* et il rai»|)li<iU(r ù t(»ul.

que de M. Duroaolr. Tout oe que vous venei de lire témoigne le même bon sens , la même bonne foi , le même amour de la vérité. Que dirai-je des autres accusations de baasesae , de cupidité , de flatterie! Vous êtes des imposteurs, mes pères, disait Pascal aux jésuites, après avohr accumulé les preuves de leurs mensonges. Ma réponse aiun hi même énergie et la même brièveté. Vous êtes un imposteur, dirai-je à M. Durosoir; car quel autre nom puis-je donner au rédacteur d'un libelle qui renferme tant d'erreurs faites sciemment ? Mais , je le demande ^ à qui cet homme prétend-il persuader sur sa parole, sans hi moindre apparence de preuves et avec toutes les oontradictions imaginables, qu'un auteur dont les ouvrages respirent l'amour de Dieu et de l'humanité, qu'un moraliste dont hi vie entière s'écouhi dans l'étude des meneilles de hi nature et des bienfaits de hi Providence , était un monstre d'hypocrisie et d'ingratitude. En vérité, M. Durosoir, vous avet feit là une belle découverte l Combien il est avantageux au public d'apin^endre que ceux dont le génie fait autorité en morale étaient des ingrats et des hypocrites ! Combien il mt beiuvux pour la religion d'entendre accuser les hommes qui lui consacrèrent leurs veilles de libertinage, de cupidité et d'ambition 1 Cet excellent M. Durosoir, il ne pouvait certainement rien écrire de plus utile à 11 patrie , de plus consolant pour le genre humain !

Et voilà les absurdités auxquelles vous voulei que je réponde 1 voilà l'homme que , selon vous , je dois attacher au pilori , sur la phice publique, devant hi mi\|titude curieuse de nos débats! Non , de pareilles calomnies ne méritent que le mépris. O divin auteur de tant de beaux ouvrages ! ô mon maître ! au lieu de défendre ta mémoire , je la confie au public, et je noauaoe ton calomniateur!

— Et qui connaît M. Durosoir I — Je le ferai connaître. Pour louer dignement Adillle, Ilomère ne rappelle ni ses exploits ni sa gloire; il peint la bassesse de Thersite , et remarque ensuite fhiidement que Thersite était l'ennemi d'Achille.

Ces mots imprimèrent sur le front de mon ami un air de mécontentement et d'impatience qui m'obligea de [M>ur8oivre. Veuillez me répondre , loi dis-je ; n'estril pas y rai que , si je vous présentais une étoffe , vous qui avex de bons yeux , vous pourriez me dire quelle est sa couleur ; vous me diriez aussi si elle est rude ou moelleuse, épaisse ou délicate ? — Oui , sans doute. — Et si je présente cette même étofle à un aveugle, il ne pourra m'en dire la couleur? — Non. — Ainsi , vous jugerez cette étoffe avec toutes vos facidtés; l'aveugle la jugera avec les siennes , c'est-à-dire avec le tact qu'il a , et non avec la vue qu'il n'a pas? — Cela est inci»ntestable.~Si donc il se trouvait un homme entièrement dénué d*esprit, de sentiment, de délicatesse et de goût , et que cet homme s'avisât de vouloir porter un jugement , il ne pourrait y appliquer les facultés qui lui manquent? — Cela est encore vrai. —Ainsi , son jugement se ressentirait de Vàbsence de goût , d'esprit , de délicatesse , et il y aurait des actions qu'il ne pourrait comprendre , des vertus qu'il ne pourrait juger? — Vous avez raison. — Dites-moi, à présent , croyei- vous que le jugement de M. Durosoir

SUPPLËHENS A CESSAI SUR LA VIE

soit la mesure de ses fecultés oo de celles de BeroardiD de Saint-Pierre? — Je crois que ce jugement serait la mesure des facultés de M. Durosoir, s'il était de bonne foi ; mais, soyeiren bien sûr, il ne croit pas un mot de tout ce qu'il a écrit. — Ainsi , vous penseï que M. Durosoir pourrait avoir de Tame , du goût , de la dâicatesse , et cependant être un vil calomniateur ? — Je ne pense pas cela. Un pareil assemblage serait monstrueux ; mais je pense que le public peut être la dupe d'un calomniateur sans honte , sans esprit , sans talent , et que Toa- Trage de M. Durosoir nous donne en même temps la mesure des fiMmltés qui lui manquent et de la méciianoeté qui le travaille. Dans cette position , votre devoir n'est pas douteux : qui défendra la mémoire de Bernardin de Saint-Pierre , si ses disciples gardent le sOenoe ? — ^J'ai fait mieux que défendre sa m^noîre ; j'ai raconté sa vie tout entière ; j'ai retracé les grâces de son enfimce, les rêves sublimes de sa jeunesse, et les vertus de son Age mûr. Vous, mon ami , vous , témoin de mes études, de mes recherches , de mes efforts pour remplir le but que je m'étais proposé , combien de fois m'a^ei-vous vu troublé, désespéré par le sentiment de mon insoffisanoe, prêt à renoncer à cette noble tâche '. Que suisse , me disais-je , pour juger tant de génie, de raison et de sagesse ! Un seul poète , dans la Grèce entière , avait été fat)uvé digne de chanter les vainqueurs aux jeux olympiques ; et moi , placé an dernier rang des disciples de ce grand homme , j'ose écrire sa vie , peser ses actions et rappeler ses triomphes sur les sophistes de son siècle ! Où sont mes titres parmi les sages ? qu'ai-je souffert pour la vérité ! qu'ai-je feit pour la vertu ? Exercé par le meilleur, formé dans la soHtude , ai-je , comme Bernardin de Saint-Pierre , armé mon ame d'une résignation sans borne aux volontés de Dieu ? Ai-je , pendant dix ans , combattu toutes mes passions, et porté sans murmure la lourde cuirasse de la misère , de l'injustice et de l'oubli ? Ai-je aimé les hommes lorsqu'ils me persécutaient, béni la Providence lorsqu'on me calomniait? Ai-je mis, comme toi , ô mon généreux maître , tout mon bonheur à être utile A mes semblables , toutes mes jouissances à étudier la nature, toute ma gloire à ftire aimer ses bienftiits?

Vous le savez , mon ami , toujours mécontent de moimême , plus mécontent de mon ouvrage , je ne cessais de l'abandonner et de le reprendre. Tantôt , me rappelant les outrages des calonmiateurs, je me trouvais froid, IndifTérent , coupable de mon peu d'énergie ; tantôt relisant ses pages divines on respirent la morale de Socrate et l'ame de Fénelon, je rougissais d'écrire, je rougissais de défendre la mémoire d'un sage qui avait accompli la loi en aimant Dieu et les hommes. Pourquoi le défendre ? me disais-je. Si Socrate fat jugé coupable par l'Aréopage , il est jugé innocent par la postérité. Laissons donc au temps le soin de venger les grands hommes ; sa puissance n'est fatale qu'aux mcchans : semblal»le à un fleuve rapide qui entraîne avec lui les égouls immondes de nos cités, mais qui revient pur à sa source, après avoir parcouru les routes de Tespace et du ricl.

Enfin , après deux ans de méditations , d'étude , do travail, j'écrivis ma dernière page. C'est alors qu'un li-

braire avide , sous prétexte de satisfaire aux rédeoiBtions de ses souscripteurs, m'enleva une â une les feuillei de mon livre , et les publia , je puis dire malgré moi. Leur lecture, pendant l'impression, me fit encore mieux sentir ma faiblesse. Je trouvais mon style sans couleur, ma pensée sans vie. Pour paraître impartial , j'avais presque effacé mon tableau ; il manquait à la fois de vigueur, de lumière et de ton. J'aurais dû prévoir telle injustice, confondre telle calomnie. Pourquoi avoir méprisé tant d'accusations méprisables ! pourquoi n'avoir pas expliqué certain trait de caractère que les âmes vulgaires interprétaient à leur envie , et dont j'aurais pu f^ire ressortir les témoignages de sa vertu l Les traits les plus toucfaans , les anecdotes les plus piquantes me revenaient aloraà la mémoire : et, pour me borner à un seul exemple, que n'a-t-on pas dit de la persévérance avec laquelle l'auteur des i^tudes poursuivait les contrefiMteurs? Les uns r<mt accusé d'a>idité, parce qu'il attaquait des fripons chargés de ses dépouilles ' ; les autres ont bien voulu le trouver excusable , vu sa pauvreté ; s'il eût été riche. Ils l'auraient blâmé de réclamer le prix de son travail. Mais les véritables motifs de Bernardin de Saint-Pierre ne furent, j'ose le dire , compris de personne. Ils étaient d'un ordre supérieur, et , sans doute, il m'eût été fadle de les fkire connaître, l'auteur les ayant développés en ma présence; voici à quelle occasion.

Un jour le poète Millevoie, qui concourait au prix de l'Académie, se présenta chez lui pour solliciter ses suffrages; il venait de visiter dans la même intention plusieurs beaux-esprits que la fortuoe , par un tour de sa roue, avait fait grands seigneurs et académiciens. Encore tout ébloui de la magnificence de leurs salons,, le jeune poète montra quelque surprise A l'aspect du cabinet modeste de Bernardin de Saint-Pierre. En vérité, lui dit-il , j*adniire votre goût pour la vie simple et retirée ! pourquoi n'ctes-vous pas sénateur comme vos nobles confrères?.... Cette place honorable assurerait votre sort et celui de vos eniSons. — Je l'aurais acceptée, répondit en souriant Bernardin de Saint-Pierre, si on me l'eût ofTerte ; mais les gens mêmes que vous venez de nommer assurent que je n'entends rien aux lois de la politique, parce que je n'ai étudié que les lois de la morale et les intérêts du genreb umain. — Vous raillez, reprit Millevoie : on sait cependant que vous étiez porté sur toutes les listes des notables de la nation; on croit même que le chef du gouvernement , qui avait d'abord recherché votre amitié, et auprès duquel vous fites une démarche indirecte , vous proposa une place au Sénat. — J'en conviens, mais il y mit une condition que je ne pus accepter. Quant ca sort de mes enf^ns, il serait assuré , si on exécutait les lois sur les contreficteurs. — Pourquoi vous occuper de ces fripons, reprit le jeune poète, la guerre que vous leur faites est interminable, et m'étonne moi-même. — Si vous saviez ce que cette guerre me coûte, elle vous étonnerait bien davantage;

' Nous avons compté cinquante contrefaçons d«i Études . <'l plu» de tn)i? ccnla de PmU et Virginie, Le produit de ce» i^litions aurait fait la fortune de l'auteur, il a enrichi des fripons

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

j'en ai toojoiin payé la Mf. Mais je ne la cesserai pas, an prix même de ma Ibrtnne, car je défendi, non ma canse, non la came dei gens de lettres, mais l'intérêt de la jostioe» qnl est d'une toute autre importance! Il n'est pas moral de laisser le fol sans punition) si les tribunaux le tolèrent, la publicité doit le déshonorer. — Cette pensée est généreuse, mais elle pourrait n'être pas comprise ! — Eh bien, reprit Tifeineot Bernardin de Saint-Pierre» j'ajouterai pour les ftiibles intelligences, que si je redrâiande mon bien aux contraAMteurs, c'est qu'il me oonrient mieux de lUre du fruit de mon tniTsil que de celai de llntrigue, et que si je ne suis pas sénateur, c'est qu'il me parait plus hoonéle de Tcodre mes ourrages que ma oonsdenoe!

Cette réponse, mon ami, peint à la fois Bernardin de Saint-Pierre et son siècle. Croyea-md , si au lieu de réclamer une pension due à ses services^ il eîU aspiré hautement aux premiers emplois de l'Etat; si au lieu de Ti?re du produit de ses ouvrages, il eût vendu sa conscience et se fût tratné avec son siècle dans la fiinge révolutionnaire, on ne l'accuserait point aujourd'hui de bassesse et de cupidité. Environné de ses complices, couvert des stigmates de la servitude, en reoerant de l'or, il eût comme eux entendu l'apologie de son désintérassement ; en serrant la tyrannie, il eût comme eux entendu l'éloge de son courage ! La fortune , la puissance lui eussent fiiit ces nombreux prôneurs que ne donnent ni la sagesse ni la pauvreté. Car c'est l'innocence de sa vie qui a irrité les coupables, c'est la simplicité de ses goûts qui a servi leurs calomnies, c'est sa Tolonlé ferme de conserver son indépendance qui a soulevé contre lui un peuple d'esclaves et de calomniateurs!

Ceci change toutes mes idées, reprit mon vieil ami. Au lieu de s'aflliger de l'article de M. Durosoir, je vois qu'il fiiut s'en réjouir. En effet, n'est-il pas heureux qu'il se soit trouvé un homme assez intrépide pour se charger à lui seul du poids de toutes ces infamies? En les

réunissant dans un seul tableau , 0 a mis le public à même d'en apprécier la valeur. Il voulait noircir la mémofa?e d'un grand homme, et il a donné la mesure de la bassesse et de la sottise de ses ennemis. Oh 1 le rapprochement inattendu de tant de belles inventions est une idée excellente ! il étonnera, j'en suis sûr, les inventeurs eux-mêmes. Je me range donc à votre avis, piont de réponse à M. Durosoir : mais en le repoussant de la lice vous devei y entrer ; votre devoir est d'opposer la vérité aux mensonges , une apologie à une diatribe, les raisons du disdple aux injures des calomniateurs.

Vooi voilà redevenu juste , M dis-je .' répondre aux injures de M. Durosoir, c'était trop descendre; mais tracer l'apologie de Bernardin de Saint-Pierre , c'est, comme vous le dites , un devoir, et je le remplirai.

Soorate appelé devant ses juges discourait des actions de sa vie, comme s'il eût oublié ses accusateurs. Hermogènes lui dit: 11 me semble, Socrate, que tu devrais songer à te défendre! — Estrce qu'il ne te parait pas que je me défende, répondit Socrate, lorsque je réfléchis sur la manière dont j'ai passé ma vie! — Et en quoi cela peut-il te défendre? — En t'apprenant que je n'ai rien fut d'injuste ' î

La défense de Bernardin de Saint-Pierre sera comme celle de Socrate ! c'est en réfléchissant sur les actions de sa vie , que je montrerai aussi qu'il ne fit rien d'injuste *,

A ces mots, mon digne ami se leva , et me regardant avec des yeux satisfaits : Vous voilà chargé d'une noble tâche, me dit-il; pour la remplir dignement, n'invoques que la vérité ; caria vérité suffit pour louer le sage qui lui consacra sa vie. En prononçant ces mots , il me serra la main et sortit.

* Xënophon, apologie de Socrate,

* Voyez à la tête de ce volume-ci , le fragment intitulé t fl De l'auteur de Paui et Virginie , et de l'iiifluence de ouvrages. »

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