‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 11 sur 116 · DU PAYS · texte numérisé non relu

DU PAYS

Pour forcer ta prison tu fais de vains efforts ; La rage de tes flots eipire sur tes boixls.

Louis Ria^iE.

La Hollande est cette partie de l'Europe située an fond du golfe formé par la mer d* Allemagne , dont elle occupe toute la largeur. Dans cette position , les vents du nord , qui soufflent fréquemment et sans obstacle, poussent sans cesse les flots contre les terres. Il est vraisemblable que ce pays était autrefois plus étendu; mais ces terres étant basses et sabloimeuses , il s'y est formé des baies , de petites mers raéditerranées, un grand nombre d'Iles, et des bancs qui , pour l'ordinaire , sont des terrains tout-à-fait submergés.

Cette plage wiie , sans coteaux et sans rochers , est bordée en quelques endroits, le long de la mer, de dunes qui n'ont \)as vingt pieds de liauteur ; ailleurs, l'art supplée à la nature : l'Océan est retenu par des digues : sans elles la mer inonderait les terres, et on la voit , avec surprise, élevée au dessus des prairies.

Si la Hollande a tout à craindre des eaux , elle est aussi leur ouvrage. Le Rhin et la Meuse y déposent continuellement des sables et des vases qui couvrent les marais remplis de joncs et de roseaux : on en trouve partout, à peu de profondeur, changés en tourbe. C'est ime masse de limon noir et de végétaux qai ont fennenté; on y reconnaît des débris de feuiUes , de tiges et de racines. On s'en sert pour le chauffage. Un antre bienfait des eaux est une grande quantité de poissons , peut-être les meilleurs de l'Océan. Les anguilles, les turbots, les saumons,

ser\-ent en beaucoup d'endroits de nourriture an peuple : quelques-uns, conrnie les veaux marins , fournissent des peaux et des huiles pour les fabriques : ajoutez à cela , car ce peuple économe ne laisse rien perdre, les (ilumes d'une multitude de canards et d'oiseaux aquatiques, les joncs des canaux dont ils font des nattes , une ten-e propre à faire de la brique , une autre propre à faire des pipes : voilà tous les trésors de leur territoire. D'ailieurs, ils man<iuent des choses les plus nécessaires à la vie : il y croit fort peu de blé. Il n'y a point de 'forêts: hors le tilleul, qui y est magnifique, peu d'arbres s'y plaisent. Ils n'ont point de pierre à bdtir. L'air y est malsain ; beaucoup d'iiabitans y ont le scorbut, et les fièvres y sont communes.

Pendant l'été, les eaux se putréfient, les canaux sont couverts de poisson mort; une forte odenr de soufre sort du sein de la terre ; l'air y est si empesté qu'on est obligé, en traversant les rues , de se boucher la resphration. Les vents du nord-ouest amènent des orages mêlés de toimerres affî'eux ; les vagues se brisent contre les digues, et quelquefois les ébranlent ; souvent elles jettent sur lessaUes des baleines monstrueuses. On voit la mer couverte de vaisseaux presque sans voiles, penchés sur les flots par la violence de la tempête : ils s'éloignent de cçs rivages peu profonds ; et près d'aborder leur patrie, ils gagnent la haute mer et craignent que le port ne leur devienne funeste.

La liberté a peuplé ces sables , malgré la corruption des élémens, le peu de sûreté des côtes et les fureurs de l'Océan. Cette terre , plus ingrate même que celle d'Egypte y4lburrit im peuple plus riche et plus sage. On n'y voit point de monumens élevés à la gloire des rois; mais l'industrie des hommes y a travaillé à l'utilité publique.

VOYAGE EN HOLLANDE

Page 1