‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 100 sur 116 · KM PS A EL · texte numérisé non relu

KM PS A EL

EMPSABL.

Que t'importent leurs peines , lors<|u'il ne manque rien à ton bonlieur ? Des esclaves de toutes les nations de l'Europe travaillent ici pour tes plaisirs ; ils apportent à tes pieds toutes les productions de l'Atlas, depuis ses sommets gla(*és jusqu'aux rivages brîilans de la mer.

ZORAÎDE.

Ah , Empsael ! si vous saviez ce que peut pour le bonheur le concours des riches quand ils sont ])ons , et des pauvres (piand ils sont libres ! si vous connaissiez mon pays et ce que la liberté y produit !

Qu'a donc ton pays de comparable à l'Afrique ?

ZORAÎDE.

Il n'y a pas, comme ici, en tout temps un climat cliaud et des arbras couverts de vei'dure. Là , régnent de rudes hivers, la terre se couvre de frimas ; mais on n'y voit pas , comme ici , des villes sans habitans , des cliemins sans voyageurs, des forêts où les arbres fruitiers laissent tomber en vain leurs fruits, des fontaines qui n'abreuvent que des lions. L'homme n'y laisse perdre aucun des bienfaits de la nature; il y recueille des moissons dans toutes les plaines et des fruits sur tous les coteaux : tout y est riant et animé ; l'air y retentit partout des cliansons des paysans , soit qu'ils se livrent pendant le jour à leurs paisibles travaux, soit que le soir ils s'assemblent au pied d'un orme pour y danser avec les jeunes filles du village. Le bonheurdes campagnes y annonce l'opulence des ailles. On aperçoit de longues avenues d'arbres qui traversent les plaines et se perdent à l'horizon, tandis que ^es vaisseaux jettent l'ancre dans le canal des fleuves; leurs mâts se confondent avec les saules des rivages, et les chansons de leurs matelots avec celles iles bergers. C'est à la liberté que les hommes de mon pays doivent leur industrie , les champs leur culture, les villes leur commerce, la France sa puissance et son bonlieur. C'est à la liberté que ses femmes doivent les grâces qui les rendent recommandables dans toute rEurope; et si je l'ose dire, seigneur, si vous avez trouvé en moi quelcfues faibles cliarmes , je les dois à la liberté, qui , dans mon enfonce, développa dans mon ame et dans mes traits les premiers linéamens du bonheur.

EMPSAEL.

Tu me fais de la France une description bien touchante! voudrais-tu y retounier?

Moi, quitter le plus généreux des hommes ! Ah ! seigneur , je voudrais vous voir heureux ; je voudrais vous entourer du bonheur de mon pays !

EMPSAEL.

I^es gens de ton pays ne t'ont-ils pas dépouillée de tes biens? n'ont-ils pas cherché à arracher de ton cœur la religion de tes pères ?

ZORAÎDE.

J'ai oublié leur injustice depuis qu'ils sont malheureux; mais croyez que parmi ces liommes qœ vous poursuivez , il en est beaucoup qui détestent vos tyrans; croyez qu'il en est qui auraient soulagé vos maux , s'ils l'avaient pu ; jugez-en par mes faibles efforts pour vous les faire oublier.

EMPSAEL.

Je ne puis rien te refuser. J'étais ton tuteur Ionque tu étais enfant, tu es le mien maintenant qoe je viens sur l'âge ; mais je ne puis oublier la vengeance.

ZORAÎDE.

Ce mot glace tous mes sens.

EMPSAEL.

Il embrase tous les miens. Regarde celte miln, ils l'ont marquée avec le feu. Tu pleures... Ab!te« larmes pénètrent jusqu'à mon cœur!

ZORAÎDE. {Elle aperçoit soa collier.)

Seigneur, par ce faible voeu offert sur la tombe d'une femme moins infortunée que moi...

EMPSAEL.

Par toi-même, chère Zoraîde! Que venx-tu que je fasse pour ces misérables? On ne les retrouve plus ; oublie-les : ils sont en proie 1^ la fureur des lions.

ZORAÎDE.

Ils ne redoutent que la vôtre.

EMPSAEL.

Où sont- ils?

ZORAÎDE.

Ils s'étaient égarés; ils sont venus cherdier on asile auprès de cette chamnière.

EMPSAEL.

Elle les protégera : qu'ils paraissent!

ZORAÎDE.

Vous m'avez promis de parler à l'Européen avec bonté; il a fait du bien à son esclave.

EMPSAEL.

Je le le jure par ce signesacré. (Il montre lerr ban qu'il a à son poignet, ) Objet plus chéri qoe Mentia ! je les recevrai l'un et l'autre comme des frères malheureux.

ZORAÎDE.

Paraissez, infortunés... (^Osono:) Pariet avec simplicité et frandiise; ne craignez rien: Empsael est généreux, même envers ses enneniis. O Dieu , viens à mon secours!

EMPSAEL.

Chrétien , console-toi; ton esclavage est une for-

mti

tuile de la mer. La mer est comme la mort : aujourd'hui à toi, demain à moi.

DON OZORIO.

Illustre amiral , les fortunes de la mer ne devraient être que pour ceux qui s'y font la guerre. Je ne vous ai jamais fait de mal; je naviguais bien loin de vos côtes lorsque vos vaisseaux m'ont amené en esclavage , contre le droit des gens.

BMPSABL.

De quelle nation es-tu ?

DON OZORIO.

Seigneur , je suis Espagnol.

EMPSAEL.

Espagnol! tu es de cette nation qui, contre la foi des traités, a cliassé de l'Espagne les rois légitimes de Grenade, fondateurs de l'empire de Maroc; qui, sans aucun sujet de plainte, a exterminé la plupart des peuples de l'Amérique; qui , la première des nations de l'Europe , a réduit en esclavage les noirs de l'Afrique pour les transporter en Amérique ; qui s'est emparée des iles et des côtes <le l'Asie ; qui a rempli les quatre parties du monde de ses brigandages... Tu es Espagnol ! et tu parles du droit des gens!

zoraTde.

Ah! seigneur!

Je me contiendrai, Zorafde, je te l'ai i)romis. (A Ozorio ; ) Où allais-tu ?

don OZORIO.

Seigneur , j'allais sur la côte de Guinée pour y £iire un chai-gement d'esclaves.

EMPSAEL.

Tu faisais la traite des esclaves, et tu te plains d'être tombé dans l'esclavage ! Infidèle ! Dieu est juste ! il te pmiit par où tu as péché.

DON OZORIO.

Seigneur, les peuples noirs de l'Afrique se font fréquemment la guerre, et ils nous vendent volontairement leurs prisonniers pour l'esclavage.

EMPSAEL.

A l'instigation des Européens qui les trompent , et font naître parmi eux mille querelles dont ils profitent. Mais, de quel droit, après tout, les peupies de l'Europe se mêlent-ils des guerres de l'Aftiqae, lorsque les noirs de l'Afrique ne se m^ent point des guerres de l'Europe?

DON OZORIO.

Grand ministre, si les Espagnols vont en A frique chercher des noirs, c'est pour les rendre plus heureux en leur apprenant des arts utiles et en les acooutqmant au travail; car les noirs ne travaillent |>as s'ils n'y sont contraints.

EMPSAEL.

Que dis-tu ? Les noirs n'ont-ils pas des arts qui suffisent à leurs besoins ? meurent-ils de faim dans leur pays? vont-ils cliercher les bi^as des Européens pour le cultiver ? Quels sont les plus indolens, des blancs qui ont besoin des noirs pour cultiver leurs colonies, ou des noirs qui tirent assez de superflu de leurs cultures pour eu charger des flottes européennes qui viennent commercer sur leurs côtes?

DON OZORIO.

Seigneur, vous avez raison; mais les terres de l'Amérique sont des terres brûlantes qui ne peuvent être cultivées par les blancs.

EMPSAEL.

De quelle couleur étaient les Péruviens et les Mexicains, ces anciens cultivateurs de l'Amérique tiue les Espagnols ont exterminés? N'étaient-ilà pas blancs, ou plus faibles même que les blancs? Les ui&tigables conquérans qui sont venus les détraire , à travers les mers orageuses et des montagnes que des neiges éternelles semblaient rendi*e inaccessibles, n'étaient-ils pas blancs aussi? L'Europe ne peut-elle fournir aux pays chauds que de sanguinaires soldats, et non de paisibles laboureurs? n'a-t-elle de force que pour ravager la terre, et en mauque-t-elle pour la cultiver?... Mais, dismoi , infidèle , la terre de l'Amérique te semblet-elle plus brûlanteque celle de l'Afrique, qui noircit la plupart de ses habitans? Ne sont-ce pas des esclaves blancs qui ont bâti les fortifications de Miquenez, de Tafilet, de Salé et les monumens de Fez, l'incomparable? Ne sont-ce pas trente mille hommes de ta nation qui ont élevé les remparts de Maroc, semblables aux rochers de l'Atlas, sous ce vengeur de l'Afrique et ce fléau de l'Espagne ' , Jacob Almanzor? Ces travaux ne sont-ils pas mille fois plus rades, sous un ciel voisin du brûlant Zara , que la culture du café et des cannes à sucre sous les brises fraîches de l'Amérique? Répondsmoi.

DON OZORIO.

U n'est que trop vrai, seigneur; les esclaves blancs supportent de plus rades travaux en Afrique que les esclaves noirs en Amérique. Ici, on nous feit porter des chaînes en travaillant; pendant le sommeil même, oe consolateur des misérables, nous ne pouvons respirer en liberté. On nous renferme dans d'étouffantes matamores.

HMPSAEL.

Ainsi donc, de ton aven, les Européens sont plus robustes que les noirs, puisqu'ils supportent ici de-

*• Voyez Marmot , IHstoh^ de V Afrique,

EMPSAEL.

plus grands travaux sur une terre pliis brûlante que celle de leurs colonies. Avoue aussi qu'ils sont plus médians que les noirs. Si nous ne les tenions enchaînés le jour et renfermés la nuit , ils noas égorgeraient en trahison. Perfides Européens, Dieu est juste; il se sert de TAfrique pour venger les Africains. La plupart des Européens qui sont esclaves ici sont des navigateiu^ qui vont aux Iles de FAmérique, ou sur la C(He d'Afrique, faire le malheur des noirs. Vous avez porté le crime de Fesclavage sur les côtes de la Guinée , et Dieu en a mis la vengeance sur celles de Maroc.

DON ozonio.

Sage ministre de ce grand empire , dès les premiers temps de nos établissemens en Amérique , nous fûmes obligés, par Fépuisement d'hommes où nous jetèrent nos guerres , d'aller diercher des cultivateurs en Afrique.

EMPSAEL.

Pouixiuoi donc les avoir réduits en esclavage en Amérique! Etant libres, ne pouvaient-ils pas en cultiver la terre ? Que dirais-tu si daas une ruche tu voyais les abeilles réduites à l'esclavage par d'oisif boiu^ons , qui se nourrissent de leurs travaux?

Illustre musulman, des motifs moins intéressés^ et plus sublimes que ceux de la politique, portèrent les Espagnols à transporter les noirs dans leurs colonies. C'était pour les éclairer des lumières d'une religion pure ; car , seigneur, si vous l'ignorez, les peuples de celte partie du monde sont plongés dans les ténèbres du paganisme.

EMPSAEL.

Puisqu'ils en voulaient faire des frères, pourquoi donc en ont-ils fait des esclaves? C'est pour empêcher les noirs de briser leurs fers que voire religion les consacre.

Hypocrites Européens, ainsi vous vous jouez de Dieu et des honunes. Sous le prétexte d'étendre votre religion , vous vous êtes faits les tyrans du monde. Quand vos vaisseaux marchands ont découvert un pays riche , ils y sollidtent un comptoir. Est-il accordé, vous y envoyez des missionnaires qui pénètrent dans F intérieur à la faveur du commerce. A force de présens , ils obtiennent du souverain la permission de prêcher à ses sujets la soumission aux lois et la charité. Conmie le prince et son peuple y trouvent également leur compte , vos prêtres ne tardent pas à s'y faire des prosélytes. Bientôt il s'élève des querelles entre votre religion et celle du pays. Alors vos vaisseaux de guerre arrivent, vos garde-magasins deviennent des soldats, vos comptoirs des forts, vos chapelles des cathé-

drales, et vous finissez par renverser la relîgioo et l'état qui vous ont reçus. C'est ainsi que toos vous êtes rendus maîtres d'une partie des côtes de FAsie et de ses lies , et que tous avez tenté de vous emparer de la Chine et da Japoo y oo voire nom est en horreur.

Voilà comme vous en agissez avec les peuples riches ; mais si vous abordez chez im peopte pauvre, vous n'y faites pas tant de feçons. Après qn'fl vous a reçus de son mieux , vons ne manquez pss de planter sur le rivage un poteau avec une inscription par laquelle vons prenez possession de son pays, au nom de votre Dieu et de votre prince. Si vous trouvez quelque inconvénient i expa<ier votre injustice au grand jour , vous enfouissez ce poteau pour le déterrer, en temps et lieu, comme un titre légitime. En cas de besoin , des miroirs, des sonnettes, quelques bouteilles d'eau-de-vie, couvrent votre usurpation du titre d'achat. Après avoir enivré le souverain, vous dépouiUez son peuple. C'est par ces moyens que voui vous êtes emparés de l'Amérique, et des cto orientales et méridionales de FAfrique. Vous vo» gardez bien d'en agir ainsi diez les puissance» l)elliqneuses ; car vous êtes tyrans avec les bibles, et faibles avec les tyrans. Vous rampez à Constantinople, de^-ant le grand empereur des fidèles. 16, vos consuls font mille bassesses poiur les intér£ls de votre commerce ; mais avec les peuples bons et simples de la Guinée, vous êtes des perfides. Dismoi, qu'ont fait aux Européens les pauvres noirs? Ils n'ont point de vaisseaux pour voguer dans vos mers; ils n'envoient ni prêtres ni soldats pour subjuguer vos peuples; ils n*ont point bâti de fortâ sur vos côtes : vous êtes d'autant plus ooii|mbles, que votre rdigion, émanée de Dieu, eomne la nôtre , vous ordonne de traiter tous les hommei en frères.

DON OZORIO.

Seigneur, on abuse des meilleures choses. Si nos missionnaires vont chez les peuples sauvages , c'est par le même motif qui y conduit les piêins de votre religion , afin de les amener au cuHe pur d'un seul Dieu.

EMPSAEL.

Chrétien, tu oses comparer ta rdigion à celle du l^pliète î Nous n'avons point réduit à Fesdavage les [)euples que nous avons domptés; noos n'en forçons aucun de soumettre leur oonsdeooe à nos armes. Les Grecs, les Svah^ les ArménieDS, les Cophtes, les Maronites, exercent librement parmi nous la religion de leurs pères. Nos prêtres, après avoir répandu la lumière du Croissant dans les trois A raines et dans les lies de rAsie, n'en ont

EHPSAEL.

SffI

point sobjugué les babitans. Réponds-moi, si tu le peux.

ALMIRI.

Grand esprit ! mon maître est malade, ne l'affligez pas.

EMPSABL.

Pauvre noir ! tu me parais d'un excellent natuturel ! {J Ozorio ;) Parle, toi.

DON OZORIO.

Seigneur, je vousoflense en voulant me justifier.

EMPSAEL.

Non , tu ne m'ofTenses pas. Ma religion m'ordonne d'entrer en justification avec mon esclave... Parle... Tu le tais... J'ai promis à odleà qui je ne peux rien refuser d'agir à ton égard avec bonté. Je t'offre un moyen de rompre tes fers.

ALMIRI.

O glorieux sultan, soyez mille fois béni! O mon pauvre maître ! vous allez être libre.

EMPSABL.

Fidèle serviteur , tu ne paries pas de toi ! tu m'intéresses.

DON OZORIO.

Seigneur, comment puis-je rompre mes fers?

EMPSABL.

En embrassant ma religion.

DON OZORIO.

Seigneur, je ne le puis , je tiens à celle où je suis né.

EMPSABL.

Tu dois tenir à la meiUeure. Ma religion est plus divine que la tienne, car elle est plus humaine ; elle nous défend de tenir nos frères dans les fers : il y a plus; si ' un de nos esclaves se marie, il n'est plus tenu de travailler pour son maître. Notre loi suppose , avec raison , qu'il doit ses travaux à sa femme et à ses enfans. Tu vois qu^eile est , plus que la tienne, conforme aux lois de la nature. Ouvre les yeux à la vérité.

DON OZORIO.

Je ne puis renoncer à la religion de mes pères.

EMPSAEL.

Tu ne te refuses à la lumière que pour boire du vin et manger du porc.

DON OZORIO.

EquitaMe musulman, je tiens à ma religion, parce que je la crois la meiUeure ; j'ai un Dieu , mie patrie , une femme , des en&ns et de l'honneur.

Les noirs que tu enlevais à FAfrique n'avaient-

' Voyez le Vcyage de Maroc et d* Alger , par les Pères de la Trinité. ealTM.

ils pas aussi une patrie, des amis, des fenmies et des enfans?

DON OZORIO.

Généreux Empsael, mettez un prix à ma liberté. Voyez ces bras faibles et dédiâmes, ces épaules écorchées du poids des fordeanx. Je suis vieux. Je ne puis me feire à la servitude ; bientôt je mourrai dans vos fers, sans utilité pour vous.

EMPSAEL.

Je fais la guerre aux méchans ; mais je n'en fiiis pas le commerce. Tu me donnerais quatre boules d'or aussi grosses que celles de la mosquée d'Abdul-Mumen ' , à Maroc, que je ne te rendrais pas la liberté. Soufifre le mal que tu as foit souffrir.

DON OZORIO.

Cest la loi de mon pays qui est coupable, ce n'est pas moi. Je l'adoucissais autant qu'il m'était possible ; j'étais allé moi-même acheter mes esclaves en Guinée, afin de les transporter avec humanité sur mes habitations , où j'allais tâcher de les rendre heureux.

ALMIRI.

D les rendait heureux; c'est la vérité , j'en jor» par le soleil.

EMPSAEL.

ParlesoleUî... O doux rivages de la Falémé!... Gomment ! tu étais habitant ? dans quel pays ?

Dans l'Ile de Saint-Domingue.

EMPSABL , entrant en fiureur,

A Saint-Domingue! habitant à Saint-Domingue! A ce nom tout mon sang bouillonne. Gomment t'appelles-tu ?

ZORAÎDB.

Seigneur, soovenez-vous...

EMPSAEL.

Parle... parle... ou je te fois mourir.

DON OZORIO.

Je n'ai jamais pu vous oflenser. Je sortais de mon pays lorsque j'ai été pris par un de vos vaisseaux. J'habitais la partie méridionale de Saint- Domingue , où je suis connu par mon équité envers tous les hommes; j'en prends à ténoom cet infortuné compagnon de mot sort. Je m'appeUe Pedro Ozorio.

EMPSABL.

Ozorio!... quoi! c'est toi , monstre ! reconnais

Pedro , ton ancien esdave !

ALMIRI, se mettant au devant d'Empêoel , et découvrant sa poitrine.

Frappez, seigneur!.... frappez!.... mais épargnez mon maître.

■ II paraît qa'Abdnl-Mimien est le roi de Maroc qui fit la conquête de Gago par un mariai , ainsi que nous raroni rapporté.

im

EMPSAËL.

BMPSAEL recule de surprise en voyant un soleil empreint sur la poitrine d'y4lmiri ; t{ lui dit d'un ton attendri :

Noir trop généreux ! quelle main materaelle imprima ce soleil sur ton cœur ? dans quelle con- Irée de l'Afrique es4u né ? quel est ton nom ?.... Ressouvenir sacré de mon enfance et de mes parens ! Infortuné! parie.... comment te trouves-tu esclave de ce barbare ? Ne t'effraie point. Si ma patrie me crie vengeance contre lui , elle implore pour toi toute ma pitié.

ALMIRI.

Seigneur, je suis né dans le pays de Bambouk , sur le bord de la Falémé; je m'appelle Almiri; je n'ai plus de patrie, plus de parens. Hélas! il ne me reste qu'un bon maître.

EMPSAEL , découvrant sa poitrine,

Almiri! ô mon cher Almiri ! reconnais ton frère Badombi. O compagnon de mes plus innocentes années ! ô frère si regretté! qu'il m'est doux de te retrouver, de revoir en toi tous mes parens, de me rappeler les bords de la Falémé , autrefois si heureuse ! Qu'on lui ôte sa chaîne ! qu'on lui prépare un bain , des habits comme les miens ! qu'on

lui obéisse comme à moi î c'est mon frère!

(/Voileront Ozorio:) Gardes, qu'on le saisisse, qu'on apprête des tortures, qu'on fasse rougir des fers ! Voilà le reptile qui a allumé dans mon sang le feu de la vengeance.... Ozorio! barbare Ozorio! en te voyant, je revois tous les crimes des Espagnols; mon frère enlevé, ma mère morte de douleur, mon pays brillé, mon père égorgé j je revois tout Saint-Domingue; j'entends le bruit des fouets, les cris et les gémissemens de mes compatriotes... Ta télé suspendue sur le cap d'Aguer, cette vedette de l'Atlas, effraiera à jamais les Européens qui passent à sa vqe pour faire les malheui-s de l'Afrique.

ALMIRI.

O Badombi ! Ozorio me fut un père.

EMPSAEL.

Il fut mon bourreau; il périra.

ZORAÎDE.

Chez époux , par le tombeau de Mentia !

EMPSAEL.

o amitié! ô vengeance! ô amour ! mon cœur ne peut suffire à vos transports. Je ne peux voir la doulem* empreinte sur ton visage : retire-toi, tu me fais mourir.

ALMIRI.

O mon frère ! ô Badombi ! par le souvenir de nos premières années , par l'amour que vous me portez, ne me refusez pas la vie de mon maître : lui seul m'a consolé du malheur de vous avoir i>erdu.

Le vaisseau qui me sépara de vous m'ayant amené dans l'Ile de Cuba , j'y fus acheté par un habitant barbare comme tous les habitans européens. Après sa moit , je fus conduit au marché avec les autres noirs, pour y être vendu à l'encan. Peih dant que, nu sur la plaee publique , j'étais exposé aux regards des marchands, un Espagnol s'approcha de moi et m'acheta : il me ouoduisit ensuite à Saint-Domingue, dans son liabilatioa, où il m'éleva comme son fils. Ce bienfiiitenr est Oiorio.

O coup étrange du sort! tu étais esclave dans la maison de ton frère, et tu as été élevé comme m fils dans celle de mon tyran l{llle serre dans ses bras , et le repoussant tout à coup avec fureur : ) Il t'aura donc rempli de sa rage contre ta religion, contre ta patrie , contre moi-même !

ALMIRI, avec tendresse.

O mon frère ! mon amour pour ma patrie et pour vous est gravé dans mon cœur plus profondément que cette image du soleil, empreinte sur ma poitrine par les mains de nos parens.

a II découvre sa poitrine. »

EMPSAEL.

Jure-le-moi par ce même soleil : n'es-tn pas devenu mon ennemi ?

ALMIRI, versant des larmes.

Votre ennemi ! moi qui vous ai tant regretté!

ZORAlDB.

O Empsael !

« Elle se trouve mal , ses femmes accourent et » la soutiennent ; Empsael s'approche d'elle, et la » prend dans ses bras. »

DON OZORIO.

, Seigfieur, j'ai mérité toute votre vengeance. Egaré par les lois de mon pays, je me suis écarté de celles de la nature; mais il n'a pas tenu à moi de réparer mes injustices envers vous. A peine vous fiîtes parti de Saint-Domingue, que je vous cbercliai dans toutes les Antilles espagnoles. Je rencontrai votre frère dans l'Ile de Cuba; il vous a dit comme j'en avais agi envers lui. Je désirais, avant (le mourir, lui assurer de quoi vivre et lui rendre la liberté; mais, comme la plupart des honmies, j'ai eu trop de temps pour feire le mal et pas asseï pour faire le bien. La Providence, qui vous fit mon esclave lorsque je pouvais faire votre bonheur^ vous a mis à la tête du plus puissant empire de l'Afrique, et m'a rendu votre esclave à mon tour. Vengez-vous; abrégez ce reste de jours en tout temps malheureux. La vie n'offre dans le passé que des repentirs sans le souvenir des bienfail^»

EMPSAEL.

et que des tourmens pour Tavenir sans l'espoir de la liberté.

EMPSAEL, du ion de la douleur.

La liberté!

zoR.vîDE , revenant à elle, Empsael !

EMPSAEL.

Ma chère Zoraîde !

ZORAÎDE.

Est-ce donc là cette bonté que vous m'aviez promise ! C'est donc moi qui aurai causé la mort de cet Européen en l'appelant en votre présence! Quoi ! le premier mouvement de ma compassion lui serait plus funeste que la vengeance de toute votre vie ! Au nom de celui qui résen'e une gloire iumiortelle à l'homme qui pardonne , au nom de mon Dieu...

EMPSAEL, d'un ion attendri.

Ton Dieu n'est pas celui des Européens, douce

ZORAÎDE tombe aux genoux d' Empsael ; toutes ses femmes et ^Imiri s'y jettent aussi.

Cher époux , au nom de ce Dieu qui vous a comblé de gloire depuis tant d'années , et qui met dans ce moment un frère chéri dans vos bras et un ennemi repentant à vos pieds !

EMPSAEL, relevant Zoraîde et la serrant dans

ses bras.

Et qui m'a donné ma chère Zoraîde! O Zoraîde, ô Almiri, vous l'emportez! Ozorio, je te donne la vie et la liberté ; retire-toi.

« Almiri se jette aux pieds d'Ozorio,el lui dé- » tache ses fers. »

DON OZORIO.

Magnanime musulman , j'en atteste cette Providence qui rapproche , quand il lui plaît , les hommes des climats les plus éloignés, et qui punit tôt ou tard les tyrans par les moyeas qu'ils ont le plus méprisés ; à mon retour à Saint-Domingue, je rendrai la liberté à tous mes noirs, et je leur dirai qu'ils en sont redevables à votre clémence envers moi.

EMPSAEL.

Dis- leur qu'ils en sont redevables à Zoraîde, et que je lui dois la plus grande de mes victoires.

LA PIERRE D'ABRAHAM

ou

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