D'ABRAHAM
monde. Mais ce que je voudrais apprendre, œiott les relations du pommier avec les divers animinx: cet arbre est si beau dans le paj^s de mamèn!
LE PÈAE.
Les véritables relations du pomnûer me sont inconnues pour la plupart. H en a avec des oiseaux sédentaires , comme la mésange d'an bleu d'ardoise et au collier blanc, qui contraste en aalomie très-agréablement avec ses fruits jaunes et rouget, qu'elle entame avec ses griffes et son petit bec pointu ; U en a avec plusieurs espèces d'oisetox voyageurs , qui arrivent dans le temps que k» pommes sont en maturité; avec des qoadnqièdes, comme le hérisson qui quitte les roches pendant la nuit , et vient les recueillir lorsqu'elles tombent i terre; avec des poissons, lorsqu'elles ronleut, entraînées par les pluies , jusqu'aux nyières et de là dans le sein des mers. Les pommes se conservent fort long-temps dans l'eau, et on les rencontre, comme les cocos des Indes, à de grandes dlslanoes du rivage. Dans le nombre des poissons qui pecvent s'en nourrir, je soupçonne une espèce de crabe des côtes de Normandie, à laquelle la nstoie a donné deux pâtes armées de lancettes pour lescntamer; et tm autre poisson du nord, qu'on ne trooie que vers la fin de l'automne sur les mêmes côtes, et qui vient frayer autour de ces fruits, lorsqu'Usentrent en dissolution. Le ponmiier a encore me multitude d'autres relations avec loales soilei d'insectes, conune avec une grande mondie aille rouge ei au corselet rayé de noir et de Uanc, qoly dépose des onifs ; avec des papillons qui voltigenl' autour de ses fleurs, et servent eux-mêmes de nourriture à plusieurs espèces d'oiseaox du printemps, qui font leurs nids dans ce bel arbre. Mais, pour le bien connalti-e, il faudrait l'étudier sur le» rivages de la mer et sous l'haleine des vents d'ouest. Je n'ai donc que des anecdotes à vous itconter à son sujet et non pas one histoire. Gardons-les pour la mauvaise saison : jooiasoDS an printemps et raisonnons en hiver. Il est pliai doux de parler des fleurs auprès du feu , et des zéphin, quand Borée ravage les cliamps.
Quelque éloge que vous fassiez des plaisin qœ la raison nous donne, ceux du sentiment me louchent encore davantage. Les ouvrages de la nature sont remplis d'harmonies ravissantes ^ mais oeOes que vous avez avec eux m'inspirait un intérêt phtf tendre. Quel charme ne répandez-vous pas vousmême dans cette solitude, lorsque vous vous y promenez en tenant vos enfans par la main! il o'y a point de prairie qui me paraisse aussi verte et aussi douce que la pelouse où vous reposez ; Tarbre qui vous ombnige me semble plus miyestneux
LA PIERRE D'ABRAHAM
que le reste de la forêt. J'ai iin plaisir inexprimable à vous voir cueillir pour vos enfans les fruits que j'ai cultivés*moi-méme, et sourire aux vains efforts qu'ils font pour atteindre aux branches des arbres fruitiers, que j'ai plantés à leur naissance. Plus d'une fois vous m'avez alarmé, lorsque je vous ai vue, vers le soir, agitée d'une douce mélancolie, sortir seule du verger et vous promener parmi les peupliers et les sapins de la forêt. Vous vous croyez alors bien cachée sous leurs ombrages; mais quand les rayons du soleil couchant viennent teindre de safran et de vermillon le dessous de leurs feuilles , et bronzer jusqu'aux mousses de leurs racines , je vous aperçois alors tout environnée de lumière. Plus d'une fois je vous ai vue à genoux , les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. Ah ! que vous m'avez troublé dans cette attitude ! Je cjraignais que vous ne nourrissiez quelque chagrin qui me fût inconnu. Est-ce qu'elle regrette l'Ukraine ? me disais-je en moimême. Peut-être elle prie Dieu pour ses parens ! Ah! il aurait mieux valu, pour mon bonheur, que j'eusse regretté la France dans son pays , que de la voir désirer son pays dans le mien. Mais vous me rassurez quand j'entends votre voix se joindre au chant des oiseaux qui saluent l'astre du jour pai* leurs dernières chansons. Vos accens mélodieux, vos paroles , tous les échos qui les répètent au loin , les nuages dorés du soleil coucliant , la pompe magnifique des cieux , me remplissent des affections sublimes que vous ressentez, et me transportent par des charmes ineffables dans ces régions étemelles où il n'y aura plus ni inquiétudes ni regrets. Que ne cliantez-vous de même à cette heure que les plantes boivent la rosée du matin et qu'elles exilaient leurs doux parfums vers les cieux?
LA MÈRE
Ah ! si TOUS m'avez aperçue quelquefois à genoux dans la forêt , ce n'était point pour me plaindre au ciel de mon sort , mais bien plutôt pour l'en remercier. Vous eussiez fait avec mes enfans mon bonheur dans un désert, et je suis avec vous dans un lieu de délices. Mais conunent voulez-vous que je chante maintenant ? je suis inquiète , mon fils ne revient point.
LE PÈRE
Tendre mère, tranquillisez-vous; il ne tardera pas à revenir. Les enfans, vous le savez, aiment tout ce qui les met en mouvement; ils ne peuvent rester en place.
MONDOR, toujours coc/ié.
n est incroyable que des gens mariés puissent s'aimer à ce point-là : c'est peut-être parce qu'ils vivent seals. On est trop dissipé dans le monde ;
les amitiés n'y tiennent à rien; il n'y a que les haines qui sont durables. Ils ont de la religion, ils sont heureux ! Je ferai cultiver mes terres comme leur jardin. Quoi qu'ils disent des grands propriétaires , ce sont eux qui font fleurir l'État : les grands propriétaires viennent à bout de tout avec de l'argent et des misérables. Je voudrais pour beaucoup que mon philosophe fût ici , et même ma femme et ma fille; je serais curieux d'entendre ce qu'ils penseraient de tout ce que je vois et j'entends là. Cette petite maison est l'asile du bonheur : la mère n'a qu'une seule inquiétude , c'est l'absence de son fils, qui est peut-être à polissonner à quatre pas d'ici. Ma femme, hélas! n'est pas si sensible : elle a vu mourir le sien avec un sangfroid... mais elle se pique de force d'esprit. LE PÈRE , à sa femme.
Si vous aimiez à vous dissiper, nous irions quelquefois nous promener aux environs. Je ne connais point de vue plus magnifique que celle qui est au midi de la forêt ; il y a là une pelouse élevée d'où l'on découvre au loin un grand cercle de coteaux couverts de châteaux , de parcs et de villages; la Seine, qui passe au pied de cette i>eiouse, traverse à perte de vue les plaines qui vous séparent de l'horizon , et parait au milieu de leurs vertes campagnes comme un long serpent d'azur. On voit sur les replis multipliés de son canal des barques qui remontent à Paris , traînées par de grands attelages de chevaux; et d'antres qui en descendent, chargées de trains d'artillerie , ou de recrues de soldats qui font retentir les rivages du bruit de leurs trompettes et de leurs tambours. De superbes avenues d'ormes traversent ces vastes plaines , et vont en se divergeant à mesure qu'elles s'éloignent de la capitale. Quoiqu'on n'y aperçoive qu'une petite portion des nombreux rayons qui en partent, on y reconnaît la route d'Espagne, celle de l'Italie , celle de l'Angleterre , et celles qui mènent aux ports de mers d'où l'on s'embarque pour l'Amérique ou pour les Indes orientales, une foule d'autres conduisent à de riches abbayes ou à des châteaux, se confondent par leur majesté avec celles qui font communiquer les empires. On y aperçoit sans cesse de grands troupeaux de bceufii et de longties files de chariots qui s'avancent lentement vers Paris , et lui apportent l'abondance des extrémités du royaume. Des carrosses à quatre et à six chevaux y roulent jour et nuit; les cris des hommes, les hennissemens des chevaux, les mugissemens des bestiaux, le bruit des roues de toutes ces voitures, forment dans les airs des murmures semblables à ceux des flots sur les bords de la mer. Derrière la pelouse d'où vons apercevez
LA PIERRE D'ABRAHAM
cette multitude d'objets , sont les avenues royales qui mènent à Versailles à travers la forêt. Rien n'est plus im[)osant que leur pompe sauvage ; il n'y a point d'arcs de triomphe de marbre qui égalent la majesté de leius berceaux de verdure. Dans le temps de la chasse , vous y voyez aborder des meutes de chiens accouplés deux à deux, des piqucurs , des gardes du roi , des ofïiciers de la fauconnerie, de brillans équipages, et souvent le roi lui-même , suivi d'une partie de sa cour. En vous tenant à un des caiTefours de la forêt, vous auriez le plaisir d'y voir passer et repasser dix fois le prince et son auguste cortège , sans sortir de votre place. Ce noble spectacle pourrait vous amuser.
LA MÈRE
î^ présence du roi anime tous les lieux où il se montre : semblable au soleil , il répand autour de lui un esprit de vie; mais trop d'éclat l'environne pour mes faibles yeux : j'aime les retraites paisibles et ignorées.
LE PÈRE
Et bien ! je veux vous en faire connaître une encore plus solitaire que celle que nous habitons; elle est au nord de la forêt. C'est un bassin de dunes sablonneuses , qui a mille pas de large à peu près ; il est entouré de roches et de collines couvertes d'arbres, qui s'élèvent les unes derrière les autres en amphithéâtre. On n'a[)erçoit aux envimns d'autre ouvrage de la main des hommes, qu'une petite chapelle qui est sur la crête d'une des collines les plus élevées ; on croirait de loin qu'elle est bàlie sur le sommet des arbres. J'ai été plusieurs fois m'y promener. Le chemin en est difficile ; on y i)ar\'ient par un sentier caillouteux (pii va toujours en montant, et qui vous mène au pied d'un petit plateau de roche rouge , sur lequel elle est construite. Du pied de ce plateau sort une fontaine dont l'eau est très-claire et qui est ombragée jmr un bouquet de hêtres et de châtaigniers. La première fois que j'y arrivai , je fus surpris de voir sur Técorce de ces arbres des caractères (|u'il me fut impossible de déchiffrer : la plupart étaient fort anciens, et ils portaient tous les dates des années où ils avaient été gravés. Je montai sur le plale<m, sur lequel est bâtie la chapelle , par un sentier prati(|ué dans le roc, et tout couvert de mousse. Cette chapelle est fort ancienne; elle est vofttée en dalles de pierre, et il y a sur le fronton , au-desvsous de son petit clocher, une inscription en lettres gothiques , qu'on ne peut plus lire; elle ne reçoit le jour que par une petite fenêtre en tire de cloître , et par la porte qui est à barreaux. J'aperçus par ces barreaux , sur un autel , une statue de la Vierge , ciui tenaH TEnfant
Jésus dans an de ses bras, et dans rauCre grtrsse quenouillée de lin : je vis aussi à travers la barreaux de la cliapelle, sur le pavé, quantité de lianls tout couverts de vert-de-^is; je lis ma prière dévotement , et je m'en retournai , cfaerduuit en moi-même ce que pouvaient signifier les caradèm écrits sur l'écorce des arbres autour de la fontiiiie, et la quenouillée de lin qui était entre les bras de II bonne Vierge. Jamais antiquaire n'a été plus curieux d'interpréter la légende d'une médaille éCn»-. que, ou quelque symbole inconnu d'une statue de Diane.
Enfin, y étant retourné une autre fois dès Fanrore , de jeunes filles qui lavaient du linge 4 la Iodtaine satisfirent ma curiosité. La plus âgée d'entre elles, qui n'avait pas vingt ans, me dit : « Mon- » sieur, cette chapelle est dédiée à Notie-Dame- » des -Bois; elle est dessenie par nous autres fiDo » des hameaux voisins. Celle d'entre nous qui doit » se marier est tenue de filer la quenouillée de lia » qui est au côté de la bonne Vierge, et d'y eo re- » mettre une autre de semblablepoids,ponr la fille » qui doit se marier après elle. ÀTec les fils de ces » quenouiUées on faiit une toile , et de l'argent de » cette toile , ainsi que de celui que les pasm» » jettent par dévotion sur le pavé de ta chapelle, » nous aidons les pauvTes veuves et les orpbdii» » de nos liameaux. On dit ici une messe tous ki » ans, à la Nativité; et les veilles , ainsi qoeki » jours de fête de la Vierge , les filles s'y assen- » blent l'après-midi, sonnent la dodie, parent la » l)onne Vierge de robes blanches et de bouquets » de fleurs, et chantent des hymmes en son boo- )} neur. Les fiUes et les garçons qui s'aiment écii- » vent leurs noms ensemble sur l'écoroe des hè- » très autour de la fontaine de Notre-Dame, afin » d'être heureux en mariage; et ceux et celles qui » ne savent point écrire, y mettent seulement » leurs marques. » Voilà ce que me raconta une des jeunes filles qui lavaient du linge à la fontaine de Notre-Dame-des-Bois. Je conjecturai , par le nombre et par l'ancieimeté de ces marques, qne peu de paysans autrefois savaient écrire. Certainement il y a beaucoup de types et de symboles révérés sur le4$ monumens des Romains et dans nos histoires, qui n'ont pas des origines si respectables.
LA MÈRE
Ah ! il faut que nous allions un jonr nous promener à Notre -Dame-des-Bois avec nos enbns; nous y porterons à manger, nous y dlneionssar riierbc, auprès de la fontaine. Oh! je suisiûre, mon ami, que vous y avez gravé nos noms.
LE PÈRE
Ma chère amie, le diemin est rude pour j a^
LA PIERRE D ABRAHAM
river ; mais la solitade dont je voulais d*abord vous |iarler, n'est qu'à moitié chemin. C'est, comme je vousTai dit, une espèce de lande, moitié terre, moitié sable , entourée de roches et de collines couvertes d'arbres, au-dessus desquels on aperçoit la petite chapelle de Notre-Dame-des-Bois. On y voit çà et là les ouvertures de quelques petits vallons, tapissées de pelouses du plus beau vert. Jamais la bédie n'a remué le terrain de ce lieu solitaire. Des pyramides pourprées de digitales, des touffes jaunes de mélilot parfumé, des girandoles de verbascum, des lapis violets de serpolet, des réseaux tremblansd'anémona-némorosa et de fraisiers, et une foule de plantes champêtres, s'entremêlent aux lisières vertes de la forêt , aux flancs des roches, et se répandent en longs rayons jusque dans l'intérieur du bassin; il n'y a que l'embouchure des vallons et les croupes des collines qui soient couvertes d'une herbe fine. Vers nue des extrémités du bassûi est une grande flaque d'eau bordée de joncs et de roseaux. La conmiodité de cette eau et la tranquillité du lieu y attirent, dans toutes les saisons , des oiseaux étrangers et des animaux sauvages qui viennent y vivre en liberté. L'écureuil roux à la queue panachée s'y joue sur le feuillage toiijours vert des sapins; le lapin ooiieur de sable y trotte parmi le thym et le serpolet; mais, au moindre bruit , il se blottit à l'entrée de son trou: le râle aux longues jambes y court sous l'ombre ih's genêts jaunes , et on l'apercevrait à peine, s'il ne faisait entendre de temps en temps son cri , sem^ blable au coassement d'une grenouille ; le ooq de bruyère , avec ses plumes d'un noir de velours , son chaperon écarlate et son cou d'un vert lustré , se confond avec le pourpre des bmyères lointaines ; mais il se promène souvent sur la mousse , à l'ombre des pins, dont il mange les pommes. Quand il est en amour, il étend en rond sa belle queue, il abaisse ses ailes , il allonge son cou ; et, comme si la passion qui l'agite le rendait insensé, il va et vient sans cesse sur le tronc d'un pin et il donne à sa voix une forte explosion , suivie d'un bmit semblable à celui d'une faux qu'on aiguise : vous diriez d'un faneur qui se prépare à faucher toutes les herbes du canton. Il n'y a point dans ce lieu de plante qui ne donne des asiles et des fruits hospitaliers à quelque espèce d'animal. Les grives voyageuses y reconnaissent en autonuie le genévrier du nord : elles viennent par troupes se percher sur ses branches , pour en récolter les grames. Ije vanneau solitaire plane au-dessus de la flaque il'eau , en jetant des cris aigus; et la grue descend ilu liaut des airs, pour se reposer au milieu de ses fuseaux. Les échos des roches répètent les cris de
tous ces oiseaux et les font retentir dans les valions circonvoisins. Aux jeux et à la tranquillité de ces animaux, vous diriez qu'ils vivent sous la protection de Notre-Damc-des-Bois. Il est bien rare qu'on voie là des hommes, si ce ne sont quelques bergers des hameaux voisins , qui , vers la fin de l'été, y amènent paître leurs troupeaux. Souvent un cerf des Ardennes , venu de forêt en forêt des frontières de l'Allemagne, et attiré par l'amour dans nos climats, vient, après de longs détours, y chercher une retraite inconnue aux mentes altérées de son sang ; il renaît à la vie et aux amours dans ces lieux ignorés des chasseurs, il fuit le bmit des cors et il s'arrête au son des chalumeaux. Il regarde les bergers sur les collines voisines ; il s'approche d'eux, il soupire, Il oublie que ce sont des honunes, parce qu'ils ne font plus entendre les mêmes voix. C'est dans ces lieux que je vous montrerai les objets qui m'occupaient loin de vous ; je vous dirai: Ces joncs agités le long des eaux me rappelaient les côtes de la Finlande toujours battues des vents; ces genévriers et ces sapins, les forêts de votre patrie ; ces primevères et ces violettes , les fleurs dont vous aimiez à vous parer ; et jusqu'au son de k petite cloche de Notre-Dame-des-Bois , en me rappelant dans cette solitude le nom de Marie , me rappelait votre nom et votre souvenir. Je me disais : Chaque plante présente à chaque couple d'ani* maux des retraites fortunées : la colombe connaît dans les bois l'orme qui est le rendez-vocis de la colombe; et le cerf fugitif, le buisson où fl se réunira à sa biche chérie. Mais dans quelle contrée est l'arbre où l'homme doit retrouver sa compagne perdue ? Je vous redemandais aux forêts , aux prairies, aux oiseaux voyageurs, aux vents et à l'aurore naissante; mais c'était vous , ô mon Dieu ! à qui je devais redemander mon bonheur , vous seul êtes, sur la terre, l'asile de Thonune malheureux. Délicieuses campagnes et vous plus touchantes encore, forêts inhabitées , roches moussues, douces fontaines , solitudes profondes, où l'on vit loin des hommes trompeurs et méchans , où le temps noos entraîne d'une course innocente , sans mal£ûsance, sans crainte et sans remords : ah! qu'il est doux de vivre dans vos retraites ignorées et d'entendre vos divins langages ! Vous nous annoncez parmiDe voix le Dieu qui vous donna l'être : vos lointaÎDs nous parlent de son immensité ; le cours de vos eaux , de son éternité ; vos hautes montagnes , de son pouvoir ; vos moissons , vos vergers , vos fleors, de sa bonté ; vos sauvages habitans, de sa providence ; et vous, soleil , qui éclairez ces ravissans objets , il ne vous a placé dans lés deux one pour y élever nos yeux et nos espérances.
LA PIERRE D'ABRAHAM
LA MÈRE , d'un ton attendri.
Toutes les fois que voils me parlez de la nature, vous me jetez dans le ravissement.
MONDOR, toujours caché.
Mon Système de la Nature ne dit pas un mot de tout cela. Puisqu'il voulait nier Texistence de son auteur , il allait au moins qu'il montrât le désordre quelque part. Que de merveilleuses relations inconnues entre les divers ouvrages de la création ! Nous autres gens du monde , nous nous contentons de vains et obscurs discours qui étourdissent nos passions ; nous ne nous occupons que de re-. cherches frivoles. Comme Famé est enivrée de riiarmonie qui règne dans ces vergers et dans ces bocages ! Certainement une Providence gouverne la nature. ( Il regarde son livre et le jette loin de lui, ) Va, je ne te veux plus voir; tu éteins à la fois rintelligence et le sentiment.
LE PÈRE
Tout ce que je vous ai fait apercevoir n'est que lé coup d'œil d'un homme sujet à l'erreur. Nous ne voyons que la moindre partie des ouvrages de . Dieu ; et si toutes les observations des honmies étaient rassemblées sur cette partie , nous n'en aurions encore qu'un faible ajR^rçu , lors même que cliacun d'eux observerait avec autant de sagacité que Galien, Newton, Leuwenoeck, Linnée. Mais ((uelque imparfaites que fussent encore nos lumières, Tesprit le plus fort ne pourrait en soutenir l'ensemble; il en serait ébloui, comme l'œil par l'éclat du soleil dans un jour serein.
Dieu nous a environnés des nuages de l'ignorance pour notre bonheur ; il nous a mis à une distance infinie de sa gloire , afin que nous n'en fussions pas anéantis. La simple vue de ses ouvrages suffit pour le faire connaître, quand même nous n'en aurions ni la jouissance ni l'intelligence. Il ne prend d'autres titres que celui de son existence propre. Tout passe, et il est seul celui qui est. Quand il a daigné se communiquer aux hommes, il ne s'est point annoncé sous les noms que les Platon et les sages de tons les temps lui ont donnés à l'envi , de grand géomètre , de souverain architecte, de Dieu du jour, d'ame universelle du monde. Il est cela , et il est des millions de fob plus que tout cela. Il a des qualités pour lesquelles nos esprits n'ont point de pensée , ni nos langues d'expression. S'il laisse échapper de temps en temps quelque étincelle de sa lumière au milieu de notre nuit profonde , alors les arts éclosent sur la terre , les sciences fleurissent , les découvertes paraissent de toutes parts ; les peuples sont dans Padmiration. Cependant les hommes de génie , qui les éclairent et qui les étonnent , n'ont allumé leur
flambeau qa'4 un petit nyon de soa intdU^aioe: laissons-leur poursuivre cette gloire. Dieu a dûs à la portée de tous les hommes des biens plus utila et plus sublimes que les talens : oe soot les vertoi; tâchons d'en foire notre loi. Hommes aveugles et passagers , nous n'avons point été inirodoits dans cette grande scène de la nature pour assister an conseils de son Auteur , mais pour nous entr'aidcr et nous secourir dans une vie nûsérable. No» sommes sur la terre pour la colUver et non pour b connaître. Quels agrémens puis-je ajoater poor vous à ceux de cette solitude?
LA MÈRE
Il ne m*y reste rien à souhaiter , sinon que b bonté du ciel ne m'y laisse pas vivre après vous. Ce n'est point à ces sapins que je redemande ma patrie, mon père, ma mère, mes paréos; j'ai retrouvé tous ces biens en vous , puisque vous et» mon époux. Si je forme encore ici quelques desirs, c'est qu'une petite portion de la terre que ces beaux arbres ombragent forme one eneeînte ncrée , afin que ma cendre puisse y reposer un jour avec la vôtre dans une paix profonde. SU reste ici-bas quelque chose de nous après la mort , nos omlires réunies présideront dans ce lien an booheur de nos en&ns. Je souhaite encore quils soîenl assez riches un jour pour y donner tous les av une fête cliampêtreaux pauvres enfans du hameao voisin. Puisse cet asile être aussi cher aux infortunés qu'il l'a été à nousHuémes! Voilà on se bornent tous mes vceux. Ce que l'on consume de soo bien soutient le corps et se dissipe avec la vie; mais ce que Ton en verse dans le sein des misérables passe dans l'ame et y reste étemdfement.
LE PÈRE
Respectable épouse , ce lieu est d^a consacré pHr vos prières. Mais je veux vous donner pendant votre vie le spectacle de la fête que vous désira après votre mort. Vous savez que près de voCie bosquet de sapins il y a un espace vide entouré de grands arbres qui en forment comme un sakm de verdure.
LA MÈRE
Oui , mais cet espace est si rempli de broussailles, d'épines noûres et de troncs d'arbres pon^ ris qu'on ne peut en approcher.
LE PÈRE
N'avez-vous pas remarqué , au milieu de ce chaos , un jeune chêne qui atteint à la hauteur de» grands arbres qui l'environnent , cl qui partage déjà sa tête en plusieurs rameaux ?
LA MÈRE
Oui , il est plein de vigueur^ et il est entoort
LA PIERRE D'ABRAHAM
d'un chèvre-feuille chargé de fleurs , qui s'élève jusqu'à sa cime.
LE PÈRE
J'écarterai les mauvaises plantes tout autour de ce jeune arbre , et je placerai au milieu de son chèvre-feuille les bustes du roi et de la reine. Nous l'appellerons le chêne de la patrie : il servira de monument à nos descendans. Le jour de la fête du roi , nous rassemblerons sous son ombre les pauvres enfons du hameau voisin et ceux des étrangei-s qui viennent glaner ici dans le temps de la moisson. Nous leur donnerons un repas champêtre , et nous les ferons danser toute la soirée autour de ce jeune arbre, en chantant des chansons 4 la louange du roi.
Et moi 9 à cause de la reine qui Eût le bonheur de notre prince , je suspendrai au chèvre-feuille l'élofTe de laine blanche que j'ai filée cet hiver; et à la fin de la fête, j'en ferai présent à celle des filles que vous aurez trouvée la plus aimable.
LE PÈRE
Vous ferez des jalouses : l'envie 1(^ de bonne heure dans le sein des misérables.
LA MERE
Apprenez-moi comment il faut s'y prendre pour bien faire le bien ?
LE PÈRE
Personne ne sait le faire avec plus de grâce que vous.
MONDOR, toujours cochè, pendant que la mèrt
rêve un peu.
Ils font des projets de bienfaisance dans le sein de la pauvreté ! O charmes de la vertu , vous subjuguez mon cœur!
LA MÈRE
Si nous faisions de cette étoffe une loterie pour les filles seulement, et si nous y joignions de petits paniers de fruits , des bouquets, des pots pleins de laitage , chaque convive pourrait avoir son lot et s'en retournerait content.
LE PÈRE
A merveille ! Votre don n'humiliera point celle qui le recevra; et ces enfans attacheront à vos aumônes le prix qu'on attache aux présens.
Ce jour-là, je ferai portera Henri et à Antoi* nette des chapeaux de bleuets , de coquelicots et d'épis de blé ; ils seront le roi et la reine dn bal. U faut accoutumer nos enfkns à vivre avec les malheureuK, afin qu'ils apprennent de bonne heure que ce sont des hommes.
ce Antoinette apporte sur sa tête im large panier » couvert d'un linge blanc, »
ANTOINETTE
Papa et maman , voici le déjeuner.
LA MÈRE
Place-le sur l'herbe, mon enfant.
ANTOINETTE arrange le déjeuner sur Vherbe.
Voilà un fromage à la crème tout frais et des gâteaux sortant du four ; voilà du beurre nouveau et de belles pommes de l'année passée; voici des fraises précoces que j'ai trouvées mûres le long de la maison, du côté où le soleil donne à midi : les gâteaux sont un peu brûlés. Voici , maman, pour votre diner, un petit panier de champignons que j'ai cueillis an pied d'un rocher , au milieu d'un lit de mousse: ils sont bons à manger; car ils sont couleur de rose et ils ont une fort bonne odeur. Voici encore des écrevisses toutes vives que j'ai pêchées sur le bord du ruisseau : j'ai en beaucoup de peine à les prendre; il m'a follu des pincettes : il y en a une qui m'a bien mordue : j'en ai encore le doigt tont rouge.
LE PÈRE
Elles sont bien grosses. On n'en sert pas de plus belles sur la table des princes.
LA MÈRE, à Antoinette.
Tu veux me faire foire bonne chère aujourd'hui et je n'ai point d'appétit.
ANTOINETTE
Cela étant , maman , comme mon papa ne s'en soucie pas , je les remettrai dans le ruisseau.
LA MÈRE
Non, mon enfi^nt, mets-les pintât dans une petite corbeille avec du cresson de fbntaine; tu les donneras à cette pauvre femme malade, à qui on a ordonné des bouillons pour purifier le sang. LE PÈRE , à Antoinette.
Assieds-toi là, ma fille, et mangeons.
LA MÈRE , à Antoinette.
Ne m'dte point la vue de la campagne. Ta es tout interdite aujourd'hui de ne point voir ton frère.
ANTOINETTE
Oh! maman , il ne lui arrivera pas de mal ; notre chien est avec lui.
LE PÈRE , à sa femme et à sa fiUe.
Mangez donc. Ne croyons-nous pas qu'une Providence gouverne toutes choses ? Pendant que notre esprit s'occupe si souvent de cette raison universelle , n'en laisserons-nous pas le sentiment dans notre cœur ? Ferons-nous comme ces vains savans. qui ne parlent de la Providence que pour en discourir? U y a une Providence, dière épouse. Je> blâme mon fils de s'éloigner d'ici sans votre consentement et le mien , mais j'aime qu'il s'abandonne de bonne heure à celte puissance sumatn^
LA PIERRE D'ABRAHAM
relie. C'est le sentiment de sa protection qui est dans riiomme Tunique source du courage et de la veitu. Je l'égarerais moi-méniedans un bois, sans qu'il y connût le nord et le midi, aOn que, pour retrouver son chemin, il comptât plutôt sur le secours de la Divinité que sur ses propres lumières. J'aurais été bien heureux moi-même , si j'avais été élevé ainsi. J'ai éprouvé dans ma vie des inquiétudes bien cruelles et bien vaines pour n'avoir pas conservé cette confiance pure et indépendante des opinions des hommes ; je serais arrivé à mon âge, exempt de bien des troubles; car enGn, au milieu de mes malheurs multipliés, j'ai toujours vécu libre , et jamais rien de ce qui m'était nécessaire ne m'a manqué. J'ai vu mes services sans récompense , et mes actions les plus louables calomniées; j'ai été trompé par les grands qui ne veulent que des flatteurs, et par les petits qui me disaient du mal des grands et leur faisaient la cour; par des livres vantes qui me remplissaient de doutes et de contradictions, par ma propre nature, dont les passions me parlaient tour à tour le langage de la raison. Malheureux au dehors et au dedans pour m'étre Oé aux hommes, je tombai malade de déplaisir; enfîn, ne comptant plus sur les autres ni sur moi-même, je m'abandonnai tout entier à cette Providence qui m'avait sauvé d'une infinité de dangers. Dès que j'eus tourné mon cœur vers elle, elle vint à mon aide. J'étais sans fortune, et je ne connaissais plus de moyen honnête d'en acquérir, lorsqu'une personne qui m'était inconnue m'obtint du prince des secours dont j'ai subsisté long-temps dans la solitude. J'y jouissais avec délices des contemplations de la nature, et je comptais passer ainsi heureusement le reste de mes jours; mais la retraite de mon respectable patron, ou peut-être des ennemis secrets, me firent perdre l'unique moyen que j'eusse de vivre.. Je n'avais plus rien à espérer dans le monde, et je venais par surcroît d'éprouver les maux domestiques les plus cruels, lorsque la Providence mit dans le cœur de notre jeune monarque de faire lui-même des hommes heureux. Il vint à savoir, je ne sais comment , que je l'avais servi en plusieurs occasions périlleuses, sans que j'eusse recueilli d'autre fruit de mes services que des persécutions. Il fit tomber sur moi un de ses bienfaits; il me donna ce bouquet de bois que nous habitons. Il combla mes vœux: je n'avais demandé toute ma vie d'autre bien à la fortune.
LA MÈRE
Ah ! que le prince est digne de notre reconnaissance! puisse-t-il trouver la récompense de sou bienfait dans l'amour de son épouse et de ses enfans !
AXTOINETTB.
Et aussi dans l'amitié de ses frères!
LE PÈBB.
Un bonheur ne vient pas seul. Il me fiillait dan^ cette solitude une compagne douce, indulgente , sensible, pieuse, assez éclairée pour connaître le monde, et assez sage pour le mépriser. Il fallait qu'elle eût été bien maUieiu-euse, et que son cœur brisé, cherchant un appui, se joignit an mien, comme une mam dans le malheur se joint à une autre main. Je me rappelais souvent que lorsque, je servais dans le nord , la Pnnidence me Tayait offerte en vous; mais , séduit alors par de vaines idées de gloire , attiré vers ma patrie par les besoins de mon cœur, trompé encore par des ministres de ma nation qui m'engagèrent à quitter on service honorable dans les pays étrangers, en m'en promettant, suivant leur coutume , de plus avantageux dans mon pays, où ils m'ont oublié, je joignais aux autres regrets de ma vie celui d'avoir eu mon bonheur entre les mams et de l'avoir laissé écl:apper. Vos propres revers vous ramenèrent à moi, plus malheureuse et plus intéressante. J'ai trouvé en vous toutes les convenances que je pouvais désirer; votre humeur douce et aimante a calmé ma mélancolie; mes jours sont filés d'or et de soie depuis qu'ils sont mêlés aux vôtres : ne le^ troublons point par de vaines inquiétudes. Oui , j'aimerais mieux ne vivre qu'un jour dans la pauvreté en me fiant entièrement à la Providence , que de vivre un siècle dans l'opulence en me reposant sur mes propres lumières ; je passerais au moins dans la vie quelques instans purs et sans, trouble.
MONDOR, iovjours caché.
Le roi les a logés là. Le roi fait du bien sans, qu'on le sache. Voyez à ({uoi j'allais m'exposer !
LA MÈRE
Oui , la Providence gouverne toutes choses. Souvent, par le mallieur, elle nous conduit au bonheur: cher époux , vous en êtes pour moi une preuve tonjours nouvelle. Mais excusez ma faiblesse : je suis femme , et je suis mère.
LE PÈRE
Votre fils ne doit-ril pas mourir un jour ? Que serait-ce donc si on vous le rapportait aujourd'hui...
LA MÈRE
O Dieu ! éloignez de nous un pareil événement ! mais j'aimerais encore mieux que l'on me rapportât mon fils mort, que de le savoir libertin. Ne trouvez-vous pas étrange qu'il fasse la nuit de pa-: reilles excursions , à son âge ? Que deviendront ses mœurs? Vous le savez, les familles Ibrment lof^
. LA PIERRE DABRAHAM.
lioimnes avec bien de la peine, et les sociétés les corrompent dans un moment.
LE PÈRE
Mais nous ne savons pas s'il est en mauvaise compagnie.
LA MÈRE, à Anioineiie.
Ton frère ne serait-il point allé dénicher des oiseaux dans la plaine ? 11 m'a dit plusieurs Ibis qu'il trouvait les alouettes bien malheureuses de feire leurs nids à terre, exposées sous les pieds des bétes et des hommes. Il voulait transporter dans la haie tous ceux qu'il trouvait dans la campagne, afin (iu'ils fussent en sûreté.
ANTOINETTE
Maman, il a changé d'avis depuis que vous lui avez dit que Dieu conservait aussi bien les petits oiseaux cachés sous l'herbe, que ceux qui font leurs nids au haut des plus grands arbres.
LA MÈRE
Oh ! oui. L'alouette , comme nous, fait son nid sous l'herbe, et cela ne l'empêche pas de s'élever aussi haut que les autres oiseaux. Heureuse mère ! en s'élevant vers les cieux, elle ne perd pas ses petits de vue.
LE PÈRE , à Antoinette,
Ton frère n'a-t-il pas coutume de s'écarter quel- ({uefois de la maison ? Dis-nous-le, si tu le sais; à moins que tu n'aies promis le secret à ton frère ; alors il ne faudrait pas le tromper : on doit encore plus à la vertu qu'à ses parens ; mais , dans ce cas , tu lui dois des remontrances, car tu es sa sœur, et qui plus est, son ainée.
ANTOlNETTEi
O mon papa ! mon frère n'a point de secrets pour moi , qu'il voulût cacher à vous ou à maman. Je ne l'ai vu s'éloigner d'ici tout seul que deux fois. La première, il me fit bien peur. Vous n'étiez pas à la maison. Il crut voir passer un loup le long de la forOl ; II courut prendre votre fusil et poursuivit cet animal , mais de bien près : par bonheur ce n'était point un loup , c'était un grand chien de berger.
LA MÈRE
Dans quel temps a-t-il poiu^uivi ce prétendu loup?
ANTOINETTE
C'était l'année passée, dans le temps que les violettes fleurissent et que les pommiers ouvrent leurs bourgeons.
Une autre fois , comme il déjeunait avec moi dans cet endroit même, il s'écarta bien loin dans la plaine pour voir ce qu'y faisait une pau>Te fenune qu'il avait vue passer devant nous, portant dans ses bras un enfant a la mamelle. Elle parais-
sait occupée à fouiller la terre avec ses mains; il la trouva cherchant pour vivre de petits navets sauvages, qu'elle mangeait tout crus : il lui donna son déjeuner.
C'était aussi l'année passée, dans le temps que l'on coupe les blés , et que les grappes de raisin couunencent à noircir.
LA MÈRE
Ah ! la charmante action ! Pourquoi ne nons amena-t-il pas cette pauvre mère à la maison?...
Mais qui est-ce qui vient à nous! c'est une
demoiselle. Oh ! mon Dieu ! elle est à peine vêtue ; elle parait bien fatiguée; elle semble hésiter si elle s'approchera de nous. Appelons-la , mon ami , n'est-ce pr.s ? ( Le père y consent d'un mouvement de tète. ) Mademoiselle ! mademoiselle !
a En ce moment on voit paraître une pauvre » demoiselle vêtue ^d'une vieille robe de soie en » lambeaux, et en mantelet noir tout déchiré. Elle » tient d'une mam une petite canne, et de l'autre » un chapelet. Elle s'approche de la barrière en » faisant beaucoup de révérences. »
LA DEMOISELLE
Je vous salue, monsieur et madame, et vous aussi, ma noble demoiselle. Dites-moi, je vous prie, s'il y a quelque auberge près d'ici; je me sens le cœur feible ; je voudrais trouver un pen de pain bis et de lait, pour de l'argent.
LA MÈRE
Mademoiselle , je ne sais point s'il y a des aoberr ges aux environs. J'ai ou! dire qu'il y en avait près de ce grand cliâteau que vous voyez là-bas; mais faites-nous le plaisir de vous rafraîchir avec nous j asseyez-vous là... là, s'il vous plaît, auprès de mon mari.
LA DEMOISELLE s'ossted en faisant heaucoup de
cérémonies.
Madame , vous êtes bien bonne ; je me reposerai donc un petit moment ici, avec votre permission; car je suis bien fatiguée. Je m'en vais en pèlerinage à la bonne Sainte-Anne d'Auray, qui est bien renonmiée partout. Je suis partie avant-hier au matin de Paris; j'ai toujours marché depuis ce temps-là; je ne sais pas combien j'ai Eût de lieues.
LE PÈRE
MademoiseUe, vous avez fait cinq lieues. Et dans quelle province, s'il vous plait, est la bonne Sainte-Anne d'Auray ?
LA DEMOISELLE
Elle est, monsieur, dans mon pays, en Bretagne. Oh ! mon Dien ! je n'ai fait que cinq lieues en deux jours et je ne peux plus marclier.
LA PIERRE D'ABRAHAM
LE PÈRE, à j4ntoinetie.
Ma fiUe, apportez-nous une bouteille de vin vieux.
LA MÈRE
Mangez, je vous prie, mademoiselle; prenez des forces; quelques verres de vin vous rétabliront.
LK PÈRE
Le vin est le bâton du voyageur.
LA DEMOISELLE
Ab ! monsieur, j'en ai été privée si long-temps, que ma t()te ni mon estomac ne peuvent plus le supporter.
LE PÈRE
Pour que le vin fasse du bien, il ne faut pas en user tous les jours; il faut le prendre, non comme un aliment, mais comme un cordial.
LA MÈRE , à son mari , à part.
. J'aurai bien le temps, d'ici à la Saint- Louis, de faire une autre pièce d'étoffe : n'est-ce pas, mon ami?
a Le père applaudit d'un mouvement de tête et » d'un sourire. La mère parle à Toreille d'Antoi- » nette , qui se lève avec empressement et court à » la maison. Pendant l'absence d'Antoinette, le i> père et la mère servent à manger à cette demoi- » selle étrangère, qui, à cliaque politesse qu'elle » reçoit d'eux , fait beaucoup de remerciemens » muets de la tôte et des mains. »
MONDOR, toujours caché.
Quelle étrange créature est celle-là ! elle porte sur elle tout l'attirail de la misère : ces bonnes gens l'accueillent, sans la connaître, avec toute sorte d'humanité.
LE PÈRE , à la demoiselle.
Mais pourquoi, mademoiselle, vous exposezvous, avez une santé si faible, à aller si loin ?
LA DEMOISELLE
Ah ! monsieur, si vous saviez combien de gens ont été tirés de peine par cette bonne patronne de mon pays, par la bonne Sainte- Anne d'Auray !
LE PÈRE
A Dieu ne plaise que j'ébranle le roseau sur lequel le faible s'appuie ! Votre bonne patronne est sans doute toute puissante ; mais vous allez la chercher bien loin, et la Providence est partout.
a Antomelte apporte une corbeille qu'elle met aux » pieds de sa mère. Celle-ci en tire une pièce d'é- » toffe de laine blanche, qu'elle présente à l'étran- » gère, en lui disant:
LA MÈRE
Mademoiselle, les personnes délicates comme vous , qui n'ont pas coutume de voyager à pied , oublient souvent des précautions nécessaires dans le voyage. Les jours sont cliauds, mais les mati-
nées et les soirées sont encore fh^kdies; voici une étoffe à la fois légère et chaode, qui pourra vous être utile sous votre robe. Je vous prie de l'accepter; je l'ai Glée et tissée mot-même; c'est une bagatelle qui ne me coûte rien ; c'est mon ouvrage. ANTOINETTE , à sa mère.
Maman , permettez que je présente aussi à mademoiselle ce chapeau de paille que j'ai fait en me jouant.
« La mère ayant témoigné son contentement » d'un signe de tête et en souriant, Antoinette » présente ce chapeau à l'étrangère en lui disant : »
Mademoiselle , faites- moi , je vous prie , ramîtîé d'accepter ce chapeau ; il vous mettra à l'abri du soleil et même de la pluie.
LA DEMOISELLE, pfeuratl t.
Bonnes gens de Dieu!... Les étrangers me secourent , et mes parens m'abandonnent ! Monsieur et madame..., et vous, ma noble demoiselle... , je voudrais être assez forte pour vous servir conmie servante, toute ma vie; mais les maladies et les diagrins m'ont trop affaiblie. Telle que tous me voyez, madame, je spîs une fille de condition d'une ancienne famille de Bretagne; je suis... ( pleurant et sanglotant ) une pauvre créature bien misérable !
LA MÈRE , à la demoiselle.
Calmez- vous , mademoiselle , calmez-vous ; nous ne faisons pour vous que ce que vous feriez pour nous en pareil cas. Nous ne pouvons rien; mais si vous vous étiez arrêtée à ce diâteau là-bas , vous auriez été mieux reçue : c'est la demeure d'un homme riche; c'est le château de M. Mondor. LA DEMOISELLE , effrayée, veut se lever. *
C'est le diâteau de M. Mondor ! oh ! je m'en vais tout à l'heure, madame, je m'en vais. Si le seigneur de ce château savait que je suis ici y il me ferait enfermer pour le reste de ma vie.
LE PÈRE
Rassurez-vous, mademoiselle, vous n'avez rien à craindre id.
MONDOR, toujours caché.
Que veut dire cette créature-là ? elle parie de moi , et je ne l'ai jamais vue : elle a perdu l'esprit LA MÈRE , à la demoiselle qui pleure.
Apaisez-vous, ma chère demoisdle, la Providence vous tirera d'embarras.Yous pouvez reposer ici en sûreté pendant plusieurs jours ; personne ne vous y inquiétera : vous êtes ici sur le terrain du roi.
LA DEMOISELLE
Sur le teiTain du roi ? Oh I je m'en irai tout à rheure, ma respectable dame, car on me ferait arrêter au nom du roi ; vous en jugerez vous-
LA PIERRE DABRAHAM.
même. Quelque misérable que je paraisse, je suis la cousine du seigneur de ce château , mais cousine germaine , fille du frère de son père : nous avons été élevés ensemble. Lorsque mon cousin fut devenu un peu grand , on trouva l'occasion de renvoyer à Paris , où , je ne sais comment, il est parvenu à faire une fortune immense. Mon père , qui était son oncle , en conçut pour moi de grandes espérances, d'abord à cause de notre parenté, et ensuite à cause de l'amitié qui nous avait unis dans le premier âge. Il me mit donc au couvent à Rennes, et U m'y donna des maîtres de toute espèce, dans la persuasion qu'il rejaillirait un jour sur moi quelque chose de la fortune de mon cousin, et qu'il fallait m'en rendre digne par mon éducation. Cette éducation consuma une grande partie de mon petit patrimoine; et, ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est que , quand je sortis du couvent, ce qui n'arriva qu'à la mort de mon père, je savais un peu de tout, ei je n'étais propre à rien. Je n'étais pas jolie, conmie vous voyez ; cependant U se présenta un gentilhomme qui s'offrit de m'épouser, pourvu que mon cousin de Paris voulût lui faire avoir un bon emploi. J'écrivis à ce sujet plusieurs fois à mon cousin : en attendant ses réponses, mon amant me faisait assidûment la cour. Je le regardais dé^â conmie un homme qui devait être bientôt mon époux. Mais mon parent, qui avait oublié depuis long-temps sa &mille , refusa de s'employer pour mon prétendu; et celui-ci, à son tour, m'abandonna lorsqu'il me vit sans crédit et sans dot.
Comment vous dirai-je le reste , madame ? J'avais cru hâter mes affaires, et je les perdis. J'avais été feibleavec mon amant; j'étais encemte, et , dans le chagrin de son cruel abandon, je mis au monde un enfant mort. Je quittai d'abord mon pays où j'étais déshonorée; ensuite, après avoir erré long-temps de parens en parens, repoussée par chacun d'eux tour à tour , je rassemblai les petits débris de ma fortune pour venir solliciter à Paris la pitié de mon cousin. H avait su mon aventure : quand je me présentai à son hôtel , il refusa de me voir; il me fit dire par son portier de n'y jamais reparaître. Mes moyens furent bientôt épuisés. Ne sachant aucun métier , je ne trouvai d'autre ressource pour vivre, que de chercher à être femme de chambre. Que de larmes je me serais épargnées, si j'avais su faire seulement un chapeau de paille ! mais j'étais encore loin de mon compte. Il me fallait des recommandations pour être femme de chambre. Je crus que le nom de mon cousin, auquel on avait sacrifié mon patrimoine , pourrait au moins me donner du pain dans
la servitude : je m'annonçai donc auprès de plusieurs femmes de qualités comme la cousine germaine de M. Mondor. Mais dès que sa femme, qui est très-fière , sut que je me disais de ses parentes pour être femme de chambre , elle devint furieuse; elle me fit dire que si je m'annonçais encore à ce titre, elle me ferait enfermer; et, à la manière des puissans de ce monde, 'quand ils veulent opprimer les foibles , elle me calomnia auprès des personnes qui prenaient quelque intérêt à moi, en leur disant que je menais une mauvaise vie. Hélas ! je la passais dans les larmes, dans un cabinet obscur d'un hôtel garni où j'ai vécu trois hivers sans feu, vendant pour subsister, pièce à pièce, mes robes et mon linge. Enfin, n'ayant plus rien en ma disposition, sans aide , sans crédit, et ne sachant où donner de la tête , avant de retourner dans mon pays , où je suis déshonorée , j'ai résolu de faire un pèlerinage à la lionne Sainte-Anne d'Auray , si je ne meurs pas en chemin.
LA MÈBE.
Ayez bonne espérance, pauvre infortunée ! essuyez vos larmes. La Providence, à laquelle vous vous fiez, ne vous abandonnera pas.
LA DEMOISELLE
J'ai abandonné Dieu, et Dieu m'a abandonnée, madame. Avant de quitter pour toujours ce pays, sachant que M. Mondor était à son château , j'ai voulu faire une dernière tentative auprès de lui; d'ailleurs son diâteau était presque sur ma route. J'y suis donc arrivée hier au soir. J'ai vu un grand nombre d'équipages et beaucoup de mouvement dans les cours, comme en on jour de fête, ou, pour mieux dire, comme tous les jours; car moo cousin est fort riche et fort honorable. Je me suis présentée toute tremblante à la grille; je craignais encore que les chiens de la basse-cour ne me dédiirassent , car ils aboyaient beaucoup après moi. Enfin un laquais est venu et m'a empêchée d'aller plus loin, en me demandant rudement ce que je voulais. Je lui ai répondu avec beaucoup de douceur que je voulais parler â M. Mondor, et je lui ai dit que j'étais sa cousine. Il est allé avertir Madame, et bientôt après il m'est venu dire de sa part : a Retirez-vous, misérable, qui déshonorez » votre famille ! allez, allez, aventurière qui pre- » nez un nom qui ne vous appartient pas ! Sortez » avant la nuit de dessus les terres de monsei- » gneur , sous peine d'être renfermée comme une » coureuse. » Je me suis retirée, saisie d'effroi , à l'extrémité du village , chez un pauvre paysan où j'ai passé la nuit à pleurer , couchée sur la paille ; et dès la petite pointe du jour , je me suis mise en
LA PIERRE DABRAHAMi
route poar perdre de vue ce terrible château. Comment ! j'ai marché si long-temps , et c'est encore là lui ! je m'en croyais bien loin. Oh î je m'en vais , madame , ils me feraient enfenuer.
LA MÈRE
Reposez- vous et mangez tranquillement. Prenez ce panier de gâteaux et de fruits; ils vous feront plaisir sur la route. Je suis fiichée que vous ne buviez pas de vin. Pauvre demoiselle ! fiezvous à Dieu de tout votre cœur; il ne vous a point abandonnée, soyez-en sûre. Souvenez-vous qu'il a préféré le repentir à l'innocence môme.
LE PÈRE
Quand les maux sont à leur comble, ils touchent à leur fin. Les Persans disent en proverbe, que le plus étroit du défilé est à l'entrée de la plaine.
ANTOINETTE , attendrie.
Maman, j'ai un grand mouchoir de cou qui ne m'est pas utile; si j'osais, je prendrais la liberté de l'offrir à mademoiselle.
LA DEMOISELLE , en souptraiit,
Oh ! non, mademoiselle, je ne souffrirai pas que vous vous dépouilliez de vos bardes pour m'en revêtir. Ah ! puisque des gens de bien entrent avec tant de bonté dans mes peines, il faut que Diea m'ait pardonné. Oui, anges du ciel, vous me donnez plus de consolation aujourd'hid que je n'en ai éprouvé depuis dix ans.
ANTOINETTE se lève en sursaut.
Ah ! maman , voilà Favori et voilà mon frère qui le suit.
« Elle veut sortir pour aller au devant de son » frère , puis elle revient sur ses pas et se rassied » auprès de sa mère. »
Ah ! voilà Henri , mon pauvre Henri !
LA MÈRE , d'un air joyeux.
Ah ! Dieu soit loué.... Allons, allons, chère demoiselle, tout ira bien.
« Une émotion douce s'empare du père , de la 0 mère et de la sœur , et leur fait garder le si- » lence. »
MONDOR , /0MJ0Mr.ç cacké.
Elle a raison : c'est ma misérable cousine. Elle m'a écrit lettres sur lettres ; ma femme m'a toujours empêché de lui faire du bien ; ma femme ne pardonne rien à celles de son sexe qui se conduisent mal : le repentir n'y fait rien : elle veut qu'une femme ait toujours de la vertu. Voilà cependant une chose bien étrange ! ces Ixinnes gens , que je voulais dépouiller, font l'aumône à ma fwrenle; mais ce n'est pas une aumône , ils y mettent plus de délicatesse et de bienséance que je n'en ai nïis souvent à foire des cadeaux. Pauvre créature ! ah î
je vais lui faire tenir des secours en secret ; je la tirerai de sa situation sans que ma femme en sache rien.... Mais Fenfant de la maison approche, il vient de mon côté; s'il m'apercevait ici, il me prendrait pour un homme qui écoute aux portes; je suis bien embarrassé.... J'avais envie de faire connaissance avec ces honnêtes gens-là , mais ils auront maintenant mauvaise opinion de moi , depuis que ma cousine s'est plainte de ma dureté.... Après tout , je puis garder l'incognito avec eux : ils ne m'ont jamais vu , et ma cousine ^ depuis l'enfance , aura sûrement oublié mes traits , comme j'ai oublié les siens. Allons, allons, du courage talions. ( Il s'avance vers le père de famille ). Je vous salue, heureux voisins; je demeure ici aux environs. En faisant ce matin une promenade sur mes terres , la beauté de votre situation m'a attiré de votre côté. Ce château là-bas semble bâti exprès pour vous donner de la vue.
LE PÈRE
Asseyez-vous, je vous prie, respectable étranger, et prenez part avec nous à ce vepas frugal. ( Mondor s'assied sur Vherhe auprès de sa antsine ). Ce château s'aperçoit en effet de fort loin. Il s'annonce avec beaucoup de majesté. Si celui qui en est le maître fait du bien , les malheureux doivent en bénir les combles , de tous les villages de l'horizon. Mais ce n'est pas sa vue qui nous attire ici; nous avons , je vous assure, de plus douces perspectives, sans sortir de cette petite habitation. ( Il regarde son épouse et sa fille ).
MONDOR
Oh ! je vous crois. La fortune ne donne pas toujours ce qu'elle semble promettre, même aux yeux; et je ne sais qui est le mieux partagé de ce côté-lâ, du seigneur d'un château qui a une cabane pour point de vue , c*i de l'habitant d'une cabane qui a un château en perspective. La différence qui est dans leur paysage pourrait bien être encore dann leur condition.
« Henri arrive tout essoufflé. Il porte sur sa tête » une grosse pierre couverte de mousse ; il la pa<ie » à terre aux pieds de sa mère , et , se mettant à ge- » noux devant son père , il lui dit : »
Mon père, donnez-moi aujourd'hui votre bénédiction.
LE PÈRE , d'un ton sérieux.
Monsieur, je l'ai donnée ce matin.
(( Henri veut prendre la main de son père pour la » baiser, celui-ci la retire; Henri s'écrie en pleu- » rant : »
Mon père , vous me retirez votre main ! vous ne me l'avez jamais refusée.
LA PIERRE D'ABRAHAM
agi
ANTOINETTE, Jes UirmBS aux yeux et d'un ion
suppliant.
Mon père ! mon père ! ah ! mon papa ! LA MÈRE, à Antoinette.
Tu te trouves mal ; lève-loi.
ANTOINETTE, (Tunevoixoppressée.
Ah ! mon papa'!
LE PÈRE, à Henri.
Je ne vous pardonne pas Tinquiétude que vous avez donnée ce matin à votre mère. Vous voyez Tétât où vous mettez votre sœur.
HENRI , fondant en larmes.
Que je suis malheureux! mon père, écoutezmoi, je vous prie. Maman se plaignait , il y a quelques jours , qu'étant assise à Tombre de ce saule , ses pieds reposaient dans l'herbe tout humide de rosée. Je me rappelai qu'en me promenant avec vous à la carrière de pierre de meulière qui est à «ne lieue d'ici, j'avais vu des pierres couvertes de mousse. J'ai pensé que j'en pouvais trouver dans le nombre une qui serait propre à faire un marche-pied pour reposer les pieds de maman ; j'ai rêvé pendant plusieui's nuits au moyen de l'aller chercher sans qu'on s'aperçût de mon absence, car je craignais que vous ne vous opposassiez à mon dessein. Cette nuit , je me suis réveillé au chant du €oq , et j'ai trouvé la clarté de la lune si grande , que j'ai cru le moment favorable pour aller chercher ma pierre. Je comptais être de retour ici assez tôt pour que personne ne s'aperçût de mon départ.
LE PÈRE
Mon fîls, il faut se méfier de soi-même à tout ^e, mais au vôtre, vous ne devez pas faire un pas sans consulter vos parens. Si vous les aimez , votre bonheur doit être de foire leur volonté : on pèclie également en restant en deçà y. ou en allant au delà. Mais vous n'avez manqué à la prudence que par un excès de l'amour filial. Embrassez-moi, mon fîls ; que le ciel vous éclaire et qu'il vous conduise dans tout ce que vous entreprendrez ! Saas «es lumières, un bon cœur est aveugle. Viens m'embrasser et va t'asseoir auprès de ta mère. LA MÈRE , avec émotion.
Essuie tes larmes , que je t'embrasse, mon cher fils ! que Dieu te bénisse, et ne te ûisse jamais ren^ contrer l'imprudence et le repentir dans le chemin de la vertu ! Comment as-tu osé t'exposer pendant ta nuit, tout seul, près d'une carrière, pour m'apporter une grosse pierre , généreux et imprudent enfant ?
ANTOINETTE , à Henri , en Fembrassant et en pleurant.
Que je t'embrasse donc aussi , méchant !
HENRI , assis auprès dé sa mère.
Chers parens, je ne vous donnerai plus d'inquiétude à l'avenir. Ah ! si vous saviez ce qui m'est arrivé , vous me gronderiez bien davantage !
LA MÈRE
Oh! non, non, tu ne seras plus grondé. Te voilà revenu , tu es justifîé. Raconte-nous ce qui t'est arrivé.
HENRI
Je suis descendu d'abord par la fenêtre de ma chambre, de peur de laisser, en sortant, la porte de la maison ouverte et pour ne pas faire de bruit. I.e chien qui faisait sa ronde dans le verger, m'ayant aperçu, est venu me reconnaître, puis il a remué sa queue et il m'a suivi; j'ai passé par-dessus la barrière , et il en a fait autant; j'ai voulu le chasser , il s'est obstiné à me suivre. Quand nous avons été dans la plaine , j'ai fort bien reconnu le chemin qui mène à la carrière à travers les terres; j'en ai suivi les ornières jusqu'à ce que j'y sois arrivé : alors j'ai distingué à meneille les pierres qui avaient de la mousse d'avec celles qui n'en avaient pas. Je voyais même les çhardoas qui croissaient sur le bord tout autour, et qui, en me piquant, m'avertissaient de ne pas tant m'approclier; je voyais aussi les grandes ombres que la clarté de la hme faisait paraître aH fond du précipice. Cependant je n'apercevais rien aux environs, qu'un petit clocher dont l'ardoise luisait à travers le brouillard. Tout était fort tranquille, si ce n'est qu'on entendait les bruits des criquets , et de temps en temps les cris dd hiboux qui volaient au-dessus de la carrière^ au haut de laquelle ils font leurs nids. Je mC'Snis donc mis à déterrer une grosse pierre avçe mes mains et mon couteau , et, pendant que je m'efforçais d'en venir à bout, Favori flairait la teire et tournait autour de moi, conmie s'il eût voulu foire la garde.
LA MÈRE
Dépêche-toi donc, tu m'effrayes.
HENRI
Cette pierre était si grosse , que je n'ai jamais pu la soulever de terre. Pendant qne j'en cherclials une plus petite , Favori a aboyé; je lui ai feit signe avec la main de se taire, et il s'est tu. J'ai prêté l'oreille bien attentivement, et voilà que j'entends au loin on bruit comme celui d'un carrosse qui roule et de plusieurs chevaux qui galopent. J'ai bientôt aperçu un équipage à six clievaux , précédé de quatre cavaliers qui allaient à toute bride à travers les champs : ils venaient tout droit de mon côté. Quand ils ont été à la portée de ma voix, je me suis écrié de toutes mes forces : » Arrêtez, arrêtez.... prenez garde à vous... vous
LA PIERRE D'ABRAHAM
» allez vous précipiter dans la carrière ! » A mes cris, les cavaliers et le cocher ont retenu leurs chevaux ; alors je me suis approché d'eux pour leur montrer le chemin ; mais croirez- vous ce que je vais vous dire ? ces cavaliers , que je distinguais fort bien à la clarté de la lune, avaient des visages comme les feces d^ démons qui portent les gouttières de notre église. Favori s'est mis à aboyer après eux , et s'est caché de peur derrière moi.
Achève donc; tu me transis de frayeur.
ANTOINETTE
Ah ! mon pauvre frère !
HENRI
O mon papa ! ô maman ! j'ai eu grand'peur. Je me suis dit : Dieu veut me punir d'être sorti de la maison aujourd'hui , sans avoir reçu votre bénédiction. Je lui en ai demandé pardon de tout mon cœur ; je me suis recommandé à lui , j'ai fait le signe de la croix et je me suis avancé vers ces cavaliers liardiment, quoique je tremblasse bien fort. Ils étaient armés de pistolets : un d'eux m'a dit d'une voix rude : a Montre-nous le chemin. » Je leur ai fait signe de me suivre; je les ai conduits par un long détour au delà de la carrière et je le^ ai remis sur la grande route. Le carrosse a eu beaucoup de peine à en traverser le fossé, car il était bien lourd. Quand il a été sûr le grand chemin, une des personnes qui était dedans , laquelle avait le visage noir comme du cliarbon , m'a dit par la portière : « Mon petit ami , je vous prie de porter » cette lettre au château de Mondor et de ne l'y » remettre que ce soir. » Sa voix était douce comme la voix d'une femme. J'ai pris sa lettre et je lui ai promis de la remettre ce soir.
LE PÈRE
Mon fils, vous avez rencontré des gens masqués : cette aventure cache quelque intrigue d'amour. Il ne faudra pas manquer de porter vousmême , ce soir , cette lettre au château de Mondor. Quand on se ciiarge d'une commission, il faut la remplir dans toutes ses circonstances.
ifONDOR, agité de diffèrens mouvemens, se lève de sa place et se rassied.
Mon hôte , je vais me promener pendant quelques momens; je ne peux rester long-temps assis, je suis sujet à des maux de nerfs.
LE PÈRE
Rien n'est meilleur en effet que l'exercice pour les maux de nerfs; la solitude y est bonne aussi. Si vous voulez vous reposer un instant dans la maison , seul auprès du feu , vos vapeurs se calmeront.
MONDOR
Non , non , bien obligé; ne faites pas attentioo i moi : l'attention d'autrui redouble moD mal.
a II va et vient en se promenant hors la bar- » nère, la main appuyée sur le front , et prêtant » l'oreille à la conversation. »
LE PÈRE , à Henri.
Ck)ntinuez, monfîls.
HENRI
Je suis revenu à la carrière chercher one antre pierre : il était déjà grand jour. J'y ai trouvé des paysans rassemblés, qui y jouaient à un vilain jeu. Us avaient suspendu par le cou une oie en vie, et, pendant que cette pauvre bête se débattait en allongeant les pâtes et en agitant les ailes, ils tâchaient de loin de lui rompre le cou à coups de bâton. Un petit Savoyard qui allait à Paris s'est approcbé d'eux pour les regarder; un moment après, des écoliers qui allaient à l'école sont venus aussi les considérer. Un d'eux , ayant aperçu ce petit Savoyard , s'est mis à dire , en le montrant an doigt : Voilà notre oie ! Aussitôt tous se sont écriés : Voilà notre oie! voilà notre oie! ils l'ont entouré et se sont mis à lui jeter des pierres. Les paysans les regardaient faire et se mettaient à rire : je snis accouru au secours de ce pauvre malheureux ; nuûs ces écoliers étaient en si grand nombre, et leurs pierres me bifQaient d'une telle raideur aux oreilles, que j'aurais sans doute été bien blessé, si le maître d'école ne fût venu à passer. Dès qn'ib Tout aperçu, ils sont restés bien tranquilles; mais il les avait vus de son côté, et il a dit qu'il les fouetterait pour ça. En vérité, mon papa, ils sont bien méchans; pendant que je demandais grâoa pour eux au maître d'école, il y en avait derrière lui qui me tiraient la langue et qui me rnootraicot le poing.
LE PÈRE
A quelles têtes imbéciles , à quels coeurs înlMh mains a-t-on confié l'éducation des honomes! Mon fils, vous vous êtes très-bien conduit : c'est une action divine d'aller au secours des misértbies et de pardonner à ses. ennemis.
HENRI
Le maître m'a feit bien des complimens; il m'appelait son petit ange.
LE PÈRE
Mon fils , méprisez également la louange et le blâme, excepté de la part de vos parens, et, quand vous serez grand , de la part des chefe de la société; c'est à eux seuls qu'il appartient de vous distribuer l'un ou l'autre. Quand vous donnez an premier venu le pouvoir de vous honorer, tous lui donnez celui de vous déshonorer : le flatteur et le
LA PIERRE DABRAHAM.
sas
calomDtttenr sont vôtns dn même manteau. Les maîtres sont les flatteurs des en&as étrangers et les tyrans de ceux qa'ils ont dans leurs écoles.
HENRI
Que je suis heureux d'être ici !
LE PÈRB.
Oui, sans doute; nous n'avons à nous y plaindre de personne ; mais Tessentiel est que personne n*ait à s'y plaindre de nous. Voilà de quoi nous rendrons compte un jour.
HBNai.
Oh ! qu'on doit être malheureux dans le monde.
LE PARE
Quelquefois on l'est encore plus dans la solitude. Il fout combattre partout, c'est le destin de l'homme ; si ce n'est pas avec lés autres, c'est arec nous-mêmes, ce qui est souvent plus difficile.
HENRI
Avec nous-mêmes ? qui nous aidera contre nousmêmes?
LE PÈRE
La religion, mon fils, qui nous sert de règle et qci nous ramène à la vertu, malgré le tumulte des passions.
HENRI
Ah! mon père, une chose m'a ftut bien de la peine; c'est que quand ce petit Savoyard m'a vu dans le danger on je m'étais mis pour l'en tirer, il m'y a laissé et s'est enfui.
LE PÈRE
Mon fils, voilà à quoi vous devez vous attendre quand vous ferez dn bien aux hommes; mais loin de vous en afiliger, vous devez vous en réjouir. Si les hommes l'oublient, Dieu s'en souviendra; il n'y a pas nn seul acte de vertu de perdu pour lui , 5ar une terre on il n'a pas laissé perdre une seule goutte d'eau.
MONDOR, fort agité , va et vient pendant cettf conversation; il dit à part :
Un carrosse , des masques , des cavaliers armés au milieu de la nuit! une femme déguisée, et une lettre à mon adresse ! Quelle catastrophe est arrivée chez moi ? Il fiiut que je m'en retourne tout à l'heure. . . Mais si j'attends à ce soir à recevoir cette lettre, je redoublerai mon inquiétude... Dès que mes gens me verront arriver au château, n'accourront-ils pas tous pour me raconter ce qui s'est passé dans mon absence?... Oui; mais les raisons secrètes, les motifs, les principaux points de cette manœuvre-là , il ne faut pas les demander à des laquais, surtout à des laquais aussi îndifTérens sur mes Intérêts que les miens. Je ne les saurai que ce toir par cette lettre qui m'est adressée : je mourrai mille fois d'impatience d'ici à ce temps-là
CEUVKES POSTHUIIZS.
D'un antre côté, si je :ne fais connattre à ces honnêtes gens, que vont-ils penser de moi? Ferai-je l'aveu de mes duretés devant des étrangers , en présence même de ma pauvre cousine, qui en a été la victime ? C'est peut-être ma fille qu'on a enlevée; ce sont des secrets de famille qu'on doit
étouffer. Allons, retournons au château Mais
attendre jusqu'à ce soir ! je vivrai jusqu'à ce soir dans les tourmens; chaque instant me paraîtra nn siècle : l'appréhension du mal est plus redoutable que le mal même. Allons , on ne cesse de tomber que quand on est dans le fond de l'abîme : achetons la certitude de notre malheur par un peu de confusion. ( /( se rapproche de la barrière et dit tout haut : ) Mon respectable vobin, je suis le seigneur du château que vous voyez là-bas; c'est à moi qu'est adressée la lettre que votre fils a reçue celte nuit : je m'appelle Mondor.
« Toute la compagnie est saisie d'étonnemeut. » Henri le regarde fixement; la mère rougit et » baisse les yeux ; Antoinette effrayée joint ses » deux mains et se presse contre sa mère; la de- » moiselle étrangère laisse tomber ses deux bras et 9 considère Mondor les yeux et la bouche ouverte. »
LE PÈRE
Vous paraissez, monsieur, un homme digne de foi;, mais mettez-vous à ma place. L'envoi de cette lettre, comme vous l'avez entendu vous-même, a été accompagné de circonstances extraordinaires; elle parait très-importante : puis-je la remettre entre vos mains sans vous connaître ? ( yi V étrangère: ) Mademoiselle, reconnaissez-vous monsieur pour votre cousin ?
LA DEMOISELLE
Oh! mon cousin ne va point seul et à pied; il ne sort jamais qu'en carrosse; de plus c'est un bel honmie. Oh! sûrement, monsieur, vous n'êtes pas mon cousin.
LE PÈRE, à Mondor.
Gela étant, monsieur, trouvez bon que je vous refuse cette lettre pour la conserver à monsieur Mondor.
MONDOR , au père.
J'approuve, monsieur, vos précautions : cette lettre en effet est importante et je vous suis inconnu. Quel coup de la Providence! il fkutque j'emploie, pour me faire connaître par des étrangers, le témoignage de la même personne que j*ai si long-temps méconnue dans ma fkmille. (A Vétrangère. ) Mademoiselle, vous vous appelez Anne Mondor; vous demeurez à Paris depuis trois ans, à rhôtel de Bourbon, rue de la Madeleine, oirvous avez vécu bien malheureuse parma dureté: vous en êtes partie depuis trois jours, à pied et sans argent.
LA PIERRE D'ABRAHAM
LA DEMOISELLE, en sovpirant Oh ! mes malheurs ont été si longs et si multipliés, qu'ils peuvent bien être connus par d'autres que par mes parens. Non, monsieur, vous n'êtes pas de ma famille ; vous devenez tout d'un coup compatissant.
HOiNDOR.
Ma pauvre cousine ! tu es la fille de Christophe Mondor de Quimperlay , le septième frère de mon père, Antoine Mondor; nous descendons d'un Mondor, sénéchal de Vitré sous Ciiarles IX; je m'appelle Pierre Mondor; le temps et les affaires m'ont vieilli : me connais-tu à présent?
LA DEMOISELLE
Hélas ! oui, monseigneur; vous êtes mon cousin. {Elle se trouve mal,)
ANTOINETTE , effrayée, pleure et s*écrie;
Ah ! mon Dieu , elle est morte !
LA MÈRE, à sa fille.
Prenez de l'eau , jetez-lui-en sur le visage ; frappez-lui dans les mains... Allons, elle revient à elle; ce n'est rien... ce n'est rien. Mademoiselle, appuyez-vous la tête contre moi.
ANTOINETTE
Je vais vous donner un peu d'air frais avec le mouvement de mon chapeau. Respirez ces fleurs de lavande. Pauvre demoiselle !
LE PÈRE
Prenez ce verre de vin.
LA DEMOISELLE
Monsieur, pour vous obéir. {Elle le prend d'une main tremblante, et, après y avoir trempé les lèvres j elle le remet sur le gazon,) Je ne saurais le boire en entier; mais je me sens mieux. {A son cousin. ) Monseigneur, je vais me retirer de dessus vos terres; je m'en vais tout à l'heure; prenez patience.
MONDOR
N'aie point peur, clière et malheureuse cousine ! attends un moment que j'aie lu ma lettre; tu seras content de moi : tu verras ce ((ue je veux faire pour toi.
LA DEMOISELLE
Monseigneur! vous me rendez la vie. O bienheureuse sainte Anne !
LE PÈRE prend la lettre des mains de son fils, et, la présentant à Mondor, il lui dit :
Monsieur , à la frayeur de votre cousine , je ne doute pas que vous ne soyez le seigneur de ce château, et à la pitié que vous lui témoignez, que vous ne soyez son cousm. Cette lettre est à vous. {Mondor la prend et se retire à l'écart pour la lire.)
ANNE MONDOR
Ah! mon Dieu ! je ne sais si je rêve on si je veille... je me sens beaucoup mieux. Madame, conmient! vous aviez tant d'inquiétude pour votre enfant, et vous voos occupiez de mes iDalheors! C'est un beau garçon; il ressemble à sa sœm el â vous, madame, comme deux gouttes d'eau.
LA MÈRE
Il n'y a que nos malheurs qui nous rendent kdsibles à ceux d'autrui.
LA DEMOISELLE
Mon Dieu! que ce lieu est diarmant! Si la Bretagne était cultivée ainsi par nos gentilshommes, ce serait un paradis ; je n'aurais pas épronré à Paris tant de misères auprès des grands. Mais dûs gentilshommes sont oisifs et pauvres , et nos paysans sont bien misérables. Plus de la moitié des terres y sont incultes... Mais, madame! noostoDmes ici siu* le terrain du roi , n'est-ce pas ?
LA MÈRE
Oui, oui, vous y êtes en sûreté; soyez traiquille. {A sa fille. ) Antoinette, ùàs donc d^ ner ton frère.
ANTOINETTE, à son frère.
Voilà un mouchoir blanc; viens que je t'essuie le front; tu es tout en nage. Tiens, voilà ton déjeuner, mon pauvre Henri; ta es cause qoej'ù laissé brûler mes gâteaux.
HENRI
Tu n'as pas touché au tien.
ANTOINETTE
J'avais perdu l'appétit , ainsi que maman.
HENRI
Je ne donnerai plus d'inquiétude ; je ne m'écar terai plus jamais.
ANTOINETTE
Si je t'avais vu avec ces gens masqués, sur le bord d'une carrière , au dair de la lune , je serais morte de peur. Tu as un bon ange qui te gatde , comme Tobie.
HENRI
Je suis plus heureux que Tobie; il n'avait qu'oa bon père et une bonne mère , et moi j'ai encore une bonne sœur. J'ai pensé t'appoitar un roitriet
ANTOINETTE
Ah ! que tu m'aurais foit de plaisir !
HENRI
Oùl'aurais-tumis?
ANTOINETTE
Je l'aurais mis dans la cage où j'avais on linot
HENRI
Il aurait passé à travers les barreaux.
ANTOINETTE
Je les aurais garnis avec des brins de jone.
LA PIERRE DABRAUAH.
HENRI
Eh bien ! je n'ai jamais pu le prendre. J'ai eu vingt fois la main dessus , il semblait se moquer de moi. Je l'ai trouvé sur les pierres de la carrière. Tantôt il sautait de l'une à l'autre, tantôt il passait dessous par des fentes où je n'aurais pas glissé mon doigt. Je l'aurais tué bien aisément , car il tournait toujours autour de moi.
ANTOINETTE
Oh ! tu aurais fait un grand péché. C'est l'oiseau du bon Dien ; il était à la naissance de l'Enfont Jésus.
HENRI
A la naissance de l'Enfant Jésus !
ANTOINETTE
Oui , il faisait son nid sur le bord de sa crèche : voilà pourquoi il parait toujours à Noél.
HENRI
Ah! si j'avais su cela, je ne l'aurais pas poursuivi ; mais je voulais t'en faire présent. Il s'est enfui dans un lierre où il a disparu.
ANTOINETTE
Oh ! il en vient souvent ici ; ils aiment notre maison , ils lui portent bonheur.
MONDOR se rapproche avec fouies les marques de l'indignation et de la surprise.
Soyez touchés de mes malheurs , sensibles et conipatissans voisias. J'avais une femme et une Me, et je n'en ai plus; elles sont parties cette nuit avec deux de mes meilleurs amis, après m'avoir volé. Oh ! je suis bien puni par où j'ai péché. Ecoutez , je vous prie , ce que m'écrit ma digne épouse.
a Monsieur,
» Je vous ai été vendue en mariage , plutôt que » donnée. Cependant j'ai été fidèle aux lois de » l'hymen tant que nous avons été liés par des in- » téréts communs. Aujourd'hui vous êtes vieux, » et je suis encore jeune; vous devenez dur et ja- » loux, et je suis sensible : nous ne nous convenons » plus. Rompons des nœuds que désavoue la nature; » j'agis conséquemment à ses principes et aux vô- » très. Il n'y a d'autre Dieu dans l'univers que le n plaisir. Le plaisir est la souveraine loi de tous a les êtres sensibles. Comme il ne peut plus désor- V mais se rencontrer dans notre union, je vais le » chercher dans d'autres climats. Je me paie de » ma dot par mes diamans et par les vôtres , et » de celle de ma fîlle , qui m'accompagne , par les n cent mille écus en or que vous réser\'îez à de » nouvelles acquisitions. Elle ne veut point pour » mari du riche vieillard que vous lui destiniez. » Fidèle aux impulsions de la nature qui nous en-
» traîne, elle veut donner aux plaisirs l'âge rapide » des amours. Quant à l'opinion publique , si elle » me blâme , je ne m'en soucie guère : j'ai tou- » jours vu rire dans le monde des tours joués aux » maris , et jamais je n'y ai entendu donner aucun » éloge à la vertu obscure et, pauvre , à moins que » le panégyriste ne trouvât son compte à la louer. » Je ne manquerai pas de prôneurs , tant que je » ne manquerai pas d'argent. Après tout , la ré- » putation ne vaut pas le plaisir.
» Ne soyez pas inquiet de notre sort , ni du lieu » où nous allons vivre : deux de vos meilleurs » amis, le comte d'Olban et le chevalier d'Autières, » nous accompagnent avec quatre de vos gens les » plus affîdés. La patrie est là où l'on est bien. » (Mondor déchire la lettre,)
Style d'oracle et maximes d'enfer ! malédiction sur les infâmes et les perGdes! Ils me parlaient sans cesse de la vertu. Aveugle que j'étais! peut-on avoir de la vertu quand on ne croit pas en Dieu?
Mes chers voisins, je ne vous le cèle pas, j'étais venu ici dans l'intention d'accroître mon domaine aux dépens du vôtre. J'étais assis, un livre à la main, au bord de cette haie, d'où j'ai entendu vos touchans entretiens. Vous avez rallumé dans mon esprit un rayon de cette raison universelle qui gouverne toutes choses ; vous m'avez rappelé à la vertu par la sainteté de vos mœurs et par le calme de vos jours ; j'ai vu dans une heure plus de félicité chez vous, que je n'en ai goûté dans mon château pendant toute ma vie. J'ai entendu vos projets, femme respectable , ainsi que les vôtres , digne père de famille. Je vous fais présent de cette portion de terre qui est devant vous. Satis&ites vos âmes bienfaisantes ; faites-y élever un temple qui serve d'asile aux infortunés .-j'en ferai les frais. Apprenez- moi à bien user de la fortune et à mettre à profit ce temps rapide qui s'écoule sans retour et si inutilement dans le monde, au milieu des frivolités , des soucis et des amertumes. Je ne vous demande en récompense que la permission de venir quelquefois soulager mes ennuis par le spectacle de voire bonheur.
LE père.
Mon voisin, je ne vous trouve point malheureux: c'est gagner que de perdre des parens et des amis perfides. Quant à votre offre généreuse, je ne saurais l'accepter : un bienfait de cette nature est une chaîne trop pesante ; la reconnaissance l'attache au cœur de l'obligé , tandis qu'elle ne lient qu'à la main du bienfaiteur.
mondor.
Elle peut réunir deux cœurs; mais, pour me servir de comparaison, attachons cette clialne
LA PIERRE D ABRAHAM
aa ciel. Permetlez-moi de faire bâtir une petite cha> peUe dans le lieu de dévotion de madame; j'y joindrai le revenu que je me suis fait aux dépens de ces communes , et , par le moyen de quelques amis pieux, qui ont du crédit dans le clergé, je la ferai ériger en un bon prieuré. J'espère ainsi expier les erreurs de ma vie.
ANNE UONDOR.
Ah ! ma bonne dame , si vous le permettez, j'y joindrai ce chapelet béni : il a touché trois fois à la châsse de ma bonne sainte patronne.
LE PÈRE
Oh ! gardez-vous bien de faire d'une portion . de cette terre un prieuré. Pour moi , si j'étais le maître d'un prieuré , je le mettrais en commune. Ce n'est qu'en faisant du bien inunédiatement aux pauvres, que vous réparerez le tort que vous dites que vous leur avez fait. Ce sont eux seuls qui ont besoin des offrandes des riches : ils sont les vraies reliques des saints. Donnez , à l'exemple de ces âmes célestes , vos soins directement aux malheureux ; mettons, comme eux , nos espérances dans celui-là seul à qui ils ont cherché à plaire pendant leur vie , sans aucune vue d'intérêt , d'honneur , ou de réputation , de la part du monde.
MONDOa.
Vous avez raison. On passe aisément d'une extrémité à l'autre. Eh bien ! trouvez bon que je fasse les frais de la fête du roi , dont je vous ai entendu former le plan. Madame veut y joindre une loterie pour de pauvres enfans ; j'en fournirai les lots de la même nature que son lot principal. Je ferai fave des habits convenables à leur âge, et ils danseront vêtus de neuf autour des bustes du roi et de la reine ; je traiterai de la même manière leurs pères et leurs mères dans la cour de mon château. Vous ordonnerez votre fête conmie vous l'entendrez , et, si vous me le permettez, je m'y présenterai sans la moindre prétention.
LE PÈRE
Chère épouse, cet arrangement 'vous plalt-il ?
LA MÈRE
Il me plaira, s'il vous agrée. Mais comment distinguera-t-on les habits des petits garçons de ceux des petites ûUes, si on les fait faire d'avance tous ensemble ?
LE PÈRE
Les mêmes robes seront bonnes à tous. Il n'y a point de sexe ni de taille pour les enfans, ni pour les misérables.
MONDOR
Oh! je veux employer le reste de ma vie à faire du bien. J'mterdirai d'abord dans mes terres les jeux féroces de nos paysans : ils s'accoutument |
à être cruels envers les hommes par leurs cruautés envers les animaux. Je placerai un autre maître d'école dans le village : je veux y changer entièrement l'éducation des enfans. En vériié, on ne rend les hommes bons qu'en rendant les enfans heureux. Je placerai à la tête de cette école, monsieur Gautliier, vicaire du village voisin. C'est un homme simple, plein de religion el doux envers les enfans, comme Jésus-Christ. Je suis bien sur qu'il la préférera à un prieuré. Je sens maintenant que l'amour de For a renversé parmi nous les notions les plus communes de justice el de bon sens; un maître d'école est bien plus utile à la patrie qu'un prieur , et il est bien moins considéré parce qu'il est moins riche.
LA MÈRE, à son mari.
Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Gauthier , mon ami ?
LE PÈRE
C'est un abbé qui ressemble au premier coup d'œil , à un prêtre italien ; il est de petite taille et assez replet; il porte des cheveux noirs fort courts et sans poudre ; sa soutane est rapetassée en plus d'un endroit. Il lui est souvent arrivé de retourner chez lui , le soir , sans le linge dont il s'était vêtu le malin. Il est toujours courant à pied de hameaux en hameaux ; il cache sous un extérieur fort simple beaucoup de connaissance des hommes. Sa charité inquiète le promène dans les lieux le« plus écartés. Quand je m'établis ici , il y vint d'abord : il m'offrit, sans me connaître, tous les services (]ui dépendaient de lui. Je lui fis part de mes plans et de mes moyens ; il ni'écouta avec beaucoup d'attention , ensuite il prit congé de moi et me dit en me serrant la main : Si je n'étais pas prêtre , je voudrais vivre comme vous ; mais je me dois aux autres.
LA MÈRE
Je voudrais bien le connaître.
LE PÈRE
On ne le voit jamais que chez les malheureux. Si le feu prenait à notre maison, vous le verriez bientôt accourir pour aidci' à l'éteindre.
MONDOR
Oui, je mettrai monsieur Gauthier en état de faire du bien à plus d'un infortuné. Après cela, je diviserai une partie de cette plauie en un grand nombre de petites propriétés , que je distribuerai , moyennant une médiocre redevance , à beaucoup de journaliers qui n'ont aucune possession; et , tous les ans , je leur donnerai une fête où vous présiderez l'un et l'autre.
LE PÈRE
Ah! je la verrai avec bien de la joie. Si vou^
LA PIÏRRE D'ABRAHAM.
faites toat ce que vous venez de me dire , vous y trouverez votre compte de toutes les manières. En rendant l'éducation des enfans plus heureuse, vous rendrez vos vasseaux meilleurs et plus gens de bien. En distribuant vos grandes possessions en petites {iropriétés, vous bannirez de vos terres l'indigence qui est la source de tous les vices ; vos campagnes et vos fermiers multipliés vous rapporteront plus de profit. Je suis persuadé qu'avant qu'il soit trois ans, vos vassaux seront en état de vous donner une fête à leur tour. Vous verrez la différence qu'il y a d'une fête de cette nature, avec celles que leur donnent quelquefois les riches. Donner des fêtes aux petits, c'est user de ses richesses comme les rois ; mais en recevoir des malheureux qu'on a soulagés , c'est jouir comme la Divinité loéme.
HONDOa.
Oh ! oui , je ne veux plus vivre que pour faire du bien ! Allons, ma pauvre cousine, viens demeurer avec moi ! sèclie tes larmes! viens, tu prendras suin de ma maison ; tu n'y manqueras désormais de rien; tu me consoleras. Maintenant que je suis inoi-même malheureux, je sens que le plus grand degré de misère est le plus proche degré de pareoté.
ANNE MONDOR
Monsieur , j'avoue que je suis bien coupable.
MONDOR
Et moi, encore davantage! n'en parlons plus. Ne m'appelle plus monsieur , appelle-moi ton cousin.
HENRI
Mon papa , voilà un livre que j'ai trouvé en arrivant tout près d'ici. Il a pour titre : Système de ia Nature: il doit être bien curieux.
LE PÈRE
Mon fils, méfiez- vous encore plus des livres inconnus que des hommes que vous ne connaissez pas : pour étudier la nature, il fte faut d'autres livres que ses ouvrages.
MONDOR
Oh! celui-ci n'en dit seulement pas un mot; c'est nne production d'une ci-uelle et absurde philosophie ; c'est une vaine déclamation qui détruit à la fois dans l'homme l'intelligence et le sentiment. Rendez-le-moi , mon fils : il ne sera jamais capable de vous donner des lumières; il n'est propre qu'à corrompre votre innocence. {A sa coufine.) AUons, viens, ma cousine; prenons congé de cette heureuse famille. Je vais faire chez moi maison nette , et mettre tous mes gens à la porte.
ANNE MONDOR
Et mon pèlerinage à la bonne sainte Anne ?
MONDOR
Tu mourrais en chemin : nous reviendrons le faire ici à la Saint -Louis. L'acte le plus agréable aux saints est le bien qu'on fait aux mallieiu^ux.
LE PÈRE
Nous vous recevrons de bon cœur , mais il faut venir nous voir auparavant.
MONDOR
Vous ne sauriez me proposer rien qui me fasse plus de plaisir ; mais je jugerai par celui que vous prendrez à venir chez moi, de celui que vous aurez à me recevoir chez vous. Je n'ai pas à vous offrir ' les mêmes lumières , ni la même intelligence pour faire le bien ; mais j'ai à partager avec vous un avantage qui n'est pas moins rare : c'en est le pouvoir. Quelque funeste expérience que vous ayez des hommes , songez qu'on peut compter encore sur ceux qui ont été éprouvés comme vous par le malheur. Adieu , couple fortuné ! adieu , beaux et heureux enfans, douce retraite, asile de l'innocence et delà foi conjugale! Adieu! puisse un jour celte forêt sauvage et inhabitée donner beaucoup d'habitations à des familles qui vous ressemblent !
ANNE MONDOR
Que la bénédiction de Dieu se répande sur vous! vous avez mis fin à mes peines. Ah î puisque vous me le permettez, madame, je viendrai vous revoir bientôt. Que le bon Dieu , que la bonne sainte Anne.... (Elle pleure.)
LA MÈRE, émue.
Venez bientôt nous revoir, n'y manquer pas au moins. Adieu , ma bonne demoiselle.
ANTOINETTE , pleurant.
Adieu , ma chère demoiselle , adieu ; soyez maintenant bien heureuse.
LE PÈRE
Rentrons , mes [enfans ; le soleil fatigue les yeux de votre mère, et la chaleur augmente; allons travailler à l'ombre des arbres fruitiers dans le verger, sur le bord du ruisseau. Antohiette , remporte tes présens et ceux de ta mère, ils serviront dans une autre occasion. Allons remercier Dieu de l'heureux commencement de cette journée. Dieu , mes enfans , veut beaucoup de bien aux hommes quand il leur donne l'occasion d'en faire.
LA MÈRE
Voilà mon songe accompli, et voilà la pierre dont mon fili a tué le hibou niché dans la haie.
Ce pauvre seigneur! son sort me touche. Le fond de son cœur était bon. Dieu l'a rappelé à lui par le malheur. Quelles grâces n'avons-nous pas à rendre à la Providence! voyez comme elle nous a ménagé le bonheur d'être utile à sa pauvre coa-
LA PIERRE D'ABRAHAM
sine et à lui-même ! il n'y a qne la religion de solide , mes enfans ; tout le reste n'est rien.
LE PÈRE
Mon Gis, dépèche-toi de déjeuner; tu viendras ensuite essarter avec moi la portion de la forêt où nous dev(»is célébrer, cet été , la fête du roi. Faistoi , par le travail , un corps robuste , afin de servir un jour ta patrie ; à la vue de ces coups de la Providence, fortifie ton ame dans la vertu, afin de la rapporter dans cette retraite paisible , toujours pure et exempte des vaines opinions du monde. Tu nous liras ce soir, à la lampe, la vie d'Épaminondas.
HENRI
Mon père , qu'est-ce que c'était qu'Epaminondas?
LE PÈRE
C'était un homme qui disait que la plus grande joie qu'il eût eue dans sa vie était d'avoir servi sa patrie du vivant de son père et de sa mère.
HENRI
Ah, mon papa ! je voudrais bien vous donner cette joie , quand je devrais mourir à la peine. Trouvez 'bon maintenant que je place la pierre que j'ai apportée à l'endroit où maman a coutume de poser les pieds.
ANTOINETTE
Maman, je sèmerai autour de la pierre de mon frère les fleurs que vous aimez le mieux , des violettes, des primevères, des scabieuses et des marguerites.
LA MÈRE
Ah ! je ne reposerai jamais mes pieds sur une pierre qui a foulé si long-temps la tête de mon fils.
LE PÈRE
Vous avez raison, il en faut faire un autre usage : elle servira d'autel à votre oratoire , je la placerai sous vos sapins, au haut d'un petit tertre de gazon, et j'y graverai dessus une inscription latine , qui aura rapport à ce qui vient de se passer.
HENRI
Oh ! mon père, j'ai bien envie d'apprendre le latin pour entendre vos inscriptions.
LE PÈRE
Mon fils, je vous l'apprendrai un jour; mais l'essentiel pour un homme n'est pas de savoir parler; c'est de savoir agir. Les plus belles inscriptions n'ont de mérite que parce qu'elles montrent aux hommes ce qu'ils doivent foire.
HENRI
Vous en avez mis de bien agréables en latin , <lans plusieurs endroits du jardin et de la forêt , à ce que m'a dit maman, à qui vo:is les expliquez.
Dites-moi, je vous prie, ce que vous écrirez sur ma pierre , et donnez-m'en l'explication.
LE PÈRE
Mon fils, j'y graverai ce passage de l!Evangile : Deus potes t ex lapidibus isiis svscitare fiHos j4hrdhœ. Dieu peut , de ces pierres , susciter des enfans à Abraham.
FIN DE LA PIERRE D' ABRAHAM