PIÈCES JUSTIFICATIVES
jProposttton faite à V Institut par Bernardin de Saint-Pierre j pour rappeler ses confrères à la modération (i79S) '.
Messieurs,
J'ai à vous proposer une motion d'ordre en qualité de membre de yotre section de morale.
Noos nous occupons, dans nos discussions, de tout ce qui peut améliorer la société, et nous oahlions quelquefois que nous nous détériorons nous-mêmes.
Ceux d'entre nous dont le tempérament est le plus inflammable s'abandonnent dans la dispute à des personnalités très-reprébensibles ; ensuite pour les justifier ils proposent des défis à ceux qu'ils ont insultés. Ils se font ainsi tout blancs de lear épée , et une réputation d'hommes redoutables. Us en imposent au bureau qui n'ose les rappeler à l'ordre , quoique cette fonction soit de son deroîr, et à la classe dont diaque membre craint
* Jamais raotnir de la Vie de Bernardin de Saint-Pferre n'anrait publié ce morceau, si on des disciples de Cabanis n'arait arancé dans on Journal :
f • Que dans la séance de TlnstiUit, où l'on proposa solenneUfliirat de ne jamais prononcer le nom de Dieo , Bernardin de Saint-Pierre ue fbt ni insallé. ni appdé en dnH ;
2* Qu'il se permit loi-niéine des ioipalatiom contre ses oon- ■ frères, qui les repoussèrent arec one modératiof i dont 9 ne Iftur donnait pas l'eierople.
de s'entremettre d'une querelle qui peut lui derc nir personnelle ; et nous qui séparerions dans la ixie des honmies, et même des animaux qui se battraient, nous restons spectateurs tranquilles de débats odieux entre des confrères , et nous fevori sons par notre silence d'odieuses tyrannies.
Nous devons d'abord des éloges à la modération de ceux qui en sont les victimes ; car il est difGcile d'en conserver en pareille circonstance, et fort facile, à un homme de lettres surtout, de répondre à des injures par des injures , et à un cartel par un refus. Le préjugé qui forçait les nobles dans l'ancien régime de vider leurs quereUes l'épée à la main , parce qu'ils se croyaient au-dessus des lois, n'y a jamais obligé les gens de loi , les gens de lettres , ni les philosophes , ou soi-disant tels. H y a plus, on se serait autant moqué des gens de plume qui auraient offert de terminer leurs rixes par l'êpée , que des gens de guerre qui auraient terminé les leurs par la plume. Jamais Fontenelle, Montesquieu , Voltaire, Jean -Jacques, n'auraient proposé ou accepté un cartel, pour des injures même imprimées. Quand ou leur en a envoyé , ils ont été les premiers à en plaisanter ; si les nombreux repr^entans qui ont formé nos assemblées nationales avaient terminé par le duel les injures atroces que, dans leurs diverses fonctions , ils se sont dites mutuellement , il n'y aurait pas un seul législateur de vivant. Combien doit donc paraître mal fondée, sous un régime tranquille, la tactique d'un philosophe qui se dit : a Quand je serai faible en raisons, je serai fort en 0 injures; j'intéresserai l'honneur de mon antago- » niste ; d'après nos anciens préjugés, je le forcerai » de se battre ou de passer pour un lâche; ainsi, j'en 9 imposerai à tous ceux qui désormais voudraient 9 me contredire. » Une telle bravoure n'est-elle pas plus que suspecte , lorsque de pareils déGs s'adressent à des hommes de lettres qui n'y répondent pas, et jamais à ceux qui, ayant été militaires toute leur vie, pourraient les accepter ?
n n'y a donc ni raison ni courage à insulter un homme pacifique : mais il peut y avoir beaucoup de dangor, si l'offense est sans vertu, surtout dans un siècle où la morale ne voyant plus d'appui dans les deux, n'en espère plus guère sur la terre. L'offensé ne doit-il pas craindre une vengeance aussi terrible et aussi fiictle que celle qui nous a enlevé dernièrement un confirère, certes, digne de toute notre estime, mais d'un caractère violent, quia dû lui foire bien des ennemb secrets.
Je ne doute pas que ceux qui s'abandonnent à leur colère ne s'en reprochent eux-mêmes les excès lorsqu'ils sont de sang-froid. Ce sont souvent
LETTRES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES-
les plus susceptibles des senlimens de loyauté et de générosité. Ils ne sont si irritables que parce qu'ils sont très-sensibles à l'injustice vraie ou apparente; ils sont capables eux-mêmes de venir, de jour et de nuit , au secours de ceux auxquels ils ont proposé la veille Faltemative du déshonneur ou de la mort, s'ils les voyaient dans un danger éminent de perdre Thonneur ou la vie. Venons donc , dans nos disputes , au secours , non de l'offensé qui a le courage de se retrancher dans sa modération; mais de l'ofTenseur qui , entraîné par des mouvemens impétueux, leur cède , et manque à la fois à ce qu'il doit à lui-même et à ses confrères.
Je demande que lorsqu'un de nous s'oubliera assez pour dire des personnalités, il soit rappelé, non à l'ordre , parce qu'un commandement subit hrite quelquefois la coière, mais à la fraternité, d'abord par le président , et à son défaut par la classe ; et si ces sommations fraternelles ne servent à rien , que la séance soit levée.
Je demande de plus, chers confi^res, que si vous adoptez ces réclamations d'un membre de votre section de morale , il n'en soit pas fait mention dans nos registres, afin qu'on n'y voie pas qu'en les employant quelquefois dans des délibérations étrangères, nous en avons eu besoin pour nous-mêmes.
Lettre du maréchal Munich à Bernardin de Saint-Pierre,
MONStECB ,
Les chagrins , dont par votre lettre vous me paraissez dévoré , m'affligent sensiblement; j'avais espéré que , vu vos talens et votre mérite personnel , vous auriez trouvé un sort et un emploi à votre satisftction.
J'augure cependant que , puisque son excellence M. le Grand-Maître vous a offert une place d'aidede-camp du génie, c'est une preuve de son estime pour vous , et du dessein où il est de vous attacher à sa personne ; ainsi ne vous désespérez point, reniermez vos peines secrètes, et surtout ne faites paraître aucun mécontentement. Puisque son excellence M. de Villebois paraît avoir de bonnes intentions pour vous , portez tous vos soins à vous l'aflectionner, et certainement il ne vous oubliera pas. Il a tout le crédit et le pouvoir nécessaires pour vous avancer et faire votre fortune.
J'aurais souhaité pouvoir moi-même^ employer vos talens; mais il ne se trouve pour le présent aucune place vacante dans les départemens qui sont sous ma direction ; soyez toutefois persuadé que
je ne négligerai aucune occasion de vous rendre service, étant avec considération et estime ,
Monsieur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Munich.
Saint-Pétersbourg, ce 20 mars 1765.
Lettre de Duval à Bernardin de Saint-Pierre.
Monsieur, Je vous salue, je vous félicite , je votis embrasse dans voue patrie; si mes vœux étaient exaucés, vous y trouveriez , avec la fortune, tout ce que votre cœur délicat et sincère mérite. Pardonnezmoi ma négligence à vous écrire , et soyez persuadé de ma reconnaissance toutes les fois que je reçois par: vos lettres l'assurance de votre estime. Depuis votre départ, j'ai vu plusieurs fois M. le général Dubosquet; son zèle pour vous s'accroît, et à chaque nouvelle conversation, il chante vos louanges sur un ton plus énergique qu'à la précédente. Notre docteur est toujours à Moscou, sa pradque suffisant à peine pour son entretien ; il n'en a pas moins retiré chez lui une pauvre veuve avec quatre enfans , dont le mari, son ami, homme de mérite et son compatriote, est mort entre ses bras. M. Randon , ne sachant que foire , s'est avisé d'épouser une jeune fille de vingt ans , d'une taille presque gigantesque en tous sens , fort aimable d'ailleurs : cette demoiselle était nouvellement arrivée et placée dans une très-bonne maison; elle est fille d'un officier commandant une place en Poméranie ; elle a été flattée du titre de madame la colonelle * ; elle l'a donc épousé : et son but est d'obtenir quelque conunandemant en Ukraine , et d'y finir ses jours. Il me faudrait beaucoup de papier et de temps pour vous parler de mes afEaiires, de ma situation et de ma manière de vivre. Il v a quantité de choses qui pourraient vous; intéresser davantage , et que ma mémoire ne me fournit pas à présent. Je viens ^de recevoir votre lettre du iô novembre, et je n'ai pu m'empêcher d'y répondre tout de suite, la poste allant partir. Si jamais j'ai le bonlieur de revoir les bords du lac Léman , je vous en ferai une description si fleurie , que vous serez tenté de rendre visite à nos naïades; elles vous mèneront dans des recoins de montagnes où vous trouverez à chaque pas des plantes que
* Le colonel Randon, ayant perdu sa femme, s'enferma dans une cave où il vécut plusieurs mois de pain et d'eau. Plus tard, il renonça k sa pension de^coionel , et se rendit à Rome où a obtint du pape la permission d'occuper un ermitage où il mourut après dix ans des plus grandes austérités.
LETTRES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
vuus ailliez taot, et qui croissent rarement ailleurs sans culture. Vous dites qu'il ne vous est pas permis de deviner Tendroit où vous devez mourir : je le crois bien, le général Sheverin en aurait dit autant à votre âge, et votre aïeul , le maire de Calais, disait avec laison : L'homme propose et Dieu dispose. Je suis beaucoup plus âgé que vous, je saurai probablement le quartier que vous aurez choisi avant de quitter le mien , et quand je serai dans l'autre monde, je ne manquerai pas de demander de vos nouvelles aux nouveaux débarqués; si jamais vous allez à Londres ou à Genève, je vous prie d'y voir les familles Duval. Je f^is, mon cher monsieur, bien des vœux à la Providence pour votre conservation et votre bonheur ; je vous prie de m'accorder une réponse en faveur des choses filus intéressantes que je pourrai vous écrire dans la suite.
J'ai Thonnenr d'être bien sincèrement.
Monsieur,
Votre ami,
Locis-David Ddval.
Lettre de Duval à Bernardin de Saint-Pierre.
Monsieur,
J'ai reçu, depuis deux mois, l'avis d'un paquet venant d'Amsterdam par vaisseau, à mon adresse; cet avis fut laissé chez moi pendant mon absence, et je ne sais par quel canal il m'est parvenu; mais enfin, le vaisseau est arrivé et le paquet aussi ; il contenait la lettre dont vous m'avez honoré le i" janvier dernier, un billet pour ma femme, da 2 février, et deux volumes que j'ai lus avec avidité; je vous ai suivi partout en imagination. Je n'approuvais pas le tour de l'Ile avec deux nègres seulement. Une chose m'a frappé, c'est que sensible comme vous l'êtes , vous ayez pu éviter dans votre Relation le narré des désagrémens et des dégoûts que vous devez avoir essuyés. Mes idées ne s'arrangent point sur l'honnenr que vous m'avez fait ; celle qui domine est de diercher à mériter le témoignage public que vous donnez de mon caractère; j'ai vu dans la conclusion en guise de préfiice, mon nom en trop bonne compagnie , cenx qui l'avoisinent sont trop grands ; je voudra» être avec des gens de ma sorte, et voir ma femme à côté de madame Normand.
Il y a dix ans que mes occupations ne m'ont permis aucune lecture suivie ; je ne puis que sentir, je ne suis pas en état de juger. Le système sur les végétaux m'a d'abord eflrayé, il m'a rappelé votre projet de perfi?ctionner les postes, an moyen des mortiers à bombes en été, et des patins en
hiver; mais je m'arrête : un aveugle ne doit pas juger des couleurs.
J'aime les leçons d'humanité que vous nous donnez; l'élévation de vos sentimens et la douceur de vos mœurs et de votre caractère me sont bien comiues ; je sais que chez vous l'expression part du cœur avec la pensée. S'il y a dans quelques endroits de votre livre une imitation de Rousseau, de Voltaire ou de Montesquieu, cette imitation allait si bien au sujet, qu'il n'y avait pas moyen de l'éviter ; en un mot , une Relation qui devait être assez aride , suivant la manière dont les hommes voient pour la plupart, est devenue très-intéressante sous vos mains. La conclusion en est unicfue, la période qui finit par il y a quelqu'un ici doit remuer tous les cœurs sensibles ; en vous lisant , je me suis félicité d'avoir su mériter votre estime, et je me suis bien promis d'être moins paresseux et moûis distrait à l'avenir, et de faire des efforts pour me la consener.
Ma femme est en couche , elle vous répondra de sa main dans ma suivante lettre qui ne tardera pas ; je vous y rendrai compte de ma situation et de mes occupations.
N'y aurait-il donc pas moyen de vous revoir dans ce pays, soit avec quelque commission publique du ministère de France, on autrement, et justement avec assez de moyens, d'abord pour une voiture et un ou deux domestiques ? Vous trouveriez chez moi un appartement meublé honnêtement, et une table bourgeoise dont vous disposeriez. Je crois que vous trouveriez un bon établissement id plutôt qu'en aucun endroit du monde; mais il faudrait renoncer an militaire, et rechercher la direction de quelques grandes entreprises à l'avantage du commerce. Nous avons id des canaux à foire et des villes à fonder.
Je vous promets bientôt une nouvdie lettre ; je
voudrais bien pouvoir trouver le moyen de vous
être utile et de vous prouver l'attachement avec
lequel j'ai l'honneur d'être
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Locis-David Duval.
Pétenbonrg. le 24 juio f773.
Lettre de Duval à Bernardin de Saint-Pierre.
Monsieur ,
Ma paresse se renforce à mesure que ma santé s'afEiibtit : voilà |)onrqnoi j'ai tardé si long-temps à vous répondre. Je pourrais pourtant vous indiquer plusieurs excuses pins honnêtes; car premièrerement, je pomais bien vous informer de la mort
GQS
LETTRES ET PIÈGES JUSTIFICATIVES
du bon général Dubosquet ; mais je û*ai jusqu'à présent pu avoir des nouvelles certaines de mademoiselle de Latour, sinon qu'on avait oui dire qu'elle était bien mariée. Je souhaiterais pouvoir vous en dire davantage, et rendre par là ma lettre plus intéressante'.
Quand j'eus reçu votre lettre du 15 juillet, M. Ador, auquel je dis que vous aviez payé les 900 francs à M. Rougemont, m'en remboursa surle-champ la valeur, quoiipi'il n'eût point d'avis; il est parti peu après pour son domicile en Allemagne; je n'ai eu depuis aucune lettre de lui : suivant les usages du commerce, tout est en ordre, vous êtes acquitté , et je suis remboursé au-delà de ce que vous me deviez. J'ai bien reçu dans le mois de septembre les douze exemplaires; celui que vous avez eu la bonté de me destiner est en belle reliure à l'usage de la famille ; celui que vous avez donné à ma fenune est chez sa mère, qui est venue nous joindre dans ce pays : elle ne se lasse pas de vous lire , non plus que sa Bible , à côté de laquelle vous figurez. Imaginez la meilleure des femmes, et vous aurez quelque idée de la grand' maman de mes enfans.
J'ai d'abord lu votre ouvrage rapidement, je l'ai ensuite repris , et toujours avec beaucoup de plaisir. Il semble être à la portée des moins instruits, et ce n'est pas là son moindre mérite. Quand on est frappé par le brillant coloris d'un beau tableau qui vous présente de grands objets , un bel ensemble et les détails les plus intéressans, on regrette de n'être pas assez instruit pour juger de la correction du dessin. J'ai été étonné du courage avec lequel vous assignez la cause des marées et des courans de la mer à la fonte des glaces aux pôles, plutôt qu'à l'attraction de la lune; mais cette dernière supposition cadre si bien avec tous les phénomènes des marées (du moins nous le feit-on entendre), qu'il est naturel de suspendre son jugement. Je me rappelle d'avoir lu, dans ma jeunesse, des relations de voyages maritimes, où il est fait mention de bâtimensqui ont pénétré audelà de 82 ou 83 degrés de latitude septentrionale, et trouvé la mer au loin devant eux, libre déglaces. Le capitaine Cook n'a pu , si je ne me trompe , pénétrer au-delà au-delà de 72 ou 73 degrés latitude méridionale dans tout le contour qu'il a parcouru ; quelle différence prodigieuse d'un côté à l'autre !
* M. de Saint-Pierre avait refusé la main de mademoiaeile de Latour , parce que ce mariage l'aurait fixé en Russie ; mais il avait conservé le plus tendre souvenir de cette aimable personne. Mademoiselle de Latour figure dans Paul et Virgi' ni^ , et on la retrouve encore sous les plus aimables traits dans la Pierre d*j4brakam.
Vous avez parcouru et lié tous les objets d'his* toire naturelle d'une manière si intéressante , qu'il est difficile de quitter votre livre, ou de ne pas suivre le fil de vos idées énoncées avec la plus grande clarté. Il y a tant de distance d'un pauvre joaillier aux professeurs des académies, que je n'ai pas osé entrer en lice ou consulter quelques-uns d'entre eux que je connais bien d'ailleurs. Mais après vous avoir dit l'impression que votre livre a Élite sur moi, je pourrai plus tard vous parler de l'impression des autres.
Il y a, si je ne me trompe, vingt-trois ans que j'eus le bonheur de faire votre connaissance , et je regrette de n'en avoir pas mieux alors connu tout le prix. Vous étiez pourtant respecté de notre société mélangée , et surtout de moi , qui étais le plus âgé. Le docteur de Freytouns est mort dans sa patrie; depuis dix ou douze ans, le reste est dispersé. Je vous prie de recevoir encore mes félicitations sur la position aisée où vous vous trouvez actuellement, sur les moyens par lesquels vous y êtes parvenu, sur le raffermissement de votre santé. Vous jugez bien que je ne me suis pas fort enrichi dans mon commerce ; mais depuis que j'ai le secours de mon fils aîné, je me trouve, au moment où je vous écris, dans une honnête aisance. D'autres dans le même genre ont acquis de grandes richesses ici, et moi la contiance publique, l'honneur d'en avoir reçu les marques sous le seing de LL. AA. SS., qui m'ont choisi pour leur joaillier, et sous celui de l'impératrice qui m'a fait joaillier du cabinet, avec des appointemens. Aucun ne pouvait remplir cette place , à moins d'une certaine indifférence sur les avantages qu'on pouvait en tirer. J'ai encore bien des jouissances malgré mon affoiblissement de santé, et, en ce moment même, j'ai cessé de vous faire ce détail qui vous intéresse parce que je suis bien dans votre esprit.
Nous avons dans la famille un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans , d'un grand mérite ; c'est le frère cadet de ma femme; il possède un talent supérieur pour la prédication ; il a fait une apparition ici , les ministres étrangère, les seigneurs de la cour, leurs dames , venaient écouter ses sermons. Les Anglais nous l'ont enlevé , lui ont fait un sort pour la vie; il est actuellement à Londres, où il prêche très-rarement, ayant un emploi civil très-avantageux; son nom est Dumont. Je vous en parle, parce que nous avons remarqué entre vous et ce jeune homme de grandes affinités.
Je suis bien sincèrement. Monsieur,
Votre très-liumble et très-oliéissant serviteur,
Louis-Davii) Duval.
LETTRES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
Lettn de Taubenheim à Bernardin de Saint- Pierre.
Berlin, 19 Jufflet 1771.
Digne ami,
Quel ravissant et délicieux plaisir pour moi de receroir de vos nouvelles, et d'apprendre qoe vous êtes de retour à Paris en bonne santé ! Mais comment est-il possible , mon cher et très-cher and , qu'avec vos talens vous n'ayez pas feit fortune? Non , plus j'y pense , plus je suis convaincu que la fortune est mal distribuée, et qu'elle ouMie au partage ceux qui en sont dignes. Vous en êtes un bien douloureux exemple , car si jamais quelqu'un a mérité ses faveurs, c'est vous , mon bon ami , et j'ai la persuasion qu'enfin on rendra justice aux qualités que j'ai admirées, et que j'admirerai toute ma vie en vous. Ah ! que j'aspire au bonheur de voir l'accomplissement de mes ardens désirs à votre sujet ! Ne tardez pas, mon cher ami, de me procurer cette joie, dès que vous serez à même de le faire.
Je vou^ remercie du fond de mon ame de ce que vous m'avez rapporté votre précieux souvenir et une amitié dans laquelle j'ai mis toutes mes délices. Veuillez vous persuader que ni votre absence , ni rien autre chose n'a pu diminuer la haute estime et la tendresse particulière que je vous ai vouées ma vie durant. Mettez-moi à l'épreuve , je vous en conjure; vous ne me trouverez jamais indigne de votre confiance. Je n'ai, depuis vous, trouvé personne à qui mon cœur ait pu se livrer comme il se livrait à vous. Les agrémens de votre amitié m'ont fait perdre l'idée de chercher un autre vous-même; et si vous avez conservé quelque bonté pour moi , ne m'ôtez jamais votre souvenir qui me remplit de joie, et qui seul fait mon bonheur.
Je vous ai écrit trois fois à l'ne-de-France, d'où j'avais reçu une de vos chères lettres ; mais j'ignore si ces trois lettres vous sont parvenues.
Depuis vous, le roi m'a nommé receveur-général du tabac avec de bons émolumens. Je suis content de mon état, et je ne porte pas mes vues plus lom. Mais quel plaisir j'aurais de vous revoir un jour, et de vous offrir l'encens de mon amitié constante ! Mon cher ami , j'accepte votre café avec grand plaisir, ainsi que les graines étrangères que vous m'offrez. Il suffit que cela vienne de votre part, pour que j'aie impatience de les recevoir. Mais je vous prie, mon digne ami , d'y joindre un détail exact de la manière de faire réussir les graines. Si votre offre était de plus de valeur, je ne l'accepterais point, mais je vous avoue qu'à peine
puis-je attendre l'arrivée de ce cher souvenir. Apprenez-moi, de grâce, par où je puis vous être utile ici; mon amitié se plaira à vous prouver sa constance. Conservez-moi la vôtre , etc
Votre ami ,
Taubenheim.
Lettre de Tavbenheim à Bernardin de Saint- Pierre.
Berlin, 21 février 1786.
Monsieur, et toujours tendre et précieux ami.
J'ai senti une joie inexprimable à la réception de votre chère lettre, et je ne sais trouver des expressions assez fortes pour vous peindre le tendre mouvement de mon cœur, et ma douce reconnaissance pour votre amitié. Le récit de votre bien-être, digne ami, met le comble à ma joie. Dieu prouve visiblement, par votre exemple, qu'U n'abandonne jamais ceux qui mettent leur confiance en lui. Mes vœux ardens vous ont suivi partout, et votre souvenir fait les délices de nos entretiens de famille. Votre long silence nous a donné de l'inquiétude , mais loin de soupçonner ^otre amitié, nous pensions que vous étiez trop éloigné pour nous faire passer de vos nouvelles. Voilà un sujet de reconnaissance de plus pour moi envers Dieu ! Je le bénis de m'avoir conservé mon ancien ami ; je jouis de son bonheur et de la douceur dans laqudle vont s'écouler ses jours, et il ne manque rien à ma satisfaction ^ue de le voir !
Vous me parlez , dierami , d'un remboursement dont j'ignore le sujet. Je n'ai jamais eu un billet de vous; je ne me rappelle pas vous avoir jamais rien prêté; je ne puis donc rien accepter. Il est vrai qu'autrefois vous daignâtes ne pas rejeter quelques feibles preuves de la pureté de mon amitié, dont je vous sais grand gré encore, mais c'est là tout ce que j'en sais , et cette lettre vous servira toujours d'assurance contre toute dette que je ne connais pas. Vous êtes trop de mes amis pour vouloir ternir ce cher titre, en y joignant cdui de créancier. Je ne puis porter ce dernier vis-à-vis de vous, et je ne saurai jamais renoncer au bénéfice du premier qui est sans prix pour moi. Vous êtes déliité sur mes livres pour une amitié perfjétnelle; ainsi nous aurons toujours à compter l'un avec l'autre, et vous aurez de la peine à solder avec moi. J'ignore tout autre compte , et, en feveur de notre amitié sacrée, qu'il ne soit plus question d'un sujet qui me ferait rougir, et qui me ferait croire que vous m'aimez peu. Si vous voulez, mon cher ami , me donner un exemplaire des Études de la
(jM
LETTRES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
/Yaiure , je vous en aurai une obligation extraordinaire. Sa lecture fera mes délices , ayant mon ami pour auteur. £n?oyez-le directement à Berlin, etc
Je remets pour une autre fois de tous instruire de ce qui me regarde : cette fois-ci je me contente de vous apprendre que je souffre beaucoup de la goutte, que je suis père de dix enfans plein d'espérance , que je compte voas en adresser un dans deux ans, qui séjournera à Paris quatre semaines, pour y voir ce qu'il y a de remarquable, et que je mourrai avec les sentimens de la plus constante
amitié.
Taubenheim.
Lettre de Rulhière à Bernardin de Saint-Pierre,
Paris . ce 8 février 1768.
Voici , mon cher ami , l'excuse de ce que vous appelez ma paresse : j'ai eu l'honneur de rencontrer M™* la princesse Labormiska à un souper, et le texte de conversation que j'ai pris avec elle est la reconnaissance que vous avez pour elle , et dont vous m'avez entretenu : elle me dit , la seconde fois que je la vis , qu'elle avait reçu une lettre de vous , et ne sadiant où vous adresser sa réponse , elle me demandait de m'en cliarger ; je saisis cette occasion de lui demander la permission de l'aller chercher , en lui disant qu'en partant , un de vos regrets avait été de ne m'avoir pas présenté à elle. Quand j'y fus , sa lettre n'était point écrite , et en retardant ainsi de jour en jour , vous m'avez accusé de négligence ; mais ce matin elle vient de m'envoyer sa lettre , et j'allais vous écrire quand je reçois votre seconde. Si vous avez encore quel- (|ne occasion de lui écrire , > ous me ferez plaisir de lui parler de moi , car elle m'a paru si aimable (|ue je désire fort de la trouver favorablement prévenue pour moi. Que vous écrire, mon cher ami , de notre grande ville? Hercule, dans le cours de ses travaux, ne s'occupait guère de ce que faisaient les Sybarites: la princesse, qui vous connaît fort bien , prétend que vous voudriez devenir grand Mogol. U faut vous occuper de passer dans le continent ; une lie n'est pas une assez vaste carl'ière pour vous. Franchissez les limites de votre mer; et si vous voulez, à Paris, me charger de (|uelque commission relative à tout ce qu'il vous plaira , comptez que c'est un plaisir que vous me ferez et que j'y emploierai volontiers le crédit de mes amis : il y a du plaisir à seconder les gens qui vous valent , mon cher ami , et je serais bien aise d'avoir contribué, pour ma part, à feire un grand Mogol. Je ne conçois pas que M. de Breteuil ne
vous ait pas répondu , car il vous aune fort, et a une grande opinion de vous. Comme la lettre que je vous écris à présent doit partir demain et que je ne le verrai pas avant, je ne puis rien vous dire, sinon qu'il a reçu votre lettre, car il m'en a parié; qu'il en a été très-content, car il me l'a dit, et que suivant ce que je connais de lui , vous pouvez, en toute occasion, m^me de la plus ardente ambiticm, vous adresser à lui en toute confiance. J'ai fait vos complimens à l'abbé Chappe , qui m'a paru aussi très-content de votre connaissance. Vous vous retrouverez avec un grand plaisir quand il y aura en l'espace du monde entre vous deux, et je me flatte que dans un autre hémisphère on Iwira alors à ma santé. Si vous ne faites pas, mon cher ami, la fortune que j'attends de vos talens et de votre ame, au moins ferez-vous un bon journal , et c'est quelque chose. On se console des revers de cette existence présente en songeant que la postérité nous rendra plus de justice. Peignez bien tous les habitans de notre globe : rendez-vous intéressant aux hommes de tous les pays, et quelque chose qui arrive, vous aurez au moins l'immortalité pour ressource.
Il doit y avoir, d'ici à huit ou quinze jours, une grande assemblée des actionnaires de la Compagnie des Indes , pour terminer définitivement les statuts sur lesquels la Compagnie va être administrée. Voilà la seule chose, à ma connaissance, qui puisse vous intéresser. Adieu , mon cher ami , croyez que partout où je suis vous avez un ami fidèle, un chargé de vos affaires; qu'aussitôt (pe vous me marquerez ce qu'il faudra faire pour vous, je le ferai avec plus d'opiniâtreté que pour moi-même ; car on se dégoûte pour soi , on quitte prise aisément; je serai plus hardi et plus tenace (piand je serai animé par l'amitié. Je vous embrasse de tout mon cœur, et serai toute ma vie votre ami et serviteur.
^ RULHIKRE.
P. S. J'oubliais de vous dire qu'on me flatte de m'employer avant qu'il soit peu dans une des ambassades de Rome, Suisse, ConsUntinople ou Naples, qui vont vaquer toutes quatre. On m'a dit que sur les préventions de M. de Choiseuil contre moi , on lui avait proposé de me tenir encore tniis ans subalterne sous un ambassadeur sage , et qu'il verrait après.
Lettre de Rulhière à Bernardin de Saint-Pierre.
La Rocheguiou , ce 3 novembre 1771 .
Votre lettre , mon cher ami , est une véritable • églogue. Elle est venue me trouver ici où je suis
LETTRES ET PIÈGES JUSTIFICATIVES