DES PRUSSIENS
Quos Ole, timoruni
Maximtu, baud urget lettii metiu : iode niendi In femun mens prona viris , aninueque capaces: Mofib. LucAiN.Ub. I.
c Quoique la mort soit le plus terrible des ot^ets, ils ne la ■ craignent point; de là Tient qu'Os Taffronlent d'un air in- • tr^iide, et qu'Us donnent tète baissée dans le péril. »
Les Prossiens ont communément les yeux bleus ; ils sont blonds , grands , robustes , et moins épais que les autres Allemands; ils sont aussi plus so- Imts. Dans les principales maisons de Berlin, hor» les joors de cérémonie , on ne sert que trois plats sur la table, et le pain blanc y est un luxe. Un bourgeois de Paris est beaucoup mieux logé^ mieux, nourri, plus agréablement voiture que le prince royal de Prusse et que la plupart des monarques du Nord. Notre aisance et nos mœurs ont cependant passé le Rhin. Les Saxons joignent à la profusion allemande la délicatesse française. Leurs femmes sont maniérées ; les hommes frisés , poudrés^ polis, charmans comme les gens de Paris. La dernière guerre a montré combien toutes ces petites qualités leur coûtent cher. Le roi a dit de leurs soldats qu'ils tombaient malades quand les alouettes de Leipzick leur manquaient.
Les Prussiennes en général ne sont point belles. Nos officiers prisonniers ont porté parmi elles le désordre de nos mœurs à un tel excès, que le roi les fit transférer à Magdebourg et dans les places fortes, afin d'arrêter les progrès de la corruption : il est triste de la voir commencer par les choses les plus parfîtes. J'ai vu à Berlin beaucoup de femmes de la cour persuadées par ces officiers que tontes les Françaises étaient entretenues ; d'autres, montrer leurs diamans et se vanter de les devoir à lenrs charmes. Comme les Prussiens ne sont pas galans, elles s'attachent à captiver les ministres étrangers et les voyageurs qui veulent bien faire
quelque dépense pour elles. Une antre cause de ce désordre , que leur franchise les empêche de dissimuler, est la mauvaise éducation qu'elles reçoivent en apprenant la langue française des réfugiés de Berlin. Ces réfugiés ressemblent beaucoup aux juiils : à l'arrivée d'un étranger, une fbule de marchands français accourent (jour le fripoimer ; ils sont babillards, débauchés, menteurs, jaloux et servilement complaisans; ils sont hais des Prussiens , qu'ils méprisent sans raison ; il en faut excepter quelques ^milles qui ont embrassé l'état militaire, et ont conservé les vertus de leur nation. Ce que j'ai dit ici des femmes ne regarde que celles de la cour ; les autres sont économes^ naïves et bonnes ménagères ; elles vivent entre elles. Leur plus grande fête est de s'inviter à prendre du café ; les unes apportent des fruits confits, lès autres des gâteaux qu'elles ont préparés elles-mêmes. Ces parties, où rarement les hommes sont iavités , ne sont guère vive&
Les grands seigneurs accueillent les étranger» sans faste et sans caprice; ce qu'ils vous offrent aujourd'hui, ils vous l'offriront demain. Us n'ont point les fantaisies ni les préjugés de leur état. On n'entend point parier chez eux de ces jalousies, de ces prétentions , de ces frivolités qui naissent dans l'abondance et le repos des villes. La guema a détniit ces petites passions qui désolent la société , comme le vent du nord détruit les chenilles ; le peuple même n'a pas adopté les erreurs communes aux autres Allemands. Useraient, en Autriche, qu'un homme est déshonoré s'il touche à un cheval mort. Dans la dernière guerre , un capitaine d'artiUerie ayant retiré avec ses gens un cheval taé qui embarrassait le chemin, ses camarades ne voulurent plus avoir de commerce avec lui. L'impératrice , pour lui rendre l'honneur, le fit manger à sa table et l'avança d'un grade pour avoir surmonté un préjugé si contraire au bien du service.
Le duel est toléré en Prusse. J'en ai vu un à Berlin, au mois d'août 1765. Il fut proposé plus de quinze jours auparavant , et ce qu'il y a de singulier,entre deux officiers dont l'im devait épouser la sceur de l'autre. Le mariage fut c(»iclu, le beaufrère fiit aux noces, et le lendemain ils se battirent suivant leur accord. Les Allemands préfèrent le pistolet à l'épée qui est tranchante , et souvent joignent ces deux armes ensemble. Ces exemples sont rares. Les Prussiens ne sont point querelleurs, ce sont pour l'ordinaire de bonnes gens , hospitaliers et fort charitables. J'ai entendu leurs ministres en chaire , non exhorter les peuples à la charité , mais les remercier de l'aboodanoe de leors anmêoes. On ne voit point de mendians chez eoz,.
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et le menu peuple n'y est point y cumme ailleurs , sale et déchiré , mais couvert de bons habits bleus. Il trouve partout à travailler. Il y a grand nombre de manufactures en Silésie , et quantité de fabriques à Berlin : c'est, conune on sait, la ca[)itale de loate la Prusse. Cette ville est grande et bien bâtie : on y voit plusieurs beaux édifices, d'une arciiitecture grecque et simple. L'arsenal , entre autres, est de la plus grande magnificence. La guerre a rendu cette ville déserte , et l'herbe croit dans la (ilupart des rues.
Berlin a une académie célèbre ; elle s'occupe de sciences et d'expériences utiles aux arts. La guerre ayant rendu le linge rare , ils ont essayé de faire du papier avec des ceps de vigne. Il n'ont pas mal réussi ; mais on dit que, par une grande singularité , les ceps du raisin blanc font le papier rouge, et ceux du raisin rouge rendent le papier blanc.
Les Prussiens ne s'appliquent guère au commerce ; il est entre les mains des juifs , qui sont fort riches. Leur unique occupation est la guerre. Dès qu'il nait un enfant à un paysan , on lui envoie un collier rouge ; c'est la marque du soldat qui les engage pour toute leur vie. Les gentilshommes sont obligés de servir et de commencer par les premiers grades de la milice; le mérite seul les avance. Ils sont si accoutumés à s'occuper des objets de leur état, qu'en voyageant même ils sont attentife à considérer les hauteurs, les bois et les villages, y cherchant des positions dont on puisse profiter à la guerre : le plus beau paysage ne leur offre que l'image d'un camp.
Ils estiment peu le service de l'artillerie , et regardent les ingénieurs comme des artistes; ils |»ensent, comme la plupart des Allemands, que dans ces corps on a besoin de ruse et d'adresse , ce (lui ne convient pas à la valeur franche d'un soldat. Peu de leur noblesse s'applique à ces études , qui , d'ailleurs , ne sont pas encouragées par le roi : il a pour maxime que celui qui est maître de la campagne est maître de tout; qu'il suffit d'avoir sur la frontière deux ou trois villes en état de soutenir un long siège. On vante Magdebourg où j'ai I>as8é ; on mit un garde à la porte de ma chambre, (|uoique ce fut pendant la nuit : on ne saurait porter plus loin les précautions. A chaque ville , elles sont à peu près semblables. Avant de vous laisser passer, on prend votre nom , votre qualité , votre demeure et le temps de votre séjour. Au reste , j'ai remarqué dans les villes de Silésie que la fortification est fort mal entretenue. J'ai vu dans les revétemens des arbres de plus de dix ans , poussés àv^ravers des briques. Le plus grand défaut est ^uis le peu de largeur de leurs fossés, ce qui rend
la défense ti*ès-faible; dans quelques endroits, ils ne sont enfilés que i>ar une seule pièce de canon.
Le service le plus distingué en Prusse est celui de l'infanterie , ensuite des hussards. On n'admet point d'officiers français dans ces corps , parce qu'on les croit trop indépendans.
L'exercice se fait tous les jours à onze heures , quelque temps qu'il fasse. A Postdam , les princes de Brunswick et le prince royal y vont régulièrement; il est rare même que le roi y manque. Cliaque soldat est d'une propreté recherchée; ils sont tous en linge blanc , en guêtres blanches ; les yeux sont éblouis de l'éclat des armes et des bonnets de cuivre. L'heure sonnant , les pelotons et les lignes se forment; Tordre est adniiirable et l'aspect terrible. Cette forêt de baïonnettes toutes égales , ces épaules , ce^ bras , ces pieds posés semblablenient , ces visages où règne une seule physionomie , ce silence profond de cette multitude , est le chef-d'œuvre de la discipline militaire. Au son bniyant des fifres et des tambours, se meut ensemble cette vaste ligne, aussi précise dans ses mouvemens qu'exacte dans son repos. Rien ne flotte, soit qu'elle se partage en divisions, qu'elle double ses rangs ou qu'elle étende ses files ; vous la voyez sans confusion tourner à droite, à gaudie, avancer, reculer, se ressen'er, tirer par pelotons ou en billebaude. Tantôt on croirait au bruit qu'un seul feu est sorti d'une même arme, tantôt qu'un seul homme a tiré successivement cette multitude de fusils. Le châtiment suit de près les moindres fautes, mais les coups de canne se donnent sans colère et se reçoivent sans rancune. On , piwit par les arrêts les officiers, les prmces de Brunswick , et même le prince royal. L'exercice n'est pour personne un amusement, c'est une occupation sérieuse d'où dépend la force de l'état et le respect de la couronne. Souvent le roi fait des exercices généraux , on il est défendu aux étrangers de se trouver. C'est pour l'ordinaire l'essai de quelque nouvelle manœuvre. On tente de faire sauter des fossés à toute une ligne de cavalerie, de passer un gué, de traverser une rivière avec de nouveaux pontons , de gravir sur une hauteur, de faire une retraite en face d'un ennemi supérieur. Dans ces manœuvres, son génie lui offre une infinité de ressources. Un rideau, un chemin creux, les maisons d'un village, le cimetière, l'église, le clocher, sont autant de postes dont il apprend à tirer parti. Quelquefois il arrive qu'il est battu malgré ses dispositions , alors il fait mettre l'officier qui conmiande aux arrêts, sous prétexte de quel- ({ue faute particulière ; car il est jaloux même de la gloire qui s'acquiert dans ces sortes de jeux.
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DU GOUVERNEMENT
La loi dans tout pays doit être universelle ;
Les morteis , quels qu'ils soient , sont égaux devant elle.
VOLTAIBE.
Le gouvernement de Pnisse est despotique, et par conséquent militaire. Un Prussien ne peut voyager sans permission; ainsi l'argent ne sort point du royaume, et les mœurs étrangères n'y entrent point. L'administration de la justice est [irompte et peu coiltense; les plus grands procès ne peuvent durer qu'un an. Si quelque sujet est lésé, il peut écrire au roi, qui fait réponse sur-le-champ, et quelquefois de sa main. On re.garde les hommes comme la première richesse de l'état; quoiqu'on ne travaille pas à leurs plaisirs , le nécessaire ne manque à aucun. Il est bien étrange que le plus $?rand bonheur qu'une nation puisse attendre de son prince soit d'être traitée de lui à peu près comme il traite ses chevaux , et que ce bonheur soit partout si rare. C'étaient là les principes du ^uvemement du feu roi. Il était si curieux de beaux soldâtes, que beaucoup lui ont coiîté au-delà (le mille écos. On assure que le régiment des gardes lui était revenu à des sommes plus grandes (|ue toute l'armée. Ce prince se plaisait à appareiller des couples, afin d'avoir de belles races d'hommes. S'il rencontrait une belle fille l)ourt^eoise ou paysanne, il la mariait sur-le-champ avec des soldats choisis dans ses gardes , pensant que les convenances de nature doivent l'emporter sur celles de la fortune et de la naissance.
Le roi actuel a porté plus loin cette maxime. Il a ordonné, en 1765, qu'une fille pourrait avoir jus- (|u'à six enfans sans être déshonorée ; qu'un maître serait tenu d'avoir soin de sa servante, encore <|u'elle fât grosse d'un autre que lui, et qu'il ne lui serait pas permis de la renvoyer pour cette cause. (>n peut voir , par beaucoup d'autres réglemens, quel cas il fiiit des hommes; les Êdsant enlever chez ses voisins , les attirant par des promesses , leur donnant des maisons, des terres et des bestiaux. Dans les défrichemens qu'il a ordonnés, la oliambre du domaine lui a représenté que tant de foréis abattues rendraient le bois rare à Berlin. «J'aime mieux, répondit-il, avoir des hommes que des arbres. » Du reste, il les regarde comme des animaux dont les vices et les vertus sont également nécessaires à un état. Employant à la guerre des brigands et des voleurs publics; dans la polit i- (fue, des faussaires et des fripons, il n'estime personne, et s'embarrasse peu des égards qu'on |)orte à ses ministres et à ceux dont l'honneur peut rejaillir sur le sien. Son ministre en Suède lui écri-
vait que ses appointcniens ne .suffisaient pas à entretenir un é(|uipage et une table; le roi lui répondit: a Je ne vois pas la nécessité d'avoir carrosse , et je ne connais pas de meilleure table que celle d'autrui. »
L'armée prussienne est actuellement de cent cinquante mille liommes. Cinquante mille autres Prussiens naturels sont ré|)artis dans les terres qu'ils cultivent , et sont toujours prêts à i-ecruter l'armée. Chaque régiment est en état de marcher dans vingt-quatre heures, et de faire campagne dans huit jours. Ils ont parmi eux quantité de déserteurs français; il leur est bien difilcile de s'écliapper une seconde fois. L'appel se fait deux fois par jour. On tire le soir autant de coups de canon ' qu'il y a d'absens: les paysans ont 50 fr. par déserteur qu'ils ramènent. Quand ils éviteraient les environs de la garnison, il leur serait bien difTicile de traverser la frontière, entourée de hussards (pii patrouillent sans cesse.
Avant ce roi , la guerre était un art ; il en a fait une science. Elle a reçu de lui des piincipes snrs, et le succès est attaché à leur observation. Il est impossible de trouver ailleursde meilleurs officiers. Avant la bataille de Collins, il leur avait persuadé (jue leur discipline les rendait invincibles. Un gros de sept à huit cents hommes paraissait sur une hauteur; il demanda à un lieutenant: «Combien faudrait-il d'hommes pour cliasser cette canaille ? — Sire, dit-il, deux cents suffisent. — Allez, dit le roi. » L'officier partit et les chassa.
Toutes les reUgions sont permises en Prusse ; on a même fondé une église grecque pour attirer des Russes. Il est fort singulier que dans un gouvernement militaire, et sous une religion protestante, le moyen le plus prompt de foire fortune soit d'être ecclésiastique et catholique. La Silésie est remplie de bénéfices, et le roi n'a que des sujets autrichiens (le cette religion; fi n'est pas douteux qu'il leur préférerait des étrangers.
De tous les ministres étrangers, celui de Russie et celui de Hollande sont ceux atixquels il fait le plus d'accueil. Il paraît que son intérêt est lié avec ces deux puissances , dont l'une peut lui fournir des hommes et dés munitions, l'autre des secours en argent. On assure que son incfination le portait ù s'unir avec la France, et qu'il appelle son imion avec l'Autriche une alliance dénaturée.
Il est diflicUe de présumer ce que ce royaume deviendra après la mort do roi. On dit que le prince royal n'aime point la guerre. Il fait beaucoup d'amitiés aux Français, dont fi cherche à imiter les mœurs. Je me suis trouvé à mi bal où une femme de la cour, le voyant passer sous le masque.
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lui dit : «Vous êtes certainement Français.» Ce prince me parât fort sensible à ce compliment. Le prince Henri parait penser de la même manière; mais c'est peut-être pour s'attirer la bienveillance (les peuples, toujours mécontens du gouvernement actuel . D'aiHeurs les sentimens cliangent avec la fortune , et les circonstances déterminent la conduite des princes, comme celle des autres bommes. Il ne fout pas penser que la cour de Berlin ressemble en rien à celle de France. Le roi n'en a point. La reine a deux cbambellans boiteux , des pages fort mal vêtus, une table fort mal servie : il n'y a pas deux ans que les surtouts des plats n'étaient que d'étain. Sur la table de ses dames d'honneur il n'y a que deux mets, l'un de viande , l'autre de légumes. Ou va à sa cour en bottes; enfîn c'est une misère qui étonne. Le roi a un sommelier à qui son emploi ne donne pas de quoi vivre. ïje premier ministre a douze cents écus pour recevoir les placets : il ne manque pas de lés présenter au roi, et reconduit son monde fort poliment.