‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 15 sur 116 · DU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

DU ROI DE PRUSSE

Qui miser in campis, mœrens, errabat Aletis, Ipse suum cor edens, hominum vesti^ vitans.

Cic, Tiucul. 3.

« Je Tai vu plein de tristesse errer dans les déserts de la 9 Cilicie : son anie était dévorée de chagrins ; il fuyait la so- > ciété des hommes. >

Le roi de Prusse est d'une taille médiocre; il a les yeux bleus et étincelans, le visage coloré et couvert de rides, les cheveux gris et négligés, la tête penchée du côté droit, le corps voûté , plus par les fatigues que par l'âge. Son regard est terrible , et sa physionomie sérieuse et sombre. Quand il rit , ce qni est rare, tons les traits de gaieté, toute la vivacité de la joie, viennent se peindre sur son visage : vous diriez d'Achille à la fleur de la jeunesse. Son habillement est l'uniforme de ses gardes : an gros habit bleu , toujours boutonné , une longue cpéedecuivre, un grand chapeau retapé; enfin, à son extérieur , on le prendrait pour un vieux soldat.

Il n'y a pas long-temps qu'un marchand hollandais le prit pour un garçon jardinier. Le roi l'avait rencontré seul dans les jardins de Sans-Souci , et g'était amusé à lui en montrer les curiosités. Cet étranger tira sa bourse et voulut payer ses peines : « Il ne faut rien, dit Frédéric ; le roi l'a défendu.

— Le roi n'en saura rien , répartit le Hollandais.

— Il sait tont ce qui se passe , répliqua le roi. » Et il le congédia.

Il y a quelques singularités dans le caractère de ce prince, qui semble affecter de s'écarter des

coutumes ordinaires. Il penche la tête du odté droit , peut-être [)arce qu'Alexandre la pencliait du côté gauche.

Il ne souffre point de mendians dans ses états; et à Postdam, sous les fenêtres de son appartement, huit ou dix soldats estropiés demandent l'anmâne : il est vrai que ce sont des Français.

J'ai vu l'année dernière les fêtes du mariage du prince royal. Il est d'usage partout qu'un bal dore plus qu'un feu d'artifice. A Cbarlotlembourg le fèu dura une heure et demie, et le bal qui suivit le souper, un demi-quart-d'beure. Le roi était vêtu comme à l'ordinaire , suivi par des hussards , an milieu de l'orangerie de Chariottembonrg, dontles murailles étaient toutes nues. En revanche, sa table, de vingt-quatre couverts, était servie en vaisselle d'or, dont les grandes pièces étaient enrichies de diamans.

Quelque temps après, il fît jouer sur le théâtre de Postdam la tragéilie très licencieuse de Said et David, Il invita la reine et les princesses , qui n'y vinrent point. Le roi fut fort gai pendant la pièce. Quand elle fut finie , il devint sérieux. « II fant avouer, dit-il, que voilà de grands coquins; comment peut-on jouer de pareilles indécences ! » Puis il donna ordre qu'on renvoyât les deux premiers acteurs.

Ce prince partage son temps entre les soins de l'armée et du gouvernement. Il se délasse en s'appliquant aux lettres et à l'agriculture. 1.^ anecdotes que j'ai recueiUies sont dignes de foi ; je les tiens de plusieurs personnes qui ont vécu dans sa femiliarité.

Parmi les modernes, Turenne, et chez les anciens , Épaminondas, sont les généraux qu'il estime le plus. Il a adopté la tactique de celui-ci. Comme lui , il fiait son ordre de bataille carré , quoiqu'il ne soit formé que de deux lignes : il met entre les intervalles, sur les ailes, des piquets de grenadiers; comme lui, il attaque l'oinemi le premier, ce qui l'épouvante, et obliquement, œ qui le déconcerte. On peut voir dans ses règlemens pour l'infanterie prussienne, quelle confîance il avait dans ces principes; ce ne fut qu'après la mallieoreuse afraire de CoUins qu'il commença à la perdre. A deux lieues de là il rencontra un de ses officiers avec lequel il était fomilier. « Il y a de grandes nouvelles , lui dit le roi : ils nous ont battus , mais bien battus; » et un moment après il se trouva mal.

Cette affaire de CoUias lui tenait fort an cceur. Il rencontra un jour un capitaine, la tête couverte d'un bonnet : « Est-ce là, dit le roi, la coiffure d'un soldat ? vous avez l'air d'une femme. » L'officier piqué, lui répondit : «Ce sont les blessures de

VOYAGE EN PRUSSE

Coilins. » Depuis oe momeot le roi ne put soafrrir cet homme.

Il vivait d'ailleurs dans une grande familiarité avec ses ofBcîers , donnant aux uns des surnoms latins, les faisant manger souvent à sa table, leur conseillant de lire Candide, comme un tableau des misères homaines avec lesquelles il voulait les £airaiUariser. Il ne s'offensait point de leurs libertés. An moment d'une bataille, un officier de hussards enleva un détachement sous ses yeux. Le roi, charmé de l'augure, \ieai à lui , l'embrasse et lui dit : « Je vous lais clievalier du Mérite , et vous donne mille écus. » En même temps il détacha la croix de son odté et la lui donna. « El les mille écus?» <lit le hussard. <c Je ne les ai pas sur moi, répondit le roi; mais il suffît de ma parole. i> — Sire, reprit le hussard, on va donner la bataille : si Votre Majesté la gagne, elle ne se souviendra plus de moîy si elle la perd, elle ne sera pas en état de me payer.» Le roi tira sa montre et lui dit : «Voilà mon gage. » Après la victoire il la rapporta au roi , qui lui fit compter mille écus, et le créa lieutenantcolonel. Il disait un jour à ses ofQciers qu*il se retirerait en IloUande lorsqu'il n'aurait plus de ressources. Un d'eux lui dit : « De quoi vivra Votre Majesté?» — «Je me ferai libraire,» dit-il. Ses soldats lui parlaient avec la même liberté. On les entendait souvent chanter ce refrain dans le camp :

Savez-Yous pourquoi Je m'en vais à ta guerre?

C'est que je n'ai, ma foi.

Ni pré, ni Imns, ni terre.

Quand il passait par les rangs , les soldats l'appdaient par son nom. Lui-même vivait comme le plus simple d'entre eux, et souvent plus mal logé qu'aucun de ses officiers, ne portant jamais ni robe de diambre, ni pantoufles , ni bonnet de nuit , et conservant même encore riiabitiHle de couclier avec son chapeau. II clioisissait dans les villages la plus mauvaise maison pour son logement. Il n'avait avec loi qu'un valet de chambre et un hussard tenantsondievalàsa porte. Unjour cet homme lui présenta son café, le roi fixa attentivement ses yenx sur lui : ce malheureux, déconcerté, se jette à ses pieds etiiii dit : «Cette tasse est empoisonnée.»

— « Je le savais, dit le roi ; mais je te pardonne, parée qne tu as des remords. » Il le fit passer par les verges , et il est aujourd'hui fusilier dans le trolsiènie bataillon des gardes. Le valetde chambre qui fntdu complot esta Spandau pour toute sa vie.

Il a rétabli, sans sollicitation, le fils du gentilhomme silésien qui l'avait voulu Uvrer aux Autrichiens, dans les biens de sa famille, en lui disant qu'il ne rendait point responsables les eufans des

foules de leurs pères. C'est ainsi qu'il vengeait ses injures personnelles, dans le temps qu'il désolait la Saxe pour celles qu'on avait eu intention de faire à sa couronne. D'ailleurs, n'estimant personne et peu sensible à la perte de ses amis. Il passait auprès d'un de ses favoris, blessé à mort d'un boulet qui lui avait emporté la lianche: « Voilà, lui dit-il, les fruits qu'on recueille dans ce jardm. » S'il eiU témoigné dans quelques circonstances semblables un peu de sensibilité, les faiblesses de Frédéric eussent peut-être fait oublier les duretés du roi. Je l'ai vu pleurer à la représentation de V Écossaise, lorsque ce père infortuné retrouve sa fiUe livrée aux horreurs de la misère. Ce sentiment passager parut extraordinaire à tout le monde. Sa tendresse ne semble réservée qu'aux animaux : il fait nourrir ses chevaux jusqu'à ce qu'ils meurent de vieillesse, et entretient quatre ou cinq chiens qui couchent avec lui. Il leur reud même après la mort des devoirs funèbres. J'ai vu quatre tombes qui leur avaient été consacrées, et où leurs noms étaient gravés: ils sont enterrés à Sans-Souci, dans la partie de la terrasse où sont les bustes des bons empereurs romains; de l'autre côté sont ceux de Caligula, de Néron, etc., etc.

Ce prince s'occupe des belles-lettres : on connaît ses ouvrages. J'ai vu, dans sa bibliothèque de Bi^lau et de Sans-Souci, l'histoire de cette gtierre, écrite en trois volumes. L'officier qui mêles montra m'assura qu'il n'y avait que ces deux exemplaires d'imprimés. On m'a foit voir aussi une médaille qui certauiement n'est pas de sa composition. Le roi, sous la figure d'un lion , est attaqué par difTérens animaux. On y voit la Russie représentée par un ours , l'Autriche par un cerf qui s'enfuit, la Suède par une tortue, la Saxe par un mouton; un épagneul, marqué d'une fleur de lis, se retire avec une patte cassée. Cette médaiUe , frappée en argent, est grande comme la main. S'i I compose des satires contre ses ennemis, il leur laisse la liberté des représaiUes sans s'offenser ; il s'amuse même de celles qui sont spiritueOes. Après avoir lu un pamphlet qui a pour titre les Matinées du roi de Prusse: « C'est, dit-il, l'ouvrage de gens qui n'ont rien à faire. »

II aime beaucoup la musique, et compose lui-même des airs très-difîiciles, qu'il exécute sur la flirte..

Postdain est le séjour du roi. C'est une ville nouvelle, où l'on s'efforce d'appeler les arts. Le cliàteau a de la majesté. La cour des exercices est séparée de la place par un péristyle de colonne» accouplées , entre lesquelles sont des groupes de lutteurs dans différentes attitudes. On voit sur le& rampes des escaliers, des amours, des âiunes et

VOYAGE EN POLOGNE

lies nymphes qui sup{)ortent des naml)eaux; de semblables statues pyramident sur les loîts : toutes 4ÎCS figures sont colossales et absolument nues. Postdam a Pair d'un monument d'Athènes, habité [«r des Spartiates. La discipline s'y obsene comme dans un camp, et on entend la nuit les cris des sentinelles qui répètent les heures.

Ce prince aime l'agriculture , et il ne se pique pas moins d'être son jardinier que son architecte. Sans-Souci a été bâti sur ses dessins. C'est un château à un cpiart de lieue de Postdam , formé seulement d'une galerie de peinture, terminée à chaque extrémité par un cabinet. La colline sablonneuse au liant de laquelle U est situé est coupée en terrasses, où il cultive quantité d'arbres fruitiers tirés des Chartreux de Paris. Le parc qui l'environne est singulier, en ce que les massifs sont d'arbres et d'arbrisseaux de toute espèce : chênes, rosiers, pruniers, sapins, lilas, pommiers, tout est pêle-môle. On y voit des bosquets d'acacias, des lierceaux de toutes les formes; des allées, tantôt droites , tantôt foiinant une multitude d'angles ; de f»etits sentiers serpentent dans l'épaisseur des bois, et conduisent â des boulingrins où sont des espaliers chargés de fruiLs.

Au milieu de ces forêts s'élève on pavillon chinois d'un goût qui enchante. C'est un dôme circulaire , tout brillant de dorure; il est supporté par un péristyle de pahniers accouplés; au bas sont assises des figures de voyageurs fatigués. Ce dôme est éclairé par la voûte, et surmonté d'un Chinois qui en couvre l'ouverture d'un vaste parasol. L'intérieur de ce salon est lambrissé de cèdre, le pavé est de marbre rapporté en mosaïque , et le plafond magnifiquement peint.

Ce monument, où tout respire la gaieté et l'élégance , est d'un temps où l'imagination du roi se prétait aux plaisirs. Les meubles sont couleur de rose, de lilas, de bleu céleste; les tentures, couleur de jonquille, et bordées de b:iguettes d'argent; les plafonds sont ornés de guirlandes de fieurs en relief, peintes de couleurs naturelles : il a fait bâtir pour point de vue les ruines d'un temple, comme un monument de la fragilité des grandeurs humaines. Le goût du roi a bien changé : le nouveau palais qu'il fait construire auprès de Sans- Souci est sans agrément; il est placé au milieu des bois, «ins vue, et ressemble à une prison. Le roi vit seul, et n'admet que rarement les princes à sa table, où l'on ne sert que quatre plats. Aucune femme ne parait à sa cour; et lorsqu'il vient queli\ne étrangère à Postdam , il ne lui permet pas d'y rester plus d' un jour.

Ce prince a eu de grands malheurs â toutes les

époques de sa vie. Dans sa jeunesse , il counit ris- «pie de perdre la tête par l'ordre de son père. Il fut contraint de renoncer à une princesse qu'il aimait, pour en épouser une (|u'il n'aimait pas. De< venu roi, ses favoris ont trahi sa confiance; ses maîtresses , son amour ; elles ont même altéré sa santé. Chef de la religion évangélique, et roi d'un royaume nouvellement formé , il a eu à combattre, la jalousie de quelques électeurs et tout l'orgueil de la maison d'Autriche. Ses victoires lui ont coûté la Heur de sa noblesse et de ses sujets. Certain d'être écrasé sans pitié s'il était vamcu , il a porté dans cette guerre toute l'opiniâtreté du désespoir, a Je chargerai , disait-il , mes derniers canons de mes derniers frédérics, et je les jetterai au visage de mes ennemis. » La paix a relâclié les ressorts de cette ame, que l'adversité avait tendus : il est tombé peu à peu dans une mélancolie profonde ; le passé ne lui rappelle que destraction, l'avenir ne lui présente qu'incertitude. Il accable son peuple d'impôts, et ses soldats d'exercices. Il admet toutes les religions dans ses états et ne croit à aucune ; il ne croit pas même à l'immortalité de l'ame ' . Il vit dans les infirmités, entouré d'ennemis, liai de ses sujets , insupportable à ses troupes, sans amis, sans maltresse , sans consolation dans ce monde , sans • espérance pour l'autra.

A quoi servent donc pour le bonlieur, l'esprit , les talens , le génie, un trône et des victoires?

VOYAGE EIN POLOGNE

DE LA POLOGNE. .. Poui* la rendre illustre , il la faut assenir.

VOLTAIBK.

Dès qu'on a passé l'Oder, le reste de l'Euroite n'est plus qu'une forêt. Depuis Breslau jusqu'aux roches de la Finlande , et en tournant à l'orient jusqu'à Moscou, pendant plus de cinq cents lieues, on voyage dans une plaine couverte de bois.

La Pologne, plus voisine du midi, est aussi la partie la plus fertile. Cette terre est sablonneuse, et ne laisse pas d'être féconde. Elle produit d'abondantes moissons ; j'y ai vu du seigle de huit pieds de hauteur. Cette abondance ne vient point du travail des liabitans , mais , je crois, de ce que le sol y est, en beaucoup d*ehdroits, imprégné de sel : les eaux de la Vistule sont salées au dessous de Cracovie, et on trouve le sel en grande masse à plus de huit cents pieds de profondeur. Outre les usages ordinaires , on eu domie aux bestiaux pour

' Voyez sou Épîtrk al varéciial Kkit.

VOYAGE EN POLOGNE

les en^isser; il est aussi dur que le cristal, on en taille des ligures et difTérens ouvrages.

Les chênes sont magnifiques en Pologne ; on en brûle le bois faute de communication pour les transporter; ses cendres fournissent des sels utiles aux fabriques.

Les lacs y abondent en poissons ; on y trouve des lamproies et une grande quantité de brochets qu*on sale. Les ruisseaux fourmillent d'écrevisses, qui sont d'autant plus grandes qu'on approclie plus du nord. Les pâturages sont excellens et nourrissent beaucoup de bœufs et de chevaux : ceux-ci sont beaux , légers , et capables de supporter de longues fatigues.

Comme le territoire de la Pologne n'est pas fort élevé, l'hiver n'y est pas si rude que dans des parties même plus méridionales. On cultive à Varsovie la plupart de nos fruits , qui y mûrissent parfaitement. Il n'y a pas plus de quarante ans que les Français en ont af)porté les plants.

Le printemps y parait presque d'aussi bonne henre qu'en France, et avec une pompe plus sauvage. La terre sablonneuse s'écliaufle aux premiers rayons du soleil, et absorbe la neige qui la fertilise. Les chemins sont couverts de touffes d'absinthe et tl'immortelles jatmc», et les marais sont bordés de roseaux aromatiques. On trouve des animaux dont les pelleteries sont très-est imées, entre autres le lonp-cervier, dont la peau , semblable à celle du i^nard blanc , est marquetée de points noirs. Il y a dans les forêts quantité de miel, de cire et d'excellens bois de construction dont on pourrait faire un grand commerce ; mais les Polonais ne tirent parti de rien.

Ils prétendent descendre de Curtius, fameux Romain , qui se précipita dans un gouffre à Rome. Ce gouffre communiquait à un souterrain qui le conduisit droit en Pologne : cette fable absurde est à la tête de leur histoire, et prouve qu'il n'y a point d'opinion si ridicule dont la vanité humaine ne sache s'accommoder.

Page 1