‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 25 sur 116 · DE VOTRE ALTESSE ROYALE · texte numérisé non relu

DE VOTRE ALTESSE ROYALE

la très-humble et trè^obéiaBUilc aervaote.

Octobre ISI4.'

DE SAINT-PIERRE, née de Pillepoic.

PRÉAMBULE

An miUea été agitations du monde et des réTolutions des empires , lorsque toutes les ambitions se réveillent et que la foole se précipite ters la fortnne , nos regards te portent arec ddiœs sur la retraite du sage , qui , paisible dans ses désirs, espère tout de la nature et ne demande rien aui hommes. Ainsi , lorsqu'A thènes s'épuisait en Tain pour courber les peuples sous son joug ;

' Voyei la noie page 4«.

lorsque les Phocéens profiinaient le temple de Delphes , et que Philippe, triomphant sur les ruines d'Olyntbe, insultait les nations et menaçait la liberté de la Grèce : le difin Platon , enfironné de ses disciples, allait s'asseoir au sonmiet du cap Suniom. Là , sous les ombrages du bois sacré de Minenre, dans la douce contemplation de ces mers aturées où s'éleraieut les tours de la riche Dé los, il oubliait les crimes des hommes pour ne parler que de la vertu. .

Un aussi ravissant spectacle semblerait le fhiit du temps et de Timagination , si un sage, un vrai philmo^ phe , le Platon de la France, ne Tavait renouvelé de nos jours. C'est au moment des grandes calamités que le ciel faisait peser sur l'Europe, c'est lorsque des bourreaux étaient nos rois, que l'auteur immortel des Études et de Paul et Virginie fuyait les villes désolées , et se réfbgiait au sein d'une solitude champêtre. Méprisant la fortune qu'on n'achète qu'au prix de la vertu, il ne se voyait point applaudi dans une tribune de factieux, dans un cercle de sybarites ou dans un conciliabule d'athées ; mais d'mnocentes victimes le bénissaient à leurs derniers momens, et cherchaient dans ses pages religieuses les preuves de leur immortalité. Au lieu d'entendre dans sa retraite des proclamations flétrissantes et des arrêts de mort , il entendait les oiseaux célébrer par leurs chants le lever et le coucher du soleil. Il se disait : « Rien n'est encore perdu ; l'astre du jour ne s'est point » écarté de sa route ; il féconde nos champs, il (bit fleurir » nos prairies, comme si tous leshommes n'avaient pa» u cessé d'être bons. » Assis sur les bords des ruisseaux, à l'ombre des peupliers et des saules *, ses pensées ne se reposaient que sur de paisibles objets. Toutcequi fhippe nos regards dans les cités nous parie des hommes , de leurs injustices , de leurs crimes, de leurs mi&ères ; leurs palais sont l'asile de la iMssesse, et leurs arcs de triomphe , des souvenirs glorieux de leurs forfiiits. Au contraire , tout ce quignons environne dans les campagnes nous invite à la vertu, et nous révèle une Providence. Il semble , en contemplant la nature, qu'il n'y ait jamais eu de crime dans le monde. Dans les palais , il ne faut qu'un petit chagrin pour empoisonner la félicité des riches ; aux champs, il ne faut qu'un petit bonheur pour consoler les iofbrtunés. La terre leur prodigue ses dons ; le pauvre y peut faire le bien , et là seulement le sage sait appr<^ier sa grandeur et sa faiblesse. Tantôt, à l'aspect des vergers dont il perfectionne les fruits; des graminées que sa main muliiplie sur toute la terre drs

* Dans son eruiitase d'Essone.

HAKMOISIES DE LA NATURE

animaux terribles qu^il dompte et qu'il conduit avec un roseau , U se croit Tétre le plus puissant de la nature ; tantôt , en contemplant cette paille légère où la Providence plaça le grain qui le nourrit , et qu'un souffle peut anéantir; en voyant les plus vils insectes ronger ses fruits, détruire ses moissons , et s'attacher à lui-même , il se méprise et rougit de son abaissement. Mais il lui suffit d'une pensée pour reconnaître sa grandeur, et d'un sentiment pour se convaincre de son immortalité.

Réduire l'bomme à son corps , c'est le réduire à ses sens. U résulte de cette idée que la brute devrait avoir une intelligence supérieure à la nôtre , car les sens d'un grand nombre d'animaux sont plus parfaits que ceux de rhomme. Cette seule objection détruit le système des matérialistes. Tout ne dépend donc pas des sens , puisque ceux des animaux ne les placent point au-dessus de nous ; et si tout ne dépend pas des sens , il y à donc quelque chose dans l'homme qui n'appartient ni aux sens ni à la matière. Qu'il est sublime l'être qui , au milieu dos images de la destruction , sans puissance pour en arrêter les effets, instrument de destruction lui-même, devine son éternité, et élève jusqu'au ciel une pensée qui ne doit pas mourir !

Ah i cette pensée est empreinte sur le Aront de l'homme l Son aspect a quelque chose d'imposant, de sublime, qui parle de son avenir. Ce n'est point une machine organisée seulement pour la mort, qui peut aimer avec tant de passion , créer avec tant de génie, conmiander avec tant de puissance l Sa vieillesse même annonce que le del l'attend: c'est près de sa tombe qu'il laisse entrevoir toute sa grandeur, et que se dévoilent toutes ses vertus. Il semble qne la présence d'un vieillard ne nous pénètre d'une si profonde émotion , d'un respect si religieux, que parce que notre conscience nous apprend que plus il s'éloigne de nous, plus il s'approche de l'immortalité. Cette vérité ne me sembla jamais plus frappante que la première fois que je vis l'homme illustre dont je publie aujourd'hui les Œuvres. On m'avait conduit sur les bords de l'Oise, dans cette retraite où bientôt, hélas! il devait terminer sa vie: c'était dans une belle soirée d'automne ; tout était calme autour de moi , la lune jetait sa lueur tranquille à travers les arbres dépouillés de verdure , un vent doux agitait les feuilles desséchées et les chassait dans la prairie; mais l'émotion dont j'étais pénétré devint encore plus vive, h^rsque je vis sur le penchant de la colHne le vieillard vénérable que j'étais venu chercher sur ces rives. De longs cheveux blancs couvraient ses épaules ; la vertu respirait dans tous ses traits : il y avait dans sa physionomie quelque chose d'idéal et de sublime qui n'appartenait pas à la terre. Eh quoi ! me disais-je, ne serait-ce là qu'un mortel promis à la tombe ? Tant de sagesse n'aurait-elle conçu que dévalues espérances? Tant de vertus n'auraient-elles pour récompense qu'une mort étemelle?

L'auteur de Paul et Virginie s'occupait dans sa retraite à recueillir les matériaux de cet ouvrage. La postérité ne verra point sans surprise un livre composé pour le bonheur des hommes, à une époque dont elle

n'attendait que des crimes ; nn livre où Tauteur esquissait les beautés de la nature en présence de Dieu , dans le temps même où un ministre de la répubUque soldait insolenunent de vils compilateurs pour retrancher des poètes latins tout ce qui concernait la Divinité, afin de les rendre classiques dans le nouveau système d'éducation que préparait l'athéisme.

Aussi les sophistes ne pardonnèrent-ils point è notre auteur de croire à Dieu , et de ne [Mis croire è leurs systèmes ; de chérir les vertus i*eligieuses, et de n'attacher aucune espérance, aucune foi aux vaines spc'culations de l'athéisme. En butte aux traits de la haine, il n'y répondait qne par des élans d'amour et de bienveillance. Ce qu'il voyait de méprisable dans l'homme ne le lui faisait point mépriser ; son cœur ne pouvait qu'aimer ou plaindre. A mesure qu'il perdait une de ses illusions, il la remplaçait par une vertu; mais peu à peu il s'éloignait des sociétés brillantes et trompeuses, pour se rapprocher de la nature qui charme et qui console. 11 se retirait d'un monde où la richesse tient lieu d'honneur, où la puissance tient lieu de tout; qui promet des plaisirs et ne donne que des remords; qui nous environne d'une fausse joie , et ne permet qu'à la flatterie de plaire et à la méch^inceté d'amuser. Alors, au lieu de s'abandonner avec ameriume au dégoût que devait lui inspirer la vue de tant de vices, de turpitude et de fousseté, il livra son ame au bonheur tranquille de la soHtude , comme celle des ambitieux se livre au bonheur inquiet de la fortune. La pensée d'une Providence le conduisait de découverte en découverte : un style enchanteur embellissait encore la science qu'il venait de créer. On a dit que BufTon était le peintre de 1j nature ; Bernardin de Saint-Pierre est son amant le plus tendre. U la contemple avec des yeux pleins d'amour; il Taime, il la fait aimer, il lui prodigue toute son ame ; il est ra^ i en sa présence. Voyez comme elle le pénètre de ses feux , comme elle le touche par ses bienfaits, l'enchante par sa splendeur, l'éttmne par sa magnificence! En esquissant ses beautés inefûibles, il ne fait que céder à son entraînement : il nous remplit d'émotion , parce qu'on sent qu'il est ému ; il intéresse , il entraine, parce qu'il fait entendre le langage du cœur. Ces impressions célestes qui remplissent notre ame au premier rayon de l'aurore ; ce tressaillement qu'on éprouve dans la solitude profonde des bois; ce calme, cette fraîcheur qui nous inspirent au bord d'un ruisseau ; les illusions , les extases du sentiment , les douces rêveries d'un premier amour se font sentir dans ses pages pleines de vie et d'éloquence. Semblable à l'Armide du Tasse, il construit un palais enchanté , où l'homme oublie ses passions , sa faiblesse , sa misère , et s'abandonne à dos prestiges ravissans, parce qu'il ne se souvient plus que d'aimer.

C'est la contemplation de la nature qui conduit le vrai sage à la contemplation du Créateur; elle élève son ame jusqu'à cette grande pensée sans laquelle l'univers serait inexplicable ; car rien de ce qui est soumis à nos sens ne peut être expliqué par les sens : ils voient, ils entendent, mais ils ne comprennent pas ; et vouloir tout réduire à leur témoignage, c'est se condamner à l'erreur. Voilà pourquoi tant de philosophes se sont égarés; et leurs

PREAMBULE

nombreux «ystèoieB ne prouvent que leurs incertitudes. Déplorables contradictions de Tesprit humain l Ils veulent fonder une doctrine sur la science qui ne cesse de changer , et ils refusent de croire aux vérités que leur présente la nature qui est toujours la même. Ils veulent tout soumettre à leur raisonnement , et ils ne veulent pas qu'une raison supérieure ait créé Tunivers. Leur inteiU^nce est la seule qu'ils reconnaissent sur la terre et dans le ciel. Ils ont une sagesse qui ne console pas , une science qui n'instruit pas, et tous les efforts de leur génie se réduisent à ne plus espérer , à ne plus croire: Si vous leur présentez une fleur, ils vous montrent le ver qui lui ronge le sein : c'est en nous écrasant sous le poids de nos misères, qu'ils veulent nous faire renoncer à l'éternité. Tout ce qui fist un sujet de pleurs et de désolation pour les hommes, est pour eux un sujet de triomphe; cependant, à l'heure même où ils blasphèment, les moissons fleurissent autour d'eux , un b^u ciel brille sur leur tète, l'astre du jour se lève et se couche pour leur prodiguer sa lumière. Ah 1 gardons-nous de croire cdui qui , au milieu de tant de joies , n'aperçoit que des souffrances , et qui, en recevant tant de bienfaits , ferme ton ame au bienfaiteur ! L'assentiment de tous les peuples s'élève contre lui. Les nations les plus sauvages ont conçu l'idée de Dieu en le contemplant dans ses œuvres. A peine l'univers sortait du chaos; à peine tout ce qui vit ouvrait les yeux à la lumière, que , d'un coin de ce gtobe , une pensée sublime s'élançait aux pieds de celui qui est ; il fallait bien qu'au milieu de celte pompe naissante des mondes, un hommage solennel fôt adressé à leur Créateur. Ce premier élan de la reconnaissance instruisit le del que le chaos avait ce-^é , et que la vie commençait. Mais lorsque des esprits inquiets voulurent se donner au néant, la religion des peuples opposa des temples à leurs vaines clameurs. Que dis-je! le siècle même qui vit naître les raisonnemens les plus trompeurs de l'athéfome, fût témoin du triomphe des idées religieuses. Ce que la philosophie avait attaqué comme de vaines superstitions, devint le seul recours de l'honune livré è la fureur des hommes. La mort parut! Tous les raisonnemens furent oubliés, l'expérience resta. Au sein du bonheur , au milieu des délices du monde, la philosophie avait prêché le néant ; et maintenant les victimes mardient à Téchaûiud, qui est pour elles le chemin de l'éternité. La beauté, Ui ricbeise, la grandeur, s'évanouissent conmie un songe ; la pensée de Dieu remplace tout ; cette pensée, qu'on avait voulu chasser des cœurs, devient le seul bien de l'homme : elle survit A ses passions; le soutient dans son agonie, et l'enrichit de tous les trésors du ciel, lor.sque tout lui échappe sur la terre. Ahl s'il n'y avait pas de Dieu , il y aur it donc des douleurs sans consolation !

Jetons un coup d'œil rapide sur la terre , essayons d'esquisser quelques-uns de ses tableaux , voyons si leur aspect doit nous mener à l'incrédulité.

La douleur appartient à ce globe ; son empire est l'univers : sur les glaces des pôles , aux bords de TAIpbée et de l'Aréthuse, dans les riantes vallées de l'Arcadie, partout où il y a des hommes, on est sûr de rencontrer des infortunés. Mais si la douleur est partout, il n'est

aucun lien de la terre où , par une (iouce compensation, le plaisir ne puisse éclore. Le nègre, brûlé des ardeurs du soleil , a ses brises du soir, ses danses nocturnes , et les doux momeus où il repose. Pourquoi refuser de voir les bien&its qui nous environnent ? Ces couleurs, ces parfums . cette lumière , ces eaux murmurantes , ces voix harmonieuses, tout cela n'est-il donc que la douleur? Doux repos delà naturel ravissement des âmes vertueuses l rien n'est plus enivrant que vos émotions. Voyez comme au printemps tout renaît, tout s'anime, tout s'embellit. U parait, et les vallées fleurissent, et les coteaux se couvrent de iSeuillage; les deux reprenneut leur sérénité, le soleil toute sa splendeur, et de douces rosées rafraichissent les airs. Le ciel épuiserait il ses richesses pour embellir la terre? non. Quelques gaz impurs, décomposés dans la tige d'une plante, se sont changés en celte flear délicate qui exhale de doux parfums. Un peu d eau , que la nature a travaillée en silence, a formé ces forêts , ces fruits et ces moissons. L'air invisible a été légèrement agité, et des chants mélodieux ont ravi notre oreille ; un rayon de lumière a été lancé dans l'espace, et les couleurs out embelli l'uuivei's, et les images magiques de ces tableaux ont été portées jusqu'à notre ame. Ainsi , il n'a fallu qu'un souffle pour nous environner de prodiges, et réveiUer dans notre esprit les idées d'ordre, de sagesse et de puissance. Mais ne considérons point ces grands phénomènes ; tant de pompe et de luxe nous éblouirait. Jetons les yeux sur ce que la nature a créé de plus foible , sur ces atome;) animés pour lesquels une fleur est un monde, et une goutte d'eau un océan. Les plus briUans tableaux vont nous frapper d'admiration; l'or, le saphir, le rubis, ont été prodigués à des insectes presque invisibles. Le:s uns marchent le n'ont orné de panaches, sonnent la trompette et semblent armés pour la guerre; d'autres portent des turbans enrichis de pierreries ; leurs robes sont élincelanles d'azur et de pourpre, ils out de longues lunettes comme pour découvrir leurs ennemis, et des boucliers pour s'en défendre. Il eu est qui exhalent le parfum des fleurs , et sont créés pour le plaisir. On les voit avec des ailes de gaze , des casques d'argent, des épieux noirs comme le fer, effleurer les ondes, voltiger dans les prairies, s'élancer dans les airs. Ici ou exerce tous les arts , toutes les industries ; c'est un petit monde qui a ses tisserands , ses maçons , ses architectes : on y connaît les lois (le l'équilibre et les formes savantes de la géométrie. Je vois parmi eux des voyageurs qui vont à la découverte , des pilotes qui , sans voile et sans boussole, voguent sur une goutte d'eau à la conquête d'un nouveau monde. Quel est le sage qui les éclaire , le savant qui les instruit, le héros qui les guide et les asservit? Quel est le Lycurgue qui a dicté des lois si parfaites ? Quel est l'Orphée qui leur enseigna les règles de l'harmonie? Ont-ils des amquérans qui les égorgent et qu'Us couvrent de gloire? Se croient-ils les maîtres de l'univers , parce qu'ils rampent sur sa surface ? Contemplons ces petits ménages, ces royaumes, ces républiques , ces hordes semblables à celles des Arabes; une mite va occuper cette pensée qui calcule la grandeur des astres , émouvoir ce cœur que rien ne peut remplir.

HARMONIES DE LA NATURE

étonner cette admiration accoutumée aux prodiges. Voici un Tjible insecte qui s^cnveloppe d*un tissu de soie, et se repose sous une tente; celui-d s'empare d'une bulle d*air, s'enfonce sons les eaux , et se promène dans son palais aérien. II en est un autre qui se forme avec de petits coquillages une grotte flottante qu'il couronne d'une tige de ? erdure. Une araignée tend sous le feuillage des filets d'or, de pourpre et d'azur, qui semblent réfléchir les couleurs de l'arc-eo-ciel '. Mais quelle flamme brillante se répand tout à coup au milieu d& cette multitude d*atomes animés! Ces richesses sont effacées par de nouvelles richesses. Voici des insectes à qui Taurore semble avoir prêté fcs rayons les plus doux. Ce sont des flambeaux vivans qu'elle répand dans les prairies. Voyez cette mouche qui luit d'une clarté semblable à celle de la lune ; elle porte avec elle le phare qui doit la guider. Plus loin un ver rampe sous le gazon ; tout à coup ii se revêt de lumière, il s'avance comme le flls des astres, et ces reflets édatans qui rayonnent autour de lui , éclairent les doux combats et les ravissemens de l'amour.

Mais c'est dans les soins que prend la nature pour con- «erver ces peÙts êtres, qu'on reconnaît surtout sa prévoyance admirable. La sagesse de Pythagore, le génie de Platon, la science d'Aristomachus , ne dédaignaient pas Tétude de leurs jolies peuplades ; la poésie même trouva dans cette étude des sujets qu'elle ne put embellir. Virgile , qui célébrait le triomphe d'Énée, la fondation de Rome , la gloire d'Auguste, passait des louanges du fils de Vénus aux louanges des abeilles. Que dis-je! on a vu deux académies entières se consacrer à Pétude de ces insectes * ; des savans se sont réunis pour observer leurs mœurs , poiu* décrire leur gouvernement , et |ionr apprendre à TEurope les travaux et l'intelligence d'une mouche. Son histoire n'est pas celle d'un individu isolé, c'est celle d'un peuple, d'une nation; c'est presque l'histoire d'Athènes ou de Sparte. Cependant, par un caprice singulier du sort , tandis que ces académiciens, armés de microscopes et munis de lettres patentes paur interroger la nature , cherchaient vainement à découvrir le mystère des amours de la reine abeille, ce mystère s'olTirait comme de lui-même à un savant aveugle et solitaire , et le secret de la nature était révélé à celui qui ne pouvait la voir ^?

Ainsi l'étude de ces peuplades innombrables est pleine de douceur et de ctuirme. On aime à contempler les petits drames que ces acteurs représentent tour à tour : leurs guerres, leurs duels, leurs massacres font réfléchir. Leur destination dans l'ordre général de l'univers décèle une intelligence créatrice. Les harmonies d'un fnyecte ailé pour voltiger de fleur en fleur , armé d'une trompe pour puiser dans leur sein une liqueur que tout l'art des chimistes ne saurait en extraire, prouvent une puissance qui sait unir les choses animées aux choses inonimées. Le nectaire des fleurs contient une liqueur dont l'abeiUe doit faire la récolte : l'abeille était donc

* L'araignée du Mexique nommée al,oc4lt. ' L'Académie de Lusace et celle de Lauter.

• M. Huher, de Genève. Voyez son excellent ouvrage »iir les abeilles.

prévue par la puissance qui a créé les fleors. L'abeiUe a reçu quatre ailes, et la mouche ordinaire n'en 4 qœ deux ; une inteUigenoe divine avait done prévu que l'abeille, butinant le miel et la cire , en chargerait set pâtes creusées en cuillers, et que quatre ailes lui seraient indispensables pour soutenir et transporter ce fardeau. VoilA de ces harmonies qn'il est imposiMe de repousser , parce qu'efies unissent entre efles des objets dissemblables : une mouche et une fleur, une goutte de miel cachée dans le fond d'une corolle , et la trompe d'un animal destinée à la recueîDir. Mais an nouveau phénomène appelle nos regards. Je vois une abeille solitaire au milieu de la prairie : elle te pote sur une fleur; eUs essaie d*en pomper le noiel ; tes efforts sont vains, la profDudeur du caliœ est ti grande, qu'elle ne peut pénétrer jusqu'au lieu qui recèle son trésor. » la croyez point découragée , cette récolte ne sera pas perdue. Comme les sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le pied pour eu avoir le fruit, elle tourne autour de la fleur, scie adroitement sa corolle , et laisse à découvert le nectar qu'elle doit nous prétenter dans une coupe de cire.

Non loin de là est une nation lielliqueuse, une aociété de sages et de guerriers : les petits êtres qui la oompo^ sent ont un langage varié ; ils s'aiment, ils aiment leur patrie , ils travaillent , ils combattent pour elle. Leur prévoyance semble le fruit des réflexions les plus profondes, des combinaisons les plus ingénieuses. Entrez dans le Fcin de celte cité, vous y verrez un petit peuple tout noir , qui trace de longues galeries , forme des cellules , élève étage sur étage et palais sur palais. Arrêteivoos un instant sur les bords de cette caverne creusée au pied d'un arbre, il va s'y passer des prodiges. Le petit peuple noir y amène des animaux d'une autre espèce, et les y laisse dans l'esclavage. Aussitôt les prisonniers s'attacîient aux racines humectées des plantes, et y pul« sent un miel abondant que les maîtres de l'habitatiou se hâtent de recueillir. Ces nuiitres sont des fourmis, les insectes qui fiibriquent le miel sont des pucerons. Ainsi les fourmis ont des étables où elles enferment leur bétail. Elles trouvent dans les pucerons des espèces d'animaux domestiques : ce sont leurs vaches , leurs chè« vres, leurs brebis; et ces industrieuses villageoises passent les beaux jours du printemps au sein de leur métairie, occupées, conune les dieux d'Homèra, à sa* vourer l'ambroisie '.

Le nombre des insectes est si grand, qu'ils semblent être les maîtres naturels de notre globe. Ils habitent la terre, les airs et les eaux. Armés de scies, de répet, de tenailles, ils aident les travaux du temps. Ils détruisent les forêts , rongent les fruits , anéantissent nos récoltes ; rien ne leur échappe : ils se glissent dans les palais des princes, usent leurs vêtemens de pourpre, percent les marbres, régnent sous les lambris dorés, et poussent leurs conquêtes jusque sur l'homme lui - même. O pro^ fondeur de notre misère ! ce roi des animaux , ce maître de l'univers est promis au ver impur qu'il foulait à ses pieds!

• Voyez l'ouvrage de Hul>er sur les fourmis.

PRÉAMBULE

En oontemplanl les nues , la force et la paissance des hisecles; en étudiant les soins de la nature poar leur conaervation , Hiomme aorait peut-^tre le droit de se plaindre de rabandon où elle semble le laisser à sa naissance; maifl sa plainte ne prouverait que son ingratitude. C'est justement cette longue faiblesse de Tenfent, cette lenteur extrême d'accroissement, les dangers nombreux qui Tatlendent, qui sont les causes de ses perfections. Si , dès sa naissance , Tenfiint eût trouvé tout ce qui est nécessaire à sa vie ; s'il eût été revêtu des mains de la nature^; si ses forces ou ses ruses l'eussent mis à même d'éviter tons les périls, de vaincre tous les obstacles, c*en était liiit de sa grandeur : sa pensée éteinte n'eàt jamais inventé les arts et les sdenoes qui font sa gloire. Il eût oonsumé son existence dans la langueur et la volôpté, et le travail lui eût été inconnu. Ainsi la force de lliomnie nait de sa faiblesse , son génie de ses besoins , sa grandeur de son abaissement. Mais comme tout devait lui rappeler la fragilité de son être, il ne trouva rien, même dans sa pensée, qui pût le satisfaire. Ses jouissances ne lui laissèrent que des inquiétudes et des amertumes; son ame allait toujours au-delà de ce qu'elle avait souhaité , de ce qn*eUc avait créé. Le boiÂeur le fiiyait, et il ne recueillait que des plaisirs fugitifii comme sa vie. Hélas 1 tout est passager sur la terre ; l'Etemel a mis les jouissances de l'homme dans ses illusions, comme il a placé le grain qui le nourrit sur une paille fk^e et légère.

Chose remarquable ! celui qui a donné des bornes à notre intelligence n'en a point donné à nos désirs, afin de nous faire concevoir un autre bonheur que celui de cette vie. C*est un but vers lequel tendent des pensées qui ne peuvent être perdues. Au reste, si les grands secrets de la nature échappent à notre génie, il n'en est pas de même sur ce qui peut nous éclairer sur nos devoirs et sur nos besoins. Tout ce qui est utile à l'homme est senti et approuvé de tous les liommes, et la morale la pins sublime a été mise à la portée des esprits les plus simples. Ce principe devait être universel, puisque l'existence du genre humain y était attachée. Des nations entières ont péri, parce qu'elles avaient abandonné la vertu : ranimai se conserve par son ioslinct ; l'homme ne peut se conserver que par les Idées religieuses; et ceci est une des plus grandes preuves de son immortalité : car les idées religieuses conduis sent à la vertu , et la vertu protège l'homme et la société. An oonfaraire, les doctrines impies conduisent au vice , et les vices détruisent l'homme , anéantissent les nations. Ainsi la vie est le fruit de la vérité et de la sagesse , comme la destruction est le fruit du mensonge et de l'etreur. D'aiUeun, que de fragilité dans uos doctrines! que d'inconséquences dans nos raisonnemens! Par qoeUe coolradictioa celui qui refuse de croire i son immortalité, parée qu'elle ne lui est pas révélée par les sens, ajoutc-t-il foi si focUement à tant de doctrines qui ne peuvent soutenir ni l'examen de l'expérience , ni l'épreuve du temps ! Pourquoi tant d'incrédulité pour des idées sublimes? pourquoi tant de crédulité pour des idées absurdes et flétrissantes? Lestfstèmes sur lesquels il se fonde changent trois ou quatre fois chaque siècle»

avec les sciences qui les ont inspirées. Le plus fiiible écolier rougirait aujourd'hui d'appuyer son impiété des argumens de Lucrèce, de Spinosa et de D'Holbach : ce qui formait alors les preuves invincibles de l'athéisme , est sctueDementsans force et sans crédit. Ce Système de la nature . qui fot pour les incrédules le sujet d'un scandaleux triomphe , ne leur inspire plus que de la pitié. La science fiait un pas, le savant marche avec elle, et sa pensée a changé : vérité d'un jour, erreur du lendemain. Quel fonds faire sur des principes qui sont vrais ou feux selon le temps? Quel jugement porter de ces sophistes qui se réduUent à croire tant d'erreurs pour éviter de croire une v(^té? Et cependant , au milieu de ce mouvement des opinions humaines , la religion et hi veHu ne changent pas ; ce qui est vrai aujourd'hui sera vrai demain, dans tous les siècles, devant toutes les nations : ainsi l'immualMlité de la morale en prouve la vérité , comme la variation de nos systèmes en prouve l'erreur.

Telles sont les idées qu'inspire l'étude approfondie de l'homme, des sciences et de la nature, et qui servent de base au livre des Harmonies de Bernardin de Saint- Pierre. Ce 1)el ouvrage est un tableau de tous les phénomènes de l'univers. Son auteur se comparait à un pilote jeté an milieu des flots sur un léger esquif, étudiant tour à tour les merveilles de l'océan et du ciel , tantiU esquisiant les sommets lointains des montagnes, tantdt débarquant sur de tristes écueils, ou sur les rives d'une Ile endianlée. Des contrées inconnues et délicieuses lui apparaissent quelquefois au milieu des tempêtes ; il s'y arrête, et se plait à s'y reposer des fhligiies du voyage : cependant il prend des sondes pour assurer sa route, et ses yeux contemplent sans cesse le ciel , qui lui sert de guide , et qui doit le conduire au port.

>'ons allons e8sa}er ici de rappeler quelques traits du plan immense que l'auteur s'était tracé, et dont nous avons suivi les principaux points dans l'ouvrage que nous publions.

PLAN DES HARMONIES , OU SYSTÈME céN^RAL

DE LA NATURE

Le soleil est le premier mobile , Tame de la nature ; sa présence est la vie , son absence est la mort. S'éloigne-t-il de notre hémisphère? l'air cesse d'être dilaté» l'eau d'être fluide, la terre d'être féconde, les plantes de végéter , la plupart des animaux de se roouvotr. L'univers engourdi se couvre d'un voile fUnèbre; avec la nuit et les frimas naissent la tristesse et le deuil : tout meurt, et la nature dans un profond repos semble attendre une nouvelle vie. Mais que le soleil reparaisse , l'air est doucement agité , les flots murmurent, de légers nuages rafraîchissent le ciel , et les vapeurs de Poréan circulent autour de la terre pour la féconder. Les rayons du soleil forment , si j'ose m'exprimer ainsi , un élément céleste qui anime tout, et dont aucun animal ne fait le foyer de son exigence ; il n'y a point d'être visible qui leur soit ordonné, conmie l'oisean à l'air, le poisson è Tean , le quadrupède à la terre : ils échappent au pouvoir de l'homme. On ne peut al les eoniprimcr»

Mj

HARMONIES DE LA NATURE

ni les dilater, ni les couper, et cependant ils nous enveloppent de toutes p»rt8 ; ils tombent sans pesanteur seasible ; iU s'élèvent sans légèreté ; ils meuvent tout et sont inébranlables; ils traversent les vents sans être agités , les eaux sans 8*éteindi*e , la terre sans s' y renfermer. Enfin le soleil est le peintre de la nature, et ses rayons apportent en même temps la lumière, la vie et rinielligence.

L'air est le second agent de la création ; il est l'aliment du feu qui le décompose. Sans Pair tout s^éteint, les rayons du soleil même ne produisent point de chaleur. Cest ce que prouvent les sommets des montagnes, qui, toujours environnés d'une atmosphère très-raréfiée, sont couverts de frimas étemels. Ainsi l'atmosphère est comme un Terre convexe, dont le Créateur a entouré le globe |X)ur y rassembler les rayons de la lumière. 11 y a donc harmonie entre le soleil , astre un million de fitis plus gros que la terre, et Tair, agent invisible qui envclop|)e cette même terre.

L'eau semble être le troisième agent de la nature ; elle tient du feu sa fluidité. Nous la voyons dans plusieurs états différens qui sont en harmonie avec nos besoins. La mer reçoit les fleuves , et c'est de la mer que les fleuves s'élèvent sous la fbdne de légères vapeiuv. Le vent les cliasse aux sommets des hautes montagnes ; elles s'y changent en glace, reprennent bientôt leur fluidité, et courent arroser et féconder les contrées lointaines. Ainsi, dans ce cercle étemel, les mêmes eaux sont toujours ramenées sur les mêmes rivages. Les flots de ce fleuve ont été vus par nos aïeux, et nos enfans les ven'ont après nous. La prodigalité de la nature n'est qu'apiMirente ; c'est souvent lorsqu'elle se montre dans sa plus grande splendeur, qu'elle met le plus d'épargne dans ses producîions. Veut-elle parer le sein de ce globe désolé par les frimas ? elle combine quelques gaz invisibles dans une fî^le semence , et soudain la teire se couronne de fleurs et s'ombrage de forêts ondoyantes. Veut-elle augmenter la fécondité des camliagnes? elle y disperse les lacs, les ruisseaux , les fleuves. Pour être inépuisable, elle prend, comme nous l'avons déjà dit, toutes ces eaux dans la mer, les y fait retomber, les y reprend encore, et donne ainsi à sa pauvreté l'apparence du luxe et de la richesse.

La terre se présente A nous sous des combinaisons encore plus multipliées par ses fossiles, ses sels, ses métaux , ses vallées , ses montagnes, ses rocbers. C'est une immense mine qui s'élève du sein des mers; les orages soufflent sur ses décombres, un astre étinœlant les couvre de lumière. Tout lui vient du ciel : le soleil est comme le réservoir inépuisable de ses fleurs et de ses moissons. Elles naissent avec la lumière, elles en reçoivent les saveurs, les parfums et la vie. L*enfiintdan8 son berceau , aux pieds de sa mère, n'est pas gardé avec plus de soins , n'est pas l'objet de plus de sollicitude , que cette semence jetée comme par hasard dans un coin de ce globe. Ainsi les végétaux sont le cinquième agent de la nature. Le soleil semble créé pour les échauffer , l'air pour les agiter, l'eau pour les arroser, la terre pour les porter. Cependant ils sont subordonnés à un règne qui leur est bielo supérienr. L'animal a un cer-

veau qui reçoit Tiroage des objets, une inlelligenoe qui les juge, une réflexion qui s'y attache. Jusqu'à présent, nous n'avons vu ni la vie ni la mort : ces deai grandes puissances nous apparaissent pour la première fois. La nature se perfectionne, eUe anime ; mais, hâas! elle ne peut animer sans détraire. Elle prodigue l'existenoe , l'amour enchante la terre. Tout naît avec Ini; on sent, on pense, on aime. C'est à présent que Tonivers est créé.

Mais que vois-je? An milieu de cette multitude d'êtres divers, une créature presque céleste s'avance avec majesté : sa tête est ombragée d'une chevelure superbe, son corps a l'éclat du lis, un duvet naissant couvre ses joues de rose. Quelle est fïiible cette créature 1 que ses mains ont peu de force ! Elle est nue , sans armes , sans appui ; elle est si tragWe qu'il semble qu'un souffle puisse la briser. De tous côtés sa vie est menacée. En voyant les dents effroyables, les défenses menaçantes des animaux qui l'environnent, on devine qu'ils sont créés pour détmire; mais en voyant ces regards toucfaans, cette candeur gracieuse, ce sourire qui charme et qui séduit, il semble que cet ange du ciel n'est créé que pour aimer. Que dis-je ! cet être si irêle , si délicat , s'avance déjà en dominateur. Cette créature si douce s'est armée pour donner la mort ; le fer-étincelle sur son front , la foudre tonne dans ses mains. Les animaux les plus cruels fuient à son aspect. Sa gloire est de tuer ; sa sagesse , de mépriser la mort. Et lorsque, fotiguée de détruire, elle veut laisser des marques de son passage sur la terre , ses plus beaux ouvrages portent encore l'empreinte de son néant. Vainement l'homme élève des palais et des arcs de triomphe*, le temps les use en silence, et il ne peut laisser que des raines.

Ainsi la plus fbrte puissance de la natnre est la pensée ; elle embellit ou bouleverse l'univers, et les autres puissances lui sont soumises. L'homme est le seul de tous les êtres à qui l'Eternel ait confié le feu ; il le dérobe au caiUou , le fait jaillir du tronc des chênes ; il le puise jusque dans le soleil. 11 s'en sert pour arracher de la terre le fer qui doit la féconder, et c'est alors qu'avec le fer et le feu, comme avec un double sceptre , il s'avance à la conquête du monde. Tous les climats le reçoivent , il les enrichit tous ; et sa puissance se manifeste à la fois par des bienfaits et par la destraction. Quelques plantes lui suffisent pour attacher à son service les animaux les plus utiles , le taureau , le cheval , le mouton , qu'il multiplie à son gré. 11 captive jusqu'aux légers halntans des airs; ses métairies entendent leurs cris joyeux, et s'embellissent de leurs familles nombreuses. C'est un oiseau qui s'élance au milieu des nues pour Im' apporter sa proie ; c'est un oiseau qui , comme un esclave fidèle, plonge dans les abîmes de l'onde , et dépose dans sa main une pêche abondante. Ainsi l'homme étend sa puissance sur tout ce qui existe : c'est à tort qu'il se plaint des fleuves qui entrainent ses plantations , des plantes vénéneuses qui croissent sous ses pas, des animaux qui le menacent ; son génie l'a rendu maître de la nature.

On n'a point encore assez observé l'harmonie qui existe entre les productions de la terre et les travaux de l'homme qui la cultive. La terre semble mesurer ses

PRÉAMBULE

à nos toins : cUe ne prodnit que tous la main qui la fiteonde. A menire qu'on l*abandonne, les animalu ulflea el fliinilien Tabandimnent aussi, et sont remplaoéB par des reptiles et des insectes Tcninieax. Il est des contrées en Grèce où les oiseaux Toyageurs ont cessé de se rendre. L*ile de Chypre ' ne voit plus leurs troupes vagabondes s*abattre dans ses champs sans moissons. Semblables h ces amis qui vous délaissent dans rinfortune, elles fuient ces rives désertes qui n'ont plus que des souvenirs. Ainsi la présence de Phomme fait le charaie de la nature , et ses travaux en font la beauté. Relire-t-il sa main? tout rentre dans la confusion et le ciiaoi. Ses campagnes sont son ouvrage ; ses fleurs les plus brillantes, il les a créées : c'est d'une ronce épineuse qa^il a fait éciore, comme par enchantement, l.i rose fraicbe et parfumée. Avant ses travaux, la pèche était anière et acide ; Tolive sèche et acre ; la poire ne présentait qu'une chair rude et aigre, le pommier ét^iit hérissé d'épines ; le blé même , dans son état primitif, ne fournissait qu'un grain rare et peu nourri *. L'bomme parait, les épines toml)ent, la rose double sa corolle, la pèche etia poirese remplissent d'une liqueur parfumée , l'olive est dépouillée de son amertume , les gerbes ondoyantes enrichissent nos guérets, et le blé devient le soutien du genre humain , et peutnètre la première cause de sa civilisation.

Cette domination , l'homme la doit à son génie , qui est un rayon de rintciligenoe divine, comme le feu dont il dispose est une émanation du soleil. Tout ce qui vit a le sentiment de rinleiligenoe supérieure qui l'anime. Voilà pourquoi le chien s'attache plutôt i lui qu'au liœuf et au cheval. La première pensée qu'il éleva aux |)ieds du Créateur le plaça à la tête de la création. Tous les animaux ont en partage une passion ; quelques-uns même portent plus loin que nous l'amour conjugal , l'amour maternel , Tamour de la patrie, ces insthacts na- Uirels dont nous avons fait des vertus par la corruption de nos sociétés: cependant le sentiment de la Divinité n'a été donné qu'à l'homme ; non à cause de sa sublime intelligence , mais parce qu'il est la plus foible, la plus misérable des créatures , et qu'au milieu de ses grandes douleurs , il fallait à son ame des consolation» célestes comme elle. Dieu a fait les élémens, les plantes et les aoiaiaux pour l'homme, et l'homme pour lui. En effet, dans l'état de progression où nous venons de présenter les œuvres du Créateur, de quoi servirait à l'homme tant de génie et de puissance, s'ils n'aboutissaient qu'au bonlieur de l'animal ? Il fdllait que l'intelligence de Tbomme pût remonter vers une intelligence supérieure à la sienne ; il fallait que son ame, qui est faite pour aimer, reconnût une puissance digne de l'attacher; il fallait enfin un objet à sa reconnaissance, un but à ses vertus , un refuge à sa misère.

Dès que l'habile auteur des Études fut parvenu à se former une idée précise des puissances de la nature, leurs harmonies lui furent dévoilées. Il traça un grand cercle, image du cours apparent du soleil , le divisa en

' Voyage de Sonuiui en Grèce.

• Voy« Buffon.

douxe époques égales comme Vannée , et le proposa d'examiner, à chacune de ces époqnea « les harmonies du soleil avec l'air, les eaux , la terre , les végéianx , les animaux et l'homme. Les harmonies humaines devaient comprendre la théorie de l'éducation publique et privée, l'étude des passions, la douce peinture de l'amour maternel , de l'union conjugale , des amitiés fraternelles, et la contemplation des harmonies du ciel , dernier rcftjge de l'homme. Les autres puissances devaient renfcniier tous les tableaux , tous les phénomènes de la nature , cette chaîne qui unit l'être sensible aux objets insensibles. Il aurait peint les relations établies entre le quadrupède léger, vigoureux, doué de mémoire, et une plante immobile et sans iastinct. Il aurait montré le même végétal qui se change tour à tour en soie par le travail d'un ver impur, en une laine fine et délicate sur le c^irps de la brebis , ou en une liqueur délicieuse dans les mamelles de la génisse. Il nous eût fait admirer les rapports qui existent entre les yeux des animaux et la lumière, le sommeil et la nuit, les organes de la l'espiration et Pair; les poils, les plumes et les fourrures; les jours, les saisons et les climats. Jetant ensuite un regard sur l'homme et sur sa com|}agne, il eût contemplé les harmonies et les contrastes de ces deux créatures célestes. C'est pnr la force que l'homme prétend tout surmonter, c'est par sa fiiiblesseque la femme peut toutTaincre ; elle échappe à la douleur en lui cédant, rbonune la lirave et succombe. Cette foiMessc de la femme , qui fait toute sa puissance , fait en même temps toute sa beauté ; elle lui doit l'élégance de ses formes, les grâces de ses mouveroens, la légèreté de sa taille, et cette marche timide et chancelante qui semble demander un appui. De quoi servirait l'audace à un être si faible ? La douceur, la modestie , voilà ses armes. L'impression touchante de son regard, le charme qu'elle répand autour d'elle, cette douce compassion sur nos maux , qui ne se montre que par des pleurs , que lui ftiut-il de plus pour nous séduire? Ce qui semble en elle une imperfection est le chef-d'œuvre de l'Étemel. Sa faiblesse commande à la force, ses larmes à la tyrannie, A timidité à l'audace, et sa beauté si fragile lui soumet l'univers.

D'après cette légère esquisse , il est tèâle de voir que toutes les sciences physiques et morales devaient enrichir l'ouvrage auquel Bernardin de Saint-Pierre avait consacré les études de sa vie entière. Chaque livre était terminé par un dialogue dramatique, destiné à développer les vérités moral» que fiait naître l'observation de la nature et des hommes. Tels sont la Mort de Socrate . Empsael, la Pierre d'Abraham et le Voyage en Silésie. Sans doute un plan aussi vaste ne pouvait jamais être rempli ; mais il eût été comme le tableau complet de la science, depuis les temps antiques jusqu'à nous. I^es hommes vulgaires réduisent tant qu'ils peuvent leurs plans à des figures régulières, pour s'y reconnaître; Bernardin de Saint-Pierre avait pris pour modèle la nature , qui circonscrit les individus , et qui étend à l'infini leurs harnooies. Celles dn temps , qui modifie l'univers , n'ont pour homes qne l'étemité. Le temps passe , disons-nous ; nous nous trompons : le temps I reste, c'est nous qui passons. Les jours , les mois , les

HARMONIES DE LA NATURE

•imëM, les nèck», ne sont que des modiflcatioiis da temps. Toutes tei lois de la nature s'eugrènent comme des rouages : en ?ain nous croyons en détacher quelquesuns pour notre usage : qui nVn d pas Tensemble n'en a que des ddiris : la Dn d'une science n'est que le commencement d'une autre , comme le coucher du soleil iur notre horizon n'est que Taurore d*un autre hémisphère.

On dira peut-être que Bernardin de Saint-Pierre doit à Pjlhagore Tidée fondamentale de son livre. £n cflet , œ père de la bonne philosophie est le premier qui ait posé en principe que les harmonies ont formé Tonivers. Si ses ouvrages étaient parvenus jusqu'à nous , nous y trouverions sans doute une partie des idées que renlierme cdni-ci. Il avait rapporté ses harmonies aui nombres ; et les sophistes de notre siède n'ont pas manqué de lui en fiiire un sujet de ridicule, comme s'il eût fait dépendre uniquement Texisteuce des êtres d'une opération d'arithmétique. Mais , s'ils avaient mis plus de réflexion dons leur critique , ils auraient tu que tous les êtres ont des proportions, et que ces proportions sont réglées sur des nombres. Nous cherchons tous les jours ceux qui expriment oomiiien de fois le rayon du cercle est contenu dans sa droonférenoe , et ceux qui en étaUlsseot la proportion ou le rapport précis : les vérités intellectuelles sont liées les unes aux autrcscomme les vérités physiques. Leurs défiiuts et leurs excès sont des pierres saillantes et rentrantes qui lient Tédifice de l'uiiiveri.*L*attraction même, à laquelle on ramène aujourd'hui toutes les opérations de ta nature, n'est fondée que sur des progressions et des rapports de norobret encore bien indécis ; et ce que les astronomes connaissent de plus certain dans le eours des planètes , c'est que les carrés de leurs temps périodiques sont entre eux comme les cubes de leurs distances an soleil. Ainsi , nos philosophes inconséquens emploient les nombres pour les usages qu'ils condamnent dans P)'thagore. An reste, je ne crains pas de trop m'avancer, en assurant que l'auteur des Harmonies de la Nature se serait gloriflé d'être le disciple du rare génie qui trouva le carré de l'hypotbénuse , autre rapport subtime des nombres, plus important que celui du rayon au cercle, parce qu'il e^it fiarfait. Il se serait fiiit hoonear de marcher sur les iraoes dn père de ta bonne philosophie , de oe sage HInstre qui forma les hommes les plus éclairés de l'antiquité, et qui fut ta victime de l'ingratitude de ses ooncitoyens , afin qu'il ne manquât rien à sa gloire.

Il est inutile de rappeler ici que les harmonies que Bernardin de Saint-Pierre étudiait au sein de ta natore, et les harmonies morales, qu*il admirait dans le genre humain , étaient pour lui ta preuve d'une Providence céleste. Mats qu'aurait dit cehii qui , au milieu des boarleaox et des victimes entrevoyait encore l'espérance, et 'a faisait descendre parmi nous , comme la dernière harmonie qui unit ta terreau cid; qu'aurait-il dit, s^ilavaitpti ^oir le retour de cette famille auguste que rÉtemel a replacée sur le truoe ? C'est alors qu'avec toute ta puissance de sa parole éloquente il eût prectamé le triomptic de la Providence. L'aspect de cette princesse, dont l'af»proche a dissipé nos douleurs et nos catamités, l'eût

pénétré d'une joie ineitabta • ; ^1 eût admiré oetle amie, qui fut aussi fidèle aux malheurs de ta nonrele Antigone que celle-d l'était à ta vertu '.Toaniantalois ses derniers regards sur son épouse bien-aimée, sur ces deux entans dont les doux noms rappdieot tant de i venirs d'innocence et d'amour ', son ooeor eût été sure sur leur avenir, et, les environnant de ta proleetion de ta fille des rois , il les eût légués à sa Terta , comme cet ancien Grec qui mourut heureux, pam qu'il avait donné sa tamille à sa patrie.

Il est difficile de parler de soi : cependant je ne poia terminer cette faible esquisse sans dire un mot de ami travail. Je ne me suis point dissimulé que dmmi admtaation pour les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre était mon seul titre pour les publier. Je Toutata rendre hommage à sa mémoire , comme j'avais toiqoiirs randn hommage à ses talens; je croyais même aoqnUter une dette sacrée, celle de la rcconnaissanoe. Dès ma ptas tendre jeunesse, ses ouvrages formèrent ma penaée. Je doisà leur étude les heures les plus délidenaes de ma fie, et ces douces rêveries qui taissent des impressions Uieft^çMes, Ce n'était pas seulement de l'admiratkm qalls ;n'avaient inspirée : leur grâce, leur firalehear, taor pureté virginata a?aieut produit l'encbantemaDt ; lis répandaient comme un diarme inexprimable sur toute la nature, et, en me faisant aimer ta campagne,' Us m'apprenaient i être heureux. Lorsque, dans ta snila, ma jeunesse fut livrée à de longues douleurs , je troofai encore dans les pages religieuses de cet écrivain desennsotations rélestes comme son génie. J'oubltais a?ee lui l'injustice des hommes, les rerers de ta fortune et les amertumes d'une Tie pénible et agitée. Trompé dans mes affections les plus tendres , malbeorevx parce que je commençais à perdre mes iUnnons , je me réfugtai avec lui dans le sein de ta nature, et j'y goûtai des momens de calme et de repos que mon cœur n'osait pas espérer , qu'il craignait même de trouver , tant son agitation lui pirsait encore ! Il semblait me dire : Les passions qui enivraient ton ame sont trompeuses ; mab les émotions qui nous pénètrent à l'aspect de ta nature ne trompent jamais. Contemple ces retraites champêhres, éeootele chant de ces oiseaux , Toia comme ces campagnes sont tranqulltes ; comme ta nature est nriasante dans sa beauté , généreuse dans ses bieuMs, et ose croh« à présent que tu es né pour te malbenr! Alors je sentais renaître mon courage ; et rassemMant ces feuilles dispersées par te vent , comme oeUet de ta sibyDe , j'y cherchais les secrets de cette Providence dlvhie qui le maniliBste par des merveilles , et te tableau de

* Cet hommage ftat rendu en 1814. Les femmes sont 'faon du domaine de ta politique. Madame la duchesse d'An^miléme n'a point violé de sermens t elle est malheureuse . et Je rends ai^ourdliui k son malheur te même bomma^e que Je rendais alors k sa vertu.

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