IU
ai imm: ir
TABLEAU DES HARMONIES
peut niettre dans la zoiie tempérée ce climat , désolé toute l'amiée par les vents , les brumes et les neiges. Enfin les frênes , les tilleuls, les saules , les ormes , les liêtres , les diénes , et une foule d'arbres de divers genres qui nous ont donné, sous leurs cliarmans feuillages, des abris contre les ardeurs de Tété , nous fournissent , dans leurs rameaux et leurs x-astes flancs , des toits , des charpentes , des foyera contre les rigueurs de l'hiver.
Souvent les dons que la nature a suspendus aux arbres sont dé|M>sés sur de simples herbes , soit que celles-ci soient des oonsoimances des genres arbore.»oens, conmic les graminées le sont des palmiers, et que la nature les ait destinées à croître sur des sols qui ont [leu de profondeur , soit plutôt qu'elles fonnent une seconde table de réserve , à l'abri des injures «iCs élémens En effet, un arbre est plusieurs années à duimer ses premiers fniits , et quelquefois un âge d'homme à parvenir à sa dernière hauteur, tandis que l'herbe atteint à sa perfection dans le cours d'une aimée. Si l'un et l'autre sont détruits |)ar des incendies ou des ouragans , il y a un intervalle immense entre leur reproduction. Il feut un siècle pour former une forêt, et un seul printemps pour foire croître une prairie. C'est sans doute par cette raison que la iiatnre a quelquefois attaché sous terre, à de simples racines, des fruits qu'elle avait suspendus aux rameaux les plus élevés dans la région des tempêtes.
Quoique nous ayons observé que les espèces des herbes étaient plus nombreuses que celles des arbres dans les zones tempérées, leurs prototypes croissent dans la zone lorride , où sont réunies toutes les richesses de la puissance végétale, ainsi que celles des autres puissanoes.On trouve des ferinenx sucrés dans la bulbe de la patate et de l'igname; des épiceries dans les pâtes du gingembre ; des huiles dans les capsules souterraines de la busse pistache , remplies d'amandes très-savoureuses lorsqu'elles sont grillées. Ces mêmes substances se luontrent en évidence dans les aromates des graines du cardamome et de l'anis , dans les semences farineuses et hnileuses d'une multitude d'herbes à fleurs papilionaoées et cruciées. Les teintures bleues se manifestent dans la couleur glauque de l'herbe de l'indigo; on peut trouver encore des vases dans les cuctirbitées; des retraites et des habitations dans (|uantité d'herbes sarmenteuses ; des haies et des remparts dans les épines des tribus nombreuses des nopals, des raquettes, des aloès, des cactus , qui forment des forêts dans le Mexi({ue. Ce genre épineux de végétaux , aussi étendu que celui des IMdmiers, semble appartenir aux arbres par son élévation; il s'élance à des hauteurs prodigieuses ,
et végète pendant des sièdes. Mais conune il est dépourvu de branches, qu'A n'a que des fik et des pulpes dans ses tiges , et qu'il croit sur les sols les moins profonds , nous le plaçons an rang des herbes. Lui seul pourrait sufUreaux princtpaox besoins de riiomme ; car il lui donne des espèces de figues dans les (Kmimes de raquettes, nn fruk ôéûdéai dans l'ananas, (fui semble être une espèee d'aloès, et des fils de pite très-forts dans les feoiUes de l'aloès de la grande espèce. Ce genre est très-répandu dans FAmériqne.
Nous retrouverons quelques productions des arbres torridiens dans les herbes annuelles et bisannuelles de nos climats. Le goût du fhiit de l'arbre à pain se retrouve dans celui du cul d'artidiatit ; le melon du papayer et la courge du calebassier rampent sur les coudies de nos jardins ; la pulpe fondante et parfumée du corossol reparaît dans la fraise qui tapisse nos bois , et celle du litchi dans le framboisier. liCs saveurs aromatiques des épiceries se font sentir dans nos pimens, nos sarriettes, nos thyms, nos basilics. Mais qui pourrait nombrer les' substances fiirineuses des ponmies de terre, aphrodisiaques de la truffe , alcalines de l'ognon , sacrées et pulpeuses des carottes et des betteraves , huflenses du colza , et toutes les herbes qui servent à nos alimens, à nos vêtemenset à notre industrie, comme les légumineuses , les chanvres , les fins, les garances, les diardons même épineux et les orties piquantes? Il semble que l'Abondance a épuisé ime de ses cornes dans nos jardins et dans nos campagnes.
Cependant , il ne fout pas s'imaginer que les contrées boréales soient dépourvues de végétaux. J'ai vu croître en Fmlande , au-delà du soixante-etunième degré de latitude , plusieurs plantes légumineuses et potagères de nos climats , telles que les dioux et les pois. J'y ai même vu cultiver le tabac , et le cerisier y porter des fniits. On y récolte Fav(nne et l'orge. Il n'est pas douteux qu'un grand nombre de nos plantes aimuelles pourraient y venir à l'abri et dans les reflets de ses roches. Nos climats s'enridiiraient à leur tour des végéUux qui leur sont indigènes, entre autres du chou-rave d'Ardiangel , dont la pomme solide , colorée en dehors des plus vives teintures de la pourpre et du veimillon, renferme au dedans la saveur de railichaut. Plusieurs arbrisseaux et arbres même de nos montagnes y perfectionnent leurs qualités. Le genévrier aromatique y parvient à plus de douze pieds de liauteur ; ses rameaux hérissés de feuilles piqnantes, et ses grains noirs glacés d'azur contrastent de la manière la plus agréable avec le sorbier au lai*ge feuillage et aux grap[)es écarlates. Tous deux con-
DE LA NATUREL
des mH^, cft <!«» les et is tttteai, à ^ yp.. ..««. — ■ ■■■■■L , le premer dbns de ses gnins, le skomI dKis le jos de MM* os-de-Tie «■■ est ai paîsaiil et ceidni. Les bois y sont ta^iîssés de Int- On croil y ifmnwHre le Ml deUngne Il bâe falese et Tioense da nyitile , H odiiî do ■dricr cbos œle fabotbe et poirpre da kk»- Inra , q«i nape ao pied des rodïes ^ aa seki d*an feuflh^ge do pins beno itit. Si ces bnies n^éçileal pv CD qndilé celés donl cBes imileni les farmes et les cuyfcM i , eBes les suipMscnt eo dorée; car^ lomme nânr les a ù jppécs de froid et cnserefes sooslesBeiges, elles s'y oQDserrenl jusqu'au printcnps avec tome leur firaicbeor.
Si Dosarincs fruitiers senriilenl expirer vers le ooid , ceux de ses forêts y prennenl une nouvelle Tigoeor. La puisranfe Tégélale s*y moutre à la fois dans une jemesse loujonrs veidcmuHe, et dans la fBombre maîcslé de Fi^ afanoé. Toutes les Iribos des peupliers, doot le faste bouleau paraît le cbeC» y conmslcnt avec celles des pios et des sapins dont le cèdre est le prototype. Les premiers, i la dme éteodae, an feuillage ondoyant , exhalent en été les pnrfÎBns de h rose , et founûssenl des eaux sucrées, du papier, des chaussures^ des vases, des lonneanx , des nacelles impennéables à rhumidité. Les seconds donnent en hiver des fruits huileux , des flambeaux odorans dans leurs branches résineuses, des matelas dans les longues mousses qui en pendent jusqu'à terre, et nous offrent des toits sous leurs hautes pyramides. Si le palmier des zones torrides a sa tète en parasol hémisphérique pour donner de Fombre , des palmes ligneuses pour résister aux vents, une tige nue pour donner passage à Fair si nécessaire dans les [ays chauds , le sapin, an contraire , a des branches qui se relèvent par leurs extrémités, et laissent tomber leurs folioles à droite et à gauche, en fbnne de toit, pour foire glisser la neige. Il porte les plus basses à deux fois la hauteur de r homme, pour lui foctiiter le passage dans les forMs; mais il les élève quelquefois à plus de cent pieds, et les neiges forment autour de sa circonférence un rempart contre Pâprelé deFatmosphère. Le sapin du nord est vert ainsi que le palmier du midi. Si le sapin avait une cime large et touffue comme le palmier, il sérail acrablé par le poids des neiges qui y séjourneraient ; si le palmier portait la sienne en pyramide de feuilles comme le sapin, il serait renversé par la violence des ouragans, si terribles dans la zone torride. Cependant il y a des arbres daiis cette zone dont la forme est pyramiikle , tels f|iie le badaiiier, et il en est dans la
I «ne glaciale^danl la cime est ooname le pin naatkiae; mats les étapes du badanier sont crilés, et assez sembhhieji à cnix d'au roi d'échecs, et la einaedn pâo est à joor , et n'est fonnée à sa base qoe de branches nues, disfiii<)ées en parasol. Ainsi la nature a proportionné les fhitllages et le port des arbres aux conlrces où ik devaient croire.
Nous avtms vu que les peuples du taèdà avaient trouvé les proportions et les omemeos de leur m*chitectnre dans les palmiers : ceux du nord en ponrraient trouver une plus convenable à leur climat dans les sapins; elle ne manquerait pas d'agrcmens. Si le tronc du pafamer a fourni aux premiers de hautes colonnes d'un «fiamètre ^al , celui du sapin en doimerait aux seconds d'un diamètre qui irait toujours en dimmuant de bas en haut , et augmenterait leur élévation par la perspective. Si les ardu tectes grecs ont orne de palmes le chapiteau ctwiiithien, s'ib y ont ajouté quelquefois les t'aies à réseau de leurs bases et les nids qu'y forment les colombes, les architectes du nord pourraient coiiitiimer de même leur colonne de sapin de ses propres rameaux , les garnir de leurs mousses naturelles, et y figurer les écureuib qui les habitent avec leurs qneues relev ées en forme de plumet sur leurs tètes. Si la ookmdie est le plus aimable des oiseaux , Fécnreuil est le plus agréable des qiHklrupèdes.
Le nord ainrait donc tm ordre d'arriiiteclure à lui , puisque c'est le rapport de la hauteur de la n>< ionne à sa largeur qui le constitue. C'est par cette raison que les habiles gens rejettent l'ordre composite , parce que sa colonne a les mêmes proportions que le corinthien. L'ordre septenlrioiud, au contraire , varierait celles de sa colonne dans chacim de £es diamètres, suivant Fangle détermine par h nature dans la diminution du tronc des sapins: j'en ignore la valeur, qui, ce me semble, est fedle à cormaltre , si , comme je le crois , il est invariable. J'appellerab cet ordre conique ou pyramidal , comme on pourrait appeler cylindri<pies les quatre ordres grecs, d'après les formes de leurs colonnes; mais j'aime mieux trouver les^ioses que d'en dieitiier les noms, car la i^lure est très^boiidante et la langue stérile.
Au heu de dÈsposer ces oolomies en longs péristyles , comme celles des Grecs , sans doute d'après l'ordre où sont rangées les dattes sur les grappes du palmier , je les grouperais en rotoïkles coniques, dans le même ordre où les semences du sapin sont rangées dans leur cône. Pour cet effet, je donnerais une élévation progressive aux colonnes du centre de la rotonde , ce qui en augmenterait Fétendtie eu perspective, par celles de la circoiifc-
TABLEAU DES HARMONIES
rence, qui seraient plus courtes et d'un moindre diamètre. Si le péristyle est fovorable à la fraicheur dans les pays diauds , parce qu'il offre une libre circulation, la rotonde conique ne Test pas moins à la chaleur daiis les pays froids, parce qu'elle la concentre au dedans et qu'elle arrête le cours du vent au dehors. L'intérieur et l'extérieur de sa voûte figureraient les mailles et la forme ovoïde si agréable de la ponmie de pin. Les neiges y trouveraient une pente £atcUe, et ne s'y arrêteraient pas conmie sur les toits plats de Pétersbourg , où l'on a adopté l'architecture méridionale si peu convenable aux pays froids.
Les Grecs avaient entrevu les beautés qui pouvaient résulter des proportions et des productions du sapin , puisqu'ils les avaient ajoutées à la colonne imitée du palmier. Us diminuaient le diamètre de celle-ci aux deux tiers de sa hauteur , afin d'accroître sans doute son élévation en perspective. Ils employaient fréquenmient la pomme de pin pour ornement dans leur architecture , et surtout sur les tombeaux ; ils donnaient même à leurs rotondes la forme elliptique ou de cône, si agréable.
Les Egyptiens adoptèrent la forme entière du sapin dans leurs pyramides et leurs obélisques. Quant aux Chinois, depuis long-temps ils donnent à leurs riches pavillons des troncs de sapin pour colonnes, et à leurs toits la forme d'un de ses rameaux relevés aux extrémités. Dans leurs jardins , ils ornent l'entrée de leurs grottes de cet arbre majestueux , dont la verdure est étemelle , et ils le regardent oonmie le symbole de •l'immortalité.
C'est sous les ombrages de ce bel arbre, dans son atmosphère odorante et anx doux murmures de ses rameaux, que j'ai passé dans la solitaire Finlande des momens paisibles , souvent regrettés. Mes yeux se promenaient avec délices sur les sommets arrondis de ces collines de granit pourpré, entourées de ceintures de mousses du plus beau vert, et émaillées de champignons de toutes les couleurs. Ces productions spontanées fournissent des mets exquis à ses habitans, dont rien n'égale l'innocence et l'hospitalité. Elles s'étendent vers le nord , bien au-delà de la région des sapins. Les mousses croissent sur les rochers les plus arides, et nulle part on n'en trouve en si grande abondance et d'espèces si variées que dans les contrées les plus septentrionales. J'entrais jusqu'aux genoux dans celles qui tapissent le sol des forêts de la Russie ; tandis que je n'ai trouvé que des lianes rampantes sur celui des bois de l'Ile de France. Il y a en Laponie plusieurs espèces de mousses comestibles, farineuses, sucrées, parfumées. La nature a mis
dans ces climats un animal à cornes ramifiées^ qui en tourne les substances aux principaux beaoiiiB de l'homme. Le renne moussivore offre an Lapon, dans ses quatre mamelles, un lait plus épais que celui de la vache; dans sa toison, une foarmre plus chaude que celle de la brebis; et, diuis sa ooone, un service plus rapide que celui du dieval. Il y a , de plus , dans les lacs de la Laponie , une multitude d'oiseaux aquatiques et de poissons. J'ai vu dans ceux de la Finlande , qui en font partie , des quantités prodigieuses de canards et d'oies sauvages. Au printemps, l'air est rempli de ces oiseaux , ainsi que de bécasses et de cygnes qui vont fobre leurs nids dans ces parages, et qui retournent aux approches de l'hiver vers des climats plus méridionaux.
Que dis-je ? au-delà de ces rivages où toute végétation terrestre di$paralt,des algues innombrables et de toutes sortes de formes soilent du fond des mers. Ces plantes pélagiennes peuvent, sans doute, fournir quelques subsistances à l'homme. Les Japonais savent tirer des alimens de celles de leurs lies. C'est dans les mers voisines des pôles, que des navigateurs ont péché le fucus giganteus . qui a plus de deux cents pieds de longuenr. Les rivages du Groenland, du Spitzberg et de la NouveUe- ZemMe, sont tapissés d'herbes marines, où viennent s'échouer comme sur des litières les chevaux et les lions marins, semblables, par la mollesse et l'abondance de leur graisse, à des outres pleines ^ d'huile. C'est dans les flancs de ces amphibies que les Lapons et les Samofèdes pnisent les provisions de leurs lampes et de leurs foyers. H en est parmi eux d'assez hardis pour aller les chercher an sein des mers et des glaces marines. C'est là qu'un simple pêcheur , dans un petit canot qu'il peut porter sur ses épaules, ose harponner l'énorme baleine, longue comme un vaisseau de guerre. En vain , dans sa douleur, elle bouleverse la mer de sa large queue et de ses grands ailerons; en vain elle se réfugie dans les rochers flottans de glaces, qu'elle rougit de son sang : il vogue à sa suite, attaché à elle par une simple ligne , et, lorsqu'elle a perdu ses forces , il la remorque après lui et l'amène sur le rivage aux applaudissemens de tous ses compatriotes. Ils trouvent des alimens dans sa chair, des huUes délicieuses à leur palais dans sa graisse , la matière de leurs foyers dans ses crottons, des vélemens dans ses intestins, la charpente de leurs canots dans ses fanons, et celle de leurs toits dans ses grands os. Le haiponneur lapon , plus audacieux que tous les héros de l'antiquité , seul , au sein du plus terble des climats et des élémens , d'un coup de trait perce un colosse formidable, et procure l'abondance à toute sa tribu.
DE LA NATURE
éo
Mais c'est la nature seule qui est digne de nos louanges et de notre admiration. Cest elle qui a lait vivre le plus grand des animaux aux lieux où expire la puissance végétale, et qui a renfermé sous le cuir de la baleine tout ce qui était nécessaire aux besoins de ThcHume , afin qu'il n'y eât |AB sur le globe im point où un être intelligent et sensible ne pût jouir de ses harmonies. Le Groénlandais, arrâdié par l'avare et dur navigateur à son climat qui nous parait affreux, devenu un objet de curiosité à la cour des rois, soupire , sous leurs lambris dorés , après les campagnes de neige, les montagnes de giace et les aurores boréales de sa patrie : et , s il entend par liasard les cris d'un nourrisson dans les bras de sa mère, il lève vers le ciel des yeux baignés de larmes , au souvenir de sa compagne fidèle et de ses chers enfansqùi l'appellent en vain sur les rivages brumeux et retentissans de son lie fortunée.
Ce ne sont donc pas seulement les liarmonies physiques qui nous attachent à la vie; les morales nous y lient bien, davantage , en nous élevant vers les deux. Ce sont elles qui donnent tant de charmes aux jouissances physiques, en se confondant avec elles. Elles ordonnent et elles assemblent toutes les harmonies des diverses puissances; et leur effet est si sensible , que les botanistes qui n'ont point aperçu les rapports élémentaires , animaux et humains de la puissance végétale, en ont caractérisé les genres par des rapports moraux, comme nous Talions voir.
Noos avons vu que l'harmonie fraternelle se manifestait dans chaque végétal par ses feuilles, ses fleurs et ses semences , divisées pour l'ordinaire en deux parties égales, afin qu'elles pussent s'entr'alder. Elle reparait encore dans les agrégations de ses rejetons ou de ses plants, dont elle forme des touffes ou des bocages. Enfin elle se montre dans ses espèces diverses, qui ne sont que des consonnanoes, et pour ainsi dire des fraternités du même genre. Mais les genres aussi s'unissent entre eux par leurs contrastes mêmes; et c'est leur harmonie qui donne tant de charmes aux paysages. Dans la zone torride, un grand nombre d'arbres ont leur tronc perpendiculaire et dépouillé de branches à leur partie inférieure , et presque jusqu'à leur sommet, afin de n'être pas trop en prise aux ouragans. D'un autre cdté , il y a une très-grande variété de lianes grimpantes , qui revêtissent de leurs feuillages les tiges nues des arbres. Les unes et les autres forment les plus diarmans contrastes ; car , feuilles, fleura , fruits, attitudes , n'ont rien qui se ressemble. Je suis porté à croii'e que cliaque genre (Farlire a son genre de lianes. Nous avons déjà dit
qu'aux Indes la plante sarmenteusedu bétel tournait en spirale autour du palmier-arec; mais, ce qu'il y a de particulier , c'est que la feuille du bétel et la noix de l'arec produisent , par leur mélange , une saveur très-agréable aux Indiens. Us en font un màchicatoire dont ils usent sans cesse. Il en est de même de la canne à sucre et de la liane du poivre qu'ils groupent souvent ensemble, et dont ils aiment paiement à mêler les saveurs. Les Indiens occidentaux retrouvent ces harmonies dans le cacaotier et la vanille.
Mais la terre est couverte de genres de végétaux fratemisans. En Italie, la vigne et l'orme; dans nos campagnes, les blés et les léguminoises; dans nos prairies, les graminées et les trèfles; sur les bords de nos rivières , les saules argentés et les aunes au vert sombre; au sein des ondes, les roseaux perpendiculaires et les nimphasa aux feuilles liorizontales; dans nos forêts, les chênes et les châtaigniers ; dans celles du nord , les sapins pyramidaux et les bouleaux à la large dme ; sur les rochers de la Finlande, les champignons et les mousses; enfin , sur ceux même du stérile Spitzberg , le cochléaria vert et l'oseille rouge , et une infinité d'autres, forment, jusqu'au fond des mers, par la fraternité de leurs genres, )a plus agréable et sans doute la plus utile deç harmonies vitales. Linnée l'avait entrevue, lorsqu'il a donné le nom d'à delphie ou de fraternité à Tasseinblage des anthères dans les fleurs; mais il aurait dâ l'étendre à celui des fleurs mêmes, des familles, des espèces et des genres, puisqu'elle y est encore pluH apparente. Il n'a foit qu'une appliealion particulière d'une loi générale. Ce que j'en dis n'est pas pour diminuer son mérite. La gloire d'une découverte appartient plus à celui qui aperçoit en mer la première pomte d'une Ile inconnue, qu'à celui qui en adiève le tour; Pour moi , j'en côtoie seulement (à et là quelques rivages.
L'iiarmonie conjugale des genres est encore plus caractérisée que l'harmonie fraternelle dans la puissance végétale , et n'en a pas moins été long-temps méconnue. On sait aujourd'hui qu'elle divise les végétaux, ainsi que les animaux, en deux grands genres, masculin et féminin, réunis à la vérité pouf la plupart dans le même Uidividu , et souvent dans la même fleur. Les ponuniers, les pêdiers, ^es pruniers, les vignes, les légumineuses, les graminées , et beaucoup d'autres, offrent dans leurs fleurs la réunion parfaite des deux sexes. Les cucurbitées , les noisetiers , les cl^taigniera, etc. , en présentent la division sur les rameaux du même individu ; enfin les |)almiers-dattiers, les lataniers, les papayers, et dans nos cUniats les pistachiers,
TABLEAU DES HARMONIES
les ormes, les chanvres, les lychnis, en montrent la séparation totale sur des liges isolées , et souvent fort éloignées les unes des autres. Il est aisé de sentir pourquoi la nature a réuni les deux sexes d'un végétal dans sa fleur. On voit que, n étant pas susceptibles de déplacement , et privés d'ailleurs d'iuteUigence, ils ne pouvaient ni se chercher ni se rapprocher. Quant aux sexes qui sont séparés sur les branches du même végétal , ou qui sont tout-àfoit isolés, j'avoue que j'en ignore la raison. Elle existe sans doute, et elle doit être très-curieuse à découvrir. L'exception d'une loi générale est souvent, dans la nature, le fondement d'une loi nouvelle. Quoi qu'il en soit , la fécondation des plantes qui se conjuguent de loin n'est pas moins assurée que celle des sexes qui se conjuguent au sein des mêmes pétales. Ce sont les courans de l'air qui en sont les intermédiaires ; comme (^x des eaux le sont du frai des poissons : ils portent le pollen des mâles aux stigmates des femelles , et en fécondent les ovaires. Au défout des zéphirs , phis inconstans que les ondes, les insectes ailés, et surtout les mouches garnies de poils , se chargent de cette poussière fécondante en picorant les glandes nectarées des fleurs mâles, et vont la déposer au loin , au sein des fleurs femelles. Souvent l'abeille sans sexe est involontairement la médiatrice de leurs amours. Au reste, malgré tant d'intrigues, les caractères conjugaux des genres sont inaltérables. On voit quelquefois des espèces métisses résulter d'espèces différentes. On cultive dans nos jardins l'abricot-péche et la prune-abricotée ; mais jamais on n'a vu dans nos forêts le chêne, voisin du châtaignier, porter des marroas; ni Tonne, le soutien de la vigne , des raisins. Linnée a senti toute l'harmonie conjugale des végétaux , et il en a tiré les caractères principaux de son système botanique, divisé en vingt-quatre classes. Il détermine les Irçize premières par le nombre des étamines, ou parties mâles , qu'il appelle andrie , du mot grec dvvjpj àtvlpbiy qui signifie mari. Telle est la classe dé la monandrie, ou des fleurs qui n'ont qu'un mari; celle de la diandrie , ou de deux maris; de la triandrie, ou de tro'is maris, etc., ainsi jusqu'à la treizième, qu'il appelle polyandrie, parce que ses fleurs renferment un grand nombre d'étamines. Il rapporte ensuite ses quatorzième et quinzième classes à la dynamie ou puissance génératrice , qui appartient aussi à l'harmonie conjugale, à moins qu'on ne veuille l'attribuer à l'iiarmonie maternelle , qui en est le résultat. Les seizième , dix-septième et dix-huitième sont comprises dans l'adelphie, ou fraternité; mais comme il n'appli- (pte celle harmonie qu'à l'agrégation des étami-
nes , ou des maris , on sent qu'elle est encore du ressort de la conjugale. Il en est de même de Ul dixneuvième classe , qu'il nomme syngénésie, qui veut dire eum gigno, j*engeiidre avec, parce que les parties mâles sont jointes avec , ainsi que de la vinglième, qu'il appelle gynandrie, de yyvii, femme, et de dvZpoç, mari , de la réunion des parties mâles aux femelles. 11 donne à la vingt-et-unième et à la vingtdeuxième Je nom commun d'œcie , de oUh , maison; et il les divise en monœcie et en dicrcie , parce que les mâles y sont sur un seul et même pied dans la première , et sur des pieds difTérens dans la seconde. Il fait de la vingt-troisième une polygamie, de TroJiù,', plusieurs, et de yi/ioç , noces, parce que les mâles et les femelles y sont réunis dans les mêmes fleurs. Enfin la vingt -quatrième classe est hi cryptogamie , de x^cwtttw, je cache, ytkfioç, les noces , parce que la génération s'y fait d'une manière cachée. On voit donc que Linnée a rapporté toutes ses classes , sans exception , à l'harmonie conjugale et à ses diverses modifications.
L'hannonie maternelle des genres se retrouve dans les fruits ou les semences. Elle caractérise la prévoyance de la nature pour leur conservation , leur transport et leur développement. Ils sont revêtus de balles, comme les grains des graminées; décapsules, conmie ceux des légumineuses; de cuir, conune les pépins; de coques pierreases, comme les noyaux; d'étoupes solides ou cuirs, comme les cocos; de brou et de coques ligneuses, comme les noix ; de cuir et d'enveloppes épineuses, comme les châtaignes , etc. I.es uns sont armés d'aigrettes ou de volans , pour traverser les airs et se ressemer sur toutes les hauteurs, depuis celle d'une taupinière jusqu'à celle du mont Likian ; telles sont les semences du pissenlit et du cèdre. D'autres sont renfermés dans des espèces de bateaux , pour voguer et se replanter le long des ruisseaux, des. rivières et des rivages de la mer, tels que la ' noisette , la noix et le coco. Quelques fniits, au lieu d'avoir leurs formes carénées, les ont arrondies, afin de s'éloigner en roulant de la tige maternelle, et de pouvoir se reproduii-e sans obstacle : telles sont les pommes , les oranges , etc.; mais la plupart de ces rapports sont en quelque sorte élémentaires, quoique établis par une Providence très-attentive à la reproduction de ses ouvrages. Il en est encore de plus maternels , ce sont les cotylédons. Le cotylédon est la feuille nourricière de l'embiyon; c'est la mamelle de la jeune plante. Elle ne reste fioint attachée au sein maternel, comme dans les animaux : elle accompagne le foetus, et émigré avec lui. Les gramiuées et les palmiers n'ont qu'un cotylédon dans leurs semences.
DE LA NATURE
qui Y pour celle raison, s'appellent moiiocotylédones; celles des l^mineo^es en ont deux , et se nomment dicotylédones; d'antres en ont plusieurs, et sont appelées polyootylédones; d'autres n'en ont point du font , et sont dites acotylédones : telles sont celles des mousses, des champignons, et de tous les cryptogames. Peut-être devrait-on ranger dans ce dernier genre les aloès vivipares, et les rapporter à celui des champignons , comme les palmiers monocotylédons aux graminées. Quoi qu'il en soit , ces caractères maternels des cotylédons ont fourni aax célèbres botanistes Ray, Haller et de Jussieu , la première et prhicipale division de leurs systèmes. Toumefort en a tiré d'autres des fruits mêmes. On peut concevoir encoi'e d'antres harmonies maternelles dans la protection que des genres robustes donnent à des genres feibles, qui, par leurs disproportions, ne peuvent se rapporter aux fraternelles ni aux conjugales. Telles sont celles des buissons épineux avec les violettes qui croissent à leur abri, comme si elles craignaient d'être foulées aux pieds. Telle sont encore celles des grands arbres avec les beiiies , surtout avec celles appelées improprement parasites. J'ai remarqué dans mes Études que diaque arbre avait son espèce particidière de champignons. Celui de l'aune , arbre des fleuves , ressemble à un coquillage ; les vieux troncs des peupliers portent souvent des touffes de scolopendre; ceux des pommiers , le gui aux perles argentées. Cliaque arbre a aussi sa mousse. Le chêne donne souvent des supports au chèvre-feuille, au lierre et à plusieurs autres plantes rampantes. Ce sont ces harmonies maternelles du genre le plus fort au plus foible , et du plus élevé au plus humble, qui répandent tant de charmes dans nos antiques forêts.
L'harmonie spécifiante des genres est celle qui produit des genres secondaires, qui diffèrent des espèces pro[iremehl dites : ainsi par exemple, le genre primitif des. graminées donne les genres secondaires des joncs , des glaïeuls , des roseaux, des palmiers. Ceux-ci, à leur tour, produisent des espèces diverses, telles que les joncs de montagnes creusés en gouttières, et ceux des marais qui sont pleias; les glaïeuls, les iris, les balisiers, les bananiers, les roseaux, les typha, les bamlwus, les palmiers, les dattiers, les cocotiers, etc. Les espèces donnent des variétés primitives et secondaires. Chacun de ces genres, chacune de ces espèces et de ces variétés, peut se classer de la manière la plus exacte, en fixant d'abord son prototype à un des besoins de l'homme , et ses dérivés à ceux des animaux, et en les rapportant ensuite à ch:nine des lkai*monies physique et morale. C'est
ainsi que Linnée rapporte an genre des pruniers , non-seulement les pruniers proprement dits , mais les pêchers, les abricotiers, et je crois même aussi les cerisiers. Ce qu'il y a de certain , c'est f pie Jean- Jacques m'a foit observer, au bas des feuilles de tous les fruits à noyau , deux petits tubercules qui les caractérisent; ils diffèrent cependant essentiellement les uns des antres par leurs couleurs , leurs formes, leurs parfums, leurs saveurs , leurs qualités. On ne peut en établir les différences que par les moyens harmoniques que j'ai indiqués. Au reste, il n'y a point de genre primitif qui n'ait ses dérivés en grand nombre , et qui ne les étende dans tous les sites, depuis la ligne jusqu'aux pôles, potu* les besoins de l'homme et de tous les animaux . Je conçois donc, comme je l'ai déjà dit, que le seul genre des graminées sufGraitpour revêtir magnifiquement tous les théâtres de la végétation sur le globe , et y offrir des alimens , des boissons, des vélemens , des litières , des toits , des foyers , des pelouses et des bocages.
L'harmo.:iie généri(|ue des genres dans la puissance végétale est celle qui résulte des contrastes de ses genres primitif. Nous avons vu que le mol de genre vient d'engendrer. Le genre est donc une création primitive , qui renferme une génération d'espèces harmoniées aux divers besoins des animaux, et dont le prototype se rapporte à un des besoins principaux de l'homme. L'honune étant lui-même uu être harmonique, ses besoins viennent d'excès ou de défaut dans chacun de ses tempéramens* Ainsi, par exemple, dans les pays méridionaux , tantôt le sang est trop écliauffé , tautôt il ne l'est pas pssez : la nature a placé, d'une [lart» les fraits rafralchissans et les acides, comme les orangers et les citrons , et , d'une autre part, les échauffans, comme les sucrés et les aromatiques. On compose de leure jus différens des sorbets délicieux. Les végétaux qui les produisent, contrastent, comme leurs quaUtés,en feuillages, en fleurs, en fruits et en attitudes. Nous avons entrevu ces liarmonies dans les palmiers et les lianes, les bouleaux et les sapins, les graminées et les légumineuses, et jusque dans les mousses et les champignons du noitl. Il y en a grand nombre d'autres qui n'ont pas été observées, quoiqu'elles soient sous nos yeux. On peut assurer que toutes les fois que nous éprouvons un sentiment extraordinaire de plaisir, à la vue d'une touffe de plantes diverses ou d'un bosquet d'arbres différens , il y a harmonie de genres. On en peut conclure (|ue la même harmonie (|ui est dans leurs formes opposées, existe aussi dans leurs productions ; de manière qu'il résulte de leur union , ou un aliment salutaire , ou un
TABLEAU DES HARMONIES
Itarl'uin agréaUe, ou une riche teinture. C'est ain^ii i|ue le coeliléaria aux Teuilles arrondies en cuiller , et Toseille rouge aux feuilles pointues, qui croissent ensemble sur les rivages bruineux du Spitzberg , fournissent aux marins , par leur mélange , le phis puissant des anti-scorbutiques. Quelle jeune (ille n'a pris plaisir, au printemps, à former un bouquet de primevères éclatantes et de sombres violettes qui croissent le long des bois dans les mêmes touffes? Leurs doux parfums s'iiarmonient comme leurs couleurs et leurs formes. C'est sans doute avec des fleurs contrastantes que Glycère composait ces charmantes guirlandes qui immortalisèrent les tableaux de son amant. Ces liarmoiiies de genres se rencontrent fréquemment dans nos prairies, où se confondent les amourettes ondoyantes avec les trèfles empourprés, les pâquerettes , les orchis , les scabieuses au bleu moment , et les adonis, ainsi appelés peut-être, parce que leuns petites fleurs ovales, fugitives, et d'un rouge vif, sont semblables aux gouttes de sang que versa sur l'herbe le beau favori de Vénus. Le blnet et le coquelicot produisent ensemble une ternie pourpre dans le jaune doré de nos moissons. Ces harmonies se montrent de toutes parts sur les lisières des forêts et autour de leurs clairières, dans les rubus et les épines blanches, les cornouillers et les genêts dorés, et dans une multitude de buissons qui enti-emélent leurs rameaux. Elles décorent les ravins, les précipices, les bords des eaux, les rochers, et toutes les aspérités de la terre. Mais elles s'élèvent vers les cieux avec les hautes tiges harmouiées des frênes et des ormes, des pommiers sauvages et des châtaigniers, des peupliers et des sapins, des hêtres et des chênes. Rien n'égale la paix, la grâce et la magnificenee de ces retraites. On n'y entend que les doux murmures des vents, et les chants des oiseaux. Ici, de vastes pelouses invitent aux danses les bergères; là , de longues galeries , de sombres portiques appellent aux douces rêveries les amans, les poêles et les philosophes. Ici et là, des temples majestueux de verdure, élevés par les siècles sur des trônes couverts de mousse, dominent au-dessus de la forêt. Chaque arbre a son expression , et chaque groupe son concert. Des sentimens confus d'amour et de respect, de gaieté, de protection , de volupté et de mélancolie religieuse , semblent sortir de leiu^ flancs, et se succèdent tour à tour dans le cœur de tout être (|ui a aimé et soufferL Ces harmonies varient avec celles du soleil : elles sont autres à son aurore, à son midi, à son coudiant. Elles diffèrent enc(»re plus aux clartés silencieuses de la lune. Elles se manifestent cependant au sein même des nuits
les plus obscures, lorsque les feuillages des arbres se confondent avec les constellations, et que leurs rameaux semblent porter des étoiles. Mais ce ne sont là que les liamiouies d'un coin de terre aperçues par un seul homme. Chaque site a les siennes qui lui sont propres, et les sites eux-raêoies sont variés comme elles dans toute la sphéricité du globe.
L'harmonie sphérique des genres , dans b puissance végétale, s'étend depuis l'cquateur jusqu'aux pôles, et depuis le sonunet des plus hautes moalagnes jusqu'au fond des mers. Ce sont les liarnionies de tous les genres , de toutes les espèces H de toutes les variétés. Aucun œil humain n'en a vu l'ensemble; mais quelques voyageurs en ont entrevu des portions , et nous en ont donné des esquisses pleines d'intérêt. Le marin Danipier, et son compatriote Cook , qui a marclié sur ses traces, nous en ont présenté quelques-unes de ravissantes, quoique prises au hasard sur les simples rivages de quelques lies désertes. Elles font le charme de leurs relations. Ces harmonies sont répandues dans l'intérieur de tous les continens , lorsqu'elles n'ont pas été altérées par la main des hommes. Pages a vu dans celui du Mexique, et au sein de ses forêts solitaires, dçs arbres monstrueux, tout couverts de longues mousses grises, appelée barbes d'Espagnol, qui descendaient depuis le sommet de leurs branches jusqu'à terre. Ils ressemblaient à <ie grandes tours couvertes de crêpes, et Ils étaient groupés sur le bord des fleuves ^ qui en reflétaient les images vénérables. D'un autre côté il a trouvé , dans les lieux secs et arides de ces mêmes contrées, des cierges qui s'élevaient comme des obélisques de fleurs et d'éphies , à plus de trente pieds de hauteur. Le paysage en était couvert en entier. Pages dit que l'aspect si nouveau de ces forêts le comblait d'admiration et de plaisir, et le dédommageait, dans un instant , de toutes les fatigues de son voyage. Il l'avait entrepris seul et presque sans moyens, dans l'intention de connaître l'homme dans l'état de nature. Il y rencontra , en effet, des famiUes d'Indiens logées entre les troncs de oes gros ari)res qu'ils abattaient par le moyen du feu. Elles fuyaient le joug des Espagnols, et recueillaient de la cochenille sur les cactus. Leur vie était pleine d'innocence et de bonne foi, et elles exer-cèrent la plus généreuse hospitalité à l'égard de cet Euro|)éen, qui devait leur être suspect à bien des titres. Pour moi, j'ai vu aussi des végétaux dont les genres opposés étaient groupés par la seule nature y et je n'ai pas été moins sensible à leurs magnifiques effets. J'ai vu des portions de foi^ts de la Finlande et de l'Ile de France avec toutes
DE LA NATURE
leurs beautés virginales ; et je ne sais à laquelle des ileux harmonies, de oeUe du nord ou de ceUe du nikli, j'aurais donné la préférence. La partie de la Finlande que j'ai, visitée lorsque j'étais ingénieur au service de^ussie, est celle qui est au nord de Wiboiirg, et qui est connue sous les noms de Lapland y de Garélie et de Savolax. Elle est comprise entre le 6(K degré et le 61 'et 1/2 de latitude nord; tandis que llle de France est vers le 22« degré de latitode sud. U y a environ denx mille cent lieues de dîflërenoe en latitude; et je puis dire n'avoir pas vu dans leurs végétaux indigènes deux brins d'herbes semblablei. Tout y diflère, jusqu'aux pierres el an aol du pays. En Finlande , ce sont , comme je l'ai dit ailleurs , des oollînes ovales de granit, dont les têtes chauves sont entourées de ceintures de mousses et de champignons, et dont les vallons sont remplis de bouleaux et de sapins. Ces genres de végétaux formaient , par leurs contrastes parbits Jes plus charmantes harmonies. On les retrouvait dans les chemins mêmes de démarcation qui séparent la Suède de la Finlande russe; car ces routes sont si peu fréquentées, et les arbres du nord y croissent si vite, que nous fûmes obligés , pour les parcourir, de quitter nos voitures , et d'envoyer en quelques endroits foire des abattis , afin d'y passer à cheval. Ainsi, non-seulement la nature a ordonné les harmonies végétales, mais elle s'occupe sans cesse à les entretenir , malgré les travaux des liorames. Elle rétmit, par elles, les contrées qu'ils cherchent en vain à se partager. Nous apercevions souvent, entre les troncs sombres des sapins et blancs des bouleaux , un lac avec ses Iles; ou bien nous entendions de loin les bruyantes cataractes , dont les eaux se précipitaient du nord an sud, r comme toutes celles de ce pays, qui élève ses divers plans vers le pôle. L'Ile de France m'a offert des aspects t(wt diffiérens. J'en ai foit le tour à pied , le long de la mer. Je marchais par un sentier frayé, an milieu d'une prairie d'un vert glauque, formée d'un chiendent maritime, dont les tiges rampantes , semblables à des paquets de ficelle, sont terminées par des houppes de feuilles dures et piquantes. Cette herbe , très-propre à résister à la violence et à l'âpreté des vents de mer, forme une grande lisière autour de Tlle, on elle n'est interrompue que par des bocages de lataniers, qui y donnent de l'ombre, et présentent la même résistance aux tempêtes. Les forêts de l'inténeur de nie ne croissent pas à plus d'un quart de lieue du rivage. Souvent je les côtoyais , et j'y distinguais des groupes de benjoins et de tatamaques, de bois de fouge et de bois d'olive , de bois de ronde e( d'ébéniers, et d'une multitude d'autres arbres dont
les noms m'étaient inconnus. Des palmistes élevaient au milieu d'eux leurs longues flèches, surmontées de leurs panaches toujours mobiles, tandis que les lianes grosses et longues comme des câbles tapissaient leurs lisières de vastes coiulines de feuillages , et , s'eiilaçant avec leurs troncs, les défendaient contre la fureur des ouragans. Des rivières qui descendaient en torrens des montagnes à travers ces boia, y ouvraient çà et là de profondes avenues d'eaux mugissantes aoos de magnifiques arcades de verdure. Elles alimentaient des végétaux jusqu'à leur embouchure, souvent obstruée par des mangliers qu'agitaient les flots de la mer, tandis que desveloiitlers voisins contrastaient avec eux au sein aride des roches. Plus d'une fois, assis au pied d'un arbre dans ces vastes forêts , je me suis livré aux plus douces méditations , à la vne de leurs rameaux couverts de fruits, bercés par les brises marines, et peuplés de singes et d'oiseaux de toutes les couleurs. Ces murmures forestiers, ces cris el ces chants de joie et de reconnoissance, me disaient d'une manière bien intelligible : il y a ici un Dieu prévoyant.
HARMONIBS Y ^ETALES
DU SOLEIL ET DE LA LUNE
Si les rayons du soleil et de la lune sont réfractés par l'air , reflétés par les eaux , réfléchis par la terre ; s'ils sont réverbérés même par les simples murs des jardins et des maisons, de manière que l'atmosphère des villes en est sensiblement récliauffée , il n'est pas douteux que leur chaleur ne doive s'accroître considérablement par les feuilles des végétaux disposées par plans innombrables dans les herbes et dans les arbres. J'ai observé en effet que lorsque notre hémisphère se couvre de ses réverbères végétaux, an mois d'avril, l'accroissement de la chaleur est beaucoup plus rapide que dans les mois qui le précèdent et dans ceux qui le suivent. Cet adoucissement subit de temp^ture a fait donner à ce mois le nom d'avril, du mot latin aperire, ouvrir, et le suriiom de doux , à cause de sa chaleur qui le rend singulièrement remarquable au sortir de l'hiver. Il la doit à ce nombre infini de feuilles réverbérantes qui sortent toutes à la fois de leurs bourgeons, et qui réfléchissent les rayonsdu soleil par leurs pbn». Nonsavons remarqué, dans nos i^fudes, que lesarbres du nord, tels que les sapins, avaient leurs tiges pyramidales el leurs feuilles vernissées pour augmenter cette réverbération , et que la plupart des arbres à lêlc horizontale dé la zone torride les avaient ternes en dessous pour l'affaiblir.
HARMONIES VÉGÉTALES
J'atlribiie à Teffet des premières tine partie de la chaleur des élés du nord ; je Tai Irouvœ si considérable en iraversanl les forêts de la Russie, de Moscou à Péfersboiirgf que je ne doute pas qu'elle ne surpasse celle de la zone lorride que j*ai traversée deux fois. Je ne suis point surpris qu*un physicien anglais ait pit^tendu prouver ^ par les observations du lliermomètre , que la somme de la chaleur était la même sous réquateiu* et sous les cercles polaires. Elle est sans contredit plus grande au nord en été , si on compare la température d'un lieu pris dans une forêt de sapins, à celle d'un lieu pris en pleine mer sous l'équateur, |)arce que les plans réverbéraiis des feuilles lustrées des sapins ont nne bien plus grande étendue que la surface de l'Océan dans'im horizon de la même grandeur. Il serait tri'S-curieux de calculer la somme et la différence; on pourrait en conclure celle de leur température. On sait que ce fut par le simple effet de miroirs plans dirigés vers un seul point , qu'Archimède brûla les vaisseaux des Romains les uns après les autres. Certainement on ne peut attribuer les chileurs excessives de Pélersbourg en été à la simple action du soleil , qui n'est pas plus de vingt heures sur l'horizon. Il fâut donc y ajouter quelque cause réverbérante, et on la trouvera dans les feuilles lustrées de ses forêts.
Il n'est pas douteux que les reflets de la terre n'augmentent la chaleur du soleil. Une Ile e4 plus cliaude que la mer qui l'environne , celle qui est montueuse l'est plus que celle (jui est unie , et celle qui est boisée que celle qui est nue. Il semble que la lumière sorte des végétaux éclairés du soleil en plein midi. Alors les sommités des épis d'un diamp et des graminées d'une prairie paraissent toutes lumineuses ; la v^étation des plantes s'accroît par leurs reflets. Un épi de blé mt^rit plus tôt dans une moisson qu'isolé , et les barbeaux fleurissent plus vite parmi les blés qu'en bordure dans les jardins.
Mais ces effets de la réverbération sont surtout sensibles dans les fleurs : ce sont des réverbères qui renvoient les rayons solaires de toutes parts ; elles paraissent proportionnellement plus grandes (fue le reste du végétal qui les porte. Voyez tm rhododendron ou un rosier fleuri , vous croiriez qu'une flamme est attachée à chacune de leurs fleurs; une lumière sensible s'en fait apercevoir au loin. Il est impossible qu'il ne sorte pas aussi quelque chaleur des fleurs. Façonnées en miroirs plans, concaves, paraboliques, et quelquefois vernissées , comme celles de nos bassinets , elles produisent encore plus fortement que les simples feuilles les effets des murs et des ados de nos jardins.
11 est possible qu'il y ail des fleurs entièrement patronnées sin* le soleil. Nous en trouvons daiis les orchis qui imitent la forme d'une abeille , d'antres des Hgui^es humaines , et sont pour cet effet appelées personnées. Pourquoi n'y en aoraît-il pas qui , dans leur intérieur, contiendraient une topographie de l'astre du jour, qui a snr dles tant d'influences? Les asters sont rayonnang comme des astres, dont ils portent le nom. La marguerite, comme nous l'avons vu, imite dans son disque entouré de pétales et couvert de fleurons, nn des hémisphères de la terre avec son éqoateur et ses genres de végétaux disposés en spirale. Il est possible qu'une fleur renfenne dans son sein le plan même du soleil ({ue nous refusent nos télescopes. Pourquoi n'y en aurait-il pas où seraient figurés les premiers linéamens de cet astre, lorsqu'il y en a tant qui nous représentent des figures d'msectes, d'oiseaux, et de têtes d'animaux et d'hommes? C'est aux botanistes qu'appartient le soin de ces reclierches ciuîeuses, quoiqne plusiein*s fois ik aient fmilé aux pieds les vérités les plus communes sans les apercevoir.
Nous avons vu aux liarmonies du soleil avec les végétaux , qu'ils en tiraient presque toutes leurs (|ualités ; que les fleurs de quelques uns, exposées tout 16 jour à la lumière, devenaient phosplioriques la nuit, tell&s que celles de la capucine bisannuelle; que c'était au soleil d'une part, et à l'homme de l'antre , que leurs genres étaient ordonnés ; que leurs fruits lui devaient en grande partie leurs couleurs et leurs saveurs; que leurs bois étaient des espèces d'épouges qui s'imbibaient de ses rayons pendant l'été , et nous les rendaient 'Cn feu l'hiver dans nos foyers; que c'était à ces rayons qu'étaient dues leurs lueurs phosphoriques, lorsqu'ils se décomposent d'eux-mêmes; et qu'enfin ils portaient des marques évidentes ||^ influences du soleil , par les couches annuelles dont ils se revêtent chaque année. Nous ne récapitulons ici ces harmonies passives que pour réunir totites celles de la puissance végétale avec le soleil. Nous en agirons de même pour celles qu'elle a avec les autres puissances.
Les végétaux ont aussi , comme nous l'avons vu ailleurs, des rapports très- marqués avec la lune. J'ai parlé des cercles concentriques des racines de quelques plantes, qui expriment le nombre de leurs mois lunaires, comme ceux des aiiMres celui de leurs années solaires. Je vais ajouter ici une obseivation que j'ai faite depuis peu snr les harmonies luni-solaires des arbres mêmes.
J'ai remarqué dans nn "morceau de planche de bois d'orme^ bien poli, douze rangées de fibres
DU SOLEIL ET DE LA LUNE
parallèles dans diacun des fiaiisceaux qui oomposaîoit la coupe longitudinale des couches annuelles de son Ironc. Sept ou huit de ces rangées de libres étaient d'une largeur très-sensible du côté de Tinlérieur de l'arbre , et les qtialre ou cinq du côté de l'extérieur l'étaient à peine. J'en ai conclu que ces douze rangs marquaient les douze lunes de chaque année dans la couche annuelle solaire du tronc ; que les sept on huit intérieurs, les plus sensibles, avaient été produits par les lunes du printemps, de Télé et de l'automne, pendant lesquelles la végétation a beaucoup d'activité; et que les quatre ou cinq rangs extérieurs à peine sensibles du faisceau étaient l'ouvrage des lunes inertes de l'hiver. Cette obsei'vaUon est certaine. Je ne doute pas qu'on ne la vérifie , non-seulement sur les bois d'orme coupé dans sa longueur , mais aussi sur les fibres de beaucoup d'autres espèces de bois. Elle prouve évidemment que les influences lunaires de diaque mois s'harmonienl avec les influences solaires de chaque année , et qu'elles ne sont pas moins sensibles dans les troncs des arbres (fue dans les racines et les bulbes de plusieui^s plantes que j'ai alléguées en preuve. Telles sont celles des ognons , des carottes, des betteraves, etc. , composées de roucbes qui sont toujours en nombre égal à celui des mois lunaires pendant lesquels ces végétaux ont vécu. Il serait à souhaiter que de semblables observations se fissent sur des bois de la zone torride, où la végétation est en activité tente l'année. Peut-être trouverait-on dans les couches annuelles de quelques genres les douze rangées lunaires de fibres bien distinctes. Peut-être seraient-elles confondues dans d'autres. Les couches annueUes ne paraissent presque point dans le bois d'ébène, dont l*aubîer est tout Manc et le cœur tout noir. J'en ai vu une espèce à Plie de France, dont le blanc et le noir sont mêlés , non par cercles , mais par plaques irrégulières. Cependant les cercles annuels , avec leurs fibres mensales , sont très-marffués dans les bols d'acajou et de rose.
An reste , les feuilles et les fleurs de la plupart des végétaux reflètent les rayons de la lune comme ceux du soleil. C'est même particulièrement sous leur influence que la belle-de-nuit et le convolvulus nocturne des Indes ouvrent leurs pétales qn'ils ferment pendant le jour. J'ai éprouvé une nuit un effet enchanteur de ces reflets lunaires des végétaux. Quelques dames et quelques jeunes gens de mes amis firent un jour avec moi la partie d'aller voir le tombeau de Jean-Jacques à Ermenonville : c'était au mois de mai. Nous primes la voiture publique de Soissons , et nous ïh quittâmes à dix lieues et demie de Paris , une lieue au-dessus
de Danimartin. On nous dit que de là à Ermenonville il n'y avait piis trois quarts de lieue. Le soleil allait se coucher lorsque nous mimes pied à terre au milieu des cliamps. Nous nous acheminâmes par le sentier des guérets , sur la gauche de la grande roule , vers le couchant. Noius marchâmes plus d'une heure et demie dans une vaste campagne sans rencontrer personne. Il foisait nuit obscure, et nous nous serions infailliblement égarés, si, par bonlieur, nous n'eussions aperçn une lumière au fond d'un petit vallon : c'était la lampe qui éclairait la chaumière d'un paysan. Il n'y avait que sa femme qui distribuait du lait à cinq ou six |ietils eufansde grand appétit. Comme nous mourions de faim et de soif, nous la priâmes de nous faire pailiciperau souper de sa famille. Nos jeunes dames parisiennes se régalèrent avec elles de gros p:iin , de lait, et même de sucre dont il y avait une assez ample provision. Noos leurs tînmes bonne compagnie. Après avoir bien reposé notre ame et notre corps par ce festin champêtre , nous primes congé de notre hôtesse , aussi contente de noti*e vûûte que nous étions satisfaits de sa réception. Elle nous donna pour guide l'alnéde ses garçons, qui, après une demi-heure de marche , nous conduisit à travers des marais dans les bois d'Ermenonville. La lune vers son plein était déjà fort élevée sur Thorizon , et brillait de l'éclat le plus pur dans nn ciel sans nuages. Elle répandait les flots de sa lumière sur les chênes et les hêtres qui boitlaient les clairières de la forêt, et faisait apparaître leurs troncs comme les colonnes d'un péristyle. Les sentiers sinueux où nous marchions en silence traversaient des bosquets fleuris dëlilas, de troènes, d'ébéniers, tout brillans d'une lueur bleuâtre et ccleste. Nos jeunes dames vêtues de blanc, qui nous devançaient, paraissaient et disparaissaient tour à tour à travers ces massifi de fleurs , et ressemblaient aux ombres fortunées des Champs-Elysées. Mais, bientôt émues elles-mêmes par ces scènes religieuses de lumière et d'ombre , et surtout par le sentiment du tombeau de Jean- Jacqnes , elles se mirent à chanter une romance. Leurs voix douces , se mêlant aux citants lohitains des rossignols, me firent sentir que, s'il y avait des harmonies entre la lumière de l'astre des nuits et les forêts, il y en avait encore de plus touchantes entre la vie et la mort, entre la philosophie et les amours.
HARMONIES VÉGÉTALES
DE L'AIR
Si la puissance végétale augmente la chalenr du soleil en la réverbérant, connue on n'en beut dou-
HARMONIES VÉGÉTALES
1er, elle doit étendre aussi son influence sur les couleurs de Talinosplière, en y réflécliissant sa verdure. Je suis porté à attribuer à la couleur verte des végétaux qui couvrent, en été, une grande partie de notre hémisphère, cette belle leinie d'énieraude que Ton aperçoit quelquefois, dans cette saison, au firmament,^ vers le coucher du soleil. Elle est rare dans nos climats; mais elle est fréquente entre les tropiques , où Tété dure toute Tannée. Je sais bien qu'on peut rendre raison de ce phénomène par la simple réfraction des rayons du soleil dans Fatmosplière , ce prisme sphérique de notre globe. Mais, outre qu'on peut objecter que la couleur verte ne se voit point en hiver dans notre ciel ,, c'est que je puis apporter , à l'appui de mon opinion , d'autres foits qui semblent prouver que la couleur même azurée de fatmosplière n'est qu'une réflexion de celle de l'Océan. En effet, les glaces flottantes qui descendent tous les ans du pôle noixl s'annoncent, avant de paraître sur l'horizon, par une lueur blanche qui éclaire le del jour et nuit , et qui n'est qu'un reflet des neiges cristallisées qui les composent. Cette lueur parait semblable à celle de l'aurore boréale, dont le foyer est an mflieu des glaces mêmes de notre pôle y mais dont la couleur blanche est mélangée de jaune , de rouge et de vert , parce qu'elle participe des couleurs du sol fermgtnenx et de la ver* dure des forêts de sapins qui couvrent noire zone glaciale. La cause de cette variation de couleurs , dans noti-e aurore boréale , est d'autant plus vraisemblable , que l'aurore australe , comme l'a observé le capitaine Cook , en diffère en ce que sa couleiu* blanche n'est jamais mélangée que de teintes bleues, qui n'ont Heu, selon moi, que parce que les glaces du pôle austral , sans continent et sans végétaux , sont entourées de toutes parts de l'Océan qui est bleu. Ne voyons-nous pas que la lune, que nous supposons couverte en grande partie de glaciers très -élevés, nous renvoie , en lumière d'un blanc bleuâtre , les rayons du soleil , qui sont dorés dans ndre atmosphère ferrugineuse? N'est-ce pas par la réverbération d'un sol composé de fer , que la planète de Mars nous réfléchit en tout temps une lumière rouge? N'est- il pas plus naturel d'attribuer ces couleurs constantes aux réverbérations du sol, des mers et des végétaux de ces planètes, qu'aux réfractions variables des rayons du soleil dans leurs atmosphères, dont les couleurs devraient changer à toute heure, suivant leurs différens aspects avec cet astre ? Comme Mars apparaît constamment rouge à la terre, il esl possible que la terre apparaisse à Mars comme une pierre bril-
lante des couleurs de Fopale au pôle nord , de celles de l'aigue-marine au pôle sdd , et toer à tour de celles du saphir et de l'Ànerandedans le reste de sa circonférence. Mais , sans sorto* de notre atmosphère , je crois que la terre y renvoie la couleur bleue de son Océan avec des reflets de la couleur verte de ses végétaux , en tout temps dans la zone torride, et en été aenieiiient dans nos dimats, par la même raison que ses deux pôles y réfléchissent des aurores boréales ûlUérentes, qui participent des couleurs de la terre on des mers qui les avoisinent.
Peut-être même notre atmosphère réfléciiit-elle quelquefois les formes des paysages qui annoiioent les lies aux navigateurs, bien long-temps avant qu'ils puissent y aborder. Il est remarquable qu'elles ne se montrent , comme les reflets de vcsdure, qu'à l'horizon et du côté du soleil couchant. Je citerai , à ce sujet , un homme de l'Ile de France qui apercevait dans le ciel les images des vaisseaux qui étaient en pleine mer; le céldire Vemet, qui m'a attesté avoir vu une fois dans les nuages les tours et les remparts d'une ville située à sept lieues de lui; et le phénomène du détroit de Sicile, connu sous le nom de Fée-Morgane. Les nuages et les vapeurs de l'atmosphère peuvent fort bien réfléchir les formes et les coilleurs des objets terrestres, puisqu'ils réfléchissenldans les parâies l'image du soleil au point de la rendre ardente comme le soleil lui-même. Enfin les eaux de la terre répètent les couleurs et les formes des nuages de l'atmosphère : pourquoi les vapeurs de l'atmosphère, à leur tour , ne pourraient-elles pas réfléchir le bleu de kl mer , la verdure et le jaune de la terre , ainsi que les couleurs diatoyantes des glaces polaires?
Au reste , je ne donne mon opinion que comme mon opinion. L'histoire de la nature est un édifice à peine commencé; ne craignons pas d'y poser quelques pierres d'attente : nos neveux s'en serviront pour l'agrandir , ou les supprimeront comme superflues. Si mon autorité est nulle dans l'avenir, peu importera que je me sois trompé sur ce point : mon ouvrage rentrera dans l'obscurité d'où U était sorti. Mais s'il est un jour de quelque considération, mon erreur en physique sera plus utile à la morale qu'une vérité d'ailleurs indifférente au bonheur d^ hommes. On en condura avec ratson (|u'il fout être en gaixle contre les écrivains même accrédités.
Si les couleurs atmosphériques reçoivent des modifications de la puissance végétale, la nature même de Talmosphère n'en éprouve pas de moins sensibles. Les forêts sen'ent d'abord de remparts contre les vents , dont elles détournent quelquefois
DE i;air.
Kt
le c«ars. Des bois plantés on abattns peuvent changer la températare d'une ^ande contrée; mats lorsqu'au printemps tous les végétaux se couvrent de feuilles , que les herbes des prairies et les Mes des gnérets imitent les flots de la mer par leurs ondulatioiis, lorsqu'un océan de verdure, si je puis dire, se répand sur une grande partie de notre hémisphère, et que les vents chargés de ses râianations les portent jusqu'au sein de l'océan aquatique, alors les qualités de l'atmosphère même se revêtent de nouveaux caractères. L'air méphitique des marais se trouve converti en air pur , comme l'ont prouvé des expériences utiles et curieuses. L'air pur se remplit de qualités balsamiques, qui produisent d'heureuses révolutions dans tous les êtres sensibles qui le respirent. C'est alora que l'air seul des campagnes, et surtout celui des montagnes, guérit des maladies chroniques , et fortifie tons les convalescens; c'est alors que tous les animaux s'enflamment des feux de l'amour. J'attribue les ardeurs de celte passion, qui les embrase la plupart au printemps, bien plus aux influences végétales dont l'air est pénétré , qu'à l'action même du soleil. L'augmentation de la simple chaleur ne suffit pas pour les faire naître. Les oiseaux naturellement amoureux , tels que les serins et les tourterelles, passent l'hiver dans des poêles très-chauds sans s'accoupler et sans faire leurs nids. Mais quand le soleil a rallumé les feux de la végétation , que les fleurs et les feuillages odorans exilaient de toutes parts leurs parfums, c'est alors que les premières étincelles de la vie sont disséminées dans les airs , que tous les êtres les respirent avec volupté, et qu'elles allument les feux de l'amour dans tous les cœurs. C'est aussi à Tépoqoe où la plupart des plantes abandonnent aux vents les dépouilles de leurs tiges , que la plupart des animaux pérUsent, ou vont chercher un air végétal et de nouvelles amours dans l'autre hémisphère, où le soleil rallumeles feux de la végétation. Ib naissent, aiment et meurent avec les plantes auxquelles ils sont ordonnés. Les carnivores seuls font exception à cette loi, car ils s'accouplent en liiverdans la saison où périssent tant de frugivores, conmie si la décomposition de ceux-ci produisait dans leur sang des émanations appropriées à leur nature. C'est peut-être par cette raison que l'homme, qui Yit de végétaux comme les uns , et de cliair comme les antres , est seul soumis , dans tout le cours de l'année , à l'empire de l'amour et à celui de la mort.
Nous avons vu aux harmonies aériennes des végétaux qu'ils étaient en rapport avec l'air par leurs irarhées, par la souplesse ou la raideur de leurs
tisses , par des racines , des ailerons , des griffes , et même par des lianes accessoires qui les mainte^ naienl contre les tempêtes. Nous avons observé aussi dans le développement de la puissance végétale qu'un grand nombre de ses genres étaient ordonnés particulièrement à l'air par la légèreté de leurs semences . ou par les volans qui les accompagnent, afin de les ressemer au loin. Enfin, nous avons remarqué que non-seulement les végétaux changeaient l'air méphitique en air pur, mais qu'ils le transformaient en letv propre substance, comme le démontre leur décomposition par la fermentation ou par le feu. On ne peut donc nier qu'ils ne tirent de l'air leur principale nourriture. Souvent j'ai vu des arbres dont les racines serpentaient dans de stériles rochers, porter jusqu'aux nues leur cime touffue et verdoyante. C'est sans doute pour recueiUlr leurs alimeas dans l'atmosphère, que les forêts y élèvent divers étages de feuilles, qui , comme autant de langues et de poumons, y pompent des sucs nourriciers en abondance. Je tirerai de cette observation une conséquence que je crois importante à notre économie rurale, c'est que les arbres tirant de l'air plus de nouniture que de la terre , un arpent de forêts doit rapporter beaucoup plus de bois au bout d'un siècle, que ses coupes réglées n'en produisent tous les dix ou vingt -cinq ans. Si on peut juger des grands effets par de petites expériences , je rapporterai ici celle que j'ai faite moi-même à Essonne sur un vieux peuplier de l'espèce de ceux que les paysans appellent peupliers du pays, dont les jeunes brandies, souples comme l'osier, servent aux mêmes usages, et rendent, par cela même, cet arbre bien préférable aux fragiles peupliers d'Italie. Cet arbre, planté sur le bord de la rivière il y a sans doute plus d'un siècle, avait été étêté dès sa jeunesse comme un saule , et produisant tous les ans un moyen fagot de menues branches de six à sept pieds de hauteur. Lorsque je fus devenu son propriétaire, je résolus de lui rendre sa crae naturelle , en sacrifiant chaque année tous ses rejetons, à l'exception de celui du milieu. En trois ans, ce rejeton unique est devenu ime tige de cinq pouces de diamètre par le bas , et de quinze pieds de hauteur , toute garnie de longues branches plus fortes et plus nombreuses , à elles seules , que toutes celles que le tronc aurait fournies dans le même espace de temps. Si sa tige continuait de s'élever avec la même vigueur , et si le peuptier entier croissait dans les mêmes proportions depuis sa plantation, il est hors de doute que non-seulement ses branches produiraient à la fois plus de fegots que toutes les petites coupes qu'on a feites an-
HARMONIES VÉGÉTALES
nuellement sur sa tête , mais que le tronclui-mémc donnerait dix fois pins de bois : car cet arbre vient à qnatre-vingts et cent pieds de hauteur. Les végétaux tirant par leurs feuilles leur principale nourriture de l'air, plus ils s'élèvent, plus ils profitent. C'est doue une très-mauvaise économie de couper les forêts en taillis; un pareil système nous prive des étages multipliés de bois que nous donneraient les arbres parvenus à leur hauteur naturelle , et les réduit à une simple coupe de buissons. Si on mettait bout à bout celles qui se font tous les dix ans dans nos taillis, pourraient-elles être corn* parables à celles des troncs des arbres de haute futaie au bout d'un siècle ? Je ne parle pas des autres avantages des forêts, des sons-bois qui croissent sous leurs ombrages, des abris qu'elles donnent contre les vents , et de la fraîcheur qu'elles conservent aux terres et aux ruisseaux.
HARMONIES VÉGÉTALES
DE L'EAU
Nous avons parlé, aux harmonies aquatiques, des végétaux, de leurs feuilles qui font l'ofGce de poumons et de langues pour aspirer et recueillir les eaux aériennes; des formes carénées d'un grand nombre de leurs fruits , pour se ressemer au loin en voguant sur les eaux rapides; de leurs raines , qui leur servent de suçoirs pour pomper les eaux souterraines. Nous verrons comme l'eau , changée en sève, se transforme ensuite, par la médiation du soleil et de l'air, en feuilles, en fleurs, en fruits , en écorce et en bois solide. Nous avons démontré comment l'ordre harmonique avait distribué les végétaux en ime multitude de genres , dont un grand nombre appartient particulièrement aux eaux, tels que les peupliers et les saules; aux neiges, tels que les sapins et les cèdres; aux eaux •en évaporation, comme tes champignons et les mousses; aux eaux [duviales, tels que les pins et les chênes; aux eaux de la mer , tels que les littoraux maritimes et les plantes sous-marines, comme les algues et les madrépores même, si toutefois ceux-ci sont des végétaux.
La puissance végétale , après avoir reçu des eaux «me partie de ses développemens , étend à son tour sur dles son influence. Elle les change d'abord en bois qui, par sa décomposition, devient ensuite terre végétale. C'est à Paccroissement progressif de cette terre qu'il font attribuer la diminution successive des eaux sur toute lasurfece du globe; c'est dans les vallées et dans leurs couches profondes qu'il faut chercher les anciens fleuves qui les
remplissaient autrefois. Ils sont maintenant ensevelis dans leurs humus. Semblables aux habitans de l'antique Egypte, qui ne présentent plus que des momies immobiles pénétrées d'aromates, les grands fleuves et les bras de mer qui ont sillonné le globe gisent maintenant, transformés en terre végétale, au fond des vallons qu'ils ontcreosés, et au pied des rochers qu'ils ont escarpés. On n'y voit plus d'eaux vivantes; on n'y voit que des misseaux vagabonds, semblables à ces hordes d'Arabes errantes aujourd'hui en petit nombre snr les tombeaux des nations populeuses qui élevèrent les pyramides.
La puissance végétale s'accrott de jour en jour aux dépens de l'Océan; elle en végétaÛse le bassin. Elle a formé par ses débris les sables moiivans et les grands bancs de vase qui sont à l'embouchure des fleuves et au sein des mers , tels que les hautsfonds du golfe du Mexique, le banc de Terre- Neuve et celui des Aiguilles, près du cap de Bonne-Espérance. J'ai navigué dans la Manche, la Méditerranée, la mer Baltique, Tooéan Atlantique et l'océan Indien , et j'ai remarqué qne la plupart des sondes que l'on y prenait aux attérages, même hors de la vue de terre , amenaient du fond une vase onctueuse et verdâtre , qui devait évidemment son origine aux végétaux. Ce sont lenrs dbsolutions sulfureuses et bitumineuses qui , se dégageant , au fond des eaux , des parties ignées du soleil et des molécules de l'air qui les ont formées dans l'origine, entretiennent sur les rivages les tremblemens de terre et les feux des volcans. Qne dis-je! cet humus maritime se couvre à son tour d'une infinité de plantes , dont la plupart sont inconnnes à nos botanistes. A certaines saisons, elles se détachent du fond des mers en si grande quantité , qne toutes les grèves en sont jonchées. J'en ai vn l'océan Atlantique couvert pendant ph» de qnatrevingts lieues, entre l'Amérique et l'AfHqne. H y en a de plus septentrionales, qui fournissent des fourrages aux bestiaux des habitans de l'Islande et des Orcades; quelques-unes fournissent aussi des sels de soude, et toutes un excellent engrais aux terres. Ainsi l'Océan a ses prairies sous-marines, et ce sont les tempêtes qui les fauchent pour les besoins de l'homme.
Mais il est inutile d'aller chercher an fond des eaux des preuves de l'accroissement annuel de leur lit par les intermèdes des puissances végétale et aquatique. Il y en a d'évidentes dans nos continens. L'Egypte s'agrandit chaque jour par des allnvlons du Nil , et la plage d'Aigues-Mortes par celles du Rhône. Les marais de la Hollande , du Labrador et des vastes embouchures de l'Orénoqne et de l'A-
DE LEAU
mazone, sont encombrés des débris de differens genres de végélaiix destinés à ces altérissemciis. Que dis-je ! une lie peut naître d'une noix. Cook et Forster ont yu, au sein de la vasle mer du Sud, des lies naissante^ s'élever an-dessus de son niveau par de simples cocos^échonés sur des écueils de macbépoies. Ces cocos y avaient prodoit des |>al- Hiicri qm y par la chute de leurs feuilles et de leurs froilSy oommient diaque année leur sol aride ff ane coocbe légère d'humus.
On pourrait, par le seul moyen de la puissance végétale y rendre d'one part aux sommets nusde nos montagnes Fhnmus dont ils sont dépouillés , et les anciennes sources de leurs fleuves, et d'autre part , aœédier et assainir les marais de lenrs embouchures. Les arbres montagnanls, tels que les sapins, les mélèzes , les cèdres , et tous ceux du genre des pins, sont très-propres à attirer et recueillir, par lears folioles réunies en pinceau , les vapeurs de l'atniosplière des montagnes, et en couvrir le sol par leurs débris. D'un autre côté , les arbres aquatiques , tels que les saules , les aunes , les peupliers , mnt , parleurs racines, autant de machines hydrauliques. Ils pomperaient sans bruit l'eau des marais , en changeraient le méphitisme en air pur , et par ienrs dépouilles annuelles en transformeraient le sol ingrat en terre féconde. Bien des arbres pourraient servir à la fois à ces deux usages. On a trou- Té que Tévaporation du feuillage d'un grand chêne montait à des milliers de tonneaux par an : son aspiration daiw les montagnes doit être égale à son expiration dans les vallées.
Si Fean était toujours dans son état naturel de glace, eDe serait un obstacle perpétuel à la puissance végétale ; mais elle en est le plus grand véliicdle dans l'état de fluidité qu'elle doit à la chaleur do soleO. En vapeurs, die gonfle les semences et les Êdt germer; en gouttes de pluie , elle coule de- \im les feuillet des végétaux jusqu'à leurs racines , qoi s'en imlMbent ; en nappes , elle en reflète les images dans son sein; en ruisseaux et en fleuves , eUe voiture leurs firuits et les transporte sur les rivages lointains ; enfin , en océan , elle les fait circuler par ses courans, et les ressème jusqu'aux extrémités du monde. Les courans de l'océan Indien charrient des cocos et une multitude d'autres semences jusque sur les écueils de la mer du Sud. C'est d'après l'éinigratioii annuelle de ces fruits que j'ai posé les premiers fondemens de la tliéorie du mouvement des mers. C'est à leur exemple que j*ai invité les navigateurs à liasarder quelques projectiles pour étendre les conmiunications du genre humain par tout le globe. Je puis encore citer ces deux bouteilles, dont la première, jetée par un
Anglais dans la baie de Cadix, fut péehée sur les côtes de Normandie , avec une lettre adressée «^ Londres ; et dont la seconde , mise à la mer à cent vingt lieues de la côte d'Espagne , a attéri sur le cap Prior avec une lettre à mon adresse. J'ai appris qu'une ttt)isième bouteille avait été jetée, il y a plusieurs armées, à deux cents lieues au nord de l'Ile de France, et qu'elle avait abordé dans cette Ue. Le billet qu'ele renfermait y est déposé dans les archives de l'intendance.
Mais pourquoi ne nous servirions-nous pas des courans réguliers de l'océan Atlantique , qoi descendent alternativement des pôles, pour transporter jusque sur nos rivages dépouillés de bois les arbres des forêts qui se perdent dans le nord de f Europe et de l'Amérique? Pourquoi n'exécuterioRS-nous pas en grand ce que nous faisons tons les jours eu petit? Le Rhin, la Neva, la Seine, sont chargés tous les ans de grands trains de hoLs que les courans de ces fleuves voiturent depuis leurs sources jusqu'à leurs embouchures. J'ai vu en Hollande, sur un de ces. trains, composé de bois de charpente,, des maisons entières avec leurs familles. Pourquoi n'en hasarderions-nous pas de semblables sur l'océan Atlantique, dans le milieu de l'été , lorsque cet océan descend du nord comme un fleuve paisible et majestueux ? On a envoyé autrefois des charpentiers couper à grands frais le bois de teinture de la baie de Campêche, et le pré parer pour le commerce. Des pécheurs vont tous les ans , à travers mille périls , harponner la baleine jusque dans les glaces du nord. Que dis-je! il y a quelques années, on a vu un vaisseau aDer faire un chargement de glace sur le banc de Terre-Neuve, parce que cet objet de luxe, en été , était rare à tendres. Ne serait-il pas bien plus utile et plus aisé de couper, dans le hord de l'Amérique , tant d'arbres qui pourrissent en vain dans ses forêts? On peut y tailler les troncs des sapins et des chênes tout entiers avec leurs écorces brutes, les lier en trains avec les branches longues et souples des bouleaux , et l&s abandonner an cours des fleuves jusqu'à la mer, dont les courans les amèneraient sur nos riva^^. Il ne faudrait que quelques chaloupes à voiles pour les remorquer. Ces trains mobiles sont peut-être plus propres à résister aux agitations des flots , qu'un assemblage solide de cliarpente. Les Russes en font des ponts floClans très^urables sur les cataractes des fleuvas. J'ai traversé , sur un pont send)lable, celle de Nislot, aussi agitée qu'une mer en tourmente. Ainsi nous pourrions voir les arbres de l'Amérique remonter la Seine , et nous apporter , du nord et du sein des eaux, la matière du feu.
HARMONIES VÉGÉTALES
HARMONIES VÉGÉTALES
DE LA TERRE
Si la puissance végétale rétléclûl et augmente la chaleur du soleil ; si elle végétalise Falmosphère et les eaux , elle n*a pas moins d'influence sur le globe solide de la terre, dont elle étend la circonférence d'année en année. Nous avons vu , aux hannonies (orestres des végétaux, qu'ils étaient pounus de racines de diverses configurations, dont les imes, divisées en filets , étaient propres à pénétrer dans les sables; d'autres, en lon^s coi-dons et en pivots, à s'enfoncer dans les terres solides; d'autres, en forme de ventouses et de plaques, à se -coller aux rochers et à en tirer leur nourriture. Nous avons observé aussi que les végétaux étalent ordonnés en genres^et en espèces aux divers sites du ^lol)e, les uns aux monts éoliens, d'autres aux montagnes 4ittoraIes, fluvitiales ou maritimes , d'autres aux plaines; que leurs semences étaient proportionnées à ces différens sites, les unes étant fort légères ou garnies de volans, pour s'élever sur les hauteurs; •d'autres de formes carénées, pour voguer dans le lit des fleuves et des mers, et aborder sur leurs rivages ; d'autres enfin arrondies , pour rouler sur une surface, et se ressemer loin de la tige quiies a produites. Nous avons vu enfin que la puissance végétale, par ses débris, étendait de jour en jour des couches d'humus , depuis les sonunets des plus liautes montagnes jusqu'au fond du bassin des jnevs.
Nous Fetronvons ces «couches dans l'intérieur du globe , à plus de deux cents pieds de sa surfâce. Les lits de tourbe et les couches de diarbon de 4eriEe*s'enfoncent dans sa profondeur. Ce ne sont cependant que des t rit us de plantes ou des débris d'anciennes forêts, recouverts de fossiles. Il y a en Hollande de ces terres végétalessouterraines, .qui ne sont composées que de liantes des Indes; on y dislingue encore les feuillages des palmiers. Telle est celle qui s'étend depuis les environs d'Amsterdam jusqu'à ceux de Maesiricht , et dans le voisinage de 4aqueUe on a trouvé des oursins de mer et des mâchoires de crococfiles incrustés dans la pierre. Quelle révolution subite du globe les a ensevelies dans le sein de la terre? N'est-ce pas, comme nous l'avons vu , le mouvement en spirale de l'O- «éan , qui en laboure la surface ? Les débris fossiles •de la puissance animale sont incomparablement plus nombreux que ceux de la vitale, comme on peut le voira la profondeur des canières de pierre calcaire et de marbre, formées par les coquillages et les madrépores broyés par les mers et amalgamés par les siècles. Ce sont des pièces toujours
croissantes de ce grand sarcophage du globe, qui s'accroît cliaque année des squelettes de ses habîtans.
Mais si la mort est permanente sur la terre, la AÎe, comme un fleuve, descend perpéCoellemeitt des cieux. Aristote avait d^ni la matière brute, celle qui est formée par juxta-position, et la matière organlnée, celle qui est assemblée par intossusception. Quoique la première définitioa puisse s'appliquer aux cylindres qui revêtent chaque année les troncs organisés des arbres , il n'en est pas moins vrai que la seconde ne convient qu'aux corps vivans. Par exemple, il semble qu'une aroe végétale, descendue du ciel, s'introduise dans la semence contenue dans l'ovaire, la développe ensuite , et l'accroisse de dedans en dehors, jusqu'à ce que, parvenue au dernier teniie de sa grandeur et de sa durée, elle retourne aux lieux d'4iti elle est partie. Si notre ame raisonnable pouvait voir le ciel inteUectuel, peut-être verrions-nous les formes animées et les premiers patrons des végétaux en descendre -parmi les rosées, les plaies et les orages qui doivent les revêtir, et qui tombent dueiel physique. -Quoi qu'il en soit, il est biea certain que chaque plante laisse sur le globe mie dépouiHe solide et permanente , et que c'est de la somme totale de ces débris de végétaux que le ^lobe augmente annuellement sa circonférence. Si on pouvait percer sous la ligne un trou jusqu'411 noyau de granit qui parait former sonintérienr, on trouverait son enveloppe composée de couches fossiles végétales et animales , disposées conune les couchesannnellesquientourent le tronc des aii»ies.
Les couches d'humus doivent croître plus vite dans les zones torridiennes^ où la TégétatioD dure toute l'année, que dans les Xempéréos, où elle n'a d'action que pendant six mois. Elles s'étendent sur la surface de la zone torride terrestre , au moyen de ses fleuves, dont la plupart, débordés et repoussés par la mer dans la saison pluvieuse, couvrent la terre et l'exhaussent par leurs allnvions : 4el8 sont l'Amazone, TOrénoque, le Nil, le Sénégal, Je Zaïre, et la plupart de ceux des contrées torridiennes de l'Asie et de l'Afrique. D'un autre côté , la zone torride aquatique remplit chaque jour son bassin de madrépores, espèces de végétaux pierreux animalisés. Les zones torrides du globe croissent, d'année en année, en soKdilé et en élévation. L'équilibre se maintient entre elles et avec les autres zones, au moyen des zones glaciales. L'hémisphère boréal, chargé du plus grand poids des continens , s'incline cinq ou six jours de plus vers le soleil , de manière que son été est plus long que son hiver. Il est probable qu'il resterait sta-
DES VÉGÉTAUX
SS
tHNinaire dans cette position, si rhémisphère austral, surchargé à son tour d'une plus grande coupole de glace par l'absence prolongée du soleil , n'otiéissait à ce levier mobile, et ne se rapprochait de l'astre du jour. Des deux moavemens versatile et alternatif des zones glaciales se forme, chaque année, le mouvement des saisons, et sans doute celui qui diange, avec les siècles, les pôles de la terre, pour y étendre de plus en plus la puissance végétale.
Il est évident que notre globe a é^ formé d'abord pour porter des végétaux. Si sa surface était trop compacte, les tendres racines des herbes ne pourraient la percer; et si elle était trop légère , les gros troncs des arbres n'y auraient point de solidité. Si elle était tout unie, comme auraient dû l'engendrer les seules lois de la rotation , les vents y soufBeraient trop fort , les eaux la couvriraient en entier; et en supposant qu'une zone sèche s'élevât au-dessus d'elle par la force centrifuge, les végétaux n'y trouveraient ni ados ni abri. Si , d'un autre côté, notre terre n'était pas ronde; si , par exemple, elle était carrée, elle aurait beaucoup d*endroits que le soJeil n'éclairerait jamais ; si , étant ronde, elle ne tournait pas sur elle-même chaque jour, un de ses hémisplières serait tou|ours plongé dans la lumière, et l'autre dans les ténèbres; si elle ne circulait pas obliquement autour fin soleil chaque année, les végétaux auraient tonjoura la même saison dans chaque hémisphère; enfin , si ses pôles ne variaient pas avec les siècles , rOcéan, obstrué à la longue par les débris des végétaux, se trouverait de niveau avec les conlinens. Il est à présumer que les terres planétaires que nous apercevons dans les deux sont soumises â des harmonies semblables. La puissance végétale doit s'étendre dans tous ces mondes , comme la puissance solaire. Elle doit , de siècle en siècle , en accroître les sphères et en varier les pôles. Elle est nu arbre de vie, dont les racines sont dans le soleU, les tiges dans les planètes, les branches dans leurs satellites, et dont les plus petits rameaux s'étendent jusqu'aux comètes invisibles qui parcourent les extrémités du système de l'astre du jour.
HARMONIES VÉGÉTALES
DES VÉGÉTAUX
Nous avons vu que chacune des puissances élémentaires sliamioniait avec elle-même et avec les antres : Fair est en équilibre de température et de niveau avec l'air, l'eau avec l'eau. Toutes les parlies de la terre se. supportent comme celles d'ime
voûte, en pesant toutes ensemble vers un centre commun. Chacun des trois élémens parcourt I» sphère des douze harmonies physiques et morales par des contrastes et des consonnances , d'où résultent les genres et les espèces diverses des vents , des mers et des montagnes. Il en est de môme de la puissance végétale.
Lai plus importante de ses liarmonies est sans contredit la conjugale. Elle ne divise pas les végétaux, comme les animaux, en deux grandes moitiés de mâles et de femelles ; mais elle réunit , dans la plupart des vitaux , la foculté reproductive ,, de manière qu'elle est inhérente à leur tronc même. Nous avons considéré ailleurs les fibres de la tige d'un végétal comme autant de plantes particulièi'es réunies sous la même écoroe. Nous sommes portés à croire que ces fibres sont mâles et femelles dans les végétaux qui ont les deux sexes , et que de leur union résulte la foculté qu'ils ont de se reproduire par des boutures. Ce qui nous porte à adopter cette opinion, c'est que cette foculté n'existe pas toujours dans les végétaux dont les sexes sont séparés, connue les palmiers-dattiers; car, si on en coupe la tête , le tronc périt , sans pousser même de rejeton. Notre idée paraîtra tout-à-foit vraisemblable, si l'on considère que les animaux dont les^ sexes sont séparés ne peuvent se régénérer par boutures ; leurs parties divisées perdent la vie surle-champ , tandis que les hermaplm)dites b conservent, tels que les vers de terre ou lombrics, dont les tronçons , comme les végétaux bisexes , deviennent des êtres parfidts et se reprodui^nt , suivant les expériences de Deleuze et de Bonnet. Il semble donc que la flamme de la vie et de l'a- HKKU* soit attachée à la réunion de la fibre mâle et femelle , comme la flamme d'une lampe à sa mèche , conipo^ de fil et de coton. Les végétaux et les animaux hermaphrodites nous en montrent la preuve. Cette harmonie existe momentanément dans la réunion de ceux dont les sexes sont séparés , non-seulement pendant leur vie, mais même après leur mort.
L' Ancien-Testamentdit que David devenu vieux eoucliait avec une jeime fille, uniquement pour se ranimer; et Plutarque rapporte qu'à Rome les^ bri^leurs de corps dans les funérailles, mettaient on corps de femme sur dix ou douze d'hommes » pour les mieux ^re flamber.
Il y a électricité entre la fibre mâle et la fibre femelle , dans toutes les puissances de la nature. C'est sans doute parce que l'une et l'autre sont réunies dans la plupart des végétaux qu'ils se reproduisent non-seuîementpar leursseniences,mai8 par leurs tiges , leurs branches et même leiin feuilles.
HARMONIES VÉGÉTALES
Par cette fécondité conjugale, active dans toutes ses parties, ils fbrmententreeui un immense résenuqui enveloppe le globe et s'étend des espèces aux espèces et des genres aux genres. Qui n'a pas senti k la vue d'une forêt ou d'une siiu|)le prairie qu'il existaK d'autres lois que celles de la végétation? Ici, le chèvre-feuLlIe ram[)ant embrasse de ses guirlandes de fleurs le tronc rond et raboteux du chêne, et là, une vigne a reçu des mains pour se jouMlre aussi d'une union sororale à l'ormeau rameux. Les herbes mêmes des prairies offrent entre elles des accords ravissans ; leurs fleurs , varices de tant de couleurs , sont des couclies conjugales. Leurs semences aigreltées qui volent dans les airs résultent de l'harmonie maternelle. Leurs familles s'emparent des sites les plus âpres , et se réunis- «sent en tribus et en légions pour se supporter mutuellement contre les vents. Les espèces des végétaux cônsonnent avec leurs espèces , et leurs getu'es contrastent avec leurs genres. La nature nous montre les plantes par vastes amphithéâtres, et la iMHanique dans des pots. Mais une graminée n'a pas les harmonies d'une prairie, ni un arbre isolé celles d'une Ibrêt. C'est dans l'ensemble des végétaux que sont répandus les sentimens de grâce, de majesté , d'immensité que nous font naître les paysages. Qui n'a étudié les plantes que brin à lirin , ne connaît pas plus la puissance végétale que celui qui n'aurait observé i)u'un homme isolé ne connaîtrait les rapports des familles, des tribus, des naiions, du genre humain.
L'homme seul , sans aucun besoin physique, est louché des harmonies mutuelles des végétaux . L'insecte aux yeux microscopiques cherche sa pâture sur cette feuille qui lui semble une vasle prairie; le bœuf aux grands yeux mugit de plaisir à la vue du pâturage ondoyant, qui ne lui apparaît que conmie une seule feuille : l'un et l'autre ne sont mus que par leur appétit ; ils n'admirent dans les plantes ni les canaux séveux qui ravissent d'ctonnement les naturalistes, ni les bouquets qui font paliiiter le sein des bergères; mais l'homme est sensible à toutes leurs harmonies, et ce sentiment se développe en lui avec le fll de ses jours, finfant à la mamdie , il sourit à la vue des fleurs ; dès qu'il peut marcher, il aime à courir sur le pré qui en est émaillé; dans l'adolescence , il assortit pour sa maltresse le jasmin et la rose; dans la jeunesse, il groupe pour elle en berceaux les ébéniers, les liks : oe sentiment organique augmente en lui avec les années et la fortune. Est-il riche, et joint-ii à ses richesses les lumières que lui (mt acquises les Vaillant , les Jussieu et les Linnée, il lui feut chaque joor des eqièoes et des genres nouveaux. Il
voudrait mettre toutes les fleurs de FAsie dnif son jardin , et toutes les forêts de l'Amérique dans son parc. Mais les plaisirs que donne la botaniqoe aux savans riches n'approchent pas de ceux que donne la nature aux ignorans pauvres, mais sensibles.
Le piéton qui part dès le point du jour, admire le paysage que l'aurore développe peu à peu devant hii. Ses regards se reposent tour à tour avec délices sur des prairies tout étincelantes de rosée , sur des forétsagitées par les vents, sur des rochers rnoossus, et jusque sur les arbres ébranchés des grandes rootes, qui apparaissent de loin comme des géans ou des tours. Souvent son chemin l'intéresse plus que le lieu où il doit arriver, et le paysage plus que les liabitans. Ce sont ces réminiscences végétales qui nous rendent si chers les jours rapides de notre enfimoe, et certains sites de cette terre que nous parcourons comme des voyageurs. Nous en transportons partout les ressouvenirs avec les images^ Des prairies toutes jaunes de bassinets, bordées de pommiers couverts de fleurs blanches et roees, me rappellent les printemps et les prairies de la Normandie; des algues brunes, vertes, pourprées, suspendues à des rodiers de marne tout blancs , les fiilaises du pays de Caux ; des aloès et des caroubiers, les collines blam^hes et stériles de File de Malte; des bouleaux au feuillage léger, entremêlés de sombres sapins , les forêts silencieuses et paisibles de la Finlande; des palmistes et les bambous murmurans, l'Ile de France et ses noirs gémissant dans l'esclavage; enfin, à la vue d'un fraisier dans un pot sur une fenêtre, je me rappelle l'époque fortunée où, persécuté par les hommes, je me réfugiai dans les bras maternels de la nature.
Ce charme des hanuonies végétales s'étend à tous les temps» à tous les lieux , à tous les âges. Il inspira dans des jardins les premières leçons de la philosophie à Pythagore, à Platon, à Épicure. Il accompagne les hommes jusque dans le sein de la mort : beaucoup de mourans ne s'entretiennent que des voyages qu'ils veulent foire à la campagne ; des âmes cruelles même en sont émues. Danton , complice des massacres du 2 septembre , s'écriait en soupirant dans sou cachot : « Ah ! si je pouvais voir un arbre ! » Malheureux ! puisque ce sentiment naturel subsistait dans ton cœur, tu n'étais donc pas tout-à-fait dépravé !
Si le globe de la terre offre dans chacun de ses liorizons plusieurs paysages, il est probable que les autres planètes en ont aussi qui leur sont particuli^, et dont les végétaux diffèrent plus des nôtres que ceux du nouveau monde ne diffèrent des végétaux de l'ancien. Chaque planète, tournant
DES ANIMAUX
sans pesae. sur eBe-mème, doit préseoier dans sa ciiOQoférenoede DonveUesinodificatioas de [a puisamoe Y^étale, éclairées par des aurores, des priatemps, des étés, de quelques jours, de quelques oiois, de plusieurs anoées : toutes les harmonies de la végétation doivent s'y montrer à la fois et foccessiveme&t. Elles se présentent toutes ensemble avec leurs disques , leurs lunes et leurs anneaux émaillé» de fleurs el de verdive , comme des pierreries étinoelantes de mille et mille couleurs. Toutes drcuient autour du soleil , formant une harmonie céleste et étemelle pour ses heureux habitans. Tantôt disséminées dans les cieux, elles composent une couronne autour de l'astre du jour et de la vie; tantôt rangées à la file les unes des autres , elles représentent une longue guirlande dont il est le chef; vous diriez d'un chœur de nymphes parées d'habits toujours divers, qui célèbrent une fête éCemdle autour d'un frère, d'un époux et d'un père. Mais que dire des végétaux qui décorent le globe même du soleil? Aucun œil sur la ten*e ne les a jamais vus, et aucune langue humaine ne pourrait en exprimer la magnificence.
HABUOI«iIES VÉGÉTALES
DES ANIMAUX
Nous avons donné au commencement de ces harmonies un aperçu des rapports que les végétaux avaient avec les animaux par la variété de leurs espèces , dont les genres prototypes étaient destinés particulièrement à l'homme. Nous allons présenter ici lés relations que les animaux ont avec les végétaux par les organes de la vue , de l'ouïe, de l'odorat, du marcher, du goût et des sécrétions. Nous parlerons , aux harmonies animales des végétaux, de la souplesse et de l'élasticité des herbes qui fournissent tant de litières aux animaux; des dmes feuillées et des rameaux des arbres qui leur présentent de toutes parts des toits et des abris. En général, les petits végétaux sont ordonnés aux quadrupèdes , et les grands aux oiseaux , par une hannonie qui lie les extrêmes dans la nature. I^es harmonies végétales des animaux, dont nous allons parier, devraient être rapportées k la puissance animale, et les animales des végétaux à la puissance végétale, dont nous nous occupons ici; mais oes deux puissances se croisent , afin de se maintenir el de se fortifier l'une par l'autre. Sans la végétale, les animaux ne subsisteraient pas; sans ranimale, les végétaux s'étoufferaient par leur propagation même. Elles composent, pour ainsi dire, dans leur réunion, une riche étoffe dont la végdale est la chaîne, et l'animale la trame. Je
n'en présente ici que l'envers avec ses fils , afin de montrer l'industrie de leur tifisu : j'espère en mon-? trer plus tard le dessus dans toute sa fraîcheur.
Les végétaux ont beaucoup de rapports qui paraissent étrangers à leur végétation. Ils portent, en général, bien plus de graines qu'il ne leur en faut pour les reproduire. Un grand nombre de semences sont entourées de pulpes superflues à leur germination. Les graminées ont une mollesse qui les rend incapables de résister long-temps aux vents, et siutout aux hivers. Elles seraient plus fortes et plus durables si elles étaient Ugneuses. Poiu-quoi une herbe n'est-elle pas de bois comme un petit arbre? Pourquoi, parmi les genres des arbres, y eu a-t-il sur le même sol qui restent toujours faibles et humbles, conune ceux des arbrisseaux et des buissons, tandis que d'autres s'élèvent à des hauteurs prodigieuses? Pourquoi enfin y en a-t>il qui sont hérissés d'épines? La nature qui ne Élit rien en vain semble ici s'écarter de sa sagesse, et se livrer à des caprices et à des excès; mais ces superfluités sont des prévoyauces et des pierres d'attente dans l'édifice de sa puissance. Les végétaux sont destmés aux animaux auxquels il fallait des alimens , des litières , des toits et des forteresses.
C'est pour leur faire apercevoir de loin les fruits des végétaux dans leur maturité, que la nature les fait contraster alors de couleur avec les feuilles qui les ombragent. Chaque espèce de végétal même a SCS teintes q.i invitent l'espèce d'animal à laquelle elle est destinée à s'en rapprocher, et qui forment avec elle des contrastes du plus grand agrément. Ainsi, le merle noir vole en sifflant vers la cerise l>onrprée; et le taureau, semblable à un rocher, mugit de joie et hâte son pas pesant à la vue des prairies en fleurs. C'est pour saisir de loin ces con venances végétales, que les animaux ont des yeux dont la portée s'étend à de grandes distances par la médiation de la lumière de l'astre du jour.
Les nuits mêmes sont favorables à leurs recherclies par le moyen des vents. Les sons que plusieurs fruits mûrs rendent dans leur chute sont en liarmonie avec l'ouïe des animaux. En Amérique, les siliques brunes el résoimantes du canneficier appellent, par lem* cliquetis, les oiseaux qui ne peuvent les voûr de lom. Au sein même de l'obscurité la plus profonde , le fruit noir du genipa, qui fait en tonâbant le bruit d'un coup de pistolet, invite à la pâture les crabes qui ne voyagent que de nuit; et dans nos forêts, la chute des folnes et des glands fait accourir les sangliers sous les hêtres et sous les chênes.
Mais c'est principalement par les odeurs que les
HARMONIES VÉGÉTALES
plantes attirent les animaux. C'est pour eux qu'elles étendent leurs émanations à des distances prodigieuses, et c'est |>ar l'organe de l'odorat qu'ils distinguent l'aliment qui leur est propre. Tout animal flaira ce qu*il veut manger : la théorie de sa botanique est dans son odorat. Ce sens exquis est l'avant-coureur du goût ; aussi la nature l'a-t-elle placé immédiatement au-dessus. Il est remarquable que la vue, l'ouïe , l'odorat et le goût, sont distribués dans la tête , dans le même ordre que les élémens sur le globe; c'est-à-dire, la lumière, l'air, les va[)eurs aquatiques, et la terre, et que ces sens forment , comme les élémens auxquels ils correspondent, une progression descendante en étendue, et ascendante en jouissances. La vue s'étend de plus loin , mais le goût jouit de plus près. La vue ne saisit que la surface des corps, le goût en pénètre l'intimité, annoncée par l'odorat. Nous observerons cependant que la nature, qui a compensé toutes choses, n'a donné qu'un odorat trèsfaible aux oiseaux, qu'elle a doués d'ailleurs d'une vue perçante , et de la fecilité de s'élever sur des arbres afin de voir de loin. Au contraire , elle a doimé aux quadrupèdes qui vivent à terre et dans les herbes une vue assez bornée, mais elle y a joint un odorat très-subtil. Un oiseau granivore ne juge guère de ses alimens que par leur forme et leur couleur. Une poule ne flaire pas son grain ; mais s'il lui est étranger, elle Téparpille avec son bec et ses pâtes, et le considère de tous côtés avant de l'avaler: c'est peut-être par cette raison qu'elle ne mange pas pendant la nuit. Le cheval , au contraire, se repaît dans l'obscurité comme à la lumière ; mais lorsqu'on lui présente son avoine , il ne manque pas de la flairer ; et si l'odeur lui en déplaît, il s'en abstient. Le chat , dont l'odorat est bien plus subtil , comme celui de tous les animaux carnassiers, parce qu'ils ne cherchent leur proie que la nuit , ne reçoit pas même la nourriture iounédiatement de la mam de son maître ; il semble qu'il craigne de confondre les odeurs de l'une et de l'autre; il faut la lui mettre à terre, afin qu'il puisse l'odorer à part, et juger de ses convenances avec son estomac.
Mais c'est le goût qui assure à l'animal que son aliment est analogue à ses humeurs. Par le plaisir qu'il excite dans ses papilles nerveuses , il en fait jaillir une liqueur savonneuse, appelée salive, qui est le plus puissant des digestif. Avant d'entrer dans quelque analyse à ce sujet, nous observerons que c'est pour ce sens si varié dans les animaux , que les végétaux ont des saveurs innombrables auxquelles sont attachées , si je puis dire, toutes les modulations de la vie. La plupart des plantes ne
se distinguent que par des nuances de verdure qui souvent se confondent à nos yeux; mais elles diffèrent toutes par des odeurs, et surtout par des saveurs très-variées c|ui déterminent leurs vertus. Il est bien étonnant que la botanique n'ak employé jusqu'ici que la vue pour en étudier les caractères apparens, souvent variables et incertains, tandis que le goût en distingue une infinité qui en oonsUtuent la nature. Un docteur, avec la metlleare loupe, ne voit qu'une espèce de prune dans tous les pnmiers du monde ; mais un enfant , fût-il aveugle, en différencie toutes les esi^ècesavecsoD palais.
D'ailleurs , c'est au sens do goût que tons les sens élémentaires aboutissent. Si ceux de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, annoncent aux animaux leurs alimens , celui du mouvement les y transporte. Le mardier des quadrupèdes n'est pas seulement ordonné à la terre , mais aux herbes qui y croissent. C'est pour les pâturer qu'ils ont non -seulement de longues jambes, mais aussi de longs cous, afin qu'ils puissent indber leur bouche jusqu'à elles. Le voler des oiseaux fnigivores n'est pas seulement destiné à leur faire traverser les airs , mais à les conduire à l'arbre dont ils mangent les fmits. Us ont pour cet effet des pâtes courtes, armées de trois doigts en avant et d'un en arrière pour en saisir les branches. Ceux qui cherdient leur nounitare à terre et ne perchent pas n'ont pas de doigts en arrière : telles sont les autruches. Les insectes ont des moyens de progression et d'adhésion encore plus ingénieux, à cause de leur légèreté qui les expose à être enlevés par les vents. La fourmi, avec ses six pâtes armées de crochets, monte an sommet des plus hauts cyprès pour en manger les graines. La chenille rampante grimpe, avec donze anneaux garnis de griffes, sur le tronc des arbres, et se ûxe avec des fils sur leurs feuilles mobiles. Le lourd limaçon parvient au même but avec la glu de sa membrane musculeuse et ondoyante. La santerelJe voyageuse franchit les herbes des prairies par le ressort de ses deux longues jambes ; mais la cochenille , faible et sédentaire , émigré au sortir de l'œuf d'un nopal à l'autre, au moyen des fils que les araignées y tendent comme des ponts de communication; puis elle se fixe pour toute sa vie sur sa feuille épaisse, où elle enfonce sa trompe fragile. Cest sans doute pour la mettre eh sûreté contre les oiseaux, que la nature a couvert ce végétal de pointes déliées , fines comme des aignilles. Une herbe n'est pas moms inaccessible aux oiseaux par ses épines, qu'un cèdre aux quadnipèdes par sa hauteur. Enfin, le nager même des poissons est coordonné à leurs aUmens, c'est-à-dire à des vé-
DES ANIMAUX
n éUk bien juste que b nature donnât à diaqne genre d'animal des moyens de progression divers, puisqu'elle avail placé les aiimens de chacun d'eux sur diflérens sites et à différens étapes. Ils sont répandus au sommet des montagnes et au fond des raUéeSy dans l'épaisseur de la terre el dans la profondeur des mers , sur des racines, des mousses, des herbes el des afbns. n j a plus, chaque Tégélal ncMnit dans diacune de ses parties des animaux de genres difEérens. D alimente de sa sève les animaux microsoopiqoes; de ses feuilles, les pucerons elles gaDinsectes; de ses fleurs, les moucbes et les papillons; de ses semences, les oiseaux; de ses tiges, les quadrupèdes; de ses débris, les vers tarières et les fourmis ; de ses décompositions, les poissons. Si nous joignons à ces animaux frugi- Tores les carnivores , qui vivent de ceux-d, et dont les genres sont peut-être aussi nombreux en insectes, en oiseaux, en quadrupèdes et en poissons, nous trouverons que la plus petite plante est le centre d'une sphère vivante d'animaux , dont chaque rayon nourrit des genres difTérens. Ainsi, la plus petite mousse peut fort bien nourrir un insecte dans son sein , un quadrupède par ses agrégations, et im oétaoée par ses décompositions. Telle est sans doute celle dont le renne se paît dans le nord. Elle donne un asile au taon terrible qui le persécute : mais, précipité par les vents au sein des mers , il y devient peut-être lui-même la proie de la baleine. Comme chaque harmonie d'un élément avec le soleO a ordonné sur chaque site de la terre plusieurs genres et plusieurs espèces de végétaux , chaque harmonie d'un végétal avec le soleil a ordonné à son tour plusieurs genres et plusieurs espèces d'animaux, qui, par conséquent, sont beaucoup plus nombreux que les premiers. Il y a cinq on six mille
8clauxoaàleuKdB»lalioos, nèniedMislesMh- i Uiyophi|ges.Cedlpoar en recueillir les dân aux ^ eraboadmes des fleuves, que tant de poissons y ' ahnndewl: les uns iflongr> pour passer entre les dêtniilsdes rochers, Ids que les merian&,lesooi^:res, | les nnrtees; les antres aplatis pour baiholer dans les vases on les salles, comme les plies , les fi- ' mandes, lescarrdets, les flétans. D'autres, comme ! les baleùies armées d'une large «piene, remontent en hiver jusqu'aux extrémités de la mer du Nord, et pâturent an fond de ses baies où les oonrans du sud déposent les afluvions des mers du midi. Là dles reposent leur vaste corps sur de glandes prairies de glaienls, couvertes d'infectes marins qu'cfles brisent dans k«rs bnons. Efles y bravent le choc des gfaeea flouantes de Télé, au moyen du lard épais dont unenooniinre abondante les a mate-
espèœsdemondies en Fkanoe, et 9 n*y a pasdenx mate espèces de végéunx.
n n'est aucun animal qm manque d'organes nécessaires à son genre de vie, ou qui en ait de superflus. Les oiseaux aquatiques qm barbotent dans les vases des rivières ponr y chercher des racines ou des vers, ont le bec lai^ et aplati , tels que les canards, les oies, les cygnes. Les frugivores, qui rii*ent des fruits mous, comme les sansonnets et les meries, ont un bec long et pointu, n est court, à large base, unpeuvoôlé, et tranchant snr les côtés ponr casser les graines, dans les granivores, tels que les serins et les dmrdonnerets. Il est a^ et courbé conmie les mordans d'une tenaille, dans les oiseaux qui rivent de semences renfiermées dans des coques très4lure$, tels que les perroquets. D est très-remarquable que le nombre cinq, qui forme la première division proprement dite du cercle, et en ramène la cirtonlérence à un centre, se trouve employé dans les cinq pétales des fleurs en rose, si communes, parce qu'eOes réunissent le plus de rayons du soldl àleur foyer; et , dans la division de b main de l'homme en cinq doigts, comme la plus propre à rassembler, à contenir et à saisir un objet , il est , dis-je , trèsremarquable que ce même nombre cinq se retrouve dans l'oi^ane du toucher des oiseaux. A la vérité, ceux qui ne perchent pas n'ont que trois doigts à chaque pâte, et ceux qui perchent en ont quatre; mais les uns et les autres saisissant pour l'ordinaire leur nourriture avec la pâte et le bec , on peut dire que leur bec est lednquièmedoigt,en le considérant comme divisé en deux dans les oiseaux à trois doigts, et comme unique dans ceux cpii en ont quatre. Ce rapprochement est d'autant plus sensible, que le bec des oiseaux estd'une matière cornée comme celle des ergotsde leurs doigts; qu'il est de la même teinte et dans les mêmes proportions de forme et de longueur. Les uns et les autres sont crochus dans les oiseaux de proie, épatés dans les oies, longs dans les bécasses, et courts dans les moineaux. Les doigts des oiseaux forment donc une véritable main, et leur bec en est en qudque sorte le ponce. La même division se rencontre aussi dans les crabes si voraces : le père Dutertre en compare avec justesse les huit pâtes et les deux pinces à deux mains ambulantes, adossées l'une à l'autre. Les animaux hertMvores quadrupèdes ont des lèvres épaisses pour saisir l'herbe et l'arracher, et un double rang de dents pour la broyer. D'autres , tels que le bœuf et b chèvre , n'ont qu'un seul rang de dents pour la hacher; mais ils ont un double estomac pour ruminer et remédier des herbes mal broyées. Qui pourrait nombrer et décrire les
HARMONIES VÉGÉTALES
oi^Sanes du goiVi dans les insecles ? Les uns ont des tarières, comme le ver de bois qui en porte le nom; d*aubre$9 des mâchoires quadruples, qui agissent à la fois de droite et de gaudie , et de haut en has» conune celles de la sauterelle herbivore. Us ont des râpes , des rabots, des pompes , des dissoWans, des ventouses, des ciseaux, des gouges 9 des limes, des burins, etc. , etc. , qui leur servent â extraire leur nourriture de toutes les parties des vitaux. Qu'on ne nous vante plus l'ingénieux Dédale , qui inventa la scie pour réduire en planches les troncs noueux des arbres; les insectes, avec 1^ plus faibles outils, les réduisent en poudre.
Enfin les animaux rendent , par leurs excrémens sulfurés, la fécondité aux plantes dont ils se nourrissent; souvent ils en ressèment les graines avec eux. Si le buisson donne à l'oiseau un asile fortifié dans ses rameaux épineux, et des vivres dans ses baies pierreuses, l'oiseau, à son tour, ressème les semonces îndigestibles du buisson. Ainsi la nature entretient les harmonies de ses puissances les unes par les autres.
Nous observerons que les chemins sont bordés de plantes qui conviennent tellement à la plupart de nos animaux domestiques , qu'on s'en seit pour les élever, les engraisser et les guérir. La renouée, qui étend ses cordons noueux le long des sentiers les plus battus, et croit, pour ainsi dire , sous les pieds des passans, plaît singulièrement aux porcs, qui cherchent volontiers leur vie le long des voies publiques: ils préfèrent cette herbe succulente aux graminées, et même an blé. C'est à cause de cette préférence que les paysans appellent la renouée l'herbe au porc. Au reste, les bœu& en mangent avec plaisir, et j'en ai vu faire de bons et verts pâturages sur des coteaux secs et arides. L'ortie, qui croit si vigoureusement le long des murs des métairies, plaît aux poules d'Inde au point que, lorsqu'elle est hachée , elle est la meilleure nourriture que l'on puisse donner à leurs poussins. L'anserina potentiUa , si aimée des canards et des oies, tapisse de ses fleurs jaunes les bords des mares , où ces oiseaux se plaisent à barbotler. Le chardon, qui vient dans les terrains les plus négligés, fait les délices de l'âne solitaire. L'herbe au chat , qui croit d'ellemême dans nos jardins , attire la nuit autour d'elle, par son odeur forte de menthe , les chats du voisinage; ils se roulent dessus, la cai-essent, et en mangoit avec un plaisir extrême. Le chiendent, ainsi appelé parce que le chien le mange pour se purger, croit partout; mais ce végétal cosmopolite sert encore à des animaux aussi utiles à l'homme : les dièvres le broutent avec délices , et leur toison en devient plus belle. Ce n'est point à l'air d'An-
gora qu'il fout attribuer la finesse, la longiiear et l'éclat des poils de dièvre dont les Turcs font leurs magnifiques camelots, ainsi que l'ont dit quelques naturalistes, ni â ses rochers qui n'existent poioC, <juoique j'y en aie supposé moi-même dans mes Etudes de la Nature, mais au diiendent long et soyeux que produisent uniquement ses vastes plair nés. Cest au voyageur Busbeoq que je dois eetle observation ; et il faut en croire cet aimable philosophe, auquel l'Europe est redevable du lilas , qu'il apporta d'Orient.
Les plantes cosmopolites croissent en général le long des grands chemins. Ce sont des espèces d'hospices que la nature y a établis pour les animaux domestiques voyageurs. Il y a apparence qu'Os en ressèment eux-mêmes les graines Indtgestibles â leurs estomacs ; mais , d'un autre cdté , ils les empêchent, en les broutant, de se propager avec trop d'abondance. La fleur femelle ouvre ses pétales à l'insecte , qui la féconde par les poussières d'une fleur mâle; l'herbe se met en touffe pour la bouche du quadrupède , qui en ressème les grains dans ses excrémens; l'arbre , ensemencé par l'oiseau , se divise en rameaux pour lui offrir des asiles; mais rin.%cte, à son tour, dépose un ver i-ongeur dans le sem de la fleur; le quadrupède, en tondant les prés , les empêche de grener, et ouvre des voAtes dans les forêts, en broutant lenrs branches mférieures; enfin l'oiseau essémine les arbres en mangeant leurs fruits. Les puissances végétale et animale se mettent en équilibre par des flux et des reflux : j'en citerai ici un exemple frappant. Tous les gens de lettres connaissent la charmante description de l'Ile de Tinian, faite par te cliapelain de l'amiral Aason. Cet écrivain élégant et exact nous a représenté les forêts de cette lie entremêlées de grandes clairières, où paissaient de nombreux troupeaux de boeufe tout blancs; elles étaient arrosées de ruisseaux qui , descendant des montagnes lointaines, allaient se rendre à la mer, après avoir arrosé des plaines couvert es d'une multitude de coqs et de pigeons, qui remplissaient l'air de leurs chants et de leurs roucoukmens. Il nous représente cette lie solitaire comme une riche métairie au sein de la mer du Sud. Des voyageurs modernes dignes de foi , entre autres le cq)ilaine Marchand, traitent aujourd'hui cette description de fidKileuse ; ils n'ont trouvé à Tinian qu'une forêt impénétrable et des marais fengeux , sans troupeaux et sans volatiles. Ces voyageure, anglais et français, ont également raison. Lorsque Anson aborda à Tinian, cette lie était peuplée de bœuti sauvages, qui broutaient les brandies inférieures des arbres, et entretenaient dans ses foi'èts des
DE L'HOMME
avemies, des pdomes et des clairières. Les navigaten», el sartoul les Espagnols des lies voisines, ODi détruit ces animaux par des citasses qui étaient déjà frécpientes du temps d'Anson. Alors lesarbi-es ont pomaé de toutes parts; les herbes ont grené , et leurs débris , non pâturés, ont obstrué les ruisseuu; les belles clairières et les pelouses ont dispim. Ainsi les animaux pâtnrans répriment le luxe de la puissance végétale; ils sont les premiers jarde la terre qu'ils fécondent et qu'ils embelsans le savoir; mais leurs harmonies végétales ne sont pas encore comparables à celles de riiomiue.
HARMONIES VEGETALES
DE L'HOMME
Nom avons montré , dans le premier aperçu de la poissanœ végétale, que les genres des végétaux avaient été ordonnés aux quatre tempéramens de rhomme et à ses principaux besoins daus les différentes latitudes de la terre , en raison inverse des infloences du soleil. Nous allons développer ici, dans un plus grand détail, les hannonies végétales de l'homme, auxquelles nous joindrons les harmonies humaines des vrgélaux, afin de les réunir tontes dans le même tableau. Nous les présenterons successivement aux puissances élémentaires et organisées, suivant notre ordre liamionique , et nous verrons se développer les rapports actifs et passife des végétaux avec tous les sens de l'homme, et surtout avec la nutrition, qui leur est particulièrement ordonnée. Nous les verrons en liroportîon avec sa taille, son marcher , son repos, son berceau et son tomlieau. Il nous suffira , aux hannonies humaines proprement dites, de récapituler ses rapports généraux avec les puissances de la nature , pour nous donner la plus juste idée de son ensemble, dont ces paragraphes ne sont que des études particulières.
Qui n'est pas ému des luirmonies que les végétaux forment avec les élémens par rapport à nous? En eommençant par celles de la lumière, quels channans effets l'aurore ne produit-elle pas sur les fleurs des prairies et dans les feuillages des forêts .' Elles resKmblent alors à d'immenses voûtes de veidnre siqiportées par des colonnes de bronze antique. Lorsque le soleil, au milieu de sa carrière , embcuse les campagnes de ses feux verticaux , les arbres nous offrent de magnifiques parasols. Il est trë»4iemarquable que, de toutes les couleurs, la verte est la plus amie de la vue. C'est une couleur harmonique , formée de la couleur jaune de la teire et de la bleue du ciel : aussi la nature en
a couvert les plaines, les vallons, les montagnes et les végétaux, qui prêtent leurs ondirages au repos de l'homme. La nuit , malgré son obscurité, nous présente avec eux de nouveaux accords. La lune éclaire les forêts de sa lumière tremblante , qui guide encore les pas du voyageur ; les étoiles à l'orient se montrent tour à tour à l'extrémité de leurs rameaux , et viennent couronner leurs cimes. On dirait que les arbres portent des constellations. Ces bienfaits de la lumière sont communs aux ani-, maux comme aux hommes. Le lever du soleil est le réveil de toute la nature , et celui d'une étoile est celui d'un oiseau de nuit ou d'un insecte nocturne , aussi bien que celui d'un chef d'escadre ou d'un général d'armée. Mais voici le bienfiût qui est particulier à l'homme dans le partage de la lumière : c'est pour lui seul que l'arbre renferme dans son bois l'élément du feu. Lorsque la nuit a couvert l'horizon de ses voiles, le pêcheur allume sa torche, et l'ouvrier sa lampe; les divers étages des maisons sont éclairés ; une ville parait de loin constellée comme une portion des deux. Cependant l'homme , à cet égard , n'a aucun avantage sur quelques insectes : des mouches et des vers répandent au sein des buissons une lumière qui leur est propre. Mais le feu seul a donné l'empire de la terre à l'homme. C'est pour l'entretenir au sein des plus rudes hivers, que la Providence a couvert les contrées septentrionales d'arbres résineux , tels que les pins et les sapins; elle les a destinés aux besoins de l'homme , et non à ceux des animaux. Jamais l'ours blanc, si vigoureux , ni le renard , si subtil , n'en ont éclaté les troncs ou l'ompu des branches pour en £aire des torches flamboyantes et en réchauffer leurs tanières. La vue seule du feu épouvante ces enfens de la nuit au milieu de leurs glaces , tandis qu'elle y réjouit le Lapon et le Samoîède. La nature, en confiant à l'homme cet élément céleste émané du soleil , n'a remis qu'entre ses mains le sceptre de l'univers. Les végétaux renouvellent l'atmosi^ère , en changeant l'air méphitique des marais en air pur , conune l'ont démontré les expériences du docteur Ingenhousz, et après lui celles de plusieurs naturalistes. Ces avantages sont communs à l'homme et aux animaux; mais le premier en tire de particuliers , qui lui sont de la plus grande utilité. Les arbres lui donnent à la fois les moyens de se préserver du calme suffocant de l'air et de ses tempêtes. Us lui fournissent, dans les pays chauds, des éventails , tels que les fouilles du palmier qui en portent le nom. On en peut voir la forme sur les papiers peints des Chinois qui en font un fréquent usage. Non seulement les rameaux des arbres lui
HARMONIES VÉGÉTALES
donnent des parasols et des ventilateurs , mais ils lui ofTrent, par leurs grands bosquets, des remparts qui abritent ses cultures de la fureur des ouragans. Au moyen du feu, il en détache des perches, des palissades, d'i^normes poutres, et il en fabrique le toit où il se met à couvert avec sa famille. Les herbes et les plantes, telles que le cotoimier, le lin , le chanvre, lui fournissent des toiles propres, par leur légèreté et leur souplesse, à mettre son corps à Tabri de toutes les injures de Tair. Au moyen des voiles <|u*il en fabrique , il se sert du vent, comme d'un esclave, pour faire tourner son moulin ou pour faire voguer son bateau ; quelquefois il se l'associe comme un ami, et, au moyen des cannes et des roseaux, il le fait soupirer ses amours dans les chalumeaux des (idles et des hautbois.
Les forêts attireut les vapeurs de l'atmosplière au sommet des montagnes, et en entretiennent les sources qui en découlent : ce sont les châteaux d'eau des fleuves. Il y a aussi plusieurs végétaux qui semblent destinés à être les réservoirs des eaux de la pluie qui doit rafraîchir les lieux les plus arides. Dans nos climats, les aisselles des feuilles du chardon de bonnetier en contiennent un petit verre; la feuille contournée en burette d'une espèce de balisier d'Amérique en renferme un grand gobelet ; une plante parasite , en forme de pomme d'artichaut, qui croit sur les pins de la baie saumâtre de Campêche , en tient une bonne pinte ; la liane à eau de roche des Antilles , étant coupée, coule comme une fontaine ; le baobab des sablés marins de l'Afrique en conserve plusieurs tonneaux dans son tronc caverneux : c'est une citerne végétale. Mais toutes ces prévoyances de la nature semblent s'étendre aux animaux aussi bien qu'à l'homme. Il n'en est pas de même de la flottaison des arbres , qui ne parait utile qu'à celuirci. Quoique leurs bois soient plus solides que la pierre, et quelquefois durs conune le fer , ils sont plus légers que l'eau : s'ils étaient pesans conune les minéraux , ils couleraient à fond. De ce seul inconvénient, il s'ensuivrait que l'Océan ne pourrait être navigué , et que ses tles seraient sans habitans. Il est remarquable que les végétaux les plus légers , et par conséquent les plus propres à voguer , croissent sur les bords des fleuves : aux Indes , les bambous ; dans nos climats , les saules et les peupliers ; au nord , les bouleaux. Quoique leurs tiges soient tendres comme celles des bois blancs , creuses comme celles des bambous , et ({u'ils portent des cimes fort étendues, elles résistent par leur élasticité aux vents , qui rompraient des colonnes de granit du même diamètre et de la
même liauteur. Mais , au moyen du feu, l'honime excave et façonne les troncs les plus durs ; il cq fait des vases, des tonneaux, des canots. C'est avec des pirogues qu'il a d'adord fait le tour da monde, et [leuplé les lies et les continens qu'entoure le vaste Océan.
La puissance végétale couvre la terre d'arbres , d'herbes et de mousses , qui servent de toits et de litières aux animaux comme à l'homme. Elle tapisse même les flancs peipendiculaires des roches, de lianes , de lierres , de vignes vierges , de buissons , qu'elle présente , comme des échelles et des degrés , à plusieurs quadrupèdes ainsi qu'à l'homme. Mais l'homme est le seul qui varie à son gré les paysages de son horizon, au moyen du feu et de son intelligence. C'est un spectacle digne de l'attention d'un philosoplie , de voir les défrichés d'une colonie naissante au sein d'une lie nouvellement découverte. C'est là que les cultures de l'homme contrastent de la manière la plus frappante avec celles de la nature. J'ai joui fréquemment de ces oppositions dans un voyage que je fis à pied en 1770, autour de l'Ile de France. Tantôt, en côtoyant les bords de la mer, sur une pelouse parsemée de lataniers, je traversais de sombres forêts de benjoins , de bois d'olive, d'ébéniers, de tatamaques ; tantôt j'entiais dans des défrichés où les troncs monstrueux de ces arbres, renversés par la liache et quelquefois par la poudre à. canon, gisaient sur la terre où le feu les consumait, et exhalaient dans les airs d'épais tourbillons de fumée. Leurs cendres concrètes conservaient quelquefois une partie de leurs formes et de leurs masses ; mais partout elles couvraient le sol à plus d'un demi-pied d'épaisseur, et lui préparaient ,. par des sels nouveaux , une longue et abondante fertilité. Sur les terrains précédemment défricliés du voisinage, on voyait toutes les cultures d'une habitation briller d'une verdure naissante. Une montagne, élevant dans l'atmosphère ses hautes et miumurantes forêts, où se rassemblaient les nuages, semblait dire : Je suis l'ouvrage de la nature, et j'ai été ensemencée pour tous les animaux de cette lie par la puissance végétale. La montagne voisine , sa sœur , moins élevée en apparence par la diute de ses arbres antiques, mais revêtue de champs nouveaux de maniocs , de patates , de cafiers, de cannes à sucre , divisées çà et là par des haies de roses et d'ananas , semblait dire : Je suis l'ouvrage d'une Providence , amie particulière de tous les hommes blancs ou noirs, et j'ai été plantée par la puissance humaine.
Les arbres , par leurs harmonies propres , donnent les moyens de les escalader. S'ils croissaienl
DE L'HOMME
par les simiiles effets de rattraclîon , ou de la cokmned'air verticale, comme le prétendent plusieurs botanistes , ils ne produiraient que des tiges perpendicalaires et nues, telles que celles des blés; mais la plupart, au contraire,. se garnissent, depuis la racine jusqu'au sommet, de branches étagées et divergentes, afin de donner à l'homme particulièrement les moyens d'y monter. Les quadrupèdes frugivores grimpans, tels que les rats, les écureuils, les singes, n'ont besoin que de leurs ongles durs et crochus, qu'ils enfoncent dans l'écorce des arbres, pour en attemdre les sommets. Les palmiers, dont les cimes sont très-élevées, ont des troncs couverts de hoches formées par la cliute successive de leurs palmes,- et l'homme s'en sert , comme nous l'avons dit , pour aller cueillir leurs fruits. C'est sans doute par cette raison de convenance avec lui , que les lianes sont si communes dans les pays torridiens, et qu'elles tournent en spirale autour des troncs des arbres, dépourvus, pour la plupart, de branches à une grande élévation. J'ai remarqué aussi dans ces climats que la plupart des végétaux qui pitxluisent des fruits mous et d'un volume considérable, les portent appuyés sur leur tronc et à la hauteur de l'homme : tels sont les bananiers, les papayers, les jacquiers, et même les calebassiers. Les arbres fruitiers de nos vergers , dont les fhiits tendres peuvent se briser en tombant, sont environnés d'une verte pelouse , et s'élèvent à une hauteur médiocre : tels sont les pommiers, les poiriers, les pêchers, les abricotiers, lerpruniers, les figuiers. Ils présentent à la fois le fruit et l'échelle pour le cueillir. Mais l'homme, au moyen du feu , varie à son gré les harmonies des végétaux. Tl brûle tous ceux qui lui sont inutiles, et qui, sans lui , resteraient long-temps sur b terre. Avec le feu , il abat les plus grands arlires, et en tire des perches pour supporter les plantes rampantes , et des cerceaux pour en faire des tonnelles. Par le feu, il convertit à ses besoins et à ses plaisirs un grand nombre de produciîoos végétales âpres ou insipides dans leur origine; la café, par la torréfaction; le tlié, par Tébullition; le tabac , par la fumigation ; les légumes , par la cuisson; le blé, par la panification. Enfin, l'homme est le seul des animaux qui exerce l'agriculture et les arts innombrables qui en dérivent ; et c'est par le feu qu'il donne aux végétaux les harmonies extérieures qui lui conviennent, et qu'il en extrait celles que la nature y avait renfermées pour ses besoins intérieurs.
L'homme tourne encore à son avantage les harmonies végétales des animaux. C'est par les plantes qui leur plaisent qu'il en a subjugué plusieurs.
Avec les trèfles, les graminées, les vesoes , les orges, il a attiré et. attaché à son domicile la chèvre, la vache, l'âne , le cheval , et jusqu'à des oiseaux , tels que la poule et le pigeon, qui, ayant des ailes, semblaient destinés à une liberté perpétuelle. S'il a attiré et fixé dans son habitation les animaux herbivores par des herbes bienfoisantes, il éloigne d'elle les animaux carnassiers par les végétaux épineux dont il l'environne. II y a plus, il leur fait une guerre avantageuse avec des armes que lui fournit la puissance végétale, au moyen du feu. Jamais on n'a vu le singe, habitant des forêts, s'armer pour combattre ses ennemis; mais l'honune, avec le feu et son intelligence, coupe et façonne en massue la racine noueuse d'un arbre; il en courbe la branche en arc , et l'écorce en carquois ; il en taille les jeunes plants en flèches , et les grands en lances. Avec ces armes végétales, il terrasse le lion et le tigre. Heureux si, en employant l'élément du soleil et une raison divine pour les fabriquer , il ne s'en fiU jamais servi à la destruction de ses semblables !
Les harmonies végétales immédiates de l'homme sont bien plus étendues que toutes les précédentes. Si la nature a mis à sa disposition les nourritures végétales des animaux domestiques , elle l'a mis lui-même en rapport direct avec une multitude de plantes alimentaires. Elle l'a placé d'abord au centre du système végétal , par son attitude et par sa taille. Ce n'est point pour voir le ciel , conune l'ont dit les poètes , qu'elle l'a mis , seul des animaux , debout et en équilibre sur deux pieds. Les oies, les canards, et surtout les pingoins, jouissent du même avantage. Dans cette attitude , ses yeux ne sont dirigés que vers l'horhon ; et sa hauteur , qui est entre cinq ou six pieds , ne l'élève guère au-dessus de la terre. Mais il est très-remarquable que cette grandeur le met au centre de la puissance végétale ; de manière qu'il a autant de végétaux au-dessus de lui dans les arbres, qu'il en a au-dessous dans les herbes ; ainsi , il en aperçoit toutes les productions, au moyen de son attitude perpendiculaire et de la position horizontale de sa tête. Les oiseaux qui vivent dans les arbres renversent aisément leurs têtes en arrière pour voûr leur nourriture qui est au-dessus d'eux ; mais les quadrupèdes portent les leurs inclinées vers la terre, où ils trouvent leurs alimens. L'homme, dont la tête horizontale se meut en liant et en bas, à droite et à gauche , aperçoit à la fois l'herbe qu'il foule aux pieds et les sommets des plus grands arbres.
Mais c'est surtout avec les arbres fruitiers' qu'il est dans un rapport parfoit. Par tous pays , la plus
HARMONIES VÉGÉTALES
part des fruits destinés à la noarritnre de l'homme flatlenl sa vae et son odorat. Us sont de plos taillés pomr sa bouche , proportionnés à sa main et suspendus à sa portée.
Dans une îaïAe charmante de La Fontaine , le TiUageois Garo trouTe mauvais que la citrouille ne soit pas portée par le chêne.
C*eiU été Justement raffairc :
Tel fruit . tel arbre , pour bien (aire.
Le raisonneur Garo s'endort au pied du chêne; un gland tombe sur son ne2. Il s'éveille en sursaut :
Oh , oh ! dit-il , Je sai^c; et que serait-ce donc S*il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde , Et que ce gland eût été gourde?
n en conclut que tout est A sa place ; et il s'en va en louant la Providence d'avoir suspendu un petit fruit au liaut d'un grand arbre.
Cette fable , dont la morale est si vraie , induit en erreur en histoire naturelle. L'enfant à qui on la fait apprendre par cœurx;roit que les grands arbres ne portent point de fruits lourds; et quand il vient ensuite à savoir qu'il y a aux Indes des palmiers de plus de soixante pieds de hauteur, dont le sommet se couronne de cocos qui p^sent jusqu'à trente livres, comme ceux des lies Séchelles , il est tenté de croire qu'il n'y a plus de Providence entre les tropiques.
Nous formons notre logique, et souvent notre morale , des premières notions que nous donne la nature. Ce sont elles , et non les raisonnemens de la métaphysique , qui développent l'entendement humain. II est donc essentiel de ne pas présenter à un enfant une erreur sur la nature , surtout lorsqu'elle est accréditée par l'autorité d'un de ses plus aimables peintres. L'erreur de La Fontaine consiste en ce qu'elle suppase à la Provideu'^e une fausse intention. Tout arbre n'est pas destiné à donner de l'ombre aux dormeurs; mais il l'est à porter des fruits, qui d'abord doivent le reproduire, et ensuite nourrir des animaux. De pliLS, dans chaque genre de végétal il y a des espèces réservées pour l'homme, qui sont les prototypes ou patrons de leur genre même, ainsi que nous l'avons remarqué précédemment. Noos avons observé aussi que quand leurs fruits sont tendres , ils sont d'un petit volume et peu élevés , afin de ne pas se briser dans leur chute. Ceux qui sont tendres et d'une grosseur considérable, comme les jacqs et les durions des Indes, croissent à la hauteur de l'homme , immédiatement sur le tronc de l'arbre gui les appuie. Les gourdes pesantes du calel)assier sont suspendues k quatre ou cinq pieds de terre ,
le kmg de ses branebes grosses et longues qui s'abaissent à mesure que leur frait devient plus kiiicd. Notre cRrottiUe peut croître à la même hameor, et en tombe sans se briser. Elle est .fidte po«r mdrir en l'air; car eUe est le froit d*ime pimie grimpante , qui a des vrilles pomr s'MtMJier arbres. J'en ai vu plus d*une fois , d*aiie considérable, suspendues comme des dodies à des perches transversales.
Quant aux fhiits qui viennent au sommet des grands arbres , ils sont , pour l'ordinaire , revêtus de coques dures et d'enveloppes molles on élastiques, dont l'épaisseur est proportionnée à leur volume. Ainsi, la noix est revêtue de ses coquilles et de son brou, la châtaigne et la felne sont recouvertes d'une esi)èce de cuir et d'une capsule spongieuse et épineuse. Le gland est à demi enchâssé dans un chaton, qui le préserve de toute nieur> trissure parmi les rameaux d'un arbre qui s'élève dons la région des tempêtes. Tous ses fruits tombent sans se briser. Les lourds cocos sont suspendus aux palmiers avec encore plus de précautions. Us viennent en grappe, attachés à une queue commune, plus forte qu'un cordage de chanvre de la même grosseur. Ils sortent du sommet de leur palmier, et posent sur sou tronc, qui les préserve en partie des secousses des vents. Ils ont des coques très-dures, revêtues d'un cair ou enveloppe filandreuse , à la fois compacte et élastique. Ils ne se rompent jamais en tombant. Il y a plus : c'est que je pense que la nature n'a foit les fruits d'un volume considérable, que pour croître sur le bord des eaux, où ils tombent sans se briser, et on ils flottent d'eux-mêmes. La citrouUle grimpante me parait de ce nombre ; elle est plus volamineuse dans les lieux fîrais et le long des ruisseaux. Le cocotier est évidenmient destiné à croître sur les rivages des mers torridiennes , car il ne prospère point dans l'intérieur des terres. On met , aux Indes , du sel marin dans les trous où l'on plante ses fruits, afin de les germer proprement. Ils se plaisaient dans le sable des bords de la mer, dont ils se font une base solide au moyen d'une multitude de longs filamens qui composent leurs racines. Leurs formes carénées les rendent propres à voguer à de grandes distances du Vivage , et jusqu'au sein des mers , où leur grosseur et leur couleur fouve les font aisément distinguer à la surface des flots azurés. D'un autre côté y le noyer, chez nous, aime à croître sur les bords des rivières, et l'humble coudrier sur ceux des ruisseaux. Sa noisette flotte et vogue ainsi que le coco. Tel rivage , tel arbre. Pour juger donc des tiarmonies d'un fruit , il feut connaître celles qu'il
DE L'HOMME
a avec le sol on il croU, le végétal qui le porte, les animaux et les hommes qui s'en nourrissent.
Si les fruits durs annoncent leur maturité par le bruit de leur chute, ceux qui sont mous la manifestent par leurs parfums. Les premiers n*onl presque point d'odeur^ et les seconds, pour l'ordinaire, en ont beaucoup. La raison de cette différence vient, je crois, de ce que les premiers fruits peuvent rester long-temps sur la terre saiLs se pourrir; les seconds avertissent Fodorat qu'il Êiut se hâter de les cueillir. L'odorat est un goiît anticipé ; il juge , par des rapports incompréhensibles, si l'aliment convient à l'estomac : ses instincts sont plus sûrs que tous les raisonnemens de la médecine. La botanique ne peut donc déterminer, par ses méthodes ordinaires, les qualités essentielles des plantes , c'est-à-dire les rapports qu'elles ont avec noire vie, puisqu'elle n'appelle ni l'odorat ni le goût pour les caractériser.
Les dictionnaires botaniques manquent même de termes propres qui puissent exprimer les odeurs primitives. Elles sont cependant aussi variées que les couleurs , les formes, les monvemens et les sons^, dont La nomenclature, d'ailleurs, est trèsbornée. On détermine les couleurs primitives par les noms de blanche, de jaune , de rouge , de bleue, de noire ; les formes génératrices , par ceux de linéaire, de triangulaire, de ronde, d'elliptique, de parabolique; les mouvemens primordiaux, par ceux de perpendiculaire, d'horizontal, de circulaire , d'elliptique et de parabolique; les sons qui ne proviennent que du mouvement de Tair agité, par les noms d'aigu, de grave , de fermé, de circonflexe et de muet. Nous les retrouvons dans les différens sons de l'e , on plutôt des cincj voyelles, dont les formes, dans l'alphabet romain, à l'exception de TE , sont semblables à celles des formes génératrices : mais les odeurs n'ont point de nom qui leur appartienne en propre; car les expressions de suave ou de fétide , qui en sont les extrêmes, n'en caractérisent aucime. Pour les désigner, il fout les rapporter directement aux végétaux qui les produisent. Ainsi, on dit une odeur de lilas, de giroflée, de fleur d'orange, de jasmin, de ruse. Pour l'ordinaire , elles tirent leurs noms des fleurs qui les portent ; il en est de même de celles du musc , de la civette , qui appartiennent aox animaux dont elles portent le noms. Nous observerons ici que les parfums les plus odorans , ainsi que les couleurs les plus vives dans les végétaux , sont attadiés à leurs fleurs , comme au lit nnptial de leurs amours. On les retrouve en partie dans les amours des êtres animés ; car le musc , la civette, le castorénm, proriennent des parties
sexuelles des animaux du même nom. L*ambre , dont on ignore l'origine , parait engendré par la baleine. Enfîn , les couleurs des oiseaux sont plus éclatantes dans la saison on ils deviennent amoureux. Il y en a même alors un grand nombre qui se revêtent de plumages nouveaux, et qid sont décorés d'épauleltes pourprées, de queues veloutées, d'aigrettes brillantes, comme d'habits destinés à leurs noces; ils brillent sur les arbres comme des fleurs. Mais nous nous occuperons, aux harmonies conjugales , des charmes dont s'embellissent les puissances de la nature à l'époque de leurs amours ; ne sortons point ici de celles des végétaux et de l'homme. Quoique les parfums des fleurs soient d'une variété infinie , nous n'avons pu encore leur donner des noms primitifs. L'odeur de rose n'appartient pas seulement à la rose , mais à plusieurs sortes de bois , au fruit du jonc rose, au scarabée capricorne, etc. H y a un grand nombre d'odeurs qu'on ne sait comment désigner. Nos notions à l'égard de l'odorat sont semblables à celles des animaux, qui connaissent les choses sans leur donner de nom : ce n'est pas la pire manière de les étudier. Jean-Jacques me disait un jour qu'on pouvait être un grand botaniste sans savoir le nom d'une seule plante : on peut étendre cette idée bien plus loin. Il m'est arrivé, dans des promenades ou des sociétés nombreuses , de me lier d'amitié particulière avec des gens qui m'intéressaient , sans que j'aie jamais eu la curiosité de demander leurs noms : il me suffisait de connaître leur personne et leur visage. Ma réserve sur ce point venait aussi de prudence ; je ne voulais pas que la calomnie, si commune parmi nous, vint flétrir dans mon cœur un sentiment d'estime et d'amitié : il suffit de mettre en évidence quelque affection secrète , pour en entendre dire du mal. Pour vivre heureux, il faut cacher ses jouissances. Je crois coimaltre assez bien un objet , quand il me donne du plaisir. J'étudie la nature et les hommes à la manière des animaux , avec mon seul instinct. Un chien , qui ignore souvent le nom de son maître , le connaît sous plus de rapports que ceux qui savent le mieux son nom. Il le suit à la piste, à travers les foules les plus épaisses , et il en distingue les émanations particulières d'avec celles des gens qui traversent son chemin. Quelques philosophes n'ont pas manqué , à cette occasion, d'exalter le chien , aux dépens de l'homme , privé de cet avantage. Certainement un homme ne retrouverait pas son chien au milieu d'une meute par le simple flairer ; mais d'un autre c6té ^ l'odorat si subtil du chien est indifférent à une multitude de parfums auxquels l'homme est très-sen-
iNi
HARMONIES VÉGÉTALES
sible. Je crois, au reste, que chaque espèce dV deur est en rapport avec l'odorat de quelque espèce d'animal, dont elle réveille l'instinct, niais que riiomnie , sans en ressentir l'influence d'aussi loin , est affecté de toutes , sans exception. Quoic|u' elles soient très-variées , peut-être pourrait-on les réduire à cinq primitives , dont les autres ne seraient que des mélanges et des combinaisons. C'est ainsi que les couleurs , les formes , les mouvemens et les sons peuvent se rap[K>rter à cinq termes élémentaires; peut-être aussi les odeurs primitives sont-elles bien plus nond)reuses : |)eutétre sont-elles en rapport avec le ceneau , le sang, les nerfs, le suc gastrique et nos humeurs si variées. D'Iiabiles anatomistes ont analvsé les organes delà vue et de l'ouïe, et aucun, que je sache , n'a développé le mécanisme de l'odorat. Ce qui nous est le plus intime nous est le moins connu.
Ce que j'ai dit des odeurs doit s'appliquer aux saveurs, aussi peu déterminées dans leur nomenclature. Les expressions de douce , d'âpre , d'acide, ne les caractérisent ix>int; celles de salée, d'amère, de sucrée, ne dérivent point proprement des saveurs, mais des matières qui les produisent , telles que le sei, l'eau de mer, le sucre. On est obligé encore de les rapporter aux végétaux, qui les l'enferment toutes dans leurs fruits, comme ils renferment toutes les couleurs et toutes les odeurs dans leurs fleurs. Ainsi, on dit un goût de vin, de poivre , d'amande ; mais on serait bien embarrassé , s'il fallait donner des noms primitifs à la saveur même du vin , du poivre et de l'amande, dont les couleui*s cependant sont déterminées par les noms généraux de blanc ou de rouge , de gris ou de noir, de fauve ou de blanc. Les saveurs sont aussi nombrea*<es que les odeurs , quoique celles-ci puissent se diviser en deux classes , dont les unes , comme les parfums des fleurs, n'affectent agréablement qae le cerveau , et les autres , qu'on peut appeler comestibles, aiguillonnent le goût. Cependant il n'en est aucune, même des plus fortes , qui ne se retrouve dans les alimens les plus recherchés. Le durion aphrodisi :qne , qui fait aux Indes les délices des hommes , et surtout des femmes , a une odeur d'ognon fx>urri. Le Groéniandais boit avec autant de plaisir l'huile infecte de baleine , que le Chinois des sorbets parfumés. Chez nous, combien d'hommes dans un âge avancé préfèrent le fromage le plus rafliné au laitage frais, qui faisait les délices de leur enfance! Chaque nation, chaque âge, diaquesexe, a ses goûts particuliers; mais on peut dire que l'homme réunit en lui tous ceux des animaux. Il s'approprie learsalimens, et illes combine
de toutes les manières pour en tirer des joaiwince.t. Nous l'avons déjà dit , et nous ne saurions trop le répéter , les divers genres d'animaux n'ont que des rayons des divers genres de sensations ; rhomme en a la sphère entière : c'est cette uniTersalité qni le distingue d'eux , même physiquement, en iliârmoniant seul avec toute la nature.
La nature parait avoir réuni dans l'organe da goût de r homme , aussi peu connu que cdai de aoo odorat , tous les moyens de dégustation et de digestion qu'elle a isolés dans les divers genres d'animaux. Il y en a qui ne prennent leur nourriture que par la succion d'une trompe, comme les moudies et quelques scarabées, qui se servent de liqueurs dissolvantes ; d'autres la râpent en pondre, comme les caries; ou l'avalent sans mâcher et la digèrent par des sucs gastriques , comme les reptiles; ou la broient par des triturations , comme les oiseaux avec des gésiers remplis de petits cailloux; ou l'arrachent avec un seul rang de dents et ta ruminent ensuite, comme le bœuf herbivore; ou la hachent avec deux rangs de dents indsives , comme les chevaux; ou la déchurent avec les dents canines , comme les chiens et les singes ; on l'écrasent avec une gueule pavée d'os convexes et raboteux , comme certains poissons qui vivent de coquillages. L'homme a, à lui seul, des lèvres, une langue, des sucs gastriques, des dents indsives, canines et molaires, un o^phage, un estomac, des intestins; et, par ces divers moyens i^éunis, il s'approprie et digère tous les alimens.
Nous allons à présent jeter un coup d'rril sur les remèdes que la nature nous offre par tonte la terre , pour guérir la maladie de la faim avec délices ; nous parlerons ensuite de ceux qu'elle nous donne pour guérir agréablement les maladies par excès.
Nous commencerons par la zone torride, où le soleil répand toutes ses influences, et d'où rhomme a tiré sou origine. Il est certain que c'est dans cette zone que se trouvent les fleurs les plus brillantes , les aromates les plus odorans et les frdts les plus savoureux. Je ne parlerai pas de ses mines d'or, d'argent, de rubis, d'émeraudes, dediamans, auxquelles les autres zones ne peuvent guère opposer que des mines de cuivre , de fer, de plomb et de cristal; mais nous empruntons des productions torridiennes végétales, les noms des couleurs, des odeurs et des saveurs dont nous voulons caractériser celles de nos climats , qui sont les plus distinguées. C'est là qu'on trouve les couleurs primitives dans toute leur naïveté, et c'est des végétaux qui en sont teints que nous tirons leurs noms, tels que le blanc du coton, le jaune du safr. n, le ronge
DE L'HOMME
(le la rose, le blea de rindigo , le noir de t'ébène. n en est de même des odeurs c|ui n'ont pas d*aa- Ires WKOB propres qne ceux des végélaux qui les prodnîseiit , telles que Todenr de rose dont les Indiens tirent des essences si précieuses , celles des jasmins et de Tencens d'Arabie , des bois d'aloès , de sandal, de benjoin , etc. ; c'est lu que le soleil rend les parfums savoureux , et les saveurs odorantes dans le pdvre , la cannelle, la muscade . le girofle, la vanille, etc.; il les harmonie en mille laçons dans une multitude de fruits comestibles, eomme les oranges, les papayes, les anauas, les mangues, les pommes-dattes , les litchis, les mangoustans, Ions supérieurs à nos confitm^es et à nos eooserves les plus délicieuses. Les saveurs primitives alimentaires , ainsi que les odeurs , s'y retrouvent toutes pures, afin que Tliomme en pui se Cure à son gré de nouvelles combinaisons : tels sont Taeide dn citron, le sucre de la camie à sucre, Tamer du café, l'onctueux du cacao. Dans leur voisinage croissent une multitude de farineux, les ans sous terre, en racines d'une grosseur prodigieuse , comme les cambas , les ignames , les maniocs, les patates; d'autres plus apparens sur les herbes, comme les riz, les mils, les mais , les blés, et les grains légumineux de toute espèce; mais cile a mis en évidence sur des arbres tout ce qui était ntile et agréaUe à la vie humaine , déjà préparé et bçonné : le pain dans le fruit à pain , le lait et le beurre dans la noix du cocotier; do sucre, do vin et du vinaigre dans la sève de plusieurs palmiers; du miel plus agréable que celui des abeilles , dans la datte ; des toisons plus douces que ediesdes agneaux, dans les gousses du cotonnier ; 4es vases de toute espèce sur le calebassier ; enfin .des logemens inébranlables dans les arcades dn figuier des banians.
Les zones tempérées n'ont, pour ainsi dire, que la desserte de cette magnifique table. Nous sommes même obligés en Europe d'aider la nature par des travaux pénibles et assidus, tandis que les Indiens n'ont b^in que de laisser agir la terre , l'eao et le soleil. C'est même de la zone où Fastre do jour exerce tout son empire, ou au moins de son voisinage, et des climats fortunés de l'Inde orientale, qne sont sortis originairement les végéfanx, fontiens de notre vie. C'est dans ses liantes montagnes que se trouvent encore la vigne, le figuier, l'abricotier, le pécher, qui font les délices de Gadiemire. C'est de là aussi qne sont sortis nos sais y nos sciences, nos lois, nos jeux, nos religions. Cest là que Pythagoi-e, le père de la philosophie, fat chercher parmi les sages brachmanes les élémens de la physique et de la morale. C'est
Œm'RES POSTHUMES.
de là qu'il rapporta en Europe le régime végétal qui porte son nom, et qui fait fleurir la santé, la beauté, la vie, et, en caknant les passions, étend la sagacité de l'intelligence. Quelques ennemis du genre humain ont prétendu que ce régime affaiblissait la force du corps et le courage. Ils ne voient plus d'hommes où ils ne voient pas des bouchers et des soldats. Mais faut-il être Carnivore ou meurtrier pour braver les dangers et la inbrt ? Dans les animaux granivores ou herbivores, la caille, le coq, le taureau , le cheval , sont-ils moins forts et moins courageux que la fouine, le renard, le loup et le tigre, qui ne vivent qne de carnage ? Ceux-ci, armés de dents trancliantes et de griffes, ne combattent que par ruses et par surprises, dajLs l'ombre des forêts ou les ténèbres de la nuit : ceux-là, quoique armés à la légère, se battent loyalement à la clarté du jour. Parmi les liommes, les Japonais, qui ne mangent jamais de viande, an rapport de Kœmpfer, leur meilleur historien , sont peut-être de tous les peuples les plus vigoureux , et ceux qui craignent le moins la moit. Ils se la donnent avec la plus grande facilité , dégoûtés souvent de la vie par un effet de leur éducation et de leur gouvernement qui leur inspirent dès l'enfance les funestes et hisociables préjugés de l'honneur. Cependant ils ne vivent que de végétaux et de coquillages, sur leurs rochers peu fertiles, entourés de mers orageuses. Mais ils ont trouvé l'art d'employer à leur nourriture quantité de plantes marines, que nous négligeons au point que la plupart des nôtres sont inconnues, même à nos botanistes. Elles ne nous servent qu'à engraisser nos champs, lorsque les tempêtes les ont jetées sur nos rivages. Toutefois, une multitude de plantes et de fruits qui font aujourd'hui nos délices, comme le thé, le café , le cacao et notre olive, ont des amertumes ou des goûts acerbes et insupportables qu'ils ne perdent que par certaines préparations. Nous ne pourrions même user de nos légumes et de nos grains tels que la nature nous les donne , si nous ne les convertissions en alimens par la mouture , les levains, la boulangerie, l'ébullitionj la cuisson et les assaisoraiemens. Puisque nous sommes obligés d'employer beaucoup d'apprêts pour manger les végétaux de la terre , pourquoi n*en tenterionsnous pas d'autres, comme les Japonais, pour feirc usage de ceux de la mer ? Mais nous n'avons pas besoin de ces ressources pour mener, dès à présent, une vie pytliagoriciçnne très-agréable. Plusieurs hommes de la Grèce, illustres par leur courage , leur génie et lairs vertus, l'ont embrassée dans des temps où les richesses végétales de l'Europe étaient bien moins nombreuses qu'aujourd'hui.
HARMONIES VÉGÉTALES
Tels oiu étéOcetès, qui, le premier, trouva le mouvement de la ten*e autour du soleil ; Arcliitas, tarenlin, qui inventa la sphère, et qui fut si renommé en Sicile par la douceur de son gouvernement; Lysis, ami et instituteur dTpaminondas ; enfin, Ëpaminondas lui-même, le plus grand lionuiie de guerre et le plus vertueux des Grecs. Pourrions-nous nous plaindre de la nature, à présent que toutes les parties du monde ont euriclii nos champs , nos jardins et nos vergers, je ne dis lias seulement de légumes savoureux, mais de fruits exquis ? Nous y voyons paraître successivement les fraises des Al|ie«, les cerises du royaume de Pont, les abricots de T Arménie, les pèches de la Médie, les ViQues de THyrcanie, les melons de Lacédémone, les raisins de l'Archipel, les poires et les noix de Tlle de Crète, les pommes de la Normandie, les châtaignes de la Sicile et les pommes de terre de TAmérique septentrionale. Flore et Pomone parcourent dans nos climats le cercle de Tannée, et en enclialnent tous les mois autour de notre table par des guirlandes de fleurs et de fruits.
Mais quand nous serions relégués jusqu'aux Cvt rémités du Nord, dans ces contrées où il n'y a plus ni printemps ni automne, les dons de Gérés et de Paies suffiraient encore pour y rendre noire vie commode et ilinocente. Je me souviens que lorsque je servais en Russie dans le corps du génie, en faisant la recoiuiaissance des places de la Finlande nisse avec le général Du Bosquet, chef des ingénieurs, nous aperçûmes les débris d'une cabane et les sillons d'un petit champ au. milieu des rodiers et des sapins. G'^ait à une lieue de Wihnanstrand , petite ville située vers le 61 * degré de latitude nord. Mon général, qui connaissait beaucoup la Finlande, où il s'était marié, me raconta que ce cliamp avait été cultivé par un officier français au service de Charles XII, et ensuite prisonnier des Russes à la bataille de Pultawa. Cet officier avait fixé son habitation dans ce désert, où la terre, couverte de neige pendant six mois, et de roches tonte l'année, ne rendait à ses cultures qu'un peu d'orge, des choux et de mauvais tabac. Il avait une vache dont il allait vendre le beurre tous les hivers à Pétersbourg. M. de La Gliétardie, ambassadeur de France, le fit inviter plusieurs fois à le venir voir en lui promettant de l'emploi dans sa patrie , et de lui donner les moyens d'y retourner ; il se refusa constamment à ses invitations et à ses offres. Il avait oublié entièrement sa langue maternelle, mais il entendait toujours celle de la nature. Il avait épousé la fille d'un paysan finlandais , et il ne manqua à son bonheur
({ue d'en avoir des enfans. Je savais déjà que bemicoup d'Européens avaient eml)rassé en Amérique la vie des Sauvages, et que jamais aucun Sauvage n'avait renoncé à l'Amérique pour adopler lés mœurs des Européens. Mais, de tous ces exemples, je n'en ai trouvé aucun d'aussi frappant que celui d'un Français qui préféra la vie laboritOBe et obscure d'un paysan <le la froide et stérile Finlande , à la vie oisive et brillante d'un offider, flous le doux climat de la France. La pauvreté et Pobscurité sont donc Ixmnes à quelque chose, pdîsqu'en nous entourant d'elles nous pouvons trouver la liberté au sein d'un gouvernement despotique, tandis que la fortune et la célébrité souvent couvrent de chahies au milieu d'iuie répaUiqi Je l'avoue, les ruines de cette petite cabane, entourée de sillons moussus, m'ont laissé des impressions plus profondes et des ressoovenirs pins touchans que le palais impérial de Pétersboorg , avec ses huit cents colonnes et ses vastes jardins; palais rempli, conune tous les palais du monde, de jouissances vaines et de soucis cruels. Je me représente encore cette petite habitation de la Finlande au milieu des roches, sur la lisière d'une forêt de sapins près du lac de Wilmanstrand , n'offrant dans un été fort court que quelques gerbes d'orge à la bêche de son cultivateur, mais ïm ayant donné en tout temps la liberté, la sécurité, le repos, l'innocence et un asile assuré à la foi conjugale.
Cependant, quelque stérile que soit une r^ion où la terre laisse entrevoir ses fondemens de granit au même niveau que les sommets des Alpes, j'y ai vu des cerisiers et des groseillers y £dre bnÛer leurs rubis ; les lisières même des bois y sont ta* pissées de fraisiers , de myrtilles , de kloukvas et de champignons comestibles. Combien d'arbres fruitiers de nos climats , et même de pays plus méridionaux , peuvent résister à ses hivers, puisque l'arbre au vernis du Japon , le mûrier à papier de la mer du Sud, et plusieurs autres des pays cÂiauds, plantés dans nos jardins, n'ont pas succombé à des froids de 1 8 à 20 degrés, ainsi que nous l'avons éprouvé dans les rudes hivers de i 794 et de i 799 ! Comment la nature se refuserait-elle , en Finlande, aux essais des naturalistes, pnisqu'dle a feit naître sous son ciel Linnée, le plus éclairé de tous? Au reste, que de mets et de boissons se tirent des seules préparations des blés, dont chaque climat peut produire au moins une espèce ! L'orge vient en Finlande tout au' plus en trois mois, par un été plus cliaud que celui de l'équateur. Que de légumes et de grains exotiques pourraient y croître dans le mêmeespace de temps !
DE L'HOMME
Non-sealemeiit la nature nous a donné des végétaux en harmonie avec tous nos besoins physiques, mais elle en a produit en rappoit avec nos jouissances morales,, et qui eu sont devenues les symboles par la durée de leur veixlure : tels sont le laurier pour la victoire, Folivier pour la paix , b palmier pour la gloire. Elle en a fait croître dans tous les sites qui , par leurs attitudes mélancoliques et religieuses, semblent destinés à nos funérailles. Je parle, non de ceux qui servaient au biVher des morts diez les peuples qui les brï^laient , conmie les Romains, car tous y sont propres, mais de ceux qoi servaient, par leurs parfums, à les aromatiser, ou, par leurs formes, à décorer leurs tondieaox.
Dans les premiers, les Egyptiens employaient des socs et des résines tirés de la myrrhe, du nard, du dnnamome et du baume même : d'où est Tcnne Fexpression d'embaumer. Ils sont paryenos, par ces moyens, à préserver de la corruption les corps de leurs aïeux , et à en faire des momies qui ont la solidité et la dureté des rochers. Les Turcs mettent simfdement des feuilles d'olivier dans les cercueils de leurs morts , et les peuples du Nord, celles du genièvre ; puis ils les laissent oonsomer à la terre, notre mère conunune. Dans mon pays, les gens de campagne se servent , pour les mêmes usages, de la menthe aquatique , el quelquefois ils attachent à la porte des jeunes filles déoédées un drap blanc parsemé des feuilles sombres do lierre. Un jour, je trouvai dans un pmvre village de la Basse-Normandie, devant une ehaamiëiie , un rond tout noir sur le gazon. Un voisin me dit en pleurant que celui qui l'habitait ëitti mort depuis quelques jours; et que, suivHit rnsage du pays, on avait bnMé la paille de son lit devant sa porte. En effet , c'est une imuge bien naïve de notre, vie qu'un peu de polie brûlée. Le gazon en était consumé jusqu'à la racine , et son emplacement tout noir devait contraster long-temps avec celui qui verdoyait autour. C'était, au fond, une véritable épitaphe empreinte sur la terre parla misère et l'amitié, mais plus expressive que celles qui sont gravées sur le bronze.
Dans notre riche et fastueuse capitale, nous n'employons, pour les funérailles, que quatre ais desiqiln. On en fiiit, avec quelques clous, un coffre dilong où l'on renfernie le corps de son pareiA, empaqueté dans un mauvais drap; on le transporte ensuite, sans convoi, à l'extrémité d'un fiiubourg, dans un fond de carrière où l'on a creusé une fosse vaste et profonde. C'est dans ce banittirum qu'on le précipite pour jamais, au mi-
lieu d'une foule de morts de tout sexe et de tout âge. Souvent , pendant la nuit , les fossoyeurs viennent le dénouiller de sa bière et de son suaire ; quelquefois ils prennent jusqu'à son corps, et le ven|^ent à des élèves en chirurgie pour le disséquer. En vain des parens éplorés se consolent de la perte d'une fille chérie par le souvenir de ses vertus virginales ; en vain sa mère infortunée La redemande à l'abime qui Ta engloutie : elle est étendue sur le marbre noir d'un amphithéâtre, exposée sans voile aux regai*ds d'une jeunesse sans pudeur. A quoi servent, à une école, des leçons anatomiques tant de fois et si vainement répétées, lorsqu'on lui fait perdre le sentiment de la bonté ? Que peut profiter à une nation civilisée la science la plus sublime, lorsqu'on détruit chez elle le respect religieux que les peuples les plus barbares portent aux mânes de leurs pères? Mais, quand les morts resteraient dans la fosse commune où on les a déposés, la cupidité seule petit en approcher. Une vapeur infecte en sort sans cesse. Le fils vient y respirer la mort dans le sein de celui qui lui a donné la vie. Comment pourrait-il même le reconnaître parmi cçtte foule de cadavres confondus, recouverts d'un peu de terre ? A la vérité, on ne leur donne pas le temps de s'y consumer. Dans cette ville si populeuse , on fouille bientôt les anciennes fosses pour en faire de nouvelles. Les ossemens paternels, les crânes chevelus, les o/selets des mains, qui ont donné et reçu les étreintes de Tamitié, gisent encore tout entiers sur la terre. Un cimetière de la capitale n'est qu'une voirie humaine. Lorsque la pâle clarté de la lune éclaire dans l'obscurité dés nuits les collines dégradées et couvertes de chardons qui l'environnent, vous diriez de ces scènes magiques où les poètes feignent des a.ssemblées de sorcières.
Cependant ce globe , qui n'a que trop d'espace pour les honunes vivans, n'en doit pas manquer pour les morts. La nature a planté dans tous ses sites des végétaux propres à changer en parfum le méphitisme de Pair, et à servir de décoration aux tombeaux par leurs formes mélancoliques et religieuses. Parmi les plantes, la mauve rampante avec ses fleurs rayées de pourpre , et l'asphodèle avec sa longue tige garnie de belles fleurs blanches pu jaunes, se plaisent à croître sur les tertres funèbres. La blanche ne vient guère que dans les parties méridionales de la France et de FEurope, où de tout temps elle s' harmonie, ainsi que la jaune, avec la mauve. C'est ce que prouve cette inscription gravée sur un tombeau antique : « Au » dehors je suis entouré de mauve et d'asphodèle , » et au dedans je ne suis qu'un cadavre. » L'as-
iW
IIAUMOMES VÉGÉTALES
pi;odèle est du génie des lis, et elle s'élève à deux ou trois pieds de hauteur. Ses belles fleui-s, qui méritent d*élre cultivées, produisent des graines dont les anciens croyaient que les morts disaient leur nourriture, et dont les vivans tirent quelquefois parti. Suivant Homère, après avoir passé le Styx , les ombres traversaient une longue plaine d'asphodèles. Quant aux arbres funéraires, j'en trouve de deux genres ré|)andns dans les divers climats : tous deux ont des caractères opposés. Ceux du premier laissent pendre jusqu'à terre leurs branches longues et menues, et on les voit tlotter au gré des venLs. Ces arbres paraissent ix)mme t^chevelés et déplorant quelque infortune : tel est le casuarina des lies de la mer du Sud , que les naturels ont grand soin de planter auprès des tombeaux de leurs ancêtres. Nous avons chez nous le saule pleureur ou de Babyloiie : c'était à ses rameaux que les Hébreux captifs suspendaient leurs lyres. Notre saule commun, lorsqu'il n'est pas étété , laisse pendre aussi l'extrémité de ses branches, et prend alors un caractère mélancolique. Shakspeare l'a fort bien senti et exprimé dans la Chanson du saule, qu'il met dans la bouche de Desdemona , prête à terminer ses malheureux jours. Il y a aussi , dans plusieurs autres geni-es d'arbres, des espèces à longues chevelures; j'en ai vu quel(iues-unes : tels sont certains frênes, un figuier de l'Ile de France , dont les fruits traînent jusqu'à terre, et les bouleaux du Nord. Le second genre des arbres funèbres renferme ceux qui s'élèvent en obélisque ou en pyramide. Si les arbres à chevelure semblent porter nos regrets vers le terre, ceux-ci semblent diriger, avec leurs rameaux , nos espérances vers le ciel : tels sont, entre autres, les cyprès des montagnes, le peuplier d'Italie et les sapins du Nord. Le cyprès, avec son feuillage flottant et tourné en spirale, ne ressemble pas mal à une longue quenouille cliargée de laine , telle que les poètes en imaginaient entre les mains de la Parque qui Glait nos destinées. Les peupliers d'Italie ne sont autre chose, suivant l'ingénieux Ovide, que les sœurs de Phaéton qui déplorent le sort de leur fi-ère , en élevant leurs bras vers les cieux. Quant au sapin, je ne connais point d'arbre plus propre à décorer les tombeaux : c'est un usage auquel l'emploient fréquemment les Chinois et les Japonais. Ils le i*egardent comme un symbole de l'immortalité. En effet , son odeur aromatique, sa verdure sombre et perpétuelle, sa forme pyramidale qui semble fuir jusque dans les nues, et ce je ne sais quoi de gémissant , que ses rameaux font entendre (jnand les vents les agitent , semblent faits pour accompagner magnifiquement
un mansolée, et pour entretenir en nous le sentiment de notre immortalité.
Plantons donc ces arbres pleins d'exprenîoa mélancolique sur les sépultures de nos amis. Les végétaux sont les caractères du livre de la nstnre, et un cimetière doit être une école de mocile. C'est là qu'à la \ue des ptiissans, des riches^ des médians réduits eu poudre , disparaissait loules les passions humaines, l'orgueil, la cupidité, Fsvarice, l'envie; c'est là que se réveillent les sentimens les plus doux de l'humanité , au sonTenlr des enfans , des époux , des pères, des amis; c'est snr leurs tombeaux que les peuples les plus sanTSges \iennent apporter des mets, et que les peuples de l'Orient distribuent des vivres aux malheîirieQX. Planlons-y au moins des végétaux qol noos en conservent la mémoire. Quelquefois nous élevons des urnes, des statues; mais le temps détroit bientôt les monumens des arts, tandis qu'il fortffîe cliaque année ceux.de la nature. Les vieux ifif de nos cimetières ont plus d'une fois sunrécn aux églises qu'ils y ont vu bâtir. Ombrageons ceux de la patrie des végétaux qui caractérisent les dhreises tribus de citoyens qui y reposent; qu'on voie croître sur les fosses de leurs fomilles ceux qui les ont fait vivre pendant leur vie, l'osier des vamers, le chêne des charpentiers, le cep des vignerons; mettons-y surtout des végétaux toujours verts, qui rappellent des vertus immortelles , plus utiles à la patrie que des métiers et des talens; que les pâles violettes et les douces primevères fleurissent chaque printemps sur les tertres des enfiuis qui ont aimé leurs pères; que la pervenche de Jean- Jacques, plus chère aux amans que le myrte amoureux, étale ses fleurs azurées sur le tombcna de la beauté toujours fidèle ; que le lierre embrasK le cyprès sur celui des époux unis jusqu'à la mort; que le laurier y caractérise les vertus des guerriers; l'olivier celle des négociateurs ; enfin , que les pierres gravées d'inscriptions , à la louange de tous ceux qui ont bien mérité des hommes, y soient ombragées de ti-oènes, de thuya, de buis, de genévriers, de. buissons ardens, de houx aux ' graines sombres, de chèvre-feuilles odorans, de majestueux sapuis. Puissé-je me promener un jour dans cet élysée, éclairé des rayons de l'aurore , ou des feux du soleil coucliant, ou des pâles dallés de la lune, et consacré en tout temps par les cendres d'hommes vertueux ! Poissé-je moimême être digne d'y avoir un jour mon tertre , entouré de ceux de mes enfans , surmonté d'une tuile couverte de mousse ! C'est par ces décorations végétales que des nations entières ont rendu les tombeaux de leurs ancêtres si respectables à
DE L'HOMME
lear postérilç. Daus ce jardin de la mort et de la vie, du temps et de Tétcniité, se formeront nn jour des pliilosoplies sensibles et sublimes, des Gonfiicius, des Féneloiis, des Addisons, des Youngs. Là s'évanouiront les vaines illusions du monde y par le spectacle de tant d'hommes que la mort a renversés ; là renaîtront les espérances d'une meilleure vie, par le souvenir de leurs vertus.
HARMONIES VÉGÉTALES
ou LEÇON DE BOI'ANIQUE A PAUL ET VIRGIiME.
ÉGLOGUE DE VIBCILE.
Pr^idez aux jeux de nos enfans, cimrmante fille de l'Aurore 9 aimable Flore ; c'est vous qui couvrez de roses les champs du ciel que parcourt votre mère, soit qu'elle s'élève cliaque jour sur notre borizon, soit qu'elle s'avance, au printemps, vers le sommet de notre hémisphère, et qu'elle rejette ses rayons d'or et de pouipre sur leurs régions de neige. Poar vous, suspendue au-dessus^de nos vertes campagnes, portée par l'arc-en-ciel au sein des nuages pluvieux, vous vei'scz les fleurs à pleine corbeille dans nos vallons et sur nos forêts ; le zéphyr amoureux vous suit, haletant après vous, et TOUS poussant de son lialeine diaude et humide. Déjà on aper^it sur la teire les traces de son pasnge daus les cieux ; à travers les nis lointains de la ploie, les landes apparaissent toutes jaunes de gen£ls fleuris; les prairies brumeuses, de ])assinets dorés; et les comiclies des vieilles tours, de giroflées safranées. Au milieu du jour le plus néboletix, on croirait que les rayons du soleil luisent «Il loin sur les croupes des collines , au fond des vallées, aux sommets des antiques monumcns; des linères de violettes et de primevères parfument les liaies, et le lilas couvre de ses grappes pourprées les murs du chdleau lointain. Aimables enfans, sortez dans les campagnes, Flore vous apitelle au sein des prairies ; tout vous y invite, les bois, les eaux, les rocs arides ; cliaqne site vous présente fes plantes, et cliaque plante ses fleurs. Jouissez du mois qui vous les donne : avril est votre fï'ère; il est à l'aurore de l'année, comme vous à celle de la vie; connaissez ces dons rians comme votre âge. Les prairies seront votre école , les fleurs vos alphabets , et Flore votre institutrice.
Nous n'appellerons point des docteurs pour enseigner la botanique aux enfans ; c'est aux femmes f[o'iJ af»partieut de leur parler de ce cpie les végé-
taux ont de plus intéressant ; elles-mêmes ont avec eux les rapports les plus doux ; les arbres semblent faits pour les ombrager, les gazons pour les reposer, les fleurs pour les parer. Qui sait mieux qu'elles en assortir des bouquets, et en composer des guirlandes, des couronnes, des chapeaux? Ce fut à l'école de la boucyuetière d'Athènes que le peintre Pausias, son amant, se rendit si habile à faire des tableaux de fleurs. Les femmes sont GHes* mêmes les fleurs de la vie , comme les enfans en sont les fruits; ce sont elles qui fout le charme de nos sociétés, soit qu'elles forment entre elles des chœurs de danse , «oit que chacime d'elles se pro< mène avec son époux , ou entourée de nombreux enfans. Tout ce qu'il y -a de plus agréable à la pensée s'y présente sous des figures et des noms de femmes. L'antiquité donna des fonnes et des noms féminins à l'Aurore; aux Heures, qui attelaient les dievaux du Soleil ; à l'arc-en-ciel , qu'elle appela Iris; aux Naïades, aux Néréides, aux Oréades, aux divinités les plus aimables des airs, de< eaux, de la terre, des forêts; aux Muses, aux Vertus, aux Grâces, et à Vénus elle-même, qui réunissait en elle tous les charmes. Il est vrai que nous avons attribué aussi au même sexe tout ce qu'il y a de plus déplaisant sur la terre, tel que les maladies les plus cruelles du corps, de l'ame et des sociétés politiques, comme la faim, la soif, les fièvres, les épidémies, la peste, la jalousie, l'envie, la calomnie, la haine, la fureur, la rage, la perfidie, la férocité, les Furies des enfers, enfin la guerre qui réunit tous les ukiux , sous la forme
et le nom de Bellone Ce n'est pas que les fem*
mes soient plus susceptibles de ces passions cruelles que les hommes; elles y sont moins sujettes, par leur nature douce et compatissante; mais lorsqu'elles se rencontrent en elles , elles y acquièrent quelque chose de plus dangereux , corrvpiio opUmi pessinia. Si les vertus sont encore plus belles dans un beau corps, les vices aussi y sont plus Iddeux. Les fenunes atteignent en bien et en mal les deux extrêmes, et les inspirent alors aux homines; les jouissances et les douleurs exquises leur appartiennent. C'est donc à elles à professer la science des plaisirs, puisqu'elles en ont une conscience plus intime. Il n'y en a point de plus aimable et de plus innocente que celle de la botanique Si quelquesunes en ont extrait des poisons , une infinité d'autres en tirent des remèdes, des alimens, des boissons , des parfums , des parures , qui font nos joies et nos consolations. Si la coupe de Médée a coûté la vie à quelques infortunés, ceUe d'Érigone soutient et réjouit tous les jours le genre humain. Le moly de Meraire préserve des encliantemens de
i02 LEÇON DE
Circé. Pour moi, je crois que si nos femmes ne se livrent pas comme celles de Tantiquilé à Télude ravissante de la botanique , c'est qu'elle est hérissée parmi nous de mots grecs, et que soumise par nos s^'stèmes à une savante analyse , elle ne leur présente plus que des squelettes. Mais j'espère qu'en suivant la marche que nous leur avons indiquée y elles trouveront au moins dans les campagnes les fleurs revêtues des mêmes grâces qu'elles leur donnent en les groupant sur leur tête et sur leur sein.
Nous voyons donc qu'une mère suFilt pour apprendre aux enfans tout ce qu'il y a d'utile et d'agréable à connaître pour eux dans la l)otanique. Tout ce que j'ai dit des liarraonies végétales est destiné principalement à parler à la raison déjà formée de l'instituteur ; mais il faut parler autrement à celle des enfans. J'observerai à cette occasion qu'on a imaginé, pour développer leur raison, des livres ingénieux sur toutes sortes de sujets : il en résulte de grands inconvéniens. D'abord, les histoires qu'ils renferment, soit imaginées, soit extraites de l'anliquité, ne sont point lés mêmes que celles de nos sociétés, et les enfans ne font presque jamais d'application , dans la pratique , des principes et des exemples qu'on leur donne en théorie. Ils ne se déterminent, comme la plupart des hommes, que par ce qui se passe sous leurs yeux. Si ces ouvrages les ennuient, ce qui arrive souvent, ils ne les Usent point, ou , ce qui est encore pire , s'ils les lisent malgré eux , ils en conçoivent pour le reste de leur vie une grande répugnance pour la lecture. S'iLs s'en amusent, ils croient que la raison et le plaisir ne sont que dans leurs livres. Les personnages de leurs dialogues leur paraissent plus intéressans que leurs camarades ; et la gouvernante, on la mère, qui y est supposée d'une humeur toujours égale, et qui leur débite des contes à chaque instant, leiur semble meilleure et bien plus amusante que leur propre mère. Amsi, les ouvrages faits pour les rapprocher de leur famille et de la société sont pr^isément ceux qui les en éloignent davantage. Je voudrais donc , et j'en ai déjà fait le vœu , qu'au lieu de livres on ne leur montrât que les choses elles-mêmes, et qu'ime mère fît des conversations avec ses enfans sur I« premier sujet venu, comme Socrate avec ses disciples. Ce sont les événemens personnels de notre enfance , accompagnés des leçons maternelles , qui se gravent le plus profondément dans notre mémoire, parce qu'ils pénètrent jusque dans notre cœur; ce sont les leçons de nos mères qui donnent tant de force à nos opinions religieuses pendant le cours de notre vie. ïaspirées avec le
BOTANIQUE
lait , elles se perfectionnent avec notre raison ; et t après avoir joué autour de notre berceau , dans Vàge de l'innocence , elles nous soutiemieiit dans l'âge des passions. Je voudrais donc que le sentiment de la Divinité , qui est iniié dans rhomme, y fut d'abord développé , non par tm préoeplen', mais |>ar une mère. Le Dieu d'ime mère est toajours indulgent et bon comme celui de la nature : un précepteur enseigne , une mère fait aimer. Je voudrais que celle-ci donnât ses premières leçons, non dans une ville , mais à la campagne ; non dans une église , mais sous le ciel ; non d'après des livres , mais d'après des fleurs et des fruits.
Il y a une méthode facile aux plus ignorans pour s'instruire , c'est d'aller du simple au composé : on ra|»pelle synthèse ou composition. Elle est rejelée par nos docteurs, qui lui préfèrent l'analyse on décomposition ; celle-ci marche en sens contraire, c'est-à-dire du composé au sûnple. La raison dé cette préférence vient , à mon avis , de ce que Fanalyse suppose im esprit d'une grande étendue, qui embrasse d'a)x)rd un objet dans tout son ensemble, pour le réduire à ses premiers âémens. Mais c'est par elle aussi que nos sciences finissent en éblouissement , suivant l'expression de Michd Montaigne. En effet , c'est par le moyen de Fanalyse que nos philosophes modernes ont cm se d^ montrer que Fair n'est point un élément; qn'il y a environ quarante matières primitives et inaltérables dans les fossiles ; que toutes les lois du mouvement et de la vie viennent de l'attraction; qn*en- Gn il n'y a point d'arae dans les animaux, ni de Dieu dans l'univers. La méthode analytique impose beaucoup à la multitude , qui révère toujours ce qu'elle ne connaît pas; mais cette démarche de nos esprits forts est une preuve évidente de leuf faiblesse , qui , ne pouvant embrasser plusieurs oIh jets à la fois, tâche de les réduire à tm seul, qui finit par leur échapper à son tour.
Il n'en est pas de même de la synthèse ^ qui , comme la nature dans ses productions , va du simple au composé. C'est par elle que nous g(hiéraltsons nos pensées et les propriétés de chaque être. Pour donner une idée de ces deux métlKxles , j'en ferai l'applicaliqn au soleil lui-même , ce premier agent de notre monde. Je suppose qu'un docteur se soit mis dans la tête d'en connaître les propriétés ; il s'éloigne d'abord des brouillards qui couvrent la terre , et choisit le sommet de' quelque haute montagne pour le lieu de ses observations. A mesure qu'il s'élève au-dessus de l'horizon , il ^"oit disparaître successivement les prairies, les vergers , les forêts de sapins ; et il parvient enfin à des rochers dépouillés de verdure, on l'eau réduite.
A PAUL ET VIKGIME.
faute de dialeur, à son état naturel de coi^lation, se change autour de lui en énormes places , et où les dernières couches de ratmosphère sont à peine respirables. Là y le soleil , dépouillé de ses rayons ardens el de ses brillantes réfractions, ne lui apparail eo plein midi que comme un petit globe de quelques pouces de diamètre , au milieu d'un ciel d'un bleu foneé. Voilà le résultat où Ta amené Tanalyse de l'astre dû jour. Supposons, au contraire, qu'on Ignorant tel que moi , qui va du simple au composé , redescende humblement du sommet de cet orgueilleux obsenatotre : chaque pas qu'il fait Ten les vallons lui découvre une qualité nouveUe do soleil. En entrant dans une atmosplière vaporeose , il voit les rayons se teindre d'aurore et de pourpre, dilater l'air, foire souffler les vents, et fondre les glaciers en fleuves et en torrens : il en conclut que les rayons solaires se décomposent en eouleors, qu'ils sont chauds, puisqu'ils rendent les glaces fluides , et qu'ils allument en quelque sorte notre atmosphère , dès qu'ils se uuHitrent sur no- Ire horizon. En considérant ensuite leur action sur la terre, il pressent d'abord que le soleil l'attire , puisqu'elle tourne sans cesse autour de lui , et Il est porté à croire qu'une si puissante influence sur le globe doit se foire sentir dans son intérieur, et y produire peut-être l'or et les pierreries qu'on ne trouve guère en effet que daus le sein de la zone torride. Parvenu aux flancs de la montagne , où reparaît la puissance végétale, il aperçoit de nouvelles propriétés du soleil; il voit ses rayons, pénétrant les forêts, en développer les feuillages , en colorer les fleurs, en féconder les semences, et ajouter chaque année im cercle à leurs troncs majestueux. Plus bas, il les voit s'étendre dans les vergers, donner aux fruits leurs couleurs, leurs parfums , leurs saveurs; et il doute si , en se fixant à leur surface en or et en vermeil, ils ne se conglomèrent pas au dedans en ambre et en sucre. Enfin , descendu avec la nuit au fond des vallées, U entend les oiseaux par leurs cliansons, et les troupeaux par leurs mugissemens, saluer les derniers rayons du soleil qui dorent les sommets des collines. Bientôt ils cessent de voir, de marcher, de senUr, et, pour ainsi dire, de vivre. Son absence les plonge dans un profond sonuueil. On croirait que leur vie est une portion de cette flamme céleste qui éclaire et échauffe les airs, les eaux, la terre et les forêts. Le cours de leurs actions journalières est réglé sur les diverses heures du cours joamalier du soleil , comme celui de leurs naissances, de leurs amours, de leurs générations et de leors morts , sur les diverses phases de son cours annuel.
L'homme seul sait rappeler le feu du soleil au milieu des ténèbres , et y découvrir de nouvelles modifications. Il le foit sortir du tronc des arbres, où de longs étés Tout fixé, et il le foit étinceler et flamber dans son foyer. Mais sa lueur céleste brille encore pour hii au haut des cieux , malgré Tobscurité des nuits. Il la voit réfléchie dans le firmament, par les planètes, accompagnées de leurs satellites nombreux. Il les voit tour à tour ascer.danles , descendantes à l'orient , à l'occident , sur des lignes horizontales, obliques, perpendiculaires , et formant entre elles des losanges , des carrés, des triangles. Ce télégraphe céleste lui parle sans cesse un langage mystérieux, qui lui annonce toutes les liannonies du temps, des secondes, des minutes, des heures, des jours, des semaines, des mois, des saisons, des années, des cycles, des siècles. Il exprime encore toutes les époques de l'existence , des naissances , des adol^cences , des pubertés, des virilités, des générations, des vieillesses, des décrépitudes, des morts. Quelquefois une comète chevelue , venant à travers les cieux , apparaît comme im signal de destniction ou de création pour un globe ancien ou nouveau. Ainsi, si l'on peut comparer les imitations terrestres des hommes aux modèles célestes que leur offre la nature , nos machines mobiles étevées sur Ke haut de nos tours nous annoncent , par quelque signal extraordinaire , une défoite ou une victoire. Peutêtre cliaque étoile , comme un soleil , a ses signaux particuliers dans les mouvemens des mondes auxquels elle donne la vie ; peut-être tous leiu^ télégraphes, agissant à la fols, se communiquent leurs expressions, et expriment à l'infini des pensées ineffables , qui ne sont comprises que par des êtres immortels. Pour notre soleil , il est pour riiomme le livre de l'hnmortalité ; c'est dans sa lumière qu'il puise ces sentimens de gloire , d'infini , d'éternité , qui accompagnent sans cesse les espérances de sa vie passagère.
Nous ne connaissons donc les quaUtcs du soleil qu'en les combinant synthétiquement avec les autres puissances de la nature , et nous les faisons disparaître en les en séparant par l'analyse. U en est de même des autres puissances. Nous ne connaissons les facultés de l'houune qu'en les mettant en rapport avec les élémens, les végétaux, les animaux , et surtout avec ses semblables. C'est par ces rapprochemens que se démontre l'existence de son ame raisonnable. U en est de même de la Dir vinité. Nous ne nous convainquons de sa puissance , de son intelligence , de son éternité , de sa bonté , qu'en rapportant ses attributs à ses divers ouvrages. Elles s'évanouissent dans les méditations
du solitaire , qui les décompose dans son cerveau.
Il u'y a point d*honune plus près du matérialisme que le métaphysicien , parce que Fanalyse qui Té- {;are est née de Torgueil et de la faiblesse de Tesprit humain.
La botaniciue a c(é traitée par l'analyse comme les autres sciences. Les hommes , semblables aux enfans, ont effeuillé les plantes [lour les connaître, et ils ont tiré à peu près les mêmes résultats. Mais si on rapporte les végétaux aux autres puissances de la nature , leurs fleurs au soleil , leurs tiges aux vents , leui^ feuilles aux pluies , leurs racines à la terre , leurs fruits aux animaux et aux hommes, il en résulte mille connaissances agréables et utiles. Une prairie sufGt pour donner aux enfans , au défaut du ciel , une idée de la puissance du soleil. I^s fleurs lui montrent les diverses épocfues des heures, des jours , des saisons et des aimées. Si les astres, par leur grandeur et l'étendue de leur révolution , font naître des sentimens d'admiration , d'étonnenient et de respect religieux, les fleurs en produisent de gaieté, d'innocence, de plaisir. Laissons même les enfans , au défaut de maîtres, imaginer leur botanique. S' ils trouvent que les pétales des roses ne sont concaves que pour être calc]uées sur leurs fronts ; que les degrés de la tige de certaines graminées ne sont alternés que poiu* exprimer le degré de leurs amitiés , et que les volans des semences d'un pissenlit ne sont foits que pour être soufflés d'une seule haleine , qui dira que leur système ne vaut pas celui de Linnée? Les fleurs d'ime prairie sont aussi bien créées pour leur servir de bouquets et de diapeaux , que pour être pâturées par les bétes , ou disséquées par des savans. La plupart même d'entre elles ont des rapports de convenance avec les traits des enfans, par leur grandeur, leurs couleurs et leur naïveté. Les bluets sont semblables à leurs yeux biens; les boutons de rose à leurs lèvres vermeilles. Il en est de même des fruits : la ponune d'api, blanche et rouge, a des convenances avec leurs joues si riantes ; la pêche fondante et la fraise ^namelonnée en ont également avec le sein des jeunes filles. On pourrait les étendre beauooup.plus loin.
C'est donc aux femmes, et surtout aux mères, à donner les premières notions de la botanique aux enfans , en allant du simple an composé. On peut remonter aisément d'un fraisier jusqu'à l'ordre de l'univers : j'en vais présenter la marche à l'institutrice, qui doit se considérer conmiie la mère des enfans , ainsi que l'instituteur est considéré comme leur père. Je vendrais même que l'une et l'antre en portassent les noms , afin qu'ils se rappelassent pans cesse la bonté et l'indulgence qu'ils doivent
à leurs élèves , et ceux-ci l'affection ei la reeonnaissance dties à des soins maternels.
Je suppose donc tme mère avec deux enfons, une petite fille et un petit garçon, auxquels eDe ^ ôudrait donner quelques idées de la nature ei de son auteur. J'appellerai la première Virginie, et le second Paul. J'ado^ite ces noms d'antant plus volontiei*s , ([ue j'ose dire y avoir attaché quelque inlcTêt. Beaucoup d'enfans les portent anjoiird'hiii; en cela Dieu a comblé mes vceus et au-delà. Locsque j'étais célibataire, et que je publiai les premiers volumes de mtsÉfydes de la Naiwre, j'y ai dit, sans me douter que je prophélisaby que la génèraWon future m^appartiendraii en quelque chose. Je reiilendaîs des réformes de son éducation , dont je m'occupais ; mais j^en sub en quelque sorte devenu le parrain. Je ne vais point dans une promenade que je n'entende des mères, des bonnes , des frères et des soeuis appeler des Paub et des Yirginies. Je tourne souvent la tête, croyaoi que ce sont mes propres enfens, ear j'ai ainsi une Virginie et un Paul, qui forment la oonroime de roses de ma vieiUesse. Je me servirai doue de leurs noms avec d'autant plus de plaisir qu'ils me donneront l'occasion de tracer une esquisse de leurs caractères qui commencent à poindre; j'y trouverai aussi celle de leur donner quelques leçons utiles [lour l'avenir. Ma Virghiie , qui a bientôt cinq ans, est déjà dans l'âge et dans le goût d'en proflter r pour mon Paul, il n'a guère qu'un an; mais il est de l'humeur la plus douce , et il répond déjà , par ses caresses, à la vive affection de sa sœnr. Il n'y a que des âmes aimantes qui soient propres à Fêtude de la nature.