‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 30 sur 116 · LA MÈRE, VIRGINIE ET PAUL · texte numérisé non relu

LA MÈRE, VIRGINIE ET PAUL

I4A MÈRE

Que le mois d'avril parait doux après un hiver aussi nide ! Reposons-nous au pied de ce diêne qui montre ses premières feuiUes. Asseyons-nous sur ce gazon. Amuse-toi, ma fille, à cueillir des fleurs pendant que je tiendrai ton frère sur mes genoux.

VIBGINIB.

Je vais lui en faire un gros bouquet, ei pour vous aussi, et pour moi aussi.

LA MÈRE

Tiens, voilà des violettes au pied de ces

églantiers.

VIRGINIE

Oh ! qu'eUes sentent bon ! Je croyais qu'elles ne venaient que dans les jardins. Maman, comment appelez-vous ces fleurs blanches qui vienneul parmi les violettes? Elles sentent bon aussi.

A PAUL ET VIRGINIE

LA UÉRB.

Ce soDt des primeyères.

VIRGINIE

Et oeUes-là, qui sont aa milieu du bois?

LA HÈRE

Ce sont des jacinthes et des muguets.

VIRGINIE

Ah ! Toid des marguerites dans l'herbe. Qu'elles sont jolies ! En voilà d'à moitié ouvertes. Pourquoi ont-elles un petit étui vert qui les enveloppe à moitié?

LA MARE

Cest pour défendre la fleur. On appelle cet étui on calice. Beaucoup de fleurs ont uu calice. C'est comme le bourrelet que je mets autour de la tète de Paul , de peur qu'il ne se la casse en tombant.

VIRGINIE

Mais les fleurs ne tombent pas.

LA HÈRE

Non, mais elle se choquent les unes contre les antres quand il fait du vent.

Et ces petites feuilles blanches de la marguerite qui sont toutes rouges par la pointe , à quoi servent-eUes?

LA IIKRB.

A renvoyer les rayons du soleil sur le milieu de la fleur, à ce que dit ton papa. On les appelle des pétales.

VIRGINIE

. Qu'est-ce que c'est que ces petits boutons jaunes comme des tètes d'épingles , qui sont au milieu de la marguerite?

LA MÈRE

Ce sont des fleurons. Ils ont besoin de dialeur pour fleurir : voilà pourquoi la plupart des fleurs se tournent vers le soleil. Mais je ne suis pas assez savante; ton père t'expliquera cela un jour.

VIRGINIE

Pourquoi n'est-il pas venu avec nous? II aurait eo bien du plaisur.

LA HÈRE

Oui, il aime le bois de Boulogne. Il s'y est souvent promené avec Jean-Jacques.

VIRGINIE

Qu'est-ce que Jean-Jacques? Je ne l'ai jamais vu avec mon papa.

LA HÈRE

n est mort il y a long-temps, ma fille. C'est un liomme qui a été fort persécuté, parce qu'il prenait le parti des malheureux. Il aimait beaucoup lesenfons.

« Mon papa nous aime aussi l)eaucoup. Pourquoi

n'est-il pas venu se promener avec nous ? Il y vient toujoure.

LA MÈRE

Il est resté à Paris , pour nos affaires.

VIRGINIE

Pour quelles a fEiires?

LA MÈRE

Pour des procès.

VIRGINIE

Qu'est-ce que des procès ?

LA HÈRE

Ce sont des guerres (|u'on nous tait pour nous demander ce que nous ne devons pas , et pour nous refuser ce qu'on nous doit.

VIRGINIE

Mais on se tue à la guerre.

• LA HÈRE

Dans les procès^ on tue les fortunes, et quel(|uefois les réputations.

VIRGINIE

Nous sommes donc bien à plaindre! car on dit que la guerre est à présent par tout le monde. Les hommes sont bien médians ! On fait la guerre à mon papa !

( Elle se met à pleurer, )

LA HÈRE

Tu es trop sensible, ma pauvre Virginie; ne pleure pas. Si les médians sont contre nous , Dieu sera pour nous. Rapprochons-nous de la nature ; elle est son ouvrage. *

VIRGINIE , en riant et en courant.

Oh! que de fleurs dans les lierbes! En voilà de blanches, de jaunes, de bleues, de rouges , de violettes, de grandes! grandes! et de toutes petites. Comment s'appellent-elles?

LA HÈRE

Je n'en 'sais rien.

VIRGINIE

J'ai bien envie de les connaître toutes.

LA HÈRE

Tu les montreras à ton père, qui t'en dira les noms, et nous les apprendrons ensemble; car je suis aussi ignorante que toi.

VIRGINIE

J'en connais déjà beaucoup, beaucoup : des roses , des œillets , des jasmins-, des marguerites , des violettes, des. . . . des. . . . prime. ... Je m'en ressouviendrais bien , si je les voyab.

LA HÈRE

Tu n'auras pas plus de peine à en retenir les noms que ceux de tes lettres.

Oui, si vous me les apprenez aussi, maman. Les fleurs sont plus jolies que les lettres. Je vou •

drais pouvoir lire dans iin pré comme dans un livre.

LA MÈRE

Non* ne savons pas encore épeler Talpliabel de la nature, comment pounîons-nous en assembler les pensées?

VIRGINIE

Voilà beaucoup de fleurs blanches le long du bois. Elles ressemblent à des mai^erites; mais elles sont plus grandes.

LA MÈRE

Ne les cueille pas : ce sont des fleurs de fraisiers; cet été, elles se cliangeront en fraises.

VIRGINIE

Comment ! le > fi'aîses commencent par être des fleurs?

LA MÈRE

Oui, mon enfant, comme les femmes commencent par être de petites filles.

VIRGINIE

Et les autres fleurs des prés , deviennent-elles aussi bonnes à manger?

Non.

VIRGINIE

EUes ne servent donc à rien ?

LA MÈRE

Il n'y en a aucune d'inutile. Les abeilles viennent y chercher leur miel.

VIRGINIE

Qu'est-ce qu'une abeille?

LA MÈRE

C'est une mouche grise, à quatre ailes. Tiens, en voilà une sur cette fleur de muguet. Prends garde d'y toucher, car elle pique bien fort. Tu peux la regarder, elle ne te fera pas de mal.

VIRGINIE

Oh ! elle enfonce sa tête dans les godets du muguet , comme quand je mets mon doigt dans mon dé ! Elle rainasse avec son bec pointu une poussière jaune, qu'elle met sur ses cuis :es avec ses pâtes de devant. Venez donc voir, maman; que cela est curieux! En voilà encore d'autres sur d'autres fleurs! mais il n'y en a pas sur leurs feuilles : les feuilles ne sont donc bonnes à rien ?

LA MÈRE

dk si ! Ces vaches que tu vois là-bas les mangent, et les changent en lait dans leurs mamelles.

VIRGINIE

Je ne savais pas que le lait venait des plantes, et le miel de leurs fleurs.

Les abeilles en tirent encore de la cire, les moutons de la laine , et elles font produire des œufs aux poules , qui en mangent les graines.

VIRGINIE

Mais qui est-ce qui a fait les plantes?

LA MÈRE

C'est le bon Dieu , ma fille.

VIRGINIE

Mais qui est-ce qui les fait pousser ? Il n'y a point de jardinier ici comme daus les jardins.

LA MÈRE

C'est le soleil qui les échaufTe , la pluie qui les arrose , et le vent qui les ressème.

VIRGINIE

Oh ! Dieu est bien savant !

LA MÈRE

Oui, ma chère fille; c'est lui qui a fiût le soleil, le vent, la pluie, la plante; l'abeille qui tire le miel de ses fleurs; la vache qui change les lierbes en lait; et les hommes qui jouissent de tousses bienfaits, souvent sans reconnaissance.

VIRGINIE

Oh ! Dieu est bien bon ! je veux le remercier tous les jours. H n'a rien fait d'inutile. Mais ce n'est donc pas loi qui a foit ces vilames cheniHes qui mangent les feuilles des arbres? En voilà une qui vient de me tomber sur le visage : oh ! qu'elle est laide!

C'est des chenilles que viennent ces jolis papillons après lesquels tu aimes tant à courir.

VIRGINIE

Et comment cela? est-ce qu'il y a un papillon dans une chenille?

LA MÈRE

Oui, mon enfant, il y est renfermé, comme tes ciseaux dans leur étui. Je ne puis pas te l'expliquer, mais je te le ferai voir un jour.

VIRGINIE

Oh ! maman , faites-moi le voir tout à l'heure.

LA HÈRE

Ma lionne amie , je ne puis pas plus le montrer à présent un papillon dans une cheniUe , qu'une fraise dans sa fleur : il faut que le soleil ait mûri l'un et l'autre.

VIRGINIE

Ah ! voilà un oiseau qui en emporte une.

LA MÈRE

C'est pour la donner à manger à ses petits. Sans les insectes, les oiseaux n'auraient {las de quoi nourrir leurs petits dans une saison où il n'y a pas encore de grains ni de fruits mûrs.

VIRGINIE

Mais à quoi servent les oiseaux? ils sont inuti-^ les, puisqu'on ne peut pas les attraper.

LA MÈRE

Ils servent à réjouir l'homme par leurs chants.

A PAUL ET VIRGINIE

Gdai que tu viens de Toir est un roesigiiol; il esl bnin comme on moineau, et il a nn long bec. Il s^est réfogié dans ce boisson conrert de pelites roses qoi est nn égianlier. C'est là qu'est son nid. VIRGINIE court au buisson.

Oh ! je vais prendre ses petits. (Elle revient en pleurant.) Ah mon Dieu ! je me suis arraché les nudns; mou sang coule , je vais mourir!

LA MÈRE

N'aie pas peur de mourir. La mort est notre retour vers Dieu qui est bon. Embrasse-moi.

VIRGIHIB.

Maman, si Dieu était bon, il n'aurait pas mis des épines parmi les roses.

LA MÈRE

n en a mis dans plusieurs buissons, afln que les petits des oiseaux qui ne pement pas voler fussent déHendos dans leurs nids.

VIRGLNIB.

Poarqnoi ne veut-il pas qu'on les prenne ? Je ne leur aurais pas fiût de mal; je les aurais mis dans une belle cage avec mon chardonneret.

LA MàRB.

Qne dirai»-tu sion t'enlevait à ta mère pour t'élever dans une beDe maison? Pourquoi ferais-tu à la mère d'un oiseau un chagrin que tu ne voudrais pas que l'on fHà la tienne?

Ah! Dieu est bon , puisqu'il prend soin des pe^ lits oiseaux. Mais s'il n'y avait pas de Dieu ?

LA MÈRE

n n'y aurait alors ni plantes, ni chenilles, ni oiseaux, ni petites filles, ni pères, ni mères; tout serait dans la confusion : c'est Dieu qui les a faits.

VIRGINIE

Mais qui est-ce qui a fait Dieu?

LA MÈRE

Personne; fl est de. toute éternité.

VIRGINIE

Je vendrais bien connaître Dieu.

LA MÈRE

Tu le connaîtras en faisant du bien, à son exemple.

VIRGINIE

Je ne suis pas assez grande.

LA MÈRE

Tu en peux foire dès à présent. Abstiens-toi de fiiire de la peine aux animaux. L'abstinence du mal envers les bètes est le premier exercice du bien envers les hommes.

VIRGINIE

Oh ! je puis &ire du bien à mon frère Paul. Tu sais, maman, que je n'ai rien que je ne partage avec lui. Tiens, mon petit Paul , voilà des

fleiu^ que j'ai cueillies pour toi ; voilà des violettes, des marguerites; j'en vais mettre tout autour de ton bourrelet. Baise-moi , mon ami. D rit toujours!

LA MÈRE

Allons , ma chère Virginia , il est temps de nous en retourner, de peur d'être surprises en cliemin par b nuit. Tu feras un chapeau de fleurs à ton frère à la maison. Nous rencontrerons peut-être ton père qui viencka au devant de nous.

Je puis assurer que je n'ai mis dans œ dialogue que des idées communes à ma fille, âgée de quatre ans et huit mois. Elle m'a som-ent embarrassé avec ses questions. En voici l'ordre ordinaire : Qu'est-ce que cela ? à quoi cela sert-U ?età cause? Et quand on croit l'avoir salisfoite sur ces trois points , eUe retourne sa question en sens contraire , par cette autre : Et si cela n'était pas? Elle dierche à connaître les choses positivement et négativement. Avec ce tour de logique , elle m'a mis souvent hors d'état de lui répondre. Au reste, cette méthode de raisonnement est fiunilière à la plupart des enfons élevés avec liberté. Notre raison apparaît positive et négative dans ses premiers développemens; eUe est en rapport avec les liarmonies de la nature, formées de contraires; c'est elle qui pousse les enfans à effeuiller la rose qu'ils ont d'abord admirée : comme les hommes, ils veulent connaître la source de leurs plaisirs. Je me senîrais de cet instinct pour leur domier une idée intime de la botanique; je leur montrerais le rapport des racines des plantes avec la terre , de leurs feuilles avec les pluies, de leurs tiges avec les vents, des pétales de leurs .fleurs avec le soleil; je leur expliquerais même l'usage des pistils, des anthères et de leurs parties sexuelles. Ces images sont si pures dans les fleurs, que la plupart des hommes* ne les y aperçoivent pas ; quoiqu'ils les foulent aux pieds. Je ne voudrais pas qu'ils eussent honte eux-mêmes de leur propre sexe, et qu'ils le regardassent comme un opprobre, suivant nos anciens préjugés. Tout est innocent à des âmes innocentes. Ce n'est pas la nature qui corrompt notre cœur, c'est notre cœur qui corrompt la nature. J'apprendrais aux enfans à respecter la double chaîne qui reperpétue les êtres, comme une loi sainte et sacrée que la nature a mise en eux son» la sauvegarde de la pudeur. Les jeunes filles des Sauvages. sont cliastes quoique nues, parce que leur cœur est pur. Les sexes des plantes ne feraient pas plus naître d^iis les enfans des idées obscènes ^

que les sexes des animaux qu'Us voient tous les

jours à découvert.

Au reste , nous naissons tous pyrrhoniens : les questions directes et inverses des enfans en sont la preuve ; c'est par elles qu'ils s'instruisent. Le doute est dans leur tête, comme daas celle de Descartes, le premier mobile de leur science; leur raison vacillante me parait la cause de l'inconstance qui leur est si naturelle. C'est une balance qui a sa systole et sa diastole, comme le cœur , et qui, par son mouvement môme , est trèspropre à se cliarger de connaissances en tout genre , pourvu que nous en maintenions rc(|uilibre. Mais bientôt les ptéjugés, les autorités et les habitudes en font incliner un des côtés , pour ne se relever jamais. Heureux encore si nous conservions le doute pour les opinions d'autnii! mais, comme les philosophes eux-mêmes , nous les rejetons sans examen, pour n'approuver que les nôtres.

U est donc nécessaire de laisser les enfans faire des questions; car c'est à l'ignorant ou à celui qui doute à demander, et à celui qui sait ou croit savoir à répondre , au rebours de notre manière d'instruire , comme l'a fort bien remarq.ié Jean-Jacques. U sufilt de piquer la curiosité des enfans , qui n'est si active en eux que parce que tout leur est nouveau , et que leur raison en éciuilibre ne sait à quoi se Gxer. Pourvu donc qu'on ne l'arrête point par des autorités dogmatiques, on lui ouvrira mille perspectives ravissantes au milieu de cet océan de vérités qui nous environne. Mais si vous U ûxez à des atomes, comme Epicure, ou ù des tourbillons de ces mêmes atomes, comme Descartes, ou à l'horreur du vide, comme Aristote, ou à l'amour du plein, qui est l'attraction, comme les Newtoniens modernes, vous échouerez sur un écueil. En vain vous ajouterez à ce dernier système si à la mode , ime f >rce de projection, combinée avec ceUe de l'attraction, de peur que toutes les pièces de l'univers, ens'attirant mutuellement, ne viennent à former un seul bloc; en vain vous supposerez même que cette force de projection en ligne droite est produite par la force centrifuge ou repoussante du corps qui attire , parce que c'est une contradiction ; en vain vous ajouterez que , dans les corps , les uns repoussent, et les autres attirent, onune une maltresse qui hait son amant , ce qui n'a pas encore été dit , quoique plus vraisemblable : vous ne ferez jamais concevoir le mouvement elliptique et constant d'une planète autour du soleil, sans l'idée d'un être intelligent qui a créé ces foitses, les a balancées et les entretient. Le sentiment de la Divinité est l'ultimatum de la raison

humaine ; c'est le centre de la splière , doot dte esl un rayon; elle en pari, elle y retourne. J'ai tnoé une légère esquisse de sa mardie d'après la rusoo d'une petite (Ûle. I..es enfans âgés de dix à donse ans sont susceptibles de raisonnemens beaucoup plus étendus ; il en est tel qui , par une courte série de questions fort smiples , forcerait l'atliée lemieiix retranché dans son système hérissé de calculs, d'avouer, comme Newton lui-même, qu'il existe un Dieu : mais , pour nous élever vers lui , ne quittons pas le cliemin des fleurs.

Si les jeunes filles ont du goût pour les fleon éparses dans les champs, elles n'en ont pas moins pour les l'assembler en boucjuets ou en diapeanx, et les assortir avec leur teint , leurs traits et leur humeur. On peut, à cette occasion, leur donner une idée générale de notre théorie des couleurs en cimi couleurs^ primitives , ou la blanche, la jaune, la ronge , la bleue et la noire. On peut y peindre leurs couleurs intermédiaires, telles que la safhinée, l'orangée, la violette et celle d'indigo; on pourrait en fonnei* avec des fleurs une guirlande qui présenterait une série des plus aimables oonsonnances , en les rangeant dans cet ordre : des jasmins , des marguerites , des jonquilles, des bassinets, des capucines, des roses, des coquelicots, des nicllts, des blés, des bluets, des pieds-d'alouettes, des tulipes rembrunies; car pour les fleurs tout-à-fait noires, je n'en connais point: elles seraient inutiles dans le tableau de la végétation , où cliaque fleur porif son ombre avec elle. On apprendrait aussi aux jeunes fllles à produire des contrastes avec ces mêmes fleurs, en opposant les plus daires aux plus sond)res : en ce cas, elles auraient attention de mettre, les plus blandies au centre , conune une masse de lumière qui éclaire et reliausse tout le groupe : c'est ce que ne manquent pas de faire les Yan-Spaêndonck dans leurs tableaux. Mais, a; Tes tout, ces réflexions ne valent pas le goût naturel du sexe dans l'arrangement des tleui-s (pii font sa plus cliannantc parure. Comme je l'ai dit ailleurs, j'ai connu une fenune qui, avec de simples graminées de diverses espèces, formait les plus agréables [xinaches dans des vases à long col : il n'y entrait pas une seule fleinr. Les femmes de l'Orient trouvent dans leurs jardins de quoi exprimer toutes leurs [lassions, avec des roses, des soucii, des tulipes au cœur brûlé... En effet , les' fleurs ont des analogies avec les caractères; les unes étant gaies, d'autres mélancoliques; il y en a même , ainsi que je l'ai dit , qui en oui avec les tcails du visage : les bluets en ont avec les yeux, les roses avec la bouche , la rose de Gueidre avec lé sein, la digitale avec jes doigts, etc. Clia^

A PAUL ET VIRGINIE

cune d'elles a des parfums qui en ont aussi avee les diTerses sensations de la beauté. Les fleurs les plus odorantes sont les plus propres à faire des bouquets et des ebapeaux, telles que les violettes et les roses. Rien n'est aimable comme les fleurs dans la parure des femmes et des enfans : Tor, l'ai^eot, les perles et lesdiamans ne peuvent leur ÙLte compares ni par leurs formes, ni par leur édat, qui est trop vif; seules, elles ont des coupes el des teintes analogues^à la couleur des yeux , des lèvres el dja visage; eUes se présentent partout gons leurs pas, taudis qu'il faut aller cherdier les métaux et les fossiles brillans à travers mille dangers, au sein des terres et des mers : les unes se recueillent par les mains de l'innocence, et les autres souvent par celle du crime.

Mais on ne jouit pas toujours des premiers charmes du printemps. Quelquefois, comme celui de la vie buroaine qui esi entremêlée de rougeoles el de petites-véroles, il ne s'annonce que par des grôles et des giboulées; le moins d'avril , (|ui en présente les prémices, est souvent humide el froid dans nos eliniats. Les paysans de mon pays disent en proverbe : Avril doux ; (fuand il s'y met , cesi le pire de tous. Il règne alors , suilout sur les côtes de Normandie, un vent du nord-ouest , qui couvre DOS campagnes de l'atmosplière brumeuse des glaces marines qui descendent des pôles du nord , et viennent s'échouer et fondre sur le banc de Terre- Neuve. Souvent le mois de mai n'est pas plus agréable que le mois d'avril. Voltaire disait que le moisde mai n'était beau que chez les poètes. En effet, j'ai vn plus d'une fois de la neige tomber dans nos promenades avec les fleurs des maironiérs dinde. Pourquoi exposerions-nous alors nos jeunes filles à des rlunnei et à des transpirations arrêtées ? Destinées fiar leur délicatesse et leurs devoirs à garder Tinléneur de leure maisons, laissons-les-y an moins à l'abri des injures des élémens ; ce n'est qu'aux garçons à les braver. Je voudrais donc que ceux-ci, dans les mauvais temps, lissent seuls des incursions daas les campagnes pour en rappoiler des fleurs et des rameaux ; les jeunes Glles en feraient ^les guirlandes destinées à leur parure ; elles s'exerceraient ensuite ù les dessiner et ù les broder, d'après quelques bous modèles et les conseils de leur mère, ou, a son défaut, de quel(]ue Minerve du voisinage. Pourquoi ne se trouverait il pas des femmes qui feraient part gratuitement de leurs talens à la jeunesse, comme d'autres faisaient part de leur fortune à la fondation des convens, dans un temps où ils étaient l'asile de l'innocence et de la vertu ?

Je pense qu'il est tilile d'exercer également les

enfans des deux sexes à dessiner les plantes. Ils trouveront dans leurs formes toutes les courbes imaginables, et ils exerceront, d'après des modèles réguliers , l'instinct qui les porte à charbonner sur les murs les objets qui les frappent.

Si j'ose dire ce que je pense , c'est aux plantes, et surtout à leurs racines (fui leur fournissent des fils, des cordes, des arcs, que les Sauvages doivent les premiers modèles des spirales de leurs meubles et de leur écriture hiéroglyphique. Je suis d'autant plus porté à adopter celte opinion , que les Chinois, le peuple le plus ancien de la terre, y ont puisé leur premier alpliabet. Suivant Kircher , c'est des formes des racines, auxquelles ils attribuent les plus grandes vertus des piaules, qu'ils ont composé les premières lettres qui servirent à l'écrilure vulgaire et à faire des livres. Ils y joignirent ensuite d'autres alpliabels , fonnés d'étoiles , d'ailes d'oiseaux; de tortues , de coquillages , de vermisseaux, de reptiles, de poissons, suivant les sujets qu'ils voulaient traiter. Ils groupaient plusieurs de ces animaux pour exprimer le caractère d'un objet. Par exemple, voulaient-ils offrir l'image de la rapidité d'un fleuve qui se précipite comme un torrent, ils représentaient plusieurs poissons qui nageaient dans différens sens. Le cours ordinaire d'un fleuve était rendu par un seul iwisson nageant dans une seule direction. Une agrégation d'animaux forma un caractère, désigné aujourd'hui par des points ou par de simples traits. C'est, suivant Kircher, la seule différence qui existe entre leurs caractères anciens' et leurs caractères modernes : ainsi , une lettre est diez eux une pensée. Us eurent, dans l'origine, seize alphabets, qui n'en composent plus qu'un seul aujourd'hui; mais celui de la végétation est le plus ancien et le fondement de tous les antres.

C'est à la forme des racines des plantes qu'il faut attribuer , à mon avis , ces grands traits déliés, roulés et enchevêtrés qu'on trouve dans leur écriture et dans celle des autres peuples de l'Orient, qui adoptèrent sans doute les mêmes modèles. Nous retrouverions peut-être ces caractères radieux dans nos lettres romaines; caries trois jambes de l'M, les deux perpendiculaires de l'N, les deux inclinées de l'A, les deux renversées du V, de l'X, le Z, etc. , ressemblent aux racines végétales de l'alphaliet chinois. Les lettres E, F, I, L , Y, représentent peut-être des tiges d'arbres, les unes toutes nues , les autres avec des branches , d'autres avec des racines , d'autres avec des branches et des racines. Notre T surtout est une abréviation du &meux Tau de.s Egyptiens. Il imite, comme lui , le tronc d'un arbre avec ses branches

horizontales , désigné ainsi dans les caractères de

la Chine f . Cette Fomie de croix qui , suivant nos voyageurs les plus éclairés, représente nn arbre dans récriture chinoise, a (ait imaginer bien des commentaires à quelques missionnaires qui ont cru y voir le signe de la rédemption , ainsi que dans le Tau des Egyptiens. Il y a apparence que notre S a été tirée de la figure du serpent, d'autant qu'elle fait siffler tous les mots, où elle se trouve. Nous citerons en preuve ce vers de Racine dans la bouche d'Oreste furieux , qui croit voir le spectre sanglant de sa mère apr^ l'avoir poignardée :

Pour qui sont ces serpens qui sifflent sur vos lôtes?

La lettre C , qui a une partie de la figure de l'S, ou d'un serpent à demi levé , produit aussi souvent le même sifflement. Quant à 10, je suis portéli croire qu'il doit sa forme à celle du soleil , d'autant que le son qu'il exprime est , dans toutes les langues, celui de l'admiration : c'est le sentiment qu'a dû produire, chez tous les peuples, l'astre du jour. L'O donne de la majesté à tous les mots, en les rendant plus sonores. H se trouve fréquenmient dans les langues méridionales de l'Europe , comme dans celle des Espagnols. Aussi Charles-Quint, s'arrétant aux divers accens des langues européennes, disait que l'anglaise était propre à parler aux oiseaux, l'allemande aux chevaux, l'italienne aux dames, la française aux hommes, l'espagnole à Dieu. Ce qui prouve encore que la figure de la lettre O doit son origine à la forme ronde du soleil , et son expression à celle de l'admiration , c'est qu'elle se trouve très-répandoe dans les langues simples des peuples de la zone torride , auxquelles elle donne une harmonie et une dignité que n'ont pas souvent celles des penples savans et civilisés des antres climats. C'est ce qu'on peut voir surtout dans les noms de la plupart des royaumes de l'intérieur de l'Afrique, tels que ceux d'Angola, des Jolofe , de Tombuto , de Boumou , de Majombo , de Gingiro, deMacoco, de Loango, de Congo, de Loando , de Monéomugi , de Mouomotapa , de Mozambo, etc. D'un autre côté, j'ai observé que dans les pays froids, conmie en Russie , la plupart des terminaisons des noms sont en A , telles que celles du lac de Ladoga en Finlande ; de la cascade d'Imatra de la ville de Riga , ainsi que celles de quantité de noms vulgaires. La bière s'y appela piva; l'eau, vauda ; le pain , gleba ; la mère , matouska ; le père, batouska. Pour dire à gauclie, on dit na lava; à droite, na prava; mon pigeon, goloubouska maia, etc. J'en laisse chercher la raison à d'autres. Qiijint au caractère O, je lui trouve tme analogie

encore plus marquée avec le solefl. Dans les dûf* fres arabes , lorsqu'il est seul, ce n'est qu'un léro; Il est sans valeur : mais il décuple celle d'un chiffre lorsqu'il y est joint; il la centuple lorsqu'oD Fy ajoute deux fois, ainsi de suite. Il ressemble donc au soleil, qui est sans action lorsqu'il n'est pas combiné avec une des puissances de la natnie. C'est ce que l'on voit au sommet des hautes montagnes qu'il laisse couvertes de glaces, parce qu'il ne peut s'y harmonier avec l'air , qui y est trop raréfié. Mais lorsque , par la médiation de ce même air, il peut se combiner avec une des puissances de la nature, telle, par exemple, que la végétale, il en décuple les liarmonies dans son cours annuel; il les centuple dans une seconde période semblable', et il les porterait à l'infini dans le cours des siècles, si elles ne trouvaient des obstacles dans celles des autres puissances que la nature a balancées les unes par les autres.

Pour revenir aux seize alpiiabets des Chinois , il est digne de remarque que six ont été trouvés par leurs premiers empereurs. Fohi composa œlui des dragons pour l'astronomie; Xim-Ndm , œlni des lettres pour l'agriculture; Chuem-Kim, ceux des huîtres et des vermisseaux; Choam-Ham, celui des oiseaux; et Yao, celui des tortues. On en peut conclure que , dans ces anciens temps, les souverains étaient philosophes ou les philosophes souverains. Enfin , je ferai observer que non-seulement les premiers hommes ont cherché à exprimer leurs idées par des signes naturels, conune on le voit par les caractères primitife de leur écriture , dontcliaque lettre formait une pensée, mais encore qu'ils ont cherché à les exprimer par leur style figuré, que les Sauvages et les peuples civilisés de l'Orient emploient auj(Âird'hui pour exprimer leurs passions , leurs lois , leurs devoirs. C'est donc pour moi une autorité de plus, qui prouve la nécessité où je suis de remonter aux harmonies de la nature , pour y trouver celles de la morale même. Les végétales sont sans doute les plus agréables et les plus fréquemment employées par eux. Il n'y en a point qui inspira plus de bon goût dans tous les genres. J'ai déjà cité, je crois , un dessinateur d'étoffes de Lyon , (pii apprit la botanique par le conseil de Jean-Jacques , et qui , par cette aimable étude, devint le plus célèbre de son art.

Quelle satisfaction une mère ne goûterait-elle pas, en voyant ses enfens é|)rouver d'abord, à la vue des végétaux, des sensalioas conmiunes de plaisir, d'où naîtraient des talens différens ! Parmi les filles, les unes se plairaient à les dessûier, à les peindre, à les broder; quelques unes peut-être à en extraire des essences et des élixirs. Parmi les

A PAUL ET VIRGINIE

garQOOiyily en annitqais'oocapendent do soin de les dasser, tandis que d'autres, contens de leurs simples Tonnes, traceraient, d'après leurs volutes, des traits hardis d'écriture. Parmi ceux-ci, il se formerait peut-être quelque géomètre qui en calculerait les courbes si variées et si peu connues. Les réverbères des fleurs, qui échaufTent sans brûler, sont plus intéressans à connaître que les miroirs d'Archimède* Ces douces études les détourneraient, dans le cours de leur vie, des passions croelles qui naissent de l'oisiveté. Elles leur ofTriraient des amusemens inépuisables au sein de la fortune, et des ressources assurées au sein de Tindigenoe. Parmi les émigrés français de notre révolution, combien de femmes de qualité ont dû leur liberté el leur subsbtance à l'aiguille de Minerve, tandbque leurs époux et leurs frères n'ont trouvé souvent que la servitude et la mort dans les arts destructeurs de Mars ! Il en est sans doute , parmi ceux-ci, qui , victimes des systèmes impies de nos villçs et des passions féroces qui en résnitent, maudissant les hommes, ont rouvert leur cœur à l'auteur de la nature, à la vue de ses plus aimables ouvrages. Ils ont retrouvé une patrie où ils n'ont plus vu de confiât rioles, et un Dieu où il n'y avait plus d'Iiommes. Les herbes des prés leur ont offert des lits de repos , et les cimes des forêts ont élevé leurs regards et leur ame vers les cieux. Les végétaux , chargés de fleurs ou de fruits , sont disséminés sur la terre* coimne des Iles au sein des mers orageuses, pour nous servir de lieux de rafralchissemens, et nous guider vers un nouveau inonde.

Après avoir montré aux enfans à connaître les parties principales des plantes , à les grouper , à les dessiner, et m^me à les décrire, il est intéressant de leur en faire observer l'ensemble, afin de leur apprendre à en composer des tableaux ou des descriptions. Bien des gens ne peuvent rendre compte de lenrs voyages que par les bornes des grands chemins ou par les noms des auberges , des villages et des villes qui se rencontrent sur leur route. Ils ne savent pas même s'orienter, et s'ils ont été au midi ou au nord. Ils traversent sans s'en apercevoir les prairies, les vallons , les forêts : la nature n'est plus rien pour eux. Les végétaux qui en font le plus bel ornement, ne parlent pas à leur ame dessédiée par la cupidité.

Nos laboureurs mêmes ne voient que des bottes de foin dans les prés fleuris , et des sacs de blé dans les moissons ondoyantes de la douce Cérès. La forêt la plus majestueuse ne leur présente gue des bûches et des fagots : elle n'est digne de leur attention que quand elle est en coupe réglée : ils

ne la regardent que quand elle esit abattue. Cependant, c'est des harmonies des végétaux que les arts, qui font le charme de la vie, tirent leurs principaux agrémens. La poésie, rélo(|uence , la morale même , nous ravissent par les images qu'elles en empruntent. L'Évangile, si austère dans les devoirs qu'il nous impose , nous enchante par son style rempli de comparaisons tirées de l'agriculture. J'en ai compté plus de cent dans un seul évangéliste.

Je vais à ce sujet hasarder quelques règles pour apprendre aux enfans à exprimer en peinture, en vers ou en prose, les sensations que leur fait éprouver le spectacle de la nature : je parlerai d'abord à leurs yeux avant de parler à leur cœur. La méthode qu'on doit suivre pour bien rendre le caractère d'im paysage en peinture , est la même que celle que j'ai indiquée pour exprimer celui d'une plante. Il faut d'abord rapporter les harmonies que le paysage a avec les élémens, comme nous avons rapporté celles que la plante a avec eux.

On doit commencer par rendre l'action du soleil sur l'horizon : im paysage sans soleil est un végétal sans fleur. Comme aucun pinceau ne peut peindre l'astre du jour dans tout son éclat , il faut le voiler par quelque objet, ou choisir les heures où sa lumière est la moins brillante. Les plus flivorables sont celles du matin et du soir, parce que le soleil étant à l'horizon, tous les objets du tableau sont frappés de ses rayons parallèlement à nos yeux , et se détachent les uns des autres par de grandes ombi*es.

Celles du soir me semblent plus intéressantes que celles du matin; pag;ce que le ciel étant alors plus vaporeux , la lumière y produit de plus beaux effets. Elles plaisent aussi davantage à notre imagination, parce qu'elles nous annoncent le repos de la nuit , tandis que celles du matin commencent les travaux du jour. Claude Lorrain a choisi par préférence la lumière du soleil couchant pour éclairer ses paysages , et il a excellé à en rendre les reflets dans les airs et sur les eaux marines. Ses vaisseaux, ses palais, ses péristyles y sont tout brillans d'une atmosphère safranée. Mais je pense que les rayons horizontaux du soleil couchant produiraient encore des effets plus riches parmi les arbres d'une forêt, si , en empourprant le dessous de leur feuillage et en dorant leurs cimes verdoyantes, ils se brisaient sur leurs troncs moussus , et les fiûsaient apparaître comme des colonnes de bronze.

L'atmosphère, à son tour, doit se faire sentir dans un paysage par un ciel élevé , dont on rend les lointains avec des vapeurs étagées et fugitives. Ce sont surtout les nuages qui entourent le soleil oonchant.

Ui LEÇON DE

qui doivent exprimer la grande étendue de Fliorizon par les couleurs vives et les onibres prononcées des nuages qui sont en avant; tandb que ceux qui les suivent sont teinU de couleurs et crombres mourantes qui vont se perdre dans l'immensité des cieux. L'étendue de Tair doit aussi se faire sentir sur la terre, dans l'épaisseur même des forêts , par de longues perspectives ménagées parmi les troncs des arbres , et par quelques faibles aperçus d'un ciel azuré à travers leurs rameaux. C'est ainsi que J.ouvenet a rendu, au milieu des bois, une solitude profonde de Bruno , le fondateur des chartreux. On parviendrait peut-être à y exprimer les mouvemens de l'air, l'ame des végétaux, parle balancement de la cime des arbres, le retroussis de leur feuillage et les ondulations des prairies. Il serait [lossible d'y joindre une harmonie aérienne de plus en exprimant une ondée de pluie. U ne faut pas la répandre dans tout le tableau , car il deviendrait mélancolique comme celui du Déluge du Poussin. Ilsuflit d'y peindre l'effet d'un nuage pluvieux sur une partie de la forêt. Les rais de la pluie se mêlant avec ceux du soleil, forment des arcs-en-ciel daas les cieux, et des harmonies cliarmantes parmi les arbres.

Un paysage sans eaux est un palais de Vénus sans miroir. La proportion des eaux avec les terrasses d'un paysage doit être à mon avis de deux à nn pour être la plus belle possible. Je la tire descelle de notre globe , où il y a deux fois plus de mer que de terre. Mais les terrasses d'un tableau , comme les collines et les montagnes , doivent regagner en hauteur ce qu'elles perdent dans leur plan , comme celles du globe même, ca^ si les mers et les méditerranées y ont deux fois plus d'étendue que les continens et les Iles , les continens et les lies à leur tour ont peut-être dans leur élévation autant dedéveloppement que les mers et les méditerranées. Il en résulte aussi des perspectives ravissantes avec leurs reflets. Les paysages les plus agréables à peindre sont donc ceux des lies. C'est dans celle de Cythère que les poètes ont placé la naissance de la déesse de la beauté. Les voluptueux Chinois qui sentent tout le cliarme des eaux, fbnt sortir leur déesse Amida et son enfiaint du sein d'une fleur au milieu d'un lac. Les lies les plus agréablement sitoées, selon moi , sont celles qui sont aux confluens des riWères, parce qu'elles sont au centre de plusieurs avenues d'eau , ou à rembouchnre des fleuves, dont les eaux douces apparaissent couleur de tarquotse, tandis que l'eau marine où elles se déchargent est azurée. C'est sur les bords des rivières que les végétaux se montrent dans toute leur beauté, non-seulement parce qu'ils y sont plus grands, |»lus

BOTANIQUE

frais et plus fleuris que parfont aBleuni , nùiipwee qu'ils y sont reflétés dans tout leur édat. A a ooaclier du soleil surtout, leurs images se dessinent aussi parfoitemen^ au sein des ondes que lears modèles qui sont dans l'air. Le paysage parait double; il y en a un droit et un renversé. Ici une An rêt s'unit par sa base à la même forêt; là, mi pont forme avec lui-même un autre pont , et avec ses pro[Nres arcades des cercles entiers, entourés de voussoirs. On y voit à la fob deux deux, deux soleils , et celui qui est an fond des eaux n'est pas moins éblouissant que celui qni brille dans la profondeur des cieux.

La terre, à son tour , offre de nouveOes consonnances par les couleui^ de ses teiTasses, dont les sombres roches et le rouge brun s'iiarmonient si bien avec la verdure. Mais c'est surtout par ses vallées pit)fondes , ses montagnes à croupes arrondies et à sommets escarpés, qu'elle offî^ les pins magniflques amphitliéâtres à toutes les ridiessesde la végétation. On y voit toutes ses tribus rangées par ordre , depuis le roseau , d'un vert glanque , que le souffle du zéphyr agite sur le bord des eaux, an fbnd des ^'allons , jusqu'au cèdre qui s'élève an haut d'une atmosphère empourprée, sur les dmes dçs monts lointains, autour des glaciers, où 11 brave les tempêtes et les hivers. La terrecouronnée d'arbres parait plus élevée et plus majestueuse.

Enfin , les végétaux sont si nécessaires , qu'on peut dire qu'il n'y a point de paysage proprement dit , là on ils manquent. On ne peut donner ce nom aux vastes plaines de la mer, à ses écueils , anx rochers nus et arides du Spitzberg, aux neiges et aux glaciers du nord , ni aux déserts sablonneux de l'Afrique. Au contraire , les végétaux seuls suffisent pour former un paysage très- varié dans une plaine, même circonscrite. Les herbes, les arbustes , les sons-arbrisseaux, les arbres, y peuvent être disposés en amphithéâtre , et y figurer des vaUons, des collines, des eaux , des rodiers , des perspectives. Chaque arbre porte avec lui un caractère particulier qui en varie les scènes, et y exprime, pour aiasi dire', nne passion. L'if noir et hérissé présente quelque chose de lildeux ; le cyprès , de funèbre; et le saule de Babylone , de mclanccdique , par sa longue dievelure.

Le rosier parait l'emblème du plaisir par ses fleurs éclatantes et passagères, mêlées d'épines cachées et permanentes ; le myrte , celui de la volupté, par ses rameaux flexibles et odorans. Le chêne a un caractère athlétique dans son titmc noueux et ses branches tortueuses; le sapin , majestueux dans sa haute et sombre pyramide , ressemble à un grand rocher planté sur les montagnes; le petiplier , anx

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feuffles ttemblantes et marmiirantes , imite le mouvement el le gazouillement des eaux.

Les Tëgétaux , par leurs contrastes , produisent entre eox nne multitude d'harmonies naturelles : tels sont les rosiers avec les Ils; le liseron aquatique à feuilles en cœur et à fleurs en cloches blanches, appelées chemises de Notre-Dame, avec le saule ; les ébéniers à fleurs jaunes avec les sapins sombres et pyrëmidaux; la vigne avec l'orme

Les animaux ajoutent encore au sentiment moral des végétaux auxquels ils sont ordonnés. Chaque arbre , chaque plante a , pour ainsi dire , une ame dans un vèlatile, qui l'habite, va, vient, saute, chante ou mimnure autour de lui. L'abeille est en bamnonie avec le cytise, le papillon avec le rosier, la tourterelle amoureuse avec le mvrte. le hiboo fidt son nid dans l'if des cimetières; l'écureuil, révéla de fourrure , dans le sapin du nord ; et le rossignol phdndf, dans le peuplier murmurant. Virgile a bien senti ces convenances , et surtout les dernières, lorsqu'il a comparé Orphée pleurant la perte d'Eurydice à un rossignol qui déplore , k rombre d'an peuplier, celle de ses petits encore sans plomes , qu'un dur laboureur aux aguets a arrachés de leur md :

QoaBs popoleA mcerens Pbnomcla mih nmhrA AmiaMM queritur ftrtiu . qnos diinis arator , Obsenrans nido, imphiiDes detraxit : at îlla Fkt noctem; ramoque aedens, miserahOe carmcn Inlesrat. et mnsds latè loca qiytibus impteL

Le poète achève la beauté ae cette image par des vers dont l'harmonie hnitative est inimitable à ma fidMe prose, n oppose la douleur de cette mère infortunée à la cruauté du laboureur.' « Pour elle , » dît-il , elle se plaint toute la nuit; posée sur un » rameau, elle contmue son chant lamentable, et » et remplit au loin les solitudes de ses tristes gé- » missemens. »

Virgile compare Famour conjugal d'Orphée à rameur maternel du plus harmonieux des oiseaux, comme le seul qui en puisse exprimer les regrets. Il a senti que les coasonnances des passions humaines , bien plus expressives que les animales, ajoutaient encore au caractère des végétaux ; il emploie fréquemment celles des enfans et des roses , des adolesoens et des lis , des jeimes filles et des myrtes. Avec combien de grâce il représente , dans ses églognes , le vendangeur qui chante au haut' de Forme, soutien de la vigne. Pour moi , je ne vois point sans un nouvel intérêt, le long des rivières , le sanle porter la nasse du pécheur sur les mêmes rameaux dont elle est formée. Si je lui trouve pré^ férable le saule de Bab3ione , c'est que je me rappelle la lyre que les Israélites, dans leur captivité ,

ŒUVBES POSTHUMES.

y avaient suspendue. Plus l'harmonie morale des végétaux et des hommes s'étend , plus elle produit d'effet. Mon ame s'agrandit quand je vois, à travers les campagnes, ces longues avenues ({ui font communiquer les empires. Bien des gens n'y voient que des ormes ; pour moi , j'y sens les contraste.^ du genre humain. Voilà la route de cette belle Italie bouleversée par notre révolution; à gauche, la Suisse presque aussi agitée; à droite, TEspagne, patrie du Cid et du malheureux Cer\'antes , à l'occident, celle de la Bretagne , où , plein de philan • tmpie , je m'embarquai pour Tile de France , et où je fus persécuté. Derrière moi , ainsi que mes beaux jours, sont les routes de la Russie et de la Pologne, où j'ai aimé, et où mes amours furent malheureuses.

Mais ce n'est pas le lieu de parier des sentimens moraux (pi'un paysage peut faire naître, surtout quand il nous sont personnels : tenons- nous-en ici aux seuls sentimens ph\'siques; et, dans la puissance végétale, ne voyons que les végétaux.

I^ poésie a un grand avantage sur la peinture dans la description d'un paysage , c'est qu'elle peint à l'ame les objets que celle-ci ne représente qu'aux yeux. Cependant il ne faut pas, comme on l'a fait dans ces derniers temps, accuser la peinture de n'être qu'une sœur imbécile et muette de la poésie. L'une et l'autre suivent les mêmes lois pour exprimer leurs conceptions, et les grands peintres sont aussi rares que les grands poètes. Si la peinture paraît inférieure à la poésie, c'est qu'il faut chercher dans ses tableaux les harmonies des objet.s qu'elle exprime , ainsi que dans la nature même ; tandis que la poésie les détache et les montre à part. Il y a plus : la [leinture ne rend qu'un instant dans un point de vue ou dans un événement, tandis que la poésie en développe successivement plusieurs scènes; et c'est par ces développemens qu'elle produit des impressions plus sensibles , plas profondes et plus durables. Voilà pourquoi aucun tableau de Poussin n'a jamais fait verser des larmes comme une scène de Racine. La sculpture a les mêmes désavantages, quoiqu'elle rende le relief des objets. La description du Laocoon dans Virgile est sans contredit plus touchante que l'antique admirable qui représente ce malheureux père groupé aver des serpens qui dévorent ses enfans. Mais il n'en est pas m<Mns vrai qu'il a fallu plus de temps , et. sans doute plus d'art, pour faire le tableau du iV'luge , que la scène la plus pathétique d'Andromaque; et le groupe de Laocoon, que les vers de Virgile. La poésie ne doit ses avantages sur la peinture qu'aux harmonies des objets, qu'elle rend plus sensibles en les isolant et en en exprimant les

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